‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 4 sur 113 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

« Au nom de la République française, une et indi- » visible;

» Vu, par le tribunal criminel du département du » Nord, l'acte d'accusation dressé le vingt-huit ven- » démiaire an cinquième, contre les nommés Sébas- » tien Boitel, âgé de quarante ans environs, labou- » reur, demeurant à Annoulin ; César Herbaux, âgé » de vingt ans, ci-devant sergent-major dans les » chasseurs de Vandamne, demeurant à Lille; Eugène » Stofflet, âgé de vingt-trois ans, marchand fripier, » demeurante Lille; Jean-François Grouard, âgé de » dix-neuf ans et demi, conducteur en second des » transports militaires, demeurant à Lille; et Fran- » çois Vidocq, natif d'Arras, âgé de vingt-deux ans, » demeurant à Lille; prévenus de faux en écriture » publique et authentique, par le directeur du jury

d de l'arrondissement de Cambrai, dont la teneur » suit :

» Le soussigné, juge au tribunal civil du départe- » ment du Nord, faisant les fonctions de directeur du » jury de l'arrondissement de Cambrai , pour les » empêchements du titulaire, expose qu'en vertu du » jugement rendu le sept fructidor dernier par le » tribunal criminel du département du Nord, cassant » et annulant les actes d'accusation dressés les vingt » et vingt-six germinal dernier, par le directeur du » jury de l'arrondissement de Lille, à la charge des » nommés César Herbaux, François "Vidocq, Sébas- » tien Boitel , Eugène Stofflet et Brice Goquelle , » accusés présents, et André Bordereau, accusé con- » tumaee, tous prévenus d'être auteurs et complices » d'un crime de faux en écriture publique et authen- » tique, à effet de procurer l'évasion dudit Sébastien » Boitel de la maison d'arrêt dite la Tour Pierre, à » Lille, où il était détenu, et en particulier ledit » Brice Goquelle d'avoir, au moyen de ce faux, fait » évader le prisonnier confié à sa garde comme con- » cierge de ladite maison d'arrêt; tous les prévenus, » avec les pièces qui les concernent, auraient été ren- » voyés devant le soussigné pour être soumis à un » nouveau jury d'accusation; que, dans l'examen » desdites pièces, il aurait aperçu que le nommé » Jean-François Grouard, détenu en la maison d'arrêt » dite la Tour Pierre, impliqué dans la procédure, » aurait élé oublié par le directeur du jury susdit, » pourquoi, sur les conclusions du commissaire du » pouvoir exécutif, et en vertu de l'ordonnance du » vingt-quatre fructidor susdit , il aurait décerné » mandat d'amener contre ledit Grouard , et, par » suite, après l'avoir entendu, mandat d'arrêt, comme » prévenu de complicité dudit faux; qu'aucune partie » plaignante ne s'étant présentée dans les deux jours » de la remise des prévenus en la maison d'arrêt de » cet arrondissement, le soussigné a procédé à l'exa- » tnen des pièces relatives aux causes de la détention » et arrestation de tous les prévenus ; qu'ayant vérifié » la nature du délit dont ils sont prévenus respecti- » vement, il avait trouvé que ces délits étaient de » nature à mériter peine afflictive ou infamante, et » qu'en conséquence, après avoir rendu cejour- » d'hui une, ordonnance par laquelle il a traduit tous » lesdits prévenus devant le jury spécial d'accusation; » en vertu de cette ordonnance, le soussigné a dressé » le présent acte d'accusation pour, après les for- » malités requises par la loi , être présenté audit » jury;

» Le soussigné déclare, en conséquence, qu'il ré- » suite de l'examen des pièces, et notamment des » procès-verbaux dressés par le greffier du tribunal » de paix de la quatrième section de la commune de » Lille, le dix-neuf nivôse dernier, et les neuf et » vingt-quatre prairial suivant, par le juge de paix » du midi, de la commune de Douai, lesquels procès- » verbaux sont annexés au présent acte;

» Que le nçmmé Sébastien Boitel, détenu en la » maison d'arrêt dite la Tour Pierre, à Lille, aurait » été mis en liberté en vertu d'un prétendu arrêté du

» comité de législation et tribunal de cassation, daté » de Paris, le vingt brumaire, quatrième année de la » république, signé Carnot. Lesage-Genaull et Le

» Coindre, au dos duqu< I se trouve l'attache du re- » présentant du peuple Talot, adressé audit P.rice » Coquelle; que cet arrêté et l'attache susdite, dont » ce dernier a fait usage pour sa défense, n'ont point » été donnes par le comité de législation et par ledit » représentant Talot; que de là il est constant que » cet arrêté et l'attache présentent un faux en écri- » ture publique et authentique, que le faux décèle » même de la seule inspection de la pièce arguée, en » en ce que l'intitulé porte : Arrêté du Comité de lé- » gislation, Tribunal de cassation, intitulé ridicule, qui » confond dans une même autorité deux autorités » différentes;

» Que le neuf prairial dernier, il a été trouvé dans » un des cachots de la maison d'arrêt de Douai, un » cachet de cuivre sans manche, caché sous le pied » d'un lit; que ledit Vidocq avait couché dans le ca- » chot précédemment; que ce cachet est le même que » celui qui se trouve apposé sur l'acte faux, et pré- » sente identiquement la même empreinte ; que, lors » de la visite que ledit juge de paix du midi de Douai » fit le jour précédent, du cachot où ledit Vidocq » était alors, on entendit, en retournant la literie » tomber quelque chose, ayant son de cuivre, or ou » argent; que Vidocq se précipita dessus, il parvint à » soustraire l'effet tombé, en y substituant un mor- » ceau de lime qu'il montra; qu'il avait été vu pré- » cédemment avec le cachet par lesdits Herbaux et » Stofflet, à qui il a avoué d'avoir été lieutenant du » bataillon dont le cachet porte le nom;

» Que lesdits Herbaux, François Vidocq, Sébastien » Boitel, Eugène Stofflet, Brice Coquelle, André Bor- » dereau et Jean-François Grouard, sont prévenus » d'être les auteurs et complices dudit faux, et d'a- » voir par là, facilité l'évasion dudit Sébastien Boitel » de la maison d'arrêt où il était détenu en vertu » d'un jugement de condamnation à la détention;

» Que ledit Brice Coquelle est en outre prévenu » d'avoir, au moyen de ce faux arrêté, fait évader de » ladite maison d'arrêt, ledit Sébastien Boitel, confié » à sa garde comme concierge de ladite maison » d'arrêt ; que ledit Brice Coquelle était convenu, » devant le directeur du jury de Lille, d'avoir mis » ledit Sébastien Boitel en liberté le trois frimaire » dernier, en vertu de la pièce arguée de faux ;

» Que cette pièce lui avait été remise par Stofflet, » qui la lui avait apportée; qu'il l'avait reconnue » devant le juge de paix pour en avoir été le porteur, » que ledit Stofflet était venu à la prison cinq à six » fois dans l'espace de dix jours, que c'était toujours » après Herbaux qu'il demandait, et qu'il restait deux » à trois heures avec lui; que Herbaux et Boitel » étaient ensemble dans la même prison, et que ledit » Stofflet parlait également à 1 un comme à l'autre; » que le prétendu airété lui était adressé, et qu'il n'a » pu le suspecter de faux, ne connaissant pas les » signatures; que ledit StoiHet était convenu qu'il » était soupçonné d'avoir porté une lettre à la Tour

&ISSLNCjnA\

Vidocq chez les Contrebandiers. — Page 33.

» Pierre, mais que cela était faux, qu'il a bien été » diilérentes fois en ladite maison d'arrêt , pour » parler à Herbaux, mais qu'il ne lui avait jamais » porté de lettres, et que Brice Coquelle en imposait, » efl disant qu'il l'avait reconnu, devant le juge de » paix, pour lui avoir remis un faux ordre, en vertu » duquel Sébastien Boitel avait été mis en liberté;

» Que François Vidocq avait déclaré n'avoir connu » Boitel qu'en prison, qu'il savait que ce dernier en » était sorti en vertu d'un ordre apporté à Coquelle, » qui buvait bouteille avec les frères de Coquelle, et » Prévôt, autre détenu, avait été souper avec eux au » cabaret de la Dordreck, et que Coquelle et Prévôt » n'étaient rentrés que vers minuit; qu'il déclara au » juge de paix de Douai, que le cachet trouvé sous le » pied du lit ne venait pas de lui, qu'il n'avait pas » servi dans le bataillon dont le cachet porte le nom, » et qu'il ne savait pas si ce bataillon avait été incor- » pore dans un de ceux" où il avait servi; que s'il a » fait de la résistance, lors de la visite du cachot, ce » fut à cause du morceau de lime qu'il avait, crai- » gnant qu'on ne soupçonnât qu'il voulût s'en servir » pour briser ses fers ;

» Que ledit Boitel était convenu d'être détenu à

» la Tour Pierre, en vertu d'une condamnation à une » détention de six ans; qu'il se rappelait bien qu'un » jour Herbaux et Vidocq lui avaient demandé » combien il donnerait pour être mis en liberté; » qu'il leur promit douze louis en numéraire, qu'il. » leur en avait donné sept, et devait leur donner le » reste s'il était resté tranquille chez lui; qu'il était » sorti de prison avec ses deux frères et Brice Co- » quelle; qu'il avait été avec eux à la Dordreck, » boire du vin, jusqu'à dix heures du soir; qu'il » savait bien être sorti de prison en vertu d'un ordre » faux, que Vidocq et Herbaux avaient fait, mais » qu'il ne savait pas qui l'avait apporté;

» Que ledit. Grouard était convenu devant le sous- » signé, qu'il avait eu connaissance de l'élargissement » dudit Boitel en vertu d'un ordre supérieur, qu'après, » la sortie de celui-ci il avait vu ledit ordre, qu'il » l'avait soupçonné faux, et qu'il croyait avoir re- » connu l'écriture d'Herbaux; que quant à lui il n'a » coopéré en rien, ni à la sortie dudit Boitel, ni à la » fabrication du faux;

» Que ledit Herbaux a déclaré au directeur sous- » signé que, se trouvant avec Vidocq et d'autres dé- » tenus, on parla de l'affaire de Boitel; que ledi

Révolte des condamnas dans la foftH de Goinpiègnc. — Page 51.

i viaorq le .léfi'j de modelet' l'ordre en vertu duquel » Boite! pourrait être mis en liberté; qu'il accepta » le défi, et prit le premier papier qui lui tomba » sous la main, et fit Tordre en question, sans y » mettre de signature ; qu'il le laissa sur la table ; que » Vidocq s'en empara; que l'ordre en vertu duquel » Boitel est sorti de prison, est celui qu'il fit sans

signature :

» Que quant .i André Bordereau, contumace, il » pavait qu'il a pu avoir connaissance du faux, en » ce que, le jour de la sortie de Boitel hors de la » prison, il a été remettre à Stolflet une lettre venant » dudit Herbaux, et que le lendemain de l'évasion » de Boitel, il a été lui faire une visite à Annoulin, où » ce Boitel s'était réfugié ;

» Il résulte de tous ces détails, attestés par lesdites » pièces et lesdits procès-verbaux, qu'il a été commis i) un faux en écriture publique et authentique, et » qu'en vertu de cette pièce fausse, le nommé Sébas- » tien Boitel est parvenu à s'échapper de la maison o d'arrêt dite la Tour Pierre à Lille, où il était dé- » tenu sous la garde du concierge ; et que cette éva- » sion a eu lieu le trois frimaire dernier ; double » délit sur lequel, selon le Gode pénal, les jurés au-

Ce LIVRAISON

» ront à prononcer s'il y a accusation contre Icsdit » Boitel, Stofllet, Vidocq, Coquelle, Grouard, Her- » baux et Bordereau, à raison des délits mentionnés » au présent acte.

« Fait à Gambrai, le vingt-huit vendémiaire an » cinquième de la république, -une et indivisible.»

Signé Nolekericz.

» La déclaration du jury d'accusation de l'arron- » dissement de Cambrai, du six brumaire an cin- » quième, écrite au bas dudit acte, et portant qu'il y » a lieu à l'accusation mentionnée audit acte;

» L'ordonnance de prise de corps, rendue par le » directeur du jury dudit arrondissement, le même » jour, contre lesdits Sébastien Boitel, Gésar lier- » baux, Eugène Stofllet, François Grouard et Fran- » çois Vidocq;

» Le procès-verbal de la remise de leurs personnes » en la maison de justice du département, du vingt » et un brumaire dernier ;

» Et la déclaration du jury spécial d.' jugement, en » date de ce jour, portant :

MÉMOIRES DE VTDOCQ

» 1° Que le faux mentionné en l'acte d'accusation » est constant;

» 2° Que César Herbaux, accusé, est convaincu » d'avoir commis ce faux;

» 3° Qu'il est convaincu de l'avoir commis mé- » chamment et à dessein de nuire;

» 4° Que François Vidocq est convaincu d'avoir » commis ce faux;

» 5° Qu'il est convaincu de l'avoir commis mé- » chamment et à dessein de nuire ;

» 6° Qu'il est constant qne ledit faux a été commis » en écriture publique et authentique;

» 7° Que Sébastien Boitel, accusé, n'est pas con- » vaincu d'avoir par dons, promesses, provoqué le » coupable ou les coupables à commettre ledit » faux;

» 8° Que Eugène Stoffïet n'est pas convaincu d'avoir » aidé et assisté le coupable ouïes coupables, soit » dans les faits qui ont préparé ou facilité l'exécution » dudit faux, soit dans l'acte même qui Ta côn- » sommé;

» 9° Que Jean-François Grouard n'est pas convaincu » d'avoir aidé et assisté le coupable ou les coupables, » soit dans les faits qui ont préparé au facilité l'exé- » cution dudit faux, soit dans l'acte même qui l'a » consommé ;

» En conséquence de ladite déclaration, le prési- » dent a dit, conformément à l'article quatre cent » vingt-quatre de la loi du trois brumaire an quatre, » Gode des délits et des peines, que lesdits Sébastien » Boitel, Eugène Stoffïet et Jean-François Grouard, » sont et demeurent acquittés del'acctisation intentée » contre eux, et a ordonné au gardien de la maison » de justice du département, de les mettre sur- » le-champ en liberté, s'ils ne sont retenus pour » autre cause.

» Le Tribunal, après avoir entendu le commissaire » du Pouvoir exécutif et le citoyen Després, conseil » des accusés, condamne François Vidocq et César » Herbaux à la peine de huit ai né s de fers, confor- » mément à l'article quarante-quatre de la seconde » section du litre deux, de la seconde partie du Code » pénal, dont il a été fait lecture, lequel est ainsi » conçu :

» Si ledit crime de faux est commis en écriture » authentique et publique, la peine sera de huit » années de fers.

» Ordonne, conformément à l'article vingt-huit du » titre premier de la première partie du Code pénal, » dont il a été pareillement fait lecture, lequel est » ainsi conçu : Quiconque aura été condamné à l'une » des peines des fers, de la réclusion dans la maison » de force, de la gêne, de la détention, avant de subir » sa peine sera préalablement conduit sur la place » publique de la ville ou le jury d'accusation aura » été convoque; il y sera attaché à un poteau placé » sur un échafaud, et il y demeurera exposé aux » regards du peuple pendant six heures, s'il est con- » damné aux peines des fers ou de la réclusion dans » la maison de force: pendant quatre heures, s'il est » condamné à la peine de la gêne; pendant deux

» heures, s'il est condamné à la peine de la déten- » tion ; au-dessus de sa tête, sur un écriteau, seront » inscrits, en gros caractères, ses noms, sa profes- » sion, son domicile, la cause de sa condamnation, » et le jugement rendu contre lui ;

» Et à l'article quatre cent quarante-cinq de la loi » du trois brumaire an quatre, Code des délits et des » peines, dont il a aussi été fait lecture, lequel est » ainsi conçu : Elle se fait (l'exposition) sur une des » places publiques de la commune où le tribunal » criminel tient ses séances;

» Que lesdits François Vidocq et César Herbaux » seront exposés pendant six heures sur un écha- » faud, qui sera, pour cet effet, dressé sur la place » publique de cette commune;

» Ordonne qu'à la diligence du commissaire du » pouvoir exécutif, le présent jugement sera mis à » exécution.

» Fait et prononcé à Douai, à l'audience du tribu- » nal criminel du département du Nord, le sept nivôse, cinquième année de la république française, une et indivisible, où étaient présents les citoyens Delaetre, président; Havyn, Ricquet, Réat » et Legrand, /i^es, qui ont signé la minute du pré- » sent jugement.

» Mandons et ordonnons à tous huissiers, sur ce » requis, de mettre ledit jugement à exécution, à » nos procureurs généraux, et à nos procureurs » près les tribunaux de première instance, d'y tenir » la main ; à tous commandants et officiers de la force » publique d'y prêter main-forte, lorsqu'ils en se- » rorit légalement requis.

» En foi de quoi, le présent jugement a été signe » par le président de la cour et par le greffier.

» Pour expédition conforme,

» Singé Lepoine, greffier.

» En marge est écrit : Enregitré à Douai , le seize » prairial an treize, folio soixante sept, verso, case » deux, reçu cinq francs; savoir : deux francs pour » autant de condamnations, trois francs pour autant » de décharges, et cinquante centimes pour subven- » tion sur le tout.

Signé Demag.

» En marge du premier rôle est écrit : Parafé par » nous, juge au tribunal de première instance de » l'arrondissement, de Béthune, conformément à » l'article deux cent trente-sept du Code civil, et au » procès-verbal de ce jour, trente prairial an treize, » remplaçant le président absent, renvoi approuvé.

» Signé D eld i c q u f- »

MÉMOIRES DK VIDOCQ

VU

Départ de Douai. — Les condamnés se révoltent dans la forêt de Coifipiègne. — Séjour à Bicôlre. — Mœurs de prison. — La cour des fous.

Excédé des mauvais traitements de toute espèce dont j'étais" l'objet dans la prison de Douai, harassé par une surveillance redoublée depuis ma condamnation, je me gardai bien de former un appel qui eût pu m'y retenir encore plusieurs mois. Ce qui me confirma dans cette résolution, ce fut la nouvelle que les condamnés allaient être immédiatement dirigés sur Bicêtre, et réunis à la chaîne générale, partant pour le bagne de Brest. Il est inutile de dire que je comptais me sauver en route. Quant à l'appel on m'assurait que du bagne je pourrais présenter une demande en grâce, qui produirait le même effet. Nous restâmes cependant encore plusieurs mois à Douai, ce qui me fit regretter amèrement de ne m'être pas po ; u en cassation.

L'ordre de translation arriva enfin, et ce qu'on croira peut-être difficilement de la part d'hommes qui vont aux galères, il fut reçu avec enthousiasme, tant on était fatigué des vexations du concierge Marin Notre nouvelle position n'était cependant rien moins que satisfaisante : l'huissier Hurtrel. qui nous accompagnait, je ne sais pourquoi, avait fait fabriquer des fers d'un nouveau modèle, au moyen desquels nous avions chacun à la jambe un boulet de quinze livres, en même temps que nous étions attachés deux à deux par un large bracelet en fer. Du reste, la surveillance la plus active. Il devenait donc impossible de songer à rien tenter par adresse. Une attaque de i-r> force pouvait seule nous sauver; j'en fis la proposition : mes compagnons, au nombre de quatorze, l'acceptèrent, et il fut convenu que le projet s'exécuterait à notre passage dans la forêt de Gompiègne. Desfosseux était du voyage; au moyen des scies qu'il portait toujours dans ses intestins, nos fers furent coupés en trois jours; l'enduit d'un mastic particulier ne permettait pas aux gardiens d'apercevoir la trace des instruments.

On entre dans la forêt. A l'endroit indiqué, le signal se donne, les fers tombent, nous sautons des voitures où nous étions entassés, pour gagner le fourré; mais les cinq gendarmes et les huit dragons qui formaient l'escorte nous chargent sabre en main. Nous nous retranchons alors derrière des arbres, armés de ces pierres qu'on amasse pour ferrer les routes, et de quelques armes dont nous nous étions emparés, à la faveur du premier moment de confusion. Les militaires hésitent un instant, mais? bien armés, bien montés, ils ont bientôt pris leur parti : à leur première décharge, deux des nôtres tombent morts sur la place, cinq sont grièvement blessés, et les autres se jettent à genoux en demandant grâce. Il fallut alors nous rendre. Desfosseux, moi, et quelques autres qui tenaient encore, nous remontions

sur les charrettes, lorsque Hurtrel, qui s'était tenu à une distance respectueuse de la bagarre, s'approcha d'un malheureuxqui ne se pressait sansdoute p as assez, et lui passa son sabre au travers du corps. Tant de lâcheté nous indigna: les condamnés qui n'avaient pas encore repris leurs places sur les voitures ressaisirent des pierres, et sans les dragons, Hurtrel était assommé; ceux-ci nous crièrent que nous allions nous faire écraser, et la chose était tellement évidente, qu'il fallut mettre bas les armes, c'est-à-dire les pierres. Cet événement mit toutefois un terme aux vexations de Hurtrel, qui n'approchait plus de nous qu'en tremblant.

A Senlis, on nous déposa dans la prison de passage, une des plus affreuses que je connusse. Le concierge cumulant les fonctions de garde champêtre, la maison était dirigée par sa femme; et quelle femme ! Gomme nous étions signalés, elle nous fouilla dans les endroits les plus secrets, voulant s'assurer par elle-même que nous ne portions rien qui pût servir à une évasion. Nous étions cependant en train de sonder les murs, lorsque nous l'entendîmes crier d'une voix enrouée : Coquins , si je vais à vous avec mon nerf de bœuf, je vous apprendrai à faire de la musique. Nous nous le tînmes pour bien dit, et tout le monde resta coi. Le surlendemain, nous arrivâmes à Paris; on nous fit longer les boulevards extérieurs, et à quatre heures après midi, nous étions en vue de Bicêtre.

Arrivés au bout de l'avenue qui donne sur la route de Fontainebleau, les voitures prirent à droite, et franchirent une grille au-dessus de laquelle je lus machinalement cette inscription : Hospice de la vieillesse. Dans la première cour se promenaient un grand nombre de vieillards vêtus de bure grise : c'étaient les bons pauvres. Ils se pressaient sur notre passage avec cette curiosité stupide que donne une vie monotone et purement animale, car il arrive souvent que l'homme du peuple admis dans un hospice, n'ayant plus à pourvoir à sa subsistance, renonce à l'exercice de ses facultés étroites, et finit par tomber dans un idiotisme complet. En entrant dans une seconde cour, où se trouve la chapelle, je remarquai que la plupart de mes compagnons se cachaient la figure avec leurs mains où avec leurs mouchoirs. On croira peut-être qu'ils éprouvaient quelque sentiment de honte; point : ils ne songeaient qu'à se laisser reconnaître le moins possible, afin de s'évader plus facilement si l'occasion s'en présentait.

« Nous voila arrivés, me dit Desfosseux, qui était » assis à côté de moi. Tu vois ce bâtiment carré... c'est la prison. » On nous fit en effet descendre devant une porte gardée à l'intérieur par un factionnaire. Entrés dans le greffe, nous fûmes seulement enregistrés ; on remit à prendre notre signalement au- lendemain. Je m'aperçus cependant que le concierge nous regardait, Desfosseux et moi, avec une espèce de curiosité, et j'en conclus que nous avions été recommandés par l'huissier Hurtrel, qui nous devançait toujours d'un quart d'heure, depuis l'affaire de la forêt de Compiègne. Après avoir franchi cuu-

sieurs portes fort basses doublées en tôle, et le guichet des cabanons, nous fûmes introduits dans une grande cour carrée, où une soixantaine de détenus jouaient aux barres, en poussant des cris qui faisaient retentir toute la maison. A notre aspect, tout s'interrompit, et l'on nous entoura, en paraissant examiner avec surprise les fers dont nous étions chargés. C'était, au surplus, entrera Bicêtre par la belle porte, que de s'y présenter avec un pareil harnais, car on jugeait du mérite d'un prisonnier, c'est-à-dire de son audace et de son intelligence pour les évasions, d'après les précautions prises pour s'assurer de lui. Desfosseux, qui se trouvait là en pays de connaissance, n'eut donc pas de peine à nous présenter comme les sujets 'es plus distingués du département du Nord; il fit de plus, en particulier, mon éloge, et je me trouvai entouré et fêté par tout ce qu'il y avait de célèbre dans la prison : les Beaumont, les Guillaume père, les Mauger, les Jossat, les Maltaise, les Cornu, les Blondy, les ïroullat, les Richard, l'un des complices de l'assassinat du courrier de Lyon, ne me quittaient plus. Dès qu'on nous eut débarrassés de nos fers de voyage, on m'entraîna à la cantine, et j'y faisais raison depuis deux heures à mille invitations, lorsqu'un grand homme en bonnet de police, qu'on me dit être l'inspecteur des salles, vint me prendre et me conduisit dans une grande pièce nommée le Fort- Mahon, où l'on nous revêtit des habits de la maison, consistant en une casaque mi-partie grise et noire. L'inspecteur m'annonça en même temps que je serais brigadier, c'est-à-dire que je présiderais à la répartition des vivres entre mes commensaux; j'eus en conséquence un assez bon lit, tandis que les autres couchèrent sur des lits de camp.

En quatre jours, je fus connu de tous les prisonniers ; mais quoi qu'on eût la plus haute opinion de mon courage, Beaumont, voulant me tâter, me chercha une querelle d'Allemand. Nous nous battîmes, et comme j'avais affaire à un adepte dans cet exercice gymnastique qu'on nomme lasavatte, je fus complètement vaincu. Je pris néanmoins ma revanche dans un cabanon, où Beaumont, manquant d'espace pour déployer les ressources de son art, eut à son tour le dessous. Ma première mésaventure me donna cependant l'idée de me faire initier aux secrets de cet art, et le célèbre Jean Goupil, le Saint-Georges de la savatte, qui se trouvait avec nous à Bicêtre, me compta bientôt au nombre des élèves qui devaient lui faire plus d'honneur.

La prison de Bicêtre est un vaste bâtiment quadrangulaire, renfermant diverses constructions, et plusieurs cours, qui toutes ont un nom différent : il y a la grande cour, où se promènent les détenus, la cour des cuisines, la cour des chiens, la cour de correction, la cour des fers. Dans cette dernière, se trouve le bâtiment neuf composé de cinq étages; chaque étage forme quarante cabanons pouvant contenir quatre détenus. Sur la plate-forme qui tient lieu de toit, rôdait jour et nuit un chien nommé Dragon, qui passait pour être aussi vigilant qu'incorruptible ; des détenus parvinrent cependant plus tard à le suborner, au moyen

d'un gigot rôti, qu'il eut la coupable : faiblesse d'accepter : tant il est vrai qu'il n'est point de séductions plus puissantes que celles de la gloutonnerie, puisqu'elles agissent indifféremment sur tous les êtres organisés. Pour l'ambition, pour le jeu, pour la galanterie, il est des termes fixés par la nature, mais la gourmandise ne connaît pas d'âge, et si l'appétit oppose parfois sa force d'inertie, on en est quitte pour s'émanciper par une indigestion. Cependant, les amphitryons s'étant évadés, pendant que Dragon dégustait le gigot, il fui cassé et rélégué dans la cour des chiens : là, rais à la chaîne, privé de l'air libre qu'il respirait sur la plate-forme, inconsolable de sa faute, il dépérit de jour en jour, et finit par succomber aux remords, victime d'un moment de gourmandise et d'erreur.

Près du bâtiment dont je viens de parler, s'élève le bâtiment vieux, à peu près disposé de la même manière, et sous lequel on a pratiqué les cachots de sûreté, où l'on renferme les turbulents et les condamnés à mort. C'est dans un de ces cachots qu'a vécu quarante-trois ans celui des complices de Cartouche qui l'avait trahi pour obtenir cette commutation! Pour jouir un instant du soleil, il contrefit plusieurs fois le mort avec tant de perfection, que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, deux jours se passèrent sans qu'on lui retirât son collier de fer. Un troisième corps de bâtiment, dit de la Force, comprenait enfin diverses salles, où l'on déposait les condamnés arrivant de la province, et destinés comme nous pour la chaîne.

A cette époque, la prison de Bicêtre, qui n'est forte que par l'extrême surveillance qu'on y exerce, pouvait contenir douze cents détenus, mais ils étaient entassés les uns sur les autres, et la conduite des guichetiers ne tendait nullement à adoucir ce que cette position avait de fâcheux : l'air renfrogné, la voix rauque, le propos brutal ; ils affectaient de bourrer les détenus, et ne se déridaient qu'à l'aspect d'un écu. Ils ne réprimaient, du reste, aucun vice, et pourvu qu'on ne chercha pas à s'évader, on pouvait faire dans la prison tout ce que bon semblait, sans être dérangé ni inquiété. Tandis que des hommes condamnés pour ces attentats à la pudeur qu'on ne nomme pas, tenaient ouvertement école pratique de libertinage, les voleurs exerçaient leur industrie dans l'intérieur de la prison, sans qu'aucun employé s'avisât d'y trouver à redire.

Arrivait-il de la province quelque homme bien vêtu, qui, condamné pour une première faute ne fût pas encore initié aux mœurs et aux usages des prisons; en un clin d'oeil il était dépouillé de ses habits, que l'on vendait ensa présence au plus offrant et dernier enchérisseur. Avait-il des bijoux, de l'argent, on les confisquait également au «profit de la société, et comme il eût été trop long de détacher les boucles d'oreilles, on les arrachait, sans que le patient osât se plaindre. Il était averti d'avance que s'il parlait, on le pendrait pendant la nuit aux barreaux des cabanons, sauf à dire ensuite qu'il s'était suicidé. Par précaution, un détenu, en se couchant, plaçait-il ses bardes sous sa tête, on attendait qu'il fût dans son

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premier sommeil ; alors on lui attachait au pied un pave que l'on posait sur le bord du lit de camp: au moindre mouvement le pavé tombait : éveillé par cette brusque secousse, le dormeur se mettait sur son séant, et avant qu'il se fût rendu compte de ce qu'il venait d'éprouver, son paquet, hissé au moyen d'une corde, parvenait, à travers les grilles, à l'étage supérieur. J'ai vu au cœur de l'hiver des pauvres diables, après avoir été dévalisés de la sorte rester en chemise sur le préau jusqu'à ce qu'on leur eût jeté quelques haillons pour couvrir leur nudité. Tant qu'ils séjournaient à Bicêtre, en s'enterrant, pour ainsi dire, dans la paille, il pouvaient encore défier la rigueur de la saison; mais venait le départ de la chaîne, et alor \ n'ayant d'autre vêtement que le sarrau et le pantalon de toile d'emballage, souvent ils succombaient au froid avant d'arriver à la première halte.

Il faut expliquer par des faits de ce genre la dépravation rapide d'hommes qu'il était facile de ramener à des sentiments honnêtes, mais qui, ne pouvant échapper au comble de la misère que par le comble de la perversité, ont dû chercher un adoucisment à leur sort dans l'exagération réelle ou apparente de toutes les habitudes du crime. Dans la société, on redoute l'infamie; dans un réunion de condamnés , il n'y a de honte qu'à ne pas être infâme. Les condamnés forment une nation à part : quiconque est amené parmi eux doit s'attendre à être traité en ennemi aussi longtemps qu'il ne parlera pas leur langage, qu'il ne se sera pas approprié leur façon de penser.

Les abus que je viens de signaler ne sont pas les seuls : il en existait de plus terribles encore. Un détenu était-il désigné comme un faux frère, où comme un mouton, il était impitoyablement assommé sur place, sans qu'aucun guichetier intervînt pour le sauver. Les choses en vinrent à ce point, qu'on fut obligé d'assigner un local particulier aux individus qui, dans l'instruction de leur affaire, avaient fait quelques révélations qui pussent les compromettre, relativement à leurs complices. D'un autre côté, l'impudence des voleurs et l'immoralité des employés étaient portées si loin, qu'on préparait ouvertement dans la prison des tours de passe-passe et des escroqueries dont le dénoûment avait lieu à l'extérieur. Je ne citerai qu'une de ces opérations, elle suffira pour donner la mesure de la crédulité des dupes et de l'audace des fripons, Ceux-ci se procuraient l'adresse de personnes riches habitant la province, ce qui était facile au moyen des condamnés qui en arrivaient à chaque instant : on leur écrivait alors des lettres, nommées en argot lettres de Jérusalem, et qui contenaient en substance ce qu'on va lire. Il est inutile de faire observer que les noms de lieux et de personnes changeaient en raison des circonstances.

« Monsieur,

» Vous serez sans doute étonné de recevoir cette

» lettre d'un inconnu qui vient réclamer de vous un

» service : mais dans la triste position où je me

» trouve, je suis perdu si les honnêtes gens ne vien-

nent pas à mon secours; c'est vous dire que je m'adresse à vous, dont on m'a dit trop de bien pour que j'hésite un instant à vous confier toute mon affaire. Valet de chambre du marquis de....,j'émigrai avec lui. Pour ne pas éveiller les soupçons, nous voyagions à pied et je portais le bagage, y compris une cassette contenant seize mille francs en or et les diamants de feue madame la marquise.

Nous étions sur le point de joindre l'armée de ,

lorsque nous fûrrjes signalés et poursuivis par un détachement de volontaires. Monsieur le marquis, voyant qu'on nous serrait de près, me dit de jeter la cassette dans une mare assez profonde, près de laquelle nous nous trouvions, afin que sa présence ne nous trahît pas dans le cas où nous serions arrêtés. Je comptais revenir la chercher la nuit suivante; mais les paysans, ameutés par le tocsin que le commandant du détachement taisait sonner contre nous, se mirent avec tant d'ardeur à battre le bois ou nous étions cachés qu'il ne fallut plus songer qu'à fuir. Arrivés à l'étranger, monsieur le marquis reçut quelques avances du prince de...; mais ces ressources s'épuisèrent bientôt, et il songea à m'envoyer chercher la cassette restée dans la mare. J'étais d'autant plus sûr de la retrouver, que le lendemain du jour où je m'en étais désaisi, nous avions dressé de mémoire le plan des localités, dans le cas où nous resterions longtemps sans pouvoir y revenir. Je partis, je rentrai en France,

et j'arrivai sans accident jusqu'au village de ,

voisin du bois où nous avions été poursuivis. Vous devez connaître parfaitement ce village, puisqu'il n'est guère qu'à trois quarts de lieue de votre résidence. Je me disposais à remplir ma mission, quand l'aubergiste chez lequel je logeais, jacobin enragé et acquéreur de biens nationaux, remarquant mon embarras quand il m'avait proposé de boire à la santé de la république, me fit arrêter comme suspect. Comme je n'avais point de papiers, et que j'avais le malheur de ressembler à un individu poursuivi pour arrestation de diligences, on me colporta de prison en prison pour me confronter avec mes prétendus complices. J'arrivai ainsi à Bicêtre, où je suis à l'infirmerie depuis deux mois. » Dans cette cruelle position, me rappelant avoir entendu parler de vous par une parente de mon maître, qui avait du bien dans votre canton, je viens vous prier de me faire savoir si vous ne pourriez pas me rendre le service de lever la cassette en question, et de me faire passer une partie de l'argent qu'elle contient. Je pourrais ainsi subvenir à mes pressants besoins, et payer mon défenseur, qui me dicte la présente, et m'assure qu'avec quelques cadeaux, je me tirerai d'allaire.

» Recevez, Monsieur, etc.

» Siyné S.

Sur cent lettres de ce genre, vingt étaient toujours répondues. On cessera de s'en étonner si l'on

considère qu'elles ne s'adressaient qu'à des hommes connus par leur attachement à l'ancien ordre de choses, et que rien ne raisonne moins que l'esprit de parti. On témoignait d'ailleurs au mandataire présumé cette confiance illimitée qui ne manque jamais son effet sur l'amour-propre ou sur l'intérêt; le provincial répondait donc en annonçant qu'il consentait à se charger de retirer le dépôt. Nouvelle missive du prétendu valet de chambre, portant que, dénué de tout, il avait engagé à l'infirmier, pour une somme assez modique, la malle où se trouvait, dans un double fond, le plan dont il a déjà été question. L'argent arrivait alors, et l'on recevait jusqu'à des sommes de douze et quinze cents francs. Quelques individus, croyant faire preuve d'une grande sagacité, vinrent même du fond de leur province à Bicêtre, où on leur remit le plan destiné à les conduire dans ce bois mystérieux, qui, comme les forêts fantastiques des romans de chevalerie, devait fuir éternellement devant eux. Les Parisiens eux-mêmes donnèrent quelquefois dans le panneau; et l'on peut se rappeler encore l'aventure de ce marchand de drap de la rue des Prouvaires, surpris minant une arche du Pont-Neuf, sous laquelle il croyait trouver les diamants de la duchesse de Bouillon,

On comprend, du reste, que de pareilles manœuvres ne pouvaient s'effectuer que du consentement, et avec la participation des employés, puisqu'eux-mêmes recevaient la correspondance des chercheurs de trésors. Mais le concierge pensait qu'indépendamment du bénéfice indirect qu'il en retirait, par l'accroissement de la dépense des prisonniers, en comestibles et en spiritueux, ceux-ci, occupés de cette manière, en songeaient moins à s'évader. D'après le même principe, il tolérait la fabrication d'une foule d'ouvrages en paille, en bois, en os, et jusqu'à celles de fausses pièces de deux sous, dont Paris se trouva un instant inondé. Il y avait encore d'autres industries, mais celles-là s'exerçaient clandestinement : on fabriquait à huis clos de faux passe- port à la plume, imités à faire illusion, des scies à couper les fers, et de faux tours en cheveux, qui servaient merveilleusement à s'évader du bagne, les forçats étant surtout reconnaissablés à leur tête rasée. Ces divers objets se cachaient dans des étuis de fer-blanc, qu'on pouvait s'introduire dans les intestins.

Pour moi, toujours préoecupé de l'idée d'éviter le bagne et de gagner un port de mer, où je pourrais m'embarquer, je combinais nuit et jour les moyens de sortir de Bicêtre : j'imaginai enfin qu'en perçant le carreau du Fort- Mahon pour gagner les aqueducs pratiqués sous la maison, nous pourrions, au moyen d'une courte mine, arriver dans la cour des fous d'où il ne devait pas être difficile de gagner l'extérieur. Ce projet fut exécuté en dix jours et autant de nuits. Pendant tout ce temps, les détenus dont on croyait devoir se méfier ne sortaient qu'accompagnés d'un homme sûr; il fallut cependant attendre que la lune fût sur son déclin. Enfin, le 13 octobre 1797, à deux heures du malin, nous descendîmes dans l'aqueduc, au nombre de trente-quatre. Munis de plusieurs lanternes sour-

des, nous eûmes bientôt ouvert le passage souterrain et pénétré dans la cour des^ fous. Il s'agissait de trouver une échelle, ou tout au moins quelque chose qui pût en tenir lieu, pour escalader les murs; une perche assez longue nous tomba enfin sous la main, et nous allions tirer au doigt mouillé à qui monterait le premier, quand un bruit de chaînes troubla tout à coup le silence de la nuit.

Un chien sortit d'une niche placée dans un angle de la cour : nous restâmes immobiles, retenant jusqu'à notre haleine, car le moment était décisif... Après s'être étendu en bâillant, comme s'il n'eût voulu que changer de place, l'animal remit une patte dans sa niche paraissant vouloir y rentrer; nous nous croyions sauvés. Tout à coup il tourna la tête vers l'endroit où nous étions entassés, et fixa sur nous deux yeux qui semblaient des charbons ardents. Un grognement sourd fut alors suivi d'aboiements qui firent retentir toute la maison. Desfosseux voulait d'abord essayer de lui tordre le cou, mais l'indiscret était de taille à rendre l'issue de la lutte assez douteuse. Il nous parut plus prudent de nous blottir dans une grande pièce ouverte, qui servait au traitement des aliénés, mais le chien n'en continua pas moins son concerto et ses collègues s'étant mis de la partie, le vacarme devint tel, que l'inspecteur des salles, Giroux, vit qu'il se passaitquelque chose d'extraordinaire parmi ses pensionnaires. Connaissant son monde, il commença sa ronde par le Fort-Mahon, et faillit tomber à la renverse en ne trouvant plus personne. A ses cris, le concierge, les guichetiers, la garde, tout accourut. On eut bientôt découvert le chemin que nous avions pris, et l'on n'en prit pas d'autre pour arriver dans la cour des fous, où le chien ayant été déchaîné, courut droit à nous. La garde entra alors dans la pièce où nous nous trouvions, la baïonnette croisée, comme s'il se fût agi d'enlever une redoute; on nous mit les menottes, prélude ordinaire de tout ce qui se fait d'un peu important en prison, puis nous rentrâmes, non pas au Fort-Mahon , mais au cachot, sans qu'on nous fit toutefois éprouver aucun mauvais traitement.

Cette tentative, la plus hardie dont la maison eût été depuis longtemps le théâtre, avait jeté une telle confusion parmi les surveillants, qu'on fut deux jours à s'apercevoir qu'il manquait un détenu du Fort-' Mahon : c'était Desfosseux. Connaissant toute son adresse, je le croyais bien loin, quand, le troisième jour au matin, je le vis entrer dans mon cachot, pâle, défait, et tout sanglant. Lorsque la porte eut été refermée sur lui, il me raconta toute son aventure.

Au moment où la garde nous avait saisis, il s'était blotti dans une espèce de cuve servant probablement aux douches ou aux bains; n'entendant plus de bruit, il était sorti de sa retraite, et la perche l'avait aidé à franchir plusieurs murs, mais il se trouvait toujours dans les cours de'fous; cependant le jour allait poindre, il entendait déjà aller et venir dans les bâtiments, car on n'est nulle part aussi malineux que dans les hospices. Il fallait se soustraire aux regards des employés, qui ne pouvaient tarder à circuler dans les

cours; le guichet d'une loge était entr'ouvert : il s'y glisse, et veut même, par excès de précaution, se fourrer dans un grand tas de paille; mais quel est son étonnement d'y voir accroupi un homme nu, les cheveux en désordre, la barbe hérissée, l'œil hagard et sanglant. Le fou, car c'en est un, regarde Desfosseux d'un air farouche, puis il lui fait un signe rapide, et comme celui-ci reste immobile, il s'élance comme pour le déchirer. Quelques caresses semblent l'appaiser, il prend Desfosseux par la main, et le fait asseoir à ses côtés, en attirant toute la paille sous lui, par des mouvements brusques et saccadés comme ceux du singe.' A huit heures du matin, un morceau de pain noir tombe par le guichet ; il le prend, l'examime quelque temps, et finitpar lejeterdanslebaquetauxexcrépients, d'où il le retire un instant après pour le dévorer. Dans la journée, on apporte du pain, mais comme le fou dormait, Desfosseux s'en empare et le dévore, au risque d'être dévoré par son terrible compagnon, qui peut trouver mauvais qu'on lui enlève sa pitance. A la brune, le fou s'éveille, et parle quelque temps avec une volubilité extraordinaire; la nuit arrive, son exaltation augmente sensiblement, et il se met à faire des gambades et des contorsions hideuses, en secouant ses chaînes avec une espèce de plaisir. Dans cette épouvantable position, Desfosseux attendait avec impatience que le fou fût endormi, pour sortir par le guichet; vers minuit, ne l'entendant plus remuer, il s'avance, passe un bras, la tête...., on lesaisitpar une jambe; c'est le fou, qui, d'un bras vigoureux, le rejette sur la paille, et se place devant le guichet, où il reste jusqu'au jour, immobile comme une statue. La nuit suivante, nouvelle tentative, nouvel obstacle. Desfosseux, dont la tête commence à se détraquer, veut employer ia force; une lutte terrible s'engage, et Desfosseux, frappé de coups de chaine, couvert de morsures et de contusions, est forcé d'appeler les gardiens. Ceux-ci, le prenant d'abord pour un de leurs administrés qui se sera fourvoyé, veulent aussi le mettre en loge, mais il parvient à se faire reconnaître, et obtient enfin la faveur d'être ramené avec nous.

Nous restâmes huit jours au cachot, après quoi je fus mis à la Chaussée, où je retrouvai une partie des détenus qui m'avaient si bien accueilli à mon arrivée. Ils faisaient grande chère, et ne se refusaient rien; car, indépendamment de l'argent provenant des lettres de Jérusalem, ils en recevaient encore des femmes qu'ils avaient connues, et qui venaient les visiter fort assidûment. Devenu, comme à Douai, l'objet de la surveillance la plus active, je n'en cherchais pas moins à m'évader encore, lorsqu'enfin arriva le jour du départ de la chaîne.

Un départ de la chaîne. — La complainte des galériens. — Humanité des argousins. — Us encouragent le vol. — Malheureuse tentative d'évasion. — Le bagne de Brest. — Les bénédictions.

C'était le 20 novembre 1797 : toute la matinée on avait remarqué dans la prison un mouvement qui n'était pas ordinaire. Les détenus n'étaient pas sortis

des cabanons : les portes s'ouvraient et se refermaient à chaque instant avec fracas; les guichetiers allaient, venaient d'un air affairé; dans la grande cour, on déchargeait des fers dont le bruit arrivait jusqu'à nous. Vers onze heures, deux hommes vêtus d'un uniforme bleu, entrèrent au Fort-Mahon, où, depuis huit jours, j'avais été replacé avec mes camarades d'évasion; c'était le capitaine de la chaîne et son lieutenant. « Eh bien! » dit le capitaine, en nous montrant ce sourire qui annonce une familiarité bienveillante. « Y a-t-il » ici des chevaux de retour (forçats évadés)? » Et tandis qu'il parlait, c'était à qui s'empresserait pour lui faire sa cour : Bonjour, M. Viez ; bonjour, M. Thierry., s'é criaient-on de toutes parts. Ces saluts étaient même répétés par des prisonniers qui n'avaient jamais vu ni Viez, ni Thierry, mais qui, en se donnant un air de connaissance, espéraient se les rendre favorables. Il était difficile que le capitaine, c'était Viez, ne s'enivrât pas un peu de ces hommages: cependant comme il était habitué à de pareils honneurs, il ne perdait pas la tête, et il reconnaissait parfaitement les siens. Il aperçut Desfosseux : « Ah! ah! dit-il, voilà un ferlampier (condamné habile à couper ses fers), qui a déjà voyagé avec nous. Il m'est revenu que tu as manqué d'être fauché (guillotiné) à Douai, mon garçon. Tu as bien fait de manquer, mordieu! car, vois- tu, il vaut encore mieux retourner au pré (bagne), que le taule (bourreau), ne joue au panier avec notre sorbonne (tête). Au surplus, mes enfants, que tout le monde soit calme, et l'on aura le bœuf avec du persil. » Le capitaine ne faisait que commencer son inspection, il la continua en adressant d'aussi aimables plaisanteries à toute sa marchandise, c'était de ce nom qu'il appelait les condamnés.

Le moment critique approche : nous descendons dans la cour des fers, où le médecin de la maison nous visite.pour s'assurer si tout le monde est à peu près en état de supporter les fatigues de la route. Nous sommes tous déclarés bons, quoique plusieurs d'entre nous se trouvent dans un état déplorable. Chaque condamné quitte ensuite la livrée de la maison pour revêtir ses propres habits : ceux qui n'en ont point reçoivent un sarrrau et un pantalon de toile, bien insuffisants pouse défendre des froids et de l'humidité. Les chapeaux, les vêtements un peu propres qu'on laisse aux condamnés, sont lacérés d'une manière particulière, afin de prévenir les évasions : on ôte, par exemple, aux chapeaux le bord, et le collet aux habits. Aucun condamné ne peut enfin conserver plus de six francs; l'excédant de cette somme est remis au capitaine, qui vous le délivre en route, au fur et à mesure qu'on en a besoin. On élude toutefois assez facilement cette mesure, en plaçant des louis dans des gros sous creusés au tour.

Ces préliminaires achevés, nous entrâmes dans la grande cour, où se trouvaient les gardes de la chaîne, plus connus sous le nom d'argousins; c'étaient, pour la plupart, des Auvergnats, porteurs d'eau, commissionnaires ou charbonniers, qui exerçaient leur pro fession dans l'intervalle de ces voyages. Au milieu d'eux était une grande caisse de bois, contenant les

fers qui servent successivement à toutes les expéditions du même genre. On nous fit approcher deux à deux, en ayant soin de nous appareiller par rang de taille, au moyen d'une chaîne de six pieds réunie aussitôt au cordon de vingt-six condamnés, qui, dès lors, ne pouvaient plus se mouvoir qu'en masse; chacun tenait à cette chaîne par la cravate, espèce de triangle en fer, qui s'ouvrant d'un côté par un boulon-charnière, se ferme de l'autre avec un clou rivé à froid. C'est là la partie périlleuse de l'opération : les hommes les plus mutins ou les plus violents restent alors immobiles; car, au moindre mouvement, au lieu de porter sur l'enclume, les coups leur briseraient le crâne, que frise à chaque instant le marteau. Arrive ensuite un détenu qui, armé de longs ciseaux, coupe à tous les forçats les cheveux et les favoris, en affectant de les laisser inégaux.

A cinq heures du soir, le ferrement fut terminé : les argousins se retirèrent; il ne resta dans la cour que les condamnés. Livrés à euxmêmes, ces hommes, loin de se désespérer, s'abandonnaient à tous les écarts d'une gaieté tumultueuse.

Les uns vociféraient d'horribles plaisanteries, répé téesde toutes parts avec les intonations les plus dégoûtantes: les autres s'exerçaient à provoquer par des gestes abominables le rire stupide de leurs compagnons. Ni les oreilles ni la pudeur n'étaient épargnées : tout ce que l'on pouvait voir ou entendre était ou immoral ou ineuphonique. Il esttrop vrai, qu'une fois chargé de ers, le condamné se croit obligé de fouler aux pieds tout ce que respecte son adresse et son influence. J'y avais près de moi

Yidocq allant aux provisions sur la route de Cambrai, —

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la société qui le repousse : il n'y a plus de frein pour lui que les obstacles matériels : sa charte est la longueur de sa chaîne, et il ne connaît de loi que le bâfon auxquel ses bourreaux l'ont accoutumé. Jeté parmi des êtres à qui rien n'est sacré, il se garde bien de montrer celte grave résignation qui annonce le repentir; car alors il serait en butte à mille railleries, et ses gardiens, inquiets de le trouver si sérieux, l'ac-, cuseraient de méditer quelque complot. Mieux vaut, s'il aspire à les tranquilliser sur ses intentions, paraître sans souci à toute heure. On ne se défie pas du prisonnier qui se joue avec son sort : l'expérience de

la plupart des scélérats qui se son t échappés des bagnes en fournit la preuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que parmi nous ceux qui avaient le plus grand intérêt à s'évader, étaient les moins tristes de tous; ils étaient les boute-entrain. Dès que la nuit fat venue, ils semirent à chanter. Que l'on se figure cinquante coquins, la plupart vires, hurlant des airs différents. Au milieu de ce vacarme, un cheval deretour entonna d'une voix de stentor quelques couplets de la complainte des galériens l .

Tous nos compagnons n'étaient pas également heureux : dans le troisième cordon, composé des condamnés les moins turbulents, on entendait éclater des sanglots, on voyait couler des larmes amères; mais ces signes. de douleur ou de repentir étaient accueillis par les huées et les injures des deux autres cordons, où je figurais en première ligne, comme un sujet dangereux par

l- La chaîne,

C'est la grêle; Mais c'est égal, C'a n'fait pas de mal.

Nos habits sont écarlate, Nous portons au lieu d' chapeaux Des bonnets et point d' cravate, Ç'à fait brosse pour les jabots.

Nous aurions tort de nous plaindre, Nous sommes des enfants gâtés, Et c'est crainle de nous perdre Que l'on nous tient enchaînés.

Nous f rr»ns des belles ouvrages En paille ainsi qu'en cocos,

Dont nous ferons étalage

Sans qu'nos boutiques pay' d'impôts.

Ceux qui visit'nt le bagne

N s'en vont jamais sans acheter,

Avec ce produit d' l'aubaine,

Nous nous arrosons 1' gosier.

••••••••••■••••••iç

Quand vient l'heur' de s'bourrer 1' ventre,

En avant les haricots!

Ça n'est pas bon, m;iis ça entre

Tout connu' le meilleur fricot.

Noir' guignol eût été pire,

Si, coinin' des jolis cadels,

On nous eùl fait raccourcir!

A l'abbaye d' Mont-à-r'grcî.

MÉMOIRES UK VI DOCQ

iUU«miMiMT«pmi™iii«.xiIMMm;iEni!tfiiatt^

Viciocg condamné aux galères par le Tribunal criminel du Nord. — Page 50.

deux hommes, l'un, ex-maître, decole, condamné pour viol, l'autre, ex-officier de santé, condamné pour faux, qui, sans montrer ni allégresse ni abattement, causaient ensemble du ton le plus calme, le plus naturel.

« Nous allons à Brest, disait le maître d'école?

» — Oui, répondait l'officier de santé, nous allons » à Brest... Je connais le pays, moi... J'y suis passé » étant sous-aide dans la 16e demi-brigade... Bon » pays, ma foi... je ne suis pas fâché de le revoir.

» — Y a-t-on de l'agrément, reprenait le pédagogue, » qui ne me faisait pas l'effet d'être très- fort?

» — De l'agrément?... disait son interlocuteur, d'un » air un peu étonné...

» — Oui... de l'agrément... Je veux demander si » l'on peut se procurer quelques douceurs, si on est » bien traité... si les vivres sont à bon marché.

» — D'abord, vous serez nourri, répondait tran- » quillement l'interlocuteur... et bien nourri; car au » bagne de Brest, il ne faut que deux heures pour » trouver une gourgane dans la soupe, tandis qu'il » faut huit jours à Toulon. »

Ici la conversation fut interrompue par de grands

7e LIVRAISON.

cris, partis du second cordon; on y assommait à coup de chaînes trois condamnés, l'ex-commissaire des guerres Lemière, l'officier d'état-major Simon, et un voleur nommé le Petit Matelot, qu'on accusait, ou d'avoir trahi leurs camarades par des révélations, ou d'avoir fait manquer quelque complot de prison. Celui qui les signalait à la vengeance des forçats était un jeune homme dont la rencontre eût été une bonne fortune pour un peintre ou pour un acteur. Avec de mauvaises pantoufles vertes, une veste de chasse veuve de ses boutons, et un pantalon de nankin, qui semblait défier 'les intempéries delà saison, il portait pour coiffure une casquette sans visière, dont les trous laissaient passer le coin d'un vieux madras. On ne l'appelait à Bicêtre que Mademoiselle : j'appris que c'était un de ces misérables qui, livrés à Paris, à une prostitution infâme, trouvent au bagne un théâtre digne de leurs dégoûtantes voluptés. Les argousins, accourus d'abord au bruit, ne se donnèrent pas le moindre mouvement pour arracher le Petit Matelot des mains des forçats ; aussi mourut-il quatre jours après le départ, des coups qu'il avait reçus. Lemière et Simon eussent également péri sans mon intervention : j'avais connu le premier dans l'Armée roulante, où il m'avait

rendu quelques services, je déclarai que c'était lui qui m'avait fourni les instruments nécessaires pour percer le carreau du Fort-Mahon, et dès lors on le laissa lui et son camarade en repos.

Nous passâmes la nuit sur la paille, dans l'église alors transformée en magasin. Les argousins faisaient des rondes fréquentes, pour s'assurer que personne ne s'occupait à jouer du violon (scier ses fers). Au jour, tout le monde fut sur pied : on fit l'appel, on visita les fers; à six heures, nous étions placés sur de longues charrettes, dos à dos, les jambes pendantes à l'extérieur, couverts de givre et transis de froid. Il n'en fallut pas moins, arrivés à Saint-Cyr, nous dépouiller entièrement, pour subir une visite qui s'étendit aux bas, aux souliers, aux chemises, à la bouche, aux oreilles, aux narines et à d'autres endroits plus secrets encore. Ce n'étaient pas seulement des limes en étui que l'on cherchait, mais des ressorts de pendule, qui suffisaient à un prisonnier pour couper ses fers en moins de trois heures de temps. La visite dura près d'une heure; c'est vraiment un miracle que la moitié d'entre nous n'aient pas eu le nez où les pieds gelés. A la couchée, on nous entassa dans des étables à bœufs, où nous étions tellement serrés, que le corps de l'un servait d'oreiller à celui qui venait après; s'embarrassait-on dans sa chaîne ou dans celle de son voisin, les coups de bâton pleuvaient aussitôt sur le maladroit. Dès que nous fûmes couchés sur quelques poignées de paille qui avaient déjà servi de litière aux bestiaux, un coup de sifflet donna l'ordre du silence le plus absolu; il ne fallait même pas le rompre pour la moindre plainte quand, pour relever un factionnaire placé à l'extrémité de l'étable, les argousins nous marchaient sur le corps.

Le souper se composa d'une prétendue soupe aux haricots, et de quelques morceaux de viande demigâtée. La distribution se faisait dans des baquets de bois qui contenaient trente rations, et le cuisinier,, armé d'une grande cuiller à pot, ne manquait pas de répéter à chaque condamné ,qui se présentait: Une, deux, trois, quatre, tends ta gamelle, voleur! Le vin fut distribué dans le baquet dont on s'était servi pour la soupe et la viande; ensuite un argousin prit un sifflet pendu à sa boutonnière, et le fit résonner à trois reprises, en disant : Attention, voleurs, et qu'on réponde par ouiou par nonl Avez-vous eu le pain? Oui. La soupe? Oui. La viande? Oui. Le vin? Oui... Alors, dormez ou faites semblant.

Cependant une table se dressait à l'entrée de l'étable : le capitaine, le lieutenant, les brigadiers argousins s'y placèrent pour prendre un repas un peu meilleur que le nôtre; car ces hommes, qui profitaient de toutes les occasions pour extorquer l'argent des condamnés, faisaient bombance, et ne se refusaient rien. L'étable offrait au surplus, dans ce moment, un des spectacles les plus hideux qu'on puisse imaginer : d'une part, cent vingt hommes parqués comme de vils animau^s roulant des yeux égarés, d'où la douleur bannissait le sommeil ; de l'autre, huit individus à figures sinistres, mangeant avidement, sans perdre un instant de vue leurs carabines ou leurs bâtons. Quel-

ques minces chandelles, attachées aux mtirs noircis de l'étable, faisaient une lueur roug âtre sur cette scène de désolation, dont le silence n'était troublé que par de sourds gémissements, ou par le retentissement des fers. Non contents de frapper à tort et à travers, les argousins passaient encore sur les condamnés leurs horribles gaietés : un homme dévoré par la soif demandait-il de l'eau? ils disaient tout haut : Que celui qui veut de l'eau lève la main. Le malheureux obéissait sans défiance, et il était aussitôt roué de coups. Ceux qui avaient quelque argent étaient nécessairement ménagés; mais c'était le petit nombre, le long séjour de la plupart des condamnés dans les prisons ayant épuisé leurs faibles ressources.

Ces abus n'étaient pas les seuls qu'on eût à signaler dans la conduite de la chaîne. Pour économiser à son profit les frais de transport, le capitaine faisait presque toujours voyager à pied un des cordons. Or, ce cordon était toujours celui des plus robustes, c'est-àdire des plus turbulents des condamnés : malheur aux femmes qu'ils rencontraient, aux boutiques qui se trouvaient sur leur passage! les femmes étaient houspillées de la manière la plus brutale; quant aux boutiques, elles se trouvaient dévalisées en un clin d'œil, comme je le vis faire, à Morlaix, chez un épicier, qui ne conserva ni un pain de sucre ni une livre de savon. On demandera peut-être ce que faisaient les gardiens, pendant que se commettait le délit? Les gardiens faisaient les empressés, sans apporter aucun obstacle réel, bien persuadés qu'en définitive ils profiteraient du vol, puisque c'était à eux que les forçats devaient s'adresser pour vendre leur capture, où l'échanger contre des liqueurs fortes. Il en était de même pour les spoliations exercées sur les condamnés qu'on prenait au passage. A peine étaient-ils ferrés, que leurs voisins les entouraient, et leur volaient le peu d'argent qu'ils pouvaient avoir.

Loin de prévenir où d'arrêter ces vols, les argousins les provoquaient souvent, comme je leur ai vu faire pour un ex-gendarme qui avait cousu quelques louis dans sa culotte de peau. Y a gras! avaient-ils dit, et en trois minutes le pauvre diable se trouva en bannière. En pareil cas, les victimes jetaient ordinairement les hauts cris en appelant à leur secours les argousins; ceux-ci ne manquaient jamais d'arriver quand tout était fini, pour tomber à grands coups de bacon... sur celui qu'on avait volé. A Rennes, les bandits dont je parle poussèrent l'infamie jusqu'à dépouiller une sœur de charité qui était venue nous apporter du tabac et de l'argent, dans un manège où nous devions passer la nuit. Les plus criants de ces abus ont disparu, mais il en subsiste encore, qu'on trouvera bien difficiles à déraciner, si l'on considère à quels hommes est nécessairement confiée la conduite des chaînes, et sur qu'elle matière ils opèrent.

Notre pénible voyage dura vingt-quatre jours : arrivés à Pont-à-Lezen, nous fûmes placés au dépôt du bagne, où les condamnés font une sorte de quarantaine jusqu'à ce qu'ils se soient remis de leur fatigue, et qu'on ait reconnu qu'ils ne sont pas atteints de maladies contagieuses. Dès notre arrivée, on nous fit

laver deux à deux dans de grandes cuves pleines d'eau tiède : au sortir du bain, on nous délivra des habits. Je reçus comme les autres une casaque rouge, deux pantalons, deux chemises de toile à voile, deux paires de souliers, et un bonnet vert : chaque pièce de ce trousseau était marquée de l'initiale G AL, et le bonnet portait de plus une plaque de fer-blanc, sur laquelle on lisait le numéro d'inscription au registre matricule. Quand on nous eut donné des vêtements, on nous riva la manicle au pied ; mais sans former les couples.

Le dépôt de Pont-à-Lezen étant une sorte de lazaret, la surveillance n'y était pas très-rigoureuse; on m'avait même assuré qu'il était assez facile de sortir des salles, et d'escalader ensuite les murs extérieurs. Je tenais ces indications d'un nommé Blondy, qui s'était déjà évadé du bagne de Brest : espérant les mettre à profit, j'avais tout disposé pour être prêt à saisir l'occasion. On nous donnait parfois des pains qui pesaient jusqu'à dix-huit livres; en partant de Morlaix, j'avais creusé l'un de ces pains, et j'y avais introduit une chemise, un pantalon et des mouchoirs : c "était là une valise d'un nouveau genre, on ne la visita pas. Le lieutenant Thierry ne m'avait pas désigné à une surveillance spéciale; loin de là, instruit des motifs de ma condamnation, il avait dit en parlant de moi au commissaire, qu'avec des hommes aussi tranquilles, on conduirait la chaîne comme un pensionnat de demoiselles. Je n'inspirais donc aucune détiance : j'entrepris d'exécuter mon projet. Il s'agissait d'abord de percer le mur de la salle où nous étions enfermés : un ciseau d'acier oublié sur le pied de mou lit par un sbire forçat, chargé de river les manieles, me servit à pratiquer une ouverture, tandis que Blondy s'occupait de scier mes fers. L'opération terminée, mes camarades fabriquèrent un mannequin qu'ils mirent à ma place, afin de tromper la vigilance des argousins de garde, et bientôt, affublé des effets. que j'avais cachés, je me trouvai dans la cour du dépôt. Les murs qui en formaient l'enceinte n'avaient pas moins de quinze pieds d'élévation; je vis que pour les franchir, il fallait donc quelque chose qui ressemblât à une échelle : une perche m'en tint lieu, mais elle était si lourde et si longue, qu'il me fut impossible de la passer par-dessus le mur, pour descendre de l'autre côté. Après des efforts aussi vains que pénibles, je dus prendre le parti de risquer le saut; il me réussit fort mal : je me foulai si violemment les deux pieds, qu'à peine eus-je la force de me traîner dans un buisson voisin. J'espérais que, la douleur se calmant, je pourrais fuir avant le jour, mais elle devenait de plus en plus vive, et mes pieds se gonflèrent si prodigieusement, qu'il fallut renoncer à tout espoir d'évasion. Je me traînai alors de mon mieux jusqu'à la porte du dépôt, pour y rentrer de moi-même, espérant obtenir ainsi une remise sur le nombre de coups de bâton qui me revenaient de droit. Une sœur que je fis demander, et à laquelle j'avouai le cas, commença par me faire passer dans une salle où mes pieds furent pansés. Cette excellente femme, que j'avais apitoyée sur mon sort, alla solliciter pour moi le commissaire du dépôt, qui lui accorda ma grâce.

Quand, au bout de trois semaines, je fus guéri complètement, on me conduisit à Brest.

Le bagne est situé dans l'enceinte du port; des faisceaux de l'unis, deux pièces de canon braquées devant les portes, m'indiquèrent l'entrée des salles, où je fus introduit après avoir été examiné par tous les gardes de rétablissement. Les condamnes 'es plus intrépides l'ont avoué : quelqu'endurci que l'on soit, il est impossible de se défendre d'une vive émotion au premier aspect de ce lieu de misères. Chaque salle contient vingt-huit lits de camp, i mimés bancs, sur lesquels couchent enchaînés six cents forçats; ces longues files d'habits rouges, ces êtes rasées, ces yeux caves, ces visages déprimés, le cliquetis continuel des fers, tout concourt à pénétrer l'âme d'un secret effroi. Mais pour le condamné, l'impression n'est, que passagère; sentant qu'ici du moins il n'a plus à rougir devant personne, il s'identifie avec sa position. Pour n'être pas l'objet des railleries grossières, des joies odieuses fie ses compagnons, il affecte de les partager, il les outre même, et bientôt, du ton, des gestes, cette dépravation de convention passe au cœur. C'est ainsi qu'à Anvers un ex-évêque essuya d'abord toutes les bordées de l'ignoble hilarité des forçais. Ils ne l'appelaient que Monseigneur, ils lui demandaient sa bénédiction pour des obscénités; à chaque instant ils le contraignaient à profaner son ancien caractère par des paroles impies; et à force de réitérer ses sacrilèges, il parvint à s'émanciper; plus tard, il était devenu cantinier du bagne; on l'appelait toujours Monseigneur, mais on ne lui demandait plus l'absolution, il eût répondu par des blasphèmes !

Mon plus vif désir était d'abréger le plus tôt possible, par une évasion, mon séjour au bagne. En pareil cas, la première chose à faire, c'est de s'assurer de la discrétion de son camarade de couple. Le mien était un vigneron des environs de Dijon, de trente-six ans environ, condamné à vingt-quatre ans pour récidive de vol avec effraction : espèce d'idiot, que la misère et les mauvais traitements avaient achevé d'abrutir. Courbé sous le bâton, il semblait n'avoir conservé d'intelligence que ce qu'il en fallait pour répondre avec la prestesse d'un singe ou d'un chien, au sifflet des argousins. Un pareil sujet ne pouvait me convenir, puisque, pour exécuter mon projet, il me fallait un homme assez résolu pour ne pas reculer devant la perspective des coups de bâton, qu'on ne manque jamais d'administrer aux forçats soupçonnés d'avoir favorisé, où même connu l'évasion d'un condamné. Pour me débarrasser du Bourguignon, je feignis une indisposition : on le mit au couple avec un autre pour aller à la fatigue, et lorsque je fus rétabli, on m'appareilla avec un pauvre diable condamné à huit ans pour avoir volé des poules dans un presbytère.

Celui-ci conservait du moins quelque énergie. La première fois que nous nous trouvâmes seuls sur le banc, il me dit : « Écoute, camarade, tu ne m'as pas » l'air de vouloir manger longtemps du pain de la » nation... Sois franc avec moi,... tu n'y perdras » rien... » J'avouai que j'avais l'intentiou de m'évader à la première occasion. « Eh bien t me dit-il, si

GÛ

» j'ai un conseil à te donner, c'est de valser avant que » ces rhinocéros d'argonsins ne connaissent ta colo- » quinte (figure); mais ce n'est pas tout que de vou- » loir;... a?.-tu des philippes (écus)? » Je répondis que j'avais' quJque argent dans mon étui; alors il me dit qu'il se procurerait facilement des habits près d'un condamné à la double chaîne, mais que pour détourner les soupçons, il fallait que j'achetasse un ménage, comme un homme qui se propose de faire paisiblement son temps. Ce ménage consiste en deux gamelles de bois, un petit tonneau pour le vin, des patarasscs, (espèce de bourrelet, pour empêcher le froissement des fers), enfin un serpentin., petit matelas rembourré d'étoupes de calfat. On était au jeudi, sixième jour démon entrée au bagne; le samedi soir, j'eus des habits de matelot, que je revêtis immédiatement sous ma casaque de forçat. En soldant le vendeur, je m'aperçus qu'il avait aux poignets les cicatrices circulaires de profondes cautérisations; j'appris que, condamné aux galères à perpétuité, en 1774, il avait subi à Rennes la question par le feu, sans avouer le vol dont il était accusé. Lors de la promulgation du Code de 1791', il avait obtenu une commutation en vingtquatre ans de travaux forcés.

Le lendemain, la section dans laquelle je me trouvais parti au coup de canon pour le travail de la pompe, qui ne s'interrompt jamais. Au guichet de la salle, on visita comme à l'ordinaire nos manicles et nos vêtements. Connaissant cet usage, j'avais collé sur mes habits de matelot, à l'endroit de la poitrine, une vessie peinte en couleur de chair. Comme je laissais à dessein ma casaque et ma chemise ouvertes, aucun garde ne songea à pousser plus loin l'examen, et je sortis sans encombre. Arrivé au bassin, je passai avec mon camarade derrière un tas de planches, comme pour satisfaire un besoin; ma manicle avait été coupée la veille; la soudure qui cachait les traces de la scie céda n premier effort. Débarrassé des fers, je me dépouillai à la hâte de la casaque et du pantalon de forçat. Sous ma casquette de cuir, je mis une perruque apportée de Bicêtre, puis après avoir donné à mon camarade, la récompense légère que je lui avais promise, je disparus en me glissant derrière des piles de bois équarris.

La chasse aux forçats. — La voix du sang. — L'hôpital. — Sœur Fra joise. — Faublas II. — La Mère des voleurs.

Je passai sans obstacle à la grille; je me trouvais dans Brest que je ne connaissais pas du tout, et la crainte que mon hésitation sur le chemin que je devais prendre, ne me fit remarquer, augmentait encore mes inquiétudes; après mille tours et détours, j'arrivai

enfin à la seule porte qu'eût la ville; il y avait là toujours, à poste fixe, un ancien garde-chiourme, nommé Lachique, qui vous devinait un forçat au geste, à la tournure, à la physionomie; et ce qui rendait ses observations plus faciles, c'est qu'un homme qui a passé quelque temps au bagne tire toujours involontairement la jambe par laquelle il a traîné le fer. 11 fallait cependant passer devant ce redoutable personnage, qui fumait gravement, en fixant un œil d'aigle sur tout ce qui entrait ou sortait. J'avais été prévenu; je payai d'effronterie : arrivé devant Lachique, je déposai à ses pieds une cruche de lait de beurre, que j'avais achetée pour rendre mon déguisement plus complet. Chargeant alors ma pipe, je lui demandai du feu. Il s'empressa de m'en donner avec toute la courtoisie dont il était susceptible, et après que nous nous fûmes réciproquement lâchés quelques bouftées de tabac dans la figure, je le quittai pour prendre la route qui se présentait devant moi.

Je la suivais depuis trois quarts d'heure, quand j'entendis les trois coups de canon qu'on tire pour annoncer l'évasion d'un forçat, afin d'avertir les paysans des environs qu'il y a une gratification de cent francs à gagner, pour celui qui saisira le fugitif". Je vis en effet beaucoup de gens armés de fusils ou de faulx, courir la campagne, battant soigneusement le buisson, et jusqu'aux moindres touffes de genêt. Quelques laboureurs paraissaient même devoir emporter des armes par précaution, car j'en vis plusieurs quitter leur attelage avec un fusil qu'ils tiraient d'un sillon. Un de ces derniers passa tout près de moi dans un chemin de traverse que j'avais pris en entendant les coups de canon, mais il n'eut garde de me reconnaître; j'étais d'abord vêtu fort proprement, et de plus mon chapeau, que la chaleur permettait de porter sous le bras, laissait voir des cheveux en queue, qui ne pouvaient appartenir à un forçat.

Je continuai à m'enfoncer dans l'intérieur des terres, évitant les villages et les habitions isolées. A « la brune, je rencontrai deux femmes, auxquelles je demandai sur quelle route je me trouvais; elles me répondirent dans un patois dont je ne compris pas un mot; mais leur ayant montré de l'argent, en faisant signe que je désirais manger, elle me conduisirent à l'entrée d'un petit village, dans un cabaret tenu par... le garde champêtre, que je vis sous le manteau de la cheminée, revêtu des insignes de sa dignité. Je fus un instant démonté, mais, me remettant bientôt, je lui dis que je voulais parler au maire. — « C'est moi » , dit un vieux paysan en bonnet de laine et en sabots, assis à une petite table, et mangeant de la galette de sarrasin. Nouveau désappointement pour moi, qui comptais bien m'esquiver dans le trajet du cabaret à la mairie. Il fallait cependant se tirer de là, de manière ou d'autre. Je dis au fonctionnaire en sabots, qu'ayant pris la traverse en partant de Morlaix pour Brest, je m'étais égaré; je lui demandai en même temps à quelle distance je me trouvais de cette dernière ville, en témoignant le désir d'y aller coucher le soir même. — « Vous êtes à cinq lieues de pays de » Brest, me dit-il : il est impossible que vous y ani-

» viez ce soir : si vous voulez coucher ici, je vous » donnerai place dans ma grange, et demain vous » partirez avec le garde champêtre, qui va conduire » un forçat évade, que nous avons arrêté hier. »

Ces derniers mots renouvelèrent toutes mes terreurs; car à la manière dont ils étaient prononcés, je vis que le maire n'avait pas pris mon histoire au pied de la lettre. J'acceptai néanmoins son offre obligeante; mais après souper, au moment de gagner la grange, portant les mains à mes poches, je m'écriai avec toutes les démonstrations d'un homme désespéré : « Ah I mon Dieu, j'ai oublié à Morlaix mon porte- » feuille où sont mes papiers, et huit doubles louis!.., » Il faut que je reparte tout de suite,... oui tout de » suite; mais comment retrouver la route?... Si le » garde-champêtre, qui doit connaître le pays, voulait » m'accompagner?... nous serions bien revenus de- » main pour partir à temps avec votre forçat. » Cette proposition écartait tous les soupçons, puisque un homme qui veut se sauver ne prend pas ordinairement la compagnie que je sollicitais , d'un autre côté, le garde champêtre, entrevoyant une récompense, avait mis ses guêtres à mon premier mot. Nous partîmes donc, et au point du jour nous étions à Morlaix. Mon compagnon, que j'avais eu soin d'abreuver largement en route, était déjà bien conditionné; je l'achevai avec du rhum, au premier bouchon que nous rencontrâmes en ville. Il y resta à m'attendre à table, ou plutôt sous la table, et il aura pu m'attendre longtemps.

A la première personne que je rencontre, je demande le chemin de Vannes; on me l'indique tarit bien que mal, et je pars, comme dit le proverbe hollandais, avec la peur chaussée aux talons. Deux jours se passent sans encombre : le troisième, à quelques lieues de Guemené, au détour de la route, je tombe sur deux gendarmes qui revenaient de la correspondance. L'aspect inattendu des culottes jaunes et des chapeaux bordés me trouble, je fais un mouvement pour fuir; mes deux hommes me crient d'arrêter, en faisant le geste très-significatif de prendre leur carabine au crochet ; ils arrivent à moi, je n'ai point de papiers à leur montrer, mais j'improvise une réponse au hasard : « Je me nomme Duval, né à Lorient, dé- » serteur de la frégate la Cocarde, actuellement en » rade à Saint-Malo. » Il est inutile de dire que j'avais appris cette particularité pendant mon séjour au bagne, où il arrivait chaque jour des nouvelles de tous les ports. « Gomment 1 s'écrie le brigadier, vous » seriez Auguste..., le fils du père Duval, qui de- » meure à Lorient, sur la place, à côté de la Boule » d'or ? » Je n'eus garde de dire le contraire : ce qui pouvait m'arriver de pis, c'était d'être reconnu pour un forçat évadé. « Parbleu 1 reprend le brigadier je » suis bien fâché de vous avoir arrêté;... mais main- » tenant il n'y a plus de remède,... il faut que je vous » fasse conduire à Lorient ou à Saint-Malo. » Je le priai instamment de ne pas me diriger sur la première» de ces deux villes, ne me souciant pas d'être confronté avec ma nouvelle famille, dans le cas où l'on voudrait constater l'identité du personnage. Le

maréchal-des-logis donna cependant l'ordre de m'y transférer, et j'arrivai le surlendemain à Lorient, où l'on m'écroua à Pontaniau, maison de détention destinée aux marins, et située près du nouveau bagne, qu'on venait de peupler avec des forçats pris à Brest.

Interrogé le lendemain par le commissaire des classes, je déclarai de nouveau que j'étais Auguste Duval, et que j'avais quitté mon bord sans permission, pour venir voir mes parents. On me reconduisit, alors dans la prison, où se trouvait, entre autres marins, un jeune homme de Lorient, accusé de voies de fait contre un lieutenant de vaisseau. Après avoir causé quelque temps avec moi, il me dit un matin : « Mon pays, si vous vouliez payer à déjeuner, je vous » dirais quelque chose qui ne vous ferait pas de » peine. » Son air mystérieux, l'affectation avec laquelle il appuya sur le mot pays, m'inquiétèrent, et ne me permirent pas de reculer, le déjeuner fut servi, et au dessert il me parla en ces termes :

« Vous fiez-vous à moi. — Oui ! — Eh bien, je vais » vous tirer d'affaire... Je ne sais pas qui vous êtes, » mais à coup sûr vous n'êtes pas le fils Duval, car il » est mort il y a deux ans à Saint-Pierre-Martinique. » (Je fis un mouvement.) Oui, il est mort il y a » deux ans, mais personne n'en sait rien ici, tant il y » a d'ordre dans nos hôpitaux des colonies. Mainte- » nant, je puis vous donner sur sa famille assez de » renseignements pour que vous vous fassiez passer » pour lui, même aux yeux des parents; cela sera » d'autant plus facile, qu'il était parti fort jeune de » la maison paternelle. Pour plus de sûreté, vous » pouvez d'ailleurs feindre un affaiblissement d'es- » prit, causé par les fatigues de la mer et par les » maladies. Il y a autre chose : avant de s'embarquer, » Auguste Duval s'était fait tatouer sur le bras gau- » che un dessin, comme en ont la plupart des marins » et des soldats; je connais parfaitement ce dessin : » c'était un autel surmonté d'une guirlande. Si vous » voulez vous faire mettre au cachot avec moi pour » quinze jours, je vous ferai les mêmes marques, de » manière à ce que tout le monde s'y méprenne. »

Mon convive paraissait franc et ouvert : j'expliquerai l'intérêt qu'il prenait à mon affaire par ce désir de faire pièce à la justice, dont sont animés tous les détenus; pour eux, la dépister, entraver sa marche, ou l'induire en erreur, c'est un plaisir de vengeance qu'ils achettent volontiers au prix de quelques semaines de cachot : il s'agissait ici de s'y faire mettre, l'expédient fut bientôt trouvé. Sous les fenêtres de la salle où nous déjeunions se trouvait un factionnaire : nous commençâmes à lui jeter des boulettes de mie de pain, et comme il nous menaçait du concierge, nous le mîmes au défi de se plaindre. Sur ces entrefaites, on vint le relever; le caporal, qui faisait l'important, entra au greffe, et un instant après le concierge vint nous prendre, sans même nous dire de quoi il s'agissait. Nous nous en aperçûmes, en entrant dans une espèce de cul de basse-fosse, fort humide mais assez clair. A peine y étions-nous enfermés, que mon camarade commença l'opération, qui réussit parfaitement. Elle consiste tout simple-

ment à piquer le bras avec plusieurs aiguilles réunies en faisceau, et trempées dans l'encre de la Chine et le carmin. Au bout de douze jours, les piqûres étaient cicatrisées au point qu'il était impossible de reconnaître depuis combien de temps elles étaient faites. Mon compagnon profita de plus de cette retraite, pour me donner de nouveaux détails sur la famille Duval, qu'il connaissait d'enfance, et à laquelle il était même, je crois, allié; c'est au point qu'il m'enseigna jusqu'à un tic de mon Sosie.

Ces renseignements me furent d'un grand secours, ■lorsque, le seizième jour de notre détention au cachot, on vint m'en extraire pour me présenter à mon père, que le commissaire des classes avait fait prévenir. Mon camarade m'avait dépeint ce personnage de manière à ne pas s'y méprendre; en l'apercevant, je lui saute au cou : il me reconnaît; sa femme, qui arrive un instant après, me reconnaît; une cousine et un oncle me reconnaissent ; me voilà bien Auguste Duval, il n'était plus possible d'en douter, et le commissaire des classes en demeura convaincu lui-même. Mais cela ne suffisait pas pour me faire mettre en liberté : comme déserteur de la Cocarde, je devais être conduit à Saint-Malo, où elle avait laissé des hommes à l'hôpital, puis traduit devant un conseil maritime. A vrai dire, tout cela ne m'effrayait guère, certain que j'étais de m'évader dans le trajet. Je partis enfin baigné des larmes de mes parents, et lesté de quelques louis de plus, que j'ajoutai à ceux que je portais dans un étui caché, comme je l'ai déjà indiqué.

Jusqu'à Quimper, où je devais être livré à la correspondance, il ne se présenta aucune occasion de fausser compagnie aux gendarmes qui me conduisaient, ainsi que plusieurs autres individus, voleurs, contrebandiers ou déserteurs. On nous avait déposés dans la prison de la ville; en entrant dans la chambre où je devais passer la nuit, je vis sur le pied d'un grabat une casaque rouge, marquée dans le dos de ces initiales, GAL., que je ne connaissais que trop bien. Là dormait, enveloppé d'une mauvaise couverture, un homme qu'à son bonnet vert garni d'une plaque de fer-blanc numérotée, je reconnus pour un forçat. Allait-il me reconnaître? me signaler? j'étais dans des transes mortelles, quand l'individu, éveillé par le bruit des serrures et des verrous, s'étant mis sur son séant, je vis un jeune homme, nommé Goupy, arrivé à Brest en même temps que moi. Il était condamné aux travaux forcés à perpétuité pour vol de nuit avec effraction, dans les environs de Bernay, en Normandie; son père faisait le service d'argousin au bagne de Brest, où, dans son temps, il n'était probablement pas venu pour changer d'air. Ne vou'ant pas l'avoir continuellement sous les yeux, il avait obtenu qu'on le transférât au bagne de Rochefort; il était en route pour cette destination. Je lui contai mon affaire; il me promit le secret, et le garda d'autant plus fidèlement qu'il n'y avait trop rien à gagner à me trahir.

Cependant la correspondance ne marchait pas, et quinze jours s'étaient écoulés déjà depuis mon arrivée aQuimner, sans qu'il fût question de partir. Cette

prolongation de séjour me donna l'idée de percer un mur pour m'évader; mais, ayant reconnu l'impossibilité de réussir, je pris un parti qui devait m'assurer la confiance du concierge, et me fournir peut-être l'occasion d'exécuter mon projet en lui inspirant une fausse sécurité. Après lui avoir dit que j'avais entendu les détenus comploter quelque chose, je lui indiquai l'endroit de la prison où l'on devait avoir travaillé. 11 fit les recherches les plus minutieuses, et trouva naturellement mon trou, ce qui me valut toute sa bienveillance. Je ne m'en trouvais toutefois guère plus avancé, car la 'surveillance générale se faisait avec une exactitude qui mettait en défaut toutes mes combinaisons. J'imaginai alors de me faire mettre à l'hôpital, où j'espérais être plus heureux dans l'exécution de mes projets. Pour me donner une fièvre de cheval, il me suffit d'avaler pendant deux jours du jus de tabac; les médecins me donnèrent aussitôt mon billet. En arrivant dans la maison, je reçus en échange de mes habits une coiffe et une capote grise, et je fus mis avec les consignés.

Il entrait dans mes vues de rester quelque temps à l'hôpital, afin d'en connaître les issues; mais l'indisposition que m'avait. causée le jus de tabac ne devait pas durer au delà de trois, ou quatre jours; il fallait trouver une recette pour improviser une autre maladie; car, ne connaissant encore personne dans les salles, il m'était impossible de me procurer de nouveau du jus de tabac. A Bicêtre, j'avais été initié aux moyens de se faire venir ces plaies et ces ulcères au moyen desquels tant de mendiants excitent la pitié publique et prélèvent des aumônes qu'il çst impossible de plus mal placer. De tous ces expédients, j'adoptai celui qui consistait à se faire enller la tête comme un boisseau, d'abord parce que les médecins devraient infailliblement s'y méprendre, ensuite parce qu'il n'était nullement douloureux, et qu'on pouvait en faire disparaître les traces du jour au lendemain. Ma tête devint tout à coup d'une grosseur prodigieuse; grande rumeur parmi les médecins de l'établissement, qui, n'étant pas, à ce qu'il paraît, très-ferrés, ne savaient trop qu'en penser ; je crois cependant leur avoir entendu parler d'Eléphantiasis, ou bien encore d'hydropisie du cerveau. Quoi qu'il en soit, cette belle consultation se termina par la prescription si commune à l'hôpital, de me mettre à la diète la plus sévère.

Avec de l'argent, je me fusse assez peu inquiété de l'ordonnance; mais mon étui ne contenait que quelques pièces d'or, et je craignais, en les changeant, de donner l'éveil. Je me décidai pourtant à en toucher quelque chose à un forçat libéré qui faisait le service d'infirmier; cet homme, qui eût tout fait pour de l'argent, me procura bientôt ce que je désirais. Sur l'envie que je lui témoignai de sortir pour quelques heures en ville, il me dit qu'en me déguisant, cela ne serait pas impossible, les murs n'ayant pas plus de huit pieds d'élévation. C'était, me dit-il, le chemin qu'il prenait, ainsi que ses camarades, quand il avait à faire quelque partie. Nous tombâmes d'accord qu'il me fournirait des habits, et qu'il m'accompagnerait

dans mon excursion nocturne, qui devait se borner à aller souper chez des filles. Mais les seuls vêtements qu'il eût pu se procurer dans l'intérieur de l'hôpital, étant beaucoup trop petits, il fallut surseoir à l'exécution de ce projet.

Sur ces entrefaites, vint à passer devant mon lit une des sœurs de la maison, que j'avais déjà plusieurs fois remarquée dans des intentions assez mondaines : ce n'est pas que sœur Françoise fût une de ces religieuses petites-maîtresses, comme on en voyait dans l'opéra des Vàêandines, avant que les nonnes eussent été transformées en pensionnaires, et que la guimpe eût été remplacée par le tablier vert. Sœur Françoise avouait trente-quatre ans. Elle était brune, haute en couleur, et ses robustes appas faisaient plus d'une passion malheureuse, tant parmi les carabins que parmi les infirmiers. En voyant cette séduisante créature qui pouvait peser entre un et deux quintaux, l'idée me vint de lui emprunter, pour un instant, son harnais claustral; jjeh parlai à mon infirmier comme d'une idée folle; m. - il prit la chose au sérieux, et promit de me procurer, pour la huit suivante, une partie de la garde-robe de sœur Françoise. Vers deux heures du matin, je le vis en effet arriver avec un paquet contenant robe, guimpe, bas, etc., qu'il avait enlevé de la cellule de la sœur, pendant qu'elle était à matines. Tous mes camarades de salle, au nombre de neuf, étaient profondément endormis; je passai néanmoins sur le carré, pour faire ma toilette. Ce qui me donna le plus de mal, ce fut la coiffure; je n'avais aucune idée de la manière de la disposer, et pourtant l'apparence du désordre dans ces vêtements, toujours arrangés avec une symétrie minutieuse, m'eût inévitablement trahi.

Enfin la toilette de sœur Vidocq est achevée; nous traversons les cours, les jardins, et nous arrivons à l'endroit où le mur était le plus facile à escalader. Je remets alors à l'infirmier cinquante francs, qui étaient à peu près tout ce qui me restait : il me prête la main, et me voilà dans une ruelle déserte, d'où je gagne la campagne, guidé par ses indications assez vagues. Quoique assez embarrassé dans mes jupons, je marchais encore assez vite pour avoir fait deux grandes lieues au lever du soleil. Un paysan que je rencontrai, venant vendre des légumes à Quimper, et que je questionnai sur la route que je suivais, me fit entendre que j'avançais sur Brest. Ce n'était pas là mon compte; je fis comprendre à cet homme que je voulais aller à Rennes, et il m'indiqua un chemin de traverse qui devait joindre la grande route de cette ville; je m'y enfonçai aussitôt, tremblant à chaque instant de rencontrer quelques militaires de l'arma d'Angleterre, qui était cantonnée dans les villages depuis Nantes jusqu'à Brest. Vers dix heures du matin, arrivant dans une petite commune, je m'informai s'il ne s'y trouvait pas de soldats, en témoignant la crainte, bien réelle, qu'ils ne voulussent me houspiller: ce qui devait me faire découvrir. La personne à laquelle je demandai ces renseignements «■lait un sacristain bavard et fort communicatif, qui me força d'entrer, pour me rafraîchir, au preshvtère,

dont je voyais à deux pas les murs blanchis et les contrevents verts.

Le curé, homme âgé, dont la figure respirait la bonhomie, me reçut avec bonté : « Ma chère sœur, » me dit-il, j'allais célébrer la messe; dès qu'elle sera » dite, vous déjeunerez avec nous. » Il fallut donc aller à l'église, et ce ne fut pas un petit embarras pour moi que de faire les signes et les génuflexions prescrits à une religieuse : heureusement la vieille servante du curé se trouvait à mes côtés; je me tirai passablement d'affaire en l'imitant de tout point. La messe finie, on se mit à table, et les questions commencèrent. Je dis à ces braves gens que je me rendais à Rennes pour accomplir une pénitence. Le curé n'insista pas; mais le sacristain, me pressant un peu vivement, afin de savoir pourquoi j'étais ainsi punie, je lui répondis : « Hélas! c'est pour avoir été curieuse!.... » Mon homme se le tint pour dit, et quitta ce chapitre. Ma position était cependant assez difficile; je n'osais pas manger, dans la crainte de déceler un appétit vii il; d'un autre côté, je disais plus souvent M. le Curr, que mon cher frère, de telle sorte que ces distractions eussent pu tout découvrir, si je n'eusse abrégé le déjeuner. Je trouvai cependant moyen de me faire indiquer les endroits de cantonnement, et, muni des bénédictions du curé, qui me promit de ne pas m'oublier dans ses prières, je me remis en chemin, déjà familiarisé avec mon nouveau costume.

Sur la route je rencontrai peu de monde; les guerres de la révolution avaient dépeuplé ce malheureux pays, et je traversai des villages où il ne restait pas debout une maison. A la nuit, arrivant dans un hameau composé de quelques habitations, je frappai à la porte d'une chaumière. Une femme âgée vint ouvrir, et m'introduisit dans une pièce assez grande, mais qui, pour la malpropreté, l'eût disputé aux plus sales taudis de la Galice ou des Asturies. La famille se composait du père, de la mère, d'un jeune garçon, et de deux filles, de quinze à dix-sept ans. Lorsque j'entrai, on faisait des espèces de crêpes avec de la farine de sarrasin ; tout le monde était groupé autour de la poêle, et ces figures, éclairées à la Rembrandt par les seules lueurs du foyer, formaient un tableau qu'un peintre eût admiré; pour moi, qui n'avais guère le temps de faire attention aux effets de lumière, je témoignai le désir de prendre quelque chose. Avec tous les égards qu'inspirait mon costume, on me servit les premières crêpes, que je dévorai, sans même m'apercevoir qu'elles étaient brûlantes à m'enlever le palais. Depuis, je me suis assis à des tables somptueuses; on m'a prodigué les vins les plus exquis, les mets les plus délicats et les plus recherchés; rien de tout cela ne m'a fait oublier les crêpes du paysan bas-breton.

Le souper terminé, la prière se fit en commun. Le père et la mère allumèrent ensuite leurs pipes en attendant l'heure du coucher. Très-abattu par les agitations et les fatigues de la journée, je témoignai le désir de me retirer. « Nous n'avons point de lit à vous » donner, dit le maître de la maison, qui, ayant été » marin, parlait assez bien français : vous coucherez » avec mes deux filles... » Je lui fis observer qu'allant

Salle des fous à Bicfitre. — Page S

en pénitence, je devais coucher sur la paille; j'ajou' ai que je me contenterais d'un coin de l'étable. « Oh! » reprit-il. en couchant avec Jeanne et Madelon, vous » lie romprez pas votre vœu, car leur lit n'est composé » (pie de paille... Vous ne pouvez pas d'ailleurs avoir » place dans l'étable... Il s'y trouve déjà un chau- » di'onnier et deux semestriers qui ont demandé à y )> passer la nuit. » Je n'avais plus rien à dire : trop heureux d'éviter la rencontre des soldats, je gagnai

le boudoir de ces demoiselles. C'était un bouge rempli de pommes à cidre, de fromages et de lard fumé ; dans un coin, juchaient une douzaine de poules, et plus bas on avait parqué huit lapins. L'ameublement se composait d'une cruche ébréchée, d'une escabelle vermoulue et d'un fragment de miroir; le lit, comme tous ceux de ce pays, était tout simplement un coffre en forme de bière, à demirempli de paille, et n'ayant guère plus de trois pieds de largeur.

Ici nouvel embarras pour moi; les deux jeunes filles se déshabillaient fort librement devant moi, qui avais de bonnes raisons pour montrer beaucoup de retenue. Indépendamment des circonstances qu'on devine, j'avais sous mes habits de femme

une chemise d'homme qui devait déceler mon sexe et mon incognito. Pour ne pas me livrer, je détachai lentement quelques épingles, et lorsque je vis les deux sœurs couchées, je renversai, comme par mé~ garde, la lampe de fer qui nous éclairait; je pus alors me débarrasser sans crainte de mes vêtements féminins. En entrant dans les draps de toile à voiles, je me couchai de manière éviter toute fâcheuse découverte. Cette nuit fut cruelle : car, sans être jolie, mademoiselle Jeanne, qui ne pouvait faire un mouvement sans me toucher, jouissait d'une fraîcheur et d'un embonpoint trop séduisants pour un homme condamné depuis si longtemps aux rigeurs d'un célibat absolu. Ceux qui ont pu se trouver dans une position analogue croiront sans peine que je ne dormis pas un seul instant.

J'étais donc immobile, les yeux ouverts comme un lièvre au gîte, quand, longtemps avant que le jour ne dût paraître, j'entendis frapper à la porte à coups de crosses de fusil. Ma première idée, comme celle de tout homme qui se trouve dans un mauvais cas, fut qu'on avait découvert mes traces, et qu'on venait m'arrêter; je ne savais plus où me fourrer. Pendant

que les coups redoublaient, je me rappelai enfui les soldats couchés dans l'étable, et mes alarmes se dissipèrent. « Qui est là? dit le maître de la maison, s'é- » veillant en sursaut? — Vos soldats d'hier. — Eh! » bien, que voulez-vous. — Du feu, pour allumer nos pipes avantde partir. » Notre hôte se leva alors, chercha du feu dans les cendres, et ouvrit aux soldats. L'un des deux, regardant sa montre à la clarté de la lampe, dit : « 11 est quatre heures et demie

Allons, partons, l'étape

est bonne En route,

mauvaise troupe. » Us s'éloignèrent en effet; l'hôte souffla la lampe et se recoucha. Pour moi, ne voulant pas plus m'habiller devant mes compagnes , que m'y déshabiller, je me levai aussitôt, et, rallumant la lampe, j'endossai de nouveau ma robe de bure; puis je me mis à genoux dans un coin, feignant de prier Dieu en attendant le réveil de la famille. Il ne se fit pas longtemps attendre. A cinq heures, la mère cria de son lit: «Jeanne, debout.... 11 faut

faire la soupe pour là sœur, qui veut partir de bonne heure. » Jeanne se lève; la soupe au lait de beurre est faite, mangée de bon appétit, et je quitte les bonnes gens qui m'avaient si bien acueilli.

Après avoir marché toute cette journée avec ardeur, je me trouvai le soir dans un village des environs de Vannes, où je reconnus que j'avais été trompé par des indications fausses ou mal comprises. Je couchais

dans ce village, et le lendemain je traversai Vannes de très-grand matin. Mon intention était toujours de gagner Rennes, d'où j'espérais arriver facilement à Paris; mais, en sortant de Vannes, je fis une rencontre qui me décida à changer d'avis. Sur la même route, cheminait lentement une femme suivie d'un jeune enfant, et portant sur son dos une boîte de reliques, qu'elle montrait dans les villages, en chantant des complaintes, et vendant des bagues de saint Hubert ou des chapelets bénits. Cette femme me dit qu'elle allait à Nantes parja traverse. J'avais tant d'intérêt

8c UVIU1SON.

Un marquis de

à éviter la grande route, que je n'hésitais point à suivre ce nouveau guide, Nantes me présentant d'ailleurs encore plus de ressources que Rennes, comme on le verra tout à l'heure.

Au bout de huit jours de marche, nous arrivâmes à Nantes, où je quittai la femme aux reliques, qui logea dans un faubourg. Pour moi, je me fis indiquer l'île Feydeau. Étant à Bicêtre, j'avais appris d'un nommé Grenier, dit le Nantais, qu'il se trouvait dans ce quartier une espèce d'auberge où les voleurs se rassemblaient sans crainte d'y être inquiétés; je savais qu'en se recommandant de quelques noms connus, on y était admis sans difficulté, mais je ne connaissais que très-vaguement l'adresse, et il n'y avait guère moyen de la demander. Je m'avisai d'un expédient qui me réussi; j'entrai successivement chez plusieurs logeurs en demandant M. Grenier. A la quatrième maison où je m'adressai, l'hôtesse, quittant deux personnes avec lesquelles elle était en affaire, me fit passer dans un petit cabinet et me dit : « Vous avez-vu Grenier ? Est-il toujours malade (en prison}? Non, repris-je, il est bien portant (libre).

Et voyant que j'étais bien chez la mère des voleurs, je lui dis sans hésiter qui j'étais, et dans quelle position je me trouvais. Sans répondre, elle me prit par le bras, ouvrit un porte pratiquée dans la boiserie, et me fit entrer dans une salle basse, où huit hommes et deux femmes jouaient aux cartes, en buvant de l'eau-de-vie et des liqueurs. « Tenez » dit ma conductrice en me présentant à la compagnie, fort étonnée de l'apparition d'une religieuse; «tenez, voilà la sœur qui vient vous convertir .» En même temps, j'arrachai ma guimpe, et trois des assistants, que j'avais vus au bagne, me reconnurent : c'étaient les nommés Berry, Bidaut-Mauger, et le jeune Goupy, que j'avais rencontre à Quimpcr; les autres étaient des évadés du bayne de Rochcfort. On s'amusa beaucoup de mon travestissement : lorsque

l'ancien régime.

MÉMOIRES DE VIDOGQ

le souper nous eut mis en gaieté, une dos femmes qui se trouvaient là, voulu s'en revêtir, et ses propos, ses attitudes contrastaient si étrangement avec ce costume quo tout le monde en rit aux larmes jusqu'au moment où l'on alla recoucher.

A mon réveil, je trouvai sur mon lit des h; bits neufs, du linge, tout ce qu'il fallait enfin pour compléter ma toilette. D'où provenaient ces effets? C'est ce dont je n'avais guère le loisir de m'inquiéter Le peu d'argent que je n'avais pas dépensé à l'hôpital de Quimper, où tout se payait fort cher, avait été employé dans le voyage; sans vêtements, sans ressources, sans connaissances, il me fallait au moins le temps d'écrire à ma mère pour en «obtenir des secours. J'acceptai donc tout ce qu'on m'offrit. Mais une circonstance toute particulière abrégea singulièrement mon séjour dans l'île Feydeau. Au bout de huit jours, mes commensaux me voyant parfaitement remis de mes fatigues, me dirent un soir que le lendemain il y avait un coup à faire dans une maison, place Graslin, et qu'ils comptaient sur moi pour les accompagner: j'aurais même le poste d'honneur, devant travailler dans l'intérieur avec Mauger.

Ce n'était pas là mon compte. Je voulais bien utiliser la circonstance pour me tirer d'affaire, et gagner Paris, où, rapproché de ma famille, les ressources ne me manqueraient pas; mais il n'entrait nullement dans mes combinaisons de m'enrôler dans une bande de voleurs : car, bien qu'ayant hanté les escrocs et vécu d'industrie, j'éprouvais une répugnance invincible à entrer dans cette carrière de crimes dont une expérience précoce commençait à me révéler les périls. Un refus devait, d'un autre côté, me rendre suspect à mes nouveaux compagnons, qui dans cette retraite inaccessible aux regards, pouvaient m'expédier à bas bruit, et m'envoyer tenir compagnie aux saumons et aux éperlans de la Loire : il ne me restait donc qu'un parti à prendre c'était de partir au plus vite, et je m'y décidai.

Après avoir troqué mes habits neufs contre une casaque de paysan, avec laquelle on me donna dix-huit francs de retour, je quittai Nantes, portant au bout d'un bâton un panier de provisions, ce qui me donnait tout à fait l'air d'un homme des environs. Il est inutile de faire observer que je pris la traverse, où, soit dit en passant, les gendarmes seraient bien plus utiles que sur les grandes routes, où se montrent rarement les gens qui peuvent avoir quelque chose à démêler avec la justice. Cette observation se rattache, du reste, à un système de police municipale dont on pourrait tirer, je crois, d'immenses avantages. Borné à la sûreté proprement dite, il permettrait de suivre de commune en commune la trace des malfaiteurs, tandis qu'une fois sortis du rayon des grandes villes, ils bravent toutes les recherches de l'administration. A diverses époques, et toujours à l'occasion de quelques grandes calamités, quand les chauffeurs parcouraient le nord, quand la disette pesait sur le Calvados et sur l'Eure, quand l'Oise voyait chaque nuit éclater des incendies, on fit des applications partielles de ce système, et les résultats en démontrèrent l'efficacité.

Le marché de Cholet. — Arrivée à Paris.

Villedieu.

— Histoire du capitaine

En quittant Nantes, je marchai pendant un jour et deux nuits sans m'arrêter dans aucun village, mes provisions m'en dispensèrent; j'allais au hasard, quoique toujours décidé à gagner Paris ou les bords de la mer, espérant être reçu à bord de quelque navire, lorsque j'arrivai aux premières habitations d'une ville qui me parut avoir été récemment le théâtre d'un combat. La plupart des maispns n'étaient plus qu'un tas de décombres noircis par le feu; toutes celles qui entouraient la place avaient été complètement détruites. Il ne restaient debout que la tour de l'église, où l'horloge sonnait encore les heures pour des habitants qui n'existaient plus. Cette scène de désolation présentait en même temps les accidents les plus bizarres. Sur le seul pan de mur qui restât d'une auberge, on lisait encore ces mots : Bon logis, à pied et à cheval; là, des soldats abreuvaient leurs chevaux clans le bénitier d'une chappelle; plus loin, leurs camarades y dansaient au son de l'orgue, avec des femmes du pays, que l'abandon et la misère forçaient à se prostituer aux bleus pour un pain de munition. Aux traces de cette guerre d'extermination, on eût pu se croire au milieu des savanes de l'Amérique ou des oasis du désert, alors que des peuplades barbares s'égorgeaient avec une rage aveugle. II n'y avait pourtant eu là, des deux côtés, que des Français, mais tous les fanatismes s'y étaient donné rendezvous. J'étais dans la Vendée, à Cholet.

Le maître d'un misérable cabaret couvert en genêts, dans lequel je m'étais arrêté, me suggéra un rôle, en me demandant si je venais à Cholet pour le marché du lendemain. Je répondis affirmativement, fort étonné d'abord, qu'on se réunit au milieu de ces ruines, ensuite que les cultivateurs des environs eussent encore quelque chose à vendre; mais l'hôte me fit observer qu'on n'amenait guère à ce marché que des bestiaux de cantons assez éloignés; d'un autre côté, quoiqu'on n'eût encore rien fait pour réparer les désastres de la guerre, la pacification avait été presque terminée par le général Hoche, et si l'on voyait encore des soldats républicains dans le pays, c'était surtout pour contenir les chouans, qui pouvaient devenir redoutables.

Je me trouvai au marché de grand matin, et, songeant à tirer parti de la circonstance, je m'approchai d'un marchand de bœufs, dont la figure me revenait, en le priant de m'entendre un instant. Il me regarda d'abord avec quelque méfiance, me prenant peut-être pour quelque espion, mais je m'empressai de le rassurer en lui disant qu'il s'agissait d'une affaire purement personnelle. Nous entrâmes alors sous un hangar où l'on vendait de l'eau-de-vie; je lui racontai succinctement, qu'ayant déserté de la 36e demi-

MÉMOIRES DE VIDOGQ

brigade pour voir mes parents, qui habitaient Paris, je désirais vivement trouver une place qui me permit de me rendre à ma destination sans crainte detre arrêté. Ce brave homme me répondit qu'il n'avait pas de place à me donner, mais que si je voulais toucher (conduire) un troupeau de bœufs jusqu'à Sceaux, il pourrait m'y emmener avec lui. Jamais proposition ne fut acceptée avec plus d'empressement. J'entrai immédiatement en fonctions, voulant rendre à mon nouveau patron les petits services qui dépendaient de moi.

Dans l'après-midi, il m'envoya porter une lettre chez une personne de la ville, qui me demanda si mon maître ne m'avait pas chargé de rien recevoir : je répondis négativement : « C'est égal, » me dit cette personne, qui était, je crois, un notaire;... « vous lui » remettrez toujours ce sac de trois cents francs. » Je livrai fidèlement la somme au marchands de bœufs, auquel mon exactitude parut inspirer quelque confiance. On partit le lendemain. Au bout de trois jours de route, mon patron me fit appeler : « Louis, me » dit-il, sais-tu écrire? — Oui, monsieur. — Comp- » ter?... — Oui, monsieur. — Tenir un registre? — » Oui, monsieur. — Eh bien! comme j'ai besoin de » me détourner de la route pour aller voir des bœufs » maigres à Sainte-Gauburge, tu conduiras les bœufs » à Paris avec Jacques et Saturnin ; tu seras maître- » garçon. » Il me donna ensuite ses instructions, et partit.

En raison de l'avancement que je venais d'obtenir, je cessai de voyager à pied, ce qui améliora sensiblement ma position; car les toucheurs de bœufs fantassins sont toujours ou étouffés par la poussière qu'élève les bestiaux, ou enfoncés jusqu'aux genoux dans la boue, que leur passage augmente encore. J'étais d'ailleurs mieux payé, mieux nourri, mais je n'abusai pas de ces avantages, comme je le voyais faire à la plupart des maitres-garçons qui suivaient la même route. Tandis que le fourrage des bestiaux se transformait pour eux en poulardes et en gigots de mouton, ou qu'il s'en faisaient tenir compte par les aubergistes , les pauvres animaux dépérissaient à vue d'œil.

Je me conduisis plus loyalement : aussi, en nous retrouvant à Verneuiî, mon maître, qui nous avait devancés, me fit-il des compliments sur l'état du troupeau. Arrivés à Sceaux, mes bêtes valaient vingt francs de plus par tête que toutes les autres, et j'avais dépensé quatre-vingt-dix francs de moins que mes confrères pour mes frais de route. Mon maître, enchanté, me donna une gratification de quarante francs, et me cita parmi tous les herbagers, comme l'Aristide des toucheurs de bœufs; je fus en quelque sorte mis à l'ordre du jour du marché de Sceaux; en revanche, mes collègues m'auraient assommé de bon cœur. Un d'eux, gars bas-normand, connu pour sa force et son adresse, tenta même de me dégoûter du métier, en se chargeant de la vindicte publique : mais que pouvait

un rustre épais contre l'élève du grand Goupy!

Le Bas-Normand succomba dans un des plus mémorables combats à coups de poings, dont les habitués

du Marché aux vaches grasses eussent gardé le souvenir.

Ce triomphe fut d'autant plus glorieux, que j'avais mis beaucoup de modération dans ma conduite, et que je n'avais consenti à me battre que lorsqu'il n'était plus possible de faire autrement. Mon maître, déplus en plus satisfait de moi, voulut absolument me garder à l'année comme maître-garçon, en me promettant un petit intérêt dans son commerce. Je n'avais pas reçu de nouvelles de ma mère; je trouvais là les ressources que je venais chercher à Paris; enfin, mon nouveau costume me déguisait si bien, que je ne craignais nullement d'être découvert dans les excursions fréquentes que je fis à Paris. Je passai en eflet auprès de plusieurs personnes de ma connaissance, qui ne firent même pas attention à moi. Un soir, cependant, que je traversais la rue Dauphine, pour regagner la barrière d'Enfer, je me sentis frapper sur l'épaule : ma première pensée fut de fuir, sans me retourner,* attendu que celui qui vous arrête ainsi compte sur ce mouvement pour vous saisir; mais un embarras de voiture barrait le passage : j'attendis l'événement, et d'un coup d'œil, je reconnus que j'avais eu la panique.

Celui qui m'avait fait si grand'peur n'était autre que Villedieu, ce capitaine du 13e chasseurs bis, avec lequel j'avais été intimement lié à Lille. Quoique surpris de me voir avec un chapeau couvert de toile cirée, une blouse et des guêtres de cuir, il me fit beaucoup d'amitiés, et m'invita à souper, en me disant qu'il avait à me raconter des choses bien extraordinaires. Pour lui, il n'était pas en uniforme; mais cette circonstance ne m'étonna pas, les officiers prenant ordinairement des habits bourgeois quand ils séjournent à Paris. Ce qui me frappa, ce fut son air inquiet, et son extrême pâleur. Comme il témoignait l'intention de souper hors barrières, nous prinaes un fiacre qui nous conduisit jusqu'à Sceaux.

Arrivés au Grand Cerf, nous demandâmes un eabi net. A peine fûmes-nous servis que Villodieu, fermant la porte à double tour, et mettant la clef dans sa poche, me dit, les larmes aux yeux, et d'un air égaré :

« Mon ami, je suis un homme perdu! perdu!

» On me cherche Il faut que tu me procures des

» habits semblables aux tiens Et si tu veux,

» j'ai de l'argent,... beaucoup d'argent, nous parti- » rons ensemble pour la Suisse. Je connais ton adresse » pour les évasions; il n'y a que toi qui puisse me » tirer de là. »

Ce début n'avait rien de trop rassurant pour moi. Déjà assez embarrassé de ma personne, je ne me souciais pas du tout de mettre contre moi une nouvelle chance d'arrestation, en me réunissant à un homme qui, poursuivi avec activité, devait me faire découvrir. Ce raisonnement, que je fis in petto , me décida à jouer serré avec Villedieu. Je ne savais d'ailleurs nullement de quoi il s'agissait. A Lille, je l'avais vu faire plus de dépenses que n'en comportait sa solde, mais un officier jeune et bien tourné a tant de moyens de se procurer de l'argent, nue personne n'y fuirait

attention. Je fus donc fort surpris de l'entendre me raconter ce qu'on va lire.

« Je ne te parlerai pas des circonstances de ma vie » qui ont précédé notre connaissance; il te suffira de » savoir qu'aussi brave et aussi intelligent qu'un au- » tre, poussé de plus par d'assez puissants protec- » teurs, je me trouvais, à trente-qualre ans, capitaine » de chasseurs, quand je te rencontrai à Lille, au Café » de la Montagne. Là, je me liai avec un individu dont » les formes honnêtes me prévinrent en sa faveur; in- » sensiblement ces relations devinrent plus intimes, si » bien que je fus reçu dans son intérieur. Il y avait » beaucoup d'aisance dans la maison; on y était pour » moi aux petits soins; et si M. Lemaire était bon » convive, madame Lemaire était charmante. Bijou- » tier, voyageant avec les objets de son commerce, » il faisait de fréquentes absences de six ou huit jours; » je n'en voyais pas moins son épouse, et tu devines » déjà que je fus bientôt son amant. Lemaire ne s'a- » perçut de rien, ou ferma les yeux. Ce qu'il y a de » certain, c'est que je menais la vie la plus agréable, » quand, un matin, je trouvai Joséphine en pleurs. » Son mari venait, me dit-elle, d'être arrêté, à Cour- » Irai, avec son commis, pour avoir vendu des objets » non contrôlés, et comme il était probable qu'on » viendrait visiter son domicile, il fallait tout enlever » au plus vite. Les effets les plus précieux furent en » effet emballés dans une malle, et transportés à mon » logement. Alors Joséphine me pria de me rendre à » Courtrai, où l'influence de mon grade pourrait » être utile à son mari. Je n'hésitai pas un instant » J'étais si vivement épris de cette femme, qu'il sem- » blait. que j'eusse renoncé à l'usage de mes facultés » pour ne penser que ce qu'elle pensait, ne vouloir que » ce qu'elle voulait.

» La permission du colonel obtenue, j'envoyai cher- » cher des chevaux, une chaise de poste, et je partis » avec l'exprès qui avait apporté la nouvelle de I'ar- » restation de Lemaire. La figure de cet homme ne me re- » venait pas du tout; ce qui m'avait d'abord indisposé » contre lui, c'était de l'entendre tutoyer Joséphine, » et la traiter avec beaucoup d'abandon. A peine » monté dans la voiture, il s'installa dans un coin, » s'y mit à son aise, et dormit jusqu'à Menin, où je fis » arrêter pour prendre quelque chose. Paraissant s'é- » veiller en sursaut, il me dit familièrement : — Ca- » pitaine, je ne voudrais pas descendre... Faites-moi » le plaisir de m'apporter un verre d'eau-de-vie... — » Assez surpris de ce ton, je lui envoyai ce qu'il de- » mandait par une fille de service, qui revint aussitôt » me dire que mon compagnon de voyage n'avait pas » répondu; que, sans doute, il dormait. Force me » fut de retourner à la voiture, où je vis mon homme » immobile dans un coin, la figure couverte d'un » mouchoir. — Dormez-vous, lui dis-je à voix basse?

» — Non, répondit-il; et je n'en ai guères d'envie;

» mais pourquoi diable m'envoyez-vous une domes- » tique, quand je vous dis que je ne me soucie pas de » montrer ma face à ces gens-là. — Je lui apportai le » verre d'eau-de-vie, qu'il avala d'un trait; nous par- » tîmes ensuite. Gomme il ne paraissait plus disposé

à dormir, je le questionnai légèrement sur les motifs qui l'engageaient à garder l'incognito, et sur l'affaire que j'allais traiter à Courtrai, sans en connaître les détails. Il me dit, très-succinctement que Lemaire était prévenu de faire partie d'une bande de chauffeurs, et il ajouta qu'il n'en avait rien dit à Joséphine, dans la crainte de l'affliger davantage. Cependant nous approchions de Courtrai ; à quatre cents pas de la ville, mon compagnon crie au postillon d'arrêter un moment; il met une perruque, caché dans la forme de son chapeau, se colle un large emplâtre sur l'œil gauche, tire de son gilet une paire de pistolets doubles, change les amorces, les replace au même endroit, ouvre la portière, saute à terre et disparaît.

» Toutes ces évolutions, dont je ne connaissais pas le but, ne laissaient pas que de me donner quelques inquiétudes. L'arrestation de Lemaire n'était-elle qu'un prétexte? M'attirait-on dans un piège? Voulait-on me faire jouer un rôle dans quelque intrigue, dans quelque mauvaise affaire? je ne pouvais me résoudre à le croire. Cependant j'étais fort incertain sur ce que j'avais à faire, et je me promenais à grands pas dans une chambre de l'Hôtel du Damier, où mon mystérieux compagnon m'avait conseillé de descendre, quand la porte s'ouvrant tout à coup, me laissa voir Joséphine ! A son aspect, tous mes soupçons s'évanouirent. Cette brusque apparition, ce voyage précipité, fait sans moi, à quelques heures de distance, tandis qu'il eût été si simple de profiter de la chaise, eussent dû cependant les redoubler. Mais j'étais amoureux, et quand Joséphine m'eut dit qu'elle n'avait pu supporter l'idée de l'absence, je trouvai la raison excellente et sans réplique. Il était quatre heures après midi. Joséphine s'habille, sort, et ne rentre qu'à dixheures, accompagnée d'un homme habillé en cultivateur du pays de Liège; mais dont la tenue et l'expression de physionomie ne répondaient nullement à ce costume.

» On servit quelques rafraîchissements; les domestiques sortirent. Aus'sitôt Joséphine, se jetant à mon cou, me supplia de nouveau de sauver son mari, en me répétant qu'il ne dépendait que de moi de lui rendre ce service. Je promis tout ce qu'on voulut. Le prétendu paysan, qui avait jusque-là gardé le silence, prit la parole, en fort bons termes, et m'exposa ce qu'il y avait à faire. Lemaire, me dit-il, arrivait à Courtrai, avec plusieurs voyageurs qu'il avait rencontrés sur la route sans les connaître, quand ils avaient été entourés par un détachement de gendarmerie, qui les sommait, au nom de la loi, d'arrêter. Les étrangers s'étaient mis en défense, des coups de pistolets avaient été échangés, et Lemaire, resté seul avec son commis, sur le champ de bataille, avait été saisi, sans qu'il fit aucun effort pour se sauver, persuadé qu'il n'était pas coupable, et qu'il n'avait rien à craindre. 11 s'élevait cependant contre lui des charges assez fortes : il n'avait pas pu rendre un compte exact des affaires qui l'ame- » naient dans le canton, attendu, me dit le faux

Cl)

» paysan, qu'il faisait en ce moment la contrebande , » puis on avait trouvé dans un buisson deux paires » de pistolets, qu'on assurait y avoir été jetés par lui » et par son commis, au moment où on les avait ar- » rêtés; enfin une femme assurait l'avoir vu, la » semaine précédente, sur la route de Gand, avec les » voyageurs qu'il prétendait n'avoir rencontrés que » le malin de l'engagement avec les gendarmes.

» Dans ces circonstances, ajouta mon interlocu- » teur, il faut trouver moyen de prouver :

» 1° Que Lemaire n'a quitté Lille que depuis trois » jours, et qu'il y résidait depuis un mois;

» 2° Qu'il n'a jamais porté de pistolets;

» 3° Qu'avant de partir, il a toucbé de quelqu'un » soixante louis.

» Cette confidence eût dû m'ouvrir les yeux sur la » nature des démarclies qu'on exigeait de moi; mais, » enivré par les caresses de Joséphine, je repoussai » des pensers importuns, en m'efforçant de m'étour- » dir sur un funeste avenir. Nous partîmes tous trois, j» la même nuit, pour Lille. En arrivant, je courus » toute la journée pour faire les dispositions néces- » saires; le soir j'eus tous mes témoins '. Leurs dépo- » sitions ne furent pas plus tôt parvenues à Courtrai, » que Lemaire et son commis recouvrèrent leur » liberté. On juge de leur joie. Elle me parut si » excessive, que je ne pus m'empêcher de faire la ré- » flexion qu'il fallait que le cas fût bien critique, » pour que leur libération excitât de pareils trans- » sport. Le lendemain de son arrivée, dinant chez » Lemaire, je trouvai dans ma serviette un rouleau » décent louis. J'eus la faiblesse de les accepter; dès » lors je fus un homme perdu.

» Jouant gros jeu, traitant mes camarades, faisant » de la dépense, j'eus bientôt dissipé cette somme. » Lemaire me faisant chaque jour de nouvelles offres » de services, j'en profitai pour lui faire divers em- » prunts, qui se montèrent à deux mille francs, sans » que j'en fusse plus riche, ou du moins plus raison- » nable. Quinze cents francs empruntés à un Juif, sur » une traite en blanc de mille écus, et vingt-cinq » louis, que m'avait avancés le quartier-maître, dis- » parurent avec la même rapidité. Je dissipai enfin » jusqu'à une somme de cinq cents francs, que mon » lieutenant m'avait prié de lui garder jusqu'à l'arri- » vée de son marchand de chevaux, auquel il la » devait. Cette dernière somme fut jouée et perdue » dans une soirée, au Café de la Montagne, contre un » nommé Carré, qui avait déjà ruiné la moitié du » régiment.

» La nuit qui suivit fut affreuse : tour à tour agité » par la honte d'avoir abusé d'un dépôt qui formait » toute la fortune du lieutenant, par la rage de me » trouver dupe, et par le désir effréné déjouer en-

i. On sera peut-être surpris de celte facilité, mais on cesserait de s'en étonner en apprenant par combien de témoignages de complaisance le cours de la justice est entravé chaque jour. N'a-t-on pas vn récemment à la cour d'assises deCahors la moitié dos habitants d'une commune déposer sur un fait patent, dans un sens tout opposé que l'autre moitié.

» core, je fus vingt fois tenté de me faire sauter la » cervelle. Lorsque les trompettes sonnèrent le réveil, » je n'avais pas encore fermé l'œil : j'étais de sert maine, je descendis pour passer l'inspection des » écuries; la première personne que je rencontrai fut » le lieutenant, qui me prévint que son marchand de » chevaux étant arrivé, il allait envoyer chercher ses » cinq cents francs par son domestique. Mon trouble » était si grand, que je répondis sans savoir ce que je » disais; l'obscurité de l'écurie l'empêcha seule de s'en » apercevoir. II n'y avait plus un instant à perdre si » je voulais éviter d'être à jamais perdu de réputation » auprès de mes chefs et de mes camarades.

» Dans cette position terrible, il ne m'était pas » même venu dans la pensée de m'adresser à Le- » maire, tant je croyais avoir abusé déjà de son ami- » tié; je n'avais cependant plus d'autre ressource; » enfin, je me décidai à l'informer par un billet, de » l'embarras de ma situation. Il accourut aussitôt, et, » déposant sur ma table deux tabatières d'or, trois » montres et douze couverts armoriés, il me dit qu'il » n'avait pas d'argent pot*r le moment, mais que je » m'en procurerais facilement en mettant au mont- » de-piété ces valeurs, qu'il laissait à ma disposition. » Après m'être confondu en remerciements, j'envoyai » engager le tout par mon domestique, qui me rap- » porta douze cents francs. Je remboursai d'abord le » lieutenant; puis, conduit par ma mauvaise étoile, » je volai au Café de la Montagne, où Carré, après » s'être longtemps fait prier pour donner une revati- » che, fit passer de ma bourse dans la sienne les » sept cents francs qui me restaient.

» Tout étourdi de ce dernier coup, j'errai quelque » temps au hasard dans les rues de Lille, roulant » dans ma tête mille projets funestes. C'est dans cette » disposition que j'arrivai, sans m'en apercevoir, à » la porte de Lemaire; j'entrai machinalement: on » allait se mettre à table. Joséphine frappée de mon » extrême pâleur, me questionna avec intérêt sur » mes affaires et sur ma santé; j'étais dans un de ces » moments d'abattement où la conscience de sa lai- » blesse rend expansif l'homme le plus réservé. J'a- » vouai toutes mes profusions, en ajoutant qu'avant » deux mois, j'aurais à payer plus de quatre mille » francs, dont je ne possédais pas le premier sou.

» A ces mots, Lemaire me regarde fixement, et, » avec un regard que je n'oublierai de ma vie, fût-elle » encore bien longue : — Capitaine, me dit-il, je ne » vous laisserai pas dans l'embarras;... mais une » confidence en vaut une autre.. . On n'a rien à cacher » à un homme qui vous a sauvé de... et, avec un rire » atroce, il se passa la main gauche autour du cou... » Je frémis;... je regardai Joséphine : elle était » calme!... Ce moment fut affreux... Sans paraître » remarquer mon trouble, Lemaire continuait son » épouvantable confidence : j'appris qu'il faisait par- » tie de la bande de Sallambier; que lorsque les gen- » darmes l'avaient arrêté près de Courtrai, ils vc- » naient de commettre un vol, à main armée, dans » une maison de campagne des environs de Gand. » Les domestiques ayant voulu se défendre, on en

» avait tué trois, et deux malheureuses servantes » avaient été pendues dans un cellier. Les objets que » j'avais engagés provenaient du vol qui avait suivi » ces assassinats I... Après m'avoir expliqué comment » il avait été arrêté près de Courtrai, Lemaire ajouta » que désormais il ne tiendrait qu'à moi de réparer » mes pertes et de remonter mes affaires, en prenant » seulement part à deux ou trois expéditions.

» J'étais anéanti. Jusqu'alors la conduite de Le- » maire, les circonstances de son arrestation, le genre » de service que je lui avais rendu, me paraissaient » bien suspects, mais j'éloignais soigneusement de » ma pensée tout ce qui eût pu convertir mes soup- » çon» en certitude. Comme agité par un affreux » cauchemar, j'attendais le réveil,... et le réveil fut » plus affreux encore !

» Eh bien! dit Joséphine, en prenant cet air pé- » nétré,... vous ne répondez pas... Ah! je le vois,... » nous avons perdu votre amitié,... j'en mourrai !... » Elle fondait en pleurs; ma tête s'égara; oubliant la » présence de Lemaire, je me précipite à ses genoux » comme un insensé, en m'écriant : Moi, vous quit- » ter... non, jamais! jamais 1 Les sanglots me coupé- » rent la voix : je vis une larme dans les yeux de » Joséphine, mais elle reprit aussitôt sa fermeté. » Pour Lemaire, il nous offrit de la fleur d'orange » aussi tranquillement qu'un cavalier présente une » glace à sa danseuse au milieu d'un bai.

» Me voilà donc enrôlé dans cette bande, l'effroi » des départements du Nord, de la Lys et de l'Escaut. » En moins de quinze jours, je fus présenté à Sal » lambier, dans qui je reconnus le paysan liégeois; à » Duhamel, à Chopine, à Calandrinetaux principaux » chauffeurs. Le premier coup de main auquel je » pris part eut lieu aux environs de Douai. La maî- » tresse de Duhamel, qui faisait partie de l'expédition, » nous introduisit dans un château, où elle avait servi » comme femme de chambre. Les chiens ayant été » empoisonnés par un élagueûr d'arbres employé » dans la maison, nous n'attendîmes même pas pour » exécuter notre projet, que les maîtres fussent cou- » chés. Aucune serrure ne résistait à Galandrin. Nous » arrivâmes dans le plus grand silence, à la porte du » salon; la famille, composée du père, de la mère, » d'une grand'tante, de deux jeunes personnes et » d'un parent en visite, faisait la bouillotte. On n'en- » tendait que ces mots, répétés d'une voix monotone : » Passe, tiens, je fais Charlemayne, quand Sallambier, » tournant brusquement le bouton de la porte, parut, » suivi de dix hommes barbouillés de noir, le pisto- » let ou le poignard à la main. A cet aspect, les cartes » tombèrent des mains à tout le monde; les demoi- » selles voulurent crier: d'un geste, Sallambier leur » imposa silence. Pendant qu'un des nôtres, montant » avec l'agilité d'un singe sur la tablette de la chemi- » née, coupait au plafond les deux cordons de son- » nette; les femmes s'évanouirent : on n'y fit pas » attention. Le maître de la maison, quoique fort » troublé, conservait seul quelque présence d'esprit. » Après avoir vingt fois ouvert la bouche sans trouver » une parole, il parvint enfin à demander ce que

» nous voulions : De l'argent, répondit Sallambier, » dont la voix me parut toute changée; et, prenant le » flambeau de la table de jeu, il fit signe au pro- » priétaire de le suivre dans une pièce voisine, où » nous savions qu'étaient déposés l'argent et les bi- » joux : c'était exactement don Juan précédant la » statue du commandeur.

» Nous restâmes sans lumière, immobiles à nos » postes, n'entendant que les soupirs étouffés des » femmes, le bruit de l'argent, et ces mots, encore! » encore! que Sallambier répétait de temps en temps » d'un ton sépulcral. Au bout de vingt minutes, il » reparut avec un mouchoir rouge, noué par les » coins et rempli de pièces de monnaie; les bijoux » étaient dans ses poches. Pour ne rien négliger, on » prit à la vieille tante et à la mère leurs boucles d'o- » reilles, ainsi que sa montre au parent qui choisis- » sait si bien son temps pour faire ses visites. On » partit enfin, après avoir soigneusement enfermé » toute la société, sans que les domestiques, déjà » couchés depuis longtemps, se fussent même doutés » do l'invasion du château.

» Je pris part encore à plusieurs autres coups de » main qui présentèrent plus de difficultés que celui » que je viens de te raconter. Nous éprouvions de la j> résistance, ou bien les propriétaires avaient enfoui » leur argent, et pour le leur faire livrer, on leur » faisait endurer les traitements les plus barbares. » Dans le principe, on s'était borné à leur brûler la » plante des pieds avec des pelles rougies au feu; » mais, adoptant des modes plus expéditifs, on en » vint à arracher les ongles aux entêtes, et à les gon- » fier comme des ballons avec un soufflet. Quelquess uns de ces malheureux, n'ayant réellement pas » l'argent qu'on leur supposaient, périssaient au mi- » lieu des tortures. Voilà, mon ami, dans quelle » carrière était entré un officier bien né, que douze » ans de bons services, quelques actions d'éclat, et le » témoignage de ses camarades, entouraient d'une » estime qu'il cessait de mériter depuis longtemps, » et qu'il allait bientôt perdre sans retour. »

Ici Villedieu s'interrompit et laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme accablé par ses souvenirs ; je le laissai s'y livrer un moment, mais les noms qu'il citait m'étaient trop connus pour que je ne prisse pas à son récit un vif intérêt de curiosité. Quelques verres de Champagne lui rendirent de l'énergie; il continua en ces termes.

» Cependant les crimes se multipliaient dans une » progression tellement effrayante, que la gendar- » merie. ne suffisant plus à la surveillance, on orga- » nisa des colonnes mobiles prises dans les garnisons » de diverses villes. Je fus chargé d'en diriger une. » Tu comprends que la mesure eut un effet tout con- » traire à celui qu'on en attendait, puisque, avertis » par moi, les chauffeurs évitaient les endroits que je » devais parcourir avec mon monde. Les choses n'en » allèrent donc que plus mal. L'autorité ne savait » plus quel parti prendre; elle apprit toutefois que la » plupart des chauffeurs résidaient à Lille, et l'ordre » fut aussitôt donné de redoubler de surveillance aux

portes. Nous trouvâmes pourtant moyen de rendre ■ vaines ces nouvelles précautions. Sallambier se procura chez ces fripiers de ville de guerre, qui habilleraient tout un régiment, quinze uniformes du 13e chasseurs; on en affubla un pareil nombre de chauffeurs, qui, m'ayant à leur tête, sortirent à la brune, comme allant en détachement pour une mission secrète.

» Quoique ce stratagème eût complètement réussi, je cru m'apercevoir que j'étais l'objet d'une surveillance particulière. Le bruit se répandit qu'il rôdait aux environs de Lille des hommes travestis en chasseurs à ch val. Le colonel paraissait se méfier de moi; un de mes camarades fut désigné pour alterner avec moi dans le service des colonnes mobiles, qu'auparavant je dirigeais seul. Au lieu de me donner l'ordre la veille, comme aux officiers de gendarmerie, on ne me le faisait connaître qu'au moment du départ. On m'accusa enfin assez directement, pour me mettre dans la nécessité de m'expliquer vis-à-vis du colonel, qui ne me dissimula pas que je passais pour avoir des rapports avec les chauffeurs. Je me défendis tant bien que mal, les choses en restèrent là ; seulement, je quittai le service des colonnes mobiles, qui commencèrent à déployer une telle activité, que les chauffeurs osaient à peine sortir.

» Sallambier ne voulant pas toutefois languir si longtemps dans l'inaction, redoubla d'audace à mesure que les obstacles se multipliaient autour de nous. Dans une seule nuit, il commit trois vols dans la même commune. Mais les propriétaires de la première des maisons attaquées, s'étant débarrassés de leurs baillons et de leurs liens, donnèrent l'alarme. On sonna le focsin à deux lieues à la ronde, et les chauffeurs ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux. Les deux frères Sallambier furent surfout poursuivis avec tant d'acharnement, que ce ne fut que vers Bruges, que ceux qui leur donnaient la chasse perdirent leurs traces. Dans un gros village où ils se trouvaient, ils louèrent une voiture et deux chevaux, pour aller, dirent-ils, à quelques lieues, » et revenir le soir.

» Un cocher les conduisait : arrivés au bord de la » mer, Sallambier l'aîné le frappa par derrière d'un » coup de couteau qui le renversa de son siège. Les » deux frères le transportèrent ensuite à la mer, » espérant que les vagues entraîneraient le cada- » vre. Maîtres de la voiture, ils poursuivaient leur » route, lorsqu'au déclin du jour, ils rencontrèrent » un homme du pays qui leur souhaita le bonsoir. » Comme ils ne répondaient pas, l'homme s'approcha » en disant : Eh bien! Vandeck, tu ne me reconnais » pas?... C'est moi,... Joseph,... Sallambier dit alors » qu'il a loué la voiture pour trois jours, sans con- » ducteur. Le ton de cette réponse, l'état des chevaux, » couverts de sueur, que *eur maître n'eût certaine- » ment pas confiés sans conducteur, tout inspire des » inquiétudes au questionneur. Sans pousser plus » loin la conversation, il court au village voisin, et » donne l'alarme : sept ou huit hommes montent à

cheval ; ils se mettent à la poursuite de la voiture, qu'ils aperçoivent bientôt, cheminant assez lentement. Ils pressent leur marche, ils l'atteignent... Elle est vide. .. Un peu désappointés, ils s'en emparent, et la mettent en fourrière dans un village, où ils se proposent de passer la nuit. A peine sont-ils à table, qu'un grand bruit se fait entendre : on amène chez le bourgmestre deux voyageurs accusés de l'assassinat d'un homme que des pêcheurs ont trouvé égorgé au bord de la mer. Us y courent, Joseph reconnaît les individus qu'il avait vus dans la voiture, et qui l'ont quittée, parce que les chevaux refusaient de marcher. C'était en effet les deux Sallambier, que la confrontation de Joseph paraissait singulièrement déconcerter. Leur identité fut bientôt constatée. Sur le soupçon qu'ils pouvaient appartenir à quelque bande de chauffeurs, on les transféra à Lille, où ils furent reconnus en arrivant au Petit Hôtel

» Là, Sallambier l'aîné, circonvenu par les agents de l'autorité, dénonça tous ses complices, en in liquant où et comment on pourrait les arrêter. Par suite de ses avis, quarante-tvois personnes des deux sexes furent arrêtées. De ce nombre étaient Lemaire et sa femme. On lança en même temps contre moi un mandat d'amener. Prévenu par un maréchal-deslogis de gendarmerie, à qui j'avais rendu quelques services, je pus me sauver et gagner Paris, où je suis depuis dix jours. Quand je t'ai rencontré, je cherchais le domicile d'une ancienne connaissance où je prévoyais pouvoir me cacher ou me donner quelque moyen de passer à l'étranger, mais me voilà tranquille, puisque je retrouve Vidocq. »

Voyage à Arras. — Je suis maître d'école. — Départ pour la Hollande. — Les marchands d'âmes. — L'insurrection. — Le corsaire. — Catastrophe.

La confiance de Villedieu me flattait beaucoup, sans doute, mais je n'en trouvais pas moins ce voisinage fort dangereux; aussi lui fis-je une histoire, quand il me questionna sur mes moyens d'existence, et particulièrement sur mon domicile. Par la même raison, je me gardai bien de me trouver au rendez-vous qu'il m'avait donné pour le lendemain; c'eût été d'ailleurs m'exposer à me perdre sans lui être utile. En le quittant, à onze heures du soir, je pris même la précaution de faire plusieurs détours avant de rentrer à l'auberge, dans la crainte d'être suivi par quelques agents. Mon maMre qu était couché, m'éveilla le lendemain avant le jour, pour me dire que nous allions partir sur-lechamp i our Nogent-le-Rotrou, d'où nous devions nous rendre dans ses propriétés, situées aux environs de cette ville.

En quatre jours le voyage se fit. Reçu dans celte famille i om ne un serviteur laborieux et zélé, je n'en Dersistai pas moins dans l'intention que j'avais conçue

depuis quelque temps de retourner dans mon pays, d'où je ne recevais ni nouvelles ni argent. De retour à Paris, où nous ramenâmes des bestiaux, j'en fis part à mon maître, qui ne me donna mon congé qu'à regret. En le quittant, j'entrai dans un café de la place du Cliâtelet, pour y attendre un commissionnaire qui m'apportait mes effets : un journal me tomba sous la main, et le premier article qui me frappa fut le récit de l'arrestation de \illedieu. Il ne s'était laissé prendre qu'après avoir terrassé deux des agents chargés de s'assurer de sa personne : lui-même était grièvement blessé. Deux mois après, exécuté à Bruges, le dernier de dix-sept de ses complices, il regardait tomber leurs

mais chez une de mes tantes, qui fut prévenir mes parents. Ils me croyaient mort, n'ayant pas reçu mes deux dernières lettres; je n'ai jamais pu savoir comment et par qui elles avaient été égarées ou interceptées. Après avoir longuement raconté toutes mes traverses, j'en vins à demander des nouvelles de la famille, ce qui me conduisit naturellement à m'informer de ma femme. J'appris que mon père l'avait recueillie quelque temps chez lui ; mais que ses débordements étaient devenus tellement scandaleux, qu'on avait dû la chasser honteusement. Elle était, me diton, enceinte d'un avocat de la ville, qui fournissait à peu près à ses besoins ; depuis quelque temps on

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