CHAPITRE XLVHI
Capdcville ou monsieur Prothée. — Lo faux traitant. --Simplicité de M. Séguin.— Le foin dans les bottes. — La veuve bien gardée. La persévérance. — Monsieur Fierval. — Une promenade. — L'amant de la nature. — Le fortuné pays I — La panacée universelle. — La fontaine de Jouvence. — Une pincée, deux pincées
— La manière de s'en servir. — Les vertus miraculeuses de la toute bonne. — Grande herborisation. — Les simples se cherchent.
— Je serai Rosière. — La Circé de Saint-Germain. — Au voleur, à l'assassin 1 à la garde! au feu! — Une percée, grande découverte. — Désappointement d'un tapissier. — L'aveu naïf. — Visitez xos fauteuils. — Gare à la pimprcnelle.
Un des plus adroits cambrioleurs était le nommé Lepetit Godet, dit Marquis, dit Durand, dit Capdeville ; ce serait à n'en plus finir, si je voulais consigner ici tous les noms et toutes les qualités qu'il a pris dans le cours de sa longue carrière, il fut tour a tour négociant, armateur, émigré, rentier, etc. Après avoir joué un des principaux rôles dans les bandes qui infestèrent si longtemps le midi de la France, il s'était réfugié à Rouen, lorsque par suite d'un vol qui lui fut imputé, il fut reconnu et condamné à perpétuité. C'était la septième ou huitième récidive dont il était convaincu. Capdeville avait pour affidés principaux, trois autres voleurs : Delsouc, Fiancetle et Colonge, dont les noms méritent d'être cités dans l'histoire générale des larrons. Il avait débuté fort jeune dans le métier, et presque sexagénaire il l'exerçait encore. C'était alors un homme respectable : gros ventre, bonne face, usage du monde, rien ne lui manquait pour inspirer de la confiance à la première vue; il avait en outre du tact, et connaissait fort bien la puissance de l'habit : pour dire que sa mise était celle d'un traitant ou d'un ex-fournisseur, il faudrait que je n'eusse pas vu l'illustre'M. Séguin dans toute la simplicité de son costume. Afin de n'induire personne en erreur, je renonce donc à la comparaison, ei j'imagine qu'on me comprendra quand j'aurai raconté que ce ruse coquin avait toutes les apparences rassurantes de ces particuliers dont le vêtement cossu fait présumer qu'ils ont du foin dans leurs bottes. Peu de cambrioleurs furent plus entreprenants et doués de plus de persévérance : un jour il lui vint à l'idée de voler une riche veuve qui demeurait à Saint-Germain-en-Laye, rue du Poteau-Juré : d'abord il explore les approches de la place, et cherche vainement à s'y introduire. Il excellait à fabriquer les fausses clefs ; mais les fausses clefs ne se font pas au hasard, et il ne peut même parvenir à se procurer l'ombre d'une empreinte. Deux mois
se passent en tentatives infructueuses : tout autre que Capdeville abandonnerait une entreprise qui présente tant de difficultés; Capdeville s'est dit : Je réussirai, et il ne veut pas en avoir le démenti. Une maison contiguê à celle de la veuve est occupée par un locataire; il projette de faire expulser celui-ci, et il manœuvre si bien, (pie bientôt il est installé à sa place. M. Fierval est le nouveau voisin de la veuve. Peste '. dit-on dans l'endroit, ce n'est pas comme son prédéi seur, il est magnifiquement meublé, l'on voit bien que c'est quelqu'un comme il faut. Il y avait environ tri semaines qu'il était emménagé, lorsque la voisine, qui n'avait pas pris l'air depuis longtemps, se proposa de faire une petite promenade: elle va dans le parc, accompagnée de Marie, sa fidèle domestique; près de terminer cette excursion pastorale, elle est accostée par un étranger qui, dans l'attirail d'un disciple des Linné et des Tournefort, l'aborde, tenant d'une main son chapeau et de l'autre une plante.
— Vous voyez devant vous, madame, un amant de la nature, de cette belle nature dont furent éprises toute i les âmes nobles et tendres; la botanique : voilà ma pai sion, elle fut aussi celle du sensible Jean- Jacques, du vertueux Bernardin de Saint-Pierre. A l'exemple de ces grands philosophes, je cherebe des simples, et si je ne me trompe je serai assez heureux pour en rencontrer dans ce canton de bien précieuses; ah! madame, il serait à désirer pour le bien de l'humanité, que tout le monde connût les vertus de celle-ci. Connaissez-vous cette herbe?
— Ma foi, monsieur, elle n'est pas très-rare dans les environs; mais je vous avouerai mon ignorance: je ne sais ni son nom ni ses propriétés.
— Elle n'est pas très-rare? dites-vous, ô fortuné pays! elle n'est pas très-rare! Scriez-vous assez bonne pour m'indiquer les endroits où elle croit le plus abon-
amment ?
— Volontiers, monsieur; mais à quoi sert cette herbe, s'il vous plaît?
— A quoi, madame, à tout, c'est un vrai trésor, une panacée universelle; avec cette herbe, on n'a plus (pie faire des médecins : prise en décoction, sa racine pi
fie la masse du sang, chasse les mauvaises humeurs, favorise la circulation, dissipe la mélancolie, donne de la souplesse aux membres, du jeu aux muscles, et guérit toutes les maladies jusqu'à cent ans... Kn infusion, sa tige fait merveille; un paquet dans une baignoire, i : continuez-en l'usage, vous aurez découvert la fontain ■ de Jouvence; sa feuille sur une plaie la cicatrise à l'instant.
— Et sa fleur?
— Ah! sa fleur, c'est bien ici le cas de bénir la Providence; si les femmes savaient : c'est une fbur... avec elle il n'est plus de veuves.
— Elle me ferait retrouver un mari !
— Mieux que cela, madame: ce serait comme si vous n'en aviez jamais eu ; une pincée, deux pincées, trois pincées, il n'y parait plus.
— Oh! l'admirable fleur.
— Vous avez bien raison de l'appeler admirai mais ajoutez qu'on peut encomposer un plultir •
puissants contre l'indifférence en matière de ma- l'appétit à Madame. — Vite! vite! Marie, mettez le courtage.
— Vous ne plaisantez pas?
Non, madame, Dieu m'en garde I lotion d'un
côté, breuvage de l'autre, tout le secret est dans le mode de préparation et la manière de s'en servir...
— Peut-être y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander votre recette?
— Du tout, madame, demandez, je me ferai un plaisir de vous la communiquer.
— Ah! enseignez-moi d'aoord le nom de cette simple intéressante.
— Le nom, madame, c'est tout simplement la toute bonne, que nous appelons aussi la bonne à tout.
— Marie, la bonne à tout, entends-tu? tu retiendras bien, la bonne à tout ; si nous conduisions monsieur au fond du parc, il me semble que la il y en a beaucoup.
— Si ce n'était pas si loin, je vous mènerais bien où il y en a davantage ; il y en a, il y en a ; c'est comme du chiendent, j'en ai là-tles fois ramassé des fameuses brassées; voyez un peu ce que c'est, quand on ne connaît pas : c'est p'têtre pour ça que les lapins... Mais monsieur ne voudra pas venir jusque-là!
— J'irais au bout du monde, seulement je crains d'abuser de votre complaisance.
— Ne craignez pas, monsieur, ne craignez pas, j'en serai assez payée puisque vous consentez.
— Ah ! oui, c'est juste; je n'y pensais pas.
Marie guide le chercneur desimpies qui, chemin faisant, explique à madame comment se font les infusions, les décoctions, les applications, les lotions et la sublime essence matrimoniale. Enfin l'on arrive ; jamais le botaniste n'a vu en si grande quantité, la plante dont il vient de révéler les mérites; il est transporté de joie, d'enthousiasme, de plaisir, et quand il s'est suffisamment extasié, il se meten devoir de cueillir... Madame fait aussi des provi -ions, Marie en aura sa charge... On a herbu.-; d bon cœur, qu'en moins de vingt minutes ia pauvre fille ploie sous le fardeau, mais elle ne s'en plaint pu ; ; elle se propose même d'y revenir, car Marie n'a pas perdu un mot de la leçon pharmaceutique, et elle n'est pas moins avide d'expériences que sa maîtresse; trompée coup sur coup par deux palefreniers des gardes, elle en fréquente un troisième pour le bon motif; et puis on parle de faire une rosière à la prochaine fêle patronale; si le choix pouvait toi elle! Dans tous les cas, si Marie n'est pas coui elle pourra, du moins sans rougir, se parer du chapeau et faire le bonheur de son idéal, par un hymen sans précédents. Cet espoir lui donne des forces. Madame ne manque pas non plus de courage: l'herborisation est prompternenl. terminée ; alors le botaniste et la veuve se séparent après avoir fait entre eux un échange de remerciements. Le botaniste vole à de nouvelles découvertes, et la Gircé de Saint-Germain en Laye regagne son manoir avec sa servante, fière pour ia première fois de porter une botte de foin pleine de beauté, de santé,
nts, etc.
On rentre au logia longue < a ouvert
vert, et dînons.
— Mais, madame, il n'y a rien de prêt.
— C'est égal, nous mangerons les restes. Servez le poulet d'hier avec les merlans de ce matin.
Marie, qui n'est pas moins affamée que sa maîtresse, s'empresse d'exécuter ses ordres. — Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
— Marie, ne criez donc pas comme cela, vous me faites des souleurs !
— Ah ! madame.
— Mais qu'avez-vous, Marie! vous vous seriez cassé une jambe...
— L'argenterie...
— Eh bien! l'argenterie.
— Nous sommes volées.
— Voilà votre tête.
— Je vous jure...
— - Taisez-vous, sans soin ! en lavant votre vaisselle vous aurez laissé traîner un couvert; si je me lève, je parie que je vais mettre la main dessus.
— Ah ! madame, ils ont tout pris.
— — Gomment dites-vous !
— Est-il possible ! il n'y en a plus.
— Il n'y en a plus! Voyons un peu ce qu'elle prétend avec son... il n'y en a plus. Vous êtes bien bête ma pauvre Marie.
En prononçant ces mots, la veuve se lève impatientée, elle court au tiroir et pousse brusquement Marie. — Retirez-vous, pécore. Juste ciel! ah! quel malheur! oh! les scélérats ! oh! les coquins! oh! les misérables! Mais bougez-vous donc, Marie, -bougezvous donc ! vous êtes là comme une momie. Allons, elle ne s'émouvera pas, la malheureuse ! Est-ce du lait qui coule clans vos veines?
— Mais, madame, que voulez-vous que je fasse?
— Ce sera encore une de vos gentillesses. J'ai beau vous recommander de fermer les portes ; tandis que vous aurez tourné les talons, on sera entré dans la salle à manger. C'est cela; à notre retour, le verrou de sûreté n'était-il pas mis comme à notre départ? regardez, moi, si jamais on me vole, je réponds que ce ne sera pas de ma faute : que j'aille, que je vienne, que j'entre, que je sorte, mes clefs ne me quittent pas : mais vous!... 6,000 francs d'argenterie... une belle journée que vous m'avez fait faire là. Je ne sais à quoi il tient que je vous... Tenez, ôtez-vousde devant mes yeux; ôtez-vous, vous dis-je.
Marie, épouvantée, se sauve dans une pièce voisine . mais aussitôt, revenant sur ses pas, elle jette un cri;
— Dieu! votre chambre est forcée, le secrétaire est ouvert, tout est sens dessus dessous.
La veuve veut s'assurer si Marie ne se trompe pas. La catastrophe n'est que trop réelle; d'un coup d'œil elle en a mesuré l'étendue. — Les monstres! prononce-t-elle, je suis ruinée! et elle s'évanouit.
Marie s'élance vers une croisée, elle appelle du secours. — Au voleur! à l'assassin ! à la garde 1 au feu !
— telles sont les paroles d'alerte, dont elle fait retentir la rue du Poteau. Les habitants, les gen#rm<
MOIRKS DE VIDn
re/.-de-t haussée, on l'ait une perquisition générale, l'on ne trouve personne. Alors un des assistants fait la proposition de descendre à la cave. — A la cave, à la cave! répète-t-on à l'unanimité. On allume les chandelles, et tandis que Marie prodigue des soins à sa maîtfesse, qui a enfin repris ses esprits, le commissaire, précédé de ses éclaireurs, ellectue la descente proposée. On visite un premier caveau, rien; un si cond, rien encore; un troisième, celui-ci est contigu à la cave du voisin : à ter;.; sont quelques débris de plâtras, on avance, et dans le mur mitoyen on aperçoit... une ouverture assez grande pour donner passage à un homme. Dès ce moment, tout est expliqué ; deux heures auparavant on a vu une voiture stationner devant la porte du gros monsieur de Paris, c'est ainsi que l'on désigne Capdeville, qui, assure-t-on, est monté dans cet équipage, après y avoir fait placer une malle, qui. semblait très-lourde. Cette malle contenait l'or, l'argent, les bijoux et l'argenterie de la veuve; il y en avait pour une somme considérable. Capdeville ne reparut plus, et il ne fut pas possible de le joindre; seulement, quelques jours après, on se présenta pour réclamer les meubles qui garnissaient son appartement : qui faisait cette réclamation? un envoyé de Capdeville? non : le tapissier qui avait vendu à crédit. On lui raconta l'histoire de la toute bonne.
La veuve, qu'il alla voir, lui montra sa botte de foin. — Ah! dit-il, en considérant ce témoignage d une mystification cruelle, je n'ai qu'un regret.
— Lequel?
— C'est de ne pas en avoir mis quatre fois plus dans ses fauteuils ; mais on peut ouvrir les canapés, si l'on y trouve un crin...
De ce regret il ressort une bien grande vérité, c'est que tous les chercheurs de simples ne sont pas dans le parc de Saint-Cermain... Si nos chevaux ont la queue courte, la faute n'en est pas aux tapissiers de la rue de Cléry; s'ils ont les dents longues, c'est autre chose, ces messieurs ont mis l'enchère sur les fourrages.