CHAPITRE LIX
Lxj mois trop tôt passé. — Visite aux bienfaiteiirs. — Ils sont partis. — Les \oitui'es de deuil. — Les habitués des funérailles. — Les apostrophes. — Les laquais. — La chapelle ardente. — On doit la vérité aux morts. — Le chef des comparses. — La plaine des Vertus. — Le tambour bat. — Atroces railleries. — Une bagarre. — L'excommunié. — Dieu ! c'est
lui. — Est-ce une \'ision ! — Les vanités de l'impie. — Le tamtam. — Les deux battants. — Le clergé. — Les coins du poêle. — La grande figure reparaît. — Haine au monde.
Ce mois s'écoula trop vite, il expira avant la moite-saison. La société, après avoir en vain battu le pavé pour soUiciter de Touvrage, se vit de nouveau menacée par la famine; on était à la fin de mars : « Trente et un, joui sans pain, misère en Prusse » telles furent les premières paroles que le serrurier proféra à son réveil.
— « O débine qui a tué mon père, s'éciia Susanne !
— (c Ce- n'est que trop vrai, naus y voilà jusqu'au « cou, soupira sa sœur.
— (( Oui, reprit Frédéric, nous sommes revenus <c au point où nous étions il y a eu hier un mois « jour pour jour; si mameselle Adèle pouvait encore a rencontrer quelques-uns de ces implacables de la (c dix-huitième qui sont si bons enfants, ou seule- « meni ce brave comédien !
— « Oh ! je n'aurai pas tant de bonheur que ça; «je trouverai plutôt quelque pierre pour me casser « le cou.
— « Si fait, vous mameselle, vous avez du bon- « heur, c'est toujours vous qui nous avez sortis « d'embarras; je suis sûr que si vous vous mettez « dans la tête de le faire, vous ne reviendi-ez pas les « mains vides.
— « Les jours se suivent, mais ils ne se ressem- « blent pas, et je n'ai pas idée que cette fois...
— « Pourquoi jeter ainsi le manche après la « coignée...? vous avez été bien iDspirée, il n'est « pas dit que vous ne le serez plus.
— « Que voulez -vous que je fasse!
— « Cet officier, ces militaires qui nous ont « racheté la vie, ce comédien qui a été si généreux, « ils ne sont pas morts.
— « Oui, mais oii les retrouver? pour les militai- « res, c'est peut-être aisé; pour le comédien, j'ignore « son nom ; et allez donc chercher une aiguille dans « une botte de foin.
— « Vous savez de quelle paroisse il est.
— « C'est juste, mes amis, vous avez raison; il « faut que je les déterre, il n'y a pas de milieu, je « les déterrerai et ils ne nous laisseront pas périr.
— (( Ah bien j'aime ça, nom d'un nom ! )•< Adèle ne fut pas longue à se préparer; elle courut
tout d'une haleine à la caserne; les voisins lui apprirent que le régiment était parti de la veille. Cette nouvelle fut pour elle un coup de foudre, car il s'en fallait qu'elle fût certaine de découvrir la demeure du comédien, son dernier bienfaiteur; sombre et pensive, agitée par des pressentiments divers, elle calcule les suites fatales d un nouveau désappointement. Un bruit dont elle ne s'explique pas d'abord la cause, vient la tirer de sa rêverie : une longue file de voitures de deuil s'avance lentement; en tête, traîné par quatre chevaux couverts de panaches et de housses brillantes, est le char funèbre tout environné de trophées: vingt-quatre carosses drapés
suivent immédiatement Ce n'est que pour im
grand que peuvent avoir été commandées ces pompes de la mort. Adèle se rappelle que, dans ces occasions, la vanité des parents du défunt achète par des aumônes les regrets du pauvre qu'il ne connut pas de son vivant. « Il y aura des pleureuses, se dit- « elle à elle-même; je serai du nombre, et l'on me « paiera. » Dans cette persuasion, elle devance le char et ne tarde pas à apercevoir sur la façade d'un hôtel immense, ces tentures lugubres, dont la profusion dépose de l'opulence du patron qui va le quitter. Non loin de là, une centaine de gens mal vêtus, hommes et femmes ciiculent dans la rue : ceux-ci battent la semeUe, ceux-là ramenant avec violence
leurs deux bras sur la poitrine, tandis que d'autres, également pour se réchauffer, avalent au prochain cabaiet ce verre de consolatio7i dont leurs mains absorberont le reste ; ce sont là des habitués de toutes les funérailles. Adèle est pour eux un visage nouveau, elle n'a pas encore ouvert la bouche, cependant pas un d'eux ne s'est mépris sur ses intentions; elle leur fait ombrage, et sans s'être concertés à l'avance, tous conspirent pour l'écarter.
« Ne vous pressez pas tant, lui crie un de ces « mendiants; nous sommes au complet.
— « Ous qu'elle va ste particulière'? » dit une espèce d'ivrogne, en s'elïorçant de lui barrer le passage.
Puis vient le tour d'une ancienne poissarde.
« Eh ! dis donc, ma petite, t'accours la gueule « enfarinée? les trois livr'es, la torche et la guenille, « ça te passera devant le nez, c'est pas le tout de a se lever matin, faut arriver à l'heure. Eh mon « compère ! madame a besoin d'une aune de serge. « toi qu'es galand, cède lui donc la tienne? — Bah ! « est-ce qu'elle est inscrite à la section pour avoir « du drap noir? — Oui, oui, c'est dit, madame veut « le chiffon, le chiffon, c'est rien; mais le petit écu, « elle est pas dégoûtée. »
Malgré ces apostrophes, Adèle poursuit son chemin, et passant devant la loge du Suisse sans être aperçue, elle se dirige vers une espèce de péristile à claire-voie fermée, sous lequel est une troupe de laquais, les uns s'entretenant à haute voix, les autres jouant aux cartes, tandis qu'à quelques pas de là sous le vestibule, transformé en chapelle ardente, deux prêtres en vigiles auprès du cercueil récitent les litanies des morts.
« Atout, c'est du pique.
— « Qu'est-ce qui relève t
— « C'est à toi.
— « Je ramasse.
— « A moi à donner.
— « Je demande quatie cartes.
— « Es -tu content i
— « Je demande encore.
— « Mes amis, il faut boire aujourd'hui ; ils « boivent bien, ils ont bien bu les...
— « Chut, chut.
— « Est-ce qu'ils entendent?
— « Tu vois pas qu'il y en a un qui dort, il ronfle « de bon cœur.
— « Il fait le serpent pendant que l'autre dit « ses piières.
— « C'est l'accompagnement.
— « Oui, le faux bourdon.
— « Et mille zieux, arrive qui plante, c'est des « choux; j'ai toujom^s empoigné les clés de la cave, « c'est le principal.
— « Et moi celles de l'of&ce.
— « Oh ! il faut nous en taper une culotte, il n'y « a pas à dire; qu'en penses-tu chasseur?
— « Moi, je suis comme le cocher, on n'a qu'à me « faii'C signe; eh! pardieu, si on ne se donnait pas « un peu de bon temps : on n'a que celui que l'on « prend...; et puis, c'est pas tous les jours qu'on « enterre monsieur le duc ; il nous a fait assez enra- « ger de son vivant, quand nous nous réjouirions un « peu à sa mort. (On entend Miserere mei Deus). « Est-ce un tuyau qui crève? tenez, tenez, mes amis, « c'est l'autre qui se réveille; écoutez-donc, il a « un chat dans la gorge; il entonnerait mieux une « bouteille de Bordeaux.
— « En vérité de Dieu, je ne sais pas comment « ils peuve zy tenir : sentez -vous l'odeur! ils en « ont du premier tiré; c'est qu'il n'y a pas de cha- « rogne qui pue de cette force : qu'est-ce qui a une « tabatière dans la compagnie?
— « Tiens, tiens, fais passer.
— « En usez -vous?
— « Il est déjà en putréfaction.
— « C'est pas étonnant, monsieur a fait une vie « si désordonnée.
— « On dit qu'il est mort d'avoir pris des can- « thariques ^
— « Il est mort, t'es bein honnête : ces riches, « ça se croit tout permis ; jusqu'à de petites ûlles de « dix ans, qu'il se faisait amener; des enfants! ça ù révolte la nature.
— « Ah ! dans le quartier il en a débauché plus « d'une qui, sans lui, ne se serait jamais perdue. Des « êtres pareils ! c'est de vrais fléaux.
— « C'est si vicieux, que quand même il n'y a « plus mèche, ça ne j^eut se passer de leurs passions. « Te rappelles -tu, quand tu le conduisais à sa mai- « son de Montrouge^, qu'il te laissait sur la route « avec la voiture. Ça fait frémir les horreurs qu'ils « faisaient avec le père... comment s'appelle-t-il « donc? Le nom n'y fait rien... Mais si j'étais de « quelque chose dans le gouvernement, des mons- « très comme ça, je les ferais briller vifs.
— « Ça ne l'empêchait pas de manger le bon « Dieu tous les dimanches, et de porter le cierge à « la procession.
— « Si celui-là va au ciel.... Ah ça ! quand vien- « dront-ils le chercher? Il me semble qu'ils tardent « bien... Chassem^, vas un peu voir. — Alerte, alerte, « voilà les croque-morts. »
A ce signal, toute la cohue des valets se disperse : au revoir, monsieur le comte; — sans adieu, monsieur le marquis; — bonjour duc; — nous nous retrouverons là-bas, mon cher ambassadeur; — chevalier, je
1 Altération du mot cantharide, produit aplux)di3iaque, fourni par un insecte connu ■v'ulgairement sous le nom de mouche cantharide.
2 Voir plus haut, l'explication qui a été donnée à propos de Saint- Acheul
ne te tiens pas quitte. Tels sont les exordes ou les péroraisons des poignées de main que s'entredonnent ces messieurs, au moment de se séparer.
Adèle qui. en poussant doucement la porte, est entrée sans être remarquée de la domesticité, n'a pas osé souffler, de peur de s'attirer quelque rebuffade par une interruption intempestive. Cachée dans une encoignui'e du poêle, les propos et les jeux de la livrée ayant cessé, elle en sort comme une apparition. « Est-elle tombée des nues, ceUe-là? — « Gare ! gare ! — Que faites -vous ici? »
Chacun la regarde comme un événement; plusieurs lui décochent, pour la forme, une interrogation à la passade, et personne ne prend la peine d'attendre qu'elle ait répondu. A voir avec quelle piécipitation ils lèvent le siège, on dirait qu'an pulk ^ de cosaques surpris dans un bivouac pai une avantgarde française : ce sont des ombres qui s'échappent et disparaissent. Adèle va de l'une à l'autie, et de l'accent d'une suppliante : « Monsieur...
— (t Je n'ai pas le temps (et l'ombre la ludoie, « pour lui prouver qu'elle a un corps).
— (' Monsieur...
— « Je ne suis pas de la maison.
— « ]\Ionsieur le chasseur, à qui les pauvres doi- « vent -ils se recommander?
— « Les pauvres ! je ne sais pas. Demandez à cet (' enfant (l'enfant est un jokai ^).
— « Alon petit ami, qui est chargé de la distri- « bution?
— « Monsieur Euler, madame demande qui est-ce « qui fait la distiibution? (Monsieur Euler est le « suisse).
— « H y afïre pien quelqu'in par là; foyez cette
1 Pulk. paxti de cosaques.
2 Orthographe défectuenae de jockey, mot qui a ici le sens de jeune garçon, jeune domestique.
« mossiè, a^ec ine plime dans sa chapeau, à la per- (( roD, les mangettes planes et la manteau noir.
— « Ce monsieur qui a le jabot et l'épée?
— « Chiste, le maître de la cérémonie.
— « Oui, le chef des comparses, dit un nègre en u frappant sur Tépaule du suisse.
— « Tuchui' farcisser, mossiè mal planchi, il « est choli lé comparses ! Allez, la femme, fou pufez « pas fou tromper. Celui qui se rencorche là-pas. qui « fait sa personnache : on croirait le motardier di « pape.
— « Je vous suis bien obligée, messieurs. » Adèle s'approche de cet ordonnateur du deuil,
à qui elle expose, en deux mots, l'objet de sa requête. « Votre nom? lui dit-il en tirant de sa poche un carnet.
— « Adèle Descars.
— « Vous n'êtes pas sur ma liste; êtes-vous seule- « ment dans les postulantes? vous êtes-vous pré- « sentée à l'administration?
— « Non, mais je suis pauvre autant qu'il soit « possible de l'être,
— « Ce n'est pas cela : êtes-vous inscrite? êtes- « vous attachée à l'étaclissement?
— « Non, monsieur.
— « Eh bien! que prétendez -vous?... L'admmis- « tration fournit les pauvi'es, elle fournit le drap, « elle fournit les torches, elle fournit tout, l'admi- « nistration.
— « Je ne le vois que trop, il n'y a rien à faire ici « poui' moi, profère Adèle », et elle va se retirer mais la multitude obstrue les issues, et, sans pouvoir ni avancer ni reculer, elle est retenue au milieu d'un groupe, dont les divers peisonnages prononcent se singulier panégyrique : — « Enfin, Dieu « soit loué, on va l'enteirer ce gredin-là ! — On lui « fera plus d'honneui' qu'à un chien. — Ou dit qu'il
« a donné dix mille francs aux pauvres. — Ils ei) « auront lourd : ça passe par tant de mains. — On « appelle ça un don, c'est une restitution; il ne leur « en donnera jamais autant qu'il leur en a pris. — « En a-t-il volé, dans sa vie"? en a-t-U mis à la men- « dicité? et dui- qu'il était; il vous aurait vu tendre « la langue d'une aune. Si tous les malheureux qu'il « a faits étaient à sou convoi, il y en aurait d'ici à « Pontoise ! — C'est encore celui-là qui était une « vraie girouette : tantôt rouge, tantôt blanc, — « C'est de ces caméléons qui empruntent toutes les « couleurs, qui servent dieu et diable, et les trahis- « sent tous deux. — On dit qu'il a refusé un cor- « fesseur : c'était pourtant un cagot. — Cagot ! « c'était pour mieux jouer son rôle; mais il sentait « sa fin venir, et comme il n'avait plus besoin de « feindre, il a jeté le masque. — J'espère qu'il en « a fait, de ces faux serments. — Si l'autre était « resté, on aurait cependant mis ça au Panthéon. — « Oui, mais s'il était revenu. — Oh ! on ne l'aurait « pas fait pair. — J'en réponds. — Ça n'empêchera « pas de prononcer sur sa tombe un discours, qu'il « n'y aura rien de si beau. — Tous mensonges, je « gage qu'on y vantera sa fidélité, — Et sur l'ins- « cription, c'est là qu'on en lira des gosses ! le mar- « bre est comme le papier, il soutïre tout, — Le « Père La Chaise i, c'est la plaine des vertus. — La « plaine des vertus... A la bonne heure, pour ceux « dont les pyramides poignardent le ciel. Mais nous, « pauvres diables ! on nous porte à la fosse com- « mime; une pellée de terre, tout est dit, ni vu, ni a connu, nous ne laissons pas de traces. — Nous « laissons des regrets, ça vaut mieux, et puis, nous « n'avons fait de mal à personne, — J'en conviens,,.
1 Le cimetière du Père-Lachaise, jeu de mots faisant allusion à la plaine des Vertus, voisine de Paris. Cela signifie simplement, eu égard à la teneur des épitaphes, que tous les morts sont des gens vertueux.
« Cependant, c'est peut-être une faiblesse, je ne me « soucierais pas d'être jeté dans le ^and trou. — « Et qu'est-ce que cela fait? une fois que je ne serai « plus, on me mettra où l'on voudra. — Je suis du « sentiment de monsieur, je m'en bats l'œil. Vlà « monsieur le duc qui aura un monument; c'est de « la graine de niais, quand il serait en diamant, il « n'en est pas moins fichu qu'un autre. — Écoutez, « écoutez, le tambour bat. — Est-ce qu'il y aura de « la troupe? — Tiens ! c'est les vétérans. — Ce sont « eus qui ont fusillé le maréchal. — La Moskowa, « le brave des braves? — Oui, Ney, ils ne l'ont tou- « jours pas condamné. — Je crois bien, ils pleuraient « tous comme des enfants. — C'esfc-il drôle? ils « chargent les armes. — Ne voyez-vous pas que c'est « pour rendre les honneurs? »
n se fait un roulement sourd, dont la vibration lugubre annonce le départ. « AUons, les pauvres, à « votre poste, commande le maître des cérémonies. » C'est la marche qui commence, la foule des assistants s'écoule avec le cortège. Adèle, le cœur serré, s'éloigne en longeant la corporation des mendiants, dont la satisfaction de voir une rivale éconduite, éclate par un rire satanique. Oubliant que le recueillement leur est prescrit, ces privilégiés de toutes les munificences funéraires, trépignent sous leur lambeau : tous s'agitent avec d'horribles contorsions en secouant ces torches, qu'ils s'eô'orceront bientôt d'éteindre, afin d'en tirer un plus grand profit. Leur joie est atroce, c'est celle que causent aux démons les tourments d'un réprouvé. Adèle, qu'ils narguent, redouble de vitesse, sans oser regarder en arrière. « Elle a le bec cloué, hirrle l'une de ces furies qui « l'avaient saluée à son arrivée.
— « C'est bien fait ! répond la suivante, elle n'a « pas voulu m'en croire.
— « Aussi elle est payée, observe une troisième.
— « ïe voilà, invective une autre mégère, t'es « comme madame Taraignée, la gueule morte et les « yeux retirés. »
A cette apostrophe directe, Adèle, qui jusque-là a souiïert patiemment les railleries grossières de ces femmes, se retourne avec une sorte de dignité. « Ça lui va-ti bien, eh ! la princesse ! répètent plusieurs vois.
— « Veux-tu te sauver ! lui crie-t-on de la rangée « des hommes. »
Poussée à bout, elle est tentée de riposter, mais un vieillard, s'étant approché d'elle « Vous allez « vous faire arracher les yeux, lui dit-il, avec (( des canailles pareilles; le plus court, c'est de les « mépriser. Vous ne voyez pas que c'est de faux « pauvres.
— « Oui, répUque un passant, mais c'est des (( fainéants véritables.
— « Et par-dessus le marché, de francs ivrognes, « ajoute un des soldats du convoi; nous connaissons « ça, nous autres ! »
Au comble de l'adversité, il n'est pas si faible lueur qui ne brille comme un phare de salut. Adèle ose encore embrasser une illusion; elle découvrira ce comédien qui une fois déjà lui tendit une main secoiu'able. Cet espoù' la transporte ; elle revoit l'église, elle foule le parvis; là quelqu'un lui enseignera la demeure du bienfaiteur.
— « 1^'allez pas vous fourrer dans la bagarre ! — « Eh ! quoi donc? — Il entrera. — H n'entrera pas. « — Des coups de hallebarde? il n'y fait pas bon! « — A bas les gendarmes ! à bas ! — Taisez -vous « donc ! vous aUez vous faire empoigner. — C'est « une indignité ! c'est une horreur ! — Parce que « c'est un comédien. — Est-ce qu'un acteur n'en « vaut pas un autre? — Puisqu'ils sont excommu- « niés; ils ne peuvent pas aller en terre sainte. —
« Taisez-vous donc, excommuniés ! — Ils n'avaient « qu'à ne pas recevoir le pain béni, quand il l'a « rerwiu. — Et dernièrement lorsqu'il a fait baptiser « son enfant, ils n'ont pas pris son argent peut-être?
— « Dieu ! c'est lui ! »
La douleur arrache à Adèle cette exclamation. Chancelante, éperdue, elle fait quelques pas; les vociférations cessent, le tumulte s'appaise, les sabres voltigent, des cavaliers font ruer leurs chevaux; et sous l'escorte d'une exécution, le corbillard est emmené. D'un œil sec et morne, Adèle le contemple de loin; elle n'a plus de larmes. Un désert se fait autour d'elle; tout a fui, tout s'est dissipé. Le eercle s'agrandit; les édifices eux-mêmes, mobiles sur leurs bases, semblent atteindre aux confins d'un horizon immense. Adèle est opressée, le silence du néant pèse sur son ame comme la massue de plomb d'un pénible cauchemar; la terre tourne et l'emporte ; est-ce une vision de la mort qu'elle vient d'avoii"? L'airain du tamtam retentit dans les airs; c'est le glas, le glas terrible : il n'y a plus de vertige; ce qui fuyait se rapproche; les portes roulent sur leurs gonds les deux battants sont ouverts. Dans la longue perspective d'un deuil insolent, s'étalent les vanités de l'impie; le temple s'est transformé en un sépulcre; partout le voile mortuaire s'étend; les galeries, les ogives, les conséciations, le culte du divin Maître, sa chaire de vérité, ses autels, ses saints, le rideau de l'orgueil les cache. Sur un foud noir parsemé d'armohies, d'écussons, de chiffres, de devises et de larmes d'argent, se projettent, vacillantes, comme dans une nuit de ténèbres, le^ étoiles d'un innombrable luminaire,... Le char s'arrête, la croix paraît, et eu arrière tout le clergt.' de la par Oise, les prêtres, les diacres, les sous-diacres, ayant à leur tête le curé et ses vicaires. Le corps est déposé sur un brancard ; les enfants de chœur et les
chantres commenceut les lamentations du Dies irœ.... Trois amis du défunt s'empressent pour tenir les coins du poêle; un quatrième se présente, on le salue avec déférence, on lui cède le pas; ce personnage, devant qui Ton s'incline avec tant de respect, est encore la grande figure ! Adèle l'a reconnu. « C'en est trop, se dit-elle à elle-même ! partout « je le rencontre, et partout on l'honore; ce monde « n'est que déception, que mensonge, qu'injustice !... « Je l'abhorre ce monde, je le déteste, je Texè- « cre !... »
CHAPITEE LX
La tête perdue. — Le désespoir. — L'auvergnate. — Une surprise. — Chacun pour soi. — Il n'y a plus de Dieu. — Résolution extrême. — La porte fermée. — Les précautions. — Le chenet de fonte. — L'imanimité. — Gare la bombe ! — ■ La conscience. — C'est de bouche, le cœur n'y touche. — Une affaire. — La vie des saints.
Ce sentiment de haine qu'Adèle voue à tout le genre humain ne peut plus se concentrer : un degré de plus, ce serait de la frénésie. Exaspérée et presque fm-ieuse, elle parcourt les rues, les places, les carrefours;... elle marche sans but; et avant d'avoir eu la pensée d'y revenir, elle se retrouve dans son quartier. Elle est à sa porte, elle va monter; mais comme frappée d'une réflexion soudaine, elle rétrograde, entre dans une boutique, en sort aussitôt, et se dirige de nouveau vers son logement. Susanne, qui était aux aguets pour épier son retour, s'est aperçue qu'elle est dans une situation d'esprit extraordinaire; allant au-devant d'elle, elle l'interroge avec anxiété; Adèle la biusque sans répondre, tra-
verse la cliarabre sans regaider, et s'avance vers la croisée dont elle saisit l'espagnolette avec un mouvement con^ulsif ; elle gémit, elle soupire, elle frappe du pied, elle s'airache les cheveux.
SusANNE. « Ah ça ! mais dis donc, Mêle, tn nous « fais peur.
Frédéric. « Que diable est-ce qui peut lui être « arrivé? Elle souffle comme un bœuf.
Une ATJVERG]>fATE (poussaut la porte). « Est-che « ichi qu'on a dimandé du charbon"?
Adèle (avec colère). « Oui, posez -le là. Vous êtes « payée.
L'AUVERGNATE, (c Je ne réclame rien. Je vous ai « auchi monté du feu, comme vous mé l'avez com- « mandé.
Adèle. « C'est bien... vous pouvez vous retirer.
L'auvergnate. « Il y en a deux boicheaux, la « bonne mijure, entendez -vous? Quand il vous fau- « dra autre choge...
Adèle, « Faut-il vous le répéter? C'est bien.
L'auvergnate (sortant). « Fouchetré, eUe n'a. « pas marché chur una bonne herbe, à clie matin... « Vous vous jêtes levé lé cul devant, la bonne dame.
Henriette. « Je n'y conçois rien. Jamais je ne « l'aie vue comme cela; elle est comme un croquet.
SusANNE, « Quand il te plaira de parler... Si tu es .( de mauvaise humeur, en pouvons -nous davan- « tage... Qu'est-ce que ce charbon?
Adèle. « C'est du charbon, vous le voyez bien.
8USANNE. « Tu as donc quelque chose à faire « cuire?
Adèle. « Non, je n'ai rien.
SusANNE. « En ce cas, tu es folle.
Henriette. « Est-ce qu'on lui a vendu des pois « qui ne veulent pas...
Adèle (l'interrompant vivement). « On ne m'a « rien vendu...
Frédéric. « Hé. laissez-là ! quand son rat sera « passé, je suis sûr qu'elle parlera plus que nous « ne voudrons. Je paiie que nous allons voir arri- « ver tout-à-l'heure la boustifaille.
Henriette. « C'est une sui-prise qu'elle nous « ménage.
Adèle (se tordant les bras). « Une surprise, oui, « je t'en ménage une.
Henriette. « Ne fais donc pas comme cela craquer tes membres... Tu m'en donnes le frisson...
Adèle. « Ce frisson... Ce n'est rien...
SusANNE. « Elle a perdu la tête.
Adèle. « Non, je ne l'ai pas perdue... Je l'ai ma « tête, la voilà (elle la prend dans ses maiDS).
Frédéric. « Tout cela ne nous donne pas à dîner.
ADELE. « Écoutez.
Frédéric. « Je n'écoute pas. S'il y a à croustil- « 1er, pourquoi ne pas le dire'?
Adèi,e. « Non, non, encore une fois... Vous n'avez « rien à attendre.
SusANNE. « Et ce charbon pourtant... c'est là ce « qui m'intrigue; nous ne mangerons pas du char- « bon.
Adèle. « Écoute Susanne Écoutez mes enfants.
« J'ai tout mon bon sens, aussi bien que vous pouce vez l'avoir; mais mon parti est pris... Je ne veux « pas pâtir davantac,e... Ce n'est pas exister, que « de vivre comme nous faisons... Il me restait qua- « rante sous; je les tenais cachés... J'avais mon « idée pour cela... Le moment est venu... Voilà « l'usage que j'en ai fait...
Susanne. « Du charbon... Au lieu d'acheter du « pain.
Adèle. « Du pain !... N'est-ce pas que cela aurait « été loin*?... Non, mes amis, je suis lasse de la vie... « Si vous êtes comme moi, je sais bien ce que nous « ferons.
Frédéric. « Et que ferons -nous?
Adèle. « Nous allumerons ici un brasier.
Sus ANNE. « Et puis?...
Adèle. « Quand il sera bien ardent... Nous ferce merons les portes, nous boucherons toutes les « issues, et nous le porterons au milieu de la cliam- « bre.
Henriette (pleurant). « Eh quoi ! tu veux que « nous nous périssions...
SusANNE. « Nous nous verrions mourir !
Frédéric. « N'allez-vous pas pleurnicher, vous (c autres?... Mameselle Adèle a raison. Il n'y a que « ça, vous me croirez si vousvoulez, mameselle, j'ai « eu cent fois la pensée de vous le proposer; mais je « vous ai toujoui's vu si courageuse en tout, que je « me suis dit, comme ça, ça ne doit pas venir d'un (c homme. Actuellement que vous m'en faites « l'ouverture, eh bien ! je ne refuse pas la partie... « Au surplus, chacun pour soi, ça n'engage per- « sonne... tout le monde est libre.
Henriette. « Toi aussi!... Comment peut-on « avoir des idées pareilles?
Frédéric. « Ma foi, quand il n'y a plus dospoir... « Je me suis présenté à l'entrepreneur des boues; « j'ai voulu être balayeur, cm'eur d'égoûts; je suis « allé aux fosses inodores, il n'y avait pas de place « pour moi... Pas d'ouvi'age si sale que je n'aie « sollicité... jusqu'à aller m'ofïrir à Montfaucon et « aux équarisseurs. pour travailler à moitié prix..., « On m'a enseigné à Clichy une fabrique de c^ruse « où l'on dit que les ouvriers meurent comme des « mouches, eh bien ! pour entrer là dedans, on m'a (( demandé des certificats. C'est comme à la manu- « facture des glaces, pour s'empoisonner par la « vapeur du mercure, il faut encore des protections. « On m'a dit que je pourrais être employé sur le « port au déchirage des bateaux, ou au canal, à
« rouler la brouette avec les terrassiers, et Je n'ai (( pas mieux réussi là qu'ailleurs : ça fait trembler u le monde qu'on refuse tous les jours i. A l'Hôtel- « Bieu, au Val -de-Grâce, où il y avait des inflr- '( miers à remplacer, on ne m'a pas accepté, parce « que je n'étais pas recommandé par un médecin. « On m'avait raconté que le bourreau de Versailles « avait besoin d'un aide...
Henriette (avec un mouvement d'horreur). Et « tu t'es mis sur les rangs !... '
Frédéric. « Tranquillise-toi, je n'y ai pas seule- « ment songé... mais c'est pour dire combien c'est « difficile aujourd'hui de trouver à faire quelque « chose ; ils étaient plus de trois cents qui couraient « après la place... et bien sûr qu'on n'aura pas pris « un libéré... Il y avait à choisir... Ainsi, si ça « m'avait tenté, j'en aurais été pour ma honte.... « Quand on en est réduit là !...
Henriette. « Ah ! je me sens soulagée.
SusANNE. « Et moi de même.
Adèle. « Je craignais...
Frédéric. « Moi, valet de bourreau!... Vous me « connaissez pourtant, mameselle Adèle... toute « autre profession, je ne dis pas non... Mais que je « monte là-dessus, plutôt gratter dans les ruisseaux... « Tenez, pas plus tard qu'hier, on m'avait fait espé- « rer que je trouverais à m 'occuper avec ceux c^ui « retirent des trains de bois : eh bien ! j'y suis allé « à ce matin... tout autre que moi aurait réussi : « j'ai encore fait corvée...
Henriette. « Eh mon Dieu ! c'est quelquefois u au moment où l'on s'y attend le moins, que l'eau « arrive au moulin.
Frédéric. « Oui, pour celui qui a la chance...;
1 Autrement dit : la quantité de monde refusée tous les jours est telle qu'on s en effraie.
AOO
« mais nous ! quand on est né sous une mauvaise « étoile, on a beau faire; il n'y a que raameselle « Adèle qui ait trouvé le remède.
Henriette. « De se détruire... "? il est beau son « remède...
SusANNE. c Qu'elle se détruise si elle veut, elle « avait bien besoin de lui mettre en tête...,
FsÉDÉRic. « Que voulez-vous devenir? voyons. « Susanne, c'est à toi que je parle, que deviendras - « tft?
Susanne. « Je ne sais pas, mais...
Frédéric. « Je le crois bien, on t'avait promis « des bas à ramailler, tu aurais eu quelques sous; « nous aurions vivotes en attendant, quand tu es « allée les chercher, qu'est-ce qu'on t'a répondu? « que tu avais été là-bas, et qu'on ne pouvait pas te « les confier.
Susanne. « Quel malheur !
Henriette. « Si nous prenions chacune un éven- « taire devant nous, et que nous allions vendre.
Frédéric. « Et quoi vendre? pour vous taire « saisir...; avez-vous une permission? il faut l'ache- « ter, et de l'argent pour avoir de la marchandise, « ne fût-ce que de l'amadou; sui" quoi voulez-vous « qu'on vous en donne? sur les poils de ma barbe.
Susanne. « J'ai envie de me proposer dans les « petites affiches, quand ce ne serait que pour être « bonne d'enfant...
Frédéric, « Les petites affiches ! encore des jolis « cocos à mon gré, si tu as un petit ecu à leur porter « ils le prendront; et puis, faite comme tu l'es, quels « sont les maîtres qui voudraient de toi? une sup- « position qu'ils en voudraient, tôt ou tard il.~- « apprendront qui tu es; s'il se fait un vol dans la « maison, qui accusera-t-on? Susanne, et l'on volera « parce qu'on vole impunément où il y a de« libé- « rés; ils sont là, ça retombe sur eux : plus je reflé-
DE VIDOGQ 423
« chis, plus je vois que ce qu'il y a de mieux pour « vous comme poui' moi, c'est d'en finir...
SusANis'E. « Il n'en démordra pas..., oh ! que j'au- « rais bien dû la laisser se jeter à l'eau !.,.
Henriette. « Si tu ne l'avais pas détournée de
« se noyer Ça ne lui coûte rien à eUe, pour un oui
« pour un non,
Adèle. « Si fait..., cela me coûte; je mentirais de « dire Je contraii'e... Cela me coûte beaucoup... Ou « n'a rien de plus cher que l'existence; il a fallu que « j'y tinsse pour faire tout ce que j'ai fait... pour « souffrir tout ce que j'ai souHert. Quelle ressource « avez-vous, aussi bien que moi? Si vous étiez plus « jeunes, je vous dirais, faites la vie, et encore est-ce « un sort?... Vous avez l'exemple sous les yeux... « J'ai été belle, sans me flatter, où cela m'a-t-il « menée? Quand on est dans notre passe, il n'y a pas « à balancer... Aimez-vous mieux mourir de faim?... « Eappelez-vous la nuit des soldats, et ce que vous « avez enduré... Aujourd'hui, il n'y a plus de sol- « dats...
SusANNE. « n n'y a plus de soldats !
Adèle. « Ils sont partis.
Henb,lette. « Et le comédien?
Adèle. « Va le chercher dans sa bière...
Henriette. « Il est mort?
Adèle. « J'étais là quand ils lui ont refusé l'entrée « de l'église.
Frédéric. « Vous l'entendez, mes amis... tu le « vois Henriette... il n'y a plus de comédien, il n'y « a plus de soldats.
Adèle. « Il n'y a plus de bienfaisance, il n'y a « plus d'humanité, il n'y a plus de religion, il n'y « a plus de Dieu....
SusANNE. « Ne dis pas cela, Adèle... Tu veux donc K nous attirer sa malédiction.
Adèle. « Sa malédiction !... Il y a beaux jours
« qu'elle est tombée sur nous... Mais à présent, je « m'en moque.
Henriette. « Ne blasphémons pas... s'il nous « punissait.
Adèle. « Eh ! Ne sommes -nous pas punis d'a- « vance? Que t'inquiètes -tu? Notre enfer est fait...
Frédéric. « Dépêchons-nous, autrement le ffu « va s'éteindre.
Adèle (posant le feu sur le charbon et cherchant à l'attiser). « Il n'y a pas de risque, il brûle encore... « Je vais l'allumer; ce sera fait prompteraent... « Êtes -vous résolus?...
Susanne. « Elle nous étoulïerait !.. Au secours... « O la malheureuse !... Henriette, arrache-lui le « soufflet.
Henriette (pleurant, jetant les hauts cris et « sanglottant tour à tour). « A l'assassin, à la garde... « Ils veulent nous faire mourir... Ah ! que je suis à « plaindre... Que je suis à plaindre... Seigneui'. mon « Dieu !... Jésus, ayez pitié de moi... Mon Dieu 1 « mon Dieu!... Mon Sauveur! ...
Frédéric (s'élancant vers la iDorte, qui est entrebâillée, la ferme à double tour, et met la clé dans sa poche). « Actuellement, criez tant que vous voudrez ! « Avec leurs lamentations, elles appelleraient les « voisins. Les femmes ! les femmes ! on ne peut rien « fah^e avec les femmes. Je vous demande pardon, « mameseUe Adèle, ce n'est pas pour vous que je dis « ça, c'est pom" ces poules mouillées ; ça ne sait que « pleurer et voilà tout ; et parbleu ! la mort, ne dirait - « on pas que c'est la mer à boire, la mort"? Quand on « est mort...
Henriette (se jetant au cou de Frédéric tandis que Susanne, qui s'est emparée de ses mains, les « arrose de ses larmes). « Frédéric, cher ami, je « t'en supplie ! ne suis-je plus ton Henriette?
Frédéric. « Que veux-tu que je te dise ?
Henriette. « Comment, tu me verrais expirer, là, « devant toi ! tu aurais ce courage !...
Frédéric (avec émotion, et faisant un elïort pour se dérober à ses embrassements). « Ah ! laisse-moi... « Je n'en puis plus !...
Henriette. « Tu verrais mon cadavre !
Frédéric. « Ça me fait mal pourtant.
Henriette .« Tu détournes la vue;... tu ne me « réponds pas;... mais regarde-moi donc, mon ami!
Frédéric (avec attendrissement). « Eh bien !
Adèle (à part). « Il va se laisser gagner. Que je « regrette de n'avoir pas fait le coup toute seule !
Henriette (embrassant Frédéric). « Tu ne veux « plus mourir, n'est-ce pas?
Frédéric. « Que je ne puisse pas lui résister ! oh ! (c femme!... quand on aime!... cependant... c'est « égal; je me mets au-dessus de tout, nous ne mour- « rons pas.
Adèle. « Et du pain?
Frédéric. « Nous en aurons. Vous avez entendu « parler de la bande à Vidocq?
Adèle. « Que trop !...
Frédéric. « Il ne tient qu'à moi d'en être; j'aurai « trois francs par jour, nous les partagerons.
Henriette. « Quoi ! tu serais... Ah ! mon ami, « mourons ! C'est moi qui te le propose à présent.
Susanne. « Je ne recule plus.
Henriette. « iSTous mom-rons ensemble dans les « bras l'un de l'autre; au moins je serai sûre qu'après « moi Frédéric ne sera plus à personne.
Susanne. « Te voilà contente, Adèle?
Adèle. « Oui; je le suis,
Frédéric. « Elle est dure ceUe-là ! enfin il n'y a « pas à tergiverser;... il faut sauter le pas; plus vite « ce sera fait, plus tôt nous serons débarrassés.
Henriette (soufflant sur le charbon). « Qu'il est « lent à prendre ;
Adèle. « Donne, donne, il sera bientôt embrase.
Frédéric. « Prenez garde à Tincendie, car nous « ne sommes pas chez nous, et au-dessus il y a des « enfants.
Henriette. « Ces chers innocents ! il ne faut pas « les griller.
Adèle, « Ce serait peut-être leur rendre service.
SusANNE. « C'est assez de nous Quatre perce sonnes ! ça ne se voit pas souvent; il en seia fait « mention dans les papiers.
Frédéric. « Ils mettront cela dans le journal?
Adèle. « Ça fera parler de nous dans Paris; c'est « toujours une consolation.
Henriette. « Et puis ça servira peut-être à des « autres;... qui est-ce qui sait?
Adèle. « Tous les charbons sont ardents.
8USANNE. « On rôtirait un bœuf. C'est donc aujour- « d'hui notre dernier jour !
Adèle. « Ah ça ! ce n'est pas tout... Vous ne faites « pas attention, on peut nous apercevoir d'en face; « si nous appliquions la couverture contre la croi- « sée?
Frédéric, « C'est inutile, il n'y a que les maçons ; « ils sont sur le comble, c'est si haut ! d'ailleurs je « crois que c'est l'heure de leur repas; et d'ici au « retour...
Henriette. « Ce sera une alïaire faite. Il faudrait « peut-être boucher la cheminée?
Adèle. « C'est juste.
. Henriette (y appliquant la couverture). « Pré- « déric, je te demande une grâce !
Frédéric. « Laquelle?
Henriette (soulevant un chenet de fonte). Une « femme n'est jamais si forte qu'un homme, elle « n'a pas le même caractère; je suis bien décidée, « mais...
Feédéric. « Parle, mon amie !
Henriette. « On ne sait pas ce qui peut arriver ! « je me défie de moi; tu vois ce chenet... Si je chan- « geais d'idée...., (lui serrant affectueusement la « main) tu comprends...
Frédéeic. « J'ai compris !... Horrible situation !...
SusANNE. « Tout est prêt; que faut-il faire?
Adèle. « Rien; se coucher et attendre. »
(Elle se jette sur le plancher. Susanne, Henriette et Frédéric suivent son exemple; les deux époux se tiennent embrassés).
Susanne. « La mort ! la mort ! Si je me couvrais la « figure, il me semble que j'en aurais moins de « frayeur;... je ne la verrais pas venir... (Elle s'enve- « loppe avec un mouchoir).
Henriette. « Frédéric, mets moi mon tablier « sur les yeux; le jour m'épouvante...
Adèle. « Je veux encore le voir.
Henriette. « Je ne puis prendre ma respiration !
Susanne. « Mon estomac se gonfle ! Je suftoque !
Adèle. « Et moi, le mal de tête commence à me « gagner.
Henriette. « J'ai la cervelle qui bouillonne !
Susanne. « Sens -tu, comme moi, une sueur, un « malaise*?...
Adèle. « J'ai comme un bandeau sur* le front, et « une pesanteur dans les membres...
Frédéric. « C'est singulier, je n'éprouve rien; « c'est peut-être l'effet de l'habitude.
Adèle. « Ma vue se trouble ; on dirait qu'une toile « s'abaisse sur mes yeux, ils enflent, ie suis toute « étourdie !...
Susanne. « Affreuse oppression 1
Frédéric. « Je suis donc de fer, moi !
Adèle. « Mon sang se glace...
Frédéric. « Et je leur survivrais !...
Henriette. « Frédéric, mon ami, la tête me fend... « O doulem' ! Us me déchirent la poitrine! retire
« ce serpent qui me ronge le cœur !,.. où me portes- « tu? qui me soulève? est-ce toi"] je me trouve mieux « à présent... Je suis bien... Ah ! quelles délices ! je « suis légère ! je suis en paradis ! Adieu, Frédéric ! « ines amis, priez pour moi
Adèle. « Ma tête, ô poids insupportable ! mon « cœui\ il rebondit !.... il bat !.... il est énorme !... « quel éblouissement !... il brille le soleil!... quelle « vive lumière !... ils m'enfoncent des aiguilles dans « la poitrine!... Frédéric, entendez-vous un bour- « donnemenf?... c'est là, à mon oreille I...
SusANNE (contractant ses muscles, et se débatce tant sur le plancher), c Ils me briseront le tympan « avec leur marteau; les cruels! m'arracher les «seins!... ils s'appaisent; c'est le bien-être!... m'y « voilà, elle y est mon ame tout entière !.., un « nuage... il passe... elle s'éteint... elle m'échappe... « je ne puis la retenir.... mon Dieu! miséricorde!...
Frédéric. « Henriette! Henriette! (la remuant) « elle n'est plus, et moi ! ... Elle a les dents serrées... « Comme elle les a blanches!... Henriette! chèie « Henriette, tu ne m'entends pas?... Si j'avais un « pistolet, une arme !... (Il se lève avec précipita - « tion, et ouvrant une armoiie, il saisit un couteau). « Dieu soit loué ! je puis la rejoindi'e maintenant !... « je puis me fi-appei !... là, auprès d'elle !... sur sou « corps !... mon sang coulera !... entie ces deux « côtes !... c'est ici qu'il bat; le sien bat-il encore?... « (Il se baisse et y pose la main). ]!nou... (Il l'em- « brasse, et appuyant la lame sur son sein), tâchons « de ne pas nous manquer !... »
n va se percer... Quel bruit se fait entendre : Gare, gare de dessous, gare la bombe! Le couteau lui échappe, la croisée s'ouvre avec fracas, les vitres brisées volent en éclats dans la chambre : quarante-cinq^ l
1 A TaiiB, quand on casse une vitre, les gens du peuple crient : quarante-
répètent, en se niettaut à l'unisson du choc, quelque voix dans le voisinage, et tandis que du haut de réclielle sur laquelle est perché un maçon, s'élève dans les airs ce cri rassurant : tant tués que Messes il n'y a personne de mort, un énorme plâtras, projeté comme une avalanche par la pente da toit, vient torabei aux pieds de Frédéric.
« Allons, dit-il, le diable s'en mêle (puis fixant « son regard sur Henriette.) Elle est bien heureuse ! »
Cependant par une irruption subite, l'air s'est renouvelé, le brasier ne jette plus ses flammes bleuâtres; le vent du nord qui s'introduit avec violence fait pétiller le charbon, une étincelle est chassée sur la main d'Henriette, elle fait un mouvement, et presque au même instant une sorte de râle, plus rapide que celui d'une agonie, annonce que chez ses compagnes la vie n'est pas éteinte; ce sont les poumons qui se dilatent, c'est la respiration qui reprend son cours, elles vont se ranimer comme des plantes flétries après la rosée du matin. « Henriette, chère « Henriette, parle-moi, mon amie ». La prenant dans ses bras, il s'efforce de la mettre sur son séant. « Mais parle-moi donc. »
Henriette est renversée en arrièie, sa bouche est entr'ouverte ; enfin sa paupière se soulève; mais, sous le poids du jour qui l'aocable, elle se Teferme aussitôt. « Chère Henriette, appelle de nouveau « Frédéric; c'est moi, ne reconnais-tu pas Frédé- « rie? c'est ton maii. »
Les teintes pourprées qui s'étaient répandues sur le visage de Henriette se dissipent; elle pâlit, et la parole expirant sur ses lèvres : « Ah !... dit -elle « d'un ton sépulcral, l'orage est passé... comme il a
cinq, de manière à produire une sorte d'harmonie imitative de l'accident. C'est à leur gré une excellente plaisanterie, parce que quarante-cinq s'écrit avec deux chiffres dont la somme fait neuf. On casse une vitre, il faut la remplacer; c'est du neuf. Le calembourg est ingénieux. {Note de Vidocq.)
« tonné (et se ranimant peu à peu) Frédéric, c'est « toi?... il ne tonne plus, n'est-ce pas?... Le froid... « ah! le froid., , il fait bien froid... J'ai les pieds « comme des glaçons, réchauffe-moi, je suis transie. « Ferme donc la croisée; es-tu fou?... Qa'est-ce que « ce feu? »
Tandis qu'étonnée de ce qu'elle éprouve, Henriette est encore hors d'état de rattacher le moindre souvenir à ce qu'elle voit, Adèle et Susanne, qui ont été plus promijtes à recouvrer la mémoire, contemplent d'un œil sec et morne le brasier auprès duquel elles se sont traînées.
Adèle. « Est-il possible?... vous le voyez, nous « voulions mourir... nous ne le pouvons pas.
Susanne. « Le ciel en est témoin.
Frédéric. « Notre heure n'était pas venue.
Adèle. « Il faut le croire... Il mourra plutôt un « bon chien de berger.
Susanne. « Une mère qui fait faute à ses enfants.
Frédéric. « Api es nous, nous ne laissions per- « sonne; point de marmaille.
Henriette. « De la graine de malheureux ! Il « n'y aurait plus manqué que ça.
Frédéric. « ISTous voilà bien avancés... Que nous « a servi tant de précautions?
Adèle. « Ne m'en parlez pas, je suis d'une rage.
Frédéric. « C'est du charbon perdu.
Adèle. « Perdu!... Non, non, pas perdu; il ne « veut pas nous tuer, qu'il nous fasse vivre.
Frédéric. « Que voulez -vous dh'e?
Adèle. « Que nous forgerons des clés; nous ferons « comme les autres.
Susanne. « Parle bas, malheureuse; si l'on nous « entendait !
Adèle. « Qu'on nous entende, qu'on ne nous (' entende pas, que m'importe? si l'on nous dénonce, « eh bien, l'on nous jugera, il n'en sera que ça...
« si tout le monde faisait bien, les juges n'auraient (( rien à faii'e. Allons, allons, dorénavant je ne serai « plus si bête d'endurer la faim : les bons pâtiront « pour les mauvais, tant pis pour ceux sur qui ça « tombera; on ne nous eu donne pas, on refuse de « nous en faire gagner, il faut bien en prendre. « Puisqu'on nous y force, puisqu'on ne veut pas « que nous soyons honnêtes, je vais devenir la plus « grande coquine que la terre ait portée. Si l'on « m'attrape, au bout du fossé la culbute; j'aurai « encore eu quelques bons moments... Tenez, je ne « me reconnais plus... il me semble qu'à présent je « ne me ferais pas plus scrupule de tuer un homme « que d'égorger un poulet.
Henriette, « Xe dis pas ça, Adèle, c'est offenser « Dieu; c'est contre la conscience.
Adèle. « Dieu ! Dieu ! il ne nous aurait pas donné « une conscience poui- nous faire mourir de faim... <c Dieu ! je le renie... La conscience ! qu'est-ce que la « conscience? Ayez-en donc de la conscience, de la (( probité ! vous en avez vu l'expérience, elle est belle !
Frédéric. « Savez-vous, mameselle Adèle, que « ce n'est pas bien de tenir ce langage. Je ne suis pas « plus content que vous... Mais s'il s'agit de tuer, « je n'en suis plus.
SusÀNNE. « Elle n'est pas non plus si méchante; « ce qu'elle en dit, c'est de bouche, le cœur n'y c( touche.
Henriette. « C'est la colère; mais c'est bien loin « de sa pensée.
Adèle. « C'est vrai, ne tuons personne... Mais « écoutez, il faut manger, j'en reviens toujours là, (( et nous n'avons qu'un moyen. La faim fait sortir « le loup du bois : si vous m'en croyez, nous irons à « la recherche d'une affaire, et dès que nous l'aurons « trouvée, nous metti'ons les fers au feu; qu'en pence eez-vous, mes amis?
Frédéric. « Une affaire un vol î
Henriette. « Un vol !
SusANNE. « Et pourquoi pas?
Frédéric. « Je suis du bois dont on fait les flûtes, « je me plie à tout, ou peut me mettre à toutes « sauces; mais
Adèle. « N'allez-vous pas saigner du nez?
Frédéric. « Vous le voulez, hé bien ! va pour « un vol.
Adèle. « Mais pas davantage; un vol, rien qu'un « vol; simplement poui nous procurer le nécessaire.
SusANNE. « C'est entendu, après cela nous serons (( honnêtes.
Frédéric, m Nous serons... ou ne sait pas.
Henriette. « Ayons d'abord de quoi faire bouilu lir la marmite, ensuite de quoi nous r 'habiller... « ce n'est pas sans faute... Quand je songe que mon '( pauvre homme n'a pas seulement un pantalon/ à « se mettre, et avec cela plus de chemises, plus de « chapeau ; sa veste, y a-t-il assez long-temps qu'elle « en demande une autre !
SusANNE. « Ce n'est pas le tout d'être couvert, il « faut encore avoir quelque argent devant soi, une « pièce de cent sous qui pousse l'autre.
Henriette. « C'est juste. Il faut tâcher de ne plus « retomber comme nous sommes... Si nous avions (( de l'argent, nous pourrions entreprendre un petit « commerce.... Moi je serais d'avis de faire des bre- « telles.... on dit que c'est im article qui va bien, (( nous nous retirerions là-dessus.
Adèle. « Plus tard, plus tard; poui' le quart -
(( d'heure courons au plus pressé, mes enfants
« La vie des saints avant tout.
Tous. « Oui, la vie des saints, le reste après. »
Les amis convinrent entre eux de faiie une tournée, et trois heures ne s'étaient pas écoulées depuis cette funeste résolution, que déjà des empreintes
avaient été prises, des clés fabriquées et deux chambres dévalisées; mais cette expédition fut si peu productive que, quatre jours après, la famine était encore à la maison. C'était à recommencer ou à périr. On se détermina à tenter une seconde afiaire, puis une troisième; il y en avait déjà une vingtaine d'effectuées en moins de deux mois, et la société était presque aussi misérable qu'auparavant. Elle s'était abandonnée au torrent, et de crime en crime le torrent l'emportait.