‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 4 sur 56 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

Monsieur le Blanc, maître marchand de vin, demeurant barrière dii Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche Paris.

« Monsieur, je vous Ecris C-ette lettre (Jest pour « m'enformer de l'état de votre santée Et an même '( tamps pour vous prévenir que nous sommes pour- « vus an grâce de notre jugement. Vous ne doutez « pas de ma malheureuse position. C'est pourquoi (( que je vous préviens que si vous mabandonné, je « ferais de nouvelle Eévélation de la peince que « vous avez fom-ny et qui a déplus été trouvé chés « vous, dont vous n'ignorés i)as ce que nous avons « caché à la justice a cette Egard, et dont un chef de « la police a été cités dans cette affaire qui était

« innocant Et qu'on a cherché à rendre "victime, vous « n'ignorés pas les promesse que vous m'avés faite « dans votre chambre pour vous soutenir dans le « tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc « et de la chandelle à votre femme Cest pourquoi « si vous mabandonué je ne vous regarderés pas « pour un nomme daprés toutes vos belles promesse

« Rappelés vous que la justice ne pert pas ces « droit et que je pourés vous faire appelles en...

« Vous navés Eien à craindre cette a passer secret - « tement Berthelet. »

Et pliis bas : ic japrouve Lecriture ci desus. »

Suivant l'usage, cette Lettre, qui devait j>asser si secrètement, fut remise au geôher qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent, ni répondre ni venu' au secours de Berthelet, ce dernier perdit patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit, de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue :

Ce 29 septembre 1823.

« Monsieur

<; Daprès les débats de la cours dassise Et le « résumée du président qui porte a charge Daprès la « De claration du Xommé Peyois qui par une Fosse « de claration faite par lui au tribunal d'im Ecul de « 3 fr. que vous lui aviez donnés pour acheté lins- « trament qui a Cassés la porte à Monsieur Labbaty

« Moi Berthelet En présence des autoritées veux « faire Reconnaître la véritée Et votre innocence je « déclare 1° savoir ou la peince a été achetée 2» de « la maison doii elle est sorty 3o et le nom de celui « qui la fourny avec véritée

« Berthelet. »

Et plus bas : « japï)rouve leCriture ci Desue. » Plus bas encore, le sceau de la maison de justice et cette mention de la main du chef des employés

de la Conciergerie « leerittire cidessus et la signa-

(( tîire est celle de Berthelet. »

« Egly. »

Berthelet, interrogé par M, Fleui'iais, déclara que la pince avait coûté quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple, chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. « Le marché conclu, poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me dit : Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai que tu es mon apprenti. J'allai le rejoindre ayant la pince à la main, et il me dit de la lui donner, poui" la mettre sous sa ledingotte, dans la crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom; Peyois, taudis que Lefebiu'e et moi nous faisions le guet, pratiqua trente-trois trous au moyen d'ime vrille, dans le volet d'une marchande lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes; nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint -Eustache, où Peyois, se servant de la pince

« dont j'ai parlé, essaya de faire sauter la porte d'un « mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé « ce qu'on voulait nous prîmes la fuite ; il était alors « deux heures et demie du matin. lî^ous allâmes tous « les trois à l'hôtel d'Angleterre, oii Peyois remit à la « bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un « parapluie qu'il avait avec lui.

« Avant d'y entrer, Peyois avait remis à ime mar- « chaude de café qui était en plein air, près le Palais - « Royal, la pince qui était enveloppée dans un sac. « Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de « cinq heures du matin, et Peyois reprit à la mar- « chande de café la pince .qu'il lui avait donnée à « garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce « que c'était. Peyois s'en aUa chez Leblanc, son « bourgeois, et emporta la pince avec lui. Lefebure « et moi ne nous quittâmes plus, et nous retour- « nâmes chez Leblanc à cinq heures du soir, oii nous « restâmes jusqu'à dix. Leblanc me remit un briquet « jjhosphorique pour nous servir au besoin, ainsi « qu'un bout de chandelle. Je m'étais même amusé « avec la pointe d'un couteau à tracer sur ce briquet, « qui était en plomb, la lettre L qui commence le « nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous « sortîmes ensemble. Peyois ayant pris sur lui la (( pince, la passa à la barrière et nous la remit après. « Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison « garnie avec Victoire Bigan, et Lefebure et moi « nous allâmes commettre chez Labbaty le vol par « suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et « une partie des effets qui avaient été volés, furent « portés par Lefebure chez Leblanc.

« Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous. (( m'avait engagé à ne pas le charger et à ne j)as démen- « tir Peyois, qui devait dire que c'était M. Vidocq qui « lui avait donné trois francs pour acheter la pince; « et il m'a vait prom is de me donner une somme d'argent

« si je voulais soutenir la même chose; j'y avais con- « senti, craignant qu'en disant la vérité mon affaire « ne devint plu.H mauvaise. » (Déclaration du 3 octf)bre 1823).

Lefebure, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait Leblanc. « Si « je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni « à Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est « que Peyois m'avait engagé à dire que c'était lui « Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant compromis « dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc « qui lui faisait du bien et qui pouvait lui en faire « davantage par la suite. »

Un sieur Egly, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés Lecomte et Vermont, détenus dans cette maison, ayant été entendus par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils m'avaient compromis sans

motif, ils lui répondirent : « Bah! nous nous f

« bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, « pour nous sauver ; mais ça a mal réussi. »

Peyois, qui était le plus jeune des condamnés, mit moins de franchise dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que j'étais étranger à l'achat de la pince.

« Pendant, dit-il. toute l'instruction qui a précédé (( ma mise en jugement, et devant la cour d'assises, « j'ai affirmé et soutenu que c'était M. Vidocq qui « m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à u l'aide de laquelle a été commis le vol qui m'a fait

« arrêter, ainsi que Berthelet, Leblanc, Lefebure « et autres. J'ai persisté à dire toujours la même « chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou « alléger ma peine. J'avais pensé à ce moyen, parce ' « que des prisonniers m'avaient dit qu'il pourrait « me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujour- « d'bui que M, Vidocq ne m'a point donné l'argent « en question pour acheter la pince ; que c'est moi qui « l'ai achetée de mon argent : cette pince me coûta « quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un fer- . « railleur en boutique, qui dem(eure dans la première « rue à droite en entrant dans la rue des Arcis, du « côté du pont IS'otre-Dame. Je ne connais pas le « nom de ce ferrailleur; mais je pourrais facilement « faire connaître sa boutique, qui, au surplus, est « la deuxième à droite, en descendant dans cette « rue. C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en « fis l'achat; le ferrailleur et sa femme étaient dans <( la boutique; c'était la première fois que j'achetais « quelque chose chez eux. »

Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice, et témoignait le désir de faire des révélations sincères : cette fois, la vérité toute entière allait être connue. Utinet, Chrestien, Decostard, Coco-Lacour, qui étaient venus à l'audience déposer dans le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés : il devint évident que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrig-ue qui devait amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination ^, dont Lacour, Chrestien, Decostard et Utinet s'étaient promis le succès le plus complet.

1 Cette pièce, à laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup d'au-

C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois, lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant; c'étaient encore eux qui avaient engagé Bertlielet à se présenter dans mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se commettre. Ils avaient ainsi dressé, pom- le soutien de l'accusation sous le poids de

très, renferme toute ma justification; je la reproduis ici textuellement

DÉCLARATIONS dcK nommés Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq, faussement accusé

d'avoir fourni de l'argent pour acheter une pince, à l'aide de laquelle un vol

s'est commis.

(Deuxicme division. — Premier bureau. — N" T0.4GG )

•> Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, à dix heures du matin, nous Guillaume Recodère, maire de la commune de Gentilly, d'après les ordres de M. le conseiller d'état préfet de police, nous sommes transporté en la maison centrale de détention de Bicêtre, où étant, avons fait comparaître par-devant nous, au greffe de ladite prison, André Peyois, détenu par suite d'un jugement qui le condamne à la peine des fers, auquel après avoir présenté une lettre adressée au clief de la deuxième di\ision de la préfecture de police, commençant par ces mots '■■ pardonnez à la liberté, et finissant par ceux-ci « dont ma mère m'a donné l'avertit ", la dite lettre datée du dix du courant et signée Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour avoir été par lui souscrite et signée, et s'il en avouait tout le contenu.

« A répondu, qu'il connaît parfaitement cette lettre pour être la même que celle qu'il a adressée à M. Paiisot, chef de la deuxième di\-ision à la préfecture de police, elle est signée par lui. Le corps de cette lettre n'a pas été écrit par lui, il ne sait pas assez bien écrire pour cela, mais ce qu'elle contient a été dicté à l'écrivain (le nommé Lemaître, détenu en cette même prison), par lui déclarant, et pour preuve de ce qu'il avance, et est disposé à nous déclarer oralement tous les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de notre part de les rappeler à sa mémoire, par la lecture de son contenu; en conséquence il déclare « que lors de l'instruction « de l'affaire qui l'amena au banc des accusés, et à la suite de laquelle il fut

• condamné à la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur « Vidocq lui avait donné une somme de trois francs pour acheter la pince « à l'aide de laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il « dit un fait non-seulement inexact, mais tout-à-fait faux, car jamais « pareille avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, " et jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a a reçu de lui aucun secours en argent; s'il avança cette fausseté en plein « tribunal, il le fit à la suite de mauvais conseils qui lui furent dormes par

• les nommés Utinet et Chrestien, qui lui persuadèrent que par ce moyen « seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il ne serait « pas condamné, d'autant mieux que s'il les faisait appeler Tun et l'autre « comme témoins de ce qu'il avançait, ils soutiendraient son assertion, et « qu'ils déposeraient dans le même sens que lui, et que même ils diraient ■ qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils allèrent même plus « loin, ils lui persuadèrent qu'ils avaient à leur disposition un protecteur « puissant, dont l'influence devait garantir lui déclarant, de toute espèce

laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage de vraisemblances résultant de mes rapports avec les voleurs, antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur arrivait d'être pris en flagTant délit, ils adopteraient un système de défense conforme à leurs

1 de condamnation, ou si cette condamnation devenait inévitable, devait « lui servir utilement pour faire casser son jugement.

' Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler à « l'audience les nommés Lacour et Decostard, qui déposèrent les mêmes « faits imputés par lui, déclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent « absolument faux.

« Après sa condamnation, ces mêmes individus exigèrent de lui qu'il se « mît en appel, en lui promettant de lui fournir à leurs frais un défenseur, « et de payer tout ce que cet appel occasionnerait de dépens. Sur cette « dernière circonstance, on pourra entendre la mère, à. lui déclarant, qui « reçut de la part de Lacour et Decostard les mêmes promesses et les mêmes « avances ; elles lui furent faites chez un marchand de vin, place du Palais- '< de-Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mère demeure avec son mari, rue « du faubourg Saint-Denis, n° 143, chez M. Restauret, propriétaire.

«1 Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre « hommage à la justice et à la vérité, désavouer ce qu'il a dit en plein tri- " i)unal, au désavantage du sieur Vidocq, contre sa moralité et contre son « honneur; il en demande humblement pardon.

« Pour corroborer la déclaration qu'il vient de faire, il nous invite à enten- « dre le nommé Lefebure, son co-accusé, et condamné comme lui dans la « même affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et avec « quel argent fut achetée la pince que j'avais dit avoir été payée de l'argent n de M. Vidocq. »

Lecture a lui faite de sa déclaration, a dit qu'elle contient vérité, qu'il y persiste, et a signé.

Signé : Peyois.

Ensuite, avons fait appeler le nommé Lefebure, ci-dessus désigné et détenu en cette maison, auquel nous avons demandé s'il savait comment le nommé Peyois, s'était procuré la pince à l'aide de laquelle le vol qui a motivé leur condamnation commune, fut commis.

A répondu que deux ou trois jours avant que le vol ne fût commis, il avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant l'instruction de l'affaire, lui avait toujours dit que c'était lui qui l'avait achetée trois francs ; mais jamais il ne dit que c'était M. Vidocq qui lui avait donné l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant l'instruction de leiu" affaire, qu'il sut pour la premièrr fois que c'était M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.

Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu'elle contient vérité, qu'il y persiste, et a signé.

Signé : Lefebure.

Dont et de tout quoi il a été rédigé le présent procès-verbal, pour être icelui transmis à M. le conseiller d'État préfet de police, dont acte, les jours, mois et an que dessus.

Signé: Recodère.

{Note de Vidocq.)

intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les démarches de mes agents, soit pendant l'instructiou de la procédure, soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.

Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils ; pour être certains, à tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le préservera de toute espèce de condamnation, et que, si par hasard une condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour faire casser le jugement.

Les débats ouverts, Utinet, Chrestien, Lacour et Decostard s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par Peyois. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité, est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent de lui donner un défensem' à leui's frais et s'engagent à payer tous les dépens que cet appel occasionnera. La mère de Peyois est également obsédée par ces intrigants ; ils lui font les mêmes offres de

service et les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien Fentraînent cliez le sieur Baziîe, marcliand de ^in, place du Palais de Justice; et là, en présence d'une bouteille de vin et de la femme Leblanc, ils déploient toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de le sauver; soyez tranquille, lui dit Chrestien, notes ferons tout ce qu'il faudra faire.

Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident pour les magistrats que l'incident de la pince fom'uie par Vidocq était ime invention de mes agents ; et depuis l'on a brodé sur ce fonds ime foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du Pilier littéraire ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il prend fantaisie à rimprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la collection de livies forains, l'Histoire admirable et pourtant véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa mort, arrivée le jour de son décès, en sa maison de Saint- Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1857 i.

CHAPITEE XXXIV

Les nouvellistes de malheur. — L'écho de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins. — Toujom-s Vidocq. — Feu les Athéniens et défunt Aristide. — L'ostracisme et les coquilles. — La patte du chat. — Je fais des voleurs. — Les deux Guillotin. — Le cloaque Desnoyers. — Le chaos et la création. —

1 Ici Vidocq répond, par l'ironie brutale, aux attaques dirigées contre lui par divers folliculaires.

Monsieur Double-Croche et la cage à poulet. — Une mise décente. — Le suprême bon ton. — Guerre aux vodernes. — Le Cadran bleu de la catiaille. — Une société bien composée. — Les orientalistes et les argonautes. — Les gigots des prés salés. — La queue du chat. — Les pruneaux et la chahut. — Riboulet et Manon la Blonde. — L'entrée triomphale. — Le petit père noir. — Deux ballades. — L'hospitalité. — L'ami de collège. — Les enfants du Soleil.

Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes tribulations, et des petites malices de mes agents : j'aurais bien désiré lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation; mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards, les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les autres le besoin de me voir évincé de la police?

« Un tel est enfoncé, racontait un ami à sa femme, « lorsque le matin ou le soir il revenait au gîte.

— « Pas possible !

— « Eh ! mon Dieu ! comme je te dis.

— « Par qui donc?

— « Faut-il le demander? par ce gueux de Vi- « docq. »

Deux de ces faiseuis d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris, se rencontraient-ils :

« Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson « est à la Force.

— « Tu plaisantes.

— « Je voudrais plaisanter; il était eu train de « traiter d'une partie de marchandises, j'aurais eu « mon di'oit de commission; eh bien! mon cher, le « diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été « arrêté.

— « Et par qui?

— « Par Vidocq.

— « Le misérable !

Une captui'e d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux de la préfectui-e; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout aussitôt les mouches de bourdonner : « C'est encore ce maudit Vidocq » qui a empoigné « celui-là. » C'étaient dans la gent moucharde des récriminations à n'en plus finir : tout le long des rues de Jérusalem et de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du dépit, encore Vidocq! toujours Yidocq! et ce nom résonnait plus désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les Athéniens le surnom de Juste, qui leur avait fait prendre en grippe défunt Aristide.

Quel bonheur pom* la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards, si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on avait ressuscité en leur faveur la loi de l'Ostracisme! Comme alors ils auraient rejoint leurs coquilles! Mais, sauf les conspirations du genre de celles dont M. Coco et ses com- IDlices se promettaient un si fortuné dénouement, que pouvaient -ils faire? Dans la ruche, on imposait silence aux frelons. « Voyez Vidocq, leur disaient les « chefs; prenez exemple sur lui; quelle activité il « déploie ! toujours sur pied, jour et nuit, il ne dort « pas ; avec quatre hommes comme lui, on répondrait « de la sûreté de la capitale. »

Ces éloges irritaient les endormis, mais ils ne les tentaient pas; se réveillaient-ils, ce n'était jamais que le verre à la main; et au lieu de se rendre à tired'aile où les appelait le devoir, ils se formaient en petit comité, et s'amusaient à me travailler le easaquin ^,

1 Casaquin, petite casaque, qui, autrefois, se portait sur l'armure. Travailler le casaquin, tracasser; aujourd'hui, ou dit encore, en argot, travaiUer le cuir. Ce sont des métaphores fréquentes dans la langue verte.

qu'on me passe l'expression, elle n'est pas de moi. « Non, il n'est pas possible, disait l'un ; pour preu - « dre ainsi marons les voleurs, il faut qu'il s'entende « avec eux.

— « Parbleu ! reprenait un autre, c'est lui qui les « met en œuvre; il se sert de la patte du chat...

— « Oh ! c'est un malin singe, ajoutait un troi- « sième. »

Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sentencieux. « Quand il n'a pas de voleurs, (c il en fait. »

Or, voici comment je faisais des voleurs.

Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve un seul qui, même pai" cas fortuit, ait mis les pieds chez Guillotin i. — « Eh ! « quoi, me dira-t-on, Guillotin. »

Ce savant médecin.

Que l'amour du prochain

Fit mourir de chagrin.

Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux doctem' qui... Le Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de \ins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas. étage, est situé en face de ce cloaque Desnoyers, que les riboteurs de la barrière appellent le grand salon de la Courtille. Un ouvrier peut encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant, chez le papa Desnoyers. S'il n'a pas froid aux yeux, et qu'au bâton ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra, les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez Guillotin, il ne

1 Allusion à Guillotin (1738-1814), médecin qui en 1791 fit adopter l'iustruraent de supplice qui, de sou nom, s'est appelé guillotine.

s'en tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert et avec le gousset passablement garni.

Que l'on se figui'e une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis blancs, ont été noircis pai' des exhalaisons de toute espèce : tel est, dans toute sa simphcité, l'aspect d'un temple consacré au culte de Bacclius et de TerpsycJwre^; d'abord, par une illusion d'optique assez naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'éc^happent du chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaii'cit, le brouillard se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de béatitudes ! quelle joyeuse vie ! jamais pour des épicuriens ^, tant de félicités ne fiu'ent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la main, de la fange partout : plusieurs rangées de tables, sur lesquelles, sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de bateaux, que dissimule le gTossier assemblage de deux ou trois lambeaux de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la musique : deux clarinettes, un crincrin, le trombonne retentissant, et l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les

1 Bacchus dieu du vin; Terpsichore, muse de la danse.

2 Épicurien, disciple d'Epicure, philosophe grec (327-270 av. .T.-C.) qui faisait consister le bonheur dans les jouissances matérielles. A l'cpoquide la Restauration, certaines sociétés de gais compagnons se placèrent sous le patronage d'Epicure.

mouvements cadeucés de la béquille de monsieur Double-Croche, petit boiteux qui prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords. Ici. tout est en harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on prépare : une mise décente est de rigueur ; il n'y a pas de bureau où l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux : l'on peut entrer avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte (le mannequin); les femmes sont coiffées en chien, c'est-à-dire les cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, oii par un nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue obligée : la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas de fanfan ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de toutes les réformes ; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le charivari rouge \ orné de son cuir.

Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient pas d'y avoir \u un habit, et quiconque oserait s'y montrer en redingotte, à moins d'être un habitué, serait bien sûr de s'en aller en gilet rond. En vain demanderait -il grâce pour ces pans dont s'olïusquent les regards de

3 Charivari, pantalon garni de cuir à rintérieur des jambes, qael'on mettait pour monter à, cheval.

la noble assemblée; trop heureux si après avoir été baffoué et traité de moderne à Tunanimité, il n'en laisse qu'un seul entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté, hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques :

Laissez-moi donc, j'veux m'en aller Tout débiné z'à la Courtille; Laissez-moi d »nc, j'veux m'en aller Tout débiné chez Desnoyers !

Desnoyers est le Cadran bleu de la Canaille, mais avant de franchir le seuil du cabaret de Guillotin. la canaille elle-même y regarde à deux fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces perturbateurs nocturnes, intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque toujours du français, mais tellement détourné de sa signification primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des quarante ^ qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceuxlà prétendent que l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur contester la qualité d'Orientalistes, ils se l'appliquent sans plus de façon, comme aussi celle d'Argonautes -, lorsqu'il leur est arrivé d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans le port de Toulon, la navigation dormante à bord d'un vaisseau rasé. Si

1 Quarante, les quarante membres de l'Académie française.

2 Argoiiautes, héros grecs qui s'embarquèrent sur le navire Argo pour aller avec Jason à la conquête de la Toison d'or.

les notes étaient de mon ffoût, je pourrais saisir aux cheveux Toccasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je jusqu'à la dissertation, niais je suis en train de peindre le paradis des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.

Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le petit père Guillotin n'a j)as de boucher, mais il a son équarisseur; et dans ses casseroles de cuivre, dont le vertde-gris n'empoisonne pas, le cheval fourbu se transforme en bœuf à la mode, les cuisses du caniche mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés, et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la laitière l'appétissant coup d'oeil de Pantoise^. La chère, assure-t-on, y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas ; et sous M. Delaveau, si par fois dans l'été le pain était hors de prix, durant le massacre des innocents, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.

Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais le droit de bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats sont heureux! oh fartiinati nimium si... nôrint... c'est le magister de Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin, peut-être est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne, advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si les rats avaieiit i)u voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race ingrate et perverse, ils am*aient ouvert une souscription pour ériger une statue au libérateur petit père Guillotin.

Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français

1 Pantoise, veau de Init en bon état, ainsi appelé parce qu'.i cette épotiue FcHitoise était un des plus importants marchés de ces animaux, à l'élevage desquels se consacraient les cultivateurs de la région

ne satisfait jamais seul, je me lève pom* chercher une issue ; je pousse ime porte, eUe cède ; à la fraîcheur de Tair, je recomiais que je suis dans ime cour ; Tendroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux pas, on avait vi'aisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les bras pour me retenir, et tandis que de Tun je saisis un poteau, de l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la salle, au moment même où M. Double -Croche, désignant les figures aux danseurs, s'égosille à crier la qiteue du chat.

Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos ; il se fit dans l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une plaisanterie, les amateui's de gibelotte miaulèrent comme les autres, et après avoir enfoncé leurs casquettes, « allons, dirent-ils « en se léchant les doigts, au petit bonheur ! Coiffé (( de chat, nourri de même, nous ne manquerons pas « de sitôt; la mère des matous n'est pas morte. »

Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile qu'en coton ^, cependant je puis afiirmer que, de mon temps, il s'est fait dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides, n'eussent pas coûté d'avantage au café Riche ou chez Grignon. Il me souvient de six individus, les nommés Driancourt, Villates, Pitroux et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166 francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux

1 Buvaient plus qu'ils ne mangeaient; l'allusion est des plus explicites; l'expression est toujoiu^ en usage dans le populaire.

avait araend sa particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés, mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Eabelais trouve si dm* à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils jjayèrent grandement, sans oublier le pourboire du garçon. Je les fis arrêter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils n'avaient pas même pris la peine d'examiner. Les voleurs sont généreux quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes de France.

On a peine à croire qu'au centre de la civilisation il puisse exister un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir vu. Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait de bouche en bouche et la plus aimable galanterie que l'on pût faire aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les postures et attitudes de l'indécent chahut, était de leur offrir le pruneau, c'est-à-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé, soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une première mastication.

Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me décidai donc à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans résultat, je m'attachai siirtout à connaître les endroits qu'ils fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré im vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à vouloir, comme on dit, trouver une aiguille

dans une botte de foin : quand on veut avoir de l'eau à moins que la rivière ne soit à sec, il est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et m'explique : tout cela signifie que le mouchard qui se propose de travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que jjossible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi, ce que mes rivaux appelaient faire des voleurs^; j'en ai fait de la sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police. Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être accommodé de manière à n'avoir pas l'air d'un moderne, je partis de chez moi avec un autre agent secret, le nommé Eiboulet, arsouille consommé que toutes les houris de la guinclie (de la guinguette) revendiciuaient comme leur chevaher, bien qu'il donnât aussi dans les cotonneuses (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable des faubouriens. Pour l'excursion projetée une femme était un Ijagage indispensable; Eiboulet avait sous la main celle qui nous convenait, c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée Manon la Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à bordui-e blanche, chaussé ses galoches à panouffles, rejoint ses cheveux, et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie qui n'est pas obhgatoire

1 Faire des voleurs, arrêter des voleurs; ceux-ci, aujourd'hui, encore, quand ils sont pris disent : « Je suis fait 1 >< ; « c'est tel agent qui m'a fait. »

pour le négligé. Manon était à la joie de son cœur do faire le panier à deux anses,

Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille. Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait pas parlé ni moi non plus que nous étions servis. « Tu vois, me dit-il. le daron^ sait l'ordonnance, le pivois^ (le vin), le rôti « et la salade. Je demandai s'il n'était pas possible « d'avoir de la matelotte.

— « De l'anguille, s'écria Manon, on t'en f....ra: « du eabot avec des pleurants (du chien de mer et « des oignons), c'est assez bon. » Je n'insistai pas, et nous nous mimes tous trois à dévorer avec autant d'appétit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa Guillotin.

Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du côté de la porte attira notre attention. C'étaient des vainqueurs qui faisaient leur entrée triomphale : mâles et femelles, ils étaient au nombre de six, formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine; tous avaient ou des égratignures au visage ou les yeux au beurre noir : au désordre sanglant de leur toilette, à la fraîcheur de leur débraillement, il était aisé d'apercevoir qu'ils étaient les héros d'une batterie, dans laquelle de part et d'autre on s'était administré force coups de poings. Ils s'avancèrent vers notre table :

— « L'un des héros. Pardon le z'amis; y a-t'y (( place poui' nous z'icif

— « Moi. Nous serons un pea gênés, mais c'est « égal, en se serrant...

1 Daron, patron ; avait aussi à cette époque le sens de mari, dans le nord de la France notamment.

2 On dit encore aujourd'hui le piwe, en argot.

— « EiBOiiLET (m'adressant la parole). Allons donc, « cadet, tire la carmnte (table) pour les camarades.

— « Manon (aux arrivants). Ces dames sont de « votre société?

— « Une des HÉRomES. Quéque tu dis? (se « tournant vers ses compagnes), quéqu'elle dit?

— K Le héros de celle-ci. Tais ta gueule, Titine « (Célestine), madame t'insulte pas.

Toute la troupe s'assied.

— « Un héros. Eh ! par ici, mon fi Guillotiu; «n « petit père noir de quatre ans à huit Jacques (un broc (( de quatre litres à huit sous).

— « GuiLLOTiN. On y va, on y va.

— (( Le garçon (ayant le broc à la main). Trente - « deux sous, s'il vous plait.

« Les v'ià tes trente-deux pieds de nez, t'as donc « tafe de Noziguc ^ (tu te méfies donc de nous)?

Le garçon. «Non, mes enfants, mais c'est la mode, « ou, comme vous voudrez, la règle de la maison. »

Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les nôtres : « Excusez de la liberté, dit alors celui qui avait versé.

« — Il n'y a pas de mal, répondit Riboulet.

« — Vous savez, une politesse en vaut une autre.

« — Oh ! il ne faudra pas me l'entonner.

« — Eh oui, buvons ! qui payera? ça sera les « pantres.

« — Tu l'as dit, mon homme, dessalons -nous '-. «

N'eus nous dessalâmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait déjà par des protestations à perte de vue, et par des explosions de cette ten-

1 La terminaison zigue est caractéristique de certains genres d'argot : mézigue veut dire moi; cézigiie, ceux-là que je montre : {ces et zigue); d'où nozigue pour nous zigue, dont le sens se comprend sans peine, dès qu'on possède la valeur de zigue, comme élément formatif du vocabulaire argotique.

2 DtitaUmt-fums, buvons.

dresse avinée, qui met en dehors toutes les infirmités du cœur humain.

Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et surtout leurs femmes, étaient dans une complète ivresse; Eiboulet et sa maîtresse n'étaient que gais : ainsi que moi, ils avaient conservé leur tête; mais poui' paraître à l'unisson, nous affections d'être hors d'état de pouvoir marcher : formés en bande, parce que de la sorte les coups de vent sont moins à craindre, nous nous éloignâmes du théâtre de nos plaisirs.

Alors, afin de neutraUser par la puissance d'un refrain les di.spositions chancelantes de notre bataillon, Eiboulet, d'une voix dont les cordes vibraient dans la lie, se mit à chanter, dans le plus pm- argot du bon temps, une de ces ballades à reprises qui sont aussi longues qu'un faubourg :

En roulant de vergue en vergue^ Pour apprendre à goupiner -, J'ai rencontré la mercandiàe^, Lonfa malura dondaine.

Qui du invois solisait*, Lonfa malura dondé.

.T'ai rencontré la mercandière.

Qui du pivois solisait.

.Te lui jaspine en bigorne'', Lonfa malura dondaine.

Qu'as-tu donc à morfiller^f Lonfa malura dondé.

Je lui jaspine en bigorne.

Qu'as -tu donc à morfiller?

J'ai du chenu pivois sans lance~, Lonfa malura dondaine,

1 Ville en ville. — 2 Travailler. — 3 La marehaude. — 4 Vendait du vin. — 5 Je lui demande en argot. — 6 Manger. — 7 Bon vin sans eau. (Notes de Vidocq.)

Et du larton savonné, ^ Lonfa malura dondé.

J'ai du chenu pivois sans lance Et dii larton savonné.

Une lourde, une tournante^, Lonfa malura dondaine.

Et un pieu pour roupiller^, Lonfa malura dondé.

Une lourde, une tournante Et im pieu pour roupiller.

J'enquille dans sa caînbriole*, Lonfa malura dondaine.

Espérant de Ventifler^, Lonfa malura dondé.

J'en quille dans sa cambriole. Espérant de l'entifler.

Je rembroque au coin du rifle ^, Lonfa malura dondaine.

Un messière qui pionçaif, Lonfa malura dondé.

Je rembroque au coin du rifle Ln messière qui pionçait; J'ai sondé dans ses vallades *, Lonfa malura dondaine.

Son carie fai pessigué^, Lonfa malura dondé.

J'ai sondé dans ses vallades.

Son carie j'ai pessigué.

Son carie, aussi sa tocquatite^'^, Lonfa malura dondaine.

Et ses attaches de ce^^, Lonfa malura dondé.

1 Pain blanc. — 2 Une porte et une cié. — 3 Un lit pour dormir. — 4 J'entre dans sa chambre. — 5 De m'arranger avec elle. — 6 Je remarque au coin du feu. — 7 Un homme qui dormait. — 8 Fouillé dans ses poches. — 9 Son argent j'ai pris. — 10 Sou argent et sa montre. — 11 Boucles d'argent. {Notes de Vidocq.)

Son carie, aussi sa tocqiiante Et ses attaches de ce.

Son coulant et sa montante ^, Lonfa raalura dondaine.

Et son combre galuché ^, Lonfa malura dondé.

Son coulant, et sa montante.

Et son combre galuché.

Son frusque, aussi sa lisette'^, Lonfa malura dondaine.

Et ses tirants brodanchés*, Lonfa malura dondé.

Son frusque, aussi sa lisette. Et ses tirants brodanchés, Crompe, crampe, mercandière ^, Lonfa mahara dondaine.

Car nous serions béquilles ^, Lonfa maliu'a dondé.

Crompe, crompe, mercandière.

Car nous serions béquilles.

Sur la placarde de vergne '', Lonfa malura dondaine.

Il nous faudrait gambiïler^, Lonfa malura dondé.

Sur la placarde de vergne Il nous faudrait gambiller.

Allumés de toutes ces largues^ Lonfa malura dondaine.

Et du trepe rassemblé^'', Lonfa maJura dondé.

Allumés de toutes ces largues Et du trepe rassemblé.

1 Sa chaîne et sa culotte. — - Chapeau galonné. — 3 Son babit et sa Teste. — 4 Bas brodés. — 5 Sauve-toi, marchande. — 6 Perdus. — 7 Sur la place de Ville. — 8 Danser. — 9 Regardés de toute ces femmes. — 10 Peuple. {Notes de Vidocg.)

Et de ces chariots bons drilles^, Lonfa malura dondaine.

Tous aboulant goupiner^, Lonfa malura dondé.

Eiboulet ayant débité ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut aussi faire admirer l'étendue de son organe. « Eh, les autres, dit-elle, en v'ia z'une que j'ai zapprise à Lazarre, prêtez locJie et rehoctez après moi :

Un joiu' à la Croix-Rouge, Nous étions dix à douze.

Elle s'interrompt, « comme aujourd'hui. »

Nous étions dix à douze.

Tous grinches de renom ^ ;

Nous attendions la sorgue*.

Voulant 'poisser des bogues^

Poiu" faire du billon. " {bis).

Partage ou non partage.

Tout est à notre usage;

N'épargnons le poitou''.

Poissons avec adresse^

Messières et gonzesses ^,

Sans faire de regoût. ^° {bis.)

Dessus le pont au Change

Certain Argent -de -Change

Se criblait au charron^^.

J'engantai sa toquante^-,

Ses attaches brillantes ^^,

Avec ses biUemonts ^^. (bis.)

1 Voleors, bons enfants. — 2 Tou8 venant voler. — 3 Voleurs. — 4 La nuit. — 5 Des montres. — 6 De l'argent. — 7 Prenons nos précautions. — 8 Volons. — 9 Bourgeois et bourgeoise. — 10 Eveiller les soupçons. — 11 Criait an voleur. — 12 Je lui ai pris su montre. — 13 Ses boucles en diamant. — 14 Ses billets. (Notes de Vidocq).

Quand douze plombes crûssent ^

Les pèrpes s'en retournent -

Au tavis de Montron^.

Montron ouvre ta lourde*,

Si tu veux que fahoule ^

Et piausse en ton hocson^. (bis.)

Montron drogue à sa largue'',

Bonnis-moi donc girofle^

Qui sont ces pèj/res-là^?

Des grinchisseurs de bogues ^^,

Esquinteurs de boutoques ^^,

Les connoh^es-tu pas ^-? {bis.)

Et vite ma culbute ^^;

Quand je vois mon ajffure^*

Je suis toujours paré^^.

Du plus giand cœur du monde

Je vais à la profonde'^^

Pour vous donner du frais. (bis.)

Mais déjà la patràrque'^'' ,

Au clair de la moucharde ^^,

Nous reluque de loin ^*.

L'aventure est étrange.

C'était l'Argent-de-change

Que suivaient les roussins -°. {bis. )

A des fois l'on ri

Ou bien l'on pavillonne^-.

Qu'on devrait lansquiner ^s.

Raille, griviers et cognes ^*

Nous ont pour la cigogne -^

Tretous marrons paumés-^. {bis.)

1 Minuit sonne. — 2 Les voleurs. — 3 Au cabaret. — 4 Ta porte. — 5 Donne de l'argent. — 6 Couche dans ton logis. — 7 Demande à sa femme.

— 8 Dis-donc, la belle. — 9 Ces voleurs-là. — 10 Voleurs de montres. — 11 Enfonceurs de boutiques. — 12 Ne les connais-tu pas. — 13 Culotte.

— 14 Bénéfice. — 15 Prêt. — 16 Cave. — 17 Patrouille. — 18 La lune. — 19 Regarde. — 20 Mouchard. — 21 Rit. — 22 Plaisante. — 23 Pleurer — ■ 24 Exempt, soldats et gendarmes. — 25 Palais de Justice. — 26 Pris en flagrant délit. (Notes de Vidocq.)

Ce final que nous prîmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon, avant qu'elle eût aclievé de le prononcer, fut répété huit à dix fois de manière à faire frémir les vitres de tout le quartier. Après cet élan d'une hilarité bachique, les premières fumées du vin, qui sont d'ordinaire les plus vives, venant peu à peu à se dissiper, nous entrâmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la coutume, s'ouvrit en façon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer l'oreille pour répondre, allant toujours au-delà de ce qu'on désirait savoir : étranger à Paris, je n'avais connu Eiboulet qu'à son passage dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait été reconduit à son corps comme déserteur'; c'était un ami de collège, (un camarade de détention) que j'avais retrouvé. Pour le Surplus, j'eus soin de me représenter sous des couleurs qui les charmèrent : j'étais un sacripant fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'étais prêt à tout faire. Je me déboutonnais pour les engager à se déboutonner à leur tour, c'est une tactique qui m'a souvent réussi : bientôt les camarades bavardèrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout aussi-bien que si je ne les eusse jamais quittés. Ils m'apprirent leurs noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir : ils avaient vraiment rencontré l'homme qui était digne de leur confiance; je leur revenais, je leur convenais, tout était dit.

De semblables explications altèrent toujours plus ou moins : tous les rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque chose : plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle liaison, nous ne devions plus nous séparer. « Viens avec nous, viens, me disaient-ils. » Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue des Filles-Dieu, n° 14, où ils logaient

dans une maison garnie. Une fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur lit : on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants ; moi je l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère Eiboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir, leur fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel Figaro exposait sur la sellette du ridicule, j'étais ne coiffé, et j'avais un bonheur à faire mourir de chagi'iii toute une génération d'honnêtes gens. Enfin Eiboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de nos hôtcf;. que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être d'expédition avec eux, pom' un vol qu'ils allaient commettre rue de la Verrerie.

Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division, qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets volés. Eiboulet et moi, nous étions restés en gaffe \ afin de donner l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de nous, tous trois emballés dans un fiacre d'oii ils ne pouvaient nous apercevoir. « Eh bien ! me dit Eiboulet, les voilà comme « dans la chanson de Manon, tretous paumés mar- !( rons. » Ils furent pareillement tretous condamnes, et si les noms de Dehuire, de Rolé, d'Hippolyt^ dit la Biche sont encore inscrits sui* le contrôle des bagnes, c'est parce que j'ai passé une soirée chez Guillotin aux Enfants du Soleil.

1 Gaffe a ici le sens de guet, gaffe signifie encore gardien de la paix: saffe à gaU, garde à cheval. Dans l'une et l'autre acception, c'est l'idée de surveiller, de guetter qui domine.

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