‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 17 sur 113 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

On me propose de m'évader. — Nouvelle démarche auprès de M. Henry. — Mon pacte avec la police. — Coco-Lacour. — Une bande de voleurs. — Les inspecteurs sous clef. — Une fausse évasion.

Je commençai à me dégoûter des évasions et de l'espèce de liberté qu'elles procurent: je ne me souciais pas de retourner au bagne ; mais, à tout prendre, je préférais encore le séjour de Toulon à celui de Paris, s'il m'eût fallu continuer de recevoir la loi d'êtres semblables aux Chevalier, aux Blondy, aux Duluc, aux Saint-Germain. J'étais dans ces dispositions, au milieu de bon nombre de ces piliers de galères, que je n'avais que trop bien eu l'occasion de connaître, lorsque plusieurs d'entre eux me proposèrent de les aider à tenter une fugue pur la cour des Bons Pauvres. Autrefois le projet m'eût souri; je ne le rejetai pas, mais j'en fis la critique en homme qui a étudié les localités, et de manière à me conserver

cette prépondérance que me valaient mes succès réels, et ceux que l'on m'attribuait, je pourrais dire aussi ceux que je m'attribuais moi-même; car dès qu'on vit avec des coquins, il y a toujours avantage à passer pour le plus scélérat et ke plus adroit: telle était aussi ma réputation très-bien établie. Partout où l'on complaît quatre condamnés, il y en avait au moins trois qui avaient entendu parler de moi ; pas de fait extraordinaire depuis qu'il existait des galériens, qu'on ne rattachât à mon nom. J'étais le général à qui l'on fait honneur de toutes les actions des soldats: on ne citait pas les places que j'avais emportées d'assaut, mais il n'y avait pas de geôlier dont je ne pusse tromper la vigilance, pas de fers que je ne vinsse à bout de rompre, pas de muraille que je ne réussisse à percer. Je n'étais pas moins renomme par mon courage et mon habileté, et l'on avait l'opinion que j'étais capable de me dévouer en cas de besoin. A Brest, à Toulon, à Rochefort, à Anvers, partout enfin j'étais considéré parmi les voleurs comme le plus rusé et le plus intrépide. Les plus malins briguaient mon amitié, parce qu'ils pensaient qu'il y avait encore quelque chose à apprendre avec moi, et les plus novices recueillaient mes paroles comme des instructions dont ils pourraient faire leur profit. A Bicêtre, j'avais véritablement une cour, on se pressait autour de ma personne, on m'entourait, c'était des prévenances, des égards, dont on se ferait difficilement une idée.... Mais maintenant toute cette gloire des prisons m'était odieuse; plus je lisais clans l'âme des malfaiteurs, plus ils se mettaient à découvert devant moi, plus je me sentais porté à plaindre la société de nourrir dans son sein une engeance pareille. Je n'éprouvai plus ce sentiment de la communauté du malheur qui m'avait autrefois inspiré; de cruelles expériences et la maturité de l'âge m'avaient révélé le besoin de me distinguer de ce peuple de brigands, dont je méprisais les secours et l'abominable langage. Décidé, quoiqu'il en pût advenir, à prendre parti contre eux dans l'intérêt des honnêtes gens, j'écrivis à M. Henry pour lui offrir de nouveaux mes services, sans autre condition que de ne pas être reconduit au bagne, me résignant à finir mon temps dar» quelque prison que ce fût.

Ma lettre indiquait avec tant de précision l'espèce de renseignements que je pourrais donner, que M. Henryenfut frappé; une seule considération l'arrêtait, c'était l'exemple de plusieurs individus prévenus ou condamnés, qui, après avoir pris l'engagement de guider la police dans ses recherches, ne lui avaient donné que des avis insignifiants, ou bien encore avaient fini eux-mêmes par se faire prendre en flagrant délit. A cette considération si puissante, j'opposai la cause de ma condamnation ', la régula-

rité de ma conduite toutes les fois que j'avais été libre, la constance de mes efforts pour me procurer une existence honnête; enfin j'exhibai ma correspondance, mes livres, ma comptabilité, et j'invoquai le témoignage de toutes les personnes avec lesquelles je m'étais trouvé en relation d'affaires, et spécialement celui de mes créanciers, qui tous avaient la plus grande confiance en moi.

Les faits que j'alléguais militaient puissamment en ma faveur: M. Henry soumit ma demande au préfet de police, M. Pasquier, qui décida qu'elle serait accueillie. Après un séjour de deux mois à Bicêtre, je fus transféré à la Force; et, pour éviter de m'y rendre suspect, on affecta de répandre parmi les prisonniers que j'étais retenu comme impliqué dans une fort mauvaise affaire dont l'instruction allait commencer. Cette précaution, jointe à ma renommée, me mit tout à fait en bonne odeur. Pas de détenu qui osât révoquer en doute la gravité du cas qui m'était imputé. Puisque j'avais montré tant d'audace et de persévérance pour me soustraire à une condamnation de huit ans de fers, il fallait bien que j'eusse la conscience chargée de quelque grand crime, capable si jamais j'en étais reconnu l'auteur, de me faire monter sur l'échafaud. On disait donc tout bas et même tout haut, à la Force, en parlantde moi : « C'est un escarpe » (un assassin); et comme dans le lieu où j'étais, un assassin inspire d'ordinaire une grande confiance, je me gardais bien de réfuter une erreur si utile à mes projets. J'étais alors loin de prévoir qu'une imposture que je laissais volontairement s'accréditer, se

1. Entre les pièces que je produisis était la suivante que je transcris ici parce qu'elle relate les motifs de ma coiadamnalion, en môme temps qu'el|e prouve la démarche faite en ma faveur par M. le procureur général Ranson, pendant ma dernière délention à Douai.

Douai, le 20 Janvier 1809.

Le procureur-général impérial près la cour de justice criminelle du département du Nord,

« Atteste que le nommé Vidocq a été condamné le 7 nivôse an 5, à huit ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en liberté.

Qu'il parait que Vidocq était détenu pour cause d'insubordination, ou autre délit militaire, et que le faux pour raison duquel il a été condamné n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'évasion d'un de ses compagnons de prison.

Le procureur général atteste encore que d'après les renseignements par lui pris au greffe de la Cour, que ledit Vidocq s'est évadé de la maison de justice au moment où l'on allait le transférer au bagne, qu'il a été repris, qu'il s'est encore évadé, et que repris de nouveau, M. Banson alors procureur général a eu l'honneur d'écrire à Son Excellence le ministre de lajustice pour le consulter sur la question desavoir, si, le temps écoulé depuis la condamnation de Vidocq et sa réarreslation pourrait compter pour le libérer de sa peine.

Qu'une première lettre étant restée sans réponse, M. Ranson en a écrit plusieurs, et que Vidocq interprétant le silence de Son Exceller ce d'une manière défavorable pour lui, s'est évadé de recbef.

Le procureur général ne peut représenter aucune de ces lettres, parce que les registres et papiers de M. Ranson, son prédécesseur, ont été enlevé par sa famille, qui a refusé de les réintégrer au parquet. »

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