CHAPITRE CINQUIÈME
Dernière anecdote de l'enfonce.
Mon frèreaîné , le marquis deCachcrano, qui , depuis quelques années, suivait son éducation à Turin, au collège des Jésuites, vint à Asti en vacauces. Il était âgé d'environ quatorze ans au plus , et moi j'en avais huit. Sa présence me fut en même temps un sujet de plaisir et de chagrin. Comme je ne le connaissais pas du tout auparavant (car il était seulement mon frère utérin), je ne me sentais vraiment pas d'amitié pour lui : nous badinions souvent ensemble, et je crois que l'habitude m'aurait donné quelque inclination pour mon frère; mais il était plus grand que moi , avait plus de liberté , plus d'argent , recevait plus de caresses de ses parens. Il avait déjà vu beaucoup plus de choses que moi pendant son séjour à Turin ; il avait expliqué son firgile, et que sais-je encore? Il avait tant d'autres petits avantages que je n'avais pas , qu'enfin , .pour la première fois , je connus l'envie. Ce n'était pourtant point une basse envie ; car elle ne me portait pas à haïr précisément cet individu, mais elle me faisait désirer avec ardeur de posséder les mêmes avantages que lui, sans pour cela vouloir l'en priver ; et je pense que voilà les limites des deux envies. L'une , dans les âmes viles , devient haine absolue contre quiconque possède quelque chose ; un désir de lui nuire , de lui ravir ce qu'il a, quand même on n'en profite pas soi-même : l'autre , dans les cœurs généreux, devient, sous le nom d'émulation, un désir inquiet et violent d'obtenir les mêmes choses en é^ale ou plus grande abondance. Oh ! combien est fine et imperceptible la ligne qui sépare le germe de nos vertus et do nos vices!
Nous passions notre temps, mon frère et moi, tantôt jouant
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ensemble, tantôt nous disputant; et moi, en recevant tantôt de petits cadeaux , tantôt des coups de poing. L'été s'écoula |H>ur moi beaucoup plus joyeusement qu'à l'ordinaire , ayant été jusqu'alors seul d'enfant à la maison ; et l'on sait qu'il n'y a pas de plus grand ennui pour cet fige que la solitude. Un jour entre autres qu'il faisait très-chaud, et tandis que tout le monde, après dîner, faisait la méridienne, nous nous mîmes à faire l'exercice à la prussienne, que mon frère m'enseignait. Moi, tout en marchant, et faisant un demi-tour à droite, je tombe et vais donner de la tête sur un des chenets restés par mégarde dans la cheminée depuis l'hiver précédent. Le chenet était cassé , et privé de cette pomme de laiton , ordinairement adaptée sur la poiute qui sort de la cheminée : ce fut sur une de ces pointes aîgues que je vins me clouer la tête, à environ un doigt au-dessus de l'œil gauche, au milieu du sourcil. La blessure fut large et profonde : j'en porte encore, et j'en porterai jusqu'au tombeau la cicatrice très-visible. Je me relevai tout de suite de moi-même, etje criai aussitôt à mon frèredenorien dire, d'autant plus que dans ee premier moment, il me semblait que je n'avais ressenti aucune douleur; etje n'étais sensible en effet qu'à la honte de m'étre montré soldat si peu ingambe ; mais déjà mon frère était allé réveiller mou précepteur. Le bruit avait pénétré jusqu'à ma mère, et toute la maison était sens dessus dessous. Cependant je n'avais jeté aucun cri, ni en tombant, ni en me relevant; mais lorsque j'eus fait quelques pas vers la table , je sentis couler le long de mon visage quelque chose de très-chaud : j'y portai à l'instant les mains, et quand je les vis pleines de sang, je commençai à pousser des cris. Ils n'étaient simplement que de frayeur; car je me rappelle fort bien que je n'éprouvai de douleur que lorsque le chirurgien eut commencé à laver, à tâter et à panser la plaie. Elle fut quelques semaines à se cicatriser ; et pendant plusieurs jours on m'obligea à me tenir dans l'obscurité , parce qu'on craignait beaucoup pour l'œil , dont l'inflammation et le gonflement
Lt.i I z ■■ j t : - C<
XNFAHCE. 33 étaient devenus excessifs. Durant ma convalescence , et lors que j'avais encore les emplâtres et les bandages, j'allai pourtant, avec beaucoup de plaisir, à l'église des Carmes , quoique cet accoutrement d'infirme me défigurât bien plus que mon réseau denuit, qui étaitde couleur verte, fort bienfait, et tout à fait semblable à ceux que les petits -maîtres d'Andalousie portent par agrément. Voyageant dans la suite en Espagne, je le portai moi-même à leur imitation et par coquetterie. Je n'avais donc aucune répugnance à me montrer en public avec tous mes emplâtres, soit que l'idée du péril que j'avais couru flattât mon petit orgueil , soit que ma jeune cervelle, dans ses pensées encore informes, joignit quelque idée de gloire à cette blessure. Il fallait bien qu'il on fût ainsi ; car sans avoir bien présent à mon esprit ce qui se passait en moi dans le moment, je me ressouviens à merveille que toutes les fois que, renconlrant quelqu'un, on demandait à dom Ivaldi pourquoi je portais ces emplâtres, et qu'il répondait -. .Il est tombé, j'ajoutais tout de suite de moi-même : En faisant Cexer~ cice.
Voilà comment, dans les jeunes cœurs, si on les étudiait bien, on pourrait découvrir les principes divers des vertus et des vices ; car certainement tout cela était en moi une semence d'amour de gloire; mais, ni le prêtre Ivaldi, ni tout ce qui m'entourait, ne faisait de semblables réflexions.
Environ un an après , ce même frère atné s'en étant retourné au collège à Turin , tomba grièvement malade d'un mal de poitrine , qui , dégénéré en étliiste , le conduisit au tombeau en peu de mois. On le retira du collège, on le fît revenir à la maison maternelle, et l'on m'envoya à la campagne pour que je ne le visse pas. En effet, il mourut te même été à Asti, sans que je l'aie jamais revu. Sur ces entrefaites , mon oncle paternel, le chevalier Ptllegrino-Alfieri, auquel avait été confiée la tutelle de mes biens depois la mort de mon père, et qui revenait de ses voyages en France en Hollande et en Angleterre,
vie d'alfieri.
passa par Asti, et m'y vit. Comme c'était un homme de beaucoup d'esprit,- il remarqua aisément que je n'apprendrais pas grand'chose, si l'on continuait ce même système d'éducation. Arrivé à Turin , il écrivit quelques mois après à ma mère qu'il voulait absolument me placer à l'Académie de cette ville. Won départ se trouva donc coïncider avec la mort de mon frère. J'aurai toujours présents à ma mémoire la figure, les mouvements et les discours de cette mère inconsolable, qui s'écriait en sanglotant: l'un m'est ôté par Dieu et pour toujours! et cet autre, qui sait pour combien de temps? Elle avait alors de son troisième époux une seule fille ; deux garçons naquirent successivement pendant mon séjour à l'académie de Turin. Sa douleur me pénétra profondément; mais ensuite le désir de voir des choses nouvelles, l'idée de courir la poste dans quelques jours, moi qui, jusqu'alors, n'avais fait d'autre voyage que celui d'une campagne éloignée d'Asti do quinze milles, dans une voiture tirée par deux paisibles bœufs; enfin, mille autres petites idées d'enfant, que mon imagination flatteuse venait m'offrir, allégeaient en grande partie la douleur de la mort do mon frère, et celle que me causait l'affliction de ma mère. Mais lorsque le moment du départ arriva, je fus prêt à m'evanouir de ebagriu ; il m'on coûtait peut-Être encore plus du me détacher de mon précepteur dom Ivaldï, que de quitter ma mère.
Porté dans la calèche presque par force , par un homme d'affaires , vieux bonhomme destiné à m 'accompagner à Turin , chez mon oncle, où je devais d'abord descendre, je partis enfin, escorté par un domestique qu'on avait choisi pour mon service. C'était un certain André, d' 'Alexandrie , jeune homme plein d'intelligence , et d'une assez bonne éducation pour son état et pour notre pays , où savoir lire et écrire n'était pas alors chose commune. Ce fut au mois de juin 1758, je nesais plus quel jour, que j'abandonnai la maison maternelle, un matin de très-bonne heure. Je pleurai pendant toute la première
ENFANCE
poste : arrivé là , pendant qu'on changeait de chevaux , je voulus descendre dans la cour, et me sentant une soif ardente, sans vouloir demander de verre et me faire apporter de l'eau , je m'approebaî de l'abreuvoir des chevaux , et y plongeant rapidement une des cornes de mon chapeau , j'en Lus autant que je pus en puiser. Mon Mentor, averti parles postillons, accourut en me grondant beaucoup, mais je lui répondis que lorsque l'on courait le monde , on devait s'accoutumer à tout , et qu'un bon soldat ne devait pas boire autrement. Où avais-je péché ces idées guerrières ? je no saurais vraiment le dire; car ma mère m'avait d'ailleurs élevé très-mol leincnt, et avec des précautions tout à fait risibles pour ma santé. C'était donc encore en moi un petit élan de gloire qui se manifesta dès que j'eus la liberté de soulever un peu la tête de dessous te joug.
Je finirai ici cette première époque de mon enfance : je vais entrer maintenant dans un monde un peu moins borné, et pourrai, avec une plus grande brièveté, je l'espère, me dé* peindre mieux que je ne l'ai fait encore. Cette première esquisse de ma \ie (qui peut-être toute entière est fort inutile à savoir), sera regardée certainement comme plus inutile encore par ceux qui , se croyant hommes , oublient que l'homme même n'est qu'une continuation de l'enfant.
FIN HE Ut PltKMlEltR *TOQVE.