CHAPITRE LXI
La sortie inatiiiale. — Le bien mal acquis ne profite pas. — Les châteaux en Espagne. — L'accès de gaîté. — L'orage se prépare. — Devix clés. — I^es œufs rouges et la, fruitière. — Le mauvais propriétaire. — Une bomie action porte bonheur. — - Les précautions.
Un dimanche matin, Adèle était sortie dès le point du jour; Frédéric, sa femme et sa beUe-sœor dormaient encore : ils s'éveillent.
SusANNE. « Il parait qu'Adèle a pris sa volée de « bonne heure, je ne l'ai pas entendue parth'.
Frédéric. .< Xi moi; pauvre diablesse! si nous « ne faisons lieu, ce n'est pas sa faute.
Henriette. « Oh ! non, bien sûr. elle se donne « assez de mal.
Frédéric. < Elle s'en donne trop seulement; car
« le suii n'en vaut pas la chandelle Avons-nous
« du guignon, en avons-nous !
SusANNE. (( Ma îiÀ ce n'est pas la peine de se « mettie voleurs.
Frédéric. < On dit que le bien mal acquis ne
MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. II. 25
« profite pas; nous ne savons guères s'il profite. « nous n'avons pas encore rencontré une bonne « chance.
Henriette, « Ça viendra, il ne faut qu'un coup.
Frédéric. « En attendant, nous carottons.
Henriette. « Tu n'as pas de patience, aussi !
Frédéric. « C'est que ce n'est pas gai d'être tou- ;( jours à tii'er la langue; ça m'ennuie, à la fin, de « danser devant le Dufl'et.
He^^^RIETTE. « Quand tu t'en bouleverseiais les « sens ! nous vivotons.
Frédéric. (( Oui, et bien petitement.
Henriette, « Laisse faire, une fois que nous serons « en veine...
SusANNE. « Si jamais cela arrive, je récompen- « serai le temps perdu... Je m'en taperai de ces « bons déjeuners,
Henriette, « Je suis comme toi, je me repasserai « de bons petits morceaux..,
Frédéric. « Et moi, donc ! croyez-vous que je « laisserai ma part aux chiens! je m'en ferai de ces « bosses ! mais je n'y compte plus.
Si^SANNE. « Lui qui autrefois, prenait tout en « riant, à présent il est le premier à nous mettre la « mort dans Tame.
Henriette, « C'était un sans-souci, un Eoger « bon temps qui farçait sur tout ; je ne le reconnais « plus,
Frédéric, « C'est que, vois -tu, l'on change; « chaque jour on prend un jour de plus, et l'on « réfléchit,
Henriette. « Eéfléchir ! ça t'avance de beaucoup; « tiens, écoute, en voilà qui ne réfléchissent pas; « entends-tu chanter dans l'escalier*?
Susanne. « C'est la voix d'Adèle, qu'a-t-elle donc « pour être si réjouie?
Frédéric. « A coup sûr ce n'est pas le beau
« temps; car le ciel est pris, et il y a sur Montmartre « un nuage qui nous amènera du bouillon,
Henriette. « C'est quelque ondée qui se prépare.
Frédéric. « C'est un bain qui chauffe.
Adèle (entrant vivement, et posant deux clés sur la cheminée). « Mes amis, plus de misère ! je « viens de les essayer, elles vont comme des bijoux; « nous sommes les maîtres, nous en aurons, et pas « plus tard qu'aujourd'hui. »
(Eetroussaut sa robe par derrière, et considérant le délabrement de sa chaussure, elle chante et danse en même temps).
Tu ne vois pas, ma chère.
Elle a, elle a Des trous à ses bas.
Et moi je n'en ai guère;
EUe a, elle a Des trous à ses bas.
Et moi je n'en ai pas.
Frédéric. « Je ne l'ai jamais vue comme ça.
SusANNE. « Ni moi non plus; elle saute, oh ! bien « SÛT nous aurons de la pluie.
Frédéric. « Ah ça ! vous êtes gaie comme un « pinçon, qu'est-ce que cela signifie'?
Adèle. « Cela signifie que pendant que vous « dormez je fais mes coups à la sourdine; soyez « tranquilles, mes enfants, nous en aurons de ce « bem're ! H y a gras, allez ! vous voyez ces clés, elles « ouvrent une porte...
SusANNE. « Mais ne nous fais donc pas languir, « nous sommes sur les épines; tu vois bien que « Frédéric se meurt de savoir....
Adèle. « C'est plutôt toi, maligne, il ne dit rien « cet homme.
SusANNE. « Mettons que c'est moi.
Adèle. « Je vais vous dire ce que c'est (fouillant
« dans la poche de son tablier) ; c'est des œufs rou- « ges; j'en avais huit pour notre déjeuner : j'ai « mangé les miens...
'•SusANNE. « C'est bon, tu parleras de ça après.
Adèle. « Je les ai pris chez la fruitière de la rue « des Gobelins; tu sais bien, la petite bossue, qui « aime tant à jacasser?
SusANNE. « Avec sa fruitière, que va -t- elle nous c( chanter? Ce n'est pas la fruitière qui nous intéresse.
Adèle. « Tu me laisseras parler, jjt'être bien; « si tu ne veux pas que je raconte...
SusANNE. « Parle, parle, tu as la parole, à la fin « tu accoucheras.
Frédéric. « Xe l'interrompez donc pas.
Adèle. « Dans la maison de la fruitière, reste le « propriétaire, qui est un avare s'il en fut jamais. « Il est si riche, qu'il ne sait pas le compte de son « argent; sa femme et lui ont plus de cent francs à « dépenser par joui*, et ils n'ont pas seulement un « chien à leur service... C'est la fruitière qui m'a « domié ces renseignements. Vous sentez bien, j'ai « causé avec elle, ce n'est pas pour des prunes : « c'était pour lui tirer les vers du nez... Et puis, « figurez -vous que, tout en taillant la bavette. « j'ouvre l'œil : sans faire mine de rien, j'ai vu passer « des sacoches ; elles en contenaient de ces écus ! « Avec la moitié, je vous jure que de notre vie ni « de nos jours, nous n'aurions plus besoin de voler. « Comme ça profiterait dans nos mains ! Mais la « fortune va toujours à qui ne veut pas s'en faire « honneur. Ce gueusard de propriétaii'e, imaginez - « vous que parce que le huit un de ses locataires « n'a X)as acquitté son terme a point nommé, il lui « a fait porter ses meubles sur la place... J'en ai été « témoin : c'était une désolation ; un père de famille, « six enfants, et la femme qui était accouchée de « la veille; ils se fondaient en larmes, les nialheu-
« reux ! ils le priaient, ils le suppliaient, ils auraient « plutôt attendri des pierres, on les a mis dans la « rue : tout le quartier en était indigné. Va, ai-je dit « en moi-même, vieux coquin, je ne te perds pas « de vue, je te revaudrai ça : à qui mal veut, mal « arrive; si je puis te servir un plat de mon métier, « je n'y ferai faute. Dès ce moment, j'ai épié l'occa- « sion, elle s'oiïre aujourd'hui; j'ai pris toutes mes « mesures, elle ne nous échappera pas. C'est un « grippe-sous, un usurier; il y en a assez qui ont « été volés par lui, quand ce serait son tour
SusANNE, « Un voleur qui en vole un autre, le « diable ne fait qu'en rire.
Adèle, « Le diable en rira, je t'en réponds. Avant « ce soir, le magot du propriétaire sera empoigné; « et, sans nous compter, il y en a qui s'en sentii'ont.
Frédéric, « Je me doute de ce que vous voulez (( dire : le locataire aui^a sa part...
Adèle. « Une femme en couche, la jeter à la porte ! « c'est abominable. 'N'y aui ait-il que dix francs, ((je lui en porterais la moitié.
Frédéric. « Ah! mam'selle, ça me fait plaisir; ( vous aurez toujours bon cœur.
Adèle. « Je puis m'en flatter. Je serais si contente '( de pouvoir faire du bien !
Henriette. « Tu n'as pas tort, une bonne action « porte bonheur.
Adèle. « Ce n'est pas l'embarras, charité bien (( ordonnée commence par soi-même; mais de sou- « lager autrui, il semble que ça soulage. Je soulïre « tant de voir souffrir! ainsi, c'est convenu; nous (( ferons tenir un secours à la famille, vous en êtes « tous d'accord?
Tous. « Oui, oui !
SusANNE. « Faisons à ceux qui le méritent, ce « que nous voudrions qu'on nous fît.
Frédéric. « Mais il faut qu'ils ignorent de qui
« ça leur vient, sans cela nous nous compromettrions.
Adèle, « Certainement, ils n'en sauront rien. « Actuellement, mes enfants, je vas vous expliquer « mon plan : Fusurier vient de partir pour Saintce Maur, où il se rend à pied avec sa femme. Us ne « doivent revenir que demain, ainsi nous avons du « temps devant nous. Cependant, comme dans ces « sortes d'affaires il vaut mieux tôt que tard, je « vais partir, vous me suivrez : Henriette restera « dans la rue à faire le guet, et tandis que j'attirerai « la fruitière au fond de la boutique, Frédéric et « Susanne fileront dans l'allée : c'est au second sur fc le deriière, ev face de l'escalier; il y a un gaichet « à la porte et un pied de biche à la sonnette. La « petite clé ou^vre le verrou de siiieté, la grosse est (( pour la serrure, vous ne pouvez pas voiis tromper; « il ne faut pas oublier de nous "^unir d'une pince, « dans le cas oii il y aurait un coffre...
Frédéric. « Susanne la cachera sous ses jupes.
Adèle. « Et un anneau pour passer dans la bro- « che, crainte de surprise; ne négligeons pas d'en « prendre un, il faut tout prévou'... Vous savez mon « histoire avec Eigottier.
Frédéric. « C'est une leçon.
Adèle. « Et une fière encore !... »
CHAPITEE LXII
Le trésor. — Les transes. — M. et madame Lombard. — La serrure capricieuse. — La baleine et l'éléphant. — L'aiguille à tricotter. — Au voleur ! — Les époux culbutés. — Le serrurier. — li'anneau retiré. — Le tablier. — Allez chercher le commissaire.
n ne fallut qu'un instant à la société pour s 'ha-
biller, et faire les préparatifs de TexpéditioD. Dès que tout fut disposé, on se dirigea vers la rue des Gobelins; une demi-heui'e après, Frédéric, assisté de Suzanne, était en train d'opérer : jamais tant de richesses ne se sont olïertes à leurs regaids; ce sont des sebilles pleines jusqu'au bord de quadi'uples, de guinées, de ducats, de napoléons, de louis de toutes les époques, des sacs et des grouppes dont l'étiquette accuse le contenu, et tout auprès un portefeuille qu'arrondissent des traites et des billets de banque; que de vertus, que de considération, que de probité, que d'honneur monnoyés ! Suzanne et Frédéric ouvrent une cassette; elle est remplie de montres, de coUiers, de bracelets, de joyaux, de pierreries; ils vont puiser à même le Pactole à leurs yeux se déroulent les trésors de Golconde; mais par où commencer? Pendant qu'ils hésitent, ils entendent du bruit, ils distinguent des pas. « Ne bougeons pas, dit « Frédéric, je crois qu'on monte.»
Les voilà tous deux n'osant plus même respii'er. Ou s'arrête à la porte : Ton essaie une clef. Quelles transes !
— « Que nous avons bien fait de revenir; vous « voyez l'averse qui se prépare*?
— « Mais dépêchez-vous donc, madame Lombard, « vous êtes d'une lenteur.
— « Vous me donnerez peut-être bien le temps « d'introduire la clé !
— « n me semble que j'aurais déjà ouvert dix « fois.
— « Ah ! oui, vous êtes expéditif ; je vous cou- « seille de vous en vanter, quand vous êtes des « deux heures à chercher le trou, et encore si je n'y « mettais pas la main...
— « Cela vous est arrivé souvent? Donnez donc, « car vous me faites faire plus de mauvais sang à « vous voir ainsi tâtonner
— « Je tâtonne, je tâtonne ; ne voyez-vous pas que « je pousse, et que cela ne veut pas entrer?
— « C'est peut-être une quinte.
— « Une quinte, dites plutôt que le canon est « bouché. C'est votre mauvaise habitude de traîner « des croûtes dans vos poches, il s'y sera fourré « quelque mie.
— « Vous verrez que ce sera de ma faute tout à « l'heure; donnez un peu que je souffle dedans.
— « Tenez, monsieur' Lombard, à votre aise « (elle lui passe la clé).
— « C'est bien celle-là ! (Il souffle dans le canon, (f frappe sur la rampe, et après avoir alternative - « ment frappé et soufflé.) EUe siffle parfaitement; « maintenant cela doit aller tout seul.
M^ne Lombard (essayant une seconde fois). Joh- « ment tout seul ! elle va moins bien qu'aupara- « vant.
— « Vous ne toui'nez peut-être pas du côté qu'il « faut?
— « Je ne tourne ni d'un côté ni d'un autre, f( puisqu'elle ne s'enfonce pas à moitié.
— « Voyons, voyons, prenez mon parapluie; ce? (i femmes sont si maladroites !
— « Allez, je vous cède la place, vous ferez de « beaux œufs !
— « Aussi beaux que les vôtres (il s'efforce de ^ pousser). Diable, il y a de la résistance ! Si j'avais
« quelque chose pour la déboucher; appelez donc la « fruitière.
— « Ah ! vous êtes plus adi'oit que moi !... (elle « appelle) Madame Bouleau !
La Fruitière. « Qu'est-ce qu'il y a, madame?
M"^^ Lombard. « Avez-vous quelque chose pour « déboucher notre clé? Faites-nous le plaisir de a monter.
La Fruitièee. » Ça fera-t-i votre affaire?
M. Lombard. « Que me donnez -vous là ! votre fil '( à couper le beurre?
]\j[me Lo]MBARD. « C'est trop mou, ma chère.
La Fruitière. « Si monsieur le mettait en dou- « ble
M. LoîiBARD, « Elle a raison.
]VXnie LoiiBARD. « En doublc, en double, ça n'ira ( jamais !
La Fruitière. « Je vais vous cherclier une allu- '( mette.
M. Lombard. « Une allumette ! c'est bien pis, « pour qu'elle se casse dedans, n'est-ce pas?
La Fruitière. « Eh bien, du balai du bouyeau, « c'est-t-i méyeure?
M. LoiEBARD. « Apportez-en une branche, la plus « ferme que vous pourrez trouver. »
La fruitière descend et revient aussitôt avec un brin de bouleau, qu'elle remet à M. Lombard.
M. Lombard. « C'est un cotteret que vous m'ap- « portez !
La Fruitière. « Il n'y en a pas de plus mince; « en forçant vous verrez que vous en viendrez à (( bout.
M. Lombard. « Ah ! vous m'avez fait fah-e un (( joli coup; la branche est rompue à présent, comu ment la retirer*
La Fruitière. « Pensez -vous qu'un clou?...
]VXme Lombard, « C'est trop court.
La Fruitière. « Attendez, je m'en vais voir « dans mes fouillis, je me souviens que j'ai par là « une baleine.
M. Lombard, u Une baleine ! une baleine ! que « ne me proposez-vous un éléphant?
La Fruitière. « Dame, que voulez-vous ! la « plus belle fille ne peut ofl'rir que ce qu'elle a.
M. LoJMBARD. (c Comment vous n'avez pas une « aiguille à tricoter?
La Fruitière. « Une aiguille à tricoter; qui donc « qui fait des bas que je connais? Ah ! j'y suis ! c'est « l'invalide, qui est l'amoureux de la portière du « numéro 17; p't-être qu'il lui en aura laissé un jeu; « j'y cours.
M"ie LoiMBARD. (( Courez vite... Comme c'est impa- « tien tant !...
M. Lo:mb.ird. « Pourvu encore qu'elle en ait une !
M "^6 Lo:mbard. a Je l'entends qui galoppe...
M. LoiMBÂRD. « Elle n'a pas été long-temps « (rapercevant). Enfin vous avez une aiguille, c'est « bien heureux !
La Fruitière, a Elle est assez forte, j'espère.
31. L03IBARD (prenant l'aiguille), (c Cette fois nous « sommes des bons. » (H fouille, souffle, frappe, « refrappe, souffle de nouveau, refrappe encore.) « C'en est-il un fameux morceau celui-là ! décidéce ment, il n'y a plus rien.
jyj me Lombard. « Vous devez bien sentir si vous « êtes au fond.
M. LoiviBARD. « Certainement je le sens..., je «. touche le fer, elle n'ira pas plus avant...; à préce sent il n'y a plus d'obstacles, il faudra bien qu'elle « ouvre ou qu'elle dise pourquoi (il met la clé dans la c( serrure); j'y perds mon latin, elle n'entre pas « davantage, elle est ensorcelée cette clé !
M"^^ Lombard. » H y a peut-être quelque chose « de dérangé dans la serrure.
M. Lo]\iBARD. c( Je vois ce que c'est, vous l'aurez « forcée.
T\j[me Lombard, ce Je m'étonnais que vous n'eus c< siez pas encore mis cela sur mon dos; c'est plucc tôt quelque polisson qui, en passant, aura fourré c( des graviers. Madame Bouleau ne fait attention à ce rien; on monte, on descend, on entre, on sort, on ce emporterait la maison ; oh mon Dieu ! autant ee n'avoir personne.
La Fruitière. « Il ue passerait pas un chat, que « je ne sois sur ses talons pour lui demander où il va.
M. Lombard, « Si nous avions une planche, je « ferais un pont afin d'entrer par la croisée de la « cuisine.
La Fruitière. « Pour vous tuer?
jyjme Lo:mbard. « Vous rompre le cou ce n'est « encore rien, mais vous casserez un carreau de « quatre francs !
M. Lojebard. « Je n'y pensais pas..., quatre « francs ! vite, vite, madame Bouleau, allez appe- « 1er le seirurier, ça coûtera moins cher.»
La fruitière descend avec rapidité; elle n'est pas encore dans la rue, que le pêne, par un double tour, est bruyamment arraché de la gâche.
jVfme Lombard. « Elle rêve la serrure !
M. Lombard. « Il y a quelqu'un, nous sommes « volés, au voleur ! au voleur ! »
Soudain la porte s'ouvre, deux personnes s'élancent; écartés, repoussés, culbutés, M. et madame Lombard, roulent de marche en marche; sont-ce des fantômes, un ouragan, une débâcle qui les entraînent? la bourasque a été si rude, le choc si impétueux, qu'ils ne savent à quoi attribuer la brutale impulsion qu'ils viennent de recevoir; la cause a disparu, mais l'effet subsiste, et les deux époux renversés déplorent leur catastrophe.
M. Lo]MBARd. « Aie ! aie ! je n'en puis plus, je suis « mem-tri, moulu, brisé, massacré, assommé, aie ! (( aie !
jVXme Lombard. « A l'assassin ! à l'assassin ! au « secours !... Je le tiens, aidez moi, M. Lombard, « aidez moi.
, M. LoiMBARD. « Ah ! mon Dieu, aie, je ne sens « plus mes reins...; ils me les ont cassés, les misé- « râbles ! et le verre de ma montre qui l'est aussi, ui « mes lunettes, et mon bandage...
]\/[me LoiviBARD. « Si VOUS ne venez pas, je vais le « lâcher ; à la garde ! à la garde ! »
La fruitière revient accompagnée du serrurier qu'elle est allée chercher.
« Ah ! que vois-je? le bourgeois d'un côté, la bour- « geoise de l'autre; que leur sera-t-il arrivé? eh ! quoi « l'appartement est ouvert.
Le Serrurier. « Us auront voulu jeter la porte « en dedans et ils se seront fichus les quatre fers...
M°^^ Lombard (se relevant). « Aie! aie! j'ai les « jambes tout écorchées.
M. Lombard. « J'ai le dos en marmelade...
M™® Lombard. « n n'en est pas moins vrai que « si vous n'a^aez pas perdu la tête, nous les aurions « arrêtés; regardez, je lui ai arraché son tablier.
M. Lombard. « Ils étaient au moins une dou- « zaine, et puis cela s'est fait si vivement, je n'y ai « vu que du feu
M™6 Lombard. « Ma chère madame Bouleau, « ils m'ont tous passé sur le corps! quel assaut, « grand Dieu !... j'en suis blessée à toutes les places... « Soutenez-moi, je vous en prie... soutenez-moi!... M. LoiMBARD (au serrurier.) « Mon ami, prêtez- « moi votre appui, pom* aller à mon secrétaire...
]\/[me Lombard (entrée la première). « Ah! la « chambre est dans un bel état ! nous sommes volés ! c( dévalisés !...
M; LoiviBARD (tombant dans un fauteuil). Les « scélérats ! ils ne nous auront laissé que les yeux « pom' pleurer 1
Le Serrurier. « Je m'accommoderais bien de « leui's restes.
La Fruitière. « Et moi aussi...
]yjme LoiviBARD. « Il faut faire prévenir le com- « missaire, pour qu'il dresse un procès-verbal.
M. LoiMBARD. « Mais comment auront-ils fait « pour entrer?
Le SERRTmiER. « Ce n'est pas malin, avec des « fausses clés. Il y a tant de gredins!» (Il examine la serrure, et retirant de l'intérieur jm petit anneau de fer dans lequel est passée la broche.) « Je « ne suis plus surpiis que vous n'ayiez pas pu l'ou- « vi'ii' : ils y avaient mis bon ordre; ce doit être « quelqu'un de l'état qui a fait cet anneau. Oii est le « tablier qui est resté dans les mains de madame"?
M°^6 Lombard. « Le voici.
Le Serrurier (vivement ému). « Qu'on ne sait « guère avec qui l'on vit! Un camarade!... Je le « croyais honnête; j'en aurais mis ma main au feu. « A qui se fier?
M. Lombard. « Que dites-vous donc là?
Le Serrurier. « Je parle à moi-même... Maice heureux !
M. Lombard. « Le malheureux, c'est moi.
Le Serrurier. « Il y en a encore de plus malheu- « reux que vous (montrant l'agrafe du tablier). Vous « voyez ce crochet, c'est mon ouvrage. Il y a envice ron onze mois que me trouvant à la Courtille avec ce des amis, l'un d'eux, qui en était amateur, me ce demanda si je voulais le lui vendre; je lui dis que ce je ne le vendrais pas, mais que s'il lui faisait plaice sir, je le lui donnerais volontiers; il accepta, nous (c régala de quatre litres, et depuis ce moment le ce crochet lui appartient, à moins qu'il n'ait changé ce de maître.
M. Lombard, ce Et vous nommez cet ami"?
Le Serrurier, ce Frédéric ; c'est un confrère.
M. Lombard, ce Son compte est bon. Madame ce Bouleau, allez de ce pas chez le commissah'e, ce racontez-lui que nous venons d'être assassinés, ma ce femme et moi, et priez-le, de notre part, de se ee transporter ici sur-le-champ, pour recevoir ma ee plainte et la déclaration de monsieur ; allez. »
CHAPITEE LXIII
Grande joie à la maison. — Un nuage. — L'œuvre de bienfaisance. — Les préparatifs d'un déjeuner. — Le ménage remonté. — Projets honnêtes. — La salière renversée. — Le commissaire. — La perquisition. — La \'isite d'ime dame. — Une reconnaissance. — Rentrée à Saint-Lazarre. — La perpétuité.
Malgré le danger le plus imminent, Frédéric et Suzanne avaient conservé assez de présence d'esprit pour s'emparer du porte-feuille de M. Lombard, et verser à la liâte dans leurs poches deux ou trois des sébiles pleines d'or : de retour au logis, ils ne leur fallut qu'un moment pour respirer et se remettre de la frayeur qu'ils avaient éprouvée. A la vue des brillants résultats d'une capture qui avait failli avoir pour eux des suites si funestes, tous les amis sautèrent de joie : alors seulement Frédéric s'aperçut qu'il n'avait plus son tablier ; un nuage d'inquiétude parut sui son front, mais il ne fit qu'y passer, et sa gaîté reprit son cours. On s'occupa de compter les espèces; le total s'élevait au-delà de toutes les espérances.
Frédéric. « Au moins, cette fois, il nous en res- « tera, nous n'aurons pas à passer par les griffes des « receleurs.
SusANNE, « Il faut gouverner notre barque de « manière à ce que cela nous fasse vivre heureux.
Adèle. « Et honnêtes, j'en reviens toujours là.
Henriette. « Cela va sans dire; est-ce qu'on « peut être heureux sans ça?
Adèle. « Il n'est rien de tel que de pouvoir aller « tête levée et de n'avoir rien à personne. A propos, « mes enfants, vous n'ignorez pas que nous avons une « dette à acquitter; elle est sacrée celle-là: d'abord
« demain matin, ce sera ma première sortie;... j'irai « lem* porter un billet de mille francs.
Frédéric. « A qui donc?
Adèle. « Vous ne vous rappelez pas ce que nous « avons promis"?
Henriette. « Tu ne te souviens pas, Frédéric, « cette femme en couche'?
Frédéric. « Le père de famille que notre ban- « quier a mis si inhumainement à la porte; je ne « m'y oppase pas...; oui, on leur donnera mille « francs à ces pauvres gens, ce n'est pas tror». »
Le reste de la journée et la nuit suivante se passèrent à faire des châteaux en Espagne; on ne ferma pas l'œil; dès quatre heures du matin Adèle se leva pour aller accomplir l'œuvre de bienfaisance à laquelle toute la société avait souscrit de si bon cœur; Suzanne ainsi que Henriette s'habillèrent, et partirent pour la halle, afin d'y faire des emplettes pour le déjeûner, qui devait être spendide; deux heures après, elles revinrent avec d'abondantes provisions et quelques ustensiles de ménage, parmi lesquels de la vaisselle, des fers à repasser, plusieurs casseroles, un gril, une rôtissoire et ime table de noyer.
SusANNE. « Posez ça là, mon brave homme; « tenez, voilà pour la commission; êtes vous court tent?
Le Porteur. « Quarante sous ! si les riches « payaient aussi généreusement, on ne trouverait (( pas le pain si cher...; une autre fois, quand nous « aurez besoin de moi
Henriette. » Attendez, il faut le faire rafraîchir, « on va monter le vin, il a bien gagné un coup à « boire...
Le Porteur. « Vous êtes bien bonne, madame.
Un Garçon de cave. « C'est douze litres que '.' vous avez demandés"?
SusANNE. « Oui, mon garçon.
Le Garçon. « Les voilà, vous pouvez boire ça (( en toute sûreté..., il n'y a pas une goutte d'eau A là dedans, c'est naturel ; et bien mesuré que vous « êtes.
Frédéric. « Vous avez votre foret?
Le Garçon, « Ça ne nous quitte pas.
Frédéric. « Débouchez-nous en six pour com- « mencer.
Le Garçon, a Vous n'en souhaitez pas davantage, « pendant que j'y suis; voyons, ne vous gênez pas, c( il n'en coûtera pas plus.
Frédéric. « Non, c'est assez.
Le Garçon. « Puisque c'est assez, au revoir, « l'aimable compagnie (il sort).
Henriette (versant du vin). « Ceux qui veulent « boire, approchez ; commissionnaire, voilà le vôtre, (( c'est le plus plein, vous en avez l'étrenne, ce sont « des verres neufs...
Frédéric. « Qui est-ce qui trinque?
Le Porteur. «Puisque vous le permettez...; à « votre santé, mesdames !... à la vôtre mon bour- « geois ! (Il pose son verre et se retire.)
Frédéric. (Se mettant en devoir de vider les paniers). « Des petits pois, le pot-au-feu, des hari- « cots verts, des pêches, c'est du fi-uit nouveau, on « ne se refuse plus rien?
Henriette. « Il faut qu'il mette son nez partout; « quand je vous dis, il n'y a plus d'enfants.
Frédéric. « Et ça, qu'est-ce que c'est...
SusANNE. « Du blanc pom- nettoyer les vitres.
Frédéric. « C'est bien nécessaire, du blanc?
Henriette. « Ne croit-il pas que nous allons « vivi'e dans la saleté?
SusANNE. « Non moDsieoi", je veux que ce soit ici « comme un petit palais.
Henriette. « Qu'on se mire dans les carreaux.
Frédéric. « Du café, du sucre, de Teau-de-vie; « ail ! pour le coup je tiens la meilleure pièce, un « gigot! je ne suis plus si fâché..,; je ne m'étonne « i)as à présent, s'il y a une rôtissoire...
Henriette. « Oui mon chou, une rôtissoire; il « faut que la broche tourne ici aujourd'hui. Haidi « Susanne, donne-moi vite un coup de main, que « tout soit prêt quand Adèle reviendra..., que nous « n'ayons plus qu'à nous mettre à table...»
Elles eurent bientôt fait les préparatifs de ce premier festin, d'une opulence après laquelle elles avaient si long-temps soupiré; lorsque le gigot fut cuit à point, Susanne s'occupa de mettre le couvert...
Henriette. « Eh bien ! Frédéric, qu'en dis-tu? « n'arrange-t-elle-pas bien ça?
Frédéric. « On voit qu'elle s'y entend.
Susanne. « Que l'on vienne dire encore que nous « ne sommes pas des cordons bleus î
Frédéric. « Qui prétendrait cela? les mauvaises « langues.
Susanne. « Ça vous a tout de même un coup « d'oeil.
Frédéric. « Un fumet !
Susanne. « Par exemple il nous manque de l'ar- « genterie; mais Paris ne s'est pas fait d'un jour.
Frédéric. « On mange bien des perdrix sans « oranges.
Henriette, a C'est égal, j'en veux avoir, de « l'argenterie, ça ne nuit pas dans un ménage « (elle va s'asseoir sui les genoux de Frédéric) ; nous « en aurons, n'est-ce pas? c'est si gentil (elle l'em- « brasse) ! voudrais-tu être mort à présent?...
Frédéric. « Ma foi non.
Henriette. « Que le charbon a bien fait de ne « pas nous tuer !
Susanne. « Je serais bien fâchée de ne plus être « de ce monde! c'est ce qui nous prouve que quel-
« que malheureux que l'on soit, on ne doit jamais « se détruire.
Henriette. « Sans les maçons, sans ce plâtras « qui est tombé si à propos, les vers nous ronge- « raient pourtant.
Frédéeic. « Ne pourrions -nous pas avoir une « autre conversation! ce qui est passé est passé, il « ne faut plus y songer.
Sus ANNE. « Oui, parlons d'autre chose vive
« rallégresse !
Feédéric. « J'ai un appétit d'enfer.
Henriette « Et moi. il n'y aura pas besoin de « me prier, je m'en acquitterai bien.
Susanne. « Si Adèle arrivait, nous commence- « rions.
Henriette. « Elle ne peut tarder... Est-ce que « ce serait elle, par hasard, qui ferait tout ce tapage?
Frédéric. « Je ne crois pas, à moins qu'elle ne « nous amène la famille.
Susanne. « Elle est assez folle pour cela... Hen- « riette vas donc voir.
Henriette. « Ce serait cm'ieux. » (Elle traverse la chambre en courant et se heurte contre la table.)
Susanne. « L'étourdie ! elle a renversé la salière !...
Henriette. « C'est bon, j'en jeterai par-dessus « mon épaule. » (Elle va jusqu'au corridor et revient saisie d'épouvante.) « Mes amis, nous sommes perce dus ! »
Aussitôt la chambre est envahie par un essaim de gendarmes et de mouchards, ayant à leur tête un commissaire.
« Au nom de la loi, dit le magistrat, je vous somme i( de nous donner toutes vos clés. Gendarmes, pence dant que je vais procéder à la perquisition, veillez « sur cet homme et sm' ces deux femmes, vous m'en « répondez.
Un Brigadier. « H suffit, ils ne s'échapperont pas.
Le Cojvdussaiee. « Il paraît que Ton fait bom- « bance dans cette maison (apercevant une taba- « tière); si je ne me trompe, voici déjà l'un des a objets mentionnés au procès-verbal, vérifions : « une boîte en écaille avec son cercle en or; sui' « le couvercle, le portrait de madame Lombard « enchâssé dans un médaillon; au revers les chiffres « entrelacés des deux époux, en cheveux, du temps « qu'il en avaient, avec un cœur enflammé et une « pensée dans un nœud d'amour. C'est bien cela, « regardez, messieurs; savez-vous qu'elle n'a pas « été mal madame Lombard? vous jugez comme « moi, que c'est parfaitement conforme à la descrip- « tionl...
Un des assistants. « H n'y a pas à en douter.
Le COiVijvnssAniE. « Ainsi nous avons trouvé les u voleurs. (A Frédéric) Connaissez-vous le nommé « Jacques Eichard, dans la rue des Gobelins?
Frédéric. « J'ai connu un compagnon qui s'ap- « pelle Richard, mais il restait au faubourg Pois- « sonnière.
Le CoMmssAiRE. « C'est le même. N'avez-vous « pas eu quelque chose qui vous venait de lui?
Frédéric (à part). « Le tablier qu'il m'a vendu. « Je vois, monsieur le commissaire qu'il est inutile « de nier, c'est moi qui suis l'auteur du vol.
Le CojVIMissaire. « Vous ne l'avoueriez pas, « qu'il y a assez de preuves. » (H se fait donner le « tablier, et le déployant.) « Eeconnaissez-vous ceci « pour vous appartenir?
Frédéric. « Je ne le reconnais que trop.
Le CoiiMissAiRE. « N'êtes-vous pas libéié desfers?
Frédéric. « Libéré, oui je l'étais.
Le Coîimissaire. « Ces dames aussi; nous avons « des renseignements sur leur compte. Gendarmes, « attachez -moi ce gaillard -là, et mettez les menottes « à ces femmes, ne les ménagez pas.
Feédéric. « Elles ne sont pas coupables !...
Le Commissalbe. « Gendarmes, faites votie « devoir. )^
Pendant qu'on exécute les ordres du commissaire, et qu'il continue sa iDcrquisition, on frappe doucement à la porte; un mouchard ouvre, et l'on "voit entrer une personne dont la mise presque élégante et l'extérieur décent préviennent déjà en sa faveur.
Le Cojmmissaere. « Que veut madame? Madame u n'a pas l'air d'une voleuse; mais vu la circons- (( tance, je ne puis me dispenser de demander ce « qu'elle vient faire ici.
La Dame. « Comment ce que je viens y faire? je X viens apporter de l'ouvrage.
Le Commissaire. . (c Vous venez, dites-vous apte porter de l'ouvragel
La Daivee (chercliant dans son panier). « Tenez, « tenez, il n'y a pas tant de mystère. Ce sont des « bandes de mousseline que j'apporte à festonner, « il y en a trente-quatre aunes; faut-il vous les « déployer?
Le CoaiMissAiEE. « Non, non, cela n'est pas néces- « saire; mais puisque vous faites travailler les '( Goliez, vous avez donc un commerce?
La Da]vie. « Je tiens les articles de broderie, je (( suis assortie eu tout ce qu'il y a de plus nouveau; « monsieur est marié, je pense : si madame votre ({ épouse souhaitait faire quelques emplettes, voilà « mon adresse (lui remettant une carte imprimée), « Madame Derval, boulevard des Invalides, près « de la rue de Babylone. Elle trouvera chez moi tout (( ce dont elle aura besoin, et à juste prix, je suis « très accommodante.
Le Commissaire, a Je vois que c'est la vérité, c la visite de madame n'a rien de suspect, le motif ^( en est naturel, et il n'y a pas d'inconvénient à ce « qu'elle se retire. Je vous demande mille pardons,
« madame; mais dans nos fonctions, il nous est « quelquefois prescrit d'être indiscret. »
Au moment où la dame, près de se retirer, répond par une révérence aux excuses que lui fait le commissaire, arrivent deux nouveaux agents de police, Coco Lacom' et Fanfan Lagrenouille, qui, l'ayant aperçue, la considèrent avec une attention marquée.
Coco Lacour. « Je crois avoir l'honneur de con- « naître madame.
Fakfân Lagrenouille. « Et moi je suis sûr de « l'avoir vue quelque part.
La Dame (un peu troublée). « C'est possible, mais « je ne vous remets pas.
Coco LacouR. « Vous devez pourtant me con- (i naître.
La Dame, a Ma foi, monsieur, je ne pense pas « avoir cet avantage.
Fanfan Lagrenouille. « Plus j'examine ma- «' dame, plus je vois que je ne me trompe pas... « Foi de Lagrenouille, je vous connais; allons, ne « battez pas, vous êtes une ancienne calège (femme « à voleur), n'est-ce pas"?
La Dame (dont le trouble devient de plus en plus ^dsible).« Je ne vous comprends pas.
Fanfan Lagrenouille. « Que si, que si, vous « comprenez bien (à Coco Lacour) : c'est une parti- « culière qui entrave (qui parle argot) mieux que toi « zet moi.
Coco Lacour (avec vivacité). « J'y suis; vous « êtes l'ancienne femme à Serouge, vous vous appe- « lez Adèle d'Escarsl
La dame (balbutiant). « Moi '. moi ! vous vous « trompez, je ne porte pas ce nom là.
Fanfan Lagrenoltlle . « T'as raison, Coco, « c'est Adèle... C'est elle, comme je dois mourir un « jour.
Coco Lacolti (Passant la main sous le panier de
la dame et le soulevant). « Je gage qu'il y a de la « contrebande là-dedans ; cela sonne le fer.
« Voyons un peu que je m'en assure.
La dame. « Je vous en épargnerai la peine. » (Elle ouvre son i)anier et y prend un trousseau de clés aveiun paquet de reconnaissances, qu'elle lance au milieu de la chambre). « Oui. je suis Adèle. Qu'en « est-U?
Le commissaire. « Elle fera la quatrième.
Le brigadiee.. « La contredanse est complète.
Le c o:\DiissArRE. « jVIademoiselle est sujette à « caution. Je vous la recommande. )>
Devant le tribunal Adèle confessa tous ses crimes ; mais, pour atténuer ses torts, elle joignit à ses aveux le récit de ses tribidations. Les jurés en gémirent; leur déclaration n'en motiva pas moins une condamnation à perpétuité : c'était la première fois qu'une si terrible sentence était portée contre une femme. Quand on se présenta pour lui raser la tête et lui passer le saraut gris, Adèle versa un torrent de larmes. « Avoir tout fait pour être honnête ou pour* mourir, « et être jetée vivante dans mon tombeau... Ces « portes de Saint-Lazare, que j'ai vues se fermer sur « moi, elles ne s'ouvriront plus. Jamais ! jamais ! per- « pétuité ! perpétuité ! » répétait-elle sans cesse du son de voix le plus déchirant, et ces plaintes entrecoupées par des sanglots, ces plaintes n'ont pas cessé... Adèle souffre encore.
DE YIDOCQ 455
CHAPITEE LXIV
LES CHEVALIEES GRIMPANTS
Les donnevirs de Vjonjours. — La bibliothèque d'vxn bonjoiorier. — Les chaussvires légères. — Les fils de famille. — Le rire permanent. — Le goupineur à la desserte. — Les fausses méprises. — Conseils au lectevir.
Les chevaliers grimpants, que Ton nomme aussi voleurs au bonjour, donneurs de bonjours, bonjouriers, sont ceux qui, s'étant introduits dans une maison, enlèvent à la passade le premier objet qai leur tombe sous la main. Les premiers bonjouriers furent, assure-t-on, des domestiques sans place. Ils étaient d'abord peu nombreux, mais bientôt ils firent des élèves, et leur industrie prit un tel accroissement, que de 1800 à 1812, il n'est presque pas de jour oii ils n'aient volé dans Paris de douze à quinze paniers d'argenterie. Coco Lacour, de qui je tiens ce fait, m'a rapporté que, dans l'origine, tous les bonjouriers faisaient bourse commune; plus tard, comme il se trouva parmi eux des paresseux qui, sans se donner la moindre peine, voulaient piendre leur part des bénéfices, cette touchante confraternité cessa, et chacun se mit à travailler isolément pour son propre compte.
Les plus fameux bonjouriers, ceux du moins qui me furent signalés lors de mon entrée à la police, étaient Dalessan, Florent, Salomon, Gorot, Coco Lacour, Francfort, Chimaux, Hauteville, Mayer, Isaac, Lévi, Michel, Têtu, et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas en mémoire.
Jj'Almanach du commerce, l'Almanach royal, et celui des vingt-cinq mille adresses sont, pour un bonjou-
rier, des livres très intéressants; chaque matin avant de sortir, il les consulte, et lorsqu'il se propose de visiter une maison, il est rare qu'il ne sache pas les noms de deux des personnes qui l'habitent : afin de se ménager une entrée en parlant au portier, il demande l'une, et c'est l'autre qu'il tâche de voler. Un bonjourier est toujours mis avec élégance, et chaussé avec la plus grande légèreté; les souliers de daim sont ceux auxquels il donne la préférence, encore a-t-il soin d'en rompre la semelle pour qu'elle ne crie pas; quelquefois cette semelle est en feutre; d'autre fois, notamment en hiver, le souher de daim ou l'escarpin sont remplacés par le chausson de lisière, avec lequel on peut monter, marcher, descendre sans faire le moindre bruit. Le vol au honjour s'effectue sans elïraction, sans fausses clés, sans escalade : le voleur aperçoit une clé à la porte d'un appartement; il frappe d'abord à petits coups, puis un peu moins doucement, enfin il frappe fort; ne répond-on pas, il tourne le bouton, et le voilà dans l'antichambre; il s'avance dans la salle à manger, pénètre dans les pièces voisines pour s'assurer s'il n'y a personne, revient sm* ses pas, et si la clé du buffet n'est pas en évidence, il la cherche dans tous les endroits où il sait qu'on a l'habitude de la cacher : l'a-t-il découverte, il s'en sert aussitôt pour s'emparer de l'argenterie, qu'il emporte ordinairement dans son chapeau, après avoir jeté dessus ou un foulard, ou un mouchoir de batiste, dont la fiuesse et la blancheur annoncent encore l'homme comme il faut. Pendant qu'il est en expédition, le bonjourier entend-il venir quelqu'un, il va droit à lui, et lui souhaitant le bonjour d'un air riant et presque familier, il demande si ce n'est pas à M. un tel qu'il a l'honneur de parler. On lui indique ou l'étage plus haut, ou l'étage plus bas; alors toujours souriant, se confondant en politesses et faisant force excuses,
force révérences affectueuses, il se retire. Il peut arriver qu'il n'ait pas eu le temps de consommer le larcin, mais souvent aussi c'est une affaire faite, et quand on s'en aperçoit il est trop tard. Au premier aspect, rien de plus aimable, de plus avenant que la physionomie d'un bonjourier : sans cesse il a le somire sur les lèvres, il est affable, révérencieux, lors même qu'il n'a pas besoin de l'être; mais tout cela n'est qu'un tic, une grimace. Après quelques années d'exercice, il rit malgré lui : c'est une contraction qui, à la longue, est devenue chronique, et il salue sans s'en douter. On ne rencontre pas tous les joui's des bonjouriers, mais à chaque instant nous pouvons nous trouver face à face avec de jeunes abbés, ou d'anciens prêtres défi'oqués, un visage modelé au séminaire perd-t-il jamais les formes qui lui ont été imprimées*? Si la mine dévotieuse peut s'acquérir à perpétuité, on croira sans peine qu'il peut en être de même de la mine riante : allez plutôt petite rue Sainte-Anne, faites-vous montrer M. Coco ^ Parfois, malgré ses bonnes façons, il arrive que le bonjourier a affaire à des gens qui s'avisent, nonseulement de le soupçonner, mais encore de le fouiller; dans ce cas, s'il est nanti, il tombe aux genoux des personnes qui se fâchent, et afin de les appaiser et de les amener à s'apitoyer sur son sort, il leiu* débite en pleurant un conte bien pathétique, préparé à l'avance pour les occasions périlleuses : il appartient à des parents honnêtes ; c'est la malheureuse passion du jeu qui l'a entraîné au crime; il en est à son coup d'essai; si on le livre à la justice, son père, sa mère, en mourront de douleur. Si les larmes produisent l'effet qu'il s'en est promis, et qu'on lui dise d'aller se faire pendie aillem-s, il est repentant jusqu'à la
1 Vidocq ne put jamais pardonner à, Coco-Lacour, qui fut son élève eu police, de lui avoir enlevé sa place, grâce à sa dévotion affectée, croit-il, ou feint-il de croire.
porte; si Ton est inflexible, il se désole tact qu'il ne voit pas la garde ; mais la garde arrivée, il repiend sa sérénité, et les muscles producteurs du sourire reviennent à leur état habituel.
La plupait des voleurs de cette espèce commencent leurs incursions dès le matin, à l'heure où les bonnes vont chercher leur crème, ou taillent une bavette, pendant que les maîtres sont encore au lit. D'autres bonjouriers ne se mettent eu campagne qu'aux approche? du dîner : ceux-là saisissent le moment où l'argenterie vient d'être posée siu' la table. Us entrent, et en un clin-d'œil ils la font disparaître : c'est ce qu'on appelle goupiner à la desseHe (travailler à desserve).
Un jour un de ces goupineurs à la desserte était en expédition dans une salle à manger; la domestique entre portant deux plats d'argent, dans lesquels sont des poissons, sans se déconcerter, il va au-devant d'elle : « Eh bien ! lui dit-il, allez-vous « servir le potage, ces messieurs s'impatientent? — « Oui, monsieur, répond la servante, qui le prend « pour un des convives, je suis prête, avertissez, je « vous prie, la société. » En même temps, elle court à la cuisine, et le goupineur, après avoir en toute hâte vidé les deux plats, les fourre entre son gilet et sa chemise. La fille revient avec le potage; le faux convive s'était écUpsé, et il n'y avait plus sur la table une seule pièce d'argenterie. On me dénonça ce vol; aux circonstances qui me furent rapportées, ainsi qu'au signalement qu'on me donna, je crus en reconnaître l'auteur : c'était un nommé Ghimaux, dit Boyer, il fut découvert et arrêté, marché Sainte- Catherine. Sa chemise portait encore l'empreinte des plats, dont la sauce avait dessiné la forme.
Une autre variété de bonjouriers exploite plus particulièrement les hôtels garnis.
Les individus dont se compose cette variété sont
sur pieds dès l'aurore; leur adi'esse pour déjouer la vigilance des portiers est inconcevable; ils montent tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, font la levue des carrés, et s'ils trouvent les clés sur les portes, ce qui est assez ordinaire, ils les font tourner avec le moins de bruit possible. Une fois dans la chambre, si le locataire dort, c'en est fait de sa bourse, de sa montre, de ses bijoux, enfin de tout ce qu'il possède de précieux; s'il s'éveille, le visiteur a une excuse toute prête : « Mille pardons, « Monsieur, je croyais être au n" 13, N'est-ce pas « monsieur, qui a demandé un bottier, un taiUeur, « un coiffeur*? etc., etc. » Les juifs et quelques femmes qui ne sont pas toutes Israélites, sont principalement en possession d'exercer cette industrie. Plus d'un voyageur, détroussé par eux pendant son sommeil, est resté avec la seule chemise qu'il avait sur le dos.
Lecteurs, qui souhaitez n'avoir rien à craindre des chevalieis grimpants, ne laissez jamais votre clé à votre porte; ne cachez pas celle de votre buffet, car ils la trouveront infaiUiblement, gardez -la dans votre poche. Que votre portier ait ou une sonnette ou un sifflet, pour indiquer l'arrivée d'un étranger et l'étage où il va; qu'il ne soit ni taiUeur, ni cordonnier, ni bottier, enfin qu'il n'exerce aucun état que celui de portier ^ Qu'il ne balaye jamais le matin sans tenir sa poite feimée ou sans laisser aux aguets sa fiUe ou toute autre personne. N'oubliez pas, je crois vous l'avoir déjà dit, que les voleurs sont dans l'usage de chercher sous les paillassons, sous les tapis, sous les vases, dans les buffets, derrière les tableaux, dans les encoignm'es de poêles, sur les
1 C'est là, peut-on dire, le code pratique du concierge; s'il était plus ponctuellement suivi, si les propriétaires tenaient plus sévèrement la main à son application, il est incontestable que le nombre des cambriolages diminuerait considérablement.
corniches, etc. Kecommandez à vos gens de ne jamais souffrh' qne qui que ce soit reste seul dans une pièce de votre appartement. Si quelqu'un, en votre absence, demaûde à vous écrire un mot, que votre domestique se garde bien d'aller lui chercher du papier, mais qu'il l'envoyé à la loge, oii on lui fournira ce dont û a besoin.
Méfiez-vous des vitriers ambulants, des étameurs de cuillères, des raccommodeurs de faïence, des petits savoyards, et de cette armée roulante d'hommes et de femmes qui colportent des couvertures, de la toile, du calicot, de la moussehne, etc. Suivez les modistes qui montent avec des cartons, les marchandes à la toilette ou autres, qui viennent offrir des marchandises : tous ces coureurs et coureuses sont des voleurs ou des affidés de voleurs qui poussent des reconnaissances. Soyez surtout sur vos gardes lorsqu'il y a, ou qu'il y a eu des ouvriers dans la maison que vous habitez. Earement il ne se commet pas un ou plusieurs vols après le passage des maçons, carreleurs, couvreurs, peintres en bâtiment, etc. N'ayez affaire aux marchands d'habits, vieux galons, que dans la rue. Si vous pouvez faire autrement, ne vous logez jamais dans la même maison qu'une blanchisseuse, qa'un médecin, qu'une sage-femme, qa'un commissaire de bienfaisance, qu'un bureau de prêt, qu'une justice de paix, qu'un commissaire de police, qu'un avoué, qu'im huissier. Évitez les maisons où il y a beaucoup de mouvement et une perpétuelle circulation du pubhc.
CHAPITEE LXV
LES BOUCARDIERS
Le boucardier en reconnaissance. — Ayez un bon chien. — Avantages du désordre. — Les jouets d'enfants et la faïence. — La corde tendue. — Les pois fulminants. — Les passeports en règle.
On appelle boueardiers i, les voleurs de boutiques pendant la nuit. Les boueardiers ne dévalisent jamais un marchand sans avoir, auparavant, reconnu les obstacles qui pourraient s'opposer à leur entreprise. Quand ils ont projeté de s'introduire dans une boutique, matin et soir pendant quelques jours, ils rôdent aux alentours, afln d'assister soit à l'ouverture, soit à la fermeture. Es remarquent alors comment sont placés les boulons, s'ils sont difiBciles à mettre oa à retii'er; ils tâchent aussi de savoir si la boutique est gardée par un chien, ou si quelqu'un y couche. Souvent, pour être plus à même de faire ces observations, ils se présentent au marchand sous le prétexte d'acheter; quelquefois même ils achètent, mais des objets de peu de valeur, qu'ils marchandent le plus longtemps possible... Rien de si cliipoteur qu'un boucardiei en reconnaissance : il vient, s'en va, revient...; et quand le prix est convenu, il hésite encore dans le choix.
Le boutiquier à qui il est arrivé d'apercevoir le même individu flânant aux approches de son établissement, ou d'avoir la visite d'un de ces acheteurs qui mettent l'enchère sou à sou, fera fort bien de se tenir sur ses gardes... Qu'il se précautionne d'un
1 On leur donne aujourd'hui le nom, très signiflcatif, de briseurs
bon chien; les plus gros sont les meilleurs pour la défense; mais pour le guet je préfère les petits, c'està-dire les roquets, qui ont l'oreille plus une et le sommeil plus léger. L'usage de faire coucher une personne dans la boutique est des plus sages.
Les boucardiers sont ordinairement des voleui^s très connus, déjà signalés aux recherches de la IDolice : aussi ne sortent -ils que rarement de jour, de peur d'être rencontrés par les agents de l'autorité.
Presque toujours, avant de se coucher, un marchand fait à ses commis ou à ses demoiselles de boutique la recommandation de mettre tout en place : les chaises, les tabourets, les escabelles, enfin tout le menu mobilier. E ferait beaucoup mieux de leur prescrire exactement le contraire, car plus il y a de désordre, plus les voleurs sont entravés. Une chaise renversée, un tabouret contre lequel on se heurte, le moindre bruit, et par conséquent le moindre choc, peuvent les faire découvrir. Earement leS boucardiers s'aventurent chez les marchands de faïence ou de jouets d'enfants : chez les uns la casse est trop à craindre, chez les autres, l'encombrement est dangereux. Que de périls à courir, en traversant dans les ténèbres des légions d'animaux ! Une main s'appuie, un pied se pose malencontreusement, une pression s'exerce : c'est un carlin qui jappe, ou un agneau qui bêle. Il faut fuir : l'éveil est donnée
Les boucardiers de province sont, pour la plupart, de soi-disant marchands, qui voyagent avec leur voiture. Jamais ils n'arrivent que de nuit dans l'endroit où ils se proposent de faire un coup. Peu d'instants après, ils se mettent en besogne, et les marchandises, à mesure qu'ils les volent, sont déposées dans la voiture. L'opération terminée, ils s'acheminent vers un autre endroit, où ils vendent
1 Idée des plus judicieuses
en détail ce qu'ils ont pris en gros. S'ils se sont approprié des objets d'or on d'argent faciles à reconnaître, ils les convertissent en lingots.
Un des premiers soins des boucardieis est de dénaturer les produits de leurs vols. Si ce sont des étoffes de soie ou de laine, des toiles, des indiennes, etc., ils enlèvent le chef ^ de chaque pièce, et font ainsi dispaïaître les marques ou les numéros qui pouiraient indiquer qu'ils se fournissent ailleurs qu'en fabrique, bien que par fois aussi ils rendent visite aux fabricants. La chute de quelques planches légères appuyées sur une corde très mince, tendue en travers de la boutique, à une hauteur de quatre à cinq pieds, est une des meilleures surprises que l'on puisse ménager aux boucardiers, lorsque, pour leur expédition, ils ont négligé de se munir d'une lanterne sourde. Quand on marche à tâtons, les mains sont en avant, il peut se faire qu'elles rencontrent la corde; mais alors même les voleurs n'y gagnent rien, puisqu'il suflQit du moindre choc pour faire tomber les jDlanches : un giand bruit se produit, les voleujs se doutent bien que l'on viendra, et comme ils ne se soucient pas d'être pris en flagrant déht, quelque intrépides qu'ils soient, ils déguerpissent : des pois fulminants jetés sur le plancher, peuvent aussi produire une détonation salutaire.
H ne manque pas de moyens de se préserver des atteintes des boucardiers; mais ces moyens ne pouvant être efficaces que par le secret, il ne serait pas prudent de les di^Tilguer ici. Un proveibe allemand dit que la bonne serrure fait l'habile voleur ; c'est que la bonne serrure n'est pas un mystère; je crains
de m'expliquer Cependant je pense que les
voleurs seraient promptement réduits à l'inaction
1 Chef, terme de métier; le chef d'une pièce, Vextrémité qui est regardé ■ comme la Ute de cette pièce. Le mot chef avait le sens de tête, dans le vieux français; d'oii avoir le chef dénudé; couvrechef, pour chapeau.
la plus complète, si les honnêtes gens s'avisaient de réfléchir aux circonstances qui ont fait échouer les tentatives de vol les mieux combinées. Depuis quelques années les serruriers-mécanicieDS ont imagin(' une multitude de secrets, de pièges, de surprises; mais toutes ces inventions si dispendieuses ne sont pas à la portée du public. Que les personnes qui souhaitent garantir à peu de frais leur sûreté et celle de leur avoir, viennent me consulter, et je me ferai un plaisir de les initier à des procédés moins coûteux. Le vol est comme l'escroquerie; quand on le voudra on l'anéantira; mais ce n'est que confidentiellement que je puis révéler aux intéressés le système qui doit infailliblement conduire à ce résultat, sans le secours de la police, dont la vigilance est si fréquemment déjouée.
En parlant des boucardiers de province, j'ai oubUé de dire qu'ainsi que les escarpes, ou assassins de profession, ils sont toujours pourvus de passeports parfaitement en règle et très exactement visés par les autorités des communes où ils passent. Il est une remarque à faire, c'est qu'en France les honnêtes gens seuls se risquent à voyager sans papiers; les malfaiteurs, au contraù'e, se gardent bien de contrevenir aux lois et ordonnances en vertu desquelles un brevet de circulation est exigé pour le moindre déplacement. Si j'étais gendarme, l'individu porteur d'un passeport chargé de visa me serait toujoui's suspect. Les vagabonds dangereux ont grand soin de faire constater, pour ainsi dii'e à chaque pas, qu'ils ne sont pas en état de vagabondage. L'homme irréprochable s'inquiète peu de ces foimalités : il s'en aiïranchit ou parce qu'il est négligent, ou parce qu'il lui répugne de se mettre en contact avec tout ce qui a le nom de pohce. Comme il a la conscience de l'innocence de ses mouvements et de ses actions, il ne pense pas que qui que ce soit au monde puisse
aroir le droit de lui dire, où vas-tuf d'où viens-tu? S'il aime sa dignité, sa liberté, son indépendance, un passeport est pour lui une humiliation véritable, parce que la nécessité de Texhiber à toute intimation, l'expose aux questions, aux réflexions saugrenues d'un gendarme qui sait à peine lire, ou d'un garde champêtre qui ne vaut guère mieux. Les gendarmes eux-mêmes sont si persuadés que demander à quelqu'un son passepoit, c'est lui faire un alïront, qu'ils ne s'adressent que très rarement aux gens bien mis ; d'ordinaire ils se contentent de les regarder et de les saluer au passage. Un homme bien mis est peut-être un ami du procureur du roi, du sous-préfet, du maire; un homme bien mis est peut-être un fonctionnaire qu'il convient de ne pas indisposer. L'injonction d'exhiber un passeport est toujours plus ou moins oiïensante; c'est un ordre qui blesse l'amour-propre, parce qu'il vient de trop bas, et qu'il n'est. pas de citoyen qui ne s'estime plus et ne se voie plus haut qu'un gendarme. Je dis que cette injonction est un ordre, j'ajoute que c'est un ordre des plus impératifs, parce qu'il est impossible de ne pas y obtempérer; et puis, par une susceptibilité très naturelle, l'esprit se révolte à la pensée d'une suspicion sans motif. La loi prescrit au gendarme de regarder comme suspect tout individu dont il n'a pas encore vu le visage. Ainsi je suis suspect, non parce que ma conduite a légitimé cette espèce de mise en prévention, mais bien par le seul fait de mon existence : la loi m'insulte. Ce n'est pas tout, suivant les circonstances politiques, ou les caprices des autorités locales, un passeport demandé a plus d'une fois été refusé. Un passeport est donc une permission ; il est en outre une taxe. Espérons qu'à l'avenir tous les inconvénients que je viens de signaler disparaîtront; je ne présume pas que l'on en vienne à supprimer les passeports, mais les abus et
les vexations auxquels ils donnent lieu, et qu'on ne nous imposera plus ces pancartes insignifiantes où le vague d'un signalement qui va à tout le monde, expose à de perpétuelles méprises. Qu'on se rappelle l'aventure du malheureux Chauvet, victime d'une bévue de M. le procureur du roi de Saint -Quentin.
CHAPITEE LXVI
LES DETOHENEIIRS ET LES DÉTOURNEUSES
La bonne cachette. — Le chaland pressé. — Les mots magiques. — Les préparateurs. — Les boîtes à doubles fonds.
— Les poches clandestines. — L'enfant sur le comptoir.
— Une femme qui ne se mouche pas du pied. — Avis aux bijoutiers. — Le mendiant. — Les chipeurs de distinction
Le vol à la détourne est celui qui se commet en faisant des emplettes dans une boutique. Ce vol est pratiqué par des individus des deux sexes: mais les détourneuses sont en général réputées plus habiles que les détourneurs. La raison de cette supériorité est tout entière dans la différence du vêtement : les femmes peuvent facilement cacher des objets d'un volume assez considérable. J'ai suivi des détourneuses qui, ayant entre leurs cuisses une pièce d'étolïe de vingt-cinq ou trente aunes, marchaient sans la laisser tomber, et faisaient ainsi un long trajet sans paraître embarrassées le moins du monde.
Voici comment s 'y prennent les voleurs et voleuses à la détourne. Un des personnages de la bande se présente dans un magasin, il demande diverses marchandises qu'il fait déployer, et tandis qu'il paraît occupé de choisir, un ou deux affidés vien-
nent marchander d'autres objets; ils ont toujours soin de se faire montrer ce qui est placé dans les cases supérieures et derrière le marchand; celui-ci se met en devoir de les satisfaire, mais à peine sa vue est-elle distraite, que Tun des voleurs escamote ce qui est à sa convenance, et disparaît.
Les vols à la détomne sont très fréquents, soit à Paris, soit en province; il s'en commet un grand nombre aux foires de Saint-Denis, de Beaucaire, de Guibray, de Eheims, de Metz et de Montmerle, près de Lyon i.
Les détourneuses sont toujours élégamment costumées, à moins qu'elles ne soient vêtues comme des femmes de campagne ; dans ce cas, leur mise est riche, elles ont ce qu'on appelle du beau et du bon : la plupart du temps elles se disent marchandes.
Le meilleur moyen pour éviter d'être leur dupe, est de ne leur montrer de nouveaux objets qu'après avoir remis en place ceux qui viennent de passer sous leurs yeux. On peut aussi compter ceux que l'on entrepose sur le comptoir. Dans les magasins achalandés, il seiait bon, quand il y a beaucoup de monde à servir, que de temps en temps les commis se prissent à dire entre eux : deîix sur dix, ou bien encore, allumez les gonzesses ; il y a mille à parier contre un, qu'entendant ces mots, les grinclies qui ont l'ouïe fine, se hâteront de déguerpir.
Les détourneui's et les détourneuses emploient toutes SOI tes d'expédients pour parvenir à voler le marchand : d'ordinaire ceux qui remplissent le rôle de préparateurs, disposent à l'avance et mettent à part sur le comptoir les articles qu'ils désirent s'approprier : dès que tout est prêt, et que le moment est opportun, ils font im signal à leurs
1 Ces localités eurent pendant le moyen âge, et jusqu'à l'établissement des chemins de fer, des foires justement renommées : Beaucaire est une ville du Gard, voisine d'Avignon. Ouibray est une localité voisine de Rouen.
affidés qui sont à rextérieur. Ceux-ci entrent, ils demandent, et sont pressés; le marchand, pour ne pas laisser échapper la vente, se met en quatre, et pendant qu'il ne sait à qui répondre, la marchandise file. Les volem-s qui font la mousseline claire, la dentelle, les foulards ou autres articles légers et peu volumineux, ont soin de se munir de cartons, en apparence, soigneusement ficelés, mais dont le fond est mobile, ce qui donne la facilité d'introduire pardessous les objets auprès desquels ils les posent.
Les détourneuses ont des pelisses ou manteaux dont la doublure forme une poche assez vaste pour contenir plusieurs pièces d'étoffe; quand elles n'ont pas de manteaux, elles ont des châles d'une ampleur très favorable à lem^s projets : les jupons de celles qui sont vêtues en paysannes sont de véritables gibecières à secrets et compartiments.
Quelques détourneuses se font accompagner d'ime bonne, qui porte im enfant dont la robe est fort longue. La bonne pose l'enfant sur le comptoir, et enlève avec lui les objets sur lesquels la maîtresse a jeté son dévolu. Des détom^neuses d'un ordre mpins relevé ont des paniers à double fond. J'ai connu une fameuse voleuse de dentelles, la nommée Dionaz, qui, pour dérober, s'y prenait assez singulièrement : on lui montrait des Malines ou du point d'Angleterre; en les examinant elle tâchait d'en faire tomber ime pièce, et si on ne s'en était pas aperçu, avec son pied droit, dont les orteils étaient libres, elle la plaçait adroitement dans son soulier, qui était assez large pour la recevoir : quelquefois, avant que madame Dumaz fût sortie, le marchand réclamait sa pièce; alors elle demandait à être fouillée, on ne songeait pas au soulier receleur, et comme on ne trouvait rien, force était de lui faire des excuses, et de croire que la pièce avait disparu avant son arrivée. Qui diable eût imagiiié qu'il fallait plutôt regarder
à ses pieds qu'à ses mains? le dicton recommande précisément le contraire.
Les bijoutiers sont fort sujets à recevoir la visite des détourneurs : un nommé Velu, dit Henri, ofBcier de la compagnie franche de Simon, passait son temps à considérer les bijoux exposés dans leurs montres; y découvrait-il de ces masses d'anneaux, de ces paquets d'alliances qui, de coutume, sont accrochés aux tablettes contre la vitre extérieure, il les observait avec- attention, et le lendemain il se présentait pour acheter une bague; suivant l'usage on lui donnait à choisir, et, tout en faisant mine d'essayer, au gi'oupe d'or il substituait un gi'oupe tout pareil; malheui'eusement c'était du cuivre. Si le fripon n'eût pas acheté, on aurait soupçonné la fraude, mais il ne marchandait pas, et payait bien, le cuivre était placé à l'étalage jusqu'à la venue d'un meilleur chaland.
Le nommé Florentin était chez un joaillier à marchander des brillants sur papier; un homme se présente à la porte en demandant l'aumône; Florentin tire une pièce de monnaie de sa bourse et la lui donne; la pièce tombe, la mendiant se baisse, la ramasse et se retire. Cette circonstance est à peine remarquée. Le marché conclu, Florentin compte 400 francs, et se fait délivrer une facture. Tout est terminé; mais au moment de serrer ses paquets, le joaillier reconnaît qu'il lui en manque un de la valeur de 5 à 6,000 francs; on cherche; le paquet ne se trouve pas ; Florentin dit qu'il ne veut pas sortir sans qu'on l'ait fouillé. Pour ne pas le désobliger, on le fouille, il n'a sm- lui que l'acquisition qu'il vient de faire, il est porteur d'excellents papiers, enfin bout prouve que Florentin est un monsieur comme il faut. On le laisse aller : où va-t-ilf rejoindre le mendiant, le nommé Tormel, dit Franz, son affidé, qui, avec la pièce, a ramassé le paquet de dia*
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mants que Florentin avait adroitement fait tomber. Les marcliands, quels qu'ils soient, et notamment les détaillants, ne sauraient trop se tenir sur le qui vive; qu'Os ne perdent pas de vue que, dans Paris, il est des milliers de voleurs et voleuses à la détourne. Je ne parle ici que des voleurs de profession, mais il est aussi des amateurs qui, à l'ombre d'une réputation bien établie, font de petits coups à la sourdine. Il est de fort honnêtes gens, dit-on, qui, sans trop de scrupule, se passent gratis la fantaisie d'un livre rare, d'une miniature, d'un camée, d'une mosaïque, d'un manuscrit, d^une estampe, d'une médaille, ou d'un bijou qui leur plaît; c'est là ce que Ton nomme cMpeur. Si le cMpeur est riche, on ne s'en fâche pas, on dit qu'il est trop au-dessus d'un pareil larcin pour le lui imputer à crime; s'il est pauvi'e, on le dénonce au procureur du roi, et on l'envoie aux galères, parce qu'il n'a pas volé sans nécessité; il faut convenir que, sur l'honnête et le déshonnête. nous avons d'étranges idées
CHAPITEE LXVII