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La rivage des manides. —
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têles avec un calme qui ne se démentit pas un seul instant.
Cette circonstance me donna lieu de me féliciter du parti que j'avais pris. En restant avec le marchand de bœufs, je devais venir au moins deux fois par mois à Paris; la police politique, dirigée contre les complots et les agents de l'étranger, y prenait un développement et une énergie qui pouvaient me devenir d'autant plus funestes, qu'on surveillait fort minutieusement tous les individus qui, appelés à chaque instant, par leurs occupations, dans les départements de l'Ouest, pouvaient servir d'intermédiaires entre les chouans et leurs amis de la capitale. Je partis donc en toute hâte. Le troisième jour, j'étais devant Arras, où j'entrai le soir, au moment où les ouvriers revenaient du travail. Je ne descendis point directement chez mon père,
n'entendait plus parler d'elle, et l'on ne s'en occupait plus.
Je ne m'en occupai pas davantage : j'avais à songer à bien autre chose. D'un moment à l'autre, on pouvait me découvrir, m'arrêter chez mes parents, que je mettrais ainsi dans l'embarras. Il était urgent de trouver un asile sur lequel la surveillance de la police s'exerçât moins activement qu'à Arras. On jeta les yeux sur un village des environs, Ambercourt, où demeurait un ex-carme, ami de mon père, qui consentit à me recevoir. A cette époque (1798), les prêtres se cachaient encore pour dire la messe, quoiqu'on ne fût guère hostile envers eux. Le père Lambert, mon hôte, célébrait donc l'office divin dans une espèce de grange; comme il ne trouvait pour le seconder qu'un vieillard presque impotent, je m'offris à remplir les fonctions
MÉMOIRES DE \IDOCQ
de sacristain, et je m'en tirai si bien, qu'on eût dit que je n'avais fait autre chose de ma vie. Je devins également le second du père Lambert, dans les leçons qu'il donnait aux enfants du voisinage. Mes succès dans l'enseignement firent même quelque bruit dans le canton, attendu que j'avais pris un excellent moyen pour avancer rapidement les progrès de mes élèves : je commençais par tracer au crayon des lettres qu'ils recouvraient avec la plume; la gomme élastique faisait le reste. Les parents étaient enchantés; seulement il était un peu difficile à mes élèves d'opérer sans leur maître, ce dont les paysans artésiens, quoique aussi fins que qui que ce soit, en fait de transactions, avaient la bonté de ne pas s'apercevoir.
Ce genre de vie me convenait assez : affublé d'une espèce d costume de frère ignorantin, toléré par les autorités, je ne devais pas craindre d'être l'objet d'aucun soupçon ; d'un autre côté, la vie animale, pour laquellej'ai toujours eu quelque considération, était fort bonne, les parents nous envoyant à chaque instant de la bière, de la volaille ou des fruits. Je comptais enfin dans ma clientelle quelques jolies paysannes, fort dociles à mes leçons.
Tout alla bien pendant quelque temps, mais on finit par se méfier de moi ; on m'épia, on eut la certitude que je donnais une grande extension à mes fonctions, et l'on s'en plaignit au père Lambert. A son tour, il me parla des charges élevées contre moi; j'opposai des dénégations complètes. Les plaignants se turent, mais ils redoublèrent de surveillance; et une nuit que, poussé par un zèle classique, j'allais donner leçon dans un grenier à foin, à une écolière de seize ans, je fus saisi par quatre garçons brasseurs, conduit dans une houblonnière, dépouillé de tous mes vêtements, et fustigé jusqu'au sang avec des verges d'orties et de chardons. La douleur fut si vive, que j'en perdis connaissance; en reprenant mes sens, je me trouvai dans la rue, nu, couvert d'ampoules et de sang.
Que faire? Rentrer chez le père Lambert, c'était vouloir courir de nouveaux dangers. La nuit n'était
La visite des feis, — Page C'j,
pas avancée. Bien que dévoré par une fièvre brulauLe. je pris le parti de me rendre à Mareuil, chez un de mes oncles ; j'y arrivai à deux heures du matin, excédé de fatigue, et couvert seulement d'une mauvaise natte que j'avais trouvée près d'une mare. Après avoir un peu ri de ma mésaventure, on me frotta par tout le corps avec de la crème mêlée d'huile. Au bout de huit jours, je partis bien rétabli pour Arras. Il m'était cependant impossible d'y rester; la police pouvait être instruite d'un moment à l'autre de mon séjour; je me mis donc en route pour la Hollande, avec l'intention
le m'y fixer; l'argent que j'emportais me permettait d'attendre qu'il se présentât quel que occasion de m'occuper utilement.
Après avoir traversé Bruxelles, où j'appris que la baronne
d'I s'était fixée à
Londres, Anvers et Bréda, je m'embarquai pour Roterdam.
On m'avait donné l'adresse d'une taverne ou je -pourrais loger. J'y rencontrai un Français qui me fit beaucoup d'amitiés et m'invita plusieurs fois à diner, en me promettant de s'intéresser pour me faire trouver une bonne place. Je ne répondais à ces prévenances qu'avec méfiance, sachant que tous les moyens Paient bons au gouvernement hollandais pour recruter sa marine. Malgré toute ma réserve, mon nouvel ami parvint cependant à me griser complètement avec une liqueur particulière. Le lendemain, je m'éveillai en rade, à bord d'un brick de guerre hollandais. 11 n'y avait plus à en douter : l'intempérance m'avait livré aux marchands d'âmes {Sel-Ferkaff). Étendu près d'un hauban, je réfléchissais à cette destinée singulière qui multipliait autour de moi les incidents, quand un homme de l'équipage, me poussant du pied, me dit de me lever pour aller recevoir les habits du bord. Je feignis de ne pas comprendre : le maître d'équipage vint alors me donner lui-même l'ordre en français. Sur mon observation que je n'étais pas marin, puisque je n'avais pas signé d'engagement, il saisit une corde comme pour m'en frapper; à ce geste, je sautai sur le couteau d'un matelot qui déjeunait au pied du grand mât, et, m' adossant à une
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pièce de canon, je jurai d'ouvrir le ventre au premier qui avancerait. Grande rumeur parmi l'équipage, Au bruit, le capitaine parut sur le pont. C'était un homme de quarante ans, de bonne mine, dont les manières n'avaient rien de cette brusquerie si commune aux gens de mer; il écouta ma réclamation avec bienveillance, c'était tout ce qu'il pouvait faire, puisqu'il ne tenait pas à lui de changer l'organisation maritime de son gouvernement.
En Angleterre, où le service des bâtiments de guerre est plus dur, moins lucratif et surtout moins libre que celui des navires du commerce, la marine de l'État se recrutait et se recrute encore aujourd'hui au moyen de la presse. En temps de guerre, la presse se fait en mer à bord des vaisseaux marchands, auxquels on rend souvent des matelots épuisés ou malingres pour des homms frais et vigoureux; elle se fait aussi à terre au milieu des grandes villes, mais on ne prend en général que des individus dont la tournure ou le costume annoncent qu'ils ne sont pas étrangers à la mer. En Hollande, au contraire, à l'époque dont je parle, on procédait à peu près comme en Turquie, où, dans un moment d'urgence, on prend et jette sur un vaisseau de ligne, des maçons, des palefreniers, des tailleurs ou des barbiers, gens, comme on voit fort utiles. Qu'à la sortie du port, un vaisseau soit forcé d'en venir au combat avec un semblable équipage, toutes les manœuvres sont manquées, et cette circonstance explique peut - être comment tant de frégates turques ont été prises ou coulées bas par de chétifs misticks grecs.
Nous avions donc à bord des hommes que leurs inclinations et les halitudes de toute leur vie semblaient tellement éloigner du service maritime, qu'il eût même paru ridicule de songer à les y faire entrer. Des deux cents individus pressés comme moi, il n'y en avait peut-être pas vingt qui eussent mis le pied sur un navire, la plupart avaient été enlevés de vive force ou à la faveur de l'ivresse; on avait séduit les autres en leur promettant un passage gratuit pour Batavia, où ils devaient exercer leur industrie : de ce nombre étaient deux Français, l'un teneur de livres, bourguignon; l'autre jardinier, limousin, qui devaient taire, comme on voit, d'excellents matelots. Pour nous consoler, les hommes de l'équipage nous disaient que dans la crainte des désertions, nous ne descendrions peut-être pas à terre avant six mois, ce qui s'est au surplus pratiqué quelquefois dans la marine anglaise, où le matelot peut rester des années entières sans voir la terre natale, autrement que des, perroquets de son vaisseau ; des hommes sûrs font le service des canotiers, et l'on y a vu même employer des gens étrangers à l'équipage. Pour adoucir ce que cette consigne a de rigoureux, on laisse venir à bord quelques-unes de ces femmes de mauvaise vie qui pullulent dans les ports de mer, et qu'on y appelle, je ne sais à quel propos, les filles de la reine Caroline {Queeris Caroline daughters). Les marins anglais dont j'ai tenu plus tard ces détails, qu'on ne doit pas considérer comme d'une exactitude générale, ajoutaient que, pour déguiser en partie l'immoralité de la mesure, des capitaines puri-
tains exigeaient parfois que les visiteuses prissent le nom de cousines ou de sœurs.
Pour moi, qui me destinais depuis longtemps à la marine, cette position n'eût eu rien de répugnant si je n'eusse été contraint, et si je n'eusse eu en perspective l'esclavage dont on me menaçait; ajoutez à cela les mauvais traitements du maître d'équipage, qui ne pouvait me pardonner ma première incartade. A la moindre fausse manœuvre, les coups de corde pleuvaient de manière à faire regretter le bâton des argousins du bagne. J'étais désespéré; vingt fois il me vint dans l'idée de laisser tomber des hunes, une poulie de drisse sur la tête de mon persécuteur, ou bien encore de le jeter à la mer quand je serais de quart la nuit. J'eusse certainement exécuté quelqu'un de ces projets, si lejlieutenant, qui m'avait pris en amitié, parce queje lui enseignais l'escrime, n'eût un peu adouci ma position. Nous devions d'ailleurs être incessamment dirigés sur Helwotsluis, où était mouillé le Heindrack, de l'équipage duquel nous devions faire partie : dans le trajet, on pouvait s'évader.
Le jour du transbordement arrivé, nous embarquâmes au nombre de deux cent soixante-dix recrues sur un petit smack, manœuvré par vingt-cinq hommes et monté par vingt-cinq soldats, qui devaient nous garder. La faiblesse de ce détachement me confirma dans la résolution de tenter un coup de main pour désarmer les militaires et forcer les marins à nous conduire près d'Anvers. Cent vingt des recrues, Français ou Belges, entrèrent dans le complot. Il fut convenu que nous surprendrions les hommes de quart au moment du dîner de leurs camarades, dont on devait avoir ainsi bon marché. Ce plan s'exécuta avec d'autant plus de succès, que nos gens ne se doutaient absolument de rien. L '-officier qui commandait le détachement fut saisi au moment où il allait prendre le thé; il ne fut cependant l'objet d'aucun mauvais traitement. Un jeune homme de Tournai, engagé comme subrécargue, et réduit au service de matelot, lui exposa si éloquemment les motifs de ce qu'il appelait notre révolte, qu'il lui persuada de se laisser mettre sans résistance à fond de cale avec ses soldats. Quant aux marins, ils restèrent dans les manœuvres; seulement un Dunkerquois, qui était des nôtres, prit la barre du-gouvernail.
La nuit vint : je voulais qu'on mît à la cape afin d'éviter de tomber peut-être sur quelque bâtiment garde-côte, auquel nos marins pouvaient faire des signaux; le Dunkerquois s'y refusa avec une obstination qui eut dû m'inspirer de la méfiance. On continua la marche, et-, au point du jour, le smack se trouva sous le canon d'un fort voisin d'Helwotsluis. Aussitôt le Dunkerquois annonça qu'il allait à terre pour voir si nous pouvions débarquer sans danger je vis alors que nous étions vendus, mais il n'y avait pas à reculer; des signaux avaient sans doute déjà été faits; au moindre mouvement, le fort pouvait nous couler bas; il fallut attendre l'événement. Bientôt une barque, montée par une vingtaine de personnes, partit du rivage et aborda le smack; trois officiers qui s'y trouvaient montèrent sur le pont sans témoigner aucune crainte, quoiqu'il fût le théâtre
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d'une rixe assez vive entre nos camarades et les marins
hollandais, qui voulaient tirer les soldats de la cale. Le premier mot du plus âgé des ofliciers fut pour demander qui était le chef du complot : tout le monde restant muet, je pris la parole en français; j'exposa qu'il n'y avait point eu de complot; c'était par un mouvement unanime et spontané que nous avions cherché à nous soustraire à l'esclavage qu'on nous imposait; nous n'avions d'ailleurs nullement maltraité le commandant du smack; il pouvait en rendre témoignage comme les marins hollandais, qui savaient bien que nous leur aurions laissé le bâtiment après avoir débarqué près d'Anvers. J'ignore si ma harangue produisit quelque effet, car on ne me la laissa pas achever; seulement, pendant qu'on nous entassait à fond de cale à la place des soldats que nous y avions mis la veille, j'entendis dire au pilote, « qu'il y en en avait là plus d'un qui « pourrait bien danser le lendemain au bout d'une vergue. » Le smack gouverna ensuite sur Helwotsluis, où il arriva, le môme jour, à quatre heures de i après-midi. Sur la rade était mouiiié le Heindrack. Le commandant du tort s'y rendit en chaloupe, et une heure après, on m'y conduisit moi-même. Je trouvai assemblé une esnèce de conseil maritime qui m'interrogea sur les détails de l'insurrection et sur la part que j'y avais prise. Je soutins, comme je l'avais déjà fait devant le commandant du fort, que n'ayant signé aucun acte d'engagement, je me croyais en droit de recouvrer ma liberté par tous les moyens possibles.
On me fit alors retirer pour faire comparaître le jeune homme de Tournai, qui avait arrêté le commandant du smack; on nous considérait tous deux comme chefs de complot, et l'on sait qu'en pareille circonstance, c'est sur ces coupables que porte le châtiment; il n'y allait véritablement pour nous ni plus ni moins que d'être pendus : heureusement le jeune homme, que j'avais eu le temps de prévenir, déposa dans le même sens que moi, en soutenant avec fermeté qu'il n'y avait eu suggestion de la part de personne, l'idée nous étant venue en même temps à tous de frapper le grand coup; nous étions au reste bien sûrs de n'être pas démentis par nos camarades, qui nous témoignaient un vif intérêt, allant jusqu'à dire que si nous étions condamnés, le bâtiment à bord duquel on les placerait sauterait comme un caisson ; c'est-à-dire qu'ils mettraient le feu aux poudres, quitte à faire aussi un voyage en l'air. Il y avait là des gaillards capables de le faire comme ils le disaient. Soit qu'on craignît l'effet de ces menaces et du mauvais exemple qu'elles donneraient aux marins de la flotille enrôlés d'après le même procédé, soit que le conseil reconnût que nous nous étions renfermés dans le cercle de la défense légitime, en cherchant à nous soustraire à un guet-apens, on nous promit de solliciter notre grâce de l'amiral, à condition que nous retiendrions nos camarades dans la subordination, qui ne paraissait pas être leur vertu favorite. Nous promimes tout ce qu'on voulut, car rien ne rend si facile sur les conditions d'une transaction, que de se sentir la corde au cou.
Ces préliminaires arrêtés, nos camarades furent transférés à bord du vaisseau, et répartis dans les entre-ponts avec l'équipage qu'ils venaient compléter; tout se fit dans le plus grand ordre; il ne s'éleva pas la moindre plainte; on n'eut pas à réprimer le plus petit désordre. II est juste de dire qu'on ne nous maltraitait pas comme à bord du brick, où notre ancien ami le maître d'équipage ne commandait que la corde à la main. D'un autre côté, donnant des leçons d'escrime aux gardes-marines, j'étais traité avec quelques égards; on me fit même passer bombardier, avec vingt-huit florins de solde par mois. Deux mois s'écoulèrent ainsi sans que la présence continuelle des croiseurs anglais nous permît de quitter la rade. Je m'étais fait à ma nouvelle position: je ne songeais même nullement à en sortir quand nous apprîmes que les autorités françaises faisaient rechercher les nationaux qui pouvaient faire partie des équipages hollandais. L'occasion était belle pour ceux d'entre nous qui se fussent mal trouvés du service, mais personne ne se souciait d'en profiler; on ne voulait d'abord nous avoir que pour nous incorporer dans les équipage de ligne français, mutation qui ne présentait rien de bien avantageux; puis, la plupart de mes camarades avaient, je crois, comme moi, de bonnes raisons pour ne pas désirer de montrer leur figure aux agents de la métropole. Chacun se tut donc; quand on envoya demander au capitaine ses rôles d'équipage, l'examen n'eut aucun résultat, par le motif tout simple que nous étions tous portés sous de faux noms; nous crûmes l'orage passé. Cependant les recherches continuaient : seulement, au heu de taire aes enquêtes, on apostait sur le port et dans les tavernes aes agents chargés d'examiner les hommes qui venaient à terre pour leur service ou en permission. Ce fut dans une de ces excursions que l'on m'arrêta; j'en ai long temps conservé de la reconnaissance pour le cuisinier du vaisseau, qui m'honorait ae son inimitié personnelle, depuis que j'avais trouvé mauvais qu'il nous donnât du suif pour du beurre, et de la merluche gâtée pour du poisson Irais. Amené chez le commandant de place, je me déclarai hollandais; la langue m'était assez familière pour soutenir cette version ; je demandai, au surplus, à être conduit sous escorte à mon bord, pour me orocurer les papiers qui justifieraient de ma naluraiité; rien ne paraissait plus juste et plus naturel. Un sous-officier fut chargé de m' accompagner; nous partîmes dans le canot qui m'avait amené à terre. Arrivés près du vaisseau, je fis monter le premier mon homme, avec lequel j'avais causé jusque là fort amicalement; quand je le vis accroché dans les haubans, je poussai tout à coup au large en criant aux canotiers de ramer vigoureusement, et qu'il y aurait pour boire. Nous fendions l'eau pendant que mon sous-ofiioier, resté dans les haubans, se démenait au milieu de l'équipage, qui ne le comprenait pas, ou faisait semblant de ne pas le comprendre. Arrivé à terre, je courus me cacher dans une maison de de connaissance, bien résolu de quitter le vaisseau, I où il me devenait difficile de reparaître sans être ar-
rêté. Ma fuite devant confirmer tous les soupçons qui s'étaient élevés contre moi, j'en prévins toutefois le capitaine, qui m'autorisa tacitement à faire ce que je croirais utile à ma sûreté. , .
Un corsaire de Dunkerque, le Barras , capitaine Fromentin, était en rade. A cette époque, on visitait rarement les bâtiments de ce genre, qui avaient en quelque sorte droit d'asile ; il m'eût fort convenu d'y passer : un lieutenant de prise auquel je m'adressai me présenta à Fromentin, qui m'admit sur ma réputation, comme capitaine d'armes. Quatre jours après, le Barras mit à la voile pour établir sa croisière dans le Sund ; on était au commencement de l'hiver de 1799, dont les gros temps firent périr tant de navires sur les côtes de la Baltique. A peine étions-nous en haute mer, qu'il s'éleva un vent du nord tout-à-fait contraire pour notre destination ; il fallut mettre à la cape; le roulis était tellement fort, que j'en fus indisposé au point de ne pouvoir rien prendre autre chose, pendant trois jours, que de l'eaude-vie mêlée d'eau; la moitié de l'équipage était dans la même position, de manière qu'un bateau pêcheur eût suffi pour nous prendre sans coup férir. Enfin le temps s'éleva, le vent tourna tout à coup au sud-ouest, et le Barras, excellent marcheur, filant ses dix nœuds à l'heure, eut bientôt guéri tout le monde. En ce moment la vigie cria : Navire à bâbord. Le capitaine saisissant sa lunette, déclara que c'était un caboteur anglais, sous pavillon neutre, que le coup de vent avait séparé de quelque convoi. On arriva sur lui vent arrière, après avoir hissé pavillon français. Au second coup de canon, il amena sans attendre l'abordage; l'équipage fut mis à fond de cale, et la prise dirigée sur Bergen (Norwége), ou la cargaison, composée de bois des Iles, trouva bientôt des acheteurs.
Je restai six mois à bord du Barras ; mes parts de prise commençaient à me faire un assez bon pécule, quand nous entrâmes en relâche à Ostende. On a vu que cette ville m'avait toujours été funeste; cequi m'y arriva cette fois me ferait presque croire au fatalisme. Nous étions à peine entrés dans le bassin, qu'un com missaire, des gendarmes et des agents de pouce, vinrent à bord pour examiner les papiers de léquipage; j'ai su, depuis, que ce qui avait provoqué cette mesure, en quelque sorte inusitée, c'était un assassinat dont on supposait que l'auteur pouvait se trouver parmi nous. Quand mon tour d'interrogatoire arriva, je déclarai me nommer Auguste Duval, né à Lorient, et j'ajoutai que mes papiers étaient restés à Roterdam, au bureau de la marine hollandaise; on ne répondit rien; je me croyais tiré d'affaire. Lorsque les cent trois hommes qui se trouvaient à bord eurent été interrogés, on nous fit appeler à huit, en nous annonçant que nous allions être conduits au bureau des classes, pour y donner des explications ; ne m'en souciant pas du tout, je m'esquivai au détour de la première rue, et j'avais déjà gagné trente pas sur les gendarmes, quand une vieille femme qui lavait le devant de sa maison, me jeta son balai entre les jambes ; je tombai, les gendarmes arrivèrent, on me mit les menottes, sans préjudice de nombre de coups de crosse
de carabine et de monture de sabre; on m'amena ainsi garotté devant le commissaire des classes qui, après m'avoir entendu, me demanda si je n'étais pas évadé de l'hôpital de Quimper. Je me vis pris, puis qu'il y avait danger pour Duval comme pour Vidocq. Je me décidai cependant pour le premier nom, qui présentait moins de chances défavorables que le second, puisque la roule d'Ostende à Lorient étant plus longue que celle d'Ostende à Arras, pouvait me laisser plus de latitude pour m'échapper.
Je revois Francine. — Ma réintégration dans la prison do Douai. — Les magistrats embarrassés. — J'avoue que je suis Vidocq.— Nouveau séjour à Bicêtre. — Départ pour Toulon. — Jossas, admirable voleur. — Son entrevue avec une grande dame. — Une tempête sur le Rhône. — Le bourreau du bagne. — Les voleurs du garde-meubles. — Une famille de chauffeurs.
Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels je revis une seule fois le commissaire des classes. On me fit ensuite partir avec un transport de prisonniers, déserteurs ou autres, qui furent dirigés sur Lille. Il était bien à craindre que l'incertitude de mon identité ne vînt expirer dans une ville où j'avais séjourné si souvent : aussi, averti que nous y passerions, pris-je de telles précautions, que des gendarmes qui m'avaient déjà conduit précédemment ne me reconnurent pas; mes traits caches sous une épaisse couche de fange et de suie étaient en outre dénaturés par l'enflure factice de mes joues, presque aussi grosses que celles de l'ange qui, dans les fresques d'églises, sonne la trompette du jugement dernier. Ce fut en cet état que j'entrai à V Égalité, prison militaire où je devais faire une station de que.ques jours. Là, pour charmer l'ennui de Iaréciusion, je risquai quelques séances à la cantine : j'espérais qu en me mêlant aux visiteurs je pourrais saisir une occasion de m'évader. La rencontre d'un matelot que j'avais connu à bord du Barras me parut d'un favorable augure à l'exécution de ce projet: je lui payai à déjeuner; ie repas terminé, je revins dans ma chambre; j'y étais depuis environ trois heures, rêvant aux moyens de recouvrer ma liberté, lorsque le matelot monta pour m' inviter à prendre ma part d'un dîner que sa femme venait de lui apporter. Le matelot avait une femme ; il me vînt à la pensée que pour mettre en défaut la vigilance des geôliers, elle pourrait me procurer des vêtements de son sexe ou tout autre déguisement. Plein de cette idée, je descends à la ca ntine, et m'approchant de la table : soudain un cri se fait entendre, une femme s'est évanouie: c'est celle de mon camarade... Je veux la secourir,... une exclamation m'échappe Ciel, c'est
Francine... I effrayé de mon imprudence, j'essaie de réprimer un premier mouvement dont je n'ai pas été le maître. Surpris, étonnés, les spectateurs de celte scène, se groupent autour de moi, on m'accable de questions, et après quelques minutes de silence, je
réponds par une histoire : c'est ma sœur que j'ai cru reconnaître.
Cet incident n'eut pas de suite. Le lendemain nous partîmes au point du jour; je fus consterne en voyant que le convoi au lieu de suivre comme de coutume la route de Lens, prenait celle de Douai. Pourquoi ce ce changement de direction? je l'attribuais à quelque indiscrétion de Francine ; je sus bientôt qu'il résultait tout simplement de la nécessité d'évacuer sur Arras la foule de réfractaires entassés dans la prison de Cambrai.
Francine que j'avais si injustement soupçonnée, m'attendait à la première halte... Malgré les gendarmes, elle voulut absolument me parler et m'embrasser : elle pleura beaucoup, et moi aussi. Avec quelle amertume ne se reprochait-elle pas une infidélité qui était la cause de tous mes malheurs ! Son repentir était sincère ; je lui pardonnai de bon cœur, et quand, sur l'injonction du brigadier, il fallut nous séparer, ne pouvant mieux faire, elle me glissa dans la main une somme de deux cents francs en or.
Enfin nous arrivons à Douai: nous voici à la porte delà prison du département, un gendarme sonne. Qui vient ouvrir? Dutilleul, ce guichetier, qui à la suite d'une de mes tentatives d'évasion m'avait pansé pendant un mois. Il ne semble pas me remarquer. Au greffe je trouve encore une fignre de ma connaissance, l'huissier Hurtrel, dans un tel état d'ivresse, que je me flatte qu'il aura perdu la mémoire. Pendant trois jours on ne me parle de rien ; mais le quatrième je suis mené devant le juge d'instruction, en présence d'Hurtrel et de Dutilleul : on me demande si je ne suis pas Vidocq ; je soutiens que je suis Auguste Duval, que l'on peut s'en assurer en écrivant à Lorient, qu'au surplus le motif de mon arrestation à Ostende le prouve, puisque je ne suis prévenu que de désertion d'un bâtiment de l'État. Mon aplomb paraît en imposer au juge, il hésite, Hurtrel et Dutilleul persistent à dire qu'il ne se trompent pas. Bientôt l'accusateur public Rausson vient voir, et prétend également me reconnaître : toutefois, comme je ne me déconcerte point, il reste quelque incertitude, et afin d'éclaircir le fait, on imagine un stratagème.
Un matin, on m'annonce qu'une personne me demande au greffe; je descends : c'est ma mère qu'on a fait venir d' Arras, on devine dans quelle intention. La pauvre femme s'élance pour m'embrasser... Je vois le piège... sans brusquerie, je la repousse en disant au juge d'instruction présent à l'entrevue, qu'il était indigne, de donner à cette malheureuse femme l'espoir de revoir son fils, quand on était au moins ateertain de pouvoir le lui présenter. Cependant ma mère, mise au fiait de la position par un signe que je lui avais fait en l'éloignant, feint de m' examiner avec attention, et finit par déclarer qu'une ressemblance extraordinaire l'a frappée; puis elle se retire en maudissant ceux qui l'ont déplacée pour ne lui donner qu'une fausse joie.
Juge et guichetiers retombèrerent alors dans une incertitude qu'une lettre arrivée de Lorient parut faire cesser, On y parlait du dessin piqué sur les
bras gauche du Duval évadé de l'hôpital de Quimper, comme d'un faitquï ne devait plus laisser aucun douto sur son identité avec l'individu détenu à Douai. Nouvelle comparution devant le juge d'instruction; Hurtrel, triomphant déjà de sa perspicacité, assistait à l'interrogatoire : aux premiers mots, je vis de quoi il s'agissait, et, relevant la manche de mon habit au-dessus du coude, je leur montrai le dessin qu'ils ne s'attendaient guère à y trouver; on constata sa ressemblance exacte avec la description envoyée de Lorient. Tout le monde tombait des nuet; ce qui compliquait encore la position, c'est que les autorités de Lorient me réclamaient comme déserteur delà marine. Quinze jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'on prît aucun parti décisif à mon égard; alors, fatigué des rigueurs exercées contre moi dans l'intention d'obtenir des aveux, j'écrivis au président du tribunal criminel pour lui déclarer que j'étais effectivement Vidocq. Ce qui m'avait déterminé à cette démarche, c'est que je comptais partir immédiatement pour Bicêtre avec un transport dans lequel on me comprit en effet. 11 me fut toutefois impossible de faire en route, comme j'y comptais, la moindre tentative d'évasion, tant était rigoureuse la surveillance exercé contre nous.
Je fis ma seconde entrée à Bicêtre le 2 avril 1799. Je retrouvai là d'anciens détenus, qui, bien que condamnés aux travaux forcés, avaient obtenu qu'il fût sursis à leur translation au bagne; il en résultait pour eux Une véritable commutation, la durée de la peine comptant du jour de l'arrêt définitif. Ces sortes de faveurs s'accordent quelquefois encore aujourd'hui : si elles ne portaient que sur des sujets que les circonstances de leur condamnation ou leur repentir en rendissent dignes, on pourrait y donner un consentement tacite; mais ces dérogations au droit commun proviennent en général de l'espèce de lutle qui existe entre la police des départements et la police générale, dont chacune a ses protégés. Les condamnés appartenant cependant sans exception à la police générale, elle peut faire partir qui bon lui semble de Bicêtre ou de toute autre prison pour le bagne; c'est alors qu'on peut se convaincre delà justesse de l'observation que je viens d'émettre. Tel condamné qui jusque-là s'était paré de dehors hypocrites et pieux jette le masque, et se montre le plus audacieux des forçats.
Je vis encore à Bicêtre le capitaine Labbre, qu'on se rappelle m'avoir fourni dans le temps à Bruxelles les papiers au moyen desquels j'avais trompé la baronne
d'I Il était condamné à seize années de fers pour
complicité dans un vol considérable commis à Gand, chez l'aubergiste Champon. Il devait, comme nous, faire partie de la première chaîne, dont le voyage très-prochain s'annonçait fort désagréablement pour nous. Le capitaine Viez, sachant à qui il avait affaire, avait déclaré que, pour prévenir toute évasion il nous mettrait les menottes et le double collier jusqu'à Toulon. Nos promesse parvinrent cependant à le faire renoncer à ce beau projet.
Lors du ferrement, qui présenta les mêmes circonstances que lors de mon premier départ, on me plaça en
tête (lu premier cordon avec un des plus célèbres voleurs de Paris et de la province; c'était Jossas, plus connu sous le nom du marquis de Smnt-Amand de Forai, qu'il portait habituellement. C'était un homme de trente-six ans, ayant des formes agréables, et prenant au besoin le meilleur ton. Son costume de voyage était celui d'un élégant qui sort du lit pour passer dans son boudoir. Avec un pantalon à pied en tricot gris d'argent, il portait une veste et un bonnet garnis d'astracan, de la même couleur, le tout recouvert d'un ample manteau doublé de velours cramoisi. Sa dépense répondait à sa tenue, car non content de se traiter splendidement à chaque halte, il nourrissait toujours trois ou quatre hommes du cordon.
L'éducation de Jossas était nulle; mais, entré fort jeune au service d'un riche colon, qu'il accompagnait dans ses voyages, il avait pris d'assez bonnes manières pour n'être déplacé dans aucun cercle. Aussi ses camarades le voyant s'introduire dans les sociétés les plus distinguées, lesurnommaient-il le passe-partout. Il s'était même tellement identifié avec ce rôle qu'au bagne mis à la double chaîne, confondu avec des hommes de l'aspect le plus misérable, il conservait encore de grands airs sous sa casaque de forçat. Muni d'un magnifique nécessaire, il donnait tous les matins une heure à sa toilette, et soignait particulièrement ses mains qu'il avait fort belles.
Jossas était un de ces voleurs comme il en existe heureusement aujourd'hui fort peu, qui méditaient et préparaient quelquefois une expédition pendant une année entière. Opérant principalement à l'aide de fausses clefs, il commençait par prendre l'empreinte de la serrure de la porte extérieure. La clef fabriquée, il pénétrait dans la première pièce; s'il était arrêté par une autre porte, il prenait une nouvelle empreinte, faisait fabriquer une seconde clef, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il eût atteint son but. On comprend que ne pouvant s'introduire, chaque soir, qu'en l'absence des maîtres du logis, il devait perdre un temps considérable à attendre l'occasion. Il ne recourait donc à cet expédient qu'en désespoir de cause, c-est-à-dire lorsqu'il lui était impossible de s'introduire dans la maison; s'il parvenait à s'y faire admettre sous quelque prétexte, il avait bientôt pris les empreintes de toutes les serrures. Quand les clefs élaient fabriquées, il invitait les personnes à dîner chez lui, rue Chantereine, et pendant qu'elles étaient à table , des complices dévalisaient l'appartement dont il avait trouvé le moyen d'éloigner les domestiques, soit en priant les maîtres de les amener pour servir, soit en faisant emmener les femmes de chambre ou les cuisinières par des amants qu'on leur détachait. Les portiers n'y voyaient rien, parce qu'on n'enlevait ordinairement que Ae l'argent ou des bijoux. S'il se trouvait par hasard quelque objet plus volumineux, on l'enveloppait dans du linge sale, et et on le jetait par la fenêtre à un compère qui se trouvait là tout exprès avec une voiture de blan-
i sseur.
On connaît de Jossas une foule de vols, qui tous annoncent cet esprit de finesse d'observation et d'in-
vention qu'il possédait au plus haut degré. Dans le monde où il se faisait passer pour un créole de la Havane, 'l rencontra souvent des habitants de cette ville, sans rien laisser échapper qui pût le trahir. Plusieurs fois il amena des familles honorables au point de lui offrir la main de jeunes personnes. S'informant toujours, au milieu des pourparlers, où était déposé l'argent de la dot il ne manquait jamais de l'enlever et de disparaître au moment de signer le contrat. Mais de ses tours, le plus étonnant est celui dont un banquier de Lyon fut victime. Introduit dans la maison sous prétexte d'escomptes et de négociations, il parvint en peu de temps à une sorte d'intimité qui lui donna les moyens de prendre l'empreinte de toutes les serrures, à l'exception de celle de la caisse, dont l'entrée à secret rendit tous ses essais inutiles. D'un autre côté, la caisse était scellée dans le mur et doublée de fer, il ne fallait pas songer à l'effraction: enfin le caissier ne se désaisissait jamais de sa clef : tant d'obstacles ne rebutèrent point Jossas. S'étant lié sans affectation avec le caissier, il lui proposa une partie de campagne à Collonges. Au jour pris, on partit en cabriolet. Arrivé près de Saint- Rambert, on aperçut dans la berge une femme expirante, rendant des flots de sang par la bouche et par le nez: à ses côtés était un homme qui paraissait fort embarrassé de lui donner des secours. Jossas, jouant l'émotion, lui dit que pour arrêter l'hémorrhagie, il suffisait d'appliquer une clef i-ur le dos de la malade. Mais personne ne se trouvait avoir un clef, à l'exception du caissier, qui offrit d'abord celle de son appartement; elle ne suffit pas, Alors le caissier, épouvanté de voir couler le sang à flots, livra la clef de la caisse, qu'on appliqua avec beaucoup de succès entre les épaules de la malade. On a déjà deviné qu'il s'y trouvait une couche de cire à modeler, et que toute la scène était préparée d'avance. Trois jours après la caisse était vidée.
Gomme je l'ai déjà dit, Jossas jouant le magnifique, dépensait l'argent avec la facilité d'un homme qui se le procure aisément. Il était de plus fort charitable, et je pourrais citer de lui plusieurs traits d'une générosité bizarre, que j'abandonne à l'examen des moralistes. Un jour entre autres il pénètre dans un appartement de la rue du Hazard, qu'on lui avait indiqué comme bon à dévaliser. D'abord la mesquinerie de l'ameublement le frappe, mais le propriétaire peut être un avare ? il poursuit ses recherches, furète partout, brise tout, et ne trouve dans le secrétaire qu'une
baisse de reconnaissances du Mont-de-Plété Il tire
de sa poche cinq louis, les pose sur la cheminée, et après avoir écrit sur la glace ces mots : Jdemnité pour les meubles cassés, se retire eii fermant soigneusement les portes, dans la crainte que d'autres voleurs moins scrupuleux ne viennent enlever ce qu'il a respecté.
Lorsque Jossas partit avec nous de Bicêtre, c'était la troisième fois qu'il faisait le voyage. Depuis, il s'échappa deux fois encore, fut repris, et mourut en 1805 au bagne de Rochefort.
A notre passage à Montereau, je fus témoin d'une scène qu'il est bon de faire connaître, puisqu'elle
peut se renouveler. Un forçat, nommé Maugp.r, connaissait un jeune homme de la ville, que ses parents croyaient condamné aux fers; après avoir recommandé à son voisin de se cacher la figure avec son mouchoir, il dit confidentiellement à quelques personnes accourues sur notre route, que celui qui se cachait était le jeune homme en question. La chaîne poursuivit ensuite sa marche, mais à peine étionsnous à un quart de lieue de Montereau, qu'un homme courant après nous, remit au capitaine une somme de cinquante francs, produit d'une quête faite pour l'homme au mouchoir. Ces cinquante francs furent distribués le soir aux intéressés, sans que personne, hors eux-mêmes, sût la cause de cette libéralité.
A Sens, Jossas me donna une autre comédie : il avait fait mander un nommé Sergent , qui tenait l'auberge de YÉcu; en le voyant, cet homme donna des signes de la plus vive douleur : « Comment, s'é- » criait-il, les larmes aux yeux, vous ici, monsieur le » marquis!... vous, le frère démon ancien maître!...
» moi qui vous croyais retourné en Allemagne
» Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel malheur! » On devine que dans quelque expédition, Jossas se trouvant à Sens, s'était fait passer pour un émigré rentré clandestinement , et frère d'un comte chez lequel Sergent avait été cuisinier. Jossas lui expliqua comment, arrêté avec un passeport de fabrique, au mo • ment où il tentait de repasser la frontière, il avait été condamné comme faussaire. Le brave aubergiste ne se borna pas à de stériles lamentations; il fit servir au noble galérien un excellent dîner, dont je pris ma part avec un appétit qui contrastait avec ma fâcheuse position.
A part une furieuse bastonnade, distribuée à deux condamnés qui avaient voulu s'évader à Beaune, il ne nous arriva rien d'extraordinaire jusqu'à Châlons, où l'on nous embarqua sur un grand bateau rempli de paille, assez semblable à ceux qui apportent le charbon à Paris; une toile épaisse le recouvrait. Si, pour jeter un coup d'œil sur la campagne, ou pour respirer un air plus pur, un condamné en levait un coin, les coups de bâton pleuvaient à l'instant sur son dos. Quoique exempt de ces mauvais traitements, je n'en étais pas moins fort affecté de ma position ; à peine la gaieté de Jossas, qui ne se démentait jamais, parvenait-elle à me faire oublier un instant, qu'arrivé au bagne, j'allais être l'objet d'une surveillance qui rendrait toute évasion impossible. Cette idée m'assiégeait encore quand nous arrivâmes à Lyon.
En apercevant l'île Barbe, Jossas m'avait dit : « Tu vas voir du nouveau. » Je vis en effet sur le quai de Saône, une voiture élégante, qui paraissait attendre l'arrivée du bateau; dès qu'il parut, une femme mit la tête à la portière, en agitant un mouchoir blanc : « C'est elle », dit Jossas, et il répondit au signal. Le bateau ayant été amarré au quai, cette femme descendit pour se mêler à la foule des curhux , je ne pus voir sa figure que couvrait un voile noir fort épais. Elle resta là depuis quatre heures de l'après-midi jusqu'au soir; la foule étant alors dissipée, Jossas lui détacha le lieutenant Thierry, qui revint bientôt avec
un saucisson , dans lequel était cachés cinquante louis. J'appris que Jossas ayant fait la conquête de cette femme sous le titre de marquis, l'avait instruite par une lettre de sa condamnation, qu'il expliquait sans doute à peu près comme il l'avait fait pour l'aubergiste de Sens. Ces sortes d'intrigues, aujourd'hui fort rares, étaient très-communes à cette époque, par suite des désordres delà révolution et de la désorganisation sociale qui en était le résultat. Ignorant le stratagème employé pour la tromper, cette dame voilée reparut le lendemain sur le quai pour y rester jusqu'au moment de notre départ. Jossas était enchanté : non-seulement il remontait ses finances, mais il s'assurait encore un asile en cas d'évasion.
Nous approchions enfin du terme de notre navigation, lorsqu'à deux lieues du Pont-Saint-Esprit, nous fûmes surpris par un de ces orages si terribles sur le Rhône. Il était annoncé par les roulements lointains du tonnerre. Bientôt la pluie tomba par torrents; des coups de vent comme on n'en éprouve que sous les tropiques, renversaient les maisons, déracinaient les arbres et soulevaient les vagues qui menaçaient à chaque instant d'engloutir notre embarcation. Elle présentait, en ce moment, un spectacle affreux : à la rapide lueur des éclairs, on eût vu deux cents hommes enchaînés comme pour leur ôter tout moyen de salut, exprimer par des cris d'effroi les angoisses d'une mort que le poids des fers qui les réunissait rendait inévitable; sur ces physionomies sinistres, on eût lu le désir de conserver une vie disputée à l'échafaud, une vie qui devait s'écouler désormais dans la misère et l'avilissement. Quelques-uns des condamnés montraient une impassibilité absolue; plusieurs, au contraire, se livraient à une joie frénétique. Se rappelant les leçons du jeune âge, un malheureux bégayait-il quelque pieuse formule, ces derniers agitaient leurs fers en chantant des chansons licencieuses, et la prière expirait au milieu de longs hurlements.
Ce qui redoublait la consternation générale, c'était l'abattement des mariniers qui paraissaient désespérer de nous. Les gardes n'étaient guère plus rassurés : ils firent même un mouvement comme pour abandonner le bateau, que l'eau remplissait à vue d'œil. Alors la scène prit un nouvel aspect : on se précipita sur les argousins en criant : A terre! à terre! tout le monde ; et l'obscurité, jointe au trouble du moment, permettant de compter sur l'inpunité, les plus intrépides d'entre les forçats, se levèrent en déclarant que personne ne sortirait du bateau avant qu'il n'eût touché le rivage. Le lieutenant Thierry, le seul à peu près qui n'eût pas perduson sang-froid, fit bonnecontenance ; il protesta qu'il n'y avait aucun danger, et la preuve c'est que lui ni les mariniers ne songeaient à quitter l'embarcation. On le crut d'autant mieux, que le temps se calmait sensiblement. Le jour parut : sur le fleuve uni comme une glace, rien n'eût rappelé les désastres de la nuit, si les eaux bourbeuses n'eussent charrié des bestiaux morts, des arbres entiers, des débris de meubles et d'habitations,
Échappés à la temoête, nous débarquâmes à Avi-
MEMOIRES DE VIDOGQ
jnon, où l'on nous déposa dans le château. Là commença la vengeance des argousins : ils n'avaient pas oublié ce qu'ils appelaient notre insurrection; ils nous en rafraîchirent d'abord la mémoire à grands coups de bâton; puis il empêchèrent le public de donner aux condamnésdes secoursquele terme du voyage nedevait plus faire passer entre leurs mains. « L'aumône à ces » flibustiers! disait un d'entre eux, nommé le pèreLami, » à des dames qui demandaient à s'approcher; c'est
» bien de V argent perdu Au surplus, adressez-vous
» av chef... Le lieutenant Thierry, qu'on ne doit vraiment pas confondre avec les êtres brutaux et inhumains dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, accorda la permission; mais, par un raffinement de méchanceté, les argousins donnèrent le signal du départ avant que la distribution lut terminée. Le reste de la route n'offrit rien de remarquable. Enfin , après trente-septjours du voyage le plus pénible, la chaîne entra dans Toulon.
Les quinze voitures parvenues sur le port, et rangées devant la corderie, on fit descendre les condamnés, qu'un employé reçut, et conduisit dans la cour du h'agne. Pendant le trajet, ceux qui avaient des ha bits de quelque valeui s'empressèrent de s'en dépouiller pour les vendre ou les donner à la foule que réunit l'arrivée d'unenouvelle chaîne. Lorsque les vêtements du bagne furent distribués, et lorsqu'on eut rivé les manicles, comme je l'avais vu faire à Brest, on nous conduisit à bord du vaisseau rasé le Hasard (au jourd'hui le Frontin), servant de bagne flottant. Après que les payots (forçats qui remplissent les fonctions d'écrivains) eurent pris nos signalements, on choisit les chevaux de retour (forçats évadés), pour les mettre à la double chaîne. Leur évasion prolongeait leur peine de trois ans.
Comme je me trouvais dans ce cas, on me fît passer à la salle n° 3, où étaient placés les condamnés les plus suspects. Dans la crainte qu'ils ne trouvassent l'occasion de s'échapper en parcourant le port, on ne les conduisait jamais à la fatigue. Toujours attachés au banc, couchés sur la planche nue, rongés par la vermine, exténués par les mauvais traitements, le défaut de nourriture et d'exercice, il offraient un spectacle déplorable.
Ce que j'ai dit des abus de toute espèce dont la bagne de Brest était le théâtre me dispense de signaler ceux que j'ai pu observer à Toulon. C'était la même confusion des condamnés, la même brutalité chez les
Lu bain. — l'jje oj.
argousins, la même dilapidation des objets appartenant à l'État ; seulement l'importance des armements présentait plus d'occasions de vol aux forçats qu'on employait dans les arsenaux ou dans les magasins. Le fer, le plomb, le cuivre, le chanvre, la poix, le goudron, l'huile, le rhum, le biscuit, le bœuf fumé, disparaissaient chaque jour, et trouvaient d'autant plus facilement des receleurs, que les condamnés avaient des auxiliaires fort actifs dans les marins et dans les ouvriers libres du port. Les objets de gréement provenant de ces soustractions servaient à équiper une foule d'allégés et de bateaux pêcheurs, dont les patrons se les procuraient à vil prix, sauf à dire, en cas d'enquête, qu'ils les avaient achetés à quelque vente publique d'objets hors de service.
Un condamné de notre salle, qui, étant prisonnier en Angleterre, avait travaillé comme charpentier dans les chantiers de Chatam et de Plymouth, nous rapporta que le pillage y était encore plus considérable.
11 nous assura que dans tous les villages des bords de la Tamise et du Medway, il y avait des gens continuellement occupés à détordre les cordages de la marine royale, pour en ôter la marque et la cordelette,, qu'on y mêle pour les faire reconnaître; d'autres n'étaient employés qu'à effacer la flèche empreinte sur tous les objets de métal enlevés dans les arsenaux. Ces dilapidations, quelque considérables qu'elles fussent, ne pouvaient toutefois se comparer aux brigandages qui s'exerçaient sur la Tamise, au préjudice du commerce. Quoique l'établissement d'une police de marine ait en grande partie réprimé ces abus, je crois qu'il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails sur ces fraudes qui se pratiquent encore aujourd'hui dans certains ports, aux dépens de qui il appartient.
Les malfaiteurs dont il est ici question se divisaient en plusieurs catégories, dont chacune avait une désignation et des attributions particulières : il y avait les Pirates de rivière, les Ckevau-légers (Light horsemen), les Gendarmes (Heary horsemen), les Bateliers chasseurs (Game watermen), les Gabariers chasseurs (Game lightermen), les Hirondelles de vase (Mudlarks), les Tapageurs CScuffle hunters); et les Receleurs (Copemen). Les Pirates de rivière se composaient de ce qu'il y avait de plus audacieux et de plus féroce parmi les brigands qui infestaient la Tamise. Ils opéraient surtout la nuit contre les bâtiments mal gardés, dont ils massacraient ouelauefois le faible équipage pour
piller plus à leur aise; plus souvent ils se bornaient à prendre des cordages, des perches, ou même des balles de coton. Mouillé à Castlane-Ter, le capitaine d'un brick américain, ayant entendu du bruit, monta sur le pont pour s'en rendre compte; un canot s'éloignait : c'étaient des pirates, qui, en lui souhaitant le bonsoir, lui dirent qu'ils venaient d'enlever son ancre avec le câble. En s'entendant avec les ivatchmen, chargés de veiller la nuit sur les cargaisons, ils pillaientencore avec plus de facilité. Quand on ne pouvait pratiquer de semblables intelligences, on coupait les câbles des allèges, et on les laissait dériver jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus dans un endroit où l'on pût se mettre à la besogne sans crainte d'être découverts. De petits bâtiments de charbon se sont trouvés ainsi déchargés en entier dans le cours d'une nuit.
Le suif de Russie, que la difficulté de remuer lesbarriques énormes qui le contiennent semblait devoir protégercon.
tre ces tentatives, n'était pas plus à 1' abri , puisqu'on avait l'exemple de l'enlèvement nocturne de sept de ces barriques,
jqui pèsent entre trente et quarante quintaux. Les Chevau-légers pillaient également pendant la nuit, mais c'était principalement aux vaisseaux venant des Indes occidentales qu'ils s'attaquaient. Ce genre de vol prenait son origine dans un arrangement entre les contre-maîtres et les receleurs, qui achetaient les balayures, c'est-à-dire les parcelles de sucre, les grains de café, ou le coulage des liquides, qui restent dans l'entrepont après le déchargement de la cargaison. On comprend qu'il était facile d'augmenter ces profits en crevant les sacs et en disjoignant les douves des tonneaux. C'est ce que découvrit, un négociant canadien, qui expédiait tous les ans une grande quantité d'huile. Trouvant toujours un déchet beaucoup plus considérable que celui qui peut résulter du coulage ordinaire, et ne pouvant obtenir, à cet égard, de ses correspondants une explication satisfaisante, il profita d'un voyage à Londres pour pénétrer le mystère. Déterminé à poursuivre ses investigations avec le soin le plus minutieux, il
Cuyiie de
était sur le quai, attendant avec impatience une gabare chargée de la veille, et dont le retard lui semblait déjà fort extraordinaire. Elle parut enfin, et le négociant vit une troupe d'hommes de mauvaise mine se précipiter à bord avec autant d'ardeur que des corsaires qui monteraient à l'abordage. II pénétra à son tour dans l'entre-pont, et resta stupéfait, on voyant les barils rangés, les bondons en dessous. Lorsqu'on vint à décharger la gabarre, il se trouva répandu dans la cale assez d'huile pour en emplir neuf barils. Le propriétaire ayant fait lever quelques planches, on trouva encore de quoi emplir cinq autres; en sorte que du simple chargement d'un allège on avait distrait quatorze barils. Ce qu'on aura peine à croire, c'est que l'équipage, loin de
convenir de ses torts, eut l'impudence de prétendre qu'on le privait d'un profitqui lui appartenait.
Non contents de dilapidations de ce genre, les chevaulégers réunis aux gabarriers chasseurs, enfonçaient pendant la nuit des barriques de sucre, dont le contenu disparaissait entièrement, emporté par portions dans des sacs noirs, qu'on appelait blaekstrops ('bandes noires). Des constables, venus à Paris en mission, et avec lesquels j'ai dû être mis en rapport, m'ont assuré qu'en une nuit, il avait été ainsi enlevé de divers vaisseaux jusqu'à vingt barriques de sucre, et jusqu'à du rhum extrait au moyen d'une pompe (gigger), et dont on remplit des vessies. Les bâtiment à bord desquels se pratiquait ce trafic étaient désignés sous le nom de game ships (vaisseaux à gibier). A cette époque, les vols de liquides et des spiritueux étaient, au surplus, fort communs, même dans la marine royale. On en trouve un exemple fort curieux dans ce qui arriva à bord de la frégate la Victoire, qui apportait en Angleterre les restes de Nelson, tué, comme on sait, au combat de Trafialgar. Pour conserver le corps, on l'avait mis dans une tomie de rhum. Lorsqu'on arrivant à Plymouth, on ouvrit la tonne, elle était à sec. Pendant la traversée, les matelots, bien certains que le sommelier ne visiterait pas cette pièce, avaient tout bu à l'aide de calumets
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de paille ou de giggers. Ils appelaient cela mettre
['■Amiral en perce.
Les bateliers chasseurs se tenaient à bord des vaisseaux qu'on déchargeait, pour recevoir et transférer sur-le-champ à terre les objets volés. Gomme ils étaient chargés de traiter avec les receleurs, ils se réservaient des profits considérables; tous faisaient beaucoup de dépense. On en citait un qui, du fruit de son industrie, entretenait une femme très-élégante, et possédait un cheval de selle.
Par hirondelles de vase, on entendait ces hommes qui rôdaient, à marée basse, autour de la quille des vaisseaux, sous prétexte de chercher de vieux cordages, du fer, du charbon, mais dans le fait, pour recevoir et cacher des objets qu'on leur jetait du
bord.
Les ta/jar/ewrs étaient des ouvriers à longs tabliers, qui, feignant de demander de l'ouvrage, se précipitaient en foule à bord des bâtiments, où ils trouvaient toujours moyen de dérober quelque chose à la faveur du tumulte.
Venaient enfin les receleurs, qui, non contents d'acheter tout ce que leur apportaient les voleurs dont on vient de voir l'énumération, traitaient quelquefois directement avec les capitaines ou avec les contremaîtres qu'ils savaient disposés à se laisser séduire, Ces négociations se faisaient dans un argot intelligible seulement pour les intéressés. Le sucre était du sable, le café des haricots, le piment des petits-pois, le rhum du vinaigre, le thé du houblon, de manière qu'on pouvait traiter, même en présence du consignataire du navire sans qu'il sût qu'il s'agissait de sa cargaison.
Je trouvai réuni à la salle n° 3 tout ce qu'il y avait dans le bagne de scélérats consommés. J'y vis un nommé Vidal, qui faisait horreur aux forçats euxmêmes! Arrêté à quatorze ans, au milieu d'une
bande d'assassins dont il partageait les crimes, son âge seul l'avait dérobé à Téchafaud. Il était condamné à vingt-quatre ans de réclusion; mais à peine fut-il entré dans la prison, qu'à la suite d'une querelle, il tua l'un de ses camarades d'un coup de couteau. Une condamnation à vingt-quatre années de travaux forcés remplaça alors la peine de la réclusion. II était depuis quelques années au bagne, lorsqu'un forçat fut condamné à mort. Il n'y avait pas en ce monent de bourreau dans la ville; Vidal offrit avec empressement ses services : ils furent acceptés, et l'exécution eut lieu, mais on du mettre Vidal sur le banc des garde- chiourme; autrement il était assommé à coups de chaînes. Les menaces dont il était l'objet ne l'empêchèrent pas de remplir de nouveau quelque temps après son odieux ministère. Il sefehargeade plus d'administrer les bastonnades infligées aux condamnés. Enfin, en 1794, le tribunal révolutionnaire ayant été installé à Toulon, à la suite de la prise de cette ville par Dugommier, Vidal fut chargé d'exécuter ses arrêts. Il se croyait définitivement libéré; mais quand la terreur eut cessé, ont le fit rentrer au bagne, où il devint l'objet d'une surveillance toute particulière.
Au même banc que Vidal était enchaîné le juif
Deschamps, un des auteurs du vol du Garde-Meuble, dont les forçats écoutaient le récit dans un recueillement sinistre; seulement à l'énumération des diamants et des bijoux enlevés, leur yeux s'animaient, leurs muscles se contractaient par un mouvement convulsif ; et, à l'expression de leurs physionomies, on pouvait juger quel usage ils eussent fait alors de leur liberté. Cette disposition se remarquait surtout chez les hommes coupables de léger délits, qu'on humiliait en les goguenardant sur la niaiserie de s'attaquer à des objets de peu de valeur; c'est ainsi qu'après avoir évalué à vingt millions les objets enlevés au Garde- Meuble, Deschamps disait d'un air méprisant à un pauvre diable condamné pour vol de légumes : « Eh » bien! est-ce là des choux! »
Du moment où ce vol fut commis, il devint le texte de commentaires que les circonstances et l'agitation des esprits rendaient fort singuliers. Ce fut dans la séance du dimanche soir (16 septembre 1792), que le ministre de l'intérieur, Roland, annonça l'événement à la tribune de la Convention, en se plaignant amèrement du défaut de surveillance des employés et des militaires de garde qui avaient abandonné leurspostes, sous prétexte de la rigeur du froid. Quelques jours après, Thuriot, qui faisait partie de la commission chargée de suivre l'instruction, vint accuser à son tour l'incurie du ministre, qui répondit assez sèchement qu'il avait autre chose à faire que de surveiller le Garde-Meuble. La discussion en resta là, mais ces débats avaient éveillé l'attention, et l'on ne parlait dans le public que d'intelligences coupables, de complots dont le produit du vol devait servir à soudoyer les agents; on alla jusqu'à dire que le gouvernement s'était volé lui-même; ce qui donna quelque consistance à ce bruit, ce fut le sursis acordé, le 18 octobre, à quelques individus condamnés pour ce fait, et dont on attendait des révélations. Néanmoins, le 22 février 1797, dans son rapport au conseil des Anciens, sur la proposition d'accorder un gratification de 5,000 fr. à une dame Corbin, qui avait facilité la découverte d'une grande partie des objets enlevés, Thiébault déclara, de la manière la plus formelle, que cet événement ne se rattachait à aucune combinaison politique, et qu'il avait été tout simplement provoqué par le défaut de surveillance des gardiens, et par le désordre qui régnait alors dans toutes les administrations.
Dans le principe, le Moniteur avait échauffé les imaginations les plus circonspectes, en parlant de quarante brigands armés qu'on aurait surpris dans les salles du Garde-Meuble; la vérité est que l'on n'avait surpris personne, et que,l'orsqu'on saperçut de la disparition du Régent, du hochet du dauphin et d'une foule d'autres pièces, estimées dix-sept millions, il y avait quatre nuits successives que Deschamps, Rernard Salles et un Juif portugais nommé Dacosta, s'introduisaient tour à tour dans les salles sans autres armes que les instruments nécessaires pour détacher les pierreries enchâssées dans des pièces d'argenterie qu'ils dédaignaient d'emporter; c'est ainsi qu'ils enlevèrent avec beaucoup de précaution les magnifiques rubis qui figuraient les yeux des poissons d'ivoire.
MÉMOIRES DR VIDOOQ
Deschamps, à qui reste l'honneur de l'invention, s'était introduit le premier dans la galerie en escaladant une fenêtre au moyen d'un réverbère qui existe encore à l'angle de la rue Royale et de la place Louis XV. Rernard Salles et Dacosta, qui faisaient le guet, l'avaient d'abord secondé seuls: mais la troisième nuit, Benoît Naid, Philipponeau, Paumettes, Fraumont, Gay, Mouton, lieutenant dans la garde nationale, et Durand, dit le Turc, bijoutier rue Saint-Sauveur, s'étaient mis de la partie, ainsi que plusieurs princes de la haute pègre (voleurs de distinction), qu'on avait amicalement prévenus de venir prendre part à la curée. Le quartier général était dans un billard de la rue de Rohan; on faisait au surplus si peu mystère de l'affaire, que le lendemain du premier vol, Paumettes, dînant avec des fdles dans un restaurant de la rue d'Argenteuil, leur jeta sur la table une poignée de roses et de petits brillants. La police n'en fut pas même informée. Pour découvrir les principaux auteurs du vol, il fallut que Durand, arrêté sous la prévention de fabrication de faux assignats, se décidât à faire des révélations pour obtenir sa grâce. Ce fut sur ses données qu'on parvint à retrouver le Régent; il fut saisi à Tours, cousu dans la toque d'une femme nommée Lelièvre, qui, ne pouvant passer en Angleterre à cause de la guerre, allait le vendre à Bordeaux, à un Juif ami de Dacosta. On avait d'abord tenté de s'en défaire à Paris, mais la valeur de cette pièce, estimée douze millions, devait éveiller des soupçons dangereux; on avait également renoncé au projet de la faire diviser à la scie, dans la crainte d'être trahi par le lapidaire.
La plupart des auteurs du vol furent successivement arrêtés et condamnés pour d'autres délits; de ce nombre se trouvèrent Benoît Naid, Dacosta, Bernard Salles, Fraumont et Philipponeau; ce dernier, arrêté à Londres à la fin de 1791, au moment où il faisait graver une planche d'assignats de 300 fr., avait été amené à Paris et enfermé à la Force, d'où il s'était évadé à la faveur des massacres du 2 septembre.
Avant d'être condamné pour le vol du Garde- Meuble, Deschamps avait été impliqué dans une affaire capitale, dont il s'était tiré, bien que coupable, comme il s'en vantait avec nous, en donnant des détails qui ne permettaient pas d'en douter; il s'agissait du double assassinat du joallier Deslong et de sa servante, commis de complicité avec le brocanteur Fraumont.
Deslong faisait des affaires assez étendues dans sa partie. Outre les achats particuliers, il faisait encore le courtage en perles et en diamants, et comme il était connu pour honnête homme, on lui confiait souvent des objets de prix, soit pour les vendre ou pour en tirer parti en les démontant; il courait aussi les ventes, et c'est là qu'il avait fait la connaissance de Fraumont, qui s'y rendait fort assidûment pour acheter principalement des chasubles et autres ornements provenant du pillage des églises (1793), qu'il brûlait pour extraire le métal des galons. De l'habitude de se voir et de se trouver en concurrence pour quelques opérations, naquit entre ces deux hommes une sorte
de liaison qui devint bientôt intime. DeslQng n avait plus rien de caché pour Fraumont; il le consultait sur toutes ses entreprises, l'informait de la valeur de tous lesdépôts qu'il recevait, et alla même jusqu'à lui confier le secret d'une cachette où il plaçait ses objets les plus précieux.
Instruit de toutes ces particularités, et ayant ses entrées libres chez Deslong, Fraumont conçut le projet de le voler pendant qu'il serait avec sa femme au spectacle, où ils allaient souvent. II fallait également un complice pour faire le guet; il était d'ailleurs dangereux pour Fraumont, que le jour de l'expédition on le vît dans la maison, où tout le monde le connaissait. Il avait d'abord choisi un serrurier, forçat évadé, qui avait fait les fausses clefs nécessaires pour entrer chez Deslong; mais cet homme, poursuivi par la police, ayant été forcé de quitter Paris, il lui substitua Deschamps.
Au jour pris pour effectuer le vol, Desiong et sa femme étant partis au Théâtre de la République, Fraumont fut se mettre en embuscade chez un marchand de vin pour guetter le retour de la servante, qui profitait ordinairement de l'absence de ses maîtres pour aller voir son amant. Deschamps monta à l'apparte ment et ouvrit doucement la porte avec une des fausses clefs... Quel fut son étonnement de voir dans le vestibule la servante, qu'il croyait sortie (sa sœur, qui lui ressemblait beaucoup, l'ayant effectivement quittée quelques instants auparavant....)! A l'aspect de Deschamps, dont la surprise rendait la figure plus effrayante encore, cette fille laisse tomber son ouvrage... Elle va crier... Deschamps se précipite sur elle, la renverse, la saisit à la gorge, et lui porte cinq coups d'un couteau à gaîne qu'il portait toujours dans la poche droite de son pantalon. La malheureuse tombe baignée dans son sang.... Pendant qu'elle fait entendre le râle delà mort, l'assassin furète dans tous les coins de l'appartement, mais, soit que cet incident inattendu l'eût troublé, soit qu'il entendît quelque rumeur sur les escaliers, il se borne à enlever quelques pièces d'argenterie qui se trouvent sous sa main, revient trouver son complice chez le marchand de vin où il s'était posté, et lui raconte toute l'aventure; celui-ci se montra fort affecté, non de la mort de la servante, mais du peu d'intelligence et d'aplomb de Deschamps, auquel il reprochait de n'avoir pas su découvrir la cachette qu'il lui avait si bien indiquée : ce qui mettait le comble à son mécontentement, c'est qu'il prévoyait qu'après une pareille catastrophe, Deslong se tiendrait si bien sur ses gardes, qu'Userait impossible de retrouver une semblable occasion.
Celui-ci avait en effet changé de logement à la suite de cet événement, qui lui inspirait les plus vives terreurs; le peu de monde qu'il recevait n'était introduit chez lui qu'avec de grandes précautions. Quoique Fraumont évitât de s'y présenter, il ne conçut point de soupçons contre lui : comment aurait-il eu de pareilles idées sur un homme qui, s'il eût commis le crime, n'eût pas manqué de dévaliser la cachette dont il connaissait le secret. Le rencontrant même au bout de quelques jours sur la place Vendôme, il l'engagea
MEMOIRES DE VJDOCQ
fortement à venir le voir, et se lia plus intimement que jamais avec lui. Fraumont revint alors à ses premiers projets; mais, désespérant de forcer la nouvelle cachette, qui, d'ailleurs, était soigneusement gardée, il se décida à changer de plan. Attiré chez Deschamps, sous prétexte de traiter d'une forte partie de diamants, Deslong fut assassiné et dépouillé d'une somme de dix-sept mille francs, tant en or qu'en assignats, pont il s'était muni sur l'invitation de Fraumont, qui lui porta le premier coup.
Deux jours s'écoulèrent : madame Deslong ne voyant pas revenir son mari, qui ne se fût pas absenté si longtemps sans l'en prévenir, et sachant qu'il était porteur de valeurs assez considérables, ne douta plus qu'il ne lui fût arrivé malheur. Elle s'adressa à la police, dont l'organisation se ressentait alors de la confusion qui régnait dans tous les services; on parvint cependant à mettre la main sur Fraumont et sur Deschamps, et les révélations du serrurier qui devait concourir au vol, et qui était arrêté de nouveau, eussent pu leur être funestes; mais on refusa à cet homme la liberté qu'on lui avait promise à titre de récompense, et l'agent de police Gadot, qui avait été son intermédiaire, ne voulant pas en avoir le démenti, le fit évader dans le trajet de la Force au Palais. Cette circonstance enlevant le seul témoin à charge qui eût pu déposer dans l'affaire , Deschamps et Fraumont furent mis en liberté.
Condamné depuis à dix-huit ans de fers, pour d'autres vols, Fraumont partit pour le bagne de Rochefort le 1" nivôse an VII ; il ne se tenait pourtant pas encore pour battu : au moyen de l'argent provenant de ses expéditions, il avait soudoyé quelques individus, qui devaient suivre la chaîne pour faciliter son évasion, dans le cas où il pourrait la tenter, ou même pour l'enlever s'il y avait lieu. L'usage qu'il se proposait de faire de sa liberté, c'était de venir assassiner M. Delalande, premier président du tribunal qui l'avait condamné, et le commissaire de police de la section de l'Unité, qui avait produit contre lui des charges accablantes. Tout était disposé pour l'exécution de ce projet, quand une femme publique qui en avait appris le détail de la bouche d'un des intéressés, fit des révélations spontanées : on prit des mesures en conséquence; l'escorte fut avertie; lorsque la chaîne sortit de Bicêtre, on mit à Fraumont des menottes qui ne le quittèrent qu'à son arrivée à Rochefort, où il fut spécialement recommandé; on m'a assuré qu'il était mort au bagne. Pour Deschamps, qui devait bientôt s'évader de Toulon, il fut trois ans après arrêté à la suite d'un vol commis à Auteuil, condamné à mort par le tribunal criminel de la Seine, et exécuté à Paris.
A la salle n° 3, je n'étais séparé de Deschamps que par un voleur effractionnaire, Louis Mulot, fils de ce Cornu qui porta longtemps l'effroi dans les campagnes de la Normandie, où ses crimes ne sont point encore oubliés. Déguisé en maquignon, il courait les foires, observait les marchands qui portaient avec eux de fortes sommes, et prenait la traverse pour aller les attendre dans quelque endroit écarté, où il les assas-
sinait. Marié en troisièmes noces à une jeune et jolie fille de Bernay, il lui avait d'abord soigneusement caché sa terrible profession, mais il ne tarda pas à découvrir qu'elle était digne en tout de lui. Dès lors il l'associa à toutes ses expéditions. Courant aussi les foires comme mercière ambulante, elle s'introduisait facilement auprès des riches cultivateurs de la vallée d'Auge, et plus d'un trouva la mort dans un galant rendez-vous. Plusieurs fois soupçonnés, ils opposèrent avec succès des alibi dus aux excellents chevaux dont ils avaient toujours soin de se munir.
En 1794, la famille Cornu se composait du père, de la mère, de trois fils, de deux filles et des amants de ces dernières, qu'on avait habitués au crime dès leur plus tendre enfance, soit en les faisant servir d'espions, soit en les envoyant mettre le feu aux granges. La plus jeune des filles, Florentine, ayant d'abord témoigné quelque répugnance, on l'avait aguerrie en lui faisant porter pendant deux lieues dans son tablier la tête d'une fermière des environs d'Argentan! II...
Plus tard, tout à fait affranchie (dégagée de tout scrupule), elle eut pour amant l'assassin Capelu, exécuté à Paris en 1802. Lorsque la famille se forma en bande de chauffeurs pour exploiter le pays situé entre Caen et Falaise, c'était elle qui donnait la question aux malheureux fermiers, en leur mettant sous l'aisselle une chandelle allumée, ou en leur posant de l'amadou brûlant sur l'orteil.
Vivement poursuivi par la police de Caen et surtout par celle de Rouen, qui venait d'arrêter deux des jeunes gens à Brionne, Cornu prit le parti de se retirer pour quelque temps dans les environs de Paris, espérant ainsi dépister son monde. Installé avec sa famille dans une maison isolée de la route de Sèvres, il ne craignait pourtant pas de venir faire sa promenade aux Champs-Elysées, où il rencontrait presque toujours quelques voleurs de sa connaissance. « Eh bien, père Cornu, lui disaient-ils un jour, que faitesvous maintenant? — Toujours le grand soûlasse (l'assassinat), mes enfants, toujours le grand soûlasse. — Il est drôle le père Cornu...; mais la passe (la peine de mort).... — Eh! on ne la craint pas quand il n'y a plus de parrains (témoins)... Si j'avais refroidi tous les garnafiers que j'ai mis en suage, je n'en aurais pas le fa/" aujourd'hui. (Si j'avais tué tous les fermiers auxquels j'ai chauffé les pieds, je n'en aurais pas peur aujourd'hui.) »
Dans une de ces excursions, Cornu rencontra un de ses anciens collègues, qui lui proposa de forcer un pavillon situé dans les bois de Ville-d'Avray. Le vol s'exécute, on partage le butin, mais Cornu croit s'apercevoir qu'il est dupe. Arrivé au milieu du bois, il laisse tomber sa tabatière en la présentant à son camarade ; celui-ci fait un mouvement pour la ramasser; à l'instant où il se baisse, Cornu lui fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet, le dépouille et regagne sa maison, où il raconte l'aventure à sa famille, en riant aux éclats.
Arrêté près de Vernon, au moment de pénétrer dans une ferme, Cornu fut conduit à R.ouen, traduit
devant la Cour criminelle, et condamné à mort. Dans l'intervalle de son pourvoi, sa femme, restée libre, allait chaque jour lui porter des provisions et le consoler : « Écoute, lui dit-elle, un matin qu'il paraissait plus sombre qu'à l'ordinaire, écoute, Joseph, on dirait que la carline (la mort) te tait peur Ne va pas
faire la sinvre (la bête) au moins quand tu seras sur
la placarde (la place des exécutions) Les garçons
de campagne (voleurs de grands chemins) se moqueraient joliment de toi...
» Oui, dit Cornu, tout cela serait bel et bon, s'il ne s'agissait pas de la coloquinte (tête), mais quand on a Chariot (le bourreau) d'un côté, le sanglier (le confesseur) de l'autre, et les marchands de lacets (les gendarmes) derrière , ce n'est pas déjà si réjouissant d'aller faire des abreuvoirs à mouches...
— « Allons doncl Joseph, pas de ces idées-là ; je ne suis qu'une femme, vois-tu; eh bien I j'iraislà comme à une neuvaine, avec toi surtout, mon pauvre Joseph ! Oui, je te le dis, foi de Marguerite, je voudrais y aller avec toi.
— » Bien vrai 1 repartit Cornu.
— » Oh oui, bien vrai, soupira Marguerite. Mais pourquoi te lèves-tu, Joseph...? Qu'as-tu donc?
— » Je n'ai rien, reprit Cornu; puis, s'approchant d'un porte-clefs qui se tenait à l'entrée du corridor: Hoch, lui dit-il, faites venir le concierge, j'ai besoin de parler à l'accusateur public.
— » Comment, s'écria la femme, l'accusateur public... ! Voudrais-tu manger le morceau? (faire des révélations.) Ah Joseph, quelle réputation tu vas laisser à nos enfants! »
Cornu garda le silence jusqu'à l'arrivée du magistrat; alors il dénonça sa femme, et cette malheureuse, condamnée à mort par suite de ses révélations, fut suppliciée en même temps que lui. Mulot, de qui je tiens les détails de cette scène, ne la racontait jamais sans en rire aux larmes. Toutefois, il ne pensait pas que l'on dût plaisanter avec la guillotine, et depuis longtemps il évitait toute affaire qui eût pu l'envoyer rejoindre son père, sa mère, un de ses frères et sa sœur Florentine, tous exécutés à Rouen, Quand il parlait d'eux et de la fin qu'ils avaient faite, il lui arrivait souvent de dire : Voilà ce que c'est que de jouer avec le feu; aussi l'on ne m'y prendra pas : et en effet, ses jeux étaient moins redoutables, ils se bornaient à un genre de vol dans lequel il excellait. L'aîné de ses sœurs, qu'il avait amenée à Paris, le secondait dans ses expéditions. Vêtue en blanchisseuse, la hotte au dos ou le panier au bras, elle montait dans les maisons sans portier, frappait à toutes les portes, et quand elle s'était assurée qu'un locataire était absent, elle revenait faire part de sa découverte à Mulot. Alors celui-ci, déguisé en garçon serrurier, accourait, son trousseau de rossignols à la main, et en deux tours il venait à bout de la serrure la plus compliquée. Souvent, afin de ne pas éveiller les soupçons, dans le cas ou quelqu'un viendrait à passer, la sœur, le tablier devant elle, la modeste cornette sur le front, et avec l'air contrarié d'une bonne qui a perdu sa clef, assistait à l'opération. Mulot, ainsi
qu'on le voit, ne manquait pas de prévoyance; il n'en fut pas moins surpris en besogne, et peu de temps après condamné aux fers.
Le père Mathieu. — Je me fais industriel. — Ruine de mon établissement. — On nie croit perclus. — Je suis aide-major. — Ecce Homo, ou le marchand do cantiques. — Un déguisement. — Arrêtez, c'est un forçat! — Je suis mis à la double chaîne. — La clémence du commissaire. — Ma plus belle évasion. — La fille publique et l'enterrement. — Une bande de brigands, — J'y découvre un voleur. — J'obtiens mon congé. — Je promets lo secret.
Jamais je ne n'avais été si malheureux que depuis mon entrée dans le bagne de Toulon. Confondu à vingt-quatre ans avec les plus vils scélérats, sans cesse en contact avec eux, j'eusse mieux aimé cent fois être réduit à vivre au milieu d'une troupe de pestiférés. Contraint à ne voir, à n'entendre que des êtres dégradés, dont l'esprit sans cesse s'évertuait au mal, je redoutais pour moi la contagion de l'exemple. Quand, jour et nuit, en ma présence, on préconisait hautement les actions les plus contraires à la morale, je n'étais plus assez sûr de la force de mon caractère pour ne pas craindre de me familiariser avec ce perfide et dangereux langage. A la vérité, j'avais déjà résisté à de nombreuses tentations; mais le besoin, la misère, le désir surtout de recouvrer la liberté, peuvent souvent faire faire vers le crime un pas involontaire. Je ne m'étais pas encore trouvé dans une situation à laquelle il m'eût paru plus urgent d'échapper. Dès lors toutes mes pensées se tournèrent vers la possibilité d'une évasion. Divers plans s'offraient à mon esprit ; mais ce n'était pas tout de les avoir conçus : pour les exécuter, il me fallait attendre un moment favorable; jusque-là la patience était l'unique remède à mes maux. Attaché au même banc que des voleurs de profession, qui déjà s'étaient évadés plusieurs fois, j'étais, ainsi qu'eux, l'objet d'une surveillance bien difficile à déjouer. Retirés dans leurs cambrons (cabanes), placés à peu de distance de nous, les argousins étaient à portée d'épier nos moindres mouvements. Le père Mathieu, leur chef, avait des yeux de lynx, et une telle habitude des hommes, qu'à la première, vue il s'apercevrait si l'on avait le dessein de le tromper. Ce vieux renard approchait de la soixantaine, mais, pourvu d'une de ces organisations solides qui semblent être à l'épreuve des ans, il était encore vigoureux. C'était une de ces tailles carrées qui ne s'usent pas. Je crois le voir avec sa petite queue, ses cheveux gris poudrés, et son visage en courroux, qui allait si bien au métier qu'il faisait Jamais il ne parlait sans mettre son bâton sur le tapis. C'était pour lui un plaisir de raconter les nom breuses bastonnades qu'il avait données ou fai donner. Continuellement en guerre avec les forçats il n'y avait pas une de leurs ruses qu'il ne connût. Sa défiance était si grande, que souvent même il les ac-
MÉMOIRES DE VIDOCO
rusait de comploter quand ils ne songeaient à rien. On doit penser qu'il n'était pas facile d'adoucir un pareil Cerbère. J'essayai cependant de captiver sa bienveillance ; c'était une entreprise dans laquelle personne n'avait encore réussi: bientôt je reconnus que je ne m'étais pas leurré d'un vain espoir ; je gagnais visiblement dans son esprit. Le père Mathieu m'adressait quelquefois la parole ; c'était, me disaient les anciens, un signe que je lui convenais beaucoup; il n'y avait donc pas d'inconvénient à ce que je lui demandasse une grâce. Je le priai de me permettre de fabriquer des jouets d'enfants avec des morceaux de bois que m'apporteraient les forçats qui allaient à la fatigue. Il m'accorda tout ce que je voulais, à la condition que je serais sage; et dès le lendemain je me mis à l'œuvre. Mes camarades ébauchaient, et moi je finissais. Le père Mathieu, trouvait que ce que je faisais était joli; quand il remarqua que j'avais des aides pour mon petit travail, il ne put s'empêcher de témoigner qu'il était satisfait, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. « A la bonne heure! dit-il, voilà » comment j'aime que l'on s'amuse; il serait bien à » désirer que vous en fissiez tous autant, ça vous dis- » trairait, et au moins avec le produit vous pourriez » vous procurer quelques douceurs. » En peu de jours, le banc fut transformé en un atelier, où quatorze hommes également pressés de fuir l'ennui, et d'avoir quelque argent à leur disposition, déployaient la plus grande activité. Nous avions toujours de la marchandise prête, dont le débit s'effectuait par l'entremise des forçats qui nous fournissaient la matière première. Pendant un mois, notre commerce fut des plus florissants ; chaque jour nous faisions une recette assez abondante, dont il n'entrait pas une obole au bureau. Ainsi que cela se pratique d'ordinaire le père Mathieu, moyennant rétribution, nous avait autorisés à prendre pour notre trésorier le nommé Pantaragat, forçat qui vendait à boire et à manger dans la salle où nous étions. Malheureusement, il est des objets qu'on ne peut multiplier sans que l'équilibre nécessaire entre produire et consommer n'en soit détruit; c'est une vérité d'économie politique : il vint un moment où la fabrication se ralentit faute de débouché. Toulon était encombré de jouets de toutes façons : il fallut nous croiser les bras. Ne sachant plus que faire, je prétextai des douleurs de jambes afin d'entrer à l'hôpital. Le médecin à qui je fus recommandé par le père Mathieu, dont j'étais véritablement le protégé, crut que j'étais hors d'état de pouvoir marcher. Quand on projette de s'évader, il est toujours bon de donner de soi une telle opinion. Le docteur Ferrant ne soupçonna pas un seul instant que j'eusse l'intention de le tromper ; c'était un de ces disciples d'Esculape qui, comme la plupart des Hippocrate de l'école de Montpellier, d'où il était sorti, imaginent que la brusquerie est. un des attributs de leur profession ; mais il ne laissait pas que, d'être humain, il avait surtout pour moi beaucoup n'e bonté. Le chirurgien en chef m'avait pris en affection; c'était à moi qu'il avait confié le soin de sa boîte à pansement; je disposais la harpie, je préparais les compresses , enfin je me ren.
dais utile, et ma complaisance me valait des égards; il n'y eut pas jusqu'à fargousin de l'infirmerie qui ne se fit un plaisir de m'être agréable: pourtant personne ne surpassait en dureté M. Lhomme (c'était le nom de cet employé), que l'on appelait assez plaisamment YEcce Homo, parce qu'autrefois il avait été marchand de cantiques. Bien que je lui eusse été signalé comme dangereux, M. Lhomme était tellement enchanté de ma bonne conduite, et plus encore des bouteilles de vin cuit que je lui repassais, qu'il s'humanisa visiblement. Quand je fus à peu près certain de ne plus lui inspirer de défiance, je dressai mes batteries, pour mettre en défaut sa vigilance, ainsi que celle de ses confrères. Déjà je m'étais procuré une perruque et des favoris noirs; j'avais en outre caché dans ma paillasse une vieille paire de bottes, à laquelle le cirage donnait un aspect de nouveauté: ce n'était encore là que pour la tête et pour les pieds; pour le complément de ma toilette, je comptais sur le chirurgien en chef, qui avait l'habitude d'entreposer sur mon lit sa redingotte, son chapeau, sa canne et ses gants. Un matin qu'il était occupé à amputer un bras, je m'aperçus que M. Lhomme l'avait suivi, afin d'assister à l'opération qui se faisait à l'une des extrémités de la salle : l'occasion était belle pour un travestissement; je me hâte de l'effectuer, et sous mon nouveau costume, je vais droit à la sortie; il me fallait passer au milieu d'une troupe de sous-argousins; je me risque effrontément; aucun d'eux ne paraît faire attention à moi, et déjà je me suppose hors de péril, lorsque j'entends ce cri: « Arrêtez! arrêtez! c'est un forçat qui s'évade! » A peine me restait-il vingt pas à faire pour gagner la porte de l'arsenal : sans me déconcerter, je redouble de vitesse, et parvenu devant le poste, je dis à la garde, en montrant un individu qui venait d'entrer dans la ville: « Courrez-donc avec moi, c'est un échappé de l'hôpital. » Cette présence d'esprit allait peut-être me sauver ; mais, sur le point de franchir la grille, je me sens tiré par ma perruque; je me retourne, c'est M. Lhomme: si je résiste, je suis mort ; je me résigne à marcher devant lui, et l'on me reconduit au bagne, où je suis mis à la double chaîne. Il était clair qu'il allait me revenir une correction; pour l'éviter, je me jette aux genoux du commissaire: « Ah 1 Monsieur, lui dis-je, que l'on ne me frappe pas, c'est la seule grâce que je vous demande; je ferai plutôt trois ans de plus si vous l'exigez. » Le commissaire, quelque touchante que fut ma prière, avait beaucoup de peine à garder sa gravité; enfin il répondit qu'il me pardonnait, en faveur de la hardiesse et de la nouveauté du tour; mais il voulut que je lui désignasse la personne qui m'avait procuré les objets d'habillement dont le chirurgien n'avait pas fait les frais. « Vous n'ignorez pas, lui repartis-je, que les gens qui nous gardent sont des misérables qui font tout pour de l'argent; mais rien au monde ne me ferait trahir celui qui m'a servi. » Satisfait de ma franchise, il donna aussitôt l'ordre de me retirer ma double chaîne, et comme l'argousin murmurait contre tant d'indulgence, il lui prescrivit de se taire en ajoutant: « Vous devriez
l'aimer au lieu de lui en vouloir, car il vient de vous donner une leçon dont vous pourrez faire votre profit. » Je remerciai le commissaire, et l'instant d'après |e lus ramené sur le banc fatal auquel je devais encore être attaché pendant six ans. Je me flattai encore de l'espoir de rejever ma fabrique de jouets d'enfants; mais le père Mathieu s'y opposa, et je fus, malgré moi, obligé de rester dans l'inaction. Deux mois se passèrent sans qu'il survînt aucun changement dans ma position. Une nuit, je ne pouvais pas dormir ; tout à coup il me vint une de ces idées lumineuses que l'on ne trouve que pendant les ténèbres; Jossas était éveillé, je la lui communique. On devine qu'il s'agissait toujours de tentative d'évasion; il juge excellent, merveilleux, le moyen que j'ai imaginé, et il m'engage fortement à ne pas le négliger. On va voir que je n'oubliai pas son conseil. Un matin, le commissaire du bagne, faisant sa ronde, passa près de moi; je lui demandai la permission de l'entretenir en particulier. « Eh! que me veux-tu? me dit-il; as-tu quelque plainte à porter? parle, garçon, parle hautement, je te ferai justice. » Encouragé par la douceur de ce langage: « Ah ! mon bon commissaire, m'écriai-je, vous voyez devant vous un second exemple de Y honnête criminel. Peut-être vous souviendrez-voUs qu'en arrivant ici je vous ai fait connaître que je tenais la place de mon frère: je ne l'accuse point, je me plais même à croire qu'il était innocent du faux qu'on lui a imputé; mais c'est lui que, sous mes prénoms, la cour de Douai a condamné, c'est lui qui s'est évadé du bagne de Brest; aujourd'hui, réfugié en Angleterre, il est libre, et moi, victime d'une funeste méprise, il me faut subir sa peine; ai-je été malheureux de lui ressembler f Sans cette circonstance, je n'aurai pas été conduit à Bicêtre, les gardiens de cette maison n'auraient pas déclaré qu'ils me reconnaissaient. En vain ai-je sollicité une enquête, c'est parce qu'on s'en est rapporté à leur témoignage que l'on a admis Une identité qui n'existe pas. Enfin l'erreur est consommée, je suis bien à plaindre! Je sais qu'il ne dépend pas de vous de faire réformer une décision sans appel, mais il est une grâce que vous pouvez m'accorder: par mesure de sûreté, l'on m'a misa la salle des suspects, où je me trouve jeté au milieu d'un ramas de voleurs, d'assassins, de scélérats endurcis. A chaque instant, je frémis au récit des crimes qu'ils ont commis, comme à l'espoir de ceux qu'ils commettraientencore si jamais ils parvenaient à se délivrer de leurs fers. Ah! je vous en supplie, au nom de tous les sentiments d'humanité, ne me laissez pas plus longtemps avec des êtres aussi pervertis. Mettez-moi au cachot, accablez-moi de chaînes, faites de moi tout ce que vous voudrez, mais que je ne sois plus avec eux. Si j'ai cherché à m'évader, ce n'a été que pour me délivrer de la présence de ces infâmes. (Dans ce moment, je metournais du côté des forçats.) Voyez, mon commissaire, de quel œil de férocité ils me regardent ; déjà ils se préparent à me faire repentir de ce que je vous dis: ils brûlent de tremper leurs mains dans mon sang ; encore une fois, je vous en conjure, ne m'abandonnez pas à
la vengeance de pareils monstres.» Pendant ce discours, les forçats étaient comme pétrifiés d'étonné ment; ils ne concevaient pas qu'un de leurs camarades eût ainsi la témérité de les injurier en face; h; commissaire lui-même ne savait que penser d'une démarche aussi étrange; il gardait le silence; je vis qu'il était profondément ému. Alors, me jetant à ses pieds, et les larmes aux yeux, je repris : « Ayez pitié de moi. Si vous me refusez, si vous vous éloignez sans m'avoir fait sortir de cette salle, vous ne me reverrez plus. » Ces dernières paroles produisirent l'effet que je m'en étais promis. Le commissaire, qui était un brave homme, me fit déferrer en sa présence, et donna l'ordre dé nie mettre de suite à la fatigue. On m'accoupla avec un nommé Salesse, gascon aussi malin que peut l'être dn forçat. La première fois que nous fûmes seuls, il me demanda si j'avais l'intention de m'évader. Je n'ai garde d'y penser, lui répondis-je; ne suis-je pas déjà assez heureux que l'on me laisse travailler. Cependant Jossas possédait mon secret; ce fut lui qui disposa tout pour mon évasion. J'eus des vêtements bourgeois, que je cachai sous mes habits de galérien, sans même que mon camarade de couple s'en aperçût. Un boulon à vis avait remplacé le boulon rivé de la manicle, et j'étais prêt à partir. Le troisième jour après avoir quitté mes compagnons, je sors pour me rendre à la fatigue, et me présente à la visite de l'argcusin: Passe mariase (vaurien), me dit le père Mathieu, il n'est pas temps. Me voilà clans la corderie; l'endroit me paraît propice; je dis à mon camarade que j'ai à satisfaire un besoin; il m'indique des pièces de bois derrière lesquelles je puis me placer, et à peine m'a-t-il perdu de vue, qu'ayant jeté ma casaque rouge et dévissé le boulon, je me mets à fuir dans la direction du bassin. On y réparait alors la frégate la Muiron l'une de celle qui avait ramené d'Egypte Bonaparte et sa suite. Je monte à bord et demande le maître charpentier que je savais être à l'hôpital. Le coq (cuisinier), à qui je m'adresse, me prend pour un homme du nouvel équipage. Je m'applaudis de son erreur, et pour l'y confirmer de plus en plus, comme à l'accent j'ai reconnu qu'il est Auvergnat, j'engage avec lui, dans le patois de son pays, une conversation que je soutiens dû ton le plus assuré; cependant j'étais sur les épines: quarante couples de forçats travaillaient à deux pas de nous. D'un instant à l'autre on pouvait me reconnaître. Enfin une embarcation part pour la ville, je m'y précipite, et, saisissant un aviron, je fends la lame comme un vieux matelot; bientôt nous sommes dans Toulon. Pressé de gagner la campagne, je cours à la porte d'Italie, mais personne ne sort sans être muni d'une carte verte, délivrée par la municipalité ; on me refuse le passage, et tandis que je cherche dans mon esprit comment je viendrai à bout de prouver que la consigne n'est pas pour moi, j'entends les trois coups de canon qui donnent au loin le signal de mon évasion. Dans ce moment, un frisson me parcourt de la tète aux pieds; déjà je me vois au pouvoir des argousins et de toute la milice du bagne; il me semble comparaître devant ce brave commissaire que j'ai si in-
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dignement trompé: si je suis repris, je suis perdu. Livre a ces tristes réflexions, je m'éloigne en toute hâte, et afin de rencontrer moins de monde, je me di rige vers les remparts.
Parvenu dans un endroit isolé, je marchais assez lentement, comme un homme qui ne sachant pas où porter ses pas, tient conseil avec lui-même, quand une femme m'accoste et me demande en provençal l'heure qu'il est; je lui réponds que je l'ignore; elle se met alors s jaser delà pluie at du beau temps; et finit par me proposer de l'accompagner: c'est à quatre pas d'ici, ajouta-telle, personne ne nous verra.
L ' occasion pour trouver un refuge était trop belle pour lalaisseréchapper: je suis ma conductrice dans une espèce de galetas où je fais venir quelques rafraî ch issemcnts. Pendant que nous sommes à causer, trois autres coups de canon se font entendre. «Ah!
s'écria cette fille d'un air desalisfaction, voilà le deuxième qui s'échappe aujourd'hui. — Eh quoi ! lui dis-je, la belle enfant, ça le fait donc plaisir? aurais-tu l'espoir de toucher la récompense? — Moi! tu ne me connais guère. — Bah ! bah ! repris-je, cinquante francs sont toujours bons à gagner, et je te jure bien que si l'un de ces gaillards-là tombait sous ma coupe.... — Vous êtes un malheureux 1 s'écria-t-elle, en faisant un geste pour me repousser : je ne suis
Dortoirs des guléitens.
qu'une pauvre fille, mais ce n'est pas Célestine qu4 mangera jamais de ce pain-là. » A ces mots, qu'elle prononça avec un accent de vérité qui ne me permettait pas de douter que l'épreuve ne fût suffisante, je n'hésitai plus, je lui confiai mon secret. Dès qu'elle -eut appris que j'étais un forçat, je ne saurais exprimer combien elle parut s'intéresser à mon sort. « Mon Dieu, disaitelle, ils sont si à plaindre, que je voudrais les sauver tous; aussi, j'en ai déjà sauvé plusieurs ; » puis après s'être interrompue un instant comme pour réfléchir: « Laissemoi faire, me dit-elle ; j'ai mon amant qui a une carte verte, j'irai demain la lui "^prunter, tu an serviras, et une fois hors de la ville, tu 1 a déposeras sous une pierre que je t'inliquerai;enat.
tendant, comme nous ne sommes pas en lieu sûr, jevais t ' emmener dansmacham- ! bre. » Lorsque nous y fûmes arrivé, elle m ' annonça qu'elle allait me laisser un moment seul.
« Il faut que j'avertisse mon amant, me dit-elle, je serai bientôt de retour. » Les femmes sont quelquefois si bonnes comédiennes, que, malgré tant de démonstrations bienveillantes, je redoutais quelque perfidie; peut-être Célestine ne sortait-elle que pour me dénoncer; elle n'était pas encore dans la rue, que je descends rapidement l'escalier: « Eh bien ! eh bien ! s'écrie c tte fille, n'as-tu pas peur? Si tu te méfies,
ste o
viens avec moi plutôt. » Je crus qu'il était prudent de la veiller de près; nous nous acheminons ensemble pour nous rendre je ne sais où. A peine avons-nous fait quelques pas, que vient à passer un convoi funèbre. « Suis l'enterrement, me dit ma protectrice. tu es sauvé » , et sans que j'ai le temps de la remercier, elle disparaît. Le cortège était nombreux, je rr,r mêlai à îa foule des assistants, et pour que l'on ne me crût pas étranger à la cérémonie , je liai conversation avec un vieux marin, dont quelques inots me mirent a même de célébrer les vertus du défunt.
Je me convainquis bientôtqueCélestine ne m'avaitpas trompé. Quand j'eus laissé derrière moi ces remparts, dont il m'importait tant de m'éloigner , j'en pleurais presque de joie; toutefois, afin de ne pas me trahir, je jouai l'affliction jusqu'au bout. Parvenu au cimetière, je m'avançai à mon tour au bord de la fosse, et après avoir jeté une pellée de terre sur le cercueil, je me séparais de la société en suivant des sentiers détournés.
Je marchai très longtemps, sans perdre de vue Toulon. Sur lys cinq heures du soir, près d'entrer dans un bois de sapin, j'aperçois tout à coup un homme armé d'un fusil : comme il était assez bien vêtu,
Repos et entretiens des galériens entre eux. — Page 41
et
qu'il avait une carnassière, ma première pensée fut que c'était un chasseur; mais en remarquant hors de sa poche la crosse d'un pistolet, je craignis que ce fût un de ces Provençaux qui, au bruit du canon, ne manquent jamais de se mettre en campagne pour traquer les forçats évadés. Si mes appréhensions étaient justes, toute fuite était inutile; peut-être alors valait-il mieux avancer que rétrograder; ce fut le parti que je pris, et m'étant approché de lui pour être à portée de saisir son premier mouvement, dans le cas où il serait hostile, je demandai la route d'Aix.
'Jf* LIVRAISON
— « Est-ce la traverse ou la grande route? » me dit-il avec une intention marquée. »
— » Ça m'est égal » , répondis-je, espérant par cette indifférence écarter les soupçons.
— » En ce cas, suivez ce sentier, il vous mènera doit au poste de la gendarmerie ; si vous n'aimez pas à voyager seul, vous pourrez profiter de la correspondance. »
A ce mot de gendarmerie, je me sentis pâlir. L'inconnu s'aperçut de l'elfet qu'il produisait sur moi : a Allons !
allons! dit-il, je vois bien que vous ne tenez pas à labourer la grande route.
Eh bien ! si vous n'êtes pas trop pressé, je vous conduirai jusqu'au village de Pourrières, qui n'est qu'à deux lieues d'Aix. » Il se montrait trop bien au fait des localités pour que je ne m'accommodasse pas de son obligeance; je consentis à l'attendre. Alors, sans quitter sa place, il me désigna à quelquedistance de, lui un fourré où il ne tarderait pas à me joindre. Deux heures se passèrent avant qu'il eût terminé sa faction ; enfin il vint à moi:
« Debout! » , me dit-il. Je me levai, je le suivis, et lorsque je me croyais encore dans l'épaisseur du bois, je me trouvais sur la lid'une maison, devant laquelle était assis des gendarmes. A la vue de leur uniforme, je tressaillis. « Eh! qu'avez vous
sière, à cinquante pas
donc? me dit mon guide; craignez-vous que je vous livre? Si vous redoutez quelque chose, voilà de quoi vous défendre. » En même temps il me présente ses pistolets ; je les refuse. « A la bonne heure! » reprit-il, et il me serra la main pour marquer qu'il était satisfait de cette preuve de confiance. Masqués par les broussailles qui bordaient la route, nous nous étions arrêtés ; je ne comprenais pas trop le but d'une halte si près de l'ennemi. La station fut longue: enfin..
à la tombée de la nuit, nous vîmes venir du côté de Toulon une malle-poste escortée par quatre gendarmes, que relevèrent autant d'hommes de la brigade dont le voisinage m'avait épouvanté. La malle poursuivit son chemin; bientôt elleeûtdisparu. Alors mon compagnon, me saisissant par le bras, me dit d'un ton bref: « Partons, il n'y a rien à faire aujourd'hui. »
Nous nous éloignâmes aussitôt en changeant de direction; après avoir marché environ une heure, mon :guide s'approcha d'un arbre et promena ses mains sur de tronc ;jereconnus qu'il comptait des raies que Tony |avait faite avec un couteau. « C'est bon! » s'écria-t-il avec une sorte de contentement dont je ne pouvais pas m'expliquer le sujet; et après avoir tiré de sa carnas sière un morceau de pain qu'il partagea avec moi, il me donna à boire dans sa gourde. La collation ne pouvait arriver plus à propos, car j'avais besoin de reprendre des forces. Malgré l'obscurité, nous marchions si vite, que je finis par me fatiguer: mes pieds, depuis longtemps privés d'exercice, étaient devenus 'douloureux, et j'allais déclarer qu'il m'était impossible de pousser plus loin, quand trois heures sonnèrent à une horloge de village. « Doucement » , me dit mon guide, en se baissant pour appliquer son oreille sur le soi; mettez-vous comme moi et écoutez : « Avec cette maudite légion polonaise, il faut toujours être sur ses gardes. N'avez-vous rien entendu?» Je répondis que je croyais avoir entendu les pas de plusieurs hommes. — « Oui, dit-il, ce sont eux, ne bougez pas, ou nous sommes pris. » A peine achevait-il, qu'une patrouille arriva sur les broussailles où nous étions cachés. « Voyez-vous quelque chose, vous autres? dit-on très bas. — Rien, sergent. — Parbleu! je crois bien, il fait noir comme dans un four. Cet enragé de Roman, que le tonnerre de Dieu l'écrase ! Nous faire voyager toute la nuit dans les bois comme des loups. Ah ! si jamais je le trouve, ou quelqu'un des siens!.. . » — «Qui vive? » cria tout à coup un soldat.
— Qu'est-ce que tu vois? dit le sergent.
— Rien, mais j'ai entendu respirer de ce côté, et vraisemblablement il désignait l'endroit où nous étions.
— Allons! tu rêves... on t'a fait tant de peur de Roman, que tu crois toujours l'avoir dans ta giberne. »
Deux autres soldats prétendirent aussi avoir entendu.
— Taisez-vous donc, répliqua le sergent, je vous proteste qu'il n'y a personne; ce sera encore cette fois comme de coutume, il nous faudra retourner à Pourières sans avoir rencontré le gibier; tenez, mes amis, il est temps de nous retirer. — La patrouille parut se disposer à partir. « C'est une ruse de guerre. me dit mon compagnon, je suis sûr qu'ils vont battre le bois, et revenir sur nous en formant le demicercle. »
11 s'en fallait que je fusse à mon aise. « Auriez-vous peur? me dit encore mon guide.
— Ce ne serait pas le moment, répondisse.
— En ce cas, suivez-moi ; voilà mes pistolet s; quand
je tirerai, tirez, de manière que les quatre coups n'en fasse qu'un.... Il est temps; feu ! »
Les quatre coups partent, et nous nous sauvons à toutes jambes, sans être poursuivis. La crainte de tomber dans quelque embuscade avait arrêté les soldats; nous n'en continuâmes pas moins notre course. Arrivés auprès d'une bastide isolée, l'inconnu médit: « Voici le jour; mais nous sommesen sûreté. » Il passa alors entre les palissades d'un jardin, et passant son bras dans le tronc d'un arbre il y prit une clef; c'était celle de la bastide, dans laquelle nous ne tardâmes pas à être installés.
Une lampe de fer, accrochée au manteau de la cheminée, éclairait un intérieur simple et rustique. Seulement je vis dans un coin un baril qui semblait contenir de la poudre; plus haut; épars sur une planche, étaient des paquets de cartouches. Des vêtements de femme, placés sur une chaise, avec un de ces vastes chapeauxnoirs à la provençale, indiquaient la présence d'une dormeuse, dont la respiration bruyante venait jusqu'à nous. Pendant que je jetais autour de moi un coupd'œil rapide, mon guide tirait d'un vieux bahutun quartier de chevreau, des oignons, de l'huile, une outre de vin, et m'invitait à prendre un repas dont j'avais le plus grand besoin. Il paraissait bien avoir quelque envie de me questionner; mais je mangeais avec une telle avidité, qu'il se fit, je crois, un scrupule de m'interrompre. Quand j'eus terminé, c'est-à-dire quand il ne resta plus rien sur la table, il me conduisit dans une espèce de grenier, en me répétant que j'étais là bien en sûreté; puis il se retira sans que je pusse savoir s'il restait dans la bastide, attendu qu'à peine fus-je étendu sur- la paille, qu'un sommeil invincible s'empara de moi.
Lorsque je m'éveillai, je jugeai, à la hauteur du soleil, qu'il était deux heures après midi. Une paysanne, sans doute la même dont j'avais vu les atours, avertie par mes mouvements, montra sa tête à l'ouverture de la trappe de mon galetas : « Ne bougez » pas, me dit-elle en patois ; les environs sont remplis de sapins (gendarmes) qui furettent de tous côtés. » Je nesavais ce qu'elle entendait par ce mot de sapin*, mais je me doutais qu'il ne s'appliquait à rien de bon.
A la brune, je revis l'homme de la veille, qui, après quelques paroles insignifiantes, me demanda directement qui j'étais, d'où je venais, où j'allais. Préparé à cet inévitable interrogatoire, je répondis que, déserteur du vaisseau l'Océan, alors en rade à Toulon, je cherchais à gagner Aix, d'où je me proposais de passer dans mon pays.
C'est bon, me dit mon hôte, je vois qui vous êtes ; mais vous, qui pensez-vous que je sois ?
— Ma foi, à dire vrai, je vous avais pris d'abord pour un garde-champêtre, ensuite j'ai cru que vous pourriez bien être un chef de contrebandiers, et maintenant je ne sais plus que penser.
— Vous le saurez bientôt Dans notre pays
on est brave, voyez-vous, mais on n'aime pas à être soldat par force... aussi n'a-t-on obéi à la réquisition que quand on n'a pas pu faire autre-
ment... Le continrent de Pourières a même refusé tout entier de partir; des gendarmes sont venus pour saisir les rél'ractaires, on a fait résistance; des deux côtés on s'est tué du monde, et tous ceux (rentre les habitants qui avaient pris part au combat se sont jetés dans les bois pour éviter la cour martiale. Nous nous sommes ainsi réunis au nombre de soixante, sous les ordres de M. Roman et des frères Bisson de Tretz: s'il vous convenait de rester avec nous, j'en serais bien aise, car j'ai vu cette nuit que vous êtes bon compagnon, et il m'est avis que vous ne vous souciez guère de frayer avec les gendarmes. Au surplus, nous ne manquons de rien, et nous ne courons pas grand danger..... Les paysans nous avertissent de tout ce qui se passe, et ils nous fournissent plus de vivres qu'il ne nous en faut... Allons, êtes-vousdes nôtres? »
Je ne crus pas devoir rejeter la proposition, et, sans trop songer aux conséquences, je répondis comme il le désirait. Je passai encore deux jours à la bastide; le troisième, je partis avec mon compagnon, qui me remit une carabine et deux pistolets. Après plusieurs heures de marche à travers des montagnes couvertes de bois, nous arrivâmes à une bastide beaucoup plus grande que celle que je venais de quitter : c'était là le quartier général de Roman. J'attendis un moment à la porte, parce qu'il était nécessaire que mon guide m'eût annoncé. Il revint bientôt, et m'introduisit dans une vaste grange, où je tombai au milieu d'une quarantaine d'individus dont le plus grand nombre se groupait autour d'un homme qu'à sa tenue moitié rustique moitié bourgeoise, on eût pris pour un riche propriétaire de campagne: ce fut à ce personnage qu'on me présenta* « Je suis charmé de vous voir, me dit-il : on m'a parlé de votre sangfroid, et je suis averti de ce que vous valez. Si vous souhaitez partager nos périls, vous trouverez ici amitié et franchise; nous ne vous connaissons pas, mais avec un physique tel que le vôtre, on a partout des amis. D'abord, tous les honnêtes gens sont les nôtres, de même que tous les gens courageux : car nous ne prisons pas moins la probité que la bravoure. » Après ce discours, qui ne pouvait m'être adressé que par Roman, les deux Bisson, et ensuite tous les assistants, me donnèrent l'accolade fraternelle. Telle fut ma réception dans cette société, à laquelle son chef attribuait un but politique : ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir commencé comme les Chouans par 'arrêter les diligences qui portaient l'argent de l'État, Roman en était venu à détrousser les voyageurs. Les réfractaires dont sa troupe se composait en grande partie avaient eu quelque peine à se faire à ce genre d'expédition, mais les habitudes de vagabondage, l'oisiveté, et surtout la difficulté de retourner dans leurs familles, les avaient promptement déterminés.
Dès le lendemain de mon arrivée. Roman me désigna avec six hommes pour me porter aux environs de Saint-Maximin; j'ignorais de quoi il s'agissait.
Vers minuit, parvenu sur la lisière d'un petit bois que partageait la route, nous nous embusquons dans
un ravin. Le lieutenant de Roman, Bisson de Tretz, recommande le plus profond silence. Bientôt le bruit d'une voiture se fait entendre : elle passe devant nous; Bisson lève la tête avec précaution : « C'est la diligence de Nice, dit-il,.., mais il n'y a rien à faire,... elle porte plus de dragons que de ballots. » Il donna alors l'ordre de la retraite, et nous regagnâmes la bastide, où Roman, irrité de nous voir revenir les mains vides, s'écria en jurant: « Eh bien ! elle paiera demain ! »
Il n'y avait plus moyen de me faire illusion sur l'association dont je faisais partie: décidémcntj'étais parmi ces voleurs de grand chemin qui répandaient l'effroi dans toute la Provence. Si je venais à être pris, ma qualité de forçat évadé ne me laissait pas même l'espoir d'un pardon qu'on pouvait encore accorder à quelques-uns des jeunes gens qui se trouvaient avec nous. En réfléchissant à ma situation, je fus tenté de fuir ; mais récemment enrôlé dans la bande, n'était-il pas probable que l'on avait sans cesse l'œil sur moi ? D'un autre côté, exprimer le désir de me retirer, n'était-ce pas provoquer des défiances dont je serais devenu la victime ? Roman ne pouvaitil pas me prendre pour un espion, el me faire fusiller?.., La mort et l'infamie me menaçaient de partout....
Au milieu des perplexités auxquelles j'étais en proie, je m'avisai de sonder celui d'entre nous qui m'avait servi d'introducteur, et lui demandai s'il ne serait pas possible d'obtenir de notre chef un congé de quelques jours ; il me répondit fort sèchement que cela se taisait pour les gens bien connus, puis il me tourna le dos.
J'étais depuis onze jours avec les bandits, bien résolu à tout faire pour me dérober à l'honneur de leurs exploits, lorsqu'une nuit , que l'excès de la fatigue m'avait jeté dans un profond sommeil, je fus réveillé par un bruit extraordinaire. On venait de voler à l'un de nos camarades une bourse assez bien garnie, et c'était lui qui faisait tout ce tapage. Comme j'étais le dernier venu, il était naturel que les soupçons tombassent sur moi. Il m'accusait for • mellement, et toute la troupe faisait chorus ; en voin je protestai de mon innocence, il fut décidé que l'on me fouillerait. Je m'étais couché avec mes vêtements; on commença à me déshabiller. Quel ne fut pas l'étonnement des bandits, en découvrant sur ma chemise la marque des galères?
« Un forçat! s'écria Roman, un forçat parmi
nous ce ne peut être qu'un espion Qu'on le
sable1; ou qu'on le fusille.... ce sera plus tôt fait. »
J'entendis armer les fusils....
— Un instant ! commanda le chef ; il faut auparavant qu'il rende l'argent
1. En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup appliqué entre les deux épaules, tuflit pour délaclier les ooumons, et par conséquent pour donner la mort.
— Oui, lui dis-je, l'argent sera rendu ; mais il est indispensable que vous m'accordiez un entretien particulier. Roman consentit à m'entendre. On croyait que j'allais faire des aveux; mais quand je fus seul avec lui, j'affirmai de nouveau que je n'étais pas le coupable, et je lui indiquai pour le découvrir un expédient dont il me semble avoir lu autrefois la recette dans Berquin. Roman reparut tenant dans sa main autant de brins de paille qu'il y avait d'individus présents : Faites bien attention, leur dit-il, que le brin le plus long désignera le voleur. On procède au tirage; et quand il est terminé, cbacun s'empresse de rapporter sa paille... Une seule est plus courte que les autres. C'est un nommé Joseph d'Oriolles qui la présente. « C'est donc toi ? lui dit Roman : toutes les pailles étaient de même longueur ; tu as raccourci la tienne, tu t'es vendu toi-même.... »
Aussitôt l'on fouilla Joseph, et l'argent volé fut trouvé dans sa ceinture. Ma justification était complète. Roman lui-même me fit des excuses; en même temps il me déclara que j'avais cessé de faire partie de sa troupe; « c'est un malheur, ajouta-t-il, mais
vous sentez qu'ayant été aux galères » 11 n'acheva
pas, me mit quinze louis dans la main, et me fit promettre de ne pas parler de ce que j'avais vu, avant vingt-cinq jours. — Je fus discret.