CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Nous partîmes à la fin d'avril 1791 ; et comme notre intention était de rester longtemps en Angleterre, nous emmena m es nos chevaux, et donnâmes congé pour notre maison de Paris. Ko us arrivâmes à Londres eu très-peu de jours. Ce pays plut beaucoup à mon amie , sous bien des rapports, et très-peu sous d'autres. Quant à moi, pour qui il n'offrait plus rien de nouveau depuis mes deux premiers voyages , je l'admirai encore (beaucoup moins cependant) à cause des effets de son gouvernement ; mais le climat et la manière de vivre me déplurent, bien plus qu'au troisième voyage : être toujours à table, veiller jusqu'à trois heures du matin, composent une vie entièrement opposée aux lettres , à l'esprit et à la santé. Je fus bientôt attaqué d'une goutte vague, qui, dans cette maudite île, est vraiment indigène -, et une fois que la nouveauté des objets fut épuisée pour mon amie, nous nous ennuyâmes bientôt en Angleterre. Dans le mois de juin de cette année arriva la
placé par un papier idéal , qui tombait tous les jours. Nous vîmes chaque semaine notre fortune diminuer, d'abord d'un tiers, puis de la moitié, ensuite de deux tiers, et bientôt se réduire à rien. Attristés, et forcés par l'impérieuse nécessité, nous nous délerniiuâuies ù nousy soumettre; et malgré l'af-
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freuse perspective qui était devant nous, il fallut retourner en France, seul endroit où nous pouvions vivre avec notre malheureux papier. Dans le mois d'août, avant de quitter l'Angleterre, nous voulûmes la parcourir. Nous allâmes à Bafk, à Bristol, a Oxfort; nous revînmes à Londres, et de là à Douvres , où dous nous embarquâmes quelques jours après.
Là m'attendait uue aventure vraiment romanesque, que je raconterai brièvement. Dans mon troisième voyage en Angleterre , en 1783 et 1784, je n'avais rien su , et je n'avais pas même cherché à prendre d'informations sur la dame au jokey, pour laquelle je m'étais exposé a tant de risques. Le bruit public m'avait appris seulement qu'elle ne demeurait plus à Londres ; qu'après le divorce, son mari était mort, et qu'elle s'était remariée à un homme obscur et presque inconnu. Dans les quatre mois que je venais de passer en Angleterre, je n'avais pas même entendu prononcer son nom, et j'ignorais si elle vivait encore. Au moment de nous embarquer à Douvres , je voulus devancer mon amie d'un quart-d'bcure, pour voir si tout était en ordre dans le paquebot. Sur le point d'y entrer, je jette les yeux sur le rivage , où il y avait un grand nombre de personnes nisscmhlci's , ot le premii'!' objet qui' mes yeux rencontrent et distinguent parfaitement est la femme que j'avais tant aimée , encore très-belle et presque point changée de ce qu'elle était vingt ans auparavant. Je crus d'abord que je rêvais ; je la fixai plus attentivement, et un doux sourire qu'elle me fit en me regardant me donna la certitude que je ne m'étais pas trompé. Les mouvements et les différentes passions que sa vue éveilla en moi ne peuvent, s'exprimer: j'eus la force de ne lui rien dire; j'entrai dans le bâtiment, et je n'en sortis plus. Un quart -d'heure après, mon amie arriva, et on leva l'ancre. Elle m'apprit que quelques personnes , venues pour l'accompagner au paquebot lui avaient indiqué la dame, en lui disant son nom et en y ajoutant un petit abrégé de sa vie passée et présente. Je lui racontai ce qui m'était arrivé, et com-
VIBILITÉ.