‹ Mémoires de Vidocq (volume 3)Chapitre 36 sur 50 · S MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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près d'une jolie maison, située au coin de la rue Duphot et de celle Saint-Honoré. « C'est ici, me dit- « il; nous allons voir chez le marchand de vin du « bas, s'ils y sont toujours, » Il souhaitait que je le régalasse une dernière fois. Je ne me fis pas tirer l'oreille; j'entrai, nous vidâmes ensemble une bouteille de Beaune, et quand nous l'eûmes achevée, je me retirai avec la certitude d'avoir enfin trouvé le gîte de ma prétendue épouse et de son séducteur. Je n'avais plus que faire de mon guide; je le congédiai, en lui témoignant toute ma reconnaissance; et pour m'assurer que, dans l'espoir de recevoir des deux mains, il ne me trahirait pas, je recommandai aux agents de le veiller de près, et surtout de l'empêcher de revenir chez le marchand de vin. Autant que je m'en souviens, afin de lui en ôter la fantaisie, on le mit à l'ombre : dans ce temps -là, on n'y regardait pas de si près; et puis soyons plus francs : ce fut moi qui le fis coffrer ; c'était une juste représaille. « Mon ami, lui dis-je, j'ai remis à la « pohce, un billet de cinq cents francs, destiné à « récompenser celui qui me ferait retrouver ma « femme. C'est à vous qu'il appartient, aussi vais-je « vous donner une petite lettre pour aller le tou- « cher. )) Je lui donnai en effet la petite lettre qu'il porta à M. Henri. « Conduisez monsieur à la caisse, » commanda ce dernier à un garçon du bureau; et la caisse était la chambre Sylvestre, c'est-à-dire le dépôt, 011 mon commissionnaire eût le temps de revenir de sa joie.

Il ne m'était pas encore bien démontré que ce fût la demeure de Fossard qui m'avait été indiquée. Cependant je rendis compte à l'autorité de ce qui s'était passé, et, à toute échéance, je fus immédiatement pourvu du mandat nécessaire pour effectuer l'arrestation. Alors le richard du Marais se changea tout-à-coup en charbonnier, et dans cette tenue, sous

laquelle, ni ma mère ni les employés de la préfecture qui me voyaient le plus fréquemment, ne surent pas me deviner, je m'occupai à étudier le terrain sur lequel j'étais appelé à manœuvrer.

Les amis de Fossard, c'est-à-dire ses dénonciateurs, avaient recommandé de prévenir les agents chargés de l'arrêter, qu'il avait toujours sur lui un poignard et des pistolets dont un à deux coups était caché dans un mouchoir de batiste, qu'il tenait constamment à la main. Cet avis nécessitait des précautions; d'ailleurs, d'après le caractère connu de Fossard, on était convaincu que, pour se soustraire à une condamnation pire que la mort, un meurtre ne lui coûterait rien. Je voulus faire en sorte de ne pas être victime, et il me sembla qu'un moyen de diminuer considérablement le danger était de s'entendre à l'avance avec le marchand de vin dont Fossard était le locataire. Ce marchand de vin était un brave homme ^, mais la pohce a si mauvaise renommée, qu'il n'est pas toujours aisé de déterminer les honnêtes gens à lui prêter assistance. Je résolus de m'assurer de sa coopération en le liant par son propre intérêt. J'avais déjà fait quelques séances chez lui sous mes deux déguisements, et j'avais eu tout le loisir de prendre connaissance des localités, et de me mettre au courant du personnel de la boutique; j'y revins sous mes habits ordinaires, et, m'adressant au bourgeois, je lui dis que je désirais lui parler en particulier. Il entra avec moi dans un cabinet, et là je lui tins à peu près ce discours : « Je suis chargé « de vous avertir de la part de la poHce que vous (( devez être volé, le voleur qui a préparé le coup, et « qui peut-être doit l'exécuter lui-même, loge dans « votre maison, la femme qui vit avec lui vient quel -

1 II est aujourd'hui établi rue Neuve-de-Seine. C'est à sa porte qu'a été assassinée la belle écaiUère, (Note de Vidocq.)

« quefois s 'installer dans votre comptoir, auprès de « votre épouse, et c'est en causant avec elle, qu'elle « est parvenue à se procurer l'empreinte de la clef « qui sert à ouvrir la porte par laquelle on doit «t- s'introduire. Tout a été prévu : le ressort de la « sonnette destinée à vous avertir, sera coupé avec « des cisailles, pendant que la porte sera encore « entre -baillée. Une fois dedans, on montera rapide- « ment à votre chambre, et si l'on redoute le moins « du monde votre réveil, comme vous avez alïaire à « un scélérat consommé, je n'ai pas besoin de vous « expliquer le reste. — On nous escofiera, » dit le marchand de vin effrayé; et il appela aussitôt sa femme pour lui faire part de la nouvelle. « Eh bien î « ma chère amie, fiez -vous donc au monde ! cette « Madame Hazard, à qui l'on donnerait le bon Dieu « sans confession, est-ce qu'elle ne veut pas nous « faire couper le cou"? Cette nuit mêuïc, on doit « venir nous égorger. — Non, non, doimez tran- « quilles, repris-je, ce n'est pas pour cette nuit : la a recette ne serait pas assez bonne; on attend que « les Eois soient passés; mais si vous êtes discrets, « et que vous consentiez à me seconder, nous y « mettrons bon ordre. »

Madame Hazard était la demoiselle Tonneau, qui avait pris ce nom, le seul sous lequel Fossard fût connu dans la maison; j'engageai le marchand de vin et sa femme, qui étaient épouvantés de ma confidence, à accueillir les locataires dont je leui' avais révélé le projet, avec la même bienveillance que de coutume. Il ne faut pas demander s'ils fui-ent tout disposés à me servir. Il fut convenu entre nous que, pour voir passer Fossard et être plus à même d'épier l'occasioii de le saisir, je me cacherais dans une petite pièce au bas d'un escalier.

Le 29 décembre, de grand matin, je vins m'établii' à ce poste; il faisait un froid excessif; la faction

fut longue, et d'autant plus pénible que nous étions sans feu : immobile et l'oeil coUé contre un trou pratiqué dans le volet, il s'en fallait que je fusse à mon aise. Enfin, vers les trois heures, il sort, je le suis : c'est bien lui; jusqu'alors il m'était resté quelques doutes. Certain de l'identité, je veux sur-lechamp mettre le mandat à exécution, mais l'agent qui m'accompagne prétend avoir aperçu le terrible pistolet : afin de vérifier le fait, je précipite ma marche, je dépasse Fossard, et, revenant sur mes pas, j'ai le regret de voir que l'agent ne s'est pas trompé. Tenter l'arrestation, c'eût été s'exposer, et peutêtre inutilement. Je me décidai donc à remettre la partie, et en me rappelant que quinze joui's auparavant, je m'étais flatté de ne livrer Fossard que le l^r janvier, je fus presque satisfait de ce retard; jusque-là je ne devais point me relâcher de ma surveillance.

Le 31 décembre, à onze heures, au moment où toutes mes batteries étaient dressées, Fossard rentre; il est sans défiance, il monte l'escalier en fredonnant; ^ingt minutes après, la disparition de la lumière indique qu'il est couché : voici le moment propice. Le commissaire et des gendarmes avertis par mes soins attendaient au plus prochain corps -de -garde que je les fisse appeler : ils s'introduisirent sans bruit, et aussitôt commence une délibération sur les moyens de s'emparer de Fossard, sans courir le risque d'être tué ou blessé ; car on était persuadé qu'à moins d'une surprise, ce brigand se défendrait en déterminé.

Ma première pensée fut de ne pas agir avant le jour. J'étais informé que la compagne de Fossard descendait de très bonne heure pour aller chercher du lait ; on se fût alors saisi de cette femme, et après lui avoir enlevé sa clef, on serait entré à l'improviste dans la chambre de son amant; mais ne pouvait-il

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pas arriver que, contre son habitude, celui-ci sortît le premier? cette réflexion me conduisit à imaginer un autre expédient.

La marchande de vin, pour qui, suivant ce que j'avais appris, M, Hazard était plein de prévenances, avait près d'elle un de ses neveux : c'était un enfant de dix ans, assez intelligent pour son âge, et d'autant plus précoce dans le désir de gagner de l'argent, qu'il était normand. Je lui promis une récompense, à condition que sous prétexte d'indisposition de sa tante, il irait prier madame Hazard de lui donner de l'eau de Cologne. J'exerçai le petit bonhomme à prendre le ton piteux qui convient en pareille circonstance, et quand je fus content de lui, je me mis en devoir de distribuer les rôles. Le dénouement approchait : je fis déchausser tout mon monde, et je me déchaussai moi-même, afin de ne pas être entendu en montant. Le petit bonhomme était en chemise; il sonne, on ne répond pas; il sonne encore : « Qui est là? demanda-t-on. — C'est moi, madame « Hazard; c'est Louis; ma tante se trouve mal et « vous prie de lui donner un peu d'eau de Cologne : « elle se meurt ! j'ai de la lumière. »

La porte s'ouvre; mais à peine la fille Tonneau se présente, deux gendarmes vigoureux l'entraînent en luiposantune serviette sur la bouche pour l'empêcher de crier. Au même instant, plus rapide que le lion qui se jette sur sa proie, je m'élance sur Fossard; stupéfait de l'événement, et déjà lié, garotté dans son lit, il est mon prisonnier, qu'il n'a pas eu le temps de faire un seul geste, de proférer un seul mot : son étonnement fut si grand, qu'il fut près d'une heure avant de pouvoir articuler quelques paroles. Quand on eut apporté de la lumière, et qu'il vit mon visage noirci, et mes vêtements de charbonnier, il éprouva un tel redoublement de terreur que je pense qu'il se crut au pouvoir du Diable. Revenu

à lui. il songea à ses armes, ses ^^istolets, son poignard, qui étaient sur la table de nuit, son regard se porta de ce côté, il fit un soubresaut, mais ce fut tout : réduit à Timpuissance de nuire, il fut souple et se contenta de ronger son frein.

Perquisition fut faite au domicile de ce brigand, réputé si redoutable, on y trouva une grande quantité de bijoux, des diamants et une somme de huit à dix mille francs. Pendant que Ton procédait à la recherche, Fossard ayant repris ses esprits me confia que sous le marbre du somno, il y avait encore dix billets de mille francs: prends-les, me dit-il, nous partagerons ou plutôt tu garderas pour toi ce que tu voudras. Je pris en effet les billets comme il le désirait. Nous montâmes en fiacre et bientôt nous arrivâmes au bureau de M. Henry, où les objets trouvés chez Fossard furent déposés. On les inventoria de nouveau; lorsqu'on vint au dernier article : « Il ne « nous reste plus qu'à clore le procès-verbal, dit le « commissaire, qui m'avait accompagné pour la « régrdarité de l'expédition. — Un moment, m'écriai - « je, voici encore dix mille francs que m'a remis le prisonnier. » Et j'exhibai la somme, au grand regret de Fossard, qui me lança un de ces coups d'œil, dont le sens est : voilà un tour que je ne te pardonnerai pas.

Fossard débuta de bonne heure dans la carrière du crime. Il appartenait à une famille honnête, et avait même reçu une assez bonne éducation. Ses parents firent tout ce qui dépendait d'eux pour l'empêcher de s'abandonner à ses inclinations vicieuses. Malgré leurs conseils, il se jeta à corps perdu dans la société des mauvais sujets. H commença par voler des objets de peu de valeur; mais bientôt ayant pris goût à ce dangereux métier et rougissant sans doute d'être confondu avec les voleurs ordinaires, il adopta ce que ces messieurs appellent ww genre distingué, lue fameux Victor

Desbois et Noël aux besicles, que l'on compte encore aujourd'hui parmi les notabilités du bagne de Brest, étaient ses associés : ils commirent ensemble les vols qui ont motivé leur condamnation à perpétuité. J!!foël, à qui son talent de musicien et sa qualité de professeur de piano, donnaient accès dans une foule de maisons riches, y prenait des empreintes, et Fossard se chargeait ensuite de fabriquer les clefs. C'était un art dans lequel il eiit défié les Georget, et tous les serruriers mécaniciens du globe. Point d'obstacles qu'il ne vînt à bout de vaincre : les serrures les plus compliquées, les secrets les plus ingénieux et les plus difficiles à pénétrer ne lui résistaient pas long-temps.

On conçoit quel parti devait tirer d'une si pernicieuse habileté, un homme qui avait en outre tout ce qu'il faut pour s'insinuer dans la compagnie des honnêtes gens et y faire des dupes; ajoutez qu'il avait un caractère dissimulé et froid, et qu'il aUiait le courage à la persévérance. Ses camarades le regardaient comme le prince des voleurs ; et de fait, parmi les grinches de la haute pègre, c'est-à-dire, dans la haute aristocratie des larrons, je n'ai connu que Cognard, le prétendu Pontis, comte de Sainte-Hélène, et Jossas, dont il est parlé dans un autre endroit de ces Mémoires, qui puissent lui être comparés.

Depuis que je l'ai fait réintégrer au bagne, Fossard a fait de nombreuses tentatives pour s'évader. Des forçats libérés qui l'ont vu récemment, m'ont assuré qu'il n'aspirait à la liberté que pour avoir le plaisir de se venger de moi. Il s'est, dit-on, promis de me tuer. Si l'accomplissement de ce dessein dépendait de lui, je suis bien sûr qu'il tiendrait parole, ne fût-ce que pour donner une preuve d'intrépidité. Deux faits que je vais rapporter donneront une idée de l'homme.

Un jour Fossard était en train de commettre un

vol dans un appartement situé à un deuxième étage : ses camarades qui faisaient le guet à l'extérieur, eurent la maladresse de laisser monter le propriétaire, qu'il n'avaient sans doute pas reconnu : celui-ci met la clef dans la serrure, ouvre, traverse plusieurs pièces, arrive dans un cabinet et voit le voleur eu besogne : il veut le saisit; mais Fossard se mettant en défense, lui échappe; une croisée est ouverte devant lui, il s'élance, tombe dans la rue sans se faire de mal, et disparaît comme l'éclair.

Une autre fois, pendant qu'il s'évade, il est surpris sur les toits de Bicêtre; on lui tire des coups de fusil; Fossard, que rien ne saurait déconcerter, continue de marcher sans rallentir ni presser le pas, et parvenu au bord du côté de la campagne, il se laisse glisser. Il y avait de quoi se rompre le cou cent fois, il n'eut pas la moindre blessure, seulement la commotion fut si forte que tous ses vêtements éclatèrent.

CHAPITEE XXX.

Une rafle à la Courtille. — La Croix-Blanche. — Il est avéré que je suis un mouchard. — Opinion du peuple sur mes agens. — Précis sur la brigade de sûreté. — 772 arrestations. — Conversion d'un grand pécheur. — Biographie de Coco- Lacour. — M. Delavau et le trou madame. — Enterrinement de mes lettres de grâce. — Coup-d'œil sur la suite de ces Mémoires. — Je puis parler, je parlerai.

A l'époque de l'arrestation de Fossard, la brigade de sûreté existait déjà, et depuis 1812, époque à laquelle elle fut créée, je n'étais plus agent secret. Le nom de Vidocq était devenu populaire, et beaucoup de gens pouvaient l'appliquer à une figure

qui était la mienne. La première expédition qui m'avait mis en évidence, avait été dirigée ccmtre les principaux lieux de rassemblement de la Courtille. Un jour M. Henry ayant exprimé l'intention d'y faire faire une rafle chez Dénoyez, c'est-à-dire, dans la guinguette la plus fréquentée par les tapageurs et les mauvais sujets de toute espèce, M. Yvrier, l'un des officiers de paix présents, observa que pour exécuter cette mesure, ce ne serait pas assez d'un bataillon, « Un bataillon, m'écriai-je aussitôt, et « pourquoi pas la grande armée? Quant à moi, a continuai-je, qu'on me donne huit hommes et je « réponds du succès.» On a vu que M. Yvrier est fort iiTitable de son naturel, il se fâcha tout rouge, et prétendit que je n'avais que du babil.

Quoi qu'il en soit, je maintiens ma proposition, et l'on me donna l'ordre d'agir. La croisade que j'allais entreprendre était dii^igée contre des voleurs, des évadés, et bon nombre de déserteurs de bataillons coloniaux. Aiirès avoir fait ample provision de menottes, je partis avec deux auxiliaires et huit gendarmes. Arrivé chez Dénoyez, suivi de deux de ces derniers, j'entre dans la salle; j'invite les musiciens à faire silence, ils obéissent ; mais bientôt se fait entendre une rumeur à laquelle succède le cri réitéré de à la porte, à la porte. Il n'y a pas de temps à perdre, il faut imposer aux vociférateurs avant qu'ils s'échauffent au point d'en venir à des voies de fait. Sur-le-champ j'exhibe mon mandat, et au nom de la loi, je somme tout le monde de sortir, les femmes exceptées. On fit quelque difficulté d'obtempérer à l'injonction; cependant au bout de quelques minutes, les plus mutins se résignèrent, et l'on se mit en train d'évacuer. Alors je me postai au passage, et dès que je reconnaissais un ou plusieurs des individus que l'on cherchait, avec de la craie blanche je les marquais d'une croix sur le dos :

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c'était un signe pour les désigner aux gendarmes qui les attendant à l'extérieur, les arrêtaient, et les attachaient au fur et à mesure qu'ils sortaient. On se saisit de la sorte de trente-deux de ces misérables, dont on forma un cordon qui fut conduit au plus prochain corps-de-garde, et de là à la préfecture de pohce.

La hardiesse de ce coup de main fit du bruit parmi le peuple qui fi'équente les barrières; en peu de temps il fut avéré pour tous les crocs et autres méchants garnements qu'il y avait par le monde un mouchard qui s'appelait Vidocq. Les plus crânes d'entre eux se promirent de me tuer à la première rencontre. Quelques-uns tentèrent l'aventm-e; mais ils furent repoussés avec perte, et les échecs qu'ils éprouvèrent me firent une telle renommée de terreux", qu'à la longue elle rejailUt sur tous les individus de ma brigade : il n'y avait pas de criquet parmi eux qui ne passât pour un Alcide ^ : c'était au point qu'oubliant de qui il s'agissait je me sentais presque le frisson, lorsque des gens du peuple sans me connaître, s'entretenaient en ma présence, ou de mes agents ou de moi. Nous étions tous des colosses : le vieux de la montagne ^ inspirait moins d'efîroi, les séïdes^ n'étaient ni plus dévoués, ni plus terribles. Xous cassions bras et jambes; rien ne nous résistait; et nous étions partout. J'étais invulnérable; d'autres prétendaient que j'étais cuirassé des pieds à la tête, ce qui revient au même quand on n'est pas réputé peui'eux.

La formation de la brigade suivit de fort près l'expédition de la Courtille. J'eus d'abord quatre

1 Alcide, autre nom d'Hercule, type d'homme très fort.

2 Vieux de la montagne, chef de la célèbre secte des haschischins ainsi appelés parce qu'il enivrait ses adeptes de haschich. De là serait venu le mot assassin.

3 Séide. Esclave de Mahomet. Son nom est devenu le synonyme d'adepte, d'esclave avéré et fanatique.

agents, puis six, puis dix, puis douze. En 1817 je n'en avais pas davantage, et cependant avec cette poignée de monde, du l^^" janvier au 31 décembre, j'effectuai sept cent soixante -douze arrestations et trente-neuf perquisitions ou saisies d'objets volés i. Du moment oii les voleurs surent que je devais être appelé aux fonctions d'agent principal de la police de sûreté, ils se crurent perdus. Ce qui les inquiétait, le plus, c'était de me voir entouré d'hommes qui, ayant vécu et travaillé avec eux, les connaissaient tous. Les captures que je fis en 1813 n'étaient pas encore aussi nombreuses qu'en 1817, mais elles le furent assez pour augmenter leurs alarmes. En 1814 et 1815, un essaim de voleurs parisiens, libérés des pontons anglais, oii ils étaient prisonniers, revint dans la capitale, où ils ne tardèrent pas à reprendre leur premier métier : ceux-là ne m'avaient jamais vu, je ne les avais pas vus non plus, et ils se flattaient d'échapper facilement à ma surveillance; aussi à leur début furent-ils d'une activité et d'une audace prodigieuse. En une nuit seulement, il y eut au faubourg Saint-Germain dix vols avec escalade et effraction ; pendant

1 Le tableau suivant, qui offre la récapitulation des arrestations pendant l'année 1817, montre l'importance des opérations de la brigade de sûreté :

Assassins ou meurtriers 15

Voleurs avec attaques ou par violences 5

— avec effraction, escalade ou fausses clefs 108

Voleurs dans les maisons garnies 12

— à la détourne et au bonjour 126

— à la tire et filous 73

— à la gêne et au flouant 17

Receleurs nantis d'objets volés . . . '. 38

Evadés des fers ou des prisons 14

Forçats libérés ayant rompu leur ban 43

Faussaires, escrocs, prévenus d'abus de confiance 46

Vagabonds, voleiirs renvoyés de Paris 229

En vertu de mandats de son Excellence 46

Perquisitions et saisies d'objets volés 39

Total 8li

INoU de Vidocq.)

plus de six semaines, on n'entendit parler que de hauts faits de ce genre. M. Henry, désespéré de ne trouver aucun moyen de réprimer ce brigandage, était constamment aux aguets, et je ne découvrais rien. Enfin, après bien des veilles, un ancien voleui' que j'arrêtai, me fournit quelques indices, et en moins de deux mois, je parvins à mettre sous la main de la justice une bande de vingt-deux voleurs, une de vingt-huit, une troisième de dix-huit, et quelques autres de douze, de dix, de huit, sans compter les isolés, et bon nombre de receleurs qui allèrent grossir la population des bagnes. Ce fut à cette époque que l'on m'autorisa à recruter ma brigade de quatre nouveaux agents, pris parmi les voleurs qui avaient eu l'avantage de connaître les nouveaux débarqués avant leur départ. Trois de ces vétérans, les nommés Goreau, Florentin et Coco-Lacour, depuis long-temps détenus à Bicêtre, demandaient avec instance à être employés, ils se disaient tout-à-fait convertis, et juraient de vivre désormais honnêtement du produit de leur travail, c'est-à-dire du traitement que leur allouerait la poUce. Ils étaient entrés dès l'enfance dans la carrière du crime, je pensais que s'ils étaient fermement décidés à changer de conduite, personne ne serait plus à même qu'eux de rendre d'importants services; j'appuyai donc leur demande, et bien que pour les retenir, on m'opposât la crainte des récidives, auxquelles les deux derniers sm'tout étaient sujets, à force de sollicitations et de démarches, motivées sur l'utihté dont Os pouvaient être, j'obtins qu'ils fussent mis en liberté. Coco-Lacour, contre lequel on était le plus prévenu, parce qu'étant agent secret, on lui avait imputé à tort ou à raison, l'enlèvement de l'argenterie de l'inspecteur-général Veyrat, est le seul qui ne m'ait pas donné lieu de me repentir d'avoir alors en quelque sorte répondu

(le lui. Les deux autres me forcèrent bientôt à les expulser : j'ai su depuis qu'ils avaient subi une nouvelle condamnation à Bordeaux. Quant à Coco, il me parut qu'il tiendrait parole et je ne me trompai pas. Comme il avait beaucoup d'intelligence et un commencement d'instruction, je le distinguai et j'en fis mon secrétaire. Plus tard, à l'occasion de quelques remontrances que je lui fis, il donna sa démission, avec deux de ses camarades, Becostard dit Procureur et un nommé Chrétien. Aujourd'hui que Coco-Lacom* est à la tête de la police de sûreté, en attendant qu'il publie ses mémoires, peut-être serat-il intéressant de montrer par quelles vicissitudes il a dû passer avant d'arriver au poste que j'ai occupé si long-temps. Il y a' dans sa vie bien des motifs d'être indulgent à son égard, et dans son amendement radical sous les rapports capitaux de puissantes raisons de ne jamais désespérer qu'un homme perverti vienne enfin à résipiscence. Les documents d'après lesquels je vais esquisser les principaux traits de l'histoire de mon successeur sont des plus authentiques. Voici d'abord quelles traces de son existence, il a laissées à la préfecture de police; j'ouvre les registres de sûreté, et je transcris :

« Lacour, Marie-Barthélémy, âgé de onze ans, (( demeurant rue du Lycée, écroué à la Force le « 9 ventôse an ix, comme prévenu de tentative de « vol; et onze jours après, condamné à un mois de « prison par le tribunal correctionnel.

« Le même, arrêté le 2 prairial suivant, et recon- « duit de nouveau à la Force, comme prévenu de « vol de dentelles dans une boutique. Mis en liberté « ledit jom" par l'oflacier de police judiciaire du 2^ ar- « rondissement.

« Le même, enfermé à Bicêtre le 23 thermidor « an X, par ordre de M. le préfet; mis en liberté le « 28 pluviôse au xi, et conduit à la préfecture.

« Le même, entré à Bicêtre le 6 germinal an xi, par « ordre du préfet; remis à la gendarmerie le 22 flo- (i réal suivant, pour être conduit au Havre.

« Le même, âgé de 17 ans, filou connu, déjà plu- « sieurs fois arrêté comme tel, enrôlé volontairement « à Bicêtre, en juillet 1807, pour servir dans les « troupes coloniales ; remis le 31 dudit mois à la gen- « darmerie pour être conduit à sa destination. « Evadé de l'île de Rhé dans la même année.

« Le même Lacour dit Coco (Barthélémy) ou Louis, « Barthélémy, âgé de 21 ans, né à Paris, commis- « sionnaire en bijoux, demeurant faubourg Saint- « Antoine, n^ 297. Conduit à la Force le 1^^ dé- « cembre 1809, comme prévenu de vol ; condamné « à deux ans de prison par jugement du tribu- « nal correctionnel le 18 janvier 1810, conduit en- « suite au ministère de la marine comme déser- « teur.

« Le même, conduit à Bicêtre le 22 janvier 1812, a comme voleur incorrigible. Conduit à la préfecture « le 3 juillet 1816. ))

Lacour dans sa jeunesse a offert un bien triste exemple des dangers d'une mauvaise éducation. Tout ce que je sais de lui depuis sa libération semble démontrer qu'il était né avec un excellent naturel. Malheureusement il appartenait à des parents pauvres. Son père, taiUeur et portier dans la rue du Lycée, ne s'occupa pas trop de lui pendant ces premièies années d'oii dépend souvent la destinée des hommes. Je crois même que Coco resta orphelin en bas -âge. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il grandit, pour ainsi dire, sur les genoux de ses voisines, les courtisanes et les modistes du palais Egalité; comme elles le trouvaient gentil, eUes lui prodiguaient des douceurs et des caresses, et lui inculquaient en même temps ce qu'elles appelaient de la malice. Ce furent ces dames qui prirent soin de son enfance; constam-

ment elles Tattiraient auprès d'elles : il était leur récréation, leur bijou, et lorsque les devoirs de l'état ne leur laissaient pas le loisir de tant d'innocence, le petit Coco allait dans le jardin se mêler à ces groupes de polissons qui, entre le bouchon et la toupie, tiennent l'école mutuelle des tours de passe-passe ^ Eduqué par des allés, instruit par des apprentis filous, il n'est pas besoin de dire de quels genres étaient les progrès qu'il fit, La route qu'il suivait était semée d'écueils. Une femme qui se croyait sans doute, appelée à lui imprimer une meilleure direction, le recueillit chez elle : c'était la Maréchal, qui tenait une maison de prostitution, place des Italiens. Là Coco fut très bien nourri, mais sa complaisance était la seule des qualités morales que son hôtesse prit à tâche de développer. E devint très complaisant : il était au service de tout le monde, et s'accommodait à tous les besoins de l'établissement dont les moindres détails lui étaient familiers. Cependant le jeune Lacoui' avait ses jours et ses heures de sortie, il sut, à ce qu'il paraît, les employer, puisque avant sa dernière année il était cité comme l'un des plus adroits voleurs de dentelles, et qu'un peu plus tard ses arrestations successives lui assignèrent le premier rang parmi les voleurs au bonjour, dits les chevaliers grimpants ^. Quatre ou cinq ans de séjour à Bicêtre oii, par mesure administrative, il fut enfermé comme voleur dangeureux et incorrigible, ne le corrigèrent pas; mais là du moins, il apprit l'état de bonnetier,

1 Cette remarque de Vidooq est encore d'application courante, de nos jours. Les jardins publics sont encore le lieu de rendez-vous des gamins désœuvrés, des apprentis qui ont déserté l'atelier, des jeunes vagabonds, qui, en jouant à la passe avec des dés, y reçoivent les leçons des malfaiteurs professionnels dont ils deviennent bientôt les complices et les émules. On peut dire, comme alors, que ces endroits sont l'école mutuelle où les apaches s'initient au vol et au crime, et il serait à désirer qu'une surveillance sévère y fût incessamment exercée.

2 Chevaliers grimpatUs, appellation très expressive. Pour les cambrioleurs, elle est aujovu-d'hui remplacée par celle de monte-en-l'air, également des plus significatives.

et reçut quelque instruction. Insinuant, flexible, pourvu d'une voix douce et d'un visage efféminé sans être joli, il plut à un M. Mulner qui, condamné à seize ans de travaux forcés, avait obtenu la faveur d'attendre à Bicêtre l'expiration de sa peine. Ce prisonnier, qui était le frère d'un banquier d'Anvers^ ne manquait pas de connaissances : afin de se procurer une distraction, il fit de Coco son élève, et il est à présumer qu'il le poussa avec amour, puisqu'en très peu de temps Coco fut en état de parler et d'écrire sa langue à peu près correctement. Les bonnes grâces de M. Mulner ne furent pas l'unique avantage que Lacour dut à un extérieur agréable. Durant toute sa captivité, une nommée Elisa l'Allemande, qui était éprise de lui, ne cessa pas de lui prodiguer des secours : cette fille qui lui sauva véritablement la vie, n'a, dit-on, éprouvé de sa part que de l'ingratitude.

Lacour est un homme dont la taille n'excède pas cinq pieds deux pouces, il est blond et chauve, a le front étroit, on pom-rait dire humilié, l'œil bleu mais terne, les traits fatigués, et le nez légèrement aviné à son extrémité ; c'est la seule portion de sa figure sur laquelle la pâleur ne soit pas empreinte. Il aime à l'excès la parure et les bijoux, et fait un grand étalage de chaînes et de breloques; dans son langage il affectionne aussi beaucoup les expressions les plus recherchées dont il affecte de se servir à tout propos. Personne n'est plus ijoli que lui, ni plus humble; mais au premier coup d'œil on s'aperçoit que ce sont pas là les manières de la bonne compagnie : ce sont les traditions du beau monde, telles qu'elles peuvent encore arriver dans les prisons, et dans les endroits que Lacour a dû fréquenter. Il a toute la souplesse des reins qu'il faut pour se maintenir dans les emplois, et de plus, une étonnante facilité de génuflexion. Tartuffe, avec qui U. a, du

reste, quelque ressemblance, ne s'en acquitterait pas mieux ^

Lacour devenu mon secrétaire, ne put jamais comprendre que, pour le décorum de la place qu'il occupait, sa compagne successivement fruitière et blanchisseuse, depuis qu'elle n'était plus autre chose, ne ferait pas mal de se choisir une industrie un peu plus relevée. Une discussion s'éleva entre nous à ce sujet, et plutôt que de me céder, il préféra abandonner le poste. Il se fit marchand colporteur et vendit des mouchoirs dans les rues. Mais bientôt, rapporte la chronique, il se donna à la congrégation, et s'enrôla, sous la bannière des jésuites : dès lors il fut en odeur de sainteté auprès de IMil. Duplessis et Delavau. Lacour a toute la dévotion qui devait le rendre recommandable à leurs yeux. Un fait que je puis attester, c'est qu'à l'époque de son mariage, son confesseur, qui tenait les cas réservés, lui ayant infligé une pénitence des plus rigoureuses, il l'accoml)lit dans toute son étendue. Pendant un mois, se levant à l'aube du jour, il alla les pieds nus de la rue Sainte-Anne au Calvaii-e, seul endi'oit oii il lui fût encore permis de rencontrer sa femme, qui était aussi en expiation.

Après l'avènement de M. Delavau, Lacour eut un redoublement de ferveur; il demeurait alors rue Zacharie, et bien que l'église Saint-Séverin fiit sa Ijaroisse, pour entendi'e la messe il se rendait tous les dimanches à Notre-Dame, oii le hasard le plaçait toujours près ou en face du nouveau préfet et de sa famille. On ne peut que savoir gré à Lacour d'avoir

1 Vidocq qui a vécu dans les camp8 pendant la Révolution, ne semble pas anime de sentiments très pieux, ni d'une bienveillance excessive, à l'endroit de la Congrégation et des jésuites. U est vrai de dire que c'est le gouvernement de la Restauration qui l'a sacrifié. Ses rancunes e.xpliqueraient alors ses appréciations. Etant données les opinions peu légitimistes qu'il émet, il semble ditticile de suivre Canler lorsque, dans ses Mémoires, ce policier accuse Vidocq.

fait un si complet retour sur lui-même; seulement il est à regretter qu'il ne s'y soit pas pris vingt ans plus tôt : mieux vaut tard que jamais.

Lacour a des mœurs fort douces, et s'il ne lui arrivait pas parfois de boire outre mesure, on ne lui connaîtrait d'autre passion que celle de la pêche : c'est aux environs du Pont-Neuf qu'il jette sa ligne; de temps à autre il consacre encore quelques heui'es à ce silencieux exercice ; près de lui est assez habituellement une femme, occupée de lui tendre le ver : c'est madame Lacour, habile autrefois à présenter de plus séduisantes amorces. Lacom* se livrait à cet innocent plaisir, dont il partage le goût avec Sa Majesté Britanique et le poète Coupigny, lorsque les honneurs vinrent le chercher : les envoyés de M. Delavau le trouvèrent sous l'arche Marion : ils le prirent à sa ligne, comme les envoyés du sénat romain prirent Cincinnatus à sa charrue. Il y a toujours dans la vie des grands hommes des rapports sous lesquels on peut les comparer : peut-être madame Cincinnatus vendait-elle des eiïets aux lilles de son temps. C'est aujourd'hui le commerce (le la légitime moitié de Coco-Lacour : mais c'en est assez sur le compte de mon successem-; je reviens à l'historique de la brigade de sûreté.

Ce fut dans le cornas des années 1823 et 1824 qu'elle prit son plus grand accroissement : le nombre des agents dont elle se composait fut alors, sur la proposition de M. Parisot, porté à vingt et même vingt-huit, en y comprenant huit individus alimentés du produit des jeux que le préfet autorisait à tenir sur la voie publique ^ C'était avec un personnel

1 Lorsqu'il était alloué des millions pour les dépenses de la police, on ne conçoit pas que l'on pût recourir à de si pitoyables ressources. Du 20 juillet au 4 août, les jeux tenus sous rautorisation de M. Delavau rapportèrent une somme de 4.364 fr. 20 cent. C'était l'argent des ou^Tie^s, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus funeste de toutes les passions. (Jn ne croirait pas qu'un fonctionnaire, qu'un magistrat essentiellement religieux.

si mince qn'il fallait surveiller plus de douze cents libérés des fers, de la réclusion ou des prisons; exécuter annuellement de quatre à cinq cents mandats, tant du préfet que de l'autorité judiciaire; se procui'er des renseignements, entreprendre des recherches et des démarches de toute espèce, faire les rondes de nuit, si mulitipliées et si pénibles pendant Thiver; assister les commissaires de police dans les perquisitions ou dans l'exécution des commissions rogatoires, explorer les diverses réunions publiques, au dedans comme au dehors; se porter à la sortie des spectacles, aux boulevards, aux barrières, et dans tous les autres lieux, rendez-vous ordinaires des voleurs et des filous. Quelle activité ne devaient pas déployer vingt -huit hommes pour suf&re à tant de détails, sur un si vaste espace, et sur tant de points à la fois ! Mes agents avaient le talent de se multiplier, et moi celui de faire naître et d'entretenir chez eux l'émulation du zèle et du dévouement : je leur donnai l'exemple. Point d'occasion périlleuse oii je n'aie payé de ma personne, et si les criminels les plus redoutables ont été arrêtés par mes soins, sans vouloir tirer gloire de ce que j'ai fait, je puis dire que les plus hardis ont été saisis par moi. Agent principal de la police particulière de sûreté,

ait. pu se prêter à une mesure d'une telle immoralité : qu'on lise cependant la pièce suivante.

PRÉFECTUKE DE POLICE

Paris, le 13 janvier 1823j » Nous, conseiller d'état, préfet de police, etc., « Arrêtons ce qui suit :

« A compter de ce jour, les sieurs Drissen'n et RipatjT), précédemment 0 autorisés à tenir sur la voie publique un jeu de trou-madame, feront partie » de la brigade particulière de sûreté, sous les ordres du sieur Vidocq « chef de cette brigade.

« Us continueront à tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six autres per- « sonnes qui feront également le service d'agents secrets. ■ Le conseiller d'état, préfet, etc.

« Si^é D. DELAVAIT.

« Pour copie conforme, le secrétaire-général,

« L. DKFOUGfiRES. »

(Note de Vidocq.)

j'aurais pu, en ma qualité de chef, me confiner, rue Sainte-Anne, en mon bm-eau; mais, plus activement, et surtout plus utilement occupé, je n'y venais que pour donner mes instructions de la journée, pom' recevoir les rapports, ou pour entendre les personnes qui, ayant à se plaindre de vols, espéraient que je leur en ferais découvrir les auteurs.

Jusqu'à l'heure de ma retraite, la police de sûreté, la seule nécessaire, celle qui devrait absorber la majem-e partie des fonds accordés par le budget ^, parce que c'est à elle principalement qu'ils sont affectés, la police de sûreté, dis-je, n'a jamais employé plus de trente hommes, ni coûté plus de 50,000 francs par an, sui lesquels il m'en était alloué cinq.

Tels ont été, en dernier lieu, l'effectif et la dépense de la brigade de sûreté : avec un si petit nombre d'auxiliaires, et les moyens les plus économiques, j'ai maintenu la sécm'ité au sein d'une capitale peuplée de près d'un miUion d'habitants; j'ai anéanti toutes les associaitions de maLfaitem*s, je les ai empêchées de se reproduire, et depuis un an que j'ai quitté la police, s'il ne s'en est pas formé de nouvelles, bien que les vols se soient multipliés, c'est que tous les grands maîtres ont été rélégués dans les bagnes lorsque j'avais la mission de les poursuivre, et le pouvoir de les réprimer.

Avant moi, les étrangers et les provinciaux regardaient Paris comme im repaire, où jour et nuit il fallait être constamment sur le qui vive; où tout arrivant, bien qu'il fût sur ses gardes, était certain de payer sa bienvenue. Depuis moi, il n'est pas de

1 Appréciation qui serait encore d'actualité, s'il faut en croire les appréciations formulées de temps à autre, soit dans la presse, soit à la tribune du Parlement.On n'échappera à leur sévérité, que le jour où l'on se décidera résolument à faire la séparation complète de la police criminelle et de la police politique dont le but et les moyens d'action sont si différents, que les mêmes agents ne sauraient ni décemment, ni efficacement être employés.

département où, année commune, il ne soit commis ])lus de crimes, et des crimes plus horribles que dans le département de la Seine : il n'en est pas non plus où moins de coupables soient restés ignorés, où moins d'attentats aient été impunis. A la vérité, depuis 1814 la continuelle vigilance de la garde nationale avait puissamment contribué à ces résultats. Nulle part cette vigilance des citoyens armés n'était plus nécessaii'e, plus imposante, mais l'on conviendra aussi qu'au moment où le licenciement forcé de nos troupes et la désertion des soldats étrangers déversaient dans nos cités, et plus particulièrement dans la métropole, une multitude de mauvais sujets, d'aventuriers, et de nécessiteux de toutes les nations, malgré la présence de la garde nationale, il dut encore beaucoup rester à faire, soit à la brigade de sûreté, soit à son chef. Aussi avons-nous fait beaucoup, et si j'aime à payer aux gardes nationaux le tribut d'éloges qu'ils méritent; si. éclairé par l'expérience de ce que j'ai vu durant leur existence et depuis l'ordonnance de dissolution, je déclare que sans eux Paris ne saurait offrir aucune sécurité, c'est que toujom^s j'ai trouvé chez eux une intelligence, une volonté d'assistance, un concert de dévouement au bien public que je n'ai jamais rencontrés ni parmi les soldats ni parmi les gendarmes, dont le zèle ne se manifeste, la plupart du temps, que par des actes de brutalité, après que le danger est passé. J'ai créé pour la pohce de sûreté actuelle une infinité de précédents, et les traditions de ma manière n'y seront pas de sitôt oubliées; mais, quelle que soit l'habileté de mon successeur, aussi long -temps que Paris restera privé de sa garde civique, on ne parviendra pas à réduire à l'inaction les malfaiteurs dont une génération nouvelle s'élève, du moment qu'on ne peut plus les surveiller à toutes les heures et sur tout les points à la fois. Le chef de la police de

sûreté ne peut être partout, et chacun de ses agents n'a pas cent bras comme Briarée^. En parcourant les colonnes des journaux, on est effrayé de l'énorme quantité de vols avec effraction qui se commettent chaque nuit, et pourtant les journaux en ignorent plus des neuf dixièmes. Il semble qu'une colonie de forçats soit venue récemment s'établir sur les bords de la Seine. Le marchand même, dans les rues les plus passagères et les plus populeuses, n'ose plus dormir; le Parisien appréhende de quitter son logis pour la plus petite excursion à la campagne; on n'entend plus parler que d'escalades, de portes ouvertes à l'aide de fausses-clefs, d'appartements •dévalisés, etc., etc., et pourtant nous sommes encore dans la saison la plus favorable aux malheureux : que sera-ce donc quand l'hiver fera sentir ses rigueurs, et que, par l'interruption des travaux, la misère atteindra un plus grand nombre d'individus? car en dépit des assertions de quelques procureurs du Roi, qui veulent à toute force ignorer ce qui se passe autour d'eux, la misère doit enfanter des crimes, et la misère, dans un état social mal combiné, n'est pas un fléau dont on puisse se préserver toujours, même quand on est laborieux. Les moralistes d'un temps oii les hommes étaient clair-semés ont pu dire que les paresseux seiûs sont exposés à mourir de faim; aujourd'hui tout est changé, et si l'on observe, on ne tarde pas à se convaincre, non-seulement qu'il n'y a pas de l'ouvrage pour tout le monde, mais encore que dans le salaire de certains labeurs, il n'y a pas de quoi satisfaire aux premiers besoins 2. Si les circonstances se présentent aussi graves que l'on peut

1 Briarée, un des géants qui, selon la Fable, attaquèrent le Ciel. Il avait cent bras et cinquante têtes. Il fut terrassé par Neptune et emprisonné sous l'Etna.

i On croirait que ces lignes, qui décèlent un esprit philosophique d'une certaine profondeur, ont été écrites pour s'appliquer à notre époque, où la misère est, comme toujours, ia grande génératrice de révolte et de crimes.

les prévoir, quand le commerce est lan^issant, que rindustrie s'évertue en vain à chercher un écoulement à ses produits, et qu'elle s'appauvrit à mesure qu'elle crée, comment remédier à un mal si grand"? Sans doute il vaudrait mieux soulager les nécessiteux, que de songer à réprimer leur désespoir; mais, dans l'impuissance de faire mieux, et si près de la crise, ne doit-on pas, avant tout, fortifier les garanties de l'ordre public? et quelle garantie est préférable à la présence continuelle d'une garde bourgeoise, qui veille et agit sans cesse sous les auspices de la légalité et de l'honneur? Suppléera-t-on à une institution si noble, si généreuse par une pohce élastique, dont les cadres puissent s'étendi^e ou se restreindre à volonté? • ou mettra-t-on sur pied les légions d'agents pour les congédier aussitôt que l'on croira pouvoir se passer de leurs services. H faudrait ignorer qne la police de sûreté s'est recrutée jusqu'à ce jour dans les prisons et dans les bagnes, qui sont comme l'école normale des mouchards à volem-s et la pépinière d'où l'on doit les tirer. Employez de tels gens en grand nombre, et essayez de les renvoyer après qu'ils auront acquis la connaissance des moyens de poUce, ils reviendront à leur premier métier, avec quelques chances de succès de plus. Toutes les éliminations, lorsque j'ai jugé à propos d'en opérer parmi mes auxihaires, m'ont démontré la vérité d'une semblable assertion. Ce n'est pas que des membres de ma brigade, et elle était toute composée d'individus ayant subi des condamnations, ne soient devenus capables d'une action contraire à la probité; j'en citerais plusieurs à qui je n'aurais pas hésité à confier des sommes considérables sans en exiger de reçu, sans même les compter; mais ceux qui s'étaient amendés de la sorte étaient toujours en minorité : ce qui ne veut pas dire (sauf la profession) qu'il y eût là moins d'honnêtes gens, proportion gardée, que

dans d'autres classes auxquelles il est honorable d'appartenir. J'ai vu parmi les notaires, parmi les agents de change, parmi les banquiers, des détenteurs infidèles, accepter presque gaîment l'infamie dont ils s'étaient couverts. J'ai vu un de mes subordonnés, forçat hbéré, se brûler la cervelle, parce qu'il avait eu le malheur de perdre au jeu la somme de cinq cents francs, dont il n'était que le dépositaire. Consignerait-on beaucoup de pareils suicides dans les annales de la Bourse, et pourtant !.... mais il ne s'agit point ici de faire l'apologie de la brigade de sûreté sous un point de vue étranger à son service. C'était l'inconvénient d'un personnel considérable de mouchards que je me proposais de prouver, et cet inconvénient ressort de tout ce que j'ai dit, même abstraction faite du danger qu'il y a pour la moralité du jjeuple, à le laisser se famihariser avec cette idée que toute condamnation est un noviciat ou un acheminement à une existence assurée, et que la police n'est autre chose que les invahdes des galères.

C'est à partir de la formation de la brigade de sûreté qu'aura commencé véritablement l'intérêt de ces Mémoires. Peut-être trouvera-t-on que j'ai trop long-temps entretenu le public de ce qui ne m'était que personnel, mais il fallait bien que l'on sût par quelles vicissitudes j'ai dû passer pour devenir cet Hercule à qui il était réservé de purger la terre d'épouvantables monstres et de balayer retable d'Augias \ Je ne suis pas arrivé en un jour; j'ai fourni une longue carrière d'observations et de pénibles expériences. Bientôt, et j'ai déjà donné quelques échantillons de mon savoir-faire, je raconterai mes travaux, les efforts que j'ai dû entreprendre

1 Auffiag, roi d'Elide, avait des écuries reufermant 3.000 bœufs, qui n'avaient pas été nettoyées depuis 30 ans. Hercule les lui nettoya en y détournant le fleuve Alphée. On a fait de frénuentes allusions à ce travail d'Hercule, dans la littérature pédant^sque.

les périls que j'ai affrontés, les ruses, les stratagèmes auxquels j 'ai eu recours pour remplir ma mission dans toute son étendue, et faire de Paris la résidence la plus sûre du monde. Je dévoilerai les expédients des voleurs, les signes auxquels on peut les reconnaître. Je décrirai leurs mœurs, leurs habitudes, je révélerai leur langage et leur costume, suivant la spécialité de chacun; car les voleurs, selon le fait dont ils sont coutumiers, ont aussi un costume qui leur est propre. Je proposerai des mesures infaillibles pour anéantir l'escroquerie et paralyser la funeste habileté de tous ces faiseurs d'affaires, chevaliers d'industrie, faux courtiers, faux négociants, etc., qui, malgré Sainte- Pélagie 1, et justement en raison du maintien inutile et barbare de la contrainte par corps, enlèvent chaque jour des millions au commerce. Je dirai les manèges et la tactique de tous ces fripons pour faire des dupes. Je ferai plus, je désignerai les principaux d'entre eux, en leur imprimant sur le front un sceau qui les fera reconnaître. Je classerai les diiïérentes espèces de malfaiteurs, depuis l'assassin jusqu'au filou, et les formerai en catégories plus utiles que les catégories de la Bourdonnaie 2, à l'usage des proscripteur.s de 1815, puisque du moins elles auront l'avantage de faire distinguer à la première vue des êtres et les lieux auxquels la méfiance doit s'attacher. Je mettrai sous les yeux de l'honnête homme tous les pièges qu'on peut lui tendre, et je signalerai au criminaliste les divers échappatoires au moyiu desquels les coupables ne réussissent que trop souvent à mettre en défaut la sagacité des juges.

1 La prison dite de Sainte-Pélagie, démolie ces dernières années, et iiui servait de maison de détention, principalement aux détenus politiques.

2 Le comte François-Régis de La Bourdonnais (1767-1837), ancien émi" gré, ancien chef chouan, fit partie de la chambre itUrouvable en 1S15, se distingua comme l'un des ennemis les plus violents de la Révolution, et surtout par ses fameuses catégories, qui exceptaient de l'amnistie une multitude de fonctionnaires de l'Empire.

Je mettrai au grand jour les vices de notre instruction criminelle et ceux plus grands encore de notre système de pénalité, si absurde dans plusieurs de ses parties. Je demanderai des changements, des révisions, et Ton accordera ce que j'aurai demandé, parce que la raison, de quelle que part qu'elle vienne, finit toujours par être entendue. Je présenterai d'importantes améliorations dans le régime des prisons et des bagnes; et, comme je suis plus touché qu'aucun autre des souiïrances de mes anciens compagnons de misère, condamnés ou libérés, je mettrai le doigt sur la plaie, et serai peut-être assez heureux pour oiïrir au législateur philanthrope les seules données d'après lesquelles il est possible d'apporter à leur sort un adoucissement qui ne soit point illusoire. Dans des tableaux aussi variés que neufs, je présenterai les traits originaux de plusieurs classes de la société, qui se dérobent encore à la civilisation, ou plutôt qui sont sorties de son sein pour vivre à côté d'elle, avec tout ce qu'elle a de hideux. Je reproduirai avec fidélité la physionomie de ces castes de parias, et je ferai en sorte que la nécessité de quelques institutions propres à épurer, ainsi qu'à régulariser les mœurs d'une portion du peuple, résulte de ce qu'ayant été plus à portée de les étudier que personne, j'ai pu en donner une connaissance plus parfaite. Je satisferai la curiosité sous plus d'un rapport; mais ce n'est pas là le dernier but que je me propose, il faut que la corruption en soit diminuée, que les atteintes à la propriété soient plus rares, que la prostitution cesse d'être une conséquence forcée de certains malheurs de position, et que des dépravations si honteuses, que ceux qui s'y abandonnent ont été mis hors la loi pour la peine qu'elle devrait infliger, comme pour la protection qu'elle réserve à chacun, disparaissent enfin ou ne soient plus, par leur impudente publicité, un perpc-

tuel sujet de scandale pour l'homme qui comprend le vœu de la nature, et sait le respecter. Ici le mal vient de haut; pour l'extirper, c'est aux sommités sociales qu'il est besoin de s'attaquer. De grands personnages sont entachés de cette lèpre, qui dans ces derniers temps a fait d'effrayants progrès. A l'aspect des noms vénérés inscrits sur la liste de ces modernes Sarnadapales, on ne peut s'empêcher de gémir sur les faiblesses de l'humanité, et cette liste ne mentionne encore que ceux qui ont été réduits à faire ou à laisser intervenir la police à propos des désagréments qu'ils s'étaient attirés par leur turpitude.

L'on a répandu dans le public que je ne parlerais pas de la police politique; je parlerai de toutes les polices possibles, depuis celle des jésuites jusqu'à celle de la Cour ; depuis la police des filles (bureau des mœurs) jusqu'à la poHce diplomatique (espionnage pour le compte des trois puissances, la Eussie, l'Angleterre et l'Autriche); je montrerai tous les rouages grands et petits de ces machines qm sont toujours montées non en vue du bien général, mais pour le service de celui qui y introduit la goutte d'huile, c'est-à-dire pour le compte du premier venu s'il dispose des deniers du trésor; car qui dit police politique dit institution créée et maintenue par le désir de s'enrichir aux dépens d'un gouvernement dont on entretient les alarmes; qui dit police politique dit aussi besoin d'être inscrit au budget pour des dépenses secrètes ^, besoin d'assigner une destination occulte à des fonds visiblement et souvent illégalement perçus (l'impôt sur les filles

1 Vidocq fait, ici, une critique des plus sévères de la police politique» dont malheureusement, les fonds et l'activité furent souvent dépensés dans des intrigues qui n'avaient rien à voir avec la sécurité générale du pays. Trop longtemps, dans cet ordre d'idées, les abus se sont prolongés, et il est peu de gouvernements eu Europe qui pourraient affirmer formellement qu'ils n'en sont pas rictimes.

et mille autres tributs de détails), besoin pour certains administrateurs de se rendre indispensables, importants, en faisant croii'e à des dangers pour l'État; besoin enfln de concussions au profit d'un vil ramas d'aventuriers, d'intrigants, de joueurs, de banqueroutiers, de délateurs, etc. Peut-être serai-je assez heureux pour démontrer l'inutilité de ces agents perpétuels destinés à prévenir des attentats qui ne se répètent que de loin à loin, des crimes qu'ils n'ont jamais prévus, des complots qu'ils n'ont jamais déjoués lorsqu'ils étaient réels, ou lorsqu'ils n'en avaient pas eux-mêmes om'di la trame. Je m'expliquerai sur toutes ces choses sans ménagements, sans crainte, sans passion; je dirai toute la vérité, soit que je parle comme témoin, soit que je parle comme acteur.

J'ai toujours eu un profond mépris pour les mouchards poUtiques, par deux motifs : c'est que, ne rempUssant pas leur mission, ils sont des frippons, et la remplissant, dès qu'ils arrivent à des personna- Utés, ils sont des scélérats. Cependant, par ma position, je me suis trouvé en relation avec la plupart de ces espions gagés; ils m'étaient tous connus directement ou indirectement, je les nommerais tous,... je le puis, je n'ai point partagé leur infamie; seulement j'ai vu la mine et la contre-mine d'un peu plus près qu'un autre. Je sais quels ressorts les polices et les contre -poli ces mettent en jeu. J'ai appris et j'enseignerai comment on peut se garantir de leur action: comment on peut se jouer d'elles, les dérouter dans leurs combinaisons perfides ou malveillantes, et même quelquefois les mystifier. J'ai tout observé, tout entendu, rien ne m'est échappé, et ceux qui m'ont mis à même de tout observer et de tout entendre, n'étaient pas de faux-frères, puisque j'étais à la tête d'une des fractions de la police, et qu'ils pouvaient avoir l'opinion que j'étais

un des leurs : ne puisions-nous pas à 1^ même caisse? L'on me croira ou l'on ne me croira pas, mais jusqu'ici j'ai fait quelques aveux assez humiliants pour que l'on ne doute pas que si j'eusse été dévoué à la police politique, je ne le confessasse sans détoui-s. Les journaux, qui ne sont pas toujours bien informés, ont prétendu que l'on m'avait aperçu dans divers rassemblements; que j'avais été d'expédition avec ma brigade pendant les troubles de juin, pendant les missions, à l'enterrement du général Foy \ à l'anniversaire de la mort du jeune Lallemand, aux écoles de droit et de médecine, lorsqu'il s'agissait de faire triompher les doctrines de la congrégation. On aurait pu m'apercevoir partout où il y avait foule; mais qu'aurait -il été juste d'en conclure? que je cherchais les voleui'S et les filous où il est probable qu'ils viendront travailler. Je surveillais les coupeurs de bourse, partisans ou non de la Charte, mais je défie qu'aucun empoigné pour cri en qualité séditieux ait pu reconnaître dans V empoigneur l'un de mes agents. Il n'y a point d'échange possible entre le mouchard politique et le mouchard à voleui-s. Leurs attributions sont distinctes : l'un n'a besoin que du courage nécessaire pour arrêter d'honnêtes gens, qui d'ordinaire ne font point de résistance. Le courage de l'autre est tout différent, les coquins ne sont pas si dociles. Un bruit qui dans le temps prit quelques consistance, c'est que, reconnu par un porteur d'eau, au milieu d'un groupe d'étudiants qui ne voulaient pas des leçons de M. le professeur Eécamier ", j'avais faiUi être assommé par eux. Je déclare ici que ce

1 Foy (1775-1825), général français, un des orateurs les plus en \Tie de l'opposition sous la Eestauration. Ses obsèques furent l'occasion de batailles entre la foule et la police.

2 Récanner (Joseph) (1774-1852), après avoir servi comme chirurgien auxiliaire des armées de la République, devint médecin de l'Hôtel-Dieu de Paris en 1806, puis professeur à la Faculté de médecine et au Collège de France, jus(i\ron 1S'30. on lui doit des travaux estimés sur Le choUra et

])ruit n'avait aucun fondement. Un mouchard fut effectivement signalé, menacé et même maltraité; ce n'était pas moi, et j'avoue que je n'en fus pas fâché; mais je me fusse trouvé en présence des jeunes gens qui lui firent cette avanie, je n'aurais pas balancé à leur décliner mon nom; ils auraient bientôt compris que Vidocq ne pouvait avoir rien à démêler avec des fils de famille, qui ne faisaient ni la hourse ni la montre. Si je fusse venu parmi eux, je me serais conduit de façon à ne m'attirer aucune espèce de désagréments, et il aurait été évident pour tous que ma mission ne consistait pas à tom-menter des individus déjà trop exaspérés. L'homme qui se sauva dans une allée pom' se dérober à leur courroux était le nommé Godin, ofi&cier de paix. Au surplus, je le répète, ni les cris séditieux, ni les autres délits d'opinion n'étaient de ma compétence, et eiit-on proféré, moi présent, la plus insurrectionnelle de toutes les acclamations, je ne me serais pas cru obligé de m'en apercevoir. La poUce politique se passe de troupes régulières, eUe a toujom\s pour les grandes occasions des volontaires, soldés ou non, prêts à seconder ses desseins ; en 1793, elle déchaîna les septembriseurs ^, ils sortaient de dessous terre, ils y rentrèrent après les massacres. Les briseurs de vitres, qui, en 1827, préludèrent au carnage de la rue Saint-Denis, n'étaient pas, je le pense, de la brigade de sûreté. J'en appelle à M. Delavau, j'en appelle au directeur Franchet : les condamnés libérés ne sont pas ce qu'il y a de pire dans Paris, et dans plus d'une circonstance on a pu acquérir la preuve qu'ils ne se plient pas à tout ce qu'on peut exiger d'eus.

Le Traitement du cancer. Ne pas le confondre avec le banquier Jacques Récamier, dont la femme eut sous le premier Empire tant de succès d'esprit et de beauté.

1 Septembriseurs, bandits qui, dans les premiers jours de septembre 1792 prirent part aux massacres politiques des prisons de Paris, et qui sont connus sous le nom de septeinbrisades.

Mon rôle, en matière de police politique, s'est borné à Texécution de quelques mandats du procureur du roi et des ministres, mais ces mandats eussent été exécutés sans moi, et ils présentaient d'ailleurs toutes les conditions de la légalité. Et puis aucune puissance humaine, aucun appât de récompense, ne m'aurait déterminé à agir conformément à des principes et à des sentiments qui ne sont pas les miens; l'on restera convaincu de ma véracité en ce point, lorsqu'on saura pour quels motifs je me suis volontairement démis de l'emploi que j'occupais depuis quinze ans; lorsqu'on connaîtra la source et le pourquoi de ce conte ridicule, d'après lequel j'aurais été pendu à Vienne pour avoir tenté d'assassiner le fils de Napoléon; lorsque j'aurai dit à quelle trame jésuitique se rattache le fait controuvé de l'arrestation d'un voleur, qui aurait été saisi récemment derrière ma voiture, au moment où je passais place Baudoyer.

En composant ces Mémoires, je m'étais d'abord résigné à des ménagements et à des restrictions que prescrivait ma situation personnelle, c'était là de la prudence. Quoique gracié depuis 1818, je n'étais pas hors de l'atteinte des rigueurs administratives : les lettres de pardon que j'ai obtenues, à défaut d'une révision qui m'eût fait absoudre, n'étaient pas entérinées ; et il pouvait arriver que l'autorité, encore maîtresse d'user envers moi du plus ample arbritaire, me fît repentir de révélations qui n'excèdent pas les limites de notre liberté constitutionnelle. Maintenant qu'en son audience solennelle du l^^" juillet dernier, la cour de Douai a proclamé que les droits qui m'avaient été ravis par une erreur de la justice, m'étaient enfin rendus, je n'omettrai rien, je ne déguiserai rien de ce qu'il convient de dire, et ce sera encore dans l'intérêt de l'État et du public que je serai indiscret : cette intention ressortira de toutes les

pages qui vont suivre. Afin de la remplir de manière à ne rien laisser à désirer, et de ne tromper sous aucun rapport l'attente générale, je me suis imposé une tâclie bien pénible pour un homme plus habitué à a^ir qu'à raconter, celle de refondre la plus grande partie de ces Mémoires. Us étaient terminés, j'aurais pu les donner tels qu'ils étaient, mais, outre l'inconvénient d'une funeste circonspection, le lecteur aurait pu y reconnaître les traces d'une influence étrangère, qu'il m'avait fallu subir à mon insu. En défiance contre moi-même, et peu fait aux exigences du monde littéraire, je m'étais soumis à la révision et aux conseils à'wi soi-disant homme de lettres ^. Malheureusement, dans ce censeur, dont j'étais loin de soupçonner le mandat clandestin, j'ai rencontré celui qui, moyennant une prime, s'était chargé de dénaturer mon manuscrit, et de ne me présenter que sous des couleurs odieuses, afin de déconsidérer ma voix et d'ôter toute importance à ce que je me proposais de dire. Un accident des plus graves, la fracture de mon bras droit dont j'ai failh subir l'amputation, était une circonstance favorable à l'accomplissement d'un pareil projet. Aussi s'est-on hâté de mettre à profit le temps pendant lequel j'étais en proie à d'horribles souffrances. Déjà le premier volume et partie du second étaient imprimés lorsque toute cette intrigue s'est découverte. Pour la déjouer complètement, j'aurais pu recommencer sur de nouevaux frais, mais jusqu'alors il ne s'agissait que de mes propres aventures, et bien qu'on m'y montre constamment sous le jour le plus défavorable,

1 Certains critiques ont prétendu que Vidocq avait fait écrire ses Mes. moires par Saint-Edme. Ce dernier, de son vrai nom Edme-Théodore Bourg, a d'ailleurs publié de nombreuses compilations ou se remarquent les mêmes tendances que dans les Mémoires de Vidocq, attaques incessantes et virulentes contre la Restauration. Ses principaux ouvrages sont d'ailleurs des écrits ou romans policiers : Orgayiisation des Carbonari, Amours et galanteries des rois de France, Répertoire des Causes cclébres, etc. Du reste Vidocq, ici, fait tout au moins Taveu d'une collaboration.

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j'ai espéré, qu'en dépit de l'expression et du mauvais arrangement, puisque, en dernière analyse, les faits s'y trouvent, on saurait les ramener àleur juste valeur et en tirer des conséquences plus justes. Toute cette portion du récit qui n'est relative qu'à ma vie privée, je l'ai laissée subsister, j'étais bien le maître de souscrire à un sacrifice d'amour -propre : ce sacrifice, je l'ai fait, au risque d'être taxé d'impudeur pour une confession dont on a dissimulé ou perverti les motifs ; il marque la Kmite entre ce que je devais conserver et ce que je devais décrire. Depuis mon admission parmi les corsaires de Boulogne, on s'appercevra facilement que c'est moi seul qui tiens la plume. Cette prose est celle que M. le baron Pasquier avait la bonté d'approuver, pour laquelle il avait même une prédilection qu'il ne cachait pas. J'am'ais dû me souvenir des éloges qu'il donnait à la rédaction des rapports que je lui adressais : quoi qu'il en soit, j'ai réparé le mal autant qu'il était en mon pouvoir, et malgré le surcroît d'occupation qui résulte pour moi de la direction d'un gi'and établissement industriel que je viens de former, résolu à ce que nies Mémoires soieivt véritablement la police dévoilée et mise à nu^, je n'ai pas hésité à y reprendre en sous -œuvre tout ce qui est relatif à cette police. La nécessité d'un pareil travail a dû occasionner des retards, mais elle les justifie en même temps, et le public n'y perdra rien. Plutôt, Vidocq sous le coup d'une condamnation, n'eût parlé qu'avec une certaine réserve, aujourd'hui c'est Vidocq, citoyen libre, qui s'explique avec franchise.

1 En disant qu'il va reprendre telle partie de son ouvrage ' en soubœuvre « Vidocq fait l'aveu implicite qu'il a eu un collaborateur qui lui a mis tout le travail sur pied. Le perspicace policier ici, laisse percer le bout de l'oreille, sans se douter qu'il confirme et étend son aveu antérieur (voir note précédente).

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