Fusées inventées par l'ingénieur Congrève
« qiie celui qui s'arrête, pour ne pas m'arrêter, je me « jetai dans une carrière où, sans travaux trop « pénibles, il y a de Factivité de toute espèce. « Persuadé qu'il me restait peu de temps à vivre, je « pris la résolution de bien l'employer; je me fi'^ « corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu'être « tué, et alors je perdais peu de chose; en attendant, « je ne manque de rien, émotions de tous les genres, « périls, plaisirs, enfin je ne m'arrête pas. »
Le lecteur sait à présent quels hommes étaient le capitaine Paulet et son second. A peine restait-iî le souffle à ce dernier, et au combat, comme partout, il était le boute-en-train. Parfois semblait-il absorbé dans de sombres pensées, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa tête donnait l'impulsion à ses nerfs, et il devenait d'une turbulence qui ne connaissait pas de bornes : point d'extravagance, point de saillie singulière dont il ne fût capable ; dans cette excitation factice, tout lui était possible, il eût tenté d'escalader le ciel. Je ne puis pas dire toutes le?; folies qu'il fit dans le premier banquet auquel Dufailli m'avait présenté; tantôt il proposait un divertissement, tantôt un autre; enfin le spectacle lui passa par l'esprit : « Que donne-t-on aujom'd'hui? « Misanthropie et Repentir. J'aime mieux les Denx « Frères. Camarades ! qui de vous veut pleurer? Le « capitaine pleure tous les ans à sa fête. Nous autres « garçons, nous n'avons pas de ces joies -là. Ce « que c'est quand on est père de famille ! Allez -von s « quelquefois à la comédie, notre supérieur? il faut « voir ça, il y am^a foule. Tout beau monde, des « pêcheuses de crevettes en robes de soie; c'est la « noblesse du pays. O Dieu ! le ciel est poignardé ! « des manchettes à des cochons, î^'importe, il faut « la comédie à ces dames ; encore, si elles entendaient « le français* le fi^ançais ! ah bien oui ! allez donc « vous y faire mordre; je me souviens du dernier
« bal; des particulières, quand on les invite à dan- « ser, qui vous répondent, je suis reteinte. — Ah « çà ! auras-tu bientôt fini d'écorner le pays? dit « Paulet à son lieutenant, qu'aucun des corsaires « n'avait interrompu. — Capitaine, reprit celui-ci, « j'ai fait ma motion ; personne ne dit mot, personne « ne veut pleurer ; au revoir, je vais pleurer tout seul. )> Pleuriot sortit aussitôt; alors le capitaine commença de nous faire son éloge : « C'est un cerveau brûlé, « dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a pas son pareil « sous la calotte des cieux. » Puis il poursuivit en nous racontant comment il devait à la témérité de Flemiot la riche capture qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, ceUe de fausser la liaison en prodiguant le t toutes les fois qu'il était avec ses compagnons de bord, et l's lorsque, dans les relations civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus d'urbanité : ce fut avec force t qu'il fit la description presque burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la baUe du cabestan assommé une douzaine d'Anglais. La soirée s'avançait; Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait se retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'était pas seul : « Capitaine, dit-il, en entrant, « comment trouvez-vous le gentil matelot que je « viens d'engager? j'espère que le bonnet rouge n'a « jamais coiûe un plus joli visage? — C'est vrai. « répondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu « m'amènes-là? il n'a pas de barbe... eh ! parbleu. « ajouta-t-il, en élevant la voix avec surprise, c'est « une femme ! » Puis continuant avec un étonne ment encore plus marqué : « Je ne me trompe pas, « c'est la Saint*** i. — Oui, reprit Flem'iot, c'est
1 Le nom était sur le point de m'échapper, quand je me suis souvenu fort à. propos qu'il est souvent imprudent de désigner le^ masques. Le mari
« Elisa, Taimable moitié du directeur de la troupe « qui fait les délices de Boulogne, elle vient avec « nous se réjouir de notre bonheur. — Madame « parmi des corsaires, je lui en fais mon complice ment, poursuivit le capitaine, en lançant à la « comédienne travestie ce regard du mépris qui « n'est que trop expressif; elle va entendre de belles « choses; il faut avoir le diable au corps; une fem- « me ! — Allons donc ! notre chef, s'écria Fleuriot, « ne dirait-on pas que des corsaires sont des canni- « baies, ils ne la mangeront pas. D'ailleurs, vous « savez le refrain :
Elle aime à rire, elle aime à boire.
Elle aime à chanter comme nous.
« Quel mal y a-t-il à ça? — Aucun, mais la saison « est propice pour la course, tout mon équipage « est en parfaite santé, et il n'y a pas besoin ici de « madame pour qu'il se porte bien. » A ces mots, prononcés avec humeur, Élisa baissa la vue. « Chère « enfant, ne rougissez pas, dit Fleuriot, le capitaine « plaisante... — Non, morbleu; je ne plaisante pas, « je me souviens de la Saint -î^apoléon, où tout « l'état-major, à commencer par le maréchal Brune, « était à pied; il n'y eut pas de petite guerre ce « jour-là : madame sait x)ourquoi, ne me forcez pas « à en dire davantage. »
Élisa, que ce langage humiliait, n'était pas à se repentir d'avoir accompagné Fleuriot : dans le trouble qui l'agitait, elle essaya de justifier son apparition au Lion d'argent, avec cette douceur de ton, ces manières gracieuses, cette aménité de physionomie, que des mœurs très licencieuses semblent
(le la femme dont il est ici question a été quelque temps le directeur d'un des théâtres de la capitale, n est vivant; on ne blâmera pas ma discrétion. (Ncie de Vidoeq.)
exclure : elle parla à' admiration, de gloire, de vaillance, d'héroïsme, et, afin de prendre Paulet par les sentiments, elle fit un appel à sa galanterie, en le qualifiant de chevalier français. La flatterie a toujours plus ou moins d'empire sur les âmes; Paulet devint prcvsque poli, les s lui revinrent à la bouche avec autant de profusion que s'il eût été endimanché; il s'excusa du mieux qu'il put, obtint sou pardon d'Elisa, et prit congé de ses convives, en leur lecommandant de s'amuser : sans doute, ils ne s'ennuyèrent pas. Quant à moi, il me fut impossible de rester éveillé; je gagnai donc mon lit, où je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain, j'étais fi'ais et gaillard... Fleuriot me conduisit chez l'armatem*. qui, sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pièces de cinq francs. Sept jours après, huit d'entre nos camarades étaient entrés à l'hôpital... Le nom de la comédienne Saint*** avait disparu de l'affiche. On dit qu'afin de se mettre promptement en lieu sûr, elle avait profité de la chaise de poste d'un colonel, qui, tourmenté du besoin de jouer jusqu'aux plumets de son régiment, avait fait tout exprès le voyage de Paris.
J'attendais avec impatience le moment de nous embarquer. Les pièces de cinq francs de M. Chois nard étaient comptées, et si elles me faisaient vivre, elles ne me mettaient guère à même de faire figure: d'un autre côté, tant que j'étais à terre, j'avais à redouter quelque fâcheuse rencontre : Boiûogne était infesté d'un grand nombre de mauvais garnements. Les Mansui, les Tribout, les Salé, tenaient des jeux sur le port, oii ils dépouillaient les couscrits, sous la direction d'un autre bandit, le nommé Canivet, qui, à la face de l'armée et de ses chefs, osait s'intituler le homreau des crânes ^ Il me semble
1 Ce nom était donné, dans les régiments aux spadassins qui, à une
encore voir cette légende sur son bonnet de police, oii étaient figurés une tête de mort, des fleurets et des ossements en sautoir. Canivet était comme le fermier ou plutôt le suzerain de petit paquet, des dés^ etc. C'était de lui que relevaient une foule de maîtres, prévôts, bâtonistes, tireurs de savattes et autres praticiens, qui lui payaient tribut pour avoir le droit d'exercer le métier d'escroc; il les surveillait sans cesse, et quand 11 les soupçonnait de quelqu'infideUté, d'ordinaire il les punissait par des coups d'épée. J'imaginais que dans cette lie, il était impossible qu'il n'y eût pas quelque échappé des bagnes; je craignais une reconnaissance, et mes appréhensions étaient d'autant plus fondées, que j'avais entendu dire que plusiems forçats libérés avaient été placés, soit dans le corps des sapeurs, soit dans celui des ouvriers militaires de la marine. Depuis quelque temps, on ne parlait que de meurtres, d'assassinats, de vols, et tous ces crimes présentaient les caractères auxquels on peut reconnaître l'œuvre de scélérats exercés; peut-être dans le nombre des brigands s'en trouvait-il quelques-uns de ceux avec qui j'avais été lié à Toulon. Il m'importait de les fuir, car, mis de nouveau en contact avec eux, j'am'ais eu bien de la peine à éviter d'être compromis. On sait que les voleurs sont comme les fiUes : quand on se propose d'échapper à leur société et à leurs vices, tous se liguent pour empêcher la conversion; tous revendiquent le camarade qui renonce au mal, et c'est pour eux une espèce de gloire de le retenir dans l'état abject dont ils ne veulent ni sortii", ni laisser sortir les autres. Je me rappelais mes dénonciateurs de Lyon, et les motifs qui les avaient portés à me faire arrêter. Comme l'expérience était récente, je fus disposé tout naturelleépoque où le duel était une des plaies des armées, comptaient autant de victimes qu'ils avaient eu de rencontres.
MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. I^r. 21
ment à en faire mon profit et à me mettre sur mes gardes : en conséquence, je me montrais dans les rues le plus rarement possible; je passais presque tout mon temps à la basse ville, chez une madame Henri, qui prenait des corsaires en pension, et leur faisait crédit sur la perspective de leurs parts de prises. Madame Henri, dans la supposition oii elle aurait été mariée, était une fort jolie veuve encore très avenante, bien qu'elle approchât de ses trente-six ans; elle avait auprès d'elle deux filles charmantes, qui, sans cesser d'être sages, avaient la bonté de donner des espérances à tout beau garçon que la fortune favorisait. Quiconque dépensait son or dans la maison était le bien venu; mais celui qui dépensait le plus était toujours le plus avant dans les bonnes grâces de la mère et des filles aussi long-temps qu'il dépensait. La main de ces demoiselles avait été promise vingt fois, vingt fois peut-être elles avaient été fiancées, et leur réputation de vertu n'en avait reçu aucun échec. EUes étaient libres dans leurs paroles ; dans leur conduite elles étaient réservées, et quoiqu'elles ne se fissent pas blanches de leur innocence, personne ne pouvait se vanter de leur avoir fait faire un faux pas. Cependant, combien de héros de la mer avaient subi l'influence de leurs attraits ! combien de soupii'ants, trompés par des agaceries sans conséquence, s'étaient flattés d'une prédilection qui devait les conduire au bonheur ! et puis, comment ne pas se méprendre sur les véritables sentiments de ces chastes personnes, dont l'amabilité constante avait toujours l'air d'une préférence? Le matador 1 d'aujourd'hui était fêté, choyé; on lui prodiguait mille petits soins, on lui permettait cer-
1 Matador, le principal torero des cuadrillas espagnoles, celui à qui revient l'honneur de tuer le taureau, dans les corridas. Matador 8'appliQue encore à un individu qui se donne de l'importance; ici, c'est le mot inaiamore, ayant le sens de querelleur, de bravache, qui conviendrait le mieux.
taines privautés, un baiser, par exemple, pris à la dérobée; on rencourageait par des oeillades, on lui donnait des conseils d'économie, en poussant adroitement à la consommation ; onréglait l'emploi de son argent, et si les fonds baissaient, ce qui avait lieu ordinairement à son insu, ce n'était que par l'offre généreuse d'un prêt qu'il apprenait la péDurie de ses finances; jamais on ne réconduisait : sans témoigner ni indifférence ni tiédeur, on attendait que la nécessité et l'amour le fissent voler à de nouveaux périls. Mais à peine le navire qui emijortait l'amant avait-il mis à la voile, et voguait -il vers les cliances bem'euses sur lesquelles étaient hypothéqués un liymen éventuel, et une somme légère que l'on avait pris l'engagement de rendi-e au centuple, que déjà il était remplacé par quelqu'autre fortuné mortel; si bien que daAS la maison de madame Henri, les adorateurs faisaient la navette, et que ses deux demoiselles étaient comme deux citadelles qui, toujours investies, toujours près de se rendre, en apparence, ne succombaient jamais. Quand l'un levait le siège, l'autre le reprenait; il y avait de l'illusion pour tout le monde, et il n'y avait que de l'illusion. Cécile, l'une des filles de madame Henri, avait pourtant dépassé sa vingtième année; elle était enjouée, rieuse à l'excès, écoutait tout sans rougir, jusqu'à la gravelure, et ne se fâchait qu'à l'attouchement. Hortense, sa sœur, ne s'en fâchait même pas; elle était plus jeune, et son caractère était plus naïf; parfois elle disait des choses... mais il semblait que du miel et de l'eau de fleur d'orange coulaient dans les veines de ces deux enfants, tant, en toute occasion, elles étaient douces et calmes. Dans lem' cœur, il n'y avait rien d'inflammable, et quoiqu'elles ne se signassent pas pour un propos leste ou qu'elles ne s'étonnassent pas du geste un peu trop familier d'un matelot, elles n'en méritaient pas moins.
assure-t-ou, le surnom qu'on a donné à la bergère de Vaucouleuis, ainsi qu'à une petite ville de la Picardie i.
Ce fut au foyer de cette famille si recommandable, que je vins m'asseoir pendant un mois avec une assiduité dont je m'étonnais moi-même, partageant mes heures entre le piquet, la gaudriole et la petite bière : cet état d'une inaction qui me pesait, cessa enfin. Paulet voulut reprendre le cours de ses exploits habituels : nous nous mîmes en chasse ; mais les nuits n'étaient plus assez obscui'es, et les jours étaient devenus trop longs : toutes nos capturées se réduisirent à quelques misérables bateaux de charbon, et à un sloop de peu de valeur, sur lequel nous trouvâmes je ne sais plus quel lord, qui, dans l'espoir de recouvrer de l'appétit, avait entrepris avec son cuisinier une promenade maritime. On l'envoya dépenser ses revenus et manger des truites à Verdun.
La morte- saison approchait, et nous n'avions presque pas fait de butin. Le capitaine était tacitui^ne et triste comme un bonnet de nuit; Fleuiiot se désespérait, il jurait, il tempêtait du matin au soii' ; du soir au matin il était dans un véritable accès de rage; tous les hommes de l'équipage, suivant une expression fort usitée parmi les gens du peuple, se mangeaient les sangs... Je crois qu'avec des dispositions semblables, nous am'ious attaqué un vaisseau à trois ponts. Il était minuit : sortis d'une petite anse auprès de Dunkerque, nous nous dirigions vers les côtes d'Angleterre; tout à coup la lune, apparaissant à travers une claiiière de nuages, répand sa lumière sur les flots du détroit ; à peu de distance, des voiles blanchissent; c'est un brick de guerre qui sillonne la vague luisante ; Paulet l'a reconnu : « Mes
1 Cette petite ville de Picardie est Péronne, surnommée la Pucelle, parce qu'elle n'avait jamais été prise par Tennemi.
« enfants, nous crie-t-il, il est à nous, tout le monde « à plat -ventre, et je vous réponds du poste. » En un instant il nous eut conduits à l'abordage. Les Anglais se défendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur leur pont. Fleuriot, qui, selon sa coutume, j était monté le premier, tomba au nombre des morts : Paulet fut blessé ; mais il se vengea, et vengea son second : il assomma tout autour de lui ; jamais je n'avais vu une boucherie pareille. Eu moins de dix minutes, nous fûmes les maîtres du bord, et le paAnllon aux trois couleurs fut laissé à la place du pavillon rouge. Douze des nôtres avaient succombé dans cette action, oti de part et d'autre fut déployé un égal acharnement.
Entre ceux qui avaient péri, était un nommé Lebel dont la ressemblance avec moi était si frappante, que journellement elle donnait lieu aux plus singulières méprises. Je me rappelai que mon Sosie avait des papiers fort en règle. Parbleu! ruminai-je en moi-même, l'occasion est belle; on ne sait pas ce qui peut arriver : Lebel va être jeté aux poissons; il n'a pas besoin de passeport, et le sien m'irait à merveille.
L'idée me paraissait excellente : je ne craignais qu'une chose, c'était que Lebel n'eût déposé sou portefeuille dans les bureaux de l'armateur. Je fus au comble de la joie, en le palpant sur sa poitrine; aussitôt je m'en emparai sans être vu de personne, et quand on eut lancé à la mer les sacs de sable, dans lesquels, pour mieux les retenir au fond, on avait placé les cadavres, je me sentis soulagé d'un grand poids, en songeant que désormais j'étais débarrassé de ce Vidocq qui m'avait joué tant de mauvais tours.
Cependant, je n'étais pas encore complètement rassuré; Dufailli, qui était notre capitaine d'armes, connaissait mon nom. Cette circonstance me contrariait : pour n'avoir rien à redouter de lui, je résolus de le déterminer à me garder le secret, en lui
faisant une fausse confidence. Inutile précaution : j'appelle Dufailli, je le cherclie sur lé brick, il n'y était pas; je vais à bord de la Revanche, je cherche, j'appelle encore, point de réponse; je descends dans la soute aux poudres, pas de Dufailli. Qu'est-il devenu? Je monte à la cambuse : auprès d'un baril de genièvre et de quelques bouteilles, j'aperçois un corps étendu : c'est lui; je le secoue, je le retourne... il est noir... il est mort.
Telle fut la fin de mou protecteur, une congestion cérébrale, une apoplexie foudroyante ou une asphyxie, causée par l'ivresse, avait terminé sa carrière. Depuis qu'il existait des sergents d'artillerie de marine, on n'en citait pas un qui eût bu avec autant de persévérance. Un seul trait le caractérisera : ce prince des ivrognes le racontait comme le plus beau de sa vie. C'était le jour des Eois, Dufailli avait attrapé la fève : pour honorer sa royauté, ses camarades le font asseoir sur une civière portée par quatre canonuiers ; c'était le pavois sur lequel on relevait. A chaque brancard pendaient des bidons d'eau-devie provenant de la distribution du matin; juché sur cette espèce de palanquin impro^àsé, Dufailli faisait une pose devant chaque baraque du camp, oii il buvait et faisait boire aux acclamations d'usage. Ces stations furent si souvent réitérées, qu'à la fin la tôte lui tourna, et que sa majesté éphémère, introduite dans une escouade, avala, presque sans la mâcher, une livre de lard qu'elle prit pour du fromage de Gruyère : la substance était indigeste, Dufailli rentré dans sa baraque, se jette sur son lit; il éprouve des soulèvements de cœur, il veut réprimer ces mouvements expausifs, l'éruption a Ueu, la crise passe, il s'endort, et n'est tiré de sa léthargie profonde que par le grognement d'un chien et les coups degriiïes d'un chat, qui, postés à proximité du cratère, se disputaient... O dignité de l'homme, qu'étais-tn
devenue'? A ce hideux tableau, qui ne reconnaîtrait que nul, plus que Dufailli, n'était fait pour donner des leçons de tempérance aux enfants des Spartiates?
Je me suis arrêté un instant pour donner un dernier coup de pinceau à mon pays; il n'est plus, que Dieu lui fasse paix ! Je reviens à bord du brick, où Paulet m'avait laissé avec le capitaine de prise et cinq hommes de l'équipage de la Revanche. A peine avions nous fermé les écoutilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous rapprochâmes de la côte afin de la longer le plus possible jusqu'à Boulogne : mais quelques coups de canon, tirés par les Anglais avant l'abordage, avaient appelé dans notre direction une de leurs frégates. Elle força de voiles pom* nous canonner, et bientôt elle fut si près de nous, que ses boulets nous dépassèrent; elle nous suivit ainsi jusqu'à la hauteur de Calais. Alors la mer devenant houleuse, et un vent impétueux chassant au rivage, nous crûmes qu'elle s'éloignerait, dans la crainte de se briser sur des rescifs ; elle n'était déjà plus maîtresse de ses manœuvi^es; poussée vers la terre, elle eut à lutter à la fois contre tous les éléments déchaînés : s'échouer était pour elle l'unique nioyen de salut, il ne fut pas tenté. En un chn-d'œil, la frégate fut précipitée sous les feux croisés des batteries de la côte de fer, de la jetée, du fort Rouge : de partout on faisait pleuvoir sur elle des bombes, des boulets rames et des obus. Au milieu du bruit effroyable de mille détonations, un cri de détresse se fait entendre, et la frégate s'abîme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.
Une heure après, le jour parut; de loin en loin, soulevés par les vagues, flottaient quelques débris. Un homme et une femme s'étaient attachés sur un mât, ils agitaient un mouchoir ; nous allions doubler le cap Grenet lorsque nous aperçûmes leurs signaux. Il me semblait que nous pouvions sauver ces mal-
heureux ; j'en fis la proposition au capitaine de prises, et sur son refus de mettre la chaloupe à notre disposition,dans l'élan d'unepitié que je n'avais pas encore ressentie, je me laissai emporter à la menace de lui faire sauter la cervelle. « Allons donc ! me dit-il « avec un sourire dédaigneux, et en haussant les « épaules, le capitaine Paulet a plus d'humanité que « toi, il les a vus, et ne bouge pas : c'est qu'il n'y a « rien à faire. Ils sont là-bas, nous sommes ici, avec « le gros temps, chacim pour soi; nous avons fait « assez de pertes comme ça, quand il n'y aurait (( que Fleuriot. ))
Cette réponse me rendit à mon sang-froid, et me fit comprendre que nous courions nous-mêmes un danger plus grand que je ne le supposais : en effet, les vagues s'amoncelaient; au-dessus se jouant les guoilans^ et les mauves qui mêlaient leurs cris aigus au sifflement de l'aquilon ; à l'horizon, de plus en plus obscurci, se projetaient de longues bandes noires et rouges; l'aspect du ciel était affreux, tout annonçait une tempête. Heureusement Paulet avait habilement calculé le temps et les distances; nous manquâmes la passe de Boulogne, mais, non loin de là, au Portel, nous trouvâmes un refuge et la sécurité du rivage. En débarquant dans cet endroit, nous vîmes couchés sur la grève les deux infortunés que j'aurais si bien voulu secourir; le reflux les avait apportés sans rie sur la terre étrangère, où nous devions leur donner la sépulture : c'étaient peut-être deux amans. Je fus touché de leur sort, mais d'autres soins m'arrachèrent à mes regrets. Toute la population du village, femmes, enfants, vieillards, était accourue sur la côte. Les familles de cent cinquante pêcheurs se livraient au désespoir, à la vue de frêles
1 Ouoilands: c'est g(.>ëlands, que Vidocq a voulu dire. Il a réglé son orthographe sur la prononciation.
embarcations que foudroyaient six vaisseaux de ligne Anglais, dont les masses solides affrontaient la mer en couitous. Chaque spectateur, avec une anxiété qu'il est plus aisé de concevoir que de décrire, ne suivait des yeux que la barque à laquelle il s'intéressait, et, selon qu'elle était submergée, on se trouvait hors de péril, c'étaient des cris, des pleurs, des lamentations, ou des transports d'une joie extravagante. Des femmes, des filles, des mères, des épouses, s'arrachaient les cheveux, déchiraient leurs vêtements, se roulaient par terre, en vomissant des imprécations et des blasphèmes ; d'autres, sans croii'e insulter à tant de douleur, et sans songer à remercier le ciel, vers lequel l'instant d'auparavant elles levaient des mains supphantes, dansaient, chantaient, et, le visage encore inondé de pleurs, manifestaient tous les symptômes de l'allégresse la plus vive; les vœux les plus fervents, le patronage du bienheureux saint Nicolas, l'efficacité de son intercession, tout était oublié. Peut-être, un jour plus tard, aUait-on s'en souvenir, peut-être devait-il y avoir un peu de compassion pour le prochain, mais pendant la tempête l'égoïsme était là... On me l'avait dit : chacun pour soi.