‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 7 sur 56 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Nos amis les ennemis. — Le bijoutier et le curé. — L'honnêt homme. — La cachette et la cassette. — Une bénédiction du ciel et le doigt de Dieu. — Fatale nouvelle. — Nous sommes ruinés. — L'amour du prochain. — Les cosaques sont innocents. — 100.000 francs, 50.000 francs, 10.000 francs ou la récompense au rabais. — Le faux soldat. — L'entorse de commande. — La tonnelière de Li^Ty. — La petite réputation locale. — Je suis juif. — Mon pèlerinage avec la religieuse de Dourdans. — Le phénix des femmes. — Ma métamorphosé en domestique allemand. — Mon arrestation. — Je suis incarcéré. — Le hacheur de paille. — Mon entrée en prison. — Les étrangers ont des amis partout. — Le rat d'église. — L'habit viande. — Les boutons de ma redingote. — Ce qii'entend toujours un ivrogne. — Mon histoire. — La bataille de Montereau. — J'ai volé mon maître. — Projet d'évasion. — Voyage en Allemagne. — La poule noii'e. — Confidence au procureur du roi. — Mon extraction. — Ma fuite avec mi compagnon d'infortune. — Cent mille écus de diamats. — Le minimum.

Peu de temps avant la première invasion, M. Se-

nard, Tun des plus riches bijoutiers du Palais - Eoyal, étant aUé voir son ami le cui'é de Livry, le trouva dans ces perplexités que causaient alors généralement l'approche de nos bons amis les ennemis ', Il s'agissait de soustrau'e à la rapacité de messieurs les cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce qu'il y avait de précieux dans sa boutique. E fut convenu que les richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le même trou. Mais ce trou, qui le creusera"? Un homme chante au lutrin, c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh ! pour celui-là, on peut avoir en lui toute espèce de confiance : un liard qui ne serait pas à lui, il ne le détoui-nerait pas; depuis trente ans, en sa quahté de tonneUer, il avait le privilège exclusif de mettre eu bouteilles les vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguilher, sacristain, sommelier, sonneur, factotum de l'égKse et dévoué à son desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il avait toutes les quaUtés d'un excellent servitem", sans compter la discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait préserver ; six pieds de

1 Allusion ironique au cri par lequel certains légitimistes enragés accueillirent l'entrée des alliés à Paris en 1814 : a Vivent nos bons aniis les alliés 1 » (jua le peuple traduisit, par moquerie, par « Vivent nos bons amis les ennemis I >>

terre furent jetés sur les espèces du curé, auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valemde cent mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au diable que depuis la création il n'avait pas été remué. « Ce brave Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant « les mains, il nous a arrangé cela à merveille. Ma « foi, messieurs les Cosaques, vous am^ez le nez fin « si vous trouvez celle-là. «Au bout de quelque jours, les armées coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz, de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les coulem's, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leui* paie tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils ft)nt une foule de sondes qui, au gi'and regret des naturels du pays, leur révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus de plus d'un canton. Les maudits Cosaques ! Cependant l'instinct si sûr qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il se couchait.

Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet.

M. Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le repos de ses diamants. Persuadé que ses vœux seraient exaucés, dans sa sécurité croissante il commençait à dormir sur Tune et l'autre oreiUe, lorsqu'im beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus mort que vif, accourt chez le curé : « Ali ! monsieur, je n'en puis « plus.

— « Qu'avez -vous donc, Moiselet?

— « Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pau"vre « M. le curé, ça m'a porté un coup, j'en suis encore « saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les veines « qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.

— « Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez,

— « La cachette

— « Miséricorde ! je n'ai pas besoin d'en appren- « dre davantage. Oh ! que la guerre est un terrible « fléau ! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite, « mes souliers et mon chapeau.

— « Mais, monsieur, vous n'avez pas déjeûné.

— « Oh ! il s'agit bien de déjeûner.

— « Vous savez que quand vous sortez à jeun « vous avez des tiraillements....

— « Mes souliers, te dis-je.

— « Etpuis vous vous plaindi-ez de votre estomac.

— « Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je « n'en ai plus besoin, nous sommes ruinés.

— « Nous sommes ruinés!... Jésus-Maria! mon « doux Sauveur! est-il possible'?... Ah! monsiem-, « courez donc,... courez donc. »

Pendant que le curé s'accommodait à la hâte, et qu'impatient par la difficulté de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser a^ssez vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le récit de ce qu'il avait vu : « En êtes -vous bien sûi"? lui dit « le curéj peut-être n'ont-ils pas tout pris.

— « Ah ! mousieur, Dieu le veuille ! Mais je n'ai « pas eu le cœur à y regarder. »

Us se dirigèrent ensemble vers la vieille grange, oii ils reconnurent que l'enlèvement était complet. En contemplant l'étendue de son malheur, le cui'é faillit tomber à la renverse, Moiselet de son côté était dans un état à faire pitié, le cher homme s'affligeait plus encore que si la perte lui eût été personnelle, n fallait entendre ses soupirs et ses gémissements. Ceci était l'effet de l'amour du prochain. M. Sénard ne se doutait guère qu'à Livry, la désolation était si grande. Quel désespoir quand il reçut la nouvelle de l'événement ! A Paris, la police est la providence des gens qui ont perdu. La première idée de M. Sénard, et la plus naturelle, fut que le vol dont il avait à se plaindre était le fait des Cosaques; dans cette hypothèse, la police n'y pouvait pas grand'chose, mais M, Sénard ne s'avisa-t-il pas de soupçonner que les Cosaques étaient innocents; et par un certain lundi que j'étais dans le cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et vifs, qu'au premier aspect on peut juger intéressés et défiants : c'était M. Sénard, il expose assez brièvement sa mésaventure, et finit par une conclusion qui n'était pas trop favorable à Moiselet. M. Henry pensa comme lui que ce dernier devait être l'auteur de la soustraction, et je fus de l'avis de M. Henry. « C'est très bien, observa celui-ci, mais notre opi- « nion n'est fondée que sui' des conjectures, et si « Moiselet ne fait pas d'imprudence, il sera impos- « sible de le convaincre.

— « Impossible? s'écria M. Sénard, que vais-je « devenir'? Mais non, je n'aurai pas en vain imploré « votre secours, ne savez-vous pas tout, ne pouvez- « vous pas tout, quand vous le voulez? Mes dia- « mants ! mes pauvres diamants, je donnerais tout « à l'heure cent mille francs pour les recouvrer.

— « Vous donneriez le double, que si le voleur a « pris toutes ses précautions, nous ne saurions rien.

— « Ah! monsieur, vous me désespérez, reprit « le bijoutier, en pleurant à chaudes larmes et se « jetant aux genoux du chef de division. Cent miUe « écus de diamants ! s'il faut que je les perde, j'en « mourrai de chagrin; je vous en conjure, ayez pitié « de moi.

— « Ayez pitié, cela vous est bien aisé à dire; « cependant, si votre homme n'est pas trop retors, « en le faisant surveiller et circonvenir par quelque « agent adroit, peut-être viendrons-nous à bout de « lui arracher son secret.

— « Combien je vous aurais de reconnaissance ! « oh ! je ne tiens pas à l'argent ; cinquante mille « francs seront la récompense du succès.

— « Eh bien, Vidocq! qu'en pensez-vous?

— « L'affah'e est épineuse, répondis-je à M. Hen- « ry, mais si je m'en chargeais, je ne serais pas « surpris d'en venir à mon honneur.

— « Ah ! me dit M. Sénard en me pressant affec- « tueusement la main, vous me rendez la vie; n'épar- « gnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites « toutes les dépenses nécessaù'es pour arriver à un « heui'eux résultat, ma bourse vous est ouverte, « aucun sacrifice ne me coûtera. Comment ! vous « croyez réussir?

— « Oui, monsieui', je le crois.

— « AUons, faites-moi retrouver ma cassette, et « il y a dix mille francs pour vous, oui, dix mille « francs, le grand mot est lâché, je ne m'en dédis « pas. »

Malgré les rabais successifs de M. Sénard, à mesure que la découverte lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'efieetuer, tout ce qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait qu'une plainte eût été portée : M. Sénard ainsi

que le curé, se rendirent en conséquence à Pontoise, et par suite de leur déclaration, le délit ayant été constaté, Moiselet fut arrêté et interrogé. On le prit par tous les bouts pour le déterminer à s'avouer coupable, mais il persista à se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prévention allait s'évanouir, lorsque, poui* consolider son existence, s'il était possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revêtu de l'uniforme militaire et le bras gauche en écliarpe, s'inti'oduit avec un billet de logement chez la femme de Moiselet; il est censé sortir de l'hôpital et ne devoir faù'e à Livry qu'un séjour de quarante-huit heures, mais, peu d'instants après son arrivée, il fait une chute, et une entorse de commande vient tout à coup le mettre hors d'état de continuer sa route. Dès lors, il lui devient indispensable de s'arrêter, et le maire décide qu'il sera l'hôte de la tonnelière jusqu'à nouvel ordre.

Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses réjouies à qui il ne déplaît pas de vivi'e sous le même toit qu'un conscrit blessé ; elle prend assez gaîment son i)arti sur l'accident qui retient le jeune soldat près d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et comme elle n'a pas atteint sa trentesixième année, elle est encore dans l'âge oti une femme ne dédaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout, les mauvaises langues reprochent à madame Moiselet de n'aimer pas le vin bu, c'est sa petite réputation locale. Le prétendu soldat ne manque pas de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord il se rend utile, et afin d'achever de se conciher les bonnes grâces de sa bourgeoise, de temps en temps, pour- lui payer bouteille, il défait les couiToies d'une ceinture passablement garnie.

La tonnehère est charmée de tant de prévenances; le soldat sait écrire, il devient son secrétaire, mais les lettres qu'elle adresse à son cher époux sont

de nature à ne pas le compromettre; pas la moindre expression à double entente, c'est Tinnocence qui s'entretient avec l'innocence. Le secrétaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le compte du détenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichii*; mais madame est trop renarée 1 pour être dupe de ce langage; constamment sur le qui-vive, eUe n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans ses démarches. Enfin, après une expérience de quelques joui^s, il m'est démontré que mon agent, malgré son habileté, ne retirera aucun fruit de sa mission. Je me propose alors de manœuvrer en personne, et déguisé en marchand colporteur, je me mets à parcourir les environs de Livry. J'étais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie, etc., etc., et j'acceptais en échange, de l'or, de l'argent, des pierreries, enfin tout ce qui m'était oiïert. Une ancienne voleuse, qui connaissait les localités, m'accompagnait dans ma tournée, c'était la veuve d'un fameux voleur, Germain Boudier, dit le jjère Latuile, qui. après avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir à Sainte -Pélagie : eUe-même avait été retenue seize ans dans les prisons de Dourdans, oii les apparences de modestie et de dévotion qu'elle af&chait l'avaient fait sm'nommer la Religieuse. Personne n'était plus habile à moucharder les femmes, ou à les tenter par l'appât des colifichets et des ajustements : elle avait ce qu'on appelle le fil au suprême degré. Je me flattais que madame Moiselet, séduite par son éloquence et par nos marchandises, se laisserait aller à mettre en dehors des écus du curé, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire même le calice ou la

1 Renarée, fine, maligne ; à l'origine a peut-être signifié : astucieuse comme ua renard.

patène, dans le cas où le troc serait de son goût; mon calcul fut mis en défaut, la tonnelière n'était pas x>ressée de jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet était le Phénix des femmes, je Tadmirai, et puisqu'il n'y avait aucune épreuve à laquelle eUe ne résistât, convaincu que je perdrais mon temps à faire sur eUe un nouvel essai de mes stratagèmes, je songeai à ne plus expérimenter que sui* son mari. Bientôt, le juif colporteur fut métamorphosé en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je commençai à rôder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me faire arrêter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les éviter, si bien qu'à la première rencontre, ils supposèrent que je ne les cherchais pas, et me sommèrent de leur exhiber mes papiers. On se doute bien que je n'en avais pas : partant ils m'ordonnèrent de marcher avec eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au baragouin par lequel je répondais à ses questions, désira connaître le fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut immédiatement faite en sa présence. Elles contenaient passablement d'argent et quelques objets dont on devait s'étonner que je fusse possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument savoir d'où proviennent les objets et l'argent, je l'envoie paître en proférant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionnés, et lui, pour m'apprendre à être plus poli une autre fois, m'envoie en prison.

Me voici sous les verroux; au moment de mon arrivée, les prisonniers étaient en récréation dans la cour; le geôlier m'introduit parmi eux, et me présente en ces termes : « Je vous amène un hacheur « de paiUe, tâchez de le comprendre, si vous pou- « vez. » Aussitôt on s'empresse autour de moi, et je suis accueilli par une salve de Landsman et de

Meiner ^ à n'en plus finir. Pendant cette réception, je cherchais des yeux le tonnelier de Livry, il me parut que ce devait être une sorte depaysan demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'étaient adressés, avait prononcé le Landsman de ce ton doucereux, que contractent presque toujours les rats d'église qui ont l'habitude de vivre des miettes de l'autel ^. Celui-là n'était pas trop gras, tant s'en fallait, mais on voyait que c'était sa constitution, et à part sa maigreur, il était resplendissant de santé : il avait le cerveau étroit, de petits yeux bruns à fleur de tête, une bouche énorme, et bien qu'en détaillant ses traits, on pût en remarquer quelquesuns de fort mauvais augure, de l'ensemble résultait pourtant cet air bénin qui ferait ouvrir à un diable les portes du paradis; ajoutez, pour compléter le portrait, que dans son costume le personnage était au moins en arrière de quatre ou cinq générations, circonstance qui, dans un pays oii les Gérontes ^ sont en possession de faire les réputations de probité, étabht toujours une présomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais que Moiselet devait être au fait de ce rafiSnement du coquin, qui, pour se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres signes plus caractéristiques, une paire de lunettes campées sur un nez superbe, de larges boutons attachés sur un habit noisette de nuance claire et de forme carrée, une culotte courte, un chapeau à trois cornes vieux style, et des bas chinés auraient eu le privilège d'attirer mon attention. La mise et la

1 Landsmann, mot allemand signifiant compatrioU. ▼ulgairement : pays Meiner, pour Mein Herr. Monsieur.

2 Allusion méchante contre les gens d'église qur Vidocq malmène à tonte occasion, sans doute pour se venger de la Conerégation, dont les intrigues lui ont fait perdre sa place.

3 GérorUe, vieillard ridicule, un des héros de Molière.

figure se trouvant réunies, j'avais bien des motifs de croii'e que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. « Mossié, Mossié. » dis-je en m'adressaut au prisonnier, dans lequel il me semblait avoir reconnu Moiselet. «Écoute Mossié, hapit fiante ^ » (ignorant son nom, je le désignais ainsi paice que son habit était presque couleur de cbaii'). « Sacreminte, tertaiifle, « langue à moi pas tourne : goûte françous, moi « misérâple, moi trink vind, ferme trink vind for « guelt, schwardz vind. » J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte étaient des pièces de vingt ft'ancs, j'en donne une à mon homme, il demande qu'on nous apporte du vin, et bientôt après j'entends un porteclefs, crier : « Père Moiselet, je vous en ai monté deux bouteilles. » L'habit viande est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons à boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne procédions que par couple. Moiselet, en sa qualité de chantre, de tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que bavard, il entonne à faire plaisir, et ne décesse pas de parler en baragouinant comme moi : « 3Ioi, aimer beaucoup les « Hâllemâgne, me disait-il, pour vous couche, ici, brave « Tcinserlique 2. » Et le geôlier étant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi à côté du sien. « Pom' vous contente kinserlique?

— « Moi contente tu te même.

— « Pour vous beaucoup trinque.

— « Moi trinque tuchur.

— « Toujom's trinque ! ah bonne camarade; » et il fait encore venir du vin.

1 Habit liante, lire habit de viande, donc l'explication est donnée à la ligue qui suit.

2 COTTuption de Kaiserlik, nom donné aux Autrichiens ou JmpériauXi

La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce régime, je feins de me trouver étoui'di. Moiselet, pour me remettre, me fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire... L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le croit. Cependant je le vis très distinctement à plusieui^s reprises, remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvait plus me quitter; j'achevai avec lui la pièce devingt francs, et j'en entamai une de quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. « Pour vous bouton, encore? «me dit -il, avec un ton d'anxiété des plus comiques. » Je lui montre une nouvelle pièce. « Ah ! vous encore « gros bouton, s'écrie-t-il en sautant de joie. »

Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle ma langue presque aussi bien que moi : nous pouvons alors nous conter nos peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire ; celle que je lui fabriquai était appropriée au gem'e de confiance que je souhaitais lui inspirer. « Pom* moi venir France avec maî- (f-tre à moi, moi l'y être tomestique. Maître à moi. « maréchal Autriche, Autriche peaucoup l'or eu « son famile; maître à moi l'y être michante, « michante encore plis que dafantache ; tuchur pinir, « tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne; maître « à moi, emporté mon x^ersonne avec régiment eu

« Montreau Montreau , ô Jésus mingotte !

(c grouss, grouss pataille, peaucoup monte capoiit « maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, « poum, poum, Prisse, Autriche, Rousse, tous es- « tourbe.... Moi peui' pour estourbe; moi chemine, « chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à « moi dans le hâfre-sac, sir ma chival ; moi pas pitin « ditout, miserâple; moi quitte maître, moi tu de « suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup « petite qui prille, peaucoup quelle heure il est.... « Galope galope Fritz; moi appelle Fritz en mon « maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où le « harpre i tuche lé harpre, moi aifre ciéssé, et mettre « hâfi'e-sac pas fissipie, et si moi bartir Allemagne, « prentre hâfre-sac, et moi riche; maîtresse à moi « riche, père à moi riche, tu le monte riche. » Bien que la narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit sans se méprendre sur le fait : il vit très bien que pendant la bataille de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et demanda s'il y avait du bon vin dans le pays.

« la, ia, lui répondis -je, pon fin et charmante « mamesseUe.

— « Charmante mamesseUe aussi?

— « la, ia.

— « Landsman, vous contente, moi partir avec « vous?

— « la, ia, fréli, la, moi bien contente.

— « Ah ! vous bien contente, eh bien ! moi quitte « France, quitte vieille femme; (il me montre pai- « ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq « ans), et dans pays à vous, moi prends petite mame- « selle, pas plis quince ans.

— « la, goûte, goûte eine neuve mamesselle, « pas Tentant encoie. Ah ! fou être eine petite fri- « ponne. »

Moiselet revint plus d'une fois à son projet d'émigration; il y songeait très sérieusement, mais pour émigrer, U fallait être libre, et l'on ne se pressait pas de nous donner la clé des champs. Je lui suggérai la pensée de s'évader avec moi à la première occasion ; et quand il m'eut promis que nous ne nous quitterions plus, pas même pour dire tout bas un dernier adieu à madame son épouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas à tomber dans mes filets. Cette certitude résultait d'un raisonnement fort simple : Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne voyage pas avec des coquilles ; il compte y bien vivre, il est vieux, et, comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une petite Abisag de Sunem ^. Oh ! pom* le coup, le père Moiselet a trouvé la poule noire; ici il est dépom-vu d'argent, sa poule noire n'est donc pas ici; mais oii est-eUef Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que nous sommes désormais inséparables.

Dès que mon commensal eut fait toutes ses réflexions, et que, la tête pleine de ses châteaux eu Allemagne, il fut bien décidé à s'expatrier, j'adressai au

1 Abisag de Sunem ou Abisag la Sunatnite, jeune fille d'une grande beauté que le roi David épousa dans sa vieillesse et qui ne fut, dit la léftende, que sa compagne. AprOs la mort de David, Adonicar voulut l'époiuer, mais Salomon s'y opposa, voulant, pense-t-on, garder ce fruit vert pour lui-même.

procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant reconnaître comme agent supérieur de la police de sûreté, je le priai d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour être conduit à Livry, et moi à Paris.

L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geôlier viat nous l'annoncer la veille de son exécution, et j'eus encore toute la nuit devant moi pour fortifier Moiselet dans ses résolutions ; il y persistait plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que je lui fis de nous échapper le plutôt possible des mains de notre escorte. H lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit pas. Au jonr, je lui donnai à entendre que je pensais qu'il était un voleur aussi : « Pom' fous, gripp aussi, lui « dis-je; oh! schlim, schlim Françous, toi pas par- « lir, toi spispouf tute même ». Il ne répondit pas, mais quand, avec mes doigts crispés à la normande, il me vit faire le geste de prendre, il ne put s 'empêchez de sourire avec cette expression pudibonde du Oui que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la vergogne; vergogne de dévot, s'entend.

Enfin vient le moment tant désiré d'une extraction, qui va nous mettre à même d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet est X>rêt; pour lui donner du courage, je n'ai pas négligé de le pousser au vin et à l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'après avoh' reçu tous ses sacrements.

I^ous ne sommes attachés qu'avec une corde très mince; chemin faisant, il me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute guères que ce sera rompre le charme qui l'a préservé jusqu'alors. Plus nous allons, plus il me témoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut; à chaque minute, il me réitère la prière de ne pas l'abandonner, et moi de répondre : « la, Françous, ia moi pas lâchir vous. » Enfin, nous touchons à l'instant décisif; la corde est

rompue, je franchis le fossé qui nous sépare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouvé ses jambes de quinze ans, s'élance après moi; un des gendarmes met pied à terre poui' nous poursuivre, mais le moyen de courir et sui'tout de sauter avec des bottes à Técuyère et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit poui" nous joindi'e, nous disparaissons dans le fo^ré, et bientôt nous sommes hors d'atteinte.

Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. Là, Moiselet s'arrête, et après avoir promené ses regards autoiu- de lui, il se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger son bras dans une touffe des plus épaisses, d'oii il ramène une bêche; il se relève brusquement, fait quelques pas sans proférer un seul mot, et quand nous sommes près d'un bouleau sur lequel je remarque plusieui's branches cassées, il ôte avec prestesse son chapeau et son habit, et se met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand cœur qu'il fallait bien que la besogne avançât. Tout à coup il se renverse, et en s'échappant de sa poitrine, le ah prolongé de la satisfaction m'apprend que sans avo lieu besoin de faire tourner la baguette, il a su découvrir un trésor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se remet promptement; encore quelques coups de bêche, la chère boîte est à nu, il s'en empare. Je me saisis en même temps de l'instrument explorateur, et changeant subitement de langage, je déclare en très bon français, à l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. « Pas de « résistance, lui dis-je, ou je vous brise la tête ». A cette menace, il crut rêver, mais lorsqu'il se sentit appréhender par cette main de fer qui a dompté les plus vigoui'eux scélérats, il dût être convaincu que ce n'était pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais juré de ne pas le lâcher, je lui tins pai'ole. Pendant le trajet poui- arriver au

poste de la brigade de gendarmerie où je le déposai, il s"'écria à plusieurs reprises : « Je suis perdu; qui aui'ait jamais dit ça? il avait l'air si bonasse ! ;> Traduit aux assises de Versailles, Moiselet fut condamné à six mois de réclusion.

M. Sénard fut au comble de la joie d'avoir retrouvé ses cent mille écus de diamants. Fidèle à son système de rabais, il réduisit de moitié la récompense, encore eut-on de la peine à lui arracher les cinq mille francs, sur lesquels j'avais été obligé d'en dépenser plus de deux mille; je vis le moment où j'en aurais été pour les fixais.

CHAPITEE XL

Les glaces enlevées. — Un beau jemie homme. — i\Ies quatre états. — La fringale. — Le connaisseur. — Le Turc qui a vendu ses odalisques. — Point de complices. — Le général Bouchu. — L'inconvénient des bons vins. — Le petit saint Jean. — Le premier dormeur de France. — Le grand unir forme et les billets de banque. — La crédulité d'im receleur. — Vingt-cinq mille francs de flambés. — L'officieux. — Capture de vingt-deux voleurs. — L'adorable cavalier. — Le parent de tout le monde. — Ce que c'est d'être lancé. — Les Lovelaces de carcan. — L'aumônier du régiment. — Surprise au café Hardi. — L'Anacréon des galères. — Encore ime petite chanson. — Je vais à l'afïût aux Tuileries. — Vn grand seignevu-. — Le directeur de la police du Château. — Révélations au sujet de l'assassinat du duc de Berry. — Le géant des %oleur3. — Paraitre et disparaître. — Une scène, par madame de Genlis. — Je suis accoucheur. — Les Synonymes. — La mère et l'enfant se portent bien. — Une formaUté. — Le baptême. — Il n'y a pas de dragées. — Ma commère à Saint-Lazarre. — Un pendu. — L'allée des voleurs. — Le médecin dangereux. — Craignez les bénéfices. — Je revois d'anciens amis. — Un dîner au Capucin. — J'enfonce les Bohémiens. — Un toiu" chez la duchesse. — On retrouve les objets. — Deux montagnes ne se rencontrent

pas. — La bossue moraliste. — La foire de Versailles. — Les insomnies d'une marcliande de nouveautés. - — Les ampoules et la chasse aux pmiaises. — Amour et tjTannie. — Le grillage et les rideaux verts. — Scènes de jalousie. — Je m'éclipse.

Peu de temps après la difficile exploration qui fut si fatale au tonnelier, je fus chargé de rechercher les auteurs d'un vol de nuit, commis, à l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du prince de Condé, au palais Bourbon. Des glaces d'un très grand volume en avaient disparu, et leur enlèvement s'était effectué avec tant de précaution, que le sommeil de deux cerbères, qui suppléaient à la vigilance du concierge, n'en avait pas été troublé un instant. Les parquets dans lesquels ces glaqes étaient enchâssées n'ayant point été endommagés, je fus d'abord porté à croire qu'elles en avaient été extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais à Paris, ces ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sui' qui je pusse, avec quelque probabilité, faire planer mes soupçons. Cependant j'avais à cœur de découvrir les coupables, et pour y parvenir, je me mis en quête de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculptui'e, établi près du quinconce des Invahdes, me fournit la première indication propre à me guider : vers trois heures du matin, il avait vu près de sa porte, plusieurs glaces gardées par un jeune homme qui prétendait avoir été obligé de les entreposer dans cet endroit, en attendant le retour de sesporteurs, dont le brancard s'était rompu. Deux heures après, le jeune homme ayant ramené deux commissionnaires, leur avait fait enlever les glaces, et s'ét-ait dirigé avec eux du côté de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il signalait pouvait être âgé d'environ vingt-trois ans, et n'avait guère que cinq pieds un pouce; il était vêtu d'une redingotte de drap gris -foncé, et avait une

assez jolie figure. Ces données ne me furent pas immédiatement utiles, mais eUes me conduisirent indii'ectement à trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transporté des glaces d'une belle gi'andeur, rue Saint-Dominique, oii il les avait déposées dans le petit hôtel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces ne fussent pas celles qui avaient été volées; et puis, en supposant que ce fussent elles, qui me répondait qu'elles n'avaient pas changé de domicile et de propriétaii'e? On m'avait désigné la personne qui les avait reçues; je résolus de m'introduire chez eUe, et pour ne lui inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que je résolus de m'oiïrir à ses regards. La veste d'indienne et le bonnet de coton sont les insignes de la profession; je m'en alïuble, et après m'être bien pénétré de l'esprit de mon rôle, je me rends au petit hôtel de Caraman, où je monte au premier. La porte est fermée; je frappe, on m'ouvre : c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui m'amène. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'informé qu'il avait besoin d'un cuisinier, je prenais la liberté de venir lui offrir mes services. « Mon Dieu ! mon ami, me « répondit-il, vous êtes probablement dans l'erreur, « l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon '.(. nom; comme il y a deux rues Saint-Dominique, « c'est sans doute dans l'autre qu'il vous faut aller. » Tous les Ganimèdes^ n'ont pas été ravis dans l'Olympe : le beau garçon qui me parlait affectait des manières, des gestes, un langage qui, joints à sa mise, me montrèrent tout d'un coup à qui j'avais affaire. Je pris aussitôt le ton d'un initié aux mystères des ultrà-philAnthropes ^, et après quelques

1 Ganymide. Echanson des dieux. On prétend qu'il serrait à letus plaisirs îintiphysiques.

2 Vltraphilanthr&pes, pédérastes; individus qui aiment les hommes audelà de ce qui est permis.

MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. II. 11

feignes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai combien j'étais fâché qu'il n'eût pas besoin de moi : « Ah ! monsieur, lui dis-je, je préférerais rester avec « vous, lors même que vous ne me donneriez que la « moitié de ce que je puis gagner ailleurs; si vous « saviez combien je suis malheureux; voilà six mois « que je suis sans place, et je ne mange pas tous les

« joiu'S Croiriez-vous qu'il y a bientôt trente-six

« heures que je n'ai rien pris? »

— « Vous me faites de la peine, mon bon ami; « comment donc, vous êtes encore à jeun 1 allons, « allons, vous dînerez ici.»

J'avais en elïet une faim capable de donner au mensonge que je venais de faù-e toutes les apparences d'une vérité : un pain de deux livres, une moitié de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit, ne séjournèrent pas long-temps sur la table; une fois rassasié, je me mis à l'entretenir de ma fâcheuse position. « Voyez, monsiem-, lui dis-je, « s'il est possible d'être plus à plaindre; je sais <( quatre métiers, et des quatre je ne puis en utiliser « un seul; tailleur, chapelier, cuisinier; je fais un te peu de tout, et n'en suis pas plus avancé. Mon « premier état était tapissier-miroitier.

— « Tapissier-miroitier, reprit -il vivement ! » Et sans lui laisser le temps de réfléchir à l'imprudence de cette espèce d'exclamation : « Eh oui ! « poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui de « mes quatre métiers que je connais le mieux, mais « les affaires vont si mal qu'on ne fait presque plus « rien en ce moment.

— « Tenez, mon ami, me dit le charmant jeumi « homme, en me présentant un petit verre, c'est de « l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne sauce riez croire combien vous m'intéressez, je veux vous « donner de l'ouvrage pour quelques jours.

— (( Ah î monsieur vous êtes trop bon, vous me

« rachetez la vie; dans quel genre, s'il vous plaît, « vous conviendrait -il de m'occuperf

— « Dans Fétat de miroitier.

— « Si vous avez des glaces à arranger, trumeau, a Pysché, bonheur du jour, joie de Narcisse, n'im- « porte, vous n'avez qu'à me les confier, je vous ferai, « comme on dit, voir un plat de mon métier.

— « J'ai des glaces de toute beauté; elles étaient « à ma campagne, d'où je les ai fait revenir, de peui' « qu'il ne prît à messieurs les Cosaques la fantaisie « de les briser.

— « Vous avez très bien fait; mais pourrait-on « les voir?

— « Oui, mon ami.»

Il me fait passer dans un cabinet, et à la première vue, je reconnais les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beauté, sur leur dimension, et après les avoir examinées avec la minutieuse attention d'un homme qui s'y entend, je fais l'éloge de l'ouvrier qui les a démontées sans en avoir endommagé le tain.

« L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est « moi; je n'ai pas voulu que personne y touchât, « pas même poiu* les charger sur la voiture.

— « Ah! monsieur, je suis fâché de vous donner « un démenti, mais ce que vous me dites est impos- « sible, il faudrait être du métier pour entreprendre « une besogne semblable, et encore le meilleur « ouvrier n'en viendrait-il pas à bout seul. » Malgré l'observation, il persista à soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'eût servi à rien de le contrarier, je n'insistai pas.

Un démenti était une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne me parla pas avec moins d'aménité, et après m 'avoir à peu près donné ses instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, a-fin de me mettre au travail le plutôt possible.

« N'oubliez-pas d'apporter votre diamant, je veux « que vous me débarrassiez de ces ceintres qui ne « sont plus de mode. »

H n'avait plus rien à me dire, et je n'avais plus rien à apprendre : je le quittai et allai rejoindre deux de mes agents, à qui je donnai le signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas 011 il sortirait. Un mandat était nécessaire pour opérer l'arrestation, je me le procurai, et bientôt après, ayant changé de costume, je revins, assisté du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de glaces, qui ne m'attendait pas sitôt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus attentivement, il me dit : « Je crois vous reconnaître : n'êtes -vous « pas cuisinier f

— « Oui, monsieur, lui répondis-je; je suis cuisi- « nier, tailleur, chapelier, miroitier, et qui plus est, « mouchard pour vous servir.» Mon sang-froid le déconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de prononcer un seul mot.

Ce monsieur se nommait Alexandre Paruitte, outre les glaces et deux Chimères en bronze doré qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva chez lui quantité d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui m'avaient accompagné dans cette expédition se chargèrent de conduire Paruitte au dépôt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le laisser échapper. Ce ne fut que dix jom'S après que je parvins à le rejoindre à la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud; je l'arrêtai au moment oii il montait dans le carosse d'un Turc qui vraisemblablement avait vendu ses odalisques.

Je suis encore à m'expUquer comment, malgré des obstacles que les plus experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu effectuer le vol qui lui a procuré deux fois Toccasiou de me

voir. Cependant il paraît constant qu'il n'avait point de complices, puisque, dans le cours de l'instruction. par suite de laquelle il a été condamné aux fers, aucun indice, même des plus légers, n'a pu faire supposer la participation de qui que ce soit.

A peu-près à l'époque oii Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon, des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Eichelieu, numéro 17, dans l'hôtel de Valois, oii ils dévalisèrent M. le maréchal de-camp Bouchu. On évaluait à une trentaine de mille francs les eiïets dont ils s'étaient emparés. Tout leur avait été bon, depuis le modeste mouchoir de coton jusqu'aux torsades étoilées du général; ces messieurs, habitués à ne rien laisser traîner, avaient même emporté le linge destiné à la blanchisseuse. Ce système, qui consiste à ne pas vouloir faire grâce d'une loque à la personne que Ton vole, est par fois fort dangereux pour les voleurs, car son application nécessite des recherches et entraîne des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion, ils avaient opéré en toute sûreté; la présence du général dans son appartement leur avait été une garantie qu'ils ne seraient pas troublés dans leur entreprise, et ils avaient vidé les armoires et les maUes avec la même sécurité qu'un greffier qui procède à un inventaire après décès. Comment, va-t-on me dire, le général était présent! Hélas ! oui; mais quand on prend sa part d'un excellent dîner, qu'on ne se doute guère de ce qu'il en adviendra ! Sans haine et sans crainte, sans prévision surtout, on passe gaîment du Beaune au Chambertin, du Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Eomanée; puis, après avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'échelle des renommées, on se rabat en Champagne sur le pétillant Aï, et trop heureux alors le convive qui, plein de souvenirs de ce joyeux pèlerinage, ne s'embrouille pas au

point de ne pouvoir retrouver son logis ! Le général. à la suite d'un banquet de ce genre, frétait maintenu dans la plénitude de sa raison, je me plais du moiuH à le croire, mais il était rentré chez lui accablé de sommeil, et comme, dans cette situation, on est plus pressé de gagner son lit que de fermer une fenêtre, il avait laissé la sienne ouverte poiu- la commodité des allants et des venants. Quelle imprudence 1 Pour qu'il s'endormît, il n'avait pas fallu le bercer : j'ignort^ s'il avait fait d'agréables songes, mais ce qui demeui-a constant pour moi, à la lecture de la plainte qu'il avait déposée, c'est qu'il s'était réveillé comme un petit saint Jean.

Quels individus l'avaient dépouillé de la sorte? Il n'était pas aisé de les découvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dii'e d'eux, avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du toupet, puisque après avoir rempli certaines fonctions dans la cheminée de la chambre où reposait le général, abominables profanateurs, ils avaient poussé l'irrévérence jusqu'à se servir de ses brevets, de manière à prouver qu'ils le tenaient poui' le premier dormeur de France.

J'étais bien cui'ieux de connaître les insolents à qui devait être imputé un vol accompagné de circonstances si aggravantes. A défaut d'indices d'après lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai aller à cette inspiration qui m'a si rarement trompé. Il me vint tout à coup à l'idée que les voleurs qui s'étaient introduits chez le général ])ourraient bien faire partie de la cUenteUe d'un nommé Perrin, ferrailleur, que l'on m'avait depuis longtemps signalé comme un des receleurs les plus intrépides. Je commençai par faire sui'veiller les appioches du domicile de Perrin, qui était établi rue de la Sonnerie, numéro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu aucun résultat, je

restai persuadé que, pour atteindre le but que je m'étais proposé, il était nécessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'étais, mais je fis la leçon à l'un de me» agents qui ne devait pas lui être suspect. Celui-ci va le voir ; on cause de choses et d'autres ; on en vient à parler des affaires : « Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.

— « Comment les voulez-vous donc, répartit « l'agent? je crois que ceux qui ont été chez ce géné- « rai, dans l'hôtel de Valois, n'ont pas à se plaindre. « Quand je pense que seulement dans son grand « uniforme il avait caché pour vingt-cinq mille francs « de billets de banque. »

Perrin, était pourvu d'une telle dose de cupidité et d'avarice, que s'il était possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui révélait une richesse sur laquelle il ne comptait pas, devait nécessairement faire sur lui une impression de joie qu'il ne serait pas le maître de dissimuler; si l'habit lui avait passé par les mains, et que déjà il en eût disposé, c'était une impression contraire qui devait se manifester : j'avais prêtai l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillèrent pas tout à coup, le sourire ne vint pas se placer sur ses lèvres, mais en un instant son visage devint de toutes les couleurs ; en vain s'efforçait-il de déguiser son trouble, le sentiment de la perte se prononçait chez lui avec tant de violence qu'il se mit à frapper du pied et à s'arracher les cheveux : « Ah ! mon Dieu ! mon « Dieu ! s'écria-t-il, ces choses-là ne sont faites que « pour moi, faut-il que je sois malheureux !

— « Eh bien ! qu'avez-vous donc? est-ce que « vous auriez acheté...?

— « Eh ! oui, je l'ai acheté, ça se demandp.-t-il? « mais je l'ai revendu.

— « Vous savez à qui?

— « Sûrement je sais à qui ; au fondeur du

« passage Feydeau, pour qu'il brûle les broderies.

— « Allons, ne vous désespérez pas, il y a peut- « être du remède, si le fondeur est un honnête « homme. »

Perrin, faisant un saut : « Vingt-cinq mille francs « de flambés ! vingt-cinq mille francs ! ça ne se trouve « pas sous le pied d'un cheval ; mais pourquoi aussi « me suis-je tant pressé! Si je m'en croyais, je me « ficherais des coups.

— « Eh bien, moi, si j'étais à votre place, je « tâcherais tout simplement de ravoir les broderies « avant qu'elles soient mises au creuset... Tenez, si « vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je « lui dirai qu'ayant trouvé le placement des brode - « ries pour des costumes de théâtre, vous désirez « les racheter. Je lui offrirai un bénéfice, et proba- « blement il ne fera aucune difficulté de me les « remettre.»

Perrin, jugeant l'expédient admirable, accepta la proposition avec enthousiasme, et l'agent, pressé de lui rendre service, accourut pour me donner avis de ce qui s'était passé. Aussitôt, muni de mandats de perquisition, je fis une descente chez le fondeur : les broderies étaient intactes, je les remis à l'agent poulies reporter à Perrin, et au moment où ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic illicite auquel il se livrait : une foule d'objet volés fut reconnue dans ses magasins. Ce receleur, conduit au dépôt, fut immédiatement interrogé, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont il n'y eut pas moyen de tirer parti.

Après sa translation à la Force, j'allai le voir poulie solliciter de faire des révélations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et des indications; il

ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui il achetait habituellement. Néanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida à former des soupçons plausibles, et à rattacher mes soupçons à des réalités. Je lis passer successivement devant lui une foule de suspects, et sur sa désignation, tous ceux qui étaient coupables furent mis en jugement. Vingt-deux furent condamnés aux fers; parmi les contumaces était un des auteui'S du vol commis au préjudice du général Bouchu. Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilité des renseignements qu'il avait foui'nis, on ne prononça contre lui que le minimum de la peine.

Peu de temps après, deux auti*es receleurs, les frères Perrot, dans l'espoir de disposer les juges à l'indulgence, imitèrent la conduite de Perrin, nonseulement en faisant des aveux, mais en déterminant plusieurs détenus à signaler leurs complices. Ce fut d'après leurs révélations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux, les nommés Valentin et Rigaudi dit Grindesi.

Jamais peut-être à Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier d'industrie, que dans l'année de la première restaui'ation. L'un des plus adroits et des plus entreprenants était le nommé Winter de Sarre-Louis.

Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'était un de ces beaux bruns, dont certaines femmes aiment les sourcils arqués, les longs cils, le nez proéminent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille élancée et l'aspect dégagé qui ne messied pas du tout à un officier de cavalerie légère; aussi donnait-il la préférence au costume militaire, qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne. Aujourd'hui U était en hussard, demain en lancier, d'autres fois il paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au

besoin, il était chef d'escadron, commandant d'étatmajor, aide-de-camp, colonel, etc. ; il ne sortait pas des grades supérieurs, et pour s'attirer encore plus de considération, il ne manquait pas de se donner une parenté recommandable : il fut tour à tour le fils du vaillant Lasalle, celui du brave Winter, colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale; le neveu du général comte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp; enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empnintât, ni de famille illustre à laquelle il ne se vantât d'appartenir. IS^é de parents aisés, Winter avait reçu une éducation assez brillante pour être à la hauteur de toutes ces métamorphoses; l'élégance de ses formes et une tournure des plus distinguées complétaient l'illusion.

Peu d'hommes avaient mieux débuté que Winter : jeté de bonne heure dans la carrière des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu officier, il ne tarda pas à perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le punir de son inconduite, l'envoyèrent à l'île de Rhé, dans un des bataillons colouiaux. Là il se comporta quelque temps de manière à faire croire qu'il s'était corrigé. Mais on ne lui eut pas plutôt accordé un grade, que s'étant permis de nouvelles incartades, il se vit obligé de déserter pour se soustraire au châtiment. Il vint alors à Paris où ses exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientôt le triste honneur d'être signalé à la police comme l'un des plus habiles dans ce double métier.

Winter, qui était ce qu'on appelle lancé, fit une foule de dupes dans les classes les plus élevées de la société; il fréquentait des princes, des ducs, des fils d'anciens sénateurs; et c'était sur eux ou sur les dames de lems sociétés clandestines qu'il faisait l'expérience de ses funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent, ne l'étaient jamais

assez pour ne pas céder à l'envie de se faire dépouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police était à la recherche de ce séduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse d'habits et de logements, lui échappait toujours au moment où elle se flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonné de me mettre en chasse afin de tenter sa capture.

Winter était un de ces Lovelaces ^ de carcan, qui ne trompent jamais une femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait disposée à me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus avoir rencontré cette auxiliaire bénévole; mais comme par fois ces sortes d'Arianes ^, tout abandonnées qu'elles sont, répugnent à immoler un perfide, je résolus de n'aborder celle-ci qu'avec précaution. Avant de rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien de manifester des intentions hostiles à l'égard de Winter, et pour ne pas eiïaroucher ce reste d'intérêt, qui, en dépit des procédés indignes, subsiste toujours dans un cœur sensible, ce fut en qualité d'aumônier du régiment qu'il était censé commander, que je m'introduisis près de la ci-devant maîtresse du prétendu colonel. Mon costume, mon langage, la manière dont je m'étais grimé, étant en parfaite harmonie avec le rôle que je devais jouer, j'obtins d'emblée la confiance de la belle délaissée, qui me donna à son insu tous les renseignements dont j'avais besoin. Elle me fit connaître sa rivale préférée, qui

1 Lovelace, un des héros de la Clarisse Harlowe, de Eichardson, qui est demeuré, depuis, comme le type légendaire du séducteur.

2 Fille de Mines et de Pasiphaé; amoureuse de Thésée, qui était venu en Crète pour combattre le Minotaure, elle le tira du labyrinthe en lui donnant un peloton de fll qui lui permit de retrouver son chemin. Depuis l'expression (il d'Ariane, indique le moyen qui nous sert de guide pour sortir d'une difficulté. Thésée, ayant enlevée Ariane, l'abandonna dans l'île de Naxos. Une Ariane signifie une femme délaissée par l'homme qui lui avait juré une affection éternelle.

déjà fort fort maltraitée par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne pouvait s'empêcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.

Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour être bien vu d'elle, je m'annonçai comme un ami de la famille de son amant; les parents de ce jeune étourdi m'avaient chargé d'acquitter ses dettes, et si elle consentait à me ménager une entrevue avec lui, elle pouvait compter qu'elle serait satisfaite la première. Madame*** n'était pas fâchée de trouver cette occasion de réparer les brèches faites à^son petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que le soir même, elle devait dîner avec son amant sur le boulevard du Temple, à la Galiote. Dès quatre heures, j'allai, déguisé en commissionnaire, me poster près de la porte du restaurant; et il y avait environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin un colonel de hussards, c'était Winter, suivi de deux domestiques; je m'approche, et m'offre à garder les chevaux ; on accepte, Winter met pied à terre, il ne peut m'échapper, mais ses yeux ayant rencontré les miens, d'un saut il s'élance sur son coursier, pique des deux et disparaît.

J'avais cru le tenir, mon désappointement fut grand. Toutefois je ne désespérais pas de l'appréhender. A quelque temps de là, je fus informé qu'il devait se rendre au café Hardi, sur le boulevard des Italiens : je l'y devançai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout avait été si bien disposé, qu'il n'eut plus qu'à monter dans un fiacre, dont j'avais fait les fi'ais. Conduit devant le commissaire de police, il voulut soutenir qu'il n'était pas Winter, mais malgré les insignes du grade qu'il s'était conféré, et la longue brochette de décorations fixées sur sapoitrine, il fut bien et dûment constaté qu'il était l'individu désigné dans le mandat dont j 'étais porteur.

Winter fut condamné à huit ans de réclusion; il serait aujourd'hui libéré, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa détention à Bicêtre, lui ayant valu un supplément de huit ans de galères, à l'expiration de la première peine, il fut envoyé au bagne, oii il est encore. Il partit en déterminé. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit; il est, assuret-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue parmi les forçats, qui le regardent comme leur Anacréon. Voici l'une de celles qu'on lui attribue.

Air : de V Heureux 'pilote.

Travaillant d'ordinaire, La sorgue dans Pantin^, Dans mainte et mainte affaire Faisant très bon choypin^.

Ma gente cambriole ^, Rendoublée de camélotte^, De la dalle an fîaquet^; Je vivais sans disgrâce.

Sans regoût ni morace^, Sans taff et sans regret^.

J'ai fait par comblance^ Gironde larguepé^, Soiffant picton sans lance ^", Pivois non maquillé^'-, Tirants, passe à la rousse ^~, Attaches de gratousse ^^, Combriot galuché ^*.

Cheminant en bon drille. Un jour à la Courtille, J'm'en étais enganté ^^.

1 Le soir dans Paris. — 2 Bon coup. — 3 Chambre — 4 Pleine de marchandises. — 5 De Targcnt au gousset. — 6 Sans crainte ni inquiétude. — 7 Sans peur. — 8 Par surcroît. — 9 Une joUe maîtresse. — 10 Buvant du vinsanseau. — llDu vinnon frelaté. — 12Bas, escarpins, — ISBeau jabot de dentelles. — 14 Chapeau galonné. — 15 Enmouraché. {Notes de Vidocq.)

En faisant nos gambades,

Un grand messière iranc ^

Voulant faire parade.

Serre un bogue d'orient^.

Après la gambriade ^,

Le filant sus V estrade *,

D'esbrouf je Vestourbis',

J'enflaque sa limace^,

Son bogue, ses frusques, ses passes'

J'm'en fus au fouraillis^.

Par contretemps, ma largue, Voulant se piquer d'honneur.

Craignant que je la nargue.

Moi qui n'suis pas taffeur^.

Pour gonfler ses valades, Encasque dans un rade ^°, Sert des sigues à foison ^^ ; On la crible à la grive^^, Je m7a donne et m'esquive ^^, Elle est pommée maron ^*.

Le quart d'œil lui jabotte^^ Mange sur tes nonneurs^^, Lui tire une carotte.

Lui montant la couleur^''.

L'on vient, on me Ugotte^^, Adieu ma cambriote, Mon beau pieu, mes dardants '^^, Je monte à la cigogne 2", On me gerbe à la grotte^'-.

Au tap et pour douze ans ^^.

1 Bourgeois. — 2 Une montre d'or. — 3 La danse. — 4 Le suivant sur le boulevard. — 5 Je l'étourdi. — 6 Je passe sa chemise. — 7 Je vole sa montre, ses habits, ses souliers. — 8 L'endroit où l'on recèle. — 9 Peureux. — 10 Entre dans une boutique. — 11 Vole des louis. — 12 On crie sur elle à la garde. — 13 Je m'enfuis. — 14 Prise en flagrant délit. — 15 Le commissaire l'interroge. — 16 Dénonce tes complices. — 17 Faire un conte.

— 18 On me garotte. — 19 Mon beau lit. mes amours. — 20 Au tribunal.

— 21 On nie condamne aux galères. — 22 A l'exposition. {Notes de Vidocq.)

Ma largue n'sera plus gironde.

Je serai vioc aussi ^; Faudra, pour plaire au monde.

Clinquant, frusque, maquis^.

Tout passe dans la ligne ^, Et quoiqu'on en jaspine*,

C'est un f flancJiet^.

Douz, longes de tirades, ^

Pour une rigolade, '

Pour un monaent d'attrait.

Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup de confrères dans Paris : les Tuileries étaient notamment Fendroit oii l'on rencontrait le plus de ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération, en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux de Tobservateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château était alors moins une résidence qu'une forêt infestée de brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes des Charette, des. La Eoche-Jaquelin, des Stoliet, des Cadoudal, etc. Les jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez -vous tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus assez hem'eux pom' en réintégi-er quelques -ims dans les bagnes.

Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affût sur la place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du pavillon de Flore, un personnage dont le

1 Vieux. — 2 Du rouge. — 3 Dans ce monde. — 4 Quoi qu'on en diae. 6 Lot. — 6 Douze ans de fers. — 7 Une bamboche. (Notes de Vidocq.)

costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous les regards : ce personnage était tout au moins un grand seigneur; n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au nœud étincelant de son épée... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me faisant remarquer le gi'and seigneur, qu'il y avait une ressemblance frappa.nte entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé au bagne de Toulon. J'avais eu l'occasion de voir Chambreuil ; j'allai me placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes, je reconnus sans peine l'ex-forçat : c'était bien Chambreuil, un fameux faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à portée d'imiter les signatures de leurs fouinisseurs. Il avait un véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne peut cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc; mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse

à ses gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse salle n" 3, oii il fit son temps, augmenté de trois années.

Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins de son goût l'une que l'autre : son moyen de prédilection était des lettres imaginaires, qui à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit, lorsque S. A. E. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, 0 fit tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après, il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.

Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune ; nous le suivîmes un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il était mon prisonnier. Chambreuil crut alors m 'imposer en me crachant au visage une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu. Il n'était rien moins que directeur de la pohce du Château, et chef des haras de France ; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il montât dans un fiacre; et comme il faisait diâiculté d'obéir, nous prîmes sur nous de l'y contraindi^e par la violence.

En présence de M. Henry, M. le directeur de la pohce du Château ne se déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse commis une méprise. « On n'a pas d'idée

« d'une audace pareille, s'écriait Chambreuil, c'est « une insulte pour laquelle j'exige une réparation. « Je vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il « vous sera permis d'user envers moi d'un arbitraire « que le ministre n'aurait pas osé se permettre. » Je vis le moment oii on allait lui faire des excuses et me réprimander. On ne [doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat, masi on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent; chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, « mon cher Vidocq, il y a dans mon secrétaire des « pièces qu'il m'importe de faire disparaître, pro- <( mets -moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en « repentir.

— « Je te le promets.

— « Tu les trouveras sous un double fonds, dont « je t'expliquerai le secret.» Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet les papiers de l'endroit oii ils étaient, mais pour les joindre ans pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait disposé avec plus de soin l'échaffaudage de sa supercherie : on trouva chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscription : Haras de France; les autres avec celle-ci : Police du Roi; des feuilles à la Tellière^ portant les intitulés du ministère de la guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre de correspondance toujours ouvert, comme par mégarde, afin de mieux tromper l'espion, étaient autant

1 Telliêre, format d'un papier, donc le nom subsiste encore dAU les industries gTaphique?.

de pièces probantes des hautes fonctions que Chambreuil s'attribuait. H était censé en relation avec les plus émineuts personnages : les princes, les princesses lui écrivaient; leurs lettres et les siennes étaient transcrites en regard les unes des autres, et, ce qui paraîtra bien étrange, c'est qu'il s'entretenait aussi avec le préfet de police, dont la réponse se trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.

Les lumières que la perquisition avait fournies corroborèrent si complètement mes assertions au sujet de Ohambreuil, qu'on n'hésita plus à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en jugement.

Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il était le forçat que je m'opiniàtrais à reconnaître. Il produisit, au contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an n. Entre lui et moi les juges furent un instant embarrassés de l)rononcer; mais je réunis tant et de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été reconnue, il fut condamné aux travaux forcés à per- ])étuité, et enfermé au bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes de dénonciateur. C'est ainsi qu'à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, de concert avec un nommé Gérard Cavette, il écrivit à la police qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime aiïreux. On connaissait Ohambreuil, on ne le crut pas ; mais quelques personnes, assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent que (lavette fût amené à Paris ; Cavette fit le voyage, et l'on n'apprit rien de plus que ce que l'on savait.

L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. H en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents

assez bizarres. Au surplus, puisque je suis entrain de coudre des narrations les unes aux autres, je vais raconter.

Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque était signalé comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il était impossible de ne pas reconnaître le nommé Sablin, voleur excessivement adroit et entreprenant, qui, libéré de plusieurs condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Divers mandats furent décernés contre Sablin ; les plus fins limiers de la police furent lancés à ses trousses; on eut beau faire, il se dérobait à toutes les poursuites ; et si l'on était averti qu'il s'était montré quelque x^art, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait. Pendant plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de quelques heures, et sitôt un vol commis, il s'échpsait sans qu'il fiit possible de savoir oii il était passé. Sablin n'était en quelque sorte connu que de moi. aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour m'éviter, qu'il ne me fut pas donné une seule fois d'apercevoir même son ombre.

Cependant, comme le manque de persévérance n'est pas mon défaut, je finis par être informé que Sablin venait de fixer sa résidence à Saint -Cloud. où il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je partis de Paris, de manière à n'ai'river qu'à la tombée de la nuit; on était alors en novembre, et il

faisait un temps aûreux. Quand j'entrai dans Saint-Cloud, tous mes vêtements étaient trempés : je ne pris pas même le temps de les faire sécher, et dans l'impatience de vérifier si je ne m'étais pas embarqué sui- un faux avis, je pris, au sujet du nouvel habitant, quelques renseignements desquels il résultait qu'une femme, dont le mari marchand forain, avait près de cinq pieds dix pouces, était récemment emménagée dans la maison de la mairie.

Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, même parmi les Patagons : je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable domicile de SabUn. Toutefois, comme il était trop tard pour m'y présenter, je remis ma visite au lendemain, et pom* être bien certain que notre homme ne m'échapperait pas, malgré la pluie je me décidai à passer la nuit devant sa jDorte. J'étais en vedette avec un de mes agents ; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est temps d'agir. Mais, près de mettre le pied sur la première marche de l'escalier, je m'arrête, quelqu'un descend, ., C'est ime femme, dont les traits altérés et la démarche pénible révèlent un état de souffrance : à mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et en m'intïoduisant avec eUe dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer par ces mots prononcés avec effroi : « Voilà Vidocq! » Le lit est dans la seconde pièce, j'y cours; un homme est encore couché, il lève la tête, c'est Sablin; je me précipite sm' lui, et avant qu'il ait pu se reconnaître, je lui passe les menottes.

Pendant cette opération, madame, tombée sur une chaise, poussait des gémissements, eUe se tordait et paraissait en proie à une douleur horrible. « Et qu'a donc votre femme, dis-je à Sablin?

« — îs'e voyez-vous pas qu'elle est dans les malsf

« Toute la nuit, ça été le même train; quand vous « Tavez rencontrée, elle sortait pour aU^" chez « madame Tire-monde ^. »

En ce moment, les gémissements redoublent : « Mon Dieu ! mon Dieu ! je n'en puis plus, je me « meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je souffre « donc ! Aie, aie, à mon secours. » Bientôt ce ne sont plus que des sons entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une telle situation, il am'ait fallu aroir un cœur de bronze. Mais que faire? H est évident qu'ici une sage-femme serait nécessaire... Cependant, par qui renvoyer chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la force de Sablin. Je ne puis sortir, je ne puis non plus me résoudre à laisser mourir une femme; entre l'humanité et le devoir, je suis réellement l'homme le plus embarrassé du monde. Tout à coup un souvenir historique, très bien mis en scène par madame de Genlis. vient m'ouvrir l'esprit; je me rappeDe le grand monarque, faisant auprès de Lavallière l'of&ce d'accouchem. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat que lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée : c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le joui'. J'emmaillote le poupon, après lui avoir fait la toilette, de la première entrée ou de la première sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont synonymes; et. quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent bien.

Maintenant il s'agit de remplir une formalité, l'inscription du nouveau né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je m'offre à servir d«

1 Cette expression, dont le sens saute immédiatement à l'esprit exJ»t« encore dans l'argot populairt', iiour désigner les accouclieuse».

témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit : « Ah ! monsiem* Jules, pendant que vous y êtes <( vous de^Tiez bien nous rendre un service.

— « Lequel?

— « Je n'ose vous le demander.

— « Parlez, si c'est possible !

— « Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté de l'être?

— « Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?» Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses

voisines, et dès que celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin, que j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il n'y eut pas de dragées au bap- •tême.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sabhn était tellement pénétré de mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa reconnaissance.

Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait .sa peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque oii il fut libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où le jetait la détention de sa ménagère, Sablin fit comme tant d'autres, il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de ses économies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit tout. Deux joms après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne : il avait choisi pom-

s'accrocher un des arbres de l'Allée des Voleurs.

Ce n'était pas, comme on Ta yu., sans m'être donné beaucoup de peine, que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y aurais pas sufiS; mais presque toujours le succès 'se faisait moins attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, n^ 145, se plaignit d'avoir été volé : suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui avaient enlevé douze miUe francs, espèces sonnantes, deux montres d'or et six couverts d'argent. H y avait eu effraction tant à l'intérieui" qu'à l'extérieur. Enfin,* toutes les circonstances de ce crime étaient si extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits très réels.

M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de l'aisance, et il ne devait rien; par conséquent, je ne voyais pas dans sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres de la maison. Je demandai à M. Sebillotte quelles personnes fréquentaient le plus habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigne quelques-unes, il me dit : « C'est à peu près tout, sauf « les passants, et puis ces étrangers qui ont guéri « ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux « de les rencontrer ! la pauvre diablesse était souf- « fiante depuis trois ans, ils lui ont donné un remède « qui lui a fait bien du bien.

— « Les voyez -vous souvent ces étrangers?

— « Ils venaient ici prendi'e leurs repas, mais « depuis que ma femme va mieux, on ne les voit que « de loin en loin.

— « Savez-vous quels sont ces gens? Peut-être « auront-ils remarqué?

— « Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, « qui prenait part à la conversation, n'allez pas les « soupçonner, ils sont lionnêtes, j'en ai la preuve.

— « Oh oui ! reprit le mari, elle en a la preuve; « qu'elle vous conte ça : vous verrez. Eaconte donc « à monsieui'...

Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes : « Oui, monsieur, ils sont honnêtes, j'en « mettrais ma main au feu. Enfin figurez-vous, il n'y « a pas plus de quinze jom'S, c'était justement la « semaine d'après le terme; j'étais occupée à comp- « ter l'argent de nos loyers, quand une des femmes « qui sont avec eux est venue à entrer; c'était celle « qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si « grand soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle « m'ait pris un sou pour ça, bien au contraire. Vous « sentez bien que je ne puis pas faire autrement que « de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de « moi, et pendant que je mettais les pièces par cent '( francs, voilà qu'elle en aperçoit une où il y a ce « gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une « peau sur les épaules, en manière de sauvage, qui « tient un bâton; ah ! me dit-elle, en avez-vous beau- « coup de cette façon-là?

— « Pourquoi, lui dis -je?

— « C'est que, voyez -vous, ça vaut cent quatre « sous. Autant vous en aurez à ce prix, autant mon K mari vous en prendra, si vous voulez les mettre « à part.

— « Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je « n'ai jamais été plus surprise que de la voir revenir, « son mari était avec elle, nous avons vérifié ensem-

206 MÉMOIFŒS

« ble notre argent, et comme il s'est trouré parmi « trois cents pièces de cent sous de celles qui lui <( convenaient, je les lui ai cédées, et il m'a compté « soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez, d'après « cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait « tenu qu'à eux de les avoir troc pour troc. »

A l'œuvre, on connaît l'ouvrier : la dernière phrase de madame Sebillotte me disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle faisait l'éloge : il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en plus dans l'opinion que je m'étais formée.

Je quittai bien vite les deux époux, et dès ce moment tous les teints basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du Temiile, j'aperçois, attablés dans im espèce de cabaret, appelé la Jlaison rusiiqut.. deux individus dont le teint cuivré et l'étrange tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour à Malines. J'entre, qui voisje? Christian avec un de ses afûdés, qui est également de ma connaissance : je vais droit à eux, et présentant la main à Christian, je le salue du nom de Coroin, il m'examine un instant, puis mes traita lui revenant à la mémoire, ah! s'éerie-t-il, en me sautant au cou avec transport, xoiJà mon ancien ami.

Il y avait si long-temps que nous ne nous étions rus, que nécessairement, après les compliment» d'usage, nous avions bien des questions à nous adres- •er mutuellement. H voulut savoir quelle avait été la cause de mon départ de Mahnes, lorsque je l'avaii quitté sans le prévenir: je lui fis im conte (jii'il eut l'air de croire. « C'est bien, c'est bien, me dit-il, que

« cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs « Je te retrouve, c'est le point essentiel. Ah ! vas, les « autres seront bien contents de te revoir. Ils sont « tous à Paris, Garon, Langarin, Buffler, 3IaHin, « Sisque, Mich, Litle, enfin jusque à la mère Lavio « qui est avec nous.., et Betche donc... la petite « Betche.

— « Ah oui, ta femme?

— t C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à « six heures, la réunion sera complète. Xous nous « sommes donné rendez -vous pour aller au spectacle « ensemble. Tu seras de la partie, j'espère : d'abord « puisque te voilà, nous ne nous quittons plus; tu « -n'as pas dîné?

— « Non.

— « Ni moi non plus; nous allons entrer au « Capucin.

— « Au Capucin, soit, c'est tout près.

— « Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angou- « lême. »

Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la grotesque image d'un disciple de Saint -François, jouissait alors de la faveur de ce public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du lundi, pour ces bons vivants qui se mettent en riole ^ sui' semaine, n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans faire trop mauvaise chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes les tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les degrés d'ivresse?

Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sui' le comptoir du bourgeois, pour

1 Riol4, riboMe, ivresse.

Tagrément de quiconque, en passant, souhaitait se régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous installâmes dans ce Heu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la Maison rustique, où devaient se rassembler les compagnons de Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage; aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. « Point de comédie, point de comédie, « s'écrient les nomades d'une voix unanime.

— « Vous avez raison, dit Christian, point de « comédie, nous irons au spectacle une autre fois; « buvons, mes enfans, buvons.

— « Buvons, répètent les Bohémiens.»

Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc., rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications qui m'ont été fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture, devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas, Christian, ou ses aflSdés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police. Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'œil fortuit, donné si à propos à l'intérieur de la liaison rustique! Mais ce n'est pas tout que d'avoir découvert les coupables : j'attends que les cerveaux soient raisonnablement exaltés par les sublimations alcoholiques, et quand toute la société est dans un état où il ne faut qu'une chandelle pour en voir deux, je sors et cours en toute hâte au théâtre de la Gaîté, où, après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que je suis avec des volem-s, et me concerte avec lui poui' que

dans une hem"e ou deux au plus, il nous fasse tous arrêter, hommes et femmes.

L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de mon absence; mais à dix heures, la maison est cernée; l'officier de paix se présente, et avec lui un formidable cortège de gendarmes et de mouchards; un attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait précédé ; il ordonne une fouille générale. Christian, qui prétend se nommer Hirch, s'efforce en vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa compagne, madame Villemain, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne peut dérober à une investigation des plus rigoureuses les deux montres en or, mentionnées dans la plainte; les autres sont aussi obUgés de mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.

J'étais bien cui'ieux de savoir quelles réflexions cet événement suggérerait à mes anciens camarades : je croyais lire dans leui's yeux que je ne leur inspirais pas la moindre défiance, et je ne me trompais pas, car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation : « Tu ne nous en veux pas? « me dit Christian, mais qui diable aussi se serait « attendu à ce qui vient d'arriver^ Tu as bien fait de « dire que tu ne nous connaissais pas ; sois tranquille, « nous nous garderons bien de dire le contraire; et « comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te « compromettre, tu es bien sûr qu'on ne te retien- « dra pas. » Christian me recommanda ensuite d'être discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons : « Au reste, ajouta-t-il, la' « recommandation est superflue, puisque tu n'es « pas moins intéressé que nous à garder le silence à « cet égard, »

J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les pre-

miers moments de ma liberté; et dans l'espoir qnje ne tarderais pas à être élargi, ils m'indiquèren, leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller prévenir leurs complices. Vers minuit, le commise sajre me fit extraire, sous le prétexte de m 'interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au Marché Lenoir, où restaient la fameuse Duchesse ainsi que trois autres des affidés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour les faire déclarer coupables.

Cette bande était composée de douze individus, six kommes et six femmes; ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion. Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses couverts, et la plus grande partie de son argent.

Madame Sebillotte fut dans la joie. Le spécifique des Bohémiens avait eu pour eô'et de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des douze mille francs retrouvés la guérit radicalement; et, sans doute aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle; elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en cuire d'avoir Tendu cent quatre sous des pièces de cinq francs : Ghat échaudé craint l'eau froide.

Cette rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le cours des dix-huit années que j'ai été attaché à la police, il "m'est arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec lesquelles le hasard m'avait mis en contact diuant les agitations de ma jeimesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celleci me procura une bien singulière reconnaissance.

Un matin, tandis que j'étais occupé à rédiger un

DE VIDOGQ 211

rapport, on m'annonce qu'une dame fort bien mise désire me parler : elle a, me dit-on, à vous entretenir d'une aiïaire des plus importantes. J'ordonne de la faire entrer. Elle entre : « Je vous demande par- « don de vous avoir dérangé; vous êtes monsieur « Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'hon- « neur de parler! "

— « Oui, madame; que puis-je pour votre ser- « vice?

— « Beaucoup, monsieur ; vous pouvez me rendre « l'appétit et le sommeil... Je ne dors plus, je ne « mange plus... Qu'on est malheureuse d'être sen- « sible !... Ah ! monsieur, que je plains les personnes « qui ont de la sensibilité ; je vous jure, c'est un bien

« triste présent que le ciel leui' a fait là ! Il était

« si intéressant, si bien élevé Si vous l'aviez

« connu, vous n'auriez pas pu vous empêcher de « l'aimer Pauvre Garçon !

— « Mais, madame, daignez vous expliquer; « peut-être me faites -vous perdre un temps, précieux.

— « H était ma seule consolation...

— « Enfin, de quoi s'agit-il?

— Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle « fouille dans son sac, d'où elle tire un imprimé « qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez (( plutôt.

— « Ce sont les Petites -Affiches que vous me « donnez -là; sans doute vous vous méprenez.

— (( Je le voudrais, monsiem-, je le voudrais. Je « vous en supplie, jetez les yeux sur le numéro 32740, « dans mon affliction je ne saurais vous en dire

« davantage. Ah ! qu'il est cruel (Des larmes

« s'échappent de ses yeux, la parole expire sur ses « lèvres, elle est agitée par des sanglots, elle paraît « éprouver des suffocations.) Ali ! j'étoulïe ! j'étoufie ! « je sens quelque chose qui me remonte... Ah ! ah ! « ah ! ah ! ah ! »

Je tends un siège à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur, je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes; je lis : Petit épagneul, longues soies argentées, oreilles tombantes; il est parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque œil; physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant l'oiseau de paradis. Il est très caressant de son natîirel, ne mange que du blanc de volaille, et répond au nom de Garçon, prononcé avec douceur. Sa maîtresse est dans la désolation : cinquante francs de récompense à qui le ramènera rue de Turenne, numéro 23. « Eh bien ! madame, que voulez -vous que je « fasse pour Garçon'^, les chiens ne sont pas de ma « compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort « aimable.

— « Oh ! oui, monsieur, aimable ! c'est le mot, « soupira la dame avec un accent qui allait au cœur : « et de l'intelligence ! on n'en a pas plus que cela ; il

« ne me quittait pas Ce cher Garçon ! croiriez -

« vous que pendant nos saints exercices de la mission, « il avait l'aii* aussi recueilli que moi ? Enfin, on

« l'admirait, c'était édifiant Hélas ! dimanche der-

« nier, nous allions encore ensemble au salut, je le « portais sous mon bras; vous savez que ces petits « êtres ont toujours des besoins...; au moment d'eu- « trer à l'église, je le pose à terre, pour qu'il fasse ses « nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le « gêner, et quand je me retourne... plus de Garçon... « J'appelle, Garçon ! Garçon !... Il avait disparu... « Je manque la bénédiction pour courir après; et... « jugez de mon malheur, il ne m'a pas été possible « de le retrouver. C'est pourquoi je viens aujour- « d'hui près de vous, afin que vous ayez l'extrême « bonté d'envoyer à sa recherche. Je paierai tout ce « qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise

« pas, car je répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.

— « Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou « non, cela ne me regarde pas; votre réclamation « n'est pas de la nature de celles qu'il m'est permis « d'écouter : s'il fallait ici nous occuper de chiens, « de chats, d'oiseaux, nous n'en finirions pas.

— « C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez « sur ce ton, je m'adresserai à son Excellence. ,, Si « l'on n'a pas de la complaisance pour les personnes « qui pensent bien... Savez -vous que j'appartiens « à la Congrégation i, et que...

— (( Que vous apparteniez au diable, si vous vou- « lez...)) Je ne puis pas achever; une difformité que je remarque tout à coup dans la dévote maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle en est tout-à-fait déconcertée.

« N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-eUe; « riez, monsieur, riez.))

Au moment oti ma subite gaité s'appaise un peu. « Pardonnez, madame, à ce mouvement dont je (( n'ai pas été le maître; j'ignorais d'abord à qui « j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en « tenir. Vous déplorez donc bien la perte de Garçon?

— « Ah ! monsieur, je n'y survivi'ai pas.

— « Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte « à laquelle vous ayez été plus sensible?

— « Kon, monsieur.

— « Cependant, vous eûtes un mari en ce monde; « vous eûtes un fils; vous avez eu des amants...

— « Moi, monsieur! je vous trouve bien osé...

— « Oui, madame Duflos, vous avez eu des « amants; vous en avez eu. Eappelez-vous une cer- « taine nuit de Versailles... » A ces mots, elle me

1 Congrégati&n, sous-entendu des Jésuites. On donna ce nom, sous la première Restauration, au parti politique qui prenait l'initiative des mesiu-es les plus réactionnaires et parfois les plus odieuses contre tout ce qui se rattachait à la Révolution ou à l'Empire.

fîonsidère plus attentivement; le rouj^e lui monte au visage : « Eugène, s'écrie-t-elle ! » et elle s'enfuit.

Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été quelque temps le commis, lorsque, pour me dérober aux recherches de la police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de femme que madame Duflos ; elle avait une tête superbe, l'œil hautain, le sourcil en relief, lefront majestueux; sa bouche, relevée par les coins, était plus grande que nature, mais elle était ornée de trente-deux dents d'une éclatante blancheur; des cheveux d'un beau noir et un nez aquilin à cheval SUT une petite moustache passablement fournie, donnaient à sa physionomie un air qui eût peutêtre été imposant, si sa poitrine placée entre deux ))Osses, et son cou plongé dans ces doubles épaules, n'eussent fait naître l'idée d'un polichinelle. Elle avait environ quarante ans quand je la vis pour la première fois : sa mise était des plus recherchées, et elle visait à se donner uu port de reine ; mais du haut de la chaise où elle était perchée de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du comptoir, elle ressemblait moins à une Sémiramis qu'à l'idole grotesque de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espèce de trône, j'eus beaucoup de peine à tenir mon sérieux; cependant je ne dérogeai point à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi poiu* convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un to>it autre genre. JMadame Duflos tira de sou sein un gros lorgnon, à l'aide duquel elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de la tête aux pieds : « Que souhaite, monsieur, me dit-elle'? » J'allais répondre, mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé, elle me fixe de nouveau et me demande si je m'entends au commerce.

DE VIDOGQ 215

En fait de commerce, j'étais assez novice, je garde le silence; eUe réitère la question, et comme elle manifeste de Timpatience, je me vois forcé de m'erpliquer. « Madame, lui dis-je, je ne connais pas le « commerce de nouveautés, mais avec du zèle et de « la persévérance, j'espère parvenir à vous satis- « faire, surtout si vous avez la bonté de m'aider de « vos conseils.

— « Eh bien ! vous me faites plaisir, j'aime que « l'on soit franc; je vous accepte; vous remplacerez « Théodore.

— « Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis « à vos ordres.

— « En ce cas, je vous arrête, et à dater d'au- « jourd'hui, je vous prends à l'essai. »

Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité de dernier commis, c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets destinés à tenter la coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt la brune, tantôt la blonde, je me proposais de faire circuler le mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Duflos qui avait sans doute surpris quelque œillade, m'invita à passer dans son cabinet : « M, Eugène, me dit-elle, je suis « fort mécontente de vous ; vous n'êtes ici que depuis « très peu de temps, et déjà vous vous permettea « de former des desseins criminels au sujet des « jeunes personnes que j'occupe. Je vous avertis que « cela ne me convient pas du tout, du tout, du tout. »

CJonfondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer comment elle avait deviué mes intentions, je ne lui répondis que par quelques paroles insignifiantes. (♦ Vous seriez bien embariassé de vous-justi-

« fier, reprit-elle; je sais bien qu'à votre âge vous « ne pouvez guères vous passer d'avoir une incliua- « tion; mais ces demoiselles ne sont votre fait sous « aucun rapport : d'abord elles sont trop jeunes, « ensuite elles sont sans fortune; à un jeune homme « il faut quelqu'un qui puisse subvenir à ses besoins, « quelqu'un de raisonnable. » Pendant cette morale, madame Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire qu'on la demandait au magasin.

Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenii' désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne, et je fus assez habile pour uiettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle veillait sur moi, épiait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès. Je n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendi'e un schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus ergoté des commis. Madame était enchantée, elle eut même la bouté de me dire que si je continuais à me montrer docile à ses leçons, elle ne désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. « Mais surtout, ajouta- « t-elle, plus de f amiharité avec les poulettes ; vous « m'entendez, M. Eugène, vous m'entendez. Et puis « j'ai encore une recommandation à vous faire, c'est « de ne pas vous négUger sous le rapport de la toi- « lette, c'est si gentil un homme bien mis ! Au sur- « plus, dorénavant, c'est moi qui veux vous habiller, « laissez -moi faire, et vous verrez si je ne fais pas de « vous un petit Amour. » Je remerciai madame Duflos, et comme je craignais qu'avec son goût extra-

DE VIDOGQ 217

vagant, elle ne me transformât en Cupidon à peu près comme eUe s'était transformée en Vénus, je lui dis que je désirais lui épargner le soin d'une uiétamorpliose qui me paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.

A quelque temps de là (c'était quatre jours avant la Saint-Louis), madame Duflos m'annonça que voulant, suivant son usage, aller à la foire de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jeté les yeux sur moi iDom* l'accompagner. I^ous partîmes le lendemain, et quarante-huit heures après, nous étions établis sur le Champ-de-Foiie. Un domestique qui nous avait suivis couchait dans la boutique ; quant à moi, je logeais avec madame à l'auberge; nous avions demandé deux chambres, mais, vu l'aifluence des étrangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont elle se servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous devions être chacun à notre particulier. Avant d'aller nous coucher, elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons : madame passe chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au Ut. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la journée; elle soupire encore, mais la chandelle est éteinte, et je m'endors. Tout à coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a prononcé mon nom; j'écoute... Eugène, c'est la voix de madame Duflos; je ne réponds pas; « Eugène, appelle- 1 -elle de nouveau, avez-vous bien « fermé la porte ?

— « Oui, Madame.

— « Je pense que vous vous trompez; voyez-y, « je vous prie, et surtout assurez-vous si le verrou

MÉM0IRK3 DE ViDOCQ, t. II. 13

« est bien poussé; on ne saurait prendre trop de pré- « cautions dans les auberges. »

Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je replacé sur le côté gauclie, que madame commence à se plaindre. « Quel mauvais lit ! « on est rongé des punaises, impossible de fermer « Tceil ! Et vous, Eugène, avez -vous de ces insectes « insupportables"? » Je fais la sourde oreille, elle reprend : « Eugène, répondez donc, avez -vous, « comme moi, des punaises?

— « Ma foi. Madame, je n'en ai pas encore senti.

— « Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon « compliment, car moi, elles me dévorent, j'ai des

« ampoules d'une grossem' ; si cela continue, je

« passerai une nuit blanche. »

Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame Dulios, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à crier à tue-tête : « Eugène I Eugène ! mais « levez-vous donc, je vous prie, et faites-moi le plaisir « d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de la (( lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. « Dépêchez -vous, mon ami, je suis dans un enfer. '>

Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le somno, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux seductious d'un négligé galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à peine ai- je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri : « Ah ! qu'elle « est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la « force de la tuer; comme elle court, elle va s echap- « per. Eugène ! Eugène ! venez ici, je vous en sup-

« plie. » Il n'y avait pas à reculer ; nouveau Thésée K je me risque, et, m'approcliant du lit, « Oii est-il. « dis-je, oii est-il le Minotaure, que je Textermine?

— « Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne « plaisantez pas comme cela... Tenez, tenez, la voilà « qui court; Taper cevez -vous sous l'oreiller? A « présent elle descend... quelle vitesse ! il semble « qu'elle sente ce que vous lui réservez. »

J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux animal. Je cliercliai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le sommeil nous gagna pendant cet exercice, et à mon réveil, si. par un retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait été ï)lus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.

Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le conscrit de Charlet -. nourri, chaussé, liabillé et couché avec le gouvernemcDt aux frais de la princesse. Par malheur, la x^rincesse était quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de cette tyran-

1 Thésée, voir plus haut, page 191, la note consacrée à Ariane. AUusion à Thésée, égaré dans le labyrinthe de l'île de Crête et qui ne s'en tira que grâce au fil que lui avait remis Ariane sa luaitresse.

2 Charlet (1792-1845), peintre et lithographe français, qui acquit une grande popularité par ses reproductions des souvenirs et scènes militaires de la Révolution et du premier Emphre.

nie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en affranchir. « Ah ! vous voulez me quitter, me ditti elle, nous verrons ! » puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur. J arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée. je m'engageai à rester, sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais, dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au grillage du cabinet où j'étais rélégué, depuis que madame avait jugé à propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvi'e madame Duflos en était tourmentée ! c'était une pitié... A toute heure du joui . il me fallait essuyer des reproches, c'était des scènes à n'en plus finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus longtemps soumis à im pareil Régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais loin de supposer à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bmeaux de la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe qui l'a voulu : Deux montagnes ne se rencontrent pas

Page 1