LES CHEVALIERS GRIMPANTS
Lt>> donneurs de bonjp rs. — La bjbliql; è iiio d'un I i j i ier. — Les chaussures légères. — Les (lis de familles. — Le rire permanent!— Le goùpfneùr à la desserte. — Les fausses mébrises. — Conseils au lecteUr.
Les chevaliers grimpants, que l'on nomme aussi voleurs au bonjour, donneurs de bonjours, Ijoujourtrys. sont ceux qui. s'étant introduits dans une maison, enlèvent à la passade le premier objet qui leur IbHribo sous là main. Lés premiers bonjouriers furent, assure-t-on, des domestiques sans place. Ils étaient d'abord peu nombreux, mais bientôt ils firent des élèves, et leur industrie prit un tel accroissement que, de 1800 à 1812, il n'est presque pas de jour où ils n'aient volé dans Paris de douze à quinze paniers d'argenterie. Coco Lacour, de qui je tiens ce fait, m'a rapporté que, dans l'origine, tous les bonjouriers faisaient bourse commune; plus tard, comme il se trouva
MÉMOIRES DE VIDOGQ
parmi eux des paresseux qui, sans se donner la moindre peine, vo.ilaii'iii prendre leur part des bénéfices, cette touchante confraternité cessa, et chacun se mit à travailler isol nie it pour sou propre compte.
Les plus fameux lio. jouriers, ceux du moins qui me furent signalés lors de mou entrée à la polie, étaient Dalessan Florent^ Salomon, Gorot,Coco Laçour, l'no/rfnff. Chn/nnix, Hauieville, Mayer, Isaab, Lévi,. Michel, 'l'rhi, et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas à la mémoire.
L'Aima iiiic/i du com mare, l'Almanach royal, et celui des vingt- cinq nulle adresses sont, pour un bonjourier, des livns très-intéressants; chaque matin avant de sortir, il les consulte, et lorsqu'il se propose de visiter une maison, il est rare qu'il ne sache pas les noms de deux des personnes qui l'habitent : afin de se ménager une entrée en parlant au portier, il demande l'une, et c'est l'autre qu'il tâche de voler. Un honjourier est toujours mis avec élégance, et chaussé avec la plus grande légèreté ; les souliers de daim sont ceuxauxquels il donne la préférence, encore a-t-il soin d'en rompre la semelle pour qu'elle ne crie pas; quelquefois cette semelle est en feutre; d'autres fois, notamment en hiver, le soulier de. daim ou l'escarpin sont remplacés par le chausson de lisière, avec lequel on peut monter, marcher, descendre sans faire le moindre bruit. Le vol au bonjour s'effectue sans effraction, sans fausses clefs, sans escalade : le voleur aperçoit une clef à la porte d'un appartement; il frappe d'abord à petits coups, puis un peu moins doucement, enfin il frappe fort; ne répond-on pas, il tourne le bouton, et le voilà dans l'antichambre ; il s'avance dans la salle à manger, pénètre dans les pièces voisines pour s'assurer s'il n'y a personne, revient sur se.s pas. et si la clef du buffet n'est pas en évidence, il la cherche dans tous les endroits où il sait qu'on a l'habitude de la cacher: l'a-t-il découverte, il s'en sert aussitôt pour s'emparer de l'argenterie, qu'il emporte ordinairement dans son chapeau, après avoir jeté dessus ou un foulard, ou un mouchoir de batiste, dont la finesse et la blancheur annoncent encore l'homme comme il faut. Pendant qu'il est en expédition, le bonjo trier entend-: venir quelqu'un; il va
droit à lui en lui souhaitant le bonjour d'un air riant et presque familier, il demande si ce n'est pas à M. un tel qu'il a l'honneur déparier. On lui indique ou l'étage plus haut, ou l'étage plus bas; alors toujours souriant, se confondant en politesses en faisant force excuses., force révérences aifectueu e.. il se retire. Il peut arriver qu'il n'ait pas eu le temps de consommer le larcin, mais souvent aussi c'est une affaire faite, et quand on s'en aperçoit il est trop tard. Au premier aspect, rien de pins aimable, de plus avenant (pie la physionomie d'un honjourier : sans cesse il a le sourire sur les lèvres, il est a fable, révérencieux, lors même qu'il n'a pas besoin de l'être ; mais tout cela n'est qu'un tic, une grimace. Après quelques ann d'exercice, il rit malgré; lui : c'est une contraction qui, à la longue, estdevenue chronique, et il salue sans s'en douter,
Parfois, malgré ses bonnes façons, il arrive que le
honjourier à affaire à des -eus qui s'avisent, non seulement de le soupçonner, mais encore de les fûttiller; dansée cas, s'il est nanti, il tombe aux genou*
des personnes qui se fâchent, et afin de les apaiser et de le> amener à s'apitoyer sur son sort, il leur débite en pleurant un. conte bien pathétique, préparé S l'avance pour les occasions périlleuses : il appartient à des parents honnêtes; c'est la malheureuse passion du jeu qui l'a entraîné au crime; il en es! à son coup d'essai; si on le livre à la justice, son père, sa mère. en mourront de douleur. Si les larmes produisent l'effet qu'il s'en est promis, et qu'on lui dise daller se faire pendre ailleurs, il est repentant jusqu'à la porte; si l'ouest inflexible, il se désole tant qu'il ne voit pas la garde; mais la garde arrivée, il reprend sa sérénité et les muscles producteurs du sourire reviennent à leur état habituel.
La plupart des voleurs de cette espèce commencent leurs incursions dès le matin, à l'heure où les bonnes vont chercher leur crème, ou taillent une bavette, pendant que les maîtres sont encore au lit. D'autres bonjouriers ne se mettent en campagne qu'aux approches du dîner : ceux-là saisissent le moment où l'argenterie vient d'être posée sur la table. Ils entrent, et en un clin d'o'il ils la font disparaître : c'est ce qu'on appelle goupiner à la desserte (travailler à desservir).
Un jour un de ces goupineurs à la desserte était en expédition dans une salle à manger; la domestique entre portant deux plats d'argent, dans lesquels sont des poissons, sans se déconcerter, il va au-devant d'elle; — Eh bien ! lui dit-il, allez-vous servir le potage, ces messieurs s'impatientent? — Oui, monsieur, répond la servante, qui le prend pour un des convives, je suis prête, avertissez, je vous prie, la société. En même temps, elle court à la cuisine, et le goupineur, après avoir en toute hâte vidé les deux plats, les fourre entre son gilef et sa chemise. La fille revient avec le potage; le faujt convive s'était éclipse, et il n'y avait plus sur la table une seule pièce d'argenterie. On me dénonça ce vol ; aux circonstances qui me furent rapportées, ainsi qu'au signalement qu'on me donna, je. crus en reconnaître l'auteur: c'était un nommé Chimaux dit Boyer, il fut découvert et arrêté, marché Sainte-Catherine. Sa chemise portait encore l'empreinte des plats, dont la sauce avait dessiné la forme.
Une autre variété de bonjouriers exploite plus particulièrement les hôtels garnis.
Les ipdividus dont se compose cette variété' sont sur pied dès l'aurore ; leur adressé pour déjouer là vigilance des portiers est inconcevable; il montent tantôt sous un prétexte, la il il sous un autre, font la revue des carrés, et s'ils trouvent les clefs sur les portes, ce qui est assez ordinaire, ils les font tourner avec le moins de bruit possible. Une fois dans la chambre, si le locataire dort, c'en est fait de sa bourse, de sa montre, de ses bijoux, enfin de tout ce qu'il possède de précieux; s il s'éveille, le visiteur a une excuse toute prête : — Mille pardons, monsieur, je croyais être au n° 13. N'est-ce pas monsieur qui a
demandé un bottier, un tailleur, un coiffeur, etc., etc. Les juifs et quelques femmes qui ne sont pas toutes Israélites, sont principalement en possession d'exercer cette industrie. Plus d'un voyageur détroussé par eux pendant leur sommeil, est resté avec la seule chemise qu'il avait sur le dos.
Lecteurs, qui souhaitez n'avoir rien à craindre des chevaliers grimpants, ne laissez jamais votre clef sur votre porte ; ne cachez pas celle de votre buffet, car ils la trouveront infailliblement, gardez-la dans votre poche. Que votre portier ait ou une sonnelte ou un
ou des affidés de voleurs qui poussent des reconnaissances. Soyez surtout sur vos gardes lorsqu'il y a, ou qu'il a eu des ouvriers dans la maison que vous habitez. Rarement il ne se commet pas un ou plusieurs vols après le passage des maçons, carreleurs, couvreurs, peintres en bâtiment, etc. N'ayez affaire aux marchands d'habits, vieux galons, que dans la rue. Si vous pouvez faire autrement, ne vous logez jamais dans la même maison qu'une blanchisseuse, qu'un médecin, qu'une sage-femme, qu'un commissaire de bienfaisance, qu'un bureau de prêt, qu'une justice
sifflet, pour indiquer l'arrivée d'un étranger et l'étage ' de paix, qu'un commissaire de police, qu'un avoué,
où il va ; qu'il ne soit ni tailleur, ni cordonnier, ni bottier, enfin qu'il n'exerce aucun état que celui de portier.Qu'il ne balaye jamais le matin sans tenir sa porte fermée ou sans laisser aux aguets sa fille ou toute autre personne.
N'oubliczpasje crois vous l'avoir déjà dit, que les voleurs sont dans l'usage de chercher sous les paillassons, sous les tapis, sous les vases, dans lesbufféfs, derrière les tableaux, dans les encoignures de poêles, sur les corniches, etc.
Recommandez à vos gens de ne jamais souffrir que qui
que ce soit reste seul dans une pièce de votre appartement. Si quelqu'un, en votre absence, demande à vous écrire un mot, que votre domestique se garde bien d'aller lui chercher du papier, mais qu'il l'envoyé à la loge, où on lui fournira ce dont il a besoin. Méfiez-vous des vitriers ambulants, des étameursde cuillères, des raccommodeurs de faïence, des petits savoyards, et de cette armée roulante d'hommes et de femmes qui colporte des couvertures, de la toile, du calicot, de la mousseline, etc. Suivez les modistes, qui montent avec des cartons, les marchandes à la toilette ou autres, qui viennent offrir des marchandises : tous ces coureurs et coureuses sont des voleurs
La belle, sinon la bonne compagnie.
qu'un huissier.
Évitez les maisons où il y a beaucoup de mouvement et une perpétuelle circulation du public.