LES EMPRUNTEURS
Le voyage en poste. — La valise de confiance. — L'exorde. — Les aristocrates. — Les lingots. — Superbe opération. — Qui trop embrasse mal étreint. — Le dépôt. — Le Petit Soldat et le fou de Cette. — Les brillants et les saphirs. — M. Fromager. — Les deux jvmielles.
L'empruut, qiii participe de l'escroquerie et du vol, est un des moyens les plus ingénieux de s'approprier le bien d'autrui. Jamais les emprunteuis ne firent de plus brillantes affaires que durant les troubles de notre révolution : c'était le beau temps de leur industrie, qu'ils exerçaient de la manière suivante :
Deux hommes d'un âge mûr voyageaient en poste, emmenant avec eux un troisième individu qui était censé leur domestique. Ces messieurs avaient tous les dehors de l'opulence, une mise recherchée, des manières élégantes, un langage approprié, et la politesse des gens de coui\ Impossible de ne pas les prendi-e pour des personnages, et qui plus est, pour des personnages riches, à en juger par la dépense qu'ils faisaient. Jamais ils ne descendaient que dans les meilleures auberges ou dans les hôtels les mieux famés; ce qui leur importait surtout, c'est que l'hôtellier fût un des matadors du pays, aussi savaient-ils toujours à l'avance la situation de sa caisse, et s'il n'avait pas beaucoup d'argent, il fallait du moins qu'ils pussent fonder leur espoir sur son crédit ; sous ce rapport les maîtres de poste leur convenaient à merve lie.
Arrivés au gîte qu'ils avaient choisi, les deux voyageurs se faisaient donner la plus belle chambre,
et tandis que la maison retentissait d'ordres lancés du haut de leur grandeur, le prétendu domestique s'occupait de faire remiser la Toiture et de décharger les effets de ses maîtres. Earement cette opération ne s'effectue pas en présence du personnel de l'hôtellerie; le boiu-geois, la bourgeoise, les servantes, les garçons d'écurie, le cuisinier, et jusqu'aux marmitons, chacun est bien aise, en pareille occasion, de donner son coup d'œil : chacun a son petit brin de curiosité; ces témoins obligés de tout débarquement ne laissent pas échapper la moindre des circonstances favorables ou défavorables aux nouveaux venus. Ce sont eux qui aident au transport des malles afin d'en connaître le poids; ils ne seraient pas fâchés d'assister à leur ouverture, et toute valise à laquelle il leur est interdit de toucher est pour eux le sujet d'une mortelle inquiétude; ils la pèsent des yeux; leur semble-t-elle lourde, la leur dérobe-t-on avec quelque apparence de mystère, alors le champ le plus vaste est ouvert aux conjectures; les nouveaux venus sont des Crésus, ils traînent après eux des trésors. Confiance sans bornes, complaisances, petits soins, tout leur est prodigué; pour eux on se mettrait en quatre; la cave, la cuisine, l'écurie, la maison entière est en révolution.
Les voyageurs dont j'entreprends de décrire les habitudes, n'ignoraient pas combien peut valoir de considération une valise, montrée et remarquée à propos. Leur domestique, qui était la cheville ouvrière de la mise en pratique de leurs combinaisons, retirait péniblement de la vache ou de l'impéîiale, une espèce de coffret dont l'exigiùté contrastait avec l'énormité de ses eff'orts pour le soulever. « Mâtin ! il ne contient pas de la plume «, disaient les spectateurs.
— « Je crois bien )', répondait la cheville (ni\Tiè;(', puis se tournant vers l'hôte, l'hôtesse ou quelqu'un
des leiirs, la cheville en alongeant le cou, ajoutait d'un ton confidentiel, mais toutefois de manière à être entendu de tout le monde : « C'est le magot. »
— « Domiez donc, donnez donc », répétaient cinq ou six officieux.
— « Attendez que l'on vous aide », disait Thôte, en s'avançant de sa personne pour prendre une idée du fardeau; et quand le coftret était à terre, on procédait à l'examen de la fermeture, dont on admirait le travail. Chacun faisait sa réflexion; mais la plus intéressante à recueillir était celle du patron : le domestique de ces messieurs avait l'œil et l'oreille à tout, et si, à cette époque, où les assignats ^ constituaient seuls la fortune publique, le patron laissait échapper un geste, un propos, un regard qui trahit son amom pour le numéraire, le regard, le geste, ou le propos donnaient la mesure de ce qu'on ixjuvait tenter.
Y avait -il apparence de succès, les voyagems épiaient l'instant propice pour l'attaque. Un soir, lorsqu'ils étaient certains de n'inspirer que de la bienveillance, ils faisaient priei l'hôte, sinon l'hôtesse ou tous les deux ensemble, de monter dans leur appartement : on s'empressait de se rendre à l'invitation. Alors un des étrangers disait au domestique : « Comtois, ayez la bonté de nous laisser i( seuls »; et dès que Comtois était sorti, l'autre étranger portait la parole : « Nous vivons dans un « temps où la probité est si rare, que l'on doit véri- « tableraent s'estimer trop heureux de reo contrer « encore des honnêtes gens. En venant chez vous « c'est un bonheur que nous avons eu. La réputation « méritée dont vous jouissez, nous est le garant que « nous ne courons aucun risque en vous confiant un
1 Assignats, papier-monnaie de la Révolution, qui était gagé sur la vente des biens nationaux.
« secret qui est pour nous de la plus haute impor- « tance. Vous savez avec quel acharnemeat on « poursuit aujourd'hui les nobles; tout ce qui porte « un nom est proscrit. î^ous aussi avons été obhgés « de fuir notre pays pour nous dérober à la rage des « révolutionnaires; ils en voulaient à notre tête « et à notre fortune, et bien nous en a pris de déguer- (( pir; car, sans doute, à l'heure qu'il est, ce serait « fait de nous. Enfin, Dieu soit loué ! nous voici « provisoirement en lieu de sûreté, et avec de braves <( gens. »
Ceci était le préambule ou l'exorde. Après l'avoir débité avec toute la solennité du nialheur, le voyageur faisait une pause dans l'expectative de quelques-unes de ces questions qui marquent le degré d'intérêt que l'interrogateur prend à la situation. L'épreuve était-elle satisfaisante, il reprenait : (( Vous n'ignorez pas que l'or et l'argent monnoyés « ont disparu de la circulation, et que quiconque eu « a, le cache avec le plus grand soin, dans la crainte « d'être arrêté et traité comme aristocrate. Nous « possédions des espèces d'or, pour cinquante mille (c francs; une pareille somme est embarrassante; afin « de la soustraire plus facilement aux recherches, « nous l'avons fondue nous-mêmes, et en avons fait « des lingots. A cette époque, nous ne prévoyions « pas que nous serions incessamment contraints de c( nous exiler, de telle sorte qu'au moment d'un « départ précipité, nous nous sommes presque trouce vés au dépourvu. Jusqu'ici quelques louis d'une « petite réserve que nous avions faite, nous ont « suffi, mais nous ne sommes pas au terme de notre « voyage, tant s'en faut, et qui sait combien de « temps devra durer notre absence ! dans cette « position, des fonds nous sont d'mie indispensable « nécessité, car on ne paiei^as les postillons avec des « lingots. Nous pourrions nous adresser à un orfè-
« vre; mais qui répondrait qu'il ne nous dénoncera « pas? Cette crainte nous a déterminés à recourir à « votre obligeance : vous pouvez nous rendre le « service de nous prêter sur un ou deux lingots une « somme de cinq à six mille francs. » (La quotité énoncée dans la demande était toujours proportionnée aux moyens pécuniaires de l'aubergiste). « Il « n'est pas besoin de dire, c^u'en vous rembour- « sant le capital, nous vous tiendrons compte de « l'intérêt. Quant à l'époque de ce remboursement, « vous la fixerez vous-même à votre convenance,- « et le délai expiré, si vous aviez besoin de faire « usage des lingots, vous ne vous gêneriez pas. Un « écrit de nous vous donnera à cet égard pleine et « entière liberté. »
La botte portée, l'aubergiste était encore dans l'incertitude sur la réponse qu'il ferait; mais bientôt les lingots étaient extraits du petit coffre, et on les étalait à ses regards; le plus léger de tous était au moins de la valem- de la somme que l'on désirait emprunter, et au lieu d'un on en offrait deux : la garantie était double du prêt; on ne pouvait placer son argent avec plus de sécmité, et puis la chance de s'approprier le gage, en cas de nonl)aiement, n'était pas une mince considération. Il n'était donc pas extraordinaire que l'aubergiste consentît à faire une opération qui présentait de si brillants avantages. Cependant il pouvait se faire qu'il refusât; alors, comme on ne doutait nullement de sa bonne volonté, on le priait de trouver dans l'endroit quelque richard qui voulîit bien délier les cordons de sa bourse; plutôt que de recourir à un orfèvre, on était déterminé à tous les sacrifices.
C'était là une tournure délicate pour proposer un intérêt exorbitamment usuraire; l'aubergiste ne tardait pas à déterrer parmi ses connaissances, un capitaliste obligeant. Le marché se concluait; mais,
avant de recevoir les écus, les voyageurs, fidèles à leur système de délicatesse, demandaient que le titre de Tor fût vérifié. « C'est autant pour vous que c( pour nous, disaient-ils au prêteur; comme nous « avons fondu des louis, des ducats, des sequins, des « quadruples, enfin toute espèce de monnaies, nous « sommes bien aises, pour votre sûreté comme pour « la nôtre, de savoir à quoi nous en tenir. » Souvent le prêteur voulait s'en rapporter à la probité de ces messieurs, ils insistaient; mais comment arriver à la vérification sans éveiller les soupçons du bijoutier à qui l'on s'adresserait? Chacun émettait son avis; cependant, à tout ce qu'on imaginait, il y avait toujours un inconvénient. Décidément la sagacité de l'assemblée allait se trouver en défaut; tout à coup un des filous est inspiré : « Ah ! parbleu, « messieurs, s'écrie-t-il, c'est le pont aux ânes; il « n'est rien de si aisé que de ne pas mettre le bijouce tier dans la confidence; scions un des lingots, le « premier venu, et nous ferons essayer la limaille. » L'ex|3édient jugé excellent, obtenait l'assentiment général, et aussitôt le prêteur de scier le lingot, dont les précieuses parcelles étaient recueillies dans uu papier laissé à dessein sur la table. L'opération terminée, les emprunteurs enveloppaient la limaille; c'était l'instant décisif, ils formaient efiectivement un paquet; mais, pendant ces mouvements, au papier dans lequel était tombée de la limaille de cuivre, ils en substituaient un autre exactement semblable, qui contenait de la limaille d'or à vingt-deux karats ^. Celui-là, le prêteur allait le présenter à l'essai, aussi revenait-il bientôt, avec le Aisage épanoui et en se frottant les mains, comme un homme qui est content de sa journée : « Messieurs, disait-il
1 Earat ou carat, poids de 4 grains usité en joailler e pour l'évaluation des diamants et des perlée
K en entrant, c'est du premier titre, ainsi c'est une « affaire arrangée; je vais vous compter les espèces, « et vous aurez la bonté de me déposer les lingots. — « Eien de plus juste; mais, comme dans ce monde « on ne sait ni qui meurt ni qui vit, pour éviter toute « contestation, nous pensoDs qu'il, serait con^ve- « nable de les enfermer dans cette boîte (une boîte « est toujoms prête), sur laquelle, de part et d'autre, « chacun de nous apposera son cachet; et puis ce « sera plus commode pom* nous, dans le cas où nous « ne la retirerions pas nous-mêmes; en échange « d'un petit récépissé que vous allez avoir la bonté « de nous faire, vous remettrez la boîte, la personne « l'emporte, et tout est dit; elle ignore de quoi il « s'agit. )) Le récépissé ainsi conçu : « Je déclare « avoir entre mes mains une boîte, que je rendrai, « sur la présentation de ce billet, à la personne qui
« me payera la somme de » corroborait cette
précaution si essentielle de l'apposition des sceaux, qui devenait la garantie qu'on n'examinerait pas les lingots. De la sorte, ces filous avaient le temps de gagner une autre contrée, oii, à la faveur de l'incognito, ils recommençaient leurs manœuvres, qu'ils variaient suivant les lieux et les circonstances.
L'industrie des emprunteurs n'a point péri avec les assignats : seulement pour atteindre le même but, elle s'est ingéré de nouveaux moyens. On en verra la preuve dans le fait suivant : deux voleurs de cette catégorie, François Motelet, dit le Petit Soldat, et un Italien, Felice Carolina, dit le Fou de Cette, avaient fait fabriquer, pour le prix de trente-cinq mille francs, une parure en brillants et saphirs. Munis de l'objet et de la facture, ils se rendent à Bruxelles, où ils connaissaient un ancien orfèvre retiré du commerce, le sieur Timberman, qui avait la réputation de prêter sur gage. Us vont le trouver à son domicile, place des Sablons, et lui
demandent à emprunter vingt mille francs sur la parure; Timberman en considère attentivement les pierreries, et quand il n'a plus de doute sur leur valeur, il déclare qu'il donnera dix-huit mille francs, et rien de plus. Les emprunteurs acceptent, et le nantissement est sur-le-champ placé dans une boîte, sur laquelle chacun appose son cachet. Les dLxliuit mille francs comptés, déduction faite de l'intérêt que le prêteur a retenu par anticipation, le Petit Soldat, et l'Italien reprennent la route de Paris. Deux mois après, ils font un second voyage à Bruxelles. L'époque fixée pour le remboursement étant venue, ils l'effectuent avec ponctualité, et Timberman est si enchanté de leur exactitude, qu'en leur remettant la parure, dont il se sépare pourtant à regret, il ne manque pas de leur faire des olïres de service. Ces offres furent bien accueillies, et on lui promit qu'au besoin on lui donnerait toujours la préférence. Or, on va voir qu'en faisant cette promesse, messieurs les emprunteurs étaient bien résolus à ne pas s'adresser à un autre qu'à lui, bien que, suivant son usage, il les eût passablement rançonnés. .
A Paris, il est un bijoutier qui, depuis quarante ans, a le pri\ilège exclusif de fournir de joyaux les rois, reines, princes, princesses, qui ont brillé sur les différents théâtres de l'Europe; de toutes pari;s, dans ses magasins resplendissent le diamant, l'émeraude, le saphir, le rubis ; Golconde ^ enserre moins de trésors ; mais tout ceci n'est qu'illusion pure ; à la magie de cet éclat, il manque l'idéal de la valeur réelle, et tous ces feux d'une lumière si riche des enchantements de la couleur, ne sont que les produits stériles d'une réflexion trompeuse : n'importe, au premier aspect, rien ne ressemble tant à la vérité
1 Golconde, ville dp l'Inde, cé-lèbre par ses mines de diamants.
que le mensonge, et le propriétaii'e de ces merveilles, M. Fromager, est si habile dans ses imitations, qu'à moins d'être ce qu'on appelle un fin connaisseur, on n'y voit que du feu. Jj' Italien et le Petit Soldat n'avaient pas été plutôt possesseurs de la parure de 35,000 fr., que, justes appréciateurs des talents de M. Fromager, ils étaient allés lui en commander le duplicata. Le modèle sous les yeux, le bijoutier en faux s'était mis à l'ouvrage, et avait exécuté un petit chef-d'œuvre; en confrontant les deux parures, impossible de ne pas les prendre pour les deux sœurs ; ce n'était pas simplement un air de famille qu'il avait réussi à leur donner, on aurait dit deux jumelles ravissantes de similitude; enfin elles étaient faites pour se servir réciproquement de Sosie, voire même on la présence d'un lapidaire, qui ne se fût pas avisé d'y regarder de trop près. Le Petit Soldat et son ami l'Italien n'étaient pas fâchés de savoir si M. Timberman ne s'y tromperait pas ; ils partirent de nouveau pour Bruxelles, et engagèrent encore une fois la sœur aînée pour la même somme qu'auparavant. Dix jours après, le Petit Soldat se présente chez l'usurier, et lui annonce qu'il vient chercher la parure ; il compte son argent, et la boîte oii sont renfermés les joyaux lui est remise; après avoir brisé les cordons et les cachets, il l'ouvre, comme pour s'assurer de l'idendité du nantissement; mais tandis que le juif est occupé de vérifier les espèces, à la boîte qui contient la sœur aînée, il en substitue une toute semblable qui contient la sœur cadette, et il laisse celle-ci sur le bureau, tandis que l'autre, par un mouvement subtil de la main, est imperceptiblement glissée au fond d'une poche de côté, pratiquée dans la doublure d'un ample manteau. Le Petit Soldat va se retirer, et déjà il se dispose à prendre congé de M. Timberman ; l'Italien entre, le visage effaré : <( Ah ! mon « cher, dit-il, en abordant son ami, quelle fâcheuse
« nouvelle je viens t'apprendre ! les deux traites que « tu as envoyées à M. Champou de Gand, n'ont pas « été payées; on en exige le remboursement; tu sais « qu'elles se montent à 7,000 francs,
— « Quel malheur !
— « Eh ! mon Dieu, il n'y a moyen d'y parer « qu'en laissant la parure entre les mains de Mon- « sieur; nous viendions la prendre une autre fois.
— « A votre aise, mes enfants, dit Timber- « man; parlez avant que j'aie ouvert ma caisse; que « garderai-je, les écus ou les bijoux*?
— « Les bijoux, répond le Petit Soldat. » Incontinent la boîte est ficelée et cachetée, et
les deux escrocs se retirent emportant les 18.000 francs.
A quelques mois de là, M. Timberman, las d'attendre les empruntevirs, qui ne revenaient plus, eut l'idée de briser les scellés. Hélas ! les brillants et les saphirs s'étaient évanouis; ce n'était plus que du straz, l'or avait été remplacé par du cuivre, mais le travail en était admirable.
En général les joailhers, bijoutiers, marchands de diamants, etc., ne sauraient trop se mettre en garde contre la sœur cadette; j'en connais plus de quatre qui ont été volés, à peu de chose près, de la même manière que l'usurier brabançon. Les filous, dont l'imagination est féconde, inventent aujom-d'hui une ruse, et demain une autre. Un tour qui leur réussit presque toujours est celui-ci : ils entrent dans une boutique pour achetei des objets de prix; leur clioix est bientôt fait ; ils s'arrêtent à ce qui est de sûre défaite, et en quatre paroles le marché est conclu : malheureusement ils n'ont sm- eux qu'une partie de la somme nécessaire, ils reviendront; mais comme ils tiennent à leur emplette, pour être certains qu'on ne la lem' changera pas, ils demandent qu'on la mette dans une boîte, qui sera ficelée et
revêtue de leur cachet. Le marcliaud, ébloui par des arrhes considérables, adhère à la proposition, et oublie de surveiller les doigts : qu'en résulte-t-il? que l'on ficèle et cacheté une substitution, tandis que la boîte où est la marchandise descend dans hi. poche d'un amateur, qui reviendra à Pâques où à la Trinité. La Trinité se passe, le marchand garde les arrhes, et perd 90 pour 100 ; alors il se souvient que le jour où il avait fait cette superbe affaire était un samedi, et qu'il n'avait pas étrenné de la semaine.
Depuis que nos voisins d'outre mer ont pris en amour le climat de notre France, elle est incessamment parcourue dans tous les sens par une multitude d'originaux qui croient échap.per au spleen, en fuyant les brouillards de la Tamise. Ces milords, si chargés d'ennuis, sont bienvenus dans toutes les auberges, parce qu'on les suppose aussi chargés de guinées. Ils sont bizarres, fantasques, capricieux, bourrus et tout-à-fait difficiles à servir. N'importe; on n'a pas l'air de s'en apercevoir; loin de là, l'on s'empresse, l'on vole au-devant de leurs désirs, et, plus ils sont inconcevables, mystérieux, absurdes enfin. ])lus l'on s'efforce de les deviner et de leur plaire. Les guinées ! les guinées ! comme cela soui'it à un aubergiste ! combien elles x^euvent commander de complaisances à tous les hôteliers du monde ! L'accueil qu'ils font aux personnages les plus baroques, lorsqu'ils sont bien annoncés, devait nécessairement être l'objet d'une remarque de la part de messieurs les filous, qui sont natm'cllement observateurs, et savent mettre à profit toutes leurs observations. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt pour le lecteur, d'apprendre quel i)arti ces bénéficiaires de la crédulité humaine savent tirer d'une feinte originalité.
Que l'on se figure donc un gentleman, et son domestique français ou italien, qu'il appelle John,
avec ce ton à la fois sombre, bref et sec de l'impériosité d'un maître qui allie des habitudes despotiques à un dégoût bien prononcé de la vie. Le gentleman descend de sa chaise de poste. Le chef affublé de sou bonnet noir soigneusement descendu jusqu'au-dessous des oreilles, il parait souffrant, morose, à peine fait-il quelques signes; il traverse les cours sans rien voir; dans son incurie générale, il ne s'aperçoit pas même que le long fourreau d'alpaga dans lequel il est enveloppé, balaie le pavé, et que les servantes, placées sur son passage, ont de fiiands minois. Tout lui est indifférent, incommode, insupportable; il ne se letoiu-ne qu'une seule fois, c'est pour s'assm'er que John le suit avec le flacon de 8oda Water^, et le précieux nécessaire de santé, c'est-à-dire la netr London portative apothicary ^, sans laquelle tout homme comme il faut, s'il n'est bourreau de sa personne, ne saurait parcourir" une distance de quatre milles. Cet attirail est déjà quelque peu singulier; mais ajouté au costume, aux manières, et à bon nombre d'autres circonstances, il tourne promptement au grotesque; et trois heures ne se sont pas écoulées depuis l'arrivée du gentleman, que dans toute l'auberge on le regarde comme un plaisant jDersonnage. « Qu'a-t-il donc, votre maître"? dit alors « 1 hôtelier à John, c'est un drôle d'Ostrogoth? il « tst plus triste que la Passion, ne dit rien, et souffle « comme un bœuf. Ma foi, j'ai déjà vu bien des « Anglais, il ne nous en est pas encore venu de si « exigeant.... Savez-vous qu'il faudrait toujours « être après lui?... Vous voulez et vous ne voulez « pas; vous commandez et vous décommandez... « Est-il malade ou fou?
— « Ne m'en parlez pas, répond John, qui est
1 Soda water, mot à mot. eau de soude, eau alcaliuisée par des sels de soude.
2 La nouvelle pharmacie portative de Londres.
« bavard comme on ne Test pas; monsieur, tel que « vous le voyez, est bien la meilleure pâte du monde, a mais il faut savoii' le prendre : voilà quatre ans « que nous voyageons ensemble, il n'avait jamais « pu garder personne; eh bien! moi, je m'y tiens, « et, ma foi ! je n'en suis pas fâché, à présent que (( je suis fait à lui.
— « Ah! vous voyagez depuis quatre ans;... et « où diable allez -vous comme cela?
— « Où nous allons? demandez -lui où nous « allons.,., il n'en sait rien lui-même : nous nous « promenons : aujourd'hui ici, demain ailleurs... « Il dit qu'il cherche à se fixer, et nous courons tou- « jours.
— « A ce train -là, il doit lui en coûter "?
— a Oh oui ! je ne désirerais pour toute fortune que « les pour-boire que j'ai donnés aux postillons.
— « Il est donc riche?
— « S'il est riche? il ne connaît pas son avoù\.. Je « ne me souviens déjà plus combien il a de mille « livres sterhngs à dépenser par joui\
— « Diable ! Vous devi'iez rengager à rester ici, « le pays est charmant ; d'abord, il y verra de « bonnes gens ; ensuite, on n'y manque de rien : des « bois poui' aller à la chasse; si l'on aime la pêche, « une rivière des plus poissonneuses; des prés, des « champs, des vignes, des vergers; la comédie toute « l'année, nous avons une salle de spectacle, d'excel- « lents acteurs, une société des mieux composées; « M. le maréchal**** a son château dans les envice rons ; madame la comtesse de*** a le sien tout près « de là; le duc de** est dans l'usage d'y venir passer « la belle saison; et puis le marquis de***, le géné- « rai***, le chevalier***, sans compter M. le maire « et madame l'adjoint, où il y a réunion deux fois « la semaine... Oh ! il y a ici beaucoup de distrac - « tions... Le cercle littéraire, où l'on discute et lit
MÉMOIKES DE ViDOCQ, t. II. 29
« tous les journaux ; la société d'agriculture et « d'émulation, qui s'honore de posséder dans son « sein les savants les plus respectables du pays;... « des promenades magnifiques, un comité de la « vaccine; l'une des plus belles églises du royaume, « des concerts et des bals superbes en hiver; un « Tivoli et des sérénades en été; une messe en musi- « que toute l'année, et aux grandes fêtes, des pro- « cessions dans lesquelles on ne peut se lasser d'admi - « rer la fraîcheur de nos jeunes filles... En voilà de « l'agrément, j'espère.... Nous avons encore des « casernes superbes, il y tient plus de deux mille .« hommes de cavalerie ; des fourrages d'excellente « qualité; des cafés brillants, d'adorables limona- « dières, et des billards comme à Paris. Pour un « amateur, pour quelqu'un enfin qui aime à pousser « la queue, je vous assure que ce n'est pas à dédai- « gner. ^Nous avons des joueurs de première force... « J'oubliais de vous dire que messieurs les officiers « de la garnison sont les plus aimables cavaliers qui « se puissent voir... Depuis quatre ans que vous « voyagez, avez -vous rencontré beaucoup de villes « comme ceUe-là?... Ajoutez qu'elle est le chef -lieu « du département, et que nous avons tout sous la (t main; la préfecture, le tribunal de première ins- « tance, la justice de paix, la cour d'assises, les « exécutions, l'évêché, le collège, l'enseignement « mutuel, l'école des industriels, les élections, un « hôpital comme il y en a peu, des capucins, des « pénitents, des jésuites, une foire de quinze jours, « et miUe autres agréments de ce genre, dont il serait « trop long de vous faire le détail.
— « Le tableau que vous me tracez est des plus « séduisants, et si monsieur était un homme comme « un autre, je ne doute pas qu'il ne lui convint de « faire ici un petit séjour. Mais, voyez -tous, monsieur « se plaint sans cesse de sa santé.
DE VIDOGQ 507
— « Si ce n'est que cela, nos médecins suivent « la méthode de Broussais i, et nous avons des « sangsues délicieuses.
— « Des sangsues délicieuses ! Oui, mais Tair; « ah ! c'est surtout à l'air, que monsieur tient.
— « L'air est excellent : jamais de maladie.
— « Je croyais que vous aviez un hôpital.
— « Oui, pour les pauvres... Autrement nous ne « mourons pas, à moins qu'on ne nous tue.
— « Vos médecins suivent la méthode de Brous - « sais... Les sangsues sont délicieuses; l'air est « excellent... Présentement passons au chapitre de « l'eau : oh ! l'eau, l'eau, c'est le Dieu de monsieui'.
— « Par exemple, je défie qu'on en boive de plus « pure.
— « Et le vin?
— « n est exquis.
— « Vous avez des œufs frais?
— « Nous avons les poules sous la main.
— « Du lait, du beurre?
— « Dieu merci, en abondance et de première « quaUté.
— « Le rosbiff, le biffteck, seraient-ils aussi, par « hasard, des produits de la contrée?
— « Nos bœufs sont énormes.
— « Vraiment ! votre pays est un petit paradis « terrestre... Vous me donnez l'envie d'y rester : « ah ! si monsieur pouvait partager mon enthou- « siasme !... Mais il ne faut pas y songer. Tout « l'embête, tout le fatigue, tout l'excède. Nous « avons fait ensemble les quatre coins du globe, « l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique ; pas de « site pittoresque, de montagne, de torrent, de lac, « d'abîme, de volcan, de cascade que nous n'ayons
1 Brotissais (1774-1838), célèbre médecin français dont les doctrines matérialistes provoquèrent de vives attaques de la part des adeptes de l'école spiritualiste. Il fut un novateur hardi pour son temps.
« visité ; pas une horreur de la belle nature qui n'ait « eu le privilège de nous attirer; il arrivait, contem- « plait, bâillait et repartait : A une autre, John, me « disait-il; et nous filions. »
Après cette conversation, John va s'enquérir si son maître n'a pas besoin de lui. Aussitôt il se répand dans tout l'hôtel que le voyageur est un milord, qu'il possède une richesse incalculable, mais que c'est un personnage des plus étranges. L'hôte ne serait pas fâché néanmoins de l'avoir pour son pensionnaire; il fait la leçon à tout son monde; l'hôtesse aui'a constamment le sourire sur les lèvres et la vénération sur la langue. Un redoublement général de complaisance est prescrit; on ne doit plus avoir d'oreilles et de jambes que pour milord. Cette consigne donnée, John ne tarde pas à descendre. « Je « crois, dit-il, que nous ferons demain une petite « promenade dans les environs; monsieur m'a « recommandé de l'éveiller de bonne hem-e, il est « moins triste que de coutume; si son humeur noire « allait se dissiper ! mais non, c'est une lubie, dans « cinq minutes peut-être il aura changé d'idée ; avec « lui on ne peut jamais compter sur rien. »
Le soir, milord se fait servir* pour son souper deux œufs frais et un verre d'eau; le lendemain, il déjeune avec un verre d'eau et deux œufs frais. Il est sobre et petit mangeur audelà de toute expression ; mais milord est au régime. Quant à John, c'est ime autre alïaire, il avale les tranches de gigot et vide les bouteilles avec une merveilleuse rapidité. Le repas terminé, on sort pour l'excursion projetée la veille, et l'on ne rentre qu'après le coucher du soleil. Milord, par extraordinaire, salue l'hôtesse, il paraît moins atrabilaire ^ que le matin; il prononce deux ou trois mots de compliment avec une affabi-
1 AtToMaire, mot à mot, d'humeur noire.
lité surprenante : c'est l'ours qui commence à s'humaniser; quelques rides de son front se sont effacées; le bonnet noir n'est plus aussi complètement abaissé sur- ses yeux. Heureux eiïet, influence incontestable d'une ravissante localité sur les liypocondres i de milord ! John ne peut revenir d'un changement si subit; mais ce ne sont là que de faibles indices d'une amélioration qui va se révéler par des symptômes plus étonnants encore. Milord demande du rosbifl', accompagné d'une demi-douzaine de plats de la cuisine française; il déguste les plus fins échantillons de la cave, met du rum sur du café, du thé sur du rum, du rum sur du thé, se couche et s'endort. John est dans la joie la plus expansive; ou son maître est sauvé, ou il mourra bientôt; en dévorant les restes d'un splendide repas, il crie au miracle, et chacun, dans l'espoir de conserver un hôte comme milord, s'associe à l'allégresse de son serviteur.
Milord s'éveille, il a passé une nuit des plus confortables; depuis long-temps il n'avait goûté à ce degré les douceui'S du repos. Dans l'ivresse du bienêtre dont il jouit, il fait appeler l'aubergiste, John descend l'escalier quatre à quatre. « Ou je me trompe, « ou il y a du nouveau; monsieur est tout guille- « ret aujourd'hui; jamais je ne l'ai vu comme ça. « John, m'a-t-il dit, nous ne partons plus. Faites- « moi l'amitié pour prier monsieur l'aubergiste qu'il « monte tout de suite. Peut-être milord va-t-il « s'installer chez vous. Je vous assure que vous n'y « perdriez pas.
— « Vous pensez?
— « Ce serait une bonne fortune pour vous ; je ne « sais ce qu'il vous veut, mais quelque arrangement « qu'U vous propose, si j'ai un conseil à vous don-
1 Hypocondres, parties latérales de l'abdomen, situées sous les fausses côtes. Les anciens en faisaient le siège de la mélancolie; d'où hypocondriaque.
« ner, acceptez; Tessentiel est de ne pas le contre- « dire. Voyez-vous ces anglais, ça vous a quelque- « fois des idées....
« Mais milord est généreux, et quand il s'est arrêté « quelque part, je vous réponds que Ton s'en sent.
— « C'est bon; on se tiendra pour averti; merci « M, John. »
L'aubergiste se rend aussitôt au commandement de milord à qui il se présente dans une aimable attitude de respect, c'est-à-dire, le visage presque riant, les bras tombant le long de la couture de la culotte et la tête découverte. <( Milord désire me parler? — les, ies, prenez oun brancard, monsieur « l'hôte. » L'hôte ne comprend pas, mais John « arrive. Sa seigneurie, dit -il, vous invite à vous « asseoir, prenez un fauteuil. — les, ies. un fau- « teuil, reprend l'illustre étranger ; puis il poursuit, « ché volé avec vo condichonner, un rangement « por doge moa de confortachèn, et ché volé vo « tote suite donner à mo-a soloucheine so l'argent « que vo avez nécessaire, por faire manche, cuché, « loche, chauffé, planchir, d'apord quatre chevals « à mo-a, disse dogues por lé chasse du fox, quatre « John encore, ma carosse et mop seignorie. » L'aubergiste ne sait trop que répondre, mais John qui voit son embarras se fait le trucheman ^ de son maitre. « Monsieur vous demande combien lui coûterait « chez vous un an de nourriture et de logement pour « sa seigneurie d'abord; ensuite pom* cinq domes- « tiques, quatre chevaux et des chiens avec lesquels « il se propose de chasser le renard.
— « Cela exige réflexion.
— « Eéflechèn, né pas réflechèn, parlez inconti- « nent.
— « Eh bien! quinze mille francs, c'est-il trop?
1 Trucheman, interprète.
— « Quinze mille fi'aucs.,.., ah! prâve homme..., « lé probité à vo, il mérite dévaiiteiehe et lé probité « à mo-a il commande avec l'estime de vo, éne gra- « tificachein relatif e à mon pienf eiUience ; nos autres « habitants de la Grand-Biitanie, nos avons conti- « noualment oune calcoulachen de tête et oune « calcoulachen de l'ame. Le calcoulachen de tête, « il est l'éconemy, le calcoulachen de l'ame, lé « libérality; vo avez entendement, mossio l'hôte? « l'éconemy il dit quinze; lé libéraïUty, il dit vingt « avec cinq encore, vtQgt-cinq,
— « Vous êtes trop bon, milord.
— « Non pas bonty, lé résideince à votre auper- « che, elle était bocop réjoïssante por ein anclaise; « matame a vo charmante ein vérity ; petite l'enfant « à matame, intéressante family; bocop espiègle, « ché lé aimais bocop; ah!... mo-a aussi petite « l'espiègle dans mon jonesse, vo riez mossio l'auper- « che... Ah ! vo michante ! né pas rire.
— « Milord, je ne me le permettrais pa .
— « Vo avez encore des femmes de chambre dont « lé acacery, les oill black et lé pomme roge de « figoure et les gros mamelles me plaissent véridi- « quement. Votre département il mé a enchanté; « cholis collines, cholis coteaux, cholis poccages, « cholis rifages, chohs qui coule, chohs sorces, lé « eau était oune bonne potache, vo avez en vo city « Gun Society dé hytrophiles ^.
— « Je ne pense pas milord, qu'il y ait des hié- « roglyphes dans le pays.
— « Ah ! dommaiche, dommaiche ! vo françaisse « pas connaître richesse de son contry..., dans lé « Ancleterre, les hytrophiles il était lé piveuis de « l'eau...; mo-a président soupérior de sociéty des « hytrophiles..., ché vol faire vo hytrophile.
1 Hydrophile, ami de l'eau, buveur d'eau.
— « Milord, je ne mérite pas tant d'honneur do « la part de votre seigneurie.
— « Partonnez partonnez vo bon hytrophile, « John rappelez à mo-a por faire hytrophile mossio; « savez-vo, mossio l'auperche que vo avez oun « soleil tot-à-fait à mon fantasie, oune molt plai- « santé naturaliti de situachen sor la terre, oun (( zéphir très appétissante por lé digérement, avec « dans le haut oune perpétoualle agréabiliti dé « perspective dé séchour dé pien horeuxf por tote « ces ravissemente qui guérirai à mo-a mon mélan- « coli, ché donne à vo vingt-einque mille francs; (c répondez, vo prenez vingt-einque mille francs?
— « Votre générosité, milord, va beaucoup au- « delà de mes prétentions.
— « Ah ! vo acceptez.
— « Je ferai tous mes efforts pour que vous soyez u content.
— « Vo volez faire contente mo-a"? ah !... John « donnez mon trésory dé voyage.
John tire du secrétaire un énorme sac et le remet à son maître, qui y prend à poignée des pièces d'or qu'il range par cent francs sur la table, lorsque quinze piles sont formées, milord rend le sac à John, et lui demande un bonnet de coton. C'est l'approche du dénouement que signale un dernier trait d'originalité. Certainement l'aubergiste ne demande pas mieux que d'avoir chez lui un pensionnaire qui paie aussi généreusement que Milord; cependant celui-ci exige non-seulement que le pacte en vertu duquel lui et les siens, devront être hébergés pendant un an. soit écrit, mais encore il veut qu'un dédit en garantisse l'exécution.
— « Vo avez oune armoire? dit-il à l'aubergiste. ' — « Oui milord.
— « Ah vo avez oune armoire ! mo-a ché le cas- « quette de la coton, ché mette dans lé interne de
« loui mille et encore einque cent franque, vo por « egality dans la même interne, mettez aussi fran- « que einque cent et encore mille, en motoual secu- « rity, dans lé armoire à vo, ché mette en préïsou « casquette à mo-a, lé préïson il démore avec vo, et « lé clé il marche avec m-oa; aujortliui, mon sei- (( gnorie quitte vo por liuite jor, vo garde lochement « à mon frais et si le finichein dé mois il vienne, la « seconde jorne morte à la principe dé souivante, Dé « pas voir ma retourne, vo force lé préïson et rende « lé liberty à lé réciproque indemnity poi personal « avantaige à vo; mo-a rétourne no né plous voloir, « mo-a trappe indemnity eïn légitime compensa- « chen; et John il faisait sa petite profit. » La proposition n'est pas très claire, mais John se charge de l'interpréter. « Milord, dit-il en faisant à l'aubergiste « des signes dans le sens d'une accession pleine et « entière, milord déposera quinze cents francs dans « le bonnet que voici; vous en déposerez autant, et « les trois mille francs seront enfermés dans une « armoire dont milord gardera la clé; milord va « s'absenter pendant huit jours pour quelques affai- « res indispensables, vous ne disposerez pas de son « appartement avant le trois du mois prochain; si « à cette époque nous ne sommes pas de retour, « vous pourrez faire ouvrir l'armoire, et les trois « mille francs vous appartiendront. Si au contraire « nous sommes revenus et qu'il ne vous convienne plus « de tenir le marché, vous nous remettrez le bonnet « avec son contenu, et tout est dit. Je présume bien que « vous n'aui'ez pas l'envie de vous dédire ; mais milord « est dans l'usage de prendre de telles précautions.
— '( Puisque c'est l'usage de milord, je suis prêt « à tout pour le satisfaire.
— « Ah ! vo volez faire plaisir à mo-a?
— « Milord, je vous demanderai seulement la « permission d'aller chercher l'argent.
— « Allez, allez, mossio Tauperche, allez, faites « plaisir à mo-a. »
L'aubergiste sort, et John descend après lui, afin de le catéchiser ; il s'agit de battre le fer pendant qu'il est chaud, il s'y prend si bien qu'au lieu de quinze cents francs, l'aubergiste en donnerait le double; ou pai lui-même ou par ses connaissances, il est promptement en mesure d'effectuer le versement, alors il remonte apportant les espèces en or d'après le conseil de John : milord, son manteau sur les épaules, se promène de long en large. « C'était vo, « vo avez lé contribuchen"? »
— « Oui, milord, je viens mettre au bonnet.
— « Vo venez mette à la bonnette, ah ! brave, « brave. » Il prend le bonnet de coton, et le tenant ouvert avec les deux mains: « Chétez dans la pro- « fond, d'abord l'or à mo-a. » L'aubergiste jette successivement les quinze piles qui sont sur la table, et quand il a fini, il se dispose à prouver qu'il ne manque pas une obole de sa quote-part. « Ah ! mossio « l'auperche vo cagiénez à mo-a bocop de peine, vo « mé faites injori por lé manifestachen de confiance « que ché mette en l'intégiity de vo; chétez votie « contingent sans nombrement aucune. » L'aubergiste ponctuel à suivre les instructions qu'il a reçues de John, dépose son or dans le bonnet, et dès que les deux sommes y sont réunies, milord lie le tout avec un ruban, puis se dirigeant gravement vers l'armoire : « mossio l'auperche, dit-il apportez le doble « dépôt. )) L'aubergiste obéit; le dépôt sur les bras, il s'avance, et milord monte sur une chaise afin de pouvoir atteindre au dernier rayon. « Tendez le dépôt )) ; le nez en l'air et la vue braquée sur la tablette supérieure, l'aubergiste remet le bonnet dans la main droite de sa seigneurie; mais tandis que haussant les épaules, John adresse au bon homme un sourire à la fois approbateui* et dérisoire, par une
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manœuvre subtile la maiu droite du maître va se décharger dans sa main gauche, et saisir sous le manteau un second bonnet exactement semblable à cehii qu'elle a fait disparaître ; l'échange effectué, le mouvement ascensionel dont l'interruption n'a pas été sensible, se continue et quand il cesse, l'aubergiste est bien siir que ses quinze cents francs sont avec ceux de milord. Milord en est bien sûi* aussi. « A présent lé eimbargo il est sm* l'argent. » H donne deux tours de clé, descend de la chaise, demande le budget de sa dépense, paie sans marchander, dit à revoir à tout le monde et monte en voiture avec son fidèle John. « Clique, claque, bon « train postillone; crève la cheval et né pas casse « cou; mo-a, lé récompense il est au bout. Conduis « milord sui" les bas côtés de la route», crie à s'égosiUer, l'aubergiste qui tremble qu'il n'arrive quelque accident à sa seigneurie. « Oh ! Dieu, dit-il à sa « femme, pourvu qu'il ne s'aperçoive pas combien « nos chemins sont en mauvais état ! heureusement « il fait sec.
— « Oui, mais la poussit;re.
— « Pourquoi ne lui avoii' pas mis dans la voi- « ture, une bouteiUe de ton sirop de limon '?
— « Je n'y ai pas songé.
— « Voilà comme tu es, tu n'en fais jamais « d'autres. Postillon, postillon, monsieur John, « milord; bath ! ils sont au diable. Ciel, se dit in « petto le complaisant aubergiste, guide les coursiers « qui empoitent César et ma fortune ! ! ! » Enfin vient le trois du mois... ; l'aubergiste, dans la crainte de faire une sottise à milord, l'attend encore près de six semaines...; ce laps de temps écoulé, il se décide à lever l'embargo...; la porte de l'armoire est forcée, le bonnet est à son poste, il s'en empare, dénoue le cordon...; que trouve-t-il? du billon.
Sabliu qui jouait parfaitement l'anglais, était
passé maîtreTdans ce genre de vol... Un jour, il paivint à escamoter cinq mille fiancs à un aubergiste : ce dernier n'était pas un grec, bien qu'il habitât Troyes; mais c'était Troyes en Champagne i.
CHAPITEE LXXTV
LES GRÈCES OU SOULASSES
Le pigeon. — Les pièces d'or. — L'étiù. — La clé oubliée. — Le plomb de chasse.
Les grèces ^ sont presque tous des gens de province, sans cesse occupés à parcourir les routes, soit en diligence, soit à pied; ils premient toujours la qualité la plus propre à les mettre en rapport avec la personne sui laquelle ils se proposent de faire l'expérience de leur savoir-faire. Ils s'associent ordinairement au nombre de trois; chacun d'eux voyage isolément pour aller à la recherche des dupes; quelquefois aussi un seul se met en chasse et les autres l'attendent au quartier-général.
Dès que le grèce qui est chargé de pousser la reconnaissance a rencontré l'individu sur lequel il croit pouvoir opérer, il tâche de se lier avec lui, et lorsqu'il lui a arraché le secret de sa position, s'il entrevoit le moyen d'en tirer parti, il va se loger dans le même hôtel que cet ami improvisé, à moins qu'il ne se présente une occasion de l'expédier de suite. 8i le pigeon qu'on projette de plumer vient toucher
'" 1 Allusion transparente au proverbe : « Quatre-vingt-dix neuf moutouB et un Champenois font cent bêtes. »
2 Ce mot n'est plus employé aujourd'hui dans l'argot des malfaiteurs. Grec s'applique à ceux ciui trichent au jeu,
de l'argent, ou amène des marchandises à Paris, les grèces ne le perdent pas de vue qu'il n'ait efEectué sa recette. Souvent même, afin d'être plus certains que le produit de la vente ne leur écliappera pas, ils s'arrangent pour acheter eux-mêmes les marchandises, ou du moins pour en faciliter le placement.
Le surveillant, aposté auprès du pigeon'^ pour épier ses démarches, tient ses affidés au courant de tout ce qu'il fait. Il leur donne en quelque sorte, heure par heure, le bulletin de ses actions ; et quand il juge qu'il est temps d'agir, il les avertit de se tenir prêts à le seconder. Le moment arrêté pour l'exécution étant venu, sous un prétexte ou sous un autre, le grèce engage le pigeon, à sortir avec lui, ils vont ensemble dans la rue; mais à peine ont-ils fait quelques pas, un homme, que son baragouin signale comme un étranger, les accoste, et parvient à leur faire comprendre qu'il demande le Palais-Eoyal : (( Qu'allez -vous y faire? » lui demande le grèce : l'homme montre alors des pièces d'or; ce sont ordinairement des quadruples, ou des pièces de quarante fi-ancs d'Italie, et manifestant qu'il désire les convertir en argent, il débite un conte, dont voici la substance : il était au service d'un monsieur très riche, qui lui a laissé, en mourant, une grande quantité de ces pièces, dont il ignore la valeur; tout ce qu'il sait, c'est que quand il en change une, on lui donne six pièces blanches. Aussitôt, pour marquer (le quelle espèce sont les pièces blanches, il montre une pièce de cent sous. Au même instant le grèce, tirant de sa poche six pièces de cinq francs, propose au soi-disant domestique de lui céder une pièce d'or : celui-ci y consent; il paraît même très satisfait, et dans son langage, il donne à entendre qu'il ne serait pas fâché d'avoir encore de la monnaie blanche.
1 Pigeon, dupe bonne à plumer, à détrousser.
Mais un bureau de change ne peut être établi eu plein vent : on entre dans un cabaret, et là, l'étraDger aux pièces d'or ouvre un étui qui en contient une centaine, qu'il offre à raison de trente fraDcs chaque. Le grèce, dans un à parte avec le pigeon, ne manque pas de faire remarquer combien leur serait avantageux de faire on pareil marché : « Mais avant « de rien conclure, ajoute-t-il, je pense qu'il est pru- « dent de montrer les pièces à un orfèvi-e, afin de « nous assurer si elles sont bonnes. »
Le pigeon pense comme son compagnon : il sort avec une des pièces, et revient avec quarante francs qu'il a reçus en échange; plus de doute, l'opération est sûre; le bénéfice considérable, dix francs par pièces, ou n'en saurait trop prendre; sans hésiter, il se défait de tout son argent blanc. S'il n'en a pas assez, il est même tout prêt à en emprunter... Enfin réchange se consomme... On compte les pièces d'or et on les remet dans l'étui; mais le prétendu domestique, qui est un habile escamoteur, à l'étui qui renferme le précieux métal, en substitue un exactement semblable, et après ce tour de passe-passe, comme il lui importe de s'esquiver le plus promptement possible, il dit que, puisque l'on a vérifié son or, il désire vérifier aussi l'aigent qu'on lui a donné. « Eien de « si juste, observe le Mentor du pigeon ; je ne vois (( aucun inconvénient à cela ». et le pigeon, à qui l'espoir d'un gain excessif a fait perdre la tête, cousent de la meilleui-e grâce du monde à l'enlèvement de ses pièces de cent sous. Que lisque-t-iH l'étui n'est-il pas sa gai^antie'? Le domestique a disparu, et le compagnon de la dupe ayant prétexté un besoin, poui' s'absenter une minute, ne tarde pas à le rejoindre. Le pigeon est plumé, il ne les reverra plus. Cependant il ignore encore son malheur... H attend dix minutes, vingt minutes, une demi-heure, une heure, d'abord il s'impatiente, puis il se fait du mau-
vais sang, ensuite il s'inquiète, enfin viennent les soupçons et les grandes alarmes. H ouvre Fétui, ou le fait ouvrir s'il ferme à secret, et n'y trouve que des sous ou du plomb de chasse. Quelquefois les grèces, au lieu d'étui, ont une boîte de fer -blanc, ou un petit sac de cuii avec un cadenas à la fermeture. Lorsque le pigeon leur paraît quelque peu défiant, les devix fripons recourent à une tactique différente. Celui qui a préparé les voies prend l'étui des mains de l'autre : « Ah 1 ça maintenant, dit il en le remet- « tant au particulier qa'il a attiré dans ses filets, il « nous faut aller chez un changeur, afin qu'il exa- « mine les pièces. » Le particulier croyant que son ami lui conseille une précaution, sort immédiatement avec lui, en laissant au cabaret le faux domestique. Us cheminent ensemble; tout à coup le fiipon s'arrête, comme saisi d'une réflexion soudaine : « Et la clé, s'écrie-t-il, la clé de l'étui, l'avez-vous?
— « Non.
— « Vous ne l'avez pas'? vite, vite, courez la « chercher... ou bien, j'y vais moi-même, attendez- « moi là. » Et que l'on profite ou non de sa bonne volonté, le filou n'est pas plus tôt seul, qu'il s'éclipse, bien convaincu qu'on ne le retrouvera jDas plus que son affidé, qui a déjà gagné au large... Si par cas fortuit, le pigeon ne veut pas se séparer de son ami, l'ami le promène jusqu'à ce qu'il s'offre une occasion de le perdre, soit dans un passage, soit ailleurs.
L'échange est un mode d'escroquerie auquel bon nombre de personnes se sont laissé prendre. Des marchands de province, des voyageui's, des Parisiens même y ont perdu des sommes considérables. Plus le nigaud dont les grèces convoitent les écus est cupide 1, plus il est facile à duper. Pour se préserver
1 Vidocq avait parfaitement compris que, dans le genre de vol dit à l'échange, ou encoiL- à l'américaine, le volé n'est pas souvent plus intéres-
de la subtilité de ces fripons, il suffit de ne jamais s'entretenir de ses affaires avec des inconnus, de ne point parler devant eux de l'argent que l'on a, et surtout de s'abstenir d'acheter au prix de trente francs, les pièces d'or qui en valent quarante; chacun son métier.
Le fameux Sahlin et Germain, dit le Père la Tuile. étaient deux grèces des plus adroits. Un jour ils venaient d'escroquer trois mille cinq cents francs à un provincial. Germain, en présence de qui celui-ci s'était vanté de ses exploits comme chasseur, jouait le rôle du conseiller. « Ma foi, monsieur, dit-U au (( provincial en lui remettant l'étui, vous faites « une bonne affaire, vous pourrez passer l'hiver « gaîment et aller à la chasse. ?) L'étui ne contenait en effet que du petit plomb. Ce propos, que je tiens du plaignant et des deux filous, était, il faut en convenir, d'une rare impudence.