LE PÈRE, LA MERE, LES ENFANTS ET MOI
Le père. Eh bien ! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore réchauffé?
La mère. II n'est pas arrivé qu'il crie déjà :
on va le mettre sur le feu, ton restant de soupe;
avec lui, on dirait que la foire est sur le pont.
Le père. Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?
La mère. Eh mon Dieu I on ne peut pas aller plus
vite que les violons; ils attendront, ils feront
comme moi : tu ferais bien mieux de souffler que de bougonner.
Le père (soufflant). Elle est donc gelée ta marmite?... ah je crois qu'elle chante,... entends-tu?
La mère. Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement, il y a quelqu'un...
Le père.' C'est les choux d'hier; c'est pt'être
bien toi...? François rit, je parie que c'est lui...?
Le fils. Voilà comme il est, papa, il inculpe tout le monde.
Le père. C'est que vois -tu, comme on connaît les singes on les adore; je sais que tu es un cadet sujet à caution. Oh Dieu! que ça pue! ah ça? crois-tu être dans une écurie (haussant le ton)? Est-ce dans une écurie que tu crois être (s' adressant à sa femme)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?
La mère. Est-il drôle, à présent? il veut toujours que ce soit moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.
Le père. C'est de plus fort en plus fort.
La petite fille. Maman, ça bout.
La mère. Maudit couvercle! je me suis brûlée.
Tous ensemble. 0 Dieu ! quelle infection !
La mère. C'est une peste : on n'y tient pas... Fossé ouvre donc la fenêtre.
Le père. Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de votre fils...
Le fils. Papa, je te jure que non.
Le père. Tais-toi, fichu paresseux la preuve
n'est pas convaincante...? monsieur ne peut pas aller
au cinquième ; il serait trop fatigué de monter un
étage,..; il se foulerait la rate...., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te corrigerai.
Le fils. Mais papa...
Le père. Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche
à balai , il ne tient à rien que je te le casse sur le
dos : avance ici que je te donne ta danse avance,,
te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me nies
Le fils {pleurant). Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.
Le père. Tu es capable de tout :... comme dit cet autre, tous menteurs, tous voleurs.
La mère. Pourquoi ne pas dire la vérité?
Le père. Oh non ! il aimera mieux que je lui fiche une paye.... d'aussi bien, il va l'avoir,.. Ah! tu veux
que je te donne ta tournée ? ma femme, terme la fenêtre, à cause des voisins.
La mère. Gare à toi! François, ça se gâte..., gare à toi ! »
Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas, draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me montre à la famille stupéfaite de mon apparition. On imaginerait difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux ; comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafraîchissements, qui étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.
On doit penser que je fus sur les épines, aussi longtemps que cette scène n'eut pas touché au dénouement Je suais à grosses gouttes; dans tout autre
moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la situation.... Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal ; c'eût été couper court à mes perplexités : une réflexion sur la mobilité des circonstances m'inspira de voir venir : je savais par plus d'une expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus, comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.
D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement : toutefois je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse; et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les hommes les plus pervers, fit place à l'espoir d'obtenir quelque récompense en me livrant à la police? et puis, en supposant même que mes hôtes fussent ce qu'on appelle francs du collier, étais-je à l'abri d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.
Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier, s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues adjacentes; il m'apprit aussi qu'il était question de faire une seconde visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il était* urgent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois l'on fouillerait à fond les logements.
La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était clans l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, où elle portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes mesures : je m'occupai d'abord à faire parvenir de mes nouvelles à Annette : ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière imprudence qu'il se mit en communication directe avec elle. Voici ce qu'il fit : il se rendit dans la rue de Grammon le billet
carré du second, avec un agent que je n'avais pas d'à bord aperçu, caché dans une encoignure. — Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement à Fossé. — Et pourquoi? répliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas éveiller les soupçons. — Allons! pas tant de raisons, reprit le mouchard, et il souilla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers embrassé! bans l'allée, nous tombâmes sur plusieurs de ses confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer passage. Enlin nous étions dehors
ml où il acheta un pâté, dans lequel il glissa | Lorsque nous eûmes détourné l'angle de la place,
,' ,• . Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne
nu on va lire . ■ ■ i ' r ...^ ,, .. ..
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« Je suis en sûreté.
Tiens-toi sur tes gardes .: ne le fie à personne. Ne te laisse pas prendre à des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces q uatre mots, je ne suis jias. Fais la bête, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevards. Surtout ne te retourne
> pas , je réponds de
» tout. »
Le pâté confié à un commissionnaire de la place Vendôme, et adressé à madame Vidocq, tomba, ainsi que je
MB
Les forxeïons du bagne.
avais prévu, dans les mains des agents.
qui
en permirent la remise, après avoir pris connaissance
de la dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux j je regardais comme mes dénonciateurs. C'étaient les
pas attirer l'attention, je marchai fort lente- I nient jusqu'àlarue des Fontaines: une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands, à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction du boulevard du Temple , et fendant l'air, j'étaisarrivéàla rue de Bond y, qu'il nem'était pas encore venu à l'idée de me demander où j'allais.
Cependant il ne suffisait pasd'avoiréchap pé à une première perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives, Il m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occuper que de moi. Dans cette conjoncture très-critique, je résolus d'utiliser pour mon salut les individus que
buts à la fois, celui de les tromper, en leur persuadant que je n'étais plus dans le quartier, et celui de rassurer Annette,- en lui faisant savoir que j'étais hors de danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi par ce premier succès, je fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite. Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de huit, servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement. Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions une énorme platée de haricots et de mouton, dont l'appétissant fumet expliquait assez quel était le but de notre excursion. Le cœur ne m'en battit pas moins en me trouvant face à face, sur le
Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup : convaincu que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-à-vis de ces misérables, je résolus de me venger d'eux, en même temps que je les forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. (Vêtait à une condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des traités, contrairement à leur intérêt même, ils avaient fait le mal, je me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.
Le chemin n'est pas trop long du boulevard à. la rue de l'Échiquier; je tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dontla surprise en me voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina
Le Viatique au bagne.
d'abord un prétexte pour sortir; mais, fermant la porte à double tour, et mettant la clef dans ma poche je sautai sur un couteau de table, et dis à mon beaufrère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens. Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier, pétrifié, immobile comme la fontaine jde grès sur laquelle il s'appuyait, me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui : Tu vas le savoir, lui répondis-je.
Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. Chevalier s'exécuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il méditait quelque projet, peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence : la prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse, je me mis
18« LIVHAISON
moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçut que le couteau qui lui avait tantinspiréd'effroi étaitpassé de mes mains dans les siennes. L'opération terminée, je resaisis cette arme. — Maintenant, lui dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous pouvez aller vous coucher. — Quant à moi, je n'étais guère en train de dormir; je me jetai sur une chaise, où je passai une nuit fort agitée. Toutes les vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit; je ne doutai pas qu'il n'y eût une mélédiction sur moi ;... en vain fuyais-je le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité contre laquelle je me raidissais avec toute l'énergie de mon caractère, semblait prendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse nécessité.
Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent qu'il devait à ma libéralité, de prendre son permis de séjour et de me suivre. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'éveil à la police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes : comme j'emmenais avec moi un otage
MÉMOIRES Di^VIDOCQ
précieux, et que d'ailleurs elles ne partageaient pas mut a fait les sentiments de ce dernier, je me conlentai, en partant, de les enfermer à double tour, et nar les rues les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les Champs-Elysées. Il riait quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes personne. C'était moi qui portait les couverts; je me serais bien gardé de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé qu'au moindre mouvement ou'il ferait, je le lui plongerais dans le cœur: cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement qu'il n'était pas irréprochable, me répondait
de lui.
Nous nous promenâmes longtemps aux alentours do Chaillot; Chevalier, qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement à mes cô k's; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A hait heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du bois de Boulogne, où il engagea eu ma présence, etsous son nom, les quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voiture, que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais après lui avoir tait cette recommandation : — Souviens-toi d'être plus circonspect que jamais ; si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon arrestation, prends garde à toi. J'intimai au cocher de le mener grand train, rue de l'Échiquier, n° 23; et pour être certain qu'il ne prenait pas une autre direction, je restai un instant à l'examiner; ensuite de quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la Croix-Rouge, qui me donna des habits d'ouvrier en échange des miens. Sous ce nouveau costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m' informer s'il y aurait possibilité d'acheter un uniforme de cet établissement. Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son naturel. — Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le préambule ordinaire de toutes les demandes indiscrètes), vous avez tous vos membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous. — Pardon, lui répondisse ; et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai que je devais jouer la comédie. — Et dans quelle pièce? — Dans X Amour filial. »
Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était dans mes intérêts, je me hâtai d'effectuer la métamorphose. Il ne fallut pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était engagé, avait entièrement disparu : quelques chiffons introduits dans la partie supérieure d'une des manches, dont
l'extrémité venait se rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et portaient, l'illusion au plus haut degré : une pommade dont je me servis pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de déconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de Jérusalem et autres, que dès le soir môme j'osai me montrer dans le quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque, où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un semblable appareil d'investigations, tout autre que moi aurait jugé prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps.- Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à souffrir; enfermée au dépôt de la préfecture, elle y resta vingt-cinq jours au secret, d'où on ne la tirait que pour lui faire la menace de la faire pourrir à Saint-Lazarre, si elle s'obstinait à ne pas vouloir indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein , Annette n'aurait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer : dès qu'il dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa détention finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire connaître plus tard sur quel point je me serais dirigé.
Je logeais rue Tiquetonne , chez un mégissier, nommé Bouhin, qui s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passe-port qu'il me céderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes : comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et, par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne; mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se présenter sous la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rapetisser à volonté de quatre à cinq pouces, le passe-port qu'il me vendit me dispensait de cette réduction. Pourvu de celte pièce, je m'applaudissais d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais installé dans son domicile depuis huit jours) me confia un secret qui me fit trembler : cet homme fabriquait habituellement de la fausse
monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme passa dans la Blême journée. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi dans la confidence de Bouhin.
D'abord j't»i tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à l'autre, son passe-port serait une très-mauvaise recommandation aux yeux de ia gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant, l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas tout : vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du public, est toujours insépable de la condition de forçat évadé, n'était-il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnayeur je serais considéré comme son complice ? La justice a commis tant d'erreurs! condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je ne le serais pas un seconde ? Le crime, qui m'avait été à tort imputé, par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles, peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer mon arrêt de mort Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que Bouhin avait un associé : c'était un médecin nommé Terrier, qui venait fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du monde dussent se mettre à ses trousses; sans le connaître, je me serais fait l'idée qu'en le suivant il était impossible de ne pas remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entier. Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une perquisition, qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait et la fabrication, et l'émision des pièces aussi longtemps que je resterais chez lui, ce qui n'empêcha pas que deuxjours aprèje le surprisse àtravailler encore au grand œuvre. Cet fois je jugeai à propos de m'adressera son collaborateur; je lui représentai sous les couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. — Je vois, me répondit le médecin, que vous êtes encore un peureux comme il y en a tant. Quand on nous découvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? ilyenabiend'autresquiontfaitletrébuchetsur laplace de Grève; et puis nous n'en sommes pas là : voilà quinze ans que j'ai pris messieurs de la chambre pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais douté de rien : ça ira tant que ça ira : au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de vos affaires.
A la tournure que prenait la discussion je vis qu'il était superlluu de la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes : je sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plustôt possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir le lendemain: averti qu'Annette serait mise en liberté à la lin de la semaine, je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à la porte; de la rue : la nature du coup, l'heure, la ciiv.onstance, tout me fait pressentir que l'on vient m 'arrêter : sans rien dire à Bouhin, je sors sur le rare; je monte : parvenu au haut de l'escalier, je saisis la gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau de cheminée.
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé : en un instant la maison fut remplie d'agents de poliee, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la voie ordinaire. A défaut de cavaliers que l'on pût envoyer à ma poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus périlleux. A quelques gourmades près, que je reçus des agents, mon arrestation n'offrit rien de remarquable : conduit à la préfecture, je fus interrogé par M. Henry, qiîi, se rappelant parfaitement la démarche que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas moins à la Force et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain départ de la chaîne.