‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 15 sur 56 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Adèle d'Escars. — Le premier pas. — Nom d'emprunt. — La fatale inscription. — Le bureau des mœixrs et les petits écus. — Les dames de maisons et le pied-à-terre. — • L'honneur est comme une île. — La toise du préfet et les griSes de Satan. — Une radiation publique. — Le désespoir des parents. — I\I. de Belleyme. — Les voleurs en herbe. — Le chapitre des cambrioleiu"s. — Bonne tête et bon cœvu". — Les hautes-paies. — Une privation.

L'une des plus intrépides cambrioleuses était la nommée Adèle d'Escars. Jamais je n'ai vu de plus jolie personne; eUe semblait avoir été créée sur le modèle d'une de ces madones divines, enfantées par

rimagination de Eaphaël. Des tresses blondes magnifiques, de grands yeux bleus, qui expriment toutes les douceurs de l'ame, un front céleste, une bouche ravissante, des traits pleins de candeur, une taiUe svelte, et d'une élégance presque aérienne, telles étaient les beautés dont Adèle offrait le rare assemblage. Au physique, elle était un être accompli; au moral, que ce fût la faute du sort ou l'effet des mauvaises dispositions de son naturel, elle ne brillait pas d'autant de perfections.

Adèle appartenait à une famille honnête, mais peu aisée. A peine avait-elle atteint sa quatorzième année que, ravie à ses parents par l'une de ces entremetteuses dont Paris abonde, elle fut placée dans une maison de débauche. A ne considérer que le fini gracieux de ces formes dont l'aspect peut enflammer de voluptueux désirs, on pouvait dire d'Adèle qu'elle était femme; c'était un enfant, sous le rapport de cette naïveté primitive, qui ne comprend encore ni le vice ni la vertu, aussi ne fut-il pas difficile de l'entraîner dans l'abyme. Afin de se dérober aux recherches de ses proches, elle consentit d'abord à changer de nom, et pour que son extrême jeunesse ne fût point un obstacle aux vues de l'infâme créature qui allait trafiquer de ses charmes, elle se fit plus âgée qu'elle n'était.

Adèle, conduite à la préfecture de police, y fut inscrite, suivant la coutume, sans que messieui's du bureau des moem-s se î)ermissent d'autres observations que celles qui sont ordinaires à des libertins éhontés. Moyennant un petit écu, et sans doute aussi le droit de prélibation, qu'en semblable occurence les régulateurs de la corruption ne manquaient pas de s'arroger, elle fut pom'vue du privilège de se prostituer. C'était, le croira-t-on, dans l'hôtel du magistrat chargé de réprimer toutes les dépravations sociales, qu'était ce bureau des mœm-s, où ime jeune

Me, que souvent la moindre remontrance aurait rendue à la pudeur, obtenait toujoui's l'autorisation d'exercer le plus vil des métiers. Un bureau des moeui's, où l'on accordait la licence de n'en pas avoir; un préfet, sous les auspices de qui cette licence était pratiquée : quelle morale ! et pourtant ce préfet était quelquefois un dévot ^

Une jeune fille, égarée par de perfides conseils, par un dépit, par un désespoir passagers, se précipitait dans de funestes résolutions; c'était un coup de tête, une inspiration diabolique; la réflexion, le temps, les difficultés eussent changé des idées : mais le bureau des mœurs était là. Ne fallait-il pas, que pour l'agrément des agents de police, leiu's protecteurs ou leurs tyrans, les dames de maison pussent acquérir un pied à terre à la campagne; qu'elles fussent assez riches pour les traiter et acheter leurs bonnes grâces par des cadeaux : dès lors il devenait indispensable d'accueillii" la nouveauté; car elle seule fait prospérer les établissements, tel était le chapitre des considérations : des formalités, des délais, des questions auxquelles les aspirantes eussent été soumises, les auraient peut-être détournées de la mauvaise voie, mais en France, il n'y a d'intermédiaires pénibles, rebutants, que pour arriver ou revenir au bien.

La jeune fille se présentait-elle au bureau des mœurs, un registre était ouvert, et sans information préalable, elle y était aussitôt inscrite sous le nom et avec l'âge qu'il lui convenait de se donner : signalée, toisée, visitée, dès ce moment elle était irrévocablement acquise à la prostitution; et quelque fût plus tard son repentir, elle n'était pas plus admise à abjurer son erreur, à se séparer de son

1 Toujours les mêmes attaques et coups de griffe à radresse de la Congrégation. Leur multiplicit-é, rapprochée d'autres actes, indique nettement que Vidocq devait avoir le caractère rancunier, vindicatif.

opprobre. Messieurs les inspecteurs des mœurs, qui lui avaient reconnu la liberté de se déshonorer, ne souffraient pas qu'elle s'amendât, son déshonneur était leur ouvrage! pour échapper à leur juridiction, pour s'arracher des griffes de Satan, il y avait tant de formalités à remplir, tant de monde devait être appelé à attester, à garantir la récipiscenee, que le retour à une conduite réguhère était presque impossible.

La malheureuse qui avait été une fois enrégimentée, ne pouvait s'affranchir qu'en s'entourant des confidents de sa honte, et dans la société, où elle rentrait, à chaque instant, à chaque pas elle était exposée à se trouver en face de souvenirs de sa radiation : l'inscription avait été facile, secrète, les parents, les tuteurs n'avaient pas même été consultés; la radiation était publique, consentie par des citoyens étabhs, et prononcée après des épreuves tout -à-fait incompatibles avec les inconvénients de cet arbitraii-e, qui ne cesse pas de menacer une courtisane, lors même que, par le fait et de son plein gré, elle a renoncé aux habitudes de la prostitution. Ici une simple déclaration de la femme qui ne veut plus se vouer au misérable état de prostituée, serait suffisante, car pour trouver des ressources dans le travail, elle a besoin que l'on ignore sa xie passée; la police, au contraire, a besoin qu'on la connaisse; elle a besoin que la flétrissure soit pei-pétuelle, et la tache indélébile. Elle a favorisé la perversion, n'estil pas juste qu'elle s'oppose de tout son pouvoir à une conversion qui va diminuer le nombre de ses justiciables? Je l'ai dit, c'est Satan qui s'acharne à garder sa proie; j'ai vu avec quelle furie les inspecteurs des filles relançaient jusque dans les ateliers celles qui, sans s'être auparavant mises en règle, s'avisaient de déserter leurs drapeaux; plus elles étaient jolies, plus elles étaient jeunes, plus ils

s'opiuiâtraient à les revendiquer. J'ai vu avec quel empressement une débutante était acceptée dans cet exécrable bureau des mœurs, où l'autorité paternelle était la plus méconnue de toutes.

La néophyte paraissait seule, ou accompagnée de madame.

— « Tom nom lui disait-on? — Adèle.

— « Ton âge! — Dix-buit ans.

— « C'est bon. Ab ça, maman Chauvin, c'est à « faire à toi, pour déterrer de ces minois -là : elle est « gentille la petite ! je crois qu'elle baisse les yeux. « Ça se passera? Ah ça tu sais qu'il faut que le « bureau en tâte? pas de bêtises au moins, les moem's « avant tout ! le commissaire après, il a le temps. « Eemarquez-vous, messieurs, cet éclat, cette fraî- « cheur, cette chute de reins, cette finesse de taiUe. « Oh ! quand ce sera décrassé, ce sera un friand « morceau. »

Pendant ces propos, et beaucoup d'autres tout aussi inconvenants, un père, une mère, l'ame navrée de tristesse, étaient à la deuxième division dont ils priaient le chef d'envoyer à la recherche de lem* fille, disparue de chez eux. Cette fille, ils la croyaient bien loin; c'était elle que, sous un nom d'emprunt, le bureau des mœurs rendait introuvable. Pauvres parents, comme on se joue de vos sollicitudes ! M. de BeUeyme a déjà opéré bien des réformes : la taxe sur les filles ne fait plus partie des revenus de la police, mais d'anciens abus subsistent dans leur plénitude, et la digression que l'on vient de lire n'est pas encore entièrement hors de saison. Je reviens à Adèle d'Escars.

Une fois lancée dans la carrière où elle avait été entraînée, Adèle en parcourut rapidement toutes les vicissitudes. D'abord, poui" se maintenir dans les bonnes grâces de messieurs des mœurs, il lui fut prescrit d'avoir pour eux des complaisances, et ses

premiers amants furent des mouchards. A cette époque, comme aujourd'hui encore, les mouchards et les voleurs en renom étaient les sultans des harems publics, les uns et les autres avaient le privilège d'y faille régner leur volonté : quelque revêche qu'elle fût, la mère n'avait rien à leur refuser, car dans l'agent de police eUe voyait sa force légale et dans le voleur sa force matérielle; des deux côtés, c'étaient des souteneurs qu'elle se ménageait. Que l'on y prenne garde, tout individu qui se fait le despote d'une courtisane, à la charge par lui de la défendi'e, envers et contre tous, s'il n'est pas mouchard, est toujours ou un voleur de profession, ou un voleur en herbe ^

Adèle ne cessa d'être recherchée par des suppôts de pohce, que poui' subir la loi des Guillaume, des Serouge, des Victor -des -Bois, des Coco-la-Cour, des Poillier, qui, tour à tour, lui imposèrent l'obhgation d'être leur maîtresse. Ce fût en leui- compagnie qu'elle se famiUarisa avec l'idée du vol : il lui restait des scrupules, mais insensiblement ils réussirent à les lever et à V affrancliir ; ils lui montrèrent les avantages de l'industrie à laquelle ils se livraient, et cette industrie devint la sienne. Ses débuts furent brillants : elle ne commença pas, comme tant d'autres, par faire la bourse et la montre, c'eût été, comme on le dit, s'amuser aux bagatelles de la porte, et Adèle portait ses vues plus haut. Parmi ses amants, plusieurs excellaient dans l'art de fabriquer les fausses-clés; elle s'appliqua à acquérir leur dangereuse habileté, et elle fit en ce genre des progrès si rapides, que bientôt elle eut voix délibérative au

1 On ne saurait exprimer une idée plus exacte et plus actuelle. Le souteneur que la prostituée entretient n'est qu'une exception. Entre le souteneur et la prostituée sa triste compagne, il n'y a qu'un acoquinemeut, qu'une association de malfaiteiu's, l'un aidant l'autre chaque fois que se présente roccasion favorable, de l'attaque nocturne à l'entôlage, sans négliger le chantage.

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