Chapitre des cambrioleurs, qui l'associèrent à leurs expéditions
Adèle se fit assez promptement la réputation d'une bonne tête : quelques accidents plus ou moins graves survenus à ses amis les plus intimes, lui offrirent l'occasion de prouver qu'elle avait aussi un bon cœur : tous lui reconnurent cette vertu de leur état qu'ils appellent de la probité; jamais elle n'abandonnait celui d'entre eux que frappait la fatalité des voleurs. Une condamnation la séparaitelle de son bien-aimé, c'était toujours un des meillem'S camarades de celui-ci qu'elle choisissait pour le remplacer. Mais il ne devenait son chevalier qu'à la condition de ne pas l'empêcher de donner assistance au malhem-eus détenu. Adèle eut ainsi une série d'attachements dont les objets, également chéris, finirent par être jetés dans les bagnes, ou
tout au moins dans les prisons Afin d'adoucir
leur sort, elle redoubla de courage et d'adresse. Cependant le nombre de ces pensionnaii*es prit un tel accroissement, que poui' ne pas être obligée de supprimer leur haute paye, ce qui l'aurait fait décheoir de sa réputation de probité, elle dut s'imposer une bien cruelle privation. Un amant est un associé qui, dans les bénéfices, s'adjuge nécessairement la part du lion. Elle n'eut plus d'amant; Adèle avait assez d'expérience pour se passer d'un collaborateur; elle vola donc de ses propres ailes, et travailla seule pendant deux ans avec un bonheur inconcevable... tout lui réussissait; enfin il vint un moment oii l'abondance du butin surpassant toutes ses espérances, elle éprouva pour la première fois l'embarras des richesses.
MÉMOIRES DE N'iDOCQ, t. II. 21
CHAPITEE LII
I.e poids de l'isolement. — Les amours. — Le mariage en détrempe. — L'excellent élève. — Un coup d'essai. — L'effraction. — Où diable est l'argent? — Les compensations. — Une scène d'enthousiasme. — La vie est un édredon rempli de délices. — Le dangereux vis-à-vis. — Les rideaux perfides. — La réverbération. — Un hussard d'alcove. — La croisade. — Les persiennes de la curiosité. — La barbe du juge.- — Cas fortuit. — Seize ans de fers.
Adèle se voyant de la haute, sentit tout à coup le poids de l'isolement auquel eUe s'était résigné. Elle éprouvait un vide qu'elle ne pouvait définir ou plutôt eUe le définissait si bien, qu'elle se promit d'écouter le premier galant qui viendrait lui conter des douceurs, pourvu, toutefois, que ce galant fût de son goût. Celui à qui elle plut et qui lui plut pareillement, fut un nommé Eigottier, le plus aimable des escrocs de billard. Ce fut à l'issue d'une poule, dont il sortait victorieux, qu'il lui glissa un poulet farci d'expressions où l'amour qu'elle lui avait inspiré, se peignait en traits de feux, car Eigottier était véritablement épris. Adèle qui, auparavant, mourait de peur d'être contrainte à prendre l'initiative, accueillit sa déclaration, et, dans la joie de son triomphe, eUe se garda bien de le laisser soupirer. Pour avoir pitié d'eUe-mème, elle eut pitié de lui, et comme la sympathie était manifeste, le rappiuchement eut lieu immédiatement, sans que le ministère d'aucun officier de l'état ci\il eût été invoqué.
Adèle ne pouvait pas ignorer qu'une femme ne doit rien avoir de caché pour son homme, aussi elle n'eut pas plus tôt uni son soit à celui de Eigottier, qu'elle s'empressa de lui faire part de ses petits talents, en lui révélant tout le lucre qu'elle en tirait.
Il fut enchanté de la prestesse avec laquelle elle maniait la lime. Il voulut essayer s'il avait des dispositions, Adèle les reconnut, les cultiva, et comme il n'est leçons qui profitent mieux et plus vite que celles d'un maître qu'on adore, en très peu de temps Eigottier sut façonner une clé avec autant de perfection que le plus expert des serruriers. Décidément, en suivant sur le tapis vert les hasards d'une queue à laquelle la fortune est trop souvent infidèle, Eigottier s'écartait de sa vocation, Adèle entreprit de l'y ramener, et le succès le plus complet coui^onna ses efforts. Néanmoins elle ne voulut pas qu'il s'aventurât, avant d'être parfaitement stilé, tant elle craignait qu'il ne se compromit par un pas de clerc : d'abord elle ne l'emmena que pour faire le guet; mais après quelques expéditions, pendant lesquelles il s'était à regTet croisé les bras, il fut convenu qu'il mettrait la main à la pâte.
Une dame, qui passait poui' riche, restait rue de la Féronnerie; elle avait beaucoup d'écus, assurait sa femme de ménage, et Adèle se faisait une îête de la dévahser. Déjà les clés étaient prêtes, elles ouvraient à merveille; il ne s'agissait plus, pour en faire usage, que de saisir l'instant propice. Sa femme de ménage avait promis de faire savoir quand sa maîtresse s'absenterait; eUe tint parole. Un jour elle vint annoncer cpie madame irait en soirée : aussitôt on se concerta sur les moyens d'exécution : — « Allons, dit Adèle à son élève, il n'y a pas à « reculer; tu t'introduiras avec moi, je veux voir un « peu comment tu t'y prendras : l'affaire est superbe; « ainsi on ne peut pas mieux choisir pour ton coup « d'essai. »
Eigottier ne recula pas; il partit avec Adèle, et dès qu'ils furent certaias que la dame était sortie, ils montèrent à son appartement, où ils entrèrent sans difficulté; une fois dedans, poui" être comme
chez eux, ils s'enferment au verrou, et procèdent sans désemparer au bris de tous les meubles qu'ils supposent contenir les écus : un secrétaire, deux commodes, une armoire, un chiffonnier, plusiem^s nécessaii'es sont soumis à l'effraction, et nulle part on ne trouve le numéraire dont avait parlé la femme de ménage. Oii donc est passé ce numéraire? Une obligation sur laquelle on s'avisa de jeter les yeux apprit que, par l'effet d'un placement opéré la veille, il était passé chez le notaii*e. Il y avait de quoi s'arracher les cheveux; mais loin de s'abandonner à un désespoir inutile; le couple déçu, embrassant d'un regard la multitude des objets qu'une fouille a mis à découvert, juge, que du sein de ce désordre il peut surgir encore de raisonnables consolations, et afin de se les procm'er, fait main-basse sur les bijoux, sur l'argenterie, sur les dentelles et sur le linge.
En un instant le triage est fait, tout ce qu'il y a de précieux est soigneusement rassemblé dans des paquets : le verrou est tiré, l'on va sortir, Adèle, transportée de satisfaction, saute au cou de sou amant et l'embrasse; Eigottier est digne d'elle, elle a admiré son sang-froid; elle ne peut assez donner d'éloges à l'aplomb avec lequel il l'a secondée; dans son enthousiasme elle l'embrasse encore, un baiser en demande un autre, Eigottier en donne dix : réchange est rapide, c'est un feu roulant, on s'enivre, on s'abandonne, on s'oublie; le couple n'est plus sur la terre, il n'y a plus de gendarmes, plus de mouchards, plus de lois, plus de tribunaux, plus de souvenirs, plus de prévisions : l'Amour écarte les périls; la foudre peut tomber, le plancher s'effrondrer, la maison s'écrouler, l'univers s'engloutir; le couple ne voit, n'entend rien : et si fracUis illahatur orbis impavidmn fericnt ruinœ^. Adèle et
1 Ils restent inébranlables au milieu des pires cataclysmes.
Eigottier ne sont plus de ce monde, pour eux la vie n'a plus d'épines, plus d'aspérités, plus d'amertume, la vie est un édredon rempli de délices. Cela se conçoit mais à Paris les rues ont deux côtés, et il est
quelquefois prudent de songer aux inconvénients du Ais-à-vis. La dame dont l'absence causait une sécurité profonde, n'était pas allée loin : en face de son logement et justement à l'étage correspondant restait une de ses amies; elle était chez elle à faire sa partie de boston, lorsque tout à coup, tandis qu'on donne les cartes, son regard se porte machinalement sur une de ses croisées :
— « Ah ça ! dites donc, mesdames, s'écrie-t- « elle, il se passe dans ma chambre à coucher quel- « que chose de bien extraordinaire.
— « Qu'est-ce que c'est! qu'est-ce que c'est?
— « Apercevez-vous, il y a de la lumière.
— « Vous vous trompez, c'est la réverbération !
— « Que dites -vous, la réverbération? Je ne « suis pas aveugle; peut-être, je vois bien bouger.
— « Ah oui, bouger ! vous êtes toujours comme « ça.
— « Ah ! parbleu, cette fois, vous ne direz pas « que c'est une illusion.... Tenez, tenez monsieur « Planard, examinez : voyez-vous danser le rideau « de la croisée du côté de mon lit?
— « Vous avez raison, je crois remarquer un « mouvement particulier.
— « Il redouble... les franges, les glands, tout « tremble, tout s'agite; si cela continue, la tringle « va tomber.
— « Cela ne cesse pas : que diable est-ce que « cela signifie? si c'étaient des voleurs.
— « Des voleurs ! ah mon cher monsieur Planard, « vous m'ouvrez les idées : mon Dieu ! ce sont des « voleurs ! vite, vite, descendons.
— (f Descendons, descendons, » répète toute la
société et cliacim, suivant son agilité, de sauter
les marches, par deux, par trois, par quatre pour arriver plus tôt.
La dame, dont l'appartement a été visité à son insu, est plus tremblante, plus agitée que ses rideaux ; elle pousse brusquement le vasistas de son portier : « Mon flambeau, mon flambeau, demande-t-elle « avec une impatience mêlée de trouble; mais « dépêchez-vous donc, vous relèverez la mèche « demain.
— « Si vous voulez qu'elle coule.
— « Quand on vous dit qu'il y a des voleurs dans « la maison.
— « n y a des voleurs'?
— « Eh oui, il y a des voleurs !
— « Ousqui sont les voleurs?
— « Chez moi.
— « Chez vous, madame Bourgeois, chez vous; « vous plaisantez"?
— « Eh non, je ne plaisante pas, courez promp- « tement avertir le principal ^
— « Monsieur Desloyers? j'y vais.
— « Priez-le de vouloir bien venir sm^-le-champ. » Le portier se hâte de remplir sa mission, et ne
tarde pas à reparaître, accompagné de M. Desloyers qui, au seul mot de voleur, a déjà pris ses mesures pour l'attaque. En véritable hussard ^'alcôve, il n'a quitté ni sa robe de chambre, ni son bonnet de coton, mais ses besicles ont remplacé le garde-vue de taffetas vert, il a relevé ses bas, rattaché ses jarretières, et c'est armé d'une broche qu'il a prise en traversant sa cuisine.
— « Ah ça ! mes amis, dit-il, de la prudence. « surtout pas de bruit; vous voulons monter,
1 Le principal locataire, celui qui, soua-Iouant, est à l'épard de la concierge et des autres locataires, -comme le propriétaire de fait de l'immeuble.
DE ^^DOCQ 367
« n'est-ce pas? Chut, chut, il me semble entendre.... « c'est une voiture. Un moment, ne précipitons rien : « tout le monde va se déchausser : chut... vous, « monsieui" Tripot (c'est au portier qu'il s'adresse), « comme ils poui'raient être en force, prenez votre « merlin, madame Tripot va empoigner son balai, « et mameselle Tripot la pèle à feu; ces dames auront « chacune une chaise, afln d'accabler l'ennemi; « actuellement en avant... Moi, je me charge de « soutenir la retraite, et s'il y a de la résistance, « je me porterai de ma personne partout où il me « conviendra de le faire; c'est entendu, c'est dit, « c'est compris : allons, passez devant moi, je vous suis. »
Toute la troupe s'ébranle en longeant la rampe. Parvenue au second, elle s'arrête : chut, c'est là; ou
se range en bataille sur le carré Le portier, qui
forme Tavant-garde, introduit doucement la clef dans la serrure, la porte cède. Ah! ce n'est qu'un cri de surprise, d'étonnement, d'indignation, de scandale : un homme et une femme, des meubles brisés et des paquets les uns sur les autres : quel tableau ! les dames, comme par un mouvement spontané, s'appliquent sur l'organe visuel cette main discrète, officieuse persienne qui permet de satisfaire la curiosité en ménageant la pudeur; au dedans au dehors tout est immobile, jusqu'aux rideaux; acteurs, spectateurs restent comme pétrifiés, personne ne parle, personne ne dit mot, tant on est interloqué, tant est grande la stupéfaction ; le portier est muet aussi, mais il n'y peut plus tenir, et rompant le silence... « Ah ! dit-il, voilà du nouveau; il faut que « le commissaire vienne et que la barbe du juge en « fume. »
Le commissaire, les exempts, la garde, qu'un voisin est allé chercher, ne se font pas longtemps attendre. On s'empare des deux amants : Adèle,
interrogée la première, ne se déconcerte pas, elle proteste que sa présence dans la chambre où elle a été surprise, n'est que l'effet d'un cas fortuit; elle ne connaît pas l'homme avec qui on l'a trouvée, elle ne l'a seulement jamais vu de sa vie; mais comme elle est fille publique, il l'a accostée dans la rue, et ils sont montés ensemble dans la maison, croyant que c'était une maison de plaisir- : une porte était ouverte sur l'escalier, et ma foi l'occasion, l'herbe tendre.... au surplus, elle est on ne peut plus étrangère à la formation des paquets, et si un vol a été commis, elle s'en lave les mains.
Le mensonge était assez bien imaginé; mais Eigottier, avec qui Adèle n'avait pu se concerter, ne tint pas le même langage, et de cette diâérence dans les dires, résulta pour tous deux une condamnation à seize ans de fers. Eigottier partit avec la chaîne en 1802; dix ans plus tard je le rencontrai sur les quais : il s'était évadé, je l'arrêtai; depuis il est mort au bagne.
CHAPITEE LUT
Le fruit des économies. — Projet d'amendement, — L'habile ouvrière. — Existence précaire. — Conséquences d'un préjugé. — Le Mont-de-Piété. — Le désespoir. — Il faut moiu-ir. — Cruel supplice. — Les instnunents du crime. — Résistance à la tentation.
A l'expiration de sa peine, Adèle sortit de Saint - Lazare avec un décompte de 900 francs, provenant des retenues exercées sur le produit de son travail; elle s'était complètement amendée, et se proposait d'avoir une conduite irréprochable. Son premier soin
fut de se procurer un petit mobilier et une mise décente. Ces acquisitions faites, il lui restait 150 francs, c'était assez pour défier momentanément la misère, et cependant il ne fallait pas voir venir trop longtemps. Elle se mit en quête d'ouvrage, et comme elle était fort habile couturière, eUe trouva facilement à s'occuper. Employée dans un magasin quelques mois, elle eut tout lieu d'être contente de son sort; mais l'existence d'un libéré, homme ou femme, est si précaire : on sut qu'elle avait été enfermée à Saint-Lazare, et dès lors commencèrent pour elle ces tribulations aaxquelles il est si rare d'échapper lorsqu'ime fois on a été repris de justice. Adèle, sans avoir autrement donné sujet de se plaindre d'elle, fut impitoyablement congédif'^e; elle changea de quartier, et réussit à se placer de nouveau. Préposée à la lingerie dans un hôtel garni, pour se mettre désormais à l'abri des indiscrétions, eUe se résigna à n'avoh' de rapport qu'avec les personnes qui lui avaient accordé leur confiance : malgré cette précaution, elle ne put se garantir des souvenirs de sa vie passée. Signalée, reconnue, elle se vit encore repoussée : dès ce jour, elle ne se présenta plus nulle part, sans éprouver le? effets de cette réprobation qui résulte d'une infamie perpétuée par le préjugé. Adèle n'avait d'autre ressource que son aiguille; en vain chercha-t-elle à la faire valoir : trois mois s'écoulèrent, et elle ne rencontra pas une âme charitable qui, en utilisantsonhabileté, voulut compatir .à sa situation. Il vint un moment oii, pour subsister, elle fut obligée de s'en prendre à ses nippes, et par une suite de petits prêts, toutes les pièces de sa garde-robe allèrent se perdre à ce Mont -de-Piété, dans ce gouffre abominable, creusé par l'usure hypocrite sous les pas des nécessiteux. Eéduite au dénuement le plus absolu, Adèle s'était décidée à mette fin à ses maux par un suicide, et elle courait
se précipiter dans la Seine, lorsque, sur le Pont- Neuf, elle fit la rencontre de Suzanne Golier, Tune de ses compagnes de réclusion. Adèle conta ses peines à cette amie, qui la détourna de la lés.olution qu'elle avait prise, « Va donc ! va donc, lui dit « Suzanne, est-ce qu'on se noyé les uns sans les « autres? viens à la maison, ma sœur et moi nous « avons ouvert un atelier de broderie, la besogne « donne, tu nous aideras, et nous vivrons ensemble; « s'il n'y a que du pain, eh bien ! nous ne mangerons « que du pain, » La proposition ne pouvait venir plus à propos : Adèle accepta.
On était alors à l'entrée de l'hiver; la broderie allait assez bien, mais la fin du carnaval ramena la morte-saison. Au bout de six semaines, Adèle et ses amies furent plongées dans la plus affreuse détresse. Frédéric, le mari de l'une d'elles, s'était établi serrurier : s'il avait eu des pratiques, il aurait pu venir à leur secours, malheureusement il ne gagnait pas même de quoi acquitter son loyer et payer la patente; on ne pouvait voir une pénurie plus grande.
Un jour Adèle était dans la boutique de cet homme; depuis plus de quarante-huit heures il n'avait, ainsi qu'elle, pris aucune espèce de nourriture. « Allons, dit le serrurier, en affectant de pro- « noncer des paroles plaisantes, qu'il articulait du « ton le plus sinistre, il faut mourir, petits cochons, « il n'y a plus d'orge,,. Oui, il faut mourir », répétaitil, et tandis qu'il s'efforçait de sourire, ses traits se décomposaient et une sueur froide lui coulait du front. Adèle, silencieuse, et le visage couvert d'une pâleur mortelle, était penchée sur l'établi; tout à coup elle se relève, elle éprouve un frémissement. (( n faut mourir... Il le faudrait, soupire-t-elle en « regardant avec un sentiment difficile à décrire, « les outils dont elle est entourée. » C'est la lueur
DE VIDOGQ 371
d'un horrible espoir qu'elle a entrevue. Adèle s'épouvante ; eUe est agitée ! une fièvre ardente la parcourt, la consume; entre les angoisses de la faim et les terreurs de sa conscience, elle endure le plus cruel supplice : pendant ces tortures, sa main s'appuie sur un trousseau de clés, elle les repousse. « Dieu ! « s'écrie-t-eUe, éloignez de moi ces instruments du « crime ! lorsque j'ai tant d'envie de bien faire, « sera-ce donc-là mon seul recours*? » Et poui' ne pas succomber, cette infortunée se hâte de fuir.
CHAPITEE LIV
Le bïireau de charité. — La porte du philanthrope. — L'éqmpage de la douairière. — Un accident. — Le bon charbonnier.
— Le comité des secours. — La canaille en action. — La quêteuse en hotte. — Petites gens, grandes vertus. — Tel maître, tel valet. — A la niche ! à la niche ! — La manche de chemise. — Victoire trop tôt chantée. — La grande figure.
— Les exempts. — Brutalité inouïe. — L'enlèvement. — Le carrosse roule.
Adèle a entendu dire que dans l'arrondissement dont elle fait partie il existe un bureau de charité : là, si la bienfaisance n'est pas un vain nom, les pauvres doivent être accueillis, soulagés sur-lechamp. Le désir de se maintenir vertueuse ranime son courtage, elle rassemble le peu de forces qui lui restent, et se traîne jusqu'à la porte du philantrope qu'on lui a indiqué comme le dispensateur des aumônes de la section. Adèle demande à lui parler .
— « Monsieur* n'est pas visible.
— « Je meurs de faim...
— « Monsieur est à table, et il n'entend paa « qu'on le dérange pendant son dîner.
— « Mon Dieu! s'il pouvait avoir bientôt fini... « Quand pourrai- je revenir?
— « Vous reviendrez demain.
— « Demain !
— « Pas avant midi, entendez vous? plus tôt, « Monsieur ne reçoit personne.
— « Ah ! faites au moins que je puisse le revoir « ce soir, vous me rendrez la vie.
— « On vous a déjà dit que c'est impossible; « retirez -vous, et ne nous rompez pas la tête davan- « tage. »
Adèle sort; à peine a-t-elle franchi le seuil d'une porte qu'on referme avec humeur, ses jambes fléchissent sous elle, elle essaie de faire quelques i3as, sa vue s'obscurcit, elle chancelle, elle tombe, et dans sa chute sa tempe va frapper contre une borne. « Arrêtez ! cocher, arrêtez, vous allez l'écra- « ser... — Fouettez donc ! avez-vous des ordres à « recevoir de cette canaille? foiiettez. vous dis-je ». commande d'une voix aigre et sèche une douairière, dont l'équipage brûle le pavé. — « Les canailles sont « dans ta peau ! riposte un charbonnier : t'arrêteras - « tu, vieille boule à panaches! » et il s'élance à la tête des chevaux, qu'il retient d'un bras vigoureux, tandis que d'autres passants, accourus au bruit de cette scène, retirent de dessous la roue une femme baignée dans son sang.
Cependant la douairière jette feu et flamme contre les misérables qui osent ainsi interrompre sa course...
Elle arrivera trop tard au comité des secours
Cela n'a pas de bon sens la séance sera commencée Il n'y a plus, dans Paris, de sûreté pour les
honnêtes gens... la circulation est entravée. « Lan- « dau, faites votre devoir, châtiez-moi tous ces iuso- « lents... Mais, Landau, vous ne m 'écoutez pas... « me faire perdre un temps précieux, pour qui? pour « une espèce, pour une i\Togne. — Madame la
« comtesse voit bien que je ne puis pas avancer. — « Dites à mon cbasseui' qu'il prenne le numéro de « la médaille de cet homme, je porterai mes plain- « tes à la police; je le ferai pourrir dans les prisons. « Conduisez-moi de ce pas chez le ministre. » A cette menace, le charbonnier terrifié abandonne les rênes, et la voiture de madame la comtesse, rapide comme l'éclair, plus terrible que la foudre, la voiture s'éloigne au miheu des huées et des malédictions dont l'impuissante clameur ne soulève dans son ame qu'un sentiment de rage ou de mépris.
Adèle est déposée sur un banc, tout près de cette porte que, l'instant d'auparavant, on a fermé sur elle avec tant de dureté; son évanouissement se prolonge, elle n'a pas encore recouvré l'usage de ses sens; deux ouvriers la soutiennent. Parmi les spectateurs que l'événement a rassemblés, c'est à qui lui prodiguera des soins : une écaillère perce la foule, eUe a déchiré sa chemise pour panser la blessure et étancher le sang; la fruitière du coin est accourue avec un bouiUon, un commissionnaire est allé cherché du via, et une jeune modiste s'empiesse de lui faire respirer des sels. L'affluence devient considérable. « Qu'est-ce que c'est! qu'est-ce que c'est"? — « C'est une femme qui se trouve mal. — Faites « donc écarter le monde, entend-t-on au centre du « cercle, voulez-vous l'étouffer'? » et le cercle s'agrandit.
Adèle ne donne aucun signe de v=e, eUe est immobile; on lui ouvre la paupière. « L'oeil est bon. — « Ce ne sera qu'une défaillance. — Le poiûx bat-il? « — Non. — C'est qu'elle est morte. Posez-lui la « main sur le cœur. — On ne sent rien. — Il y a « peut-être quelque chose qui la gêne, coupez-lui « ses cordons. — On vous a attendu pour ça, n'estce ce pas? — Elle n'est pas froide. — S'il y avait un « médecin, on saurait ce qu'il faut lui faire. — On en
« est allé quérir un, — Oui, M, Durpétrin; il n'a pas « voulu venir, il n'y a pourtant pas d'étage à mon- « ter. — Oh ! si c'était pour quelque richard, il se « dérangerait bien. — Si on essayait encore de lui (( faire prendre du bouillon. — Eh ! la mère, tâchez « qu'elle en avale quelques gouttes. — Jetez-lui de « l'eau à la figure. — J\ n'y a rien de dangereux (( comme ça; donnez -lui du vin plutôt, ça la rani- « mera. »
On approche une cuiUère des lèvres d'Adèle; il passe. — « Ah ! tant mieux, elle est sauvée, » répètent les assistants avec une satisfaction marquée.
Adèle laisse tomber une de ses mains, qui étaient rapprochées sur ses genoux, puis exhalant ce long soupir d'une personne que la mort oppressait, elle ouvre de grands yeux, qui s'étonnent de la lumière ; hagards et fixes tour à tour, ils ne distinguent rien : enfin de grosses larmes se précipient sur ses joues décolorées. « Qu'avez -vous, ma chère enfant? » Elle ne répond pas; mais se jetant sur une coupe qu'on lui présente, elle la porte à sa bouche avec avidité, elle voudrait la vider d'un trait; le bruit réitéré du vase heurté contre ses dents reproduit le tremblement de sa main débile ; la coupe lui échappe. « Voyez-vous, c'est le besoin ! pauvre femme, elle « expirait d'inanition. — Dire que sur cette terre « il y a des gens si malheureux, et que d'autres ({ regorgent de tout ! ! ! »
Adèle se remet peu à peu; par intervaUes, elle essaie de rompre un morceau de pain qu'un porteur d'eau lui a glissé dans la poche de son tablier; mais son palais s'est desséché, et après de vains efforts pour broyer l'aliment que réclame son estomac, sa tête vacillante retombe sur sa poitrine; elle s'aôaise, son abattement est extrême. « Allons, mes enfants, « mettez à la masse », dit une vieille femme qui, oubhant, eu faveur d'une infortune qui la touche,
le fardeau de la hotte sous laquelle elle ploie, promène dans le cercle une toque de loutre, dans laquelle, pour donner l'exemple, elle a jeté la première une pièce de quarante sols ; suivant les apparences de chacun, elle varie la formule par laquelle elle fait un appel à la bienfaisance. « Monsieur, si « peu que vous voudrez. — Voyons, mon garçon, « fouille-toi. — Quelque chose, s'il vous plaît, « mon sergent, ça vous portera bonheur. — Allons, « l'ancien, saignez-vous, vous n'en serez, au bout « du compte, ni plus riche, ni plus pauvre. — Eh « bien ! mon gros père, vous n'avez pas par là quel- « que louis rouillé qui vous embarrasse"? — N'oubliez « pas la quêteuse. — Je crois que madame n'a pas « donné (faisant la révérence). Ah ! merci madame « c'est une charité bien placée. »
Le tour est achevé, pas un de ces braves gens qui n'ait saisi avec joie l'occasion de faire une bonne œuvre : plusieurs se sont imposé des privations. « Mon Dieu ! dit une poHsseuse en lâchant le demi- « franc qu'elle destinait au luxe de son souper, ça « me fait trop de mal; j'aime mieux me passer de « pitance aujourd'hui. »
Le peuple pense haut quand il suit l'impulsion de son cœur, il dit volontiers ce que lui coûte un sacrifice, mais ce n'est pas pour le fah'e valoir, et il ne le regrette jamais ! qu'il y a de vertu et d'abnégation dans ces paroles : « Un quart de journée de « plus, et il n'y paraîtra pas. — J'en serai quitte « pour ne pas aller dimanche à la barrière. — « Je voulais les mettre à la loterie ; ma mise est faite « à présent. — Si on ne s'aidait pas les uns les « autres... — Bah ! bah ! pour une chopine de moins « que je boirai... eh ! la hotte, par ici. — A quoi « qu'on est exposé ! Je recruterai par là quelque « bon paysan, et puis si je n'étrenne pas à ce soir « tant pis; ce n'est pas fête tous les jours, — Adieu
« mon ficliu; je rachèterai plus tard, — Vous avez « raison, ma belle : tout nu court les rues, mort de « faim n'y va pas; le ciel vous récompensera. — « Dis donc, Françoise, moi qui croyais dégager mon « schal. — Et moi, mes anneaux; à la grâce de Dieu ! « ce sera quand ça pourra.
— « Eh ! les autres ne poussez pas tant ; si vous « ne voulez rien donner, passez votre chemin. »
Il ne s'approche pas un curieux que la femme à la hotte ne l'invite à payer son tribut ; elle est intrépide dans la collecte. — « Ah ! voilà des dames « en chapeau. » Elle court vers elles ; mais ces dames sont sorties de la maison devant laquelle on est attroupé : elles détournent la tête, et doublent le pas pour ne pas être importunées.
— « Ah ça, dites donc, vous autres, crie un gros « homme à cheveux poudrés et à culotte courte, « qui s'avance nonchalamment appuyé sur un balai. « Aurez -vous bientôt débarrassé la porte? — Qu'est- « ce qu'il dit, celui-là? — Je dis que vous allez vous « retirer. — Nous retirer ! est-ce que la rue est à lui « par hasard? — Ah ! je ne m'étonne plus, c'est « mam'selle qui fait ses giries. — Tais-toi, vilaiu mar- « lou; elle est plus respectable que toi, mam'selle : « d'ailleurs nous sommes sur le pavé du roi. — En « attendant, elle va s'ôter de dessus ce banc. » Il veut percer la foule, on le repousse... — « Ah ! ah ! « oh ! oh ! uh ! uh ! ih ! ih ! A la chiant lit, Ut-lit. — « C'est bon, c'est bon, nous verrons; il faut que je « vide mes ordures. — Tes ordures ! ordures toi- « même. — Ah ! ah ! ah ! — Vous ne voulez pas : rira « bien qui rira le dernier. »
H rétrogade de deux pas, et poasse légèrement la porte. « Manette, tire un seau d'eau, et apporte-le « moi, que je lave tout ça. — Ah gredin ! tu veux « nous baptiser; tu crois qu'on ne t'a pas entendu: « viens ici que je te débarbouille. — Gueusard, je
« te tiens. — Oui. oui, trempez-lui la margoulette (( dans le ruisseau. — Lâchez -moi, lâchez -moi, ou « je... — Ah ! tu fais le méchant, prends garde, je « vais te saucer. — Courage, bravo, bravo; il le « saucera, il ne le saucera pas. — Aussi vous n'êtes « pas justes; je n'en puis pas davantage, je fais ce « qu'on me commaDde; restez-là toute la nuit, ça « m'est z'inférieur, mais qui est domestique n'est « pas maître; monsieur m'a ordonné, je suis les « ordres de monsieur. — Qu'est-il ton monsieirr? il « est donc bien dur.
— « Ah ! pardieu, si tous ceux qui, par état, ont « affaire aux malheureux n'étaient pas comme ça, « leur domicile serait bientôt comme un dépôt de « mendicité. »
Tout en parlementant, le portier bat prudemment en retraite, il semble capituler ; mais parvenu à hauteur de la porte, par un brusque mouvement d'arrière-corps, il se dégage et rentre précipitamment en laissant au pouvoir de l'ennemi une manche de sa chemise; la vue de ce trophée excite un hilarité générale. — « Le plat ! il fait bien de se cacher; veux- « tu te sauver, caniche ! te sauveras-tu*? à la niche ! « à la niche ! »
L'attroupement chante victoire; mais on voit accourir deux individus, dont la redingotte étriquée, la cravatte noire, la longue canne de jonc et l'encolure ignoble, sont de mauvais augure. A la vélocité de leur marche, on dirait qu'ils sont appelés à éteindre un incendie. — « Par ici messieurs, par ici. » Telle est l'indication que fait deviner le geste d'une grande figure de proxjriétah^e, enveloppée dans la douillette ouattée, qui est leur chef de file; la grande figure les amène, et à quarante pas du groupe, après qu'elle leur a fait de la tête un salut gracieux, et du doigt un dernier signe, au détour d'une rue elle s'éclipse ou ])lutôt, fidèle au décorum, la sour-
noise s'efface pour contempler ce qui va se passer... « Voilà les exempts. — Allons, gare! gare! » coudoyant, rudoyant, levant le bâton, montrant cette carte dont Taspect paralyse les langues et fait taire les rumeurs, ils vont droit à Adèle, et la prenant brutalement par le coude : « Voyons, lève toi, et marche devant nous. — Maltraiter ainsi le pauvre « monde ! s'écrie la femme qui a fait la collecte, « c'est une indignité, une abomination, que vous « a-t-elle fait cette fille'? — Retirez -vous, on ne vous « demande rien.
— « ]M"e voyez-vous pas qu'elle n'a que le souffle?
— « Ah ça, avez -vous envie de vous faire coffrer?
— « Non.
— « Eh bien ! filez votre nœud, et plus Aàte que « ça.
— « Ah ! par pitié, dit Adèle, messieurs laissez- « moi respirer.
— « Tu respireras au violon.
— « Je vous en supplie, ayez égard à ma fai- « blesse.
— « On connaît ces couleurs -là, ramasse tes « bucoliques et pas tant de grimaces (s'adressant « au public), elle n'en est pas à son apprentissage « (à un pâtissier gras et dodu qui est au nombre des « spectateurs), elle meurt de faim comme vous,..; « c'est pour aller à la guinche que c'a mendie.
— « O Dieu de Dieu, miséricorde !
— « C'est-il bientôt fait, tes jérémiades? tu con- « teras ton conte là-bas, nous n'avons pas qu'à toi « à songer : dépêche-toi. »
Elle tâche de se mettre sui ses pieds; en proie à un étourdissement, elle retombe...; « ah pour le
« coup, c'est se f de nous, » dit un des exempts
en se jetant sur elle comme une bête féroce, « tu « viendras ou tu diras pom-quoi; tu viendras, « coquine. » Dans la violence du mouvement il
lui arrache son tablier, Targent qu'il contient se disperse et roule dans la boue ; des enfants en rapportent quelques pièces, mais avant que la p^us grande partie soit retrouvée, vient à passer un fiacre; sur l'injonction qui lui est faite, il s'arrête; Adèle, plus morte que vive, y est traînée immédiatement; c'est un cadavre que des assassins, poui' ensevelir leur forfait, se hâtent de confier au tombeau :
— « Que voulez vous voir? disent -ils aux curieux, « une femme qui est prise de boisson.
— « C'est affreux, c'est atroce, c'est une infa- (cmie! » murmurent les témoins, qui ne sont pas dupes d'une telle imposture ; la portière est fermée, le cocher est sur son siège : « au dépôt, à la préfecture, « si vous comprenez mieux, » et le carrosse roule....
CHAPITEE LV
L'intérieior d'un fiacre. — Deux scélérats. — La morgue et le corps-de-garde. — Fausse humanité. — Les soldats compatissants. — L'implacable dix-huitième. — Le bon capitaine.
— Qui donne ce qu'il a donne ce qu'il peut. — Le retour au logis. — Un galetas. — Le délire. — Le bout de chandelle. — La reconnaissance.
Cependant Adèle a perdu connaissance; les deux mouchards, qui l'ont placée entre eux, la secouent vivement et à plusieurs reprises dans l'espoir de la ranimer; le cocher, qui prête l'oreille, saisit des paroles qui dénotent leur embarras.
— « Joue-t-elle la comédie ou ne la joue-t-elle pasî
— « Voyons, ne fais pas la bête.
— « Soutiens ta viande,
— « Il paraît tout de même que ce n'est pas pour « la frime.
— « Pince-la un peu.
— « Ali ! bien oui, j'ai beau pincer, il n'y a plus « personne.
— « Quoi ! elle aurait tourné de l'œil ! pas possible !
— « Parole d'honneur, elle est crevée.
— « (Eiant). Ali ! ah ! ah ! pour le coup, la farce « est unique.
— « Gomment, elle nous aurait joué un tour « pareil !
— « n n'y a f pas de quoi rire, nous voilà
« dans de beaux draps avec cette charogne.
— « Bah ! bah ! tu vois de l'embarras oîi il n'y « en a pas ; on la dépose à la Morgue, pas plus gêné « que ça (il appelle) ; cocher !
— « Non, non, il n'y a qu'à la conduire au poste « le plus près.
— « C'est juste, nous dirons que nous l'avons « recueillie dans la rue, par humanité; après cela, « ils s'en arrangeront comme ils pourront, ça ne nous « regarde plus.
— « Je sais bien, mais qui paiera la course?
— « Ah ! diable, je n'y avais pas réfléchi.
— « D'abord ce n'est pas moi.
— « Ni moi non plus.
— « Eh ! mon ami, c'est elle; j'ai aperçu une pièce « de quarante sols.
— « Tu ne te trompes pas?
— « Non, puisque je la tiens.
— « C'est bon (levant le store) ; cocher, au corpsce de -garde ! »
On arrive : après avoir échangé quelques mots avec l'officier, les mouchards prennent congé de lui en le laissant dans l'enchantement de leur procédé généreux. Adèle, que l'on a tirée de la voiture, est couchée sur un brancard auprès du poêle.
Un sergent. « Capitaine, que ferons-nous de « cette femme?
L'officier. « Il n'y a qu'à avertir le commissaire, « car il n'y a pas d'apparence qu'elle en revienne.
Un soldat. « Elle est pt'être en léthargie.
Un second soldat, « Il est bon là, M. Delormes, « avec sa lithargie, tu ne vois pas l'atout qu'elle a à « la tête"?
Le capitaine, « Elle est blessée ! nous aurions « dû nous assurer de ces hommes, actuellement que « j'y songe; ils avaient des ah^s pendables.
Preimier soldat, (c Mâtin, quelle entaille ! sergent, « regardez donc, voilà le sang qui recommence à « couler.
Le sergent. « Il est ma foi bien rouge.
L'officier. « C'est qu'alors elle est vivante, la « chaleur aura rétabli la circulation : qu'est-ce qui « fume ici"? caporal, soufflez lui un peu de tabac dans u le nez.
Le caporal. « Ça n'aurait qu'à lui faire du « mal.
Le capitaine, « N'ayez pas peur. »
Le caporal (Il s'approche du brancard et lance une bouiïée) : « Je dis qu'elle est fameuse.
Le capitaine, « C'est bien, c'est bien, allez tou- « jours, »
Le retour' à la vie s'annonce par de légères contractions du visage, et par un mouvement convulsif des membres. Adèle se débat, tousse, et d'un sursaut elle est sur son séant.
Le capitaine, bas au sergent, « Il m'a semblé voir « un spectre.
Le sergent, (( Elle a l'air d'une déterrée.
Un conscrit, « Si je n'étais pas ici, je m'en donne- « rais pem-, je croirais que c'est un revenant, »
Adèle regarde autour d'elle, et après quelques instants, de cet accent profondément expressif d'une ame pleine encore des douceurs du néant : « J'étais si bien ! » dit-elle : son horizon s'agrandit,
les ténèbres se dissipent. « Oii suis-je? (avec émo- « tion) la garde ! la prison ! Dieu, la prison !
L'officier. « Eassurez-vous, la brave femme, « vous êtes avec de bons enfants.
Adèle. « Ah, Seigneur ! sainte vierge Marie ! « qu'ai -je fait au monde!
Le sergent. « Tant que vous serez avec nous, il « n'y a pas de danger que personne vous manque; « ne sommes-nous pas de YimplacaUe dix-huitième? (H lui présente sa gourde.) Buvez, ça vous fera du « bien... ; c'est de la bonne, au moins, à six sous le « poisson.
Adèle. « Monsieur le sergent, je vous remercie; « dispensez -moi...
Le sergent. « Vous boirez, ou vous direz poui- « quoi. Prenez, prenez, ça vous donnera du ton. »
Les instances du sergent deviennent de plus en plus pressantes. Adèle n'ose plus refuser; bientôt eUe recouvre assez de force pour pouvoir répondre aux questions que lui adresse l'officier. Elle ne récrimine pas, eUe raconte, et dans sa bouche la vérité est si éloquente, que de vieilles moustaches, outrées d'abord de la cruauté des mouchards, se surprennent à la fin l'œil humide de larmes.
Le capitaine. « Eh bien ! sergent, qu'avez-vous « donc? Je vous croyais un dur à cuire.
Le sergent. « Moi, l'injustice me révolte; et puis, u tenez, capitaine, voulez -vous que je vous dise ? on « n'est pas le maître de ça.
Le caporal. « Je ne suis pourtant pas monsieur « sensible, mais c'est plus fort que moi, je ne puis « pas voir pleui'er une femme;.... ça me fait tant de « peine que pour im rien je lui f....ais tout mou prêt.. « (tii'ant de sa culotte un vieux gand qui lui sert de « bourse). J'ai vingt-deux sous et demi, je m'en « f..., le les lui donne... Qu'est-ce qui eu fait autant? « avec le pain d'amonition d'aujourd'hui... Allons,
« qui alonge les espèces ?... on reçoit tout, les petites et « les grosses pièces, depuis un liard jusqu'à six francs.
Le sergent. « J'en voulais faire quarante, mais « il n'y a pas mèche; ti ente-cinq, c'est le fond du « sac : on m'écorcherait, une centime de plus, ou « ne l'aurait pas.
Un soldat. « V'ià mes vingt-cinq centimes et « ma ration. Camarades, chercliez au boursicaut les « ceux qui en ont : il y en a pai là qui sont sur le « lit-de-camp.... (il en tire un par les pieds) C'est « le Lorrain; je l'aurais parié.
Tous. K Qu'on a bien raison de dire : Lorrain <( vilain, traître à Dieu et à son prochain.
Le Lorrain. « Je dors.
Le soldat. « Cinq sous.
Le Lorrain. « Veux -tu me laisser?
Le soldat. « Aboules, tu dormiras après.
Le Lorrain. « Puisque je n'en ai pas.
Le sergent. « On ne peut pas peigner un diable « qui n'a pas de cheveux.
Le capitaine (tirant dix francs de sa bourse). « Laissez-le, je mets pour lui et pour les faction- « naires.
Adèle. « Capitaine, vous êtes trop bon.
Le capitaine. « Votre état exige des soins : si « vous le désirez, je vais vous faire transporter à « l'Hôtel Dieu?
Le caporal. « Il y a un hospice plus près ; la Pitié, « c'est à deux pas.
Le sergent. « On n'y entre pas de nuit; pas plus « là qu'ailleurs.
Le capitaine. « Cependant les accidents peuvent « arriver de nuit comme de jour, et pour qu'un hôpi- « tal remplisse sa destination, on doit y être admis « à toute heure.
Le sergent. « Je vous demande pardon, capitaine, « mais vous êtes dans l'erreur.
Le capitatn'E. « S'il en est ainsi, il faudrait la « reconduire chez elle. (A Adèle) Vous avez un chez- « vous?
Adèle. « J'en avais un, aujourd'hui je demeuïf « avec des amies qui, dans ce moment, sont peut- « être bien en peine de moi.
Le capitaine. « Vous sentez -vous capable de « marcher?
Adèle (debout et chancelante). « Oh oui, je ne suis « plus si faible.
Le capitaine, « Eh bien ! l'on va vous accom- « pagner. Xuméros sept et huit, quittez votre « giberne, prenez le fallot, et allez avec madame; « menez -la lentement, arrêtez -vous autant de fois « qu'il sera nécessaire, et veillez surtout à ce qu'elle « ne perde pas son argent. Sergent, comptez ce « qu'elle a.
Le sergent. « Eegardez la brave femme; vous « vous souviendrez bien : dix francs que le capitaine « vous donne, dix, onze, douze... quatorze, dix-sept. « sept francs onze sous qu'on a trouvés sur vous, eu « tout, vingt quatre fi'ancs cinquante -cinq centimes. « Faites attention, je les mets dans le coin de votre « tablier... Vingt-quatre francs onze sous; ils sont « noués là dedans. Que l'on dise à présent que les « soldats sont pires que la troupe, et qu'il n'y a pas « de bous b.... parmi les implacables. »
Adèle se confond en témoignages de reconnaissance « C'est bien, c'est bien, vous remercirez une « autre fois, lui dit le capitaine; allez dormir, vous « devez avoir besoin de repos.
— « Je crois bien, s'écrie le numéro sept, après « une poussée comme celle qu'elle a eue. Hardi !... « ma petite mère, appuyez -vous sur nous;... ne « craignez pas, je suis solide et le camarade aussi.
— < Oui, oui, appuyez-vous. »
Il était près de deux heures du matin quand Adèle
fut ramenée au logis. On frappe; Frédéric vient ouvrir. En pénétrant dans le réduit qu'Adèle leur indique comme son domicile, les deux soldats sont effrayés. Pas le plus petit meuble, les quatre murs, quelques pailles brisées, et sm* cette litière deux femmes gisantes, sans draps, sans couverture, sans le moindre lambeau qui les abrite. « Où allons-nous « poser ça? demande Tun des soldats.
— « Donnez, donnez », répond Frédéric, en leur arrachant des mains un pain dans lequel il mord aussitôt ; « Mâtin ! il a une soif épaisse, le camarade : « allons, mesdames, levez-vous; nous vous appor- « tons des vivres; dis-donc, Parisien, partage-leur « donc cette ration; as-tu un couteau"?
Le Parisien Est-ce que nous avons de ça, nous « autres? »
Après avoir rompu le pain, il s'approche de Time des femmes, et la prenant i3ar le bras : « Eh bien ! « êtes-vous morte? » Elle se tourne de son côté. — « C'est toi ! Ah ! mon doux Jésus » ! Puis apercevant le morceau, elle s'en saisit et le dévore.
Susanne, qu'Adèle a appelée, se soulève sans lui lépondre; et après avoir considéré la lumière avec un somire à faire frissonnei, elle étend les bias : « Ils sont beaux les anges !... Vois-tu, ma sœur, ils « ne m'ont pas trompée... C'est Adèle ! elle est avec « eux ! J'en veux manger une aile ! Je savais bien « qu'ils me prieraient de la noce ! Elle est toute en « blanc !.. Elle a le chapeau! Non, monsieur, je ne « danse pas, après le festin... L'oie ! l'oie ! Oui, oui, « de l'oie ! Ah ! certainement, je l'aime beaucoup !.. « Faites-moi passer de ces pigeons !
TJn soldat. « Elle bat la breloque, on voit qu'elle a « le soleil dans l'estomac.
Adèle. « Prends-donc, chère amie, c'est du pain.
Susanne. « Du pain ! Fi donc ! est-ce qu'on mange « du pain? Ces cervelles, elles sont excellentes... Le
« dessert ! le dessert ! il est magnifique ! des quatre « mendiants, j'en mettrai dans mon sac.
Adèle. « Elle a le transport.
SusANNE. « Des huîtres, j'en mangerais vingt « douzaines. Dépêchez -vous, l'ouvreuse ! Plus vite « que ça,
Adèle. « Excusez-la; c'est le délire...
Le Pauisien. u Pas de doute; c'est son petit « bonhomme d'esprit qui est déménagé.
Adèle. « Mais Susanne, écoute-donc; c'est moi.... « Tu ne me reconnais pas?... Je suis Adèle !
Susanne. « D est gentil ton mari !...
Adèle. « Cesse d'extravaguer ; voilà du pain, tiens.
Susanne. « C'est pour moi, n'est-ce pas?
Adèle. « Oui, c'est pour toi.
Susanne (Elle prend le pain, l'examine, le goûte. « Du pâté, c'est de chez Lesage; la croûte en est (( déUcieuse (Elle mange avec voracité).
Un des soldats (à son camarade). « Que je vou- « drais être riche !..
Le Pakislen. « Et moi !.,. Quand ce ne serait (( que pour faire du bien à des gens comme ça'.... « Ça me brise le cœur; tiens, viens-t-en. Avez-vous « par là une lampe ou de la chandelle, que je vous <( l'allume?
Frédéric. <( De la chandelle, quand il n'y a pas a de pain dans une maison !
Le Parisien. « Si nous lem- laissions notre bout?
L'autre soldat. « Tu as raison, le caporal ne « dira rien.
Le Parisien, « Eh bien ! va pour le bout. Adieu 'i les amis, tâchez d'être plus hem'eux.
Adèle, u Ah ! je n'oubherai jamais ce que vous « avez fait pour moi.
Le Parisien. « Adieu, adieu... A revoir.
L'autre soldat. « Ah ! sauvons-nous ! misère et « compagnie !
Le Parisien. « Chut, chut, quand nous serons « dehors... »
Pour Adèle et ses compagnes c'était une belle journée, que celle qui allait commencer avec la prochaine aurore. Le soleil se levait sut ving:t-quatre francs cinquante-cinq centimes qui leur appartenaient. Que de bénédictions elles donnèrent aux braves de l'implacable dix-huitième. Adèle était moulue, brisée des catastrophes de la veille, et pourtant elle était si contente d'avoir ramené l'abondance au logis, qu'à peine fut-il jour elle se mit à chanter. Quant à Susanne, son cerveau n'était plus livré à de trompenses hallucinations. Le sommeil lui avait rendu la raison et le fantôme d'un banquet splendide n'irritait plus son appétit satisfait par une réalité séduisante, mais plus solide. « Je n'en « reviens pas ! disait-elle. Comment, ce sont les « militaires qui ont donné tout ça... Pour un rien, « j'irai lui baiser au derrière, à ce capitaine.
Adèle. « Et le sergent, et le caporal, enfin tons, « ils se sont comportés comme des dieu s.
Frédéric. « Aussi ils peuvent bien compter que « partout où je rencontrerai leur régiment, il fan- « drait que je n'aie pas le sou vaillant pour ne pas « leur payer à boire : n'est-ce pas Henriette, qu'ils « méritent bien qu'on leur fasse une honnêteté *?
Henriette. « Oh ! oui, mon petit homme, nous « leur devons une belle chandelle ! sans eux, ça « faisait aujourd'hui la finition. »
CHAPITEE LVI
La marmite est renversée. — L'audience et la lecture de la Quotidienne. — Cassez- vous les bras et les jambes. — Avezvous un ciu-é ? — La justice est là. — Encore la grande figure. — Le second déjeuner.
Une somme de vingt-quatre francs cinquaute-cinq centimes n'est pas un tond inépuisable; la société, qui le savait bien, s'intrigua pour trouver de l'ouvrage; mais il n'y eut pas moyen de s'en procurer. Le onzième jour, au matin, la marmite était encore renversée, a C'est cette fois, disait Frédéric, qu'il (( nous faudra pendre nos dents au crochet. Qu'en K pensez-vous, mameselle Adèle?
— « Je ne sais pas, j'ai un pressentiment; je « veux absolument me satisfaire sur ce point; si je « ne réussis pas, je n'aurai du moins rien à me « reprocher.
— « Vous ne réussirez pas. Quand quelqu'un « est dans le guignon, il a beau faire, il se noierait « dans son crachat.
— « C'est égal, j'en aurai l'ame nette. »
Adèle sort et se rend chez le commissaire de bienfaisance. A l'aspect du banc fatal sur lequel elle fit naguère une si triste statioi], elle frémit, hésite, peu s'en faut qu'elle ne rétrograde. Cependant il n'est pas midi, on ne peut refuser de l'introduire. Elle s'arme de résolution et franchit le seuil. « Oii allez- « vous? lui crie l'inflexible portier.
— « Chez monsieur.
— « E ne fait pas jour. Vous repasserez à onze « heures.
Adèle ne manque pas de revenir. Le coup de cloche d'avertissement est donné. « Vous pouvez mon-
« ter. » Elle monte, et après avoir subi les détails et les impertinentes curiosités de Tantichambre, elle obtient l'audience qu'elle sollicite.
Le commissaire la reçoit : il est nonchalamment assis dans un fauteuil, et les yeux attachés sur la Quotidienne \ dont un article le fait sourire. « Que « demandez-vous'? « dit-il. Adèle expose sa situation et celle de ses amis. Le tableau qu'elle déroule est des plus déchirants; mais il n'a pas daigné suspendre sa lecture, et déjà depuis vingt minutes elle a cessé de parler, lorsque jetant le journal sur un guéridon, il rompt le silence par ce singulier à parte : « Ma foi, tout bien considéré, c'est aux Variétés « que j'irai ce soir. Ah ! vous êtes-là, la femme. Vous « dites donc que?...
— « Monsieur, je viens implorer...
— « Oui, je vois ce que c'est. Êtes-vous mère de « famille!
— « Non, monsieur.
— « Vous n'avez pas soixante ans. Avez-vous « quelques infirmités"?
— « Non, monsieur.
— « Vous êtes jeune, vous vous portez bien, vous « avez de bons bras, que voulez-vous de plus"? Que « le bureau de charité vous entretienne à rien faire?
— « Je suis ou-\Tière, et je ne demanderais pas a mieux que de travailler.
— « Est-ce à nous à vous donner du travail?
— « Ah ! monsieur, si c'était un effet de votre « bonté; je suis dans la dernière des misères.
— « Le bureau n'y suffirait pas, s'il fallait secourt rir tous ceux qui sont comme vous. Avez-vous des « recommandations? connaissez -vous quelqu'un?
1 La Quotidienne, le journal le plus clérical et le plus réactionnaire de la Restauration. Sa violence contre les partisans de la Révolution et de l'Em pire, les répressions cruelles qu'elle préconisait, sous son allure dévote, l'avaient fait suinoninier ironiquement la Nonne sanglante.
— « Non, monsieur.
— « Faites appuyer votre demande, alors on « verra.
— « Mais, monsieur, par qui voulez-vous que je « la fasse appuyer*?
— « N'avez -vous pas un curé dans votre pa- « roisse"? c'est bien simple, apportez-moi une lettre « de lui.
— « La démarche exige du temps, et je suis sans « pain.
— « Tant pis pour vous, je ne peux qu'y faire.
— « En attendant, que deviendrai-je? il faudra « donc que je me mette voleuse?
— « Comme il vous plaira, mais la justice est là ; « au surplus, vous n'avez plus rien à me dire; « bonjour, bonjour. »
Alors il se lève et sonne ses gens. — « Eh bien ! « vous, restez -là, vous ne m'avez donc pas en- « tendu?
— « Pardon », balbutie Adèle qui, sous les longi^ plis de l'immense robe de chambre dans laquelle il est enveloppé, a cru reconnaître la grande figure à laquelle avaient obéi les mouchards. A ce moment un domestique paraît.
■ — « Qu'ordonne monsieur?
— « Dites à la cuisine qu'on serve mon second « déjeûner, et dépêchez-vous, je me meurs de faim. « Vous ferez mettre les chevaux à la voitm'e pour « trois heures?
— « Monsieur ira-t-il à la bourse?
— « Oui, allez. »
Adèle est immobile et muette. « Quand vous me « regarderez jusqu'à demain, lui dit le commissaire, « que vous en reviendra-t-il? Voulez -vous m'obli- « ger à vous faire prendi-e par les épaules? Je vous « le répète, voyez votre curé. »
Adèle n'avait rien à objecter, et moitié indignée,
moitié interdite. « Je vous remercie, dit-elle au com- « missaire, en prenant congé de lui, je suivrai votre '( avis. »