CHAPITRE XXXIII
Dieu vous bénisse. — Les conciliabules. — L'héritage d'Alexandre. -^ Les cancans et les prophéties. — Le salut en spirale. — Grande conjuration. — Enquête. — Révélations au sujet d'un Monseigneur le dauphin. — • Je suis innocent. — La fable souvent reproduite. — Les Plutarquos du pilier littéraire et l'iniprimevir Tiger. — L'histoire admirable et poui"tant véridiqiie du fameux Vidocf[. — Sa mort, en 1857.
Une fois parvenu au poste de chef de la police de siireté, je n'eus plus à me garantir des pièges dans lesquels on avait si souvent cherché à m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en garde contre la basse jalousie de quelquesims de mes subordonnés qui convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir à me supplanter. Coco-Lacour fut notamment l'un de ceux qui se donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au momenc oii ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux Dieu vous hénisse! lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais bien siir qu'il y avait ang-uille sous roche. Personne moins que moi ne se méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que je faisais mou devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de jours que mes mouches ne vinssent m 'avertir que Lacoîir était l'àme de certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé un parti qui conspirait avec lui : j'étais le tyran qu'il
6b MEMOIRES
fallait abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se partageait d'avance l'héritage d'Alexandre ^ J^ignore si cet héritage est échu au plus digne ; mais ce que je sais bien, c'est que mon successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.
Des clabauderies et des cancans, Lacour et ses affidés passèrent à des trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles devaient être jugés les nommés Peyois, Leblanc, Berthelet et Lefebure, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou monseigneur le dauphin, ils répandirent le bruit que j'étais à la veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais pas les chausses nettes.
Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vins des environs du Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réahsées; seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de souplesse et de petits soins ; il me saluait plus respectueusement et plus affectueument encore que de coutume; ses yeux, à la favem' de ce mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à se donner les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de mes agents, Chrestien, Utineî et Docostard, un redoublement d'ardeur pom' le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais instruit que ces messieurs avaient de fréquentes con-
1 Allusion à Alexandre le Grand, qui, interrogé par ses Ueutonante sur son successeur possible, répondit sur son lit de mort : « Je laisse mon empire au plus digue I »
férences avec Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leui's démarches, dans mon intérêt personnel, je les avais sm^pris chucliotant et s'entretenant de moi. Un soir, entr' autres, en passant dans la cour de la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire), j'avais entendu Tun d'eux se réjouir de ce que je ne parerais pas la hotte qu'on allait me porter. Quelle était cette botte? je ne m'en faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-acusés ayant été traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce, tendant à étaWir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait amenés sur les bancs. Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty. Berthelet et Lefehure confirmaient le dii'e de Peyois, et un marchand de vins, nommé Leblanc, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les avocats. qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout le parti possible de laprétendue instigation qui m'était imputée; et comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins parvinrentils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me disculper et certain de mon innocence, je priai 31, le préfet de police de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la vérité.
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Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être coudamnés; j'imaginais que n'ayant plus désormais aucim intérêt à soutenir le mensonge, ils confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que dans le cas oii leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion, ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin de la diriger à M. Fleuriais, commissaire de police pour le quartier de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté, préluda à ma justification : c'était une lettre de Berthelet au marchand de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce, dont je reproduis jusqu'à l'orthographe :