CHAPITRE XXVIX
Les oiBciers de paix envoyés à la poursuite d'un voleur célèbre.
— Ils ne parviennent pas à le décou\TLr. — Grande colère de l'xin d'entre eux. — Je promets de nouvelles étrennes au préfet. — Les rideaux javmes et la bossue. — Je suis un bon bourgeois. — L"n commissionnaire me fait aller. — La caisse de la préfecture de police. — Me voici charbonnier. — Les terreurs d'un marchand de vin et de madame son épouse. — Le petit Normand qui pleure. — Le danger de donner de l'eau de Cologne. — Enlèvement de mademoiselle Tonneau.
— Vne perquisition. — Le voleur me prend pour son compère. — Inutihté des serrures. — Le saut par la croisée. — La glissade, et les coutures rompues.
On a vu quels désagréments m'a causés l'iniidélité d'un agent : je savais depuis long-temps qu'il n'est de secret bien gardé que celui qu'on ne confie pas; mais la triste expérience qu'il m'avait fallu faille me convainquit de plus en plus de la nécessité d'opérer seul toutes les fois que je le pourrais, et c'est ce que je fis, ainsi qu'on va le voir, dans une occasion très importante.
Après avoir subi plusieurs condamnations, deux évadés des îles, les nommés Goreau et Florentin, dit Châtelain, dont j'ai déjà parlé, étaient détenus à Bicêtre comme volem-s incorrigibles. Las du séjour dans ces cabanons, oii l'on est comme enterré vivant, ils firent parvenir à M. Henry une lettre dans laquelle ils offraient de fournir les indices, au moyen desquels il serait possible de se saisir de plusieurs de leui's camarades qui commettaient jomneUement des vols dans Paris. Le nommé Fossard, condamné à perpé-
tuité, et plusieurs fois évadé des bagnes, était celui qu'ils désignaient comme le plus adroit de tous, eu même-temps qu'ils le représentaient comme le plus dangereux. « Il était, écrivaient -ils, d'une intrépi- (( dite sans égale, et il ne fallait l'aborder qu'avec des (( précautions, attendu que, toujours armé jusqu'aux « dents, il avait formé la résolution de brûler la (( cervelle à l'agent de police qui serait assez hardi « pour vouloir l'arrêter. »
Les chefs supérieurs de l'administration ne demandaient pas mieux que de délivrer la capitale d'un garnement pareil : leur première idée fut de m 'employer à le découvi'ir ; mais les donneurs d'avis ayant fait observer à M. Henry que j'étais trop connu de Fossard et de sa concubine pour ne pas faire manciuer une opération si délicate, dans le cas on l'on m'en chargerait, il fut décidé que l'on recourrait au ministère des of&ciers de paix. On mit donc à leur disposition les renseignements propres à les diriger dans leurs recherches; mais, soit qu'ils ne fussent pas heui'eux, soit qu'ils ne se souciassent pas de rencontrer Fossard, qui était armé jusqu'aux dents ^ ce dernier continua ses exploits, et les nombreuses plaintes auxquelles son activité donna lieu annoncèrent que, malgré leur zèle apparent, ces messieurs, suivant leur coutume, faisaient plus de bruit que de besogne.
Il en résulta que le préfet, qui aimait que l'on fît plus de besogne que de bruit, les manda un jour, et leur adressa des reproches qui durent être assez sévères, à en juger par le mécontentement qu'en
1 Les officiers de paix d'alors étaient chargés de la police d'une circonscription spéciale, dont les limites marquaient les bornes de leur compétence. De plus ils se jalousaient, de sorte qu'il en résultait un affaiblissement de leurs moyens d'action, dont les malfaiteurs savaient admirablement profiter pour échapper à leurs poursuites. Kemarquer aussi le trait que leur décoche Vidoeq, en mettant en doute leur bravoure. 11 y a peut-être là re.xpression d'une rancune qu'expliquent leurs manannTes iKiur évincer Vidoeq de l'emploi qu'il occupa à la police de sûreté.
cette occasion ils ne purent s'empêclier de manifester.
On venait justement de leur laver la tête, lorsqu'il m 'arriva, sur le marché Saint- Jean, de faire la rencontre de M. Yvrier, l'un d'entre eux : je le salue; il vient à moi, et, presque boufS de colère, il m'aborde en me disant : « Ah ! vous voilà, monsieur le grand « faiseur, vous êtes la cause que nous venons de « recevoir des réprimandes au sujet d'un nommé « Fossard, forçat évadé, que l'on prétend être à « Paris. A entendre M. le préfet, on croirait que dans « l'administration il n'est que vous qui soyez capa- « ble de quelque chose. Si Vidocq, nous a-t-il dit, « eût été envoyé à sa poursuite, nul doute qu'il ne « fût depuis long-temps arrêté. Allons, voyons, « M. Vidocq, tâchez un peu de le trouver, vous qui « êtes si adroit, prouvez que vous avez autant de « malice qu'on vous en attribue ^ »
M. Yvrier était un vieillard, et j'eus besoin de respecter son âge pour ne pas rétorquer avec humeur son impertinente apostrophe. Quoique je me sentisse piqué du ton d'aigreur qu'il prenait en me parlant, je ne me fâchai point, et me contentai de lui répondre que pour le moment je n'avais guère le loisir de m'occuper de Fossard; que c'était une capture que je réservais poui" le premier janvier, afin de l'offrir en étrennes à M. le préfet, comme l'année d'auparavant j'avais offert le fameux Delzève.
« Allez votre train, reprit M. Yvrier, irrité de ce « persifflage, la suite nous montrera qui vous êtes;
1 Cette scène n'est que la confirmation des faits articulés clans la note précédente. Ces conflits d'attribution n'ont pas d'ailleurs disparu depuis répo(iue que Vidocq nous dépeint avec tant de réalisme. Plus d'une fois, même de nos jours, on a eu le regret de constater que les services de la Préfecture de Police et ceux de la Sûreté générale ne faisaient pas preuve de plus d'entente et d'unité d'action qu'au temps où Vidocq était chargé de la police criminelle.
« un prosomptueus, un faiseur d'embarras. » Et il me quitta en murmurant entre ses dents quelques autres qualifications que je ne compris pas.
Après cette scène, j'allai au bureau de M. Henry, à qui je la racontai. « Ah ! ils sont courroucés, me « dit-il en riant; tant mieux ! c'est une preuve qu'ils « reconnaissent votre habileté : ces messieurs, je « le vois, ajouta M. Henry, sont comme les eunuques « du sérail, parce qu'ils ne peuvent rien faire, ils « ne veulent pas que les autres fassent. » Il me donna ensuite l'indication suivante :
Fossard demeure à Paris dans une rue qui conduit de la halle au boulevard, c'est-à-dire à partir de la rue Comtesse-d'Artois jusqu'à la rue Poissannière, en passant par la rue Montorgueïl, et le Petit-Carreau; on ignore à quel étage il habite, mais on reconnaîtra les croisées de son appartement à des rideaux jaunes en soie, et à d'autres rideaux en mousseline brodée. Dans la même maison, reste une petite bossue, couturière de son état, et amie de la fille qui vit avec Fossard.
Le renseignement, ainsi qu'on le voit, n'était pas tellement précis que l'on pût aller droit au but.
Une femme bossue et des rideaux jaunes, avec accompagnement d'autres rideaux de mousseline brodée, n'étaient certes pas faciles à trouver sur un espace aussi vaste que celui que je devais explorer. Sans doute le concours de ces trois circonstances devait s'y présenter plus d'une fois. Combien de bossues, tant vieilles que jeunes, ne compte-t-on lias dans Paris; et puis des rideaux jaunes, qui poui*rait les nombrer"? En résumé, les données étaient assez vagues : cependant il fallait résoudre le problème. J'essayai si, à force de recherches, mon bon génie ne me ferait pas mettre le doigt sur le bon endroit.
Je ne savais pas trop par où commencer; toute-
fois, comme je prévoyais que dans mes courses, c'était principaleuieut à des femmes du peuple, c'est-à-dire à des commères, filles ou non, que j'allais avoir à faire, je fus bientôt fixé sur l'espèce de déguisement qu'il me convenait de prendre. Il était évident que j'avais besoin de Y air d'un monsieur bien respectable. En conséquence, au moyen de quelques rides factices, de la queue, du crêpé à frimas, de la grande canne à pomme d'or, du chapeau à trois cornes, des boucles, de la culotte et de l'habit à l'avenant, je me métamorphosai en un de ces bons bourgeois de soixante ans, que toutes les vieilles filles trouvent bien conservé : j'avais tout-à-fait l'aspect et la mise d'un de ces richards du Marais, dont la face rougeaude et engageanbe accuse l'aisance, et la veUéité de faii'e le bonheur de quelque infortunée sur le retour. J'étais bien sûr que toutes les bossues auraient voulu de moi, et puis j'avais la mine d'un si brave homme, qu'il était impossible que l'on ne se fît pas scrupule de me tromper.
Travesti de la sorte, je me mis à parcom'ir les rues, le nez en l'air, en prenant note de tous les rideaux de la couleur qui m'était signalée. J'étais si occupé de ce recensement, que je n'entendais et ne voyais rien autour de moi. Si j'eusse été un peu moins'^cossu, on m'eût pris pour un métaphysicien, ou peut-être pour un poète qui cherche un hémistiche dans la région des cheminées : vingt fois je faillis être écrasé par des cabriolets; de tous côtés j'entendais crier gare! gare! et en me retournant, je me trouvais sous la roue, ou bien encore j'embrassais un cheval; quelquefois aussi, pendant que j'essuyais l'écume dont ma manche était couverte, un coup de fouet m 'arrivait à la figure, ou, quand le cocher était moins brutal, c'étaient des gentillesses de la nature de celles-ci : Ote-toi donc, vieux sourdieau; on alla même, je m'en souviens, jusqu'à m'appeler vieux lampinn.
Ce n'était pas Tafiaire d'un jour, que cette revue des rideaux jaunes; j'en inscrivis plus de cent cinquante sur mon carnet, j'espère qu'il y avait du choix. Maintenant, n'avais-je pas travaillé, comme on dit, pour le roi de Prusse? ne se pouvait-il pas que les rideaux derrière lesquels se cachait Fossard, eussent été envoyés chez le dégraisseur, et remplacés par des rideaux blancs, verts ou rouges ? n'importe, si le hasard pouvait m'être contraire, il pouvait aussi m'être favorable. Je pris donc courage, et quoiqu'il soit très pénible pour un sexagénaire de monter et de descendre cent cinquante escaliers, c'est-à-dire de passer et de repasser devant environ sept cent cinquante étages; de dévider plus de trente mille marches, ou deux fois la hauteur du Chimboraçao. comme je me sentais bonnes jambes et longue haleine, j'entrepris cette tâche, soutenu par un espoir du même genre que celui qui faisait voguer les Argonautes à la conquête de la Toison d'or. C'était ma bossue que je cherchais : dans ces ascensions, sur combien de carrés n'ai- je pas fait sentinelle pendant des heures entières, dans la persuasion que mon heureuse étoile me la montrerait? L'héroïque don Quichote n'était pas plus ardent à la poursuite de Dulcinée; je frappais chez toutes les couturières, je les examinais toutes les unes après les autres : point de bossues, toutes étaient faites à ravir; ou si, par cas fortuit, elles avaient une bosse, ce n'était point une déviation de la colonne vertébrale, mais l'une de ces exubérances qui peuvent se résoudre à la maternité, ou partout ailleurs, sans le secours de l'orthopédie.
Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que je rencontrasse l'ombre de mon objet; je faisais un métier d'enfer, tous les soirs j'étais échiné, et il fallait recommencer tous les matins. Encore si j'avais osé faire des questions, peut-être quelque âme cha-
ritable n'eût-elle mis sur la voie; mais je craignais de me brûler à la chandelle : enfin, fatigué de ce manège, j'avisai à un autre moyen.
J'avais remarqué que les bossues sont en général babillardes et curieuses; presque toujours ce sont elles qui font les propos du quartier, et quand elles ne les font pas, elles les enregistrent pour les besoins de la médisance : rien ne doit se passer qu'elles n'en soient averties. Partant de cette donnée, je fus induit à en conclure que, sous le prétexte de faire sa petite provision, l'inconnue qui m'avait déjà fait faire tant de pas, ne devait pas plus que les autres, négliger de venir tailler la bavette obligée près de la laitière, du boulanger, de la fruitière, de la mercière, ou de l'épicier. Je résolus en conséquence de me mettre en croisière à portée du plus grand nombre possible de ces organes du cancan; et comme il n'est pas de bossue qui, dans la convoitise d'un mari, ne s'attache à faire parade de tous les mérites de la ménagère, je me persuadai que la mienne se levant matin, je devais, pour la voir, arriver de bonne heure sur le théâtre de mes observations : j'y vins dès le point du jour.
J'employai la première séance à m'orienter : à quelle laitière une bossue devait-elle donner la préférence? nul doute, y eût-il un peu plus de chemin à faire, que ce ne fût à la plus bavarde et à la mieux achalandée. Celle du coin de la rue Thévenot me parut réunir cette double condition : il y avait autour d'elle des petits pots pour tout le monde, et au milieu d'un cercle très bien garni, elle ne cessait pas de parler et de servir ; les pratiques y faisaient la queue, et vraisemblablement aussi elle faisait la queue aux pratiques; mais ce n'était paSi ce qui m'inquiétait; l'important pour moi, c'est que j'avais reconnu un point de réunion, et je me promis bien de ne pas le perdre de vue.
J'en étais à ma seconde séance ; aux a^ets comme la veille, j'attendais avec impatience l'arrivée de quelque Ésope femelle, il ne venait que de jeunes filles, bonnes ou grisettes à la tournure dégagée, à Is taiUe svelte, au gentil corsage, pas une d'elles qui ne fût droite comme un I; j'en étais au désespoir... Enfin mon astre paraît à l'horizon : c'est le prototype, la Vénus des bossues. Dieu ! qu'elle était jolie, et que la partie la plus sensible de son signalement était admirablement tournée; je ne me lassais pas de contempler cette saillie que les naturalistes auraient dû, je crois, prendre en considération, pour compter une race de plus dans l'espèce humaine; il me semblait voir une de ces fées du moyen âge, pour lesquelles une difformité était un charme de plus. Cet être surnaturel, ou plutôt extra-naturel, s'approcha de la laitière, et après avoir causé quelque temps, comme je m'y étais attendu, elle prit sa crème; c'était du moins ce qu'elle demandait; ensuite eUe entra chez l'épicier, puis eUe s'arrêta un moment vers la tripière, qui lui donna du mou, probablement pour son chat; puis, ses emplettes terminées, eUe enfila, dans la rue du Petit-Carreau, l'aUée d'une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand boisseher. Aussitôt mes regards se portèrent sur les croisées; mais ces rideaux jaunes après lesquels je souph'ais, je ne les aperçus pas. Cependant, faisant cette réflexion, qui s'était déjà présentée à mon esprit, que des rideaux, quelle qu'en soit la nuance, n'ont pas l'inamovibinté d'une bosse de première origine, je projetai de ne pas me retirer sans avoir eu un entretien avec le petit prodige dont l'aspect m'avait tant réjoui. Je me figm-ais malgré mon désappointement sm* l'une des circonstances capitales d'après lesquelles je devais me guider, que cet entretien me fournirait quelques lumières.
Je pris le parti de monter : parvenu à l'entre-sol,
je m^informe à quel étage demeure une petite dame tant soit peu bossue. « C'est de la couturière que vous « voulez parler, me dit-on, eu me riant au nez. — « Oui, c'est la couturière que je demande, une per- « sonne qui a une épaule un peu hasardée. » On rit de nouveau, et l'on m'indique le troisième sur le devant. Bien que les voisins fussent très obligeants, je fus sur le point de me fâcher de leur hilarité goguenarde : c'était une véritable impolitesse; mais ma tolérance était si gTande que je leur pardonnai volontiers de la trouver comique, et puis n'étais-je pas un bon homme? je restai dans mon rôle. On m'avait désigné la porte, je frappe, on m'ouvre : c'est la bossue, et après les excuses d'usage sur l'importunité de la visite, je la prie de vouloir bien m'accorder un instant d'audience; ajoutant que j'avais à l'entretenir d'une aiïaire qui m'était personnelle.
— (( Mademoiselle, lui dis-je avec une espèce de « solennité, après qu'elle m'eut fait prendre un « siège eu face d'elle, vous ignorez le motif qui « m'amène près de vous, mais quand vous en serez « instruite, peut-être que ma démarche vous inspi- « rera quelque intérêt. »
La bossue imaginait que j'allais lui faire une déclaration ; le rouge lui montait au visage, et son regard s'animait, bien qu'elle s'efforçât de baisser la vue; je continuai :
— « Sans doute vous allez vous étonner qu'à mon « âge on puisse être épris comme à^ vingt ans.
— « Eh ! monsieur, vous êtes encore vert, me dit « l'aimable bossue, dont je ne voulais pas plus longce temps prolonger l'erreur.
— « Je me porte assez bien, repris -je, mais ce « n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous savez que dans « Paris il n'est pas rare qu'un homme et une femme « vivent ensemble sans être mariés.
— « Poui* qiii me prenez -vous? monsieur, me faire « une proposition pareille? » s'écria la bossue, sans attendre que j'eusse achevé ma phrase. — La méprise me fit sourire, « Je ne viens point vous faire « de proposition, repartis-je; seulement je désire « que vous ayez la bonté de me donner quelques ren- « seignements sur une jeune dame qui, m'a-t-on dit, « habite dans cette maison avec un monsieur qu'elle « fait passer pour son mari. — Je ne connais pas « cela, répondit sèchement la bossue. — Alors je « lui donnai grosso modo le signalement de Fossard « et de la demoiselle Tonneau, sa maîtresse. — Ah ! « j'y suis, me dit-elle, un homme de votre taille et « de votre corpulence à peu près, ayant environ de « trente à trente-deux ans, beau cavalier; la dame, « une brune piquante, beaux yeux, belles dents, « grande bouche, des cils superbes, une petite mous- « tache; un nez retroussé, et avec tout cela une « apparence de douceur et de modestie. C'est bien « ici qu'Us ont demeuré, mais ils sont déménagés « depuis peu de temps. » Je la priai de me donner leur nouvelle adresse, et sur sa réponse qu'elle ne la savait pas, je la suppliai en pleurant de m'aider à retrouver une malheureuse créature que j'aimais encore malgré sa perfidie.
La couturière était sensible aux larmes que je répandais; je la vis tout émue, je chaulïai de plus en plus le pathétique. <( Ah ! son infidélité me causera « la mort; ayez pitié d'un pauvre mari, je vous eu « conjure; ne me cachez pas sa retraite, je vous « devrai plus que la vie, »
Les bossues sont compatissantes ; de plus, un mari est à leurs yeux un si précieux trésor; tant qu'elles ne l'ont pas en leur possession, elles ne conçoivent pas que l'on puisse devenir infidèle : aussi ma couturière avait-elle l'adultère en horreur; elle me plaignit bien sincèrement, et me protesta qu'elle désirerait
m'être utile, « Mallieureiisement, ajouta-t-elle, leur « déménagement ayant été fait par des commission- « naires étrangers au quartier, j'ignore complète- « ment oii ils sont passés et ce qu'ils sont devenus, « mais si vous voulez voir le propriétaire f » La bonne foi de cette femme était manifeste. J'allai voir le propriétaire; tout ce qu'il put me dire, c'est qu'on lui avait payé son terme, et qu'on n'était pas venu aux renseignements.
A part la certitude d'avoir découvert l'ancien logement de Fossard, je n'étais guères plus avancé qu'auparavant. Néanmoins je ne voulus pas abandonner la partie sans avoir épuisé tous les moyens d'enquête. D'ordinaire, d'un quartier à l'autre, les commissionnaires se connaissent; je questionnai ceux de la rue du Petit -Carreau, à qui je me représentai comme un mari trompé, et l'un d'eux me désigna l'un de ses confrères qui avait coopéré à la translation du mobilier de mon rival.
Je vis l'individu qui m'était indiqué, et je lui contai ma prétendue histoire : il m'écouta; mais c'était un malin, il avait l'intention de me faire aller. Je feignis de ne pas m'en apercevoir, et pour le récompenser de m 'avoir promis qu'il me conduirait le lendemain à l'endroit oh Fossard était emménagé, je lui donnai deux pièces de cinq francs, qui furent dépensées le même jour, à la Courtille, avec une fille de joie.
Cette première entrevue eut lieu le surlendemain de jSToël (27 décembre). jS^ous devions nous revoir le 28. Pour être en mesure au l^'" janvier, il n'y avait pas de temps à perdre. Je fus exact au rendez-vous ; le commissionnaire, que j'avais fait suivre par des agents, n'eut garde d'y manquer. Quelques pièces de cinq francs passèrent encore de ma bourse dans la sienne; je dus aussi lui payer à déjeûner; enfin il se décida à se mettre en route, et nous arrivâmes tout