CHAPITRE LXI
Le trésor. — Les transes. — Monsieur et madame Lomhavd. — La serrure capricieuse. — La baleine et l'éléphant. — L'aiguille à tricoter. — Au voleur. — Les époux culbutés. — Le serrurier. — L anneau retiré. — Le tablier. — Allez chercher le commissaire.
Il ne fallut qu'un instant à la société pour s'habiller . et faire les préparatifs de l'expédition. Dès que tout fut disposé, on se dirigea vers la rue des Gobelins; une demi-heure après, Frédéric, assisté de Suzanne, était en train d'opérer : jamais tant de richesses ne se sont offertes à leurs regards; ce sont des sébiles pleines jusqu'au bord de quadruples, de guinées, de ducats, de napoléons, de louis de toutes les époques, des sacs et des groups donl l'étiquette accuse le contenu, et tout auprès un portefeuille qu'aurondissent des traites et des billets de manque. Au moment où ils vont puiser dans ce trésor, ils entendent du bruit, ils distinguent des pas.
— Ne bougeons pas, dit Frcdéric, on monte.
Les voilà tous deux n'osant plus même respirer. On s'arrête à la porte; l'on e saie une clef. Quelles transes !
— Que nous avons biei de revenir I Vous voyez l'averse qui se prépare.
— Mais dépêchez-vous donc, madame Lombard, vous êtes d'une lenteur...
— Vous me donnerez peut-être bien le temps d'introduire la clef!
— J'aurais déjà ouvert dix fois.
— Ah! oui, vous êtes expéditif!
— Cela vous est arrivé souvent? Donnez donc, car
vous me faites faire plus de mauvais sang à vous voir ainsi tâtonner...
— Je tâtonne, je tâtonne; ne voyez-vous pas que je pousse, et que cela ne veut pas entrer?
— C'est peut-être une quinte.
— Une quinte, dites plutôt que le canon est bouché. C'est votre mauvaise habitude de traîner des croûtes dans ves poches, il s'y sera fourré quelque mie.
— Vous verrez que ce sera de ma faute tout à l'heure; donnez un peu que je souffle dedans.
— Tenez, monsieur Lombard, à votre aise (elle lui passe la clef).
— C'est bien celle-là ! (Il souffle dans le canon, frappe sur la rampe, et après avoir alternativement frappé et soufflé.) Elle siffle parfaitement; maintenant cela doit aller tout seul.
Madame lombard (essayant une seconde fois). Joliment tout seul ! elle va bien moins qu'auparavant.
— Vous ne tournez peut-être pas du côté qu'il faut?
— Je ne tourne ni d'un côté ni d'un autre, puisqu'elle ne s'enfonce qu'à moitié. (Appelant.) Madame Bouleau 1
La fruitière. Qu'est-ce qu'il y a, madame?
Madame lombard. Avez-vous quelque chose pour déboucher notre clef?
La fruitière. Je vais vous chercher une allumette.
M. lombard. Une allumette! pour qu'elle se casse dedans, n'est-ce pas?
La fruitière. Eh bien, du balai de bouyeau, c'est-i méyeure?
M. lombard. Apportez- en une branche^, la plus ferme que vous pourrez trouver.
La fruitière descend et revient aussitôt avec un brin de bouleau, qu'elle remet à M. Lombard.
M. lombard. C'est un cotteret que vous m'apportez !
La fruitière. Il n'y en a pas de plus mince; en cofrant vous verrez que vous en viendrez à bout.
M. lombard. Ah! vous m'avez fait faire un joli coup; la branche est rompue à présent, comment la retirer?
La fruitière. Pensez-vous qu'un clou?...
Madame lombard. C'est trop court.
La fruitière. Attendez, je m'en vais voir dans mes fouillis, je me souviens que j'ai par là une baleine.
M. lombard. Une baleine! une baleine! que ne me proposez-vous un éléphant?
La fruitière. Dame, que voulez-vous! la plus belle fille ne peut offrir que ce qu'elle a.
M. lombard. Comment, vous n'avez pas une aiguille à tricoter ?
La fruitière. Ah! oui. Je connais la portière du numéro 17, qui connais un invalide qui tricote vdes bas. P't-être qu'il lui en a laissé un jeu. J'y cours.
Bientôt elle rapporte une aiguille à tricoter et le propriétaire fouille la clef, souffle, frappe, refouille et refrappe.
M. lombard. Plus d'obstacle. Il faudra qu'elle ouvre ou qu'elle dise pourquoi. (11 met lu clef dans la ser*
'y perds mon latin. Eli*1 n'ûawe pas dav •. i'.ll.' est ensorcelée, cette ciefl
M IlOame lombard. Il y a peut-être (juelque chose, de dérangé dans la sefourp.
lombard. Yo is I aurez forcée... Si nous avions planche, je ferais un pont alin d'entrer par la croisée de la cuisine.
La fruitièkk. Pour vous rompre le cou.
Madame lombard. Ce n'est encore rien; mais vous casseriez un carreau de quatre francs.
M. lombard. \ite, vite, madame Houleau, allez chercher le serrurier; ce sera moins cher.
La fruitière descend avec rapidité.
Elle n'est pas encore dans la rue que, par un double tour, le pêne est bruyamment arraché de la gâche.
Madame lumbaud. Elle rêve, la serrure.
M. lombard. Il y aqualqu'un... Nous sommes volés. Au voleur 1 au voleur!
Soudain la porte s'ouvre. Deux personnes s'élancent. Ecartés, repoussés, culbutés, M. et madame Lombard roulent de inarche en marche. Lst-ce un escadron de fantômes, un ouragan, une débâcle, un trombe qui les entraine? L« bourrasque a é é si rud le choc si impétueux, qu ilsnesavent à quoi attribue» la brutale impulsion qu'ils viennent de recevoir,
La cause a disparu, mais l'eifet subsiste, elles deux époux renversés, déplorent leur catastrophe.
M. lombard. Aïe 1 aïe) Je n'en puis plus. Je suis meurtri, moulu, brisé, massacré, assommé, aïe! ait .
Madame lombard. A l'assassin! à 1 assassin! Au secours! je le tiens... aidez-moi, monsieur Lombard, aidez-moi...
M. lombard. Ah! mon Dieu, aïe! Je ne sens plu mes reins.,. Ils me les ont cassés les misérables 1... E le verre de ma montre, qui l'est aussi, et mes lunet tes.. . Où est ma perruque?
Madame lombard. Si vous ne venez pas, je vais le lâcher, à la garde! à la garde?
La fruitière revient accompagnée du serrurier qu'elle est allée chercher.
— Ah! que vois-je? le bourgeois d'un côté, la bourgeoise de l'autre; que leur sera-t-il arrivé? eh quoi l'appartement est ouvert.
Le serrurier. Ils auront voulu jeter la porte en dedans et ils se seront tichus les quatre fers...
Madame lombard (se relevant). Aïe! aïe! j'ai les jambes tout écorchées.
M. lombard. J'ai le dos en marmelade... Je ne pourrai plus m'asseoir... que sur le ventre.
Le serrurier. Il n est pas tombe sur la tête.
Madame lombard. Il n'en est pas moins vrai que si vous n'aviez pas perdu la tète, nous les aurions arrè tés; regardez, je lui ai arraché son tablier.
M.- lombard. Ils étaient au moins une douzaineet puis cela s'est fait si vivement, je n'y ai vu que du feu
Madame lombard. Ma chère madame Rouleau, ils m'ont tous passé sur 1" corps! tfuel assam, grande Dieu!... j'en suis blessée à toutes h- i ... .avenez-moi, je vous prie... soutenez-moi !...
Mi [pxiAfta (an errurier). Mon ami. prêtez-moi
votre appui pour aller à QîOU 86 srétaire.
Madame lombard (entrée la première). Ah! la chambre est dans un bel état I nousso i lé-
valises ! ruinés!
M. lombmu) {ht, nh, mi dans a n fauleu scélérats I
ils ne nous a non que nos yeux pour pleurer.
Le stRRuiuER. Je m'accommoderais bien de leurs restes.
La fruitière. Et moi aussi...
Madame lombard. 11 faut faire prévenir le commissaire pour qu'il dresse un proies verbal.
M. lombard. Mais comment auront-ils pu entrer?
Le SERRURIER, pe n est pa^ malin, avec des fan es clefs. Il y a tant degredins! (fl examine les serrures et relire de l'intei'inn- un petit annfau de fer '/"us leç est passé la broche.) Je ne suis plus surpris que \> n'ayiez pas pu l'ouvrir; ils y avaient mis bon ordre. Ce doit être quelqu'un de l'état qui a tait cet anneau. Où est le tablier resté dans les mains de inadam
Madame lombard. Le voici.
Le serrurier (vivement ému). Qu'on ne sait guère c, qui l'on vit! Un camarade!... Je le croyais honnête; j'en aurais mis ma main au feu. A qui se I, lombard. Que dites-vous donc là?
Le sEutrauEu. Je parle à moi-même... malheureux !
M. lombard. Le malheureux, c'est moi.
Le serrurier, il y en a encore de plus malheureux
[iue vous (montrant l'agrafe du tablier). Vous voyez
crochet, c'est mon ouvrage. Il y a environ ouzo
lois, que me trouvant à la Courtille avec des amis, l'un d'eux, qui en était amateur, me demanda si j voulais le lui vendre; je lui dis que je ni; le vendrais pas, mais que s'il lui faisait plaisir, je le lui donnerais volontiers; il accepta, nous régala de quatre litres, et depuis ce moment le crochet lui appartient, ioins qu'il n'ait changé de maîtres.
. lombard. Et vous nommez cet ami ?
Le serrurier. Frédéric: c'est un confrère.
M. lombard. Son compte est bon. Madame Bouleau, allez de ce pas chez le commissaire, racontez-lai que nous venons d'être assassinés, ma femme et moi. et priez-le, de notre part de se transporter ici sur-lechamp pour recevoir notre plainte et la déclaration de monsieur, allez !
tlIlAPlTRR LXII
Grande joie à la maison. — Un nuage. — L'œuvre de bienfaisance. — Les prépara ifs d'un déjéun r. — Le ih< nage re uonlé.
— Projeta iiiiuii.'tcs. — Las.lir
— La iimn. — La visite d une dame. — Un rec iiinai»sance. — Uentree a Sainl-La:are. — La perpétuité.
Malgré le danger le plus imminent, Frédéric et Suzanne axait cou ervé assez de présence d'esprit pour s emparer du portefeuil e de M. Lombard, et ver-cr à la hâte dans leurs poches deux on trois des s b
oléine, doc : de retour an . . ils ne leur fallut
qu'un moment pour se remettre de la frayeur qu'ils avaient éprouvée. A la vue des brillants résultats d'une capture qui avait failli avoirpour eux des suites si funestes, tous les amis sautèrent de joie.
Alors seulement Frédéric s'aperçoit qu'il n'avait plus son tablier.
Un nuage d'inquiétude passa sur son front; mais il ne fit qu'y passer et la gaieté reprit son cours. On s'occupe de compter les espèces ; le total s'élevait audessus de toutes les espérances.
Frédéric. Au moins, cette fois, il nous en restera ; nous n'aurons pas à passer par les grilïes des receleurs.
Suzanne. 11 faut gouverner notre barque de manière à ce que cela nous fasse vivre heureux.
Adèle. Et honnêtes. J'en reviens toujours là.
Henriette. Cela va sans dire. Est-ce qu'on peut être heureux sans ça?
Adèle. A propos, mes enfants, vous n'ignorez pas que nous avons une dette à acquitter. Elle est sacrée, celle-là. Demain matin, ce sera ma première sortie... J'irai lui porter un billet de mille francs.
Frédéric. A qui donc?
Adèle. "Vous ne vous rappelez pas ce que n j js avons promis.
Henriette. Tu ne te souviens pas, Frédéric, cette femme en couche?
Frédéric. Le père £de famille que notre banquier a mis si inhumainement à la porte; je ne m'y oppose pas...; oui, on leur donnera mille francs à ces pauvres gens, ce n'est pas trop.
Le reste de la journée et la nuit suivante se passèrent à faire des châteaux en Espagne: on ne ferma pas l'œil; dès quatre heures du matin Adèle se leva pour aller accomplir l'œuvre de bienfaisance à laquelle toute la société avait souscrit de si bon cœur; Suzanne, Henriette s'habillèrent, et partirent pour la halle, afin d'y faire des emplettes pour le déjeuner, qui devait être splendide ; deux heures après, elles revinrent avec d'abondantes provisions et quelques ustensiles de ménage, parmi lesquels de la vaisselle, des fers à repasser, plusieurs casseroles, un gril, une rôtissoire et une table de noyer.
Suzanne. Posez ça là, mon brave homme; tenez, voilà pour la commission; êtes vous content?
Le porteur. Quarante sous ! si les riches payaient aussi généreusement, on ne trouverait pas le pain si cher.
Henriette (versant du vin). Ceux qui veulent boire,
Rupture de ban.
approchez I Commissionnaire, voilà le vôtre, c'est le plus plein, vous en avez l'étrenne, ce sont des verres neufs...
Frédéric Qui est-ce qui trinque?
Le porteur. Puisque vous le permettez...; à votre santé, mesdames!... à la vôtre mon bourgeois 1 (Il pose son verre et se retire.)
Frédéric (se mettant en devoir de vider les paniers). Des petits pois, le pot-au feu, des haricots verts, des pêches, c'est du fruit nouveau, on ne se refuse plus rien?
Henriette. Il faut qu'il mette son nez partout; quand je vous dis, il n'y a plus d'enfants. Frédéric Et ça, qu'est-ce que c'est...
Suzanne, Du blanc pour nettoyer les vitres. Frédéric C'est bien nécessaire, du blanc? Henriette. Ne croit-il pas que nous allons vivre dans la saleté?
Suzanne. Non mon sieur, je veux que ec soit ici comme un petit palais.
• Henriette. Qu'on se mire dans les carreaux.
Frédéric Du café, du sucre, de l'eau-de-vie; ah! pour le coup, je tiens la meilleure pièce, un gigot! je ne suis plus si fâché...; je ne m'étonna pas à présent, s'il y a une rôtissoire...
Henriette. Oui, mon ami, une rôtissoire ; il faut que la broche tourneici aujourd'hui. Hardi, Suzanne donne-moi vite un coup de main, que tout soit prêt quand Adèle [reviendra..., que nous n'ayons plus qu'à nous mettre à table...
Elles eurent bientôt fait les préparatifs de ce pre mier festin, d'une opulence après laquelle elles avaien* si longtemps soupiré; lorsque le gigot fut ciûi à point, Suzanne s'occupa de mettre le couvert...
Henriette. Eh bien! Frédéric, qu'en dis-tu? n'arrange-t-elle pas bien ça ?
Frédéric Ou voit qu'elle s'y entend.
Suzanne. Que l'on vienne dire encore que nous ne sommes pas des cordons bleus !
Frédéric Qui prétendrait cela! les mauvaises langues.
Suzanne. Ça vous a tout de même un coup d'œil. Frédéric Un fumet!
Suzanne. Par exemple il nous manque de l'argenterie; mais Paris ne s'est pas fait d'un jour.
Frédéric On mange bien des perdrix sans oranges. J'ai un appétit d'enfer.
Henriette. Et moi!
MÉMOfRES DE VIDOCQ
FEWMES
De la bande à Vidocq.
Suzanne. Et moi! si Adèle arrivait, nous commencerions.
Henriette. Elle ne peut tarder... Est-ce que ce serait elle, par hasard, qui ferait tout ce tapage?
Frédéric. Je ne crois pas ; à moins qu'elle ne nous amène la famille...
Suzanne. Elle est assez folle pour cela... Henriette, va donc voir.
Hfnriette. Ce serait curieux. (Elle traverse la chambre en courant et se heurte contre la table.) Suzanne. L'étourdie! elle renverse la salière. Henriette. C'est bon, j'en jetterai par-dessus mon épaule. (Elle va jusqu'au corridor et rentre saisie d'épouvante.') Mes amis, nous sommes perdus.
Aussitôt la chambre est envahie par un essaim de gendarmes et d'agents de police ayant à leur tête un commissaire.
— Au nom de la loi, dit le magistrat, je vous
somme de nous donner toutes vos clefs. Gendarmes,
pendant que je vais procéder à la perquisition, veillez
sur cet homme et sur ces deux femmes. Vous m'en
répondez.
Le brigadier. Ils ne s'échapperont pas.
Le commissaire. Il paraît que l'on fait bombance
dans cette maison (apercevant une tabatière); si je ne
me trompe, voici déjà l'un des objets mentionnés au
procès-verbal, vérifions : une boîte en écaille avec son
cercle en or; sur le couvercle, le portrait de madame
40e LIVRAISON.
Lombard, enchâssé dans un médaillon; au revers les chiffres entrelacés des doux époux, en cheveux, du temps qu'ils en avaient, avec un cœur enflammé et une pensée dans un nœud d'amour. C'est bien cela, regardez, messieurs; savez-vous qu'elle n'a pas été mal, madame Lombard ! vous jugez comme moi, que c'est parfaitement conforme à la description?...
Un des assistants. Il n'y a pas à en douter.
Le commissaire. Ainsi, nous avons trouvé le; voleurs. (A Frédéric.) Connaissez-vous le nommé Jacques Richard, dans la rue des Gobelins ?
Frédéric. J'ai connu un compagnon qui s'appelle Richard, mais il restait au faubourg Poissonnière.
Le commissaire. C'est le même. N'avez-vous pas eu quelque chose qui vous venait de lui?
Frédéric (à part). Le tablier qu'il m'a vendu. (Haut.) Je vois, monsieur le commissaire, qu'il est inutile de nier. Je suis l'auteur du vol.
Le commissaire. Vous ne l'avoueriez pas, que les preuves seraient suffisantes. (Il se fait donner le tablier et le déploie). Reconnaissez-vous ceci ?
Frédéric. Je ne le reconnais que trop.
Le commissaire. N'êtes-vous pas libéré des fers?
Frédéric. Libéré, oui, je l'étais.
Le COMMISSAIRE. Ces dames aussi; nous avons des renseignements. Gendarmes, attachez-moi cegaillardlà, et mettez les menottes à ces femmes.
Frédéric. Elles ne sont pas coupables
Le commissaire. Gendarmes, faites votre devoir.
Pendant qu'on exécute les ordres du commissaire et qu'il continue sa perquisition, on frappe doucement à la porte. Un agent de police ouvre et l'on voit entrer une personne dont l'extérieur décent et la mise presque élégante préviennent en sa faveur.
Le commissaire. Que veut madame? Madame n'a pas l'air (! une voleuse; mais vu la circonstance, je ne puis in>' tii penser de demander ce qu'elle vient faire
La dame. Comment, ce que je viens y faire? je viens , apporter de l'ouvrage,
Le commissaire. Ah!
La dame (cherchant dans son panier). Tenez, tenez, il n'y a pas tant de mystère. Ce sont des bandes de mousseline que j'apporte à festonner, il y en a trentequatre aunes; faut-il vous les déployer?
Le commissaire. C'est inutile, mais puisque vous faites travailler les Golier, vous avez donc un commerce ?
La dame. Je tiens les articles de broderie, je suis assortie en tout ce qu'il y a de plus nouveau; monsieur est marié, je pense : si madame votre épouse souhaitait faire quelques emplettes, voilà mon adresse (lui remettant une carte imprimée) : madame Derval, boulevard des Invalides, près de la rue de Babylone. Elle trouvera chez moi tout ce dont elle aura besoin, et à juste prix, je suis très-accommodante.
Le commissaire. Je vois que c'est la vérité; la visite de madame n'a rien de suspect, le motif en est naturel, et il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'elle se retire. Je vous demande pardon, madame; mais dans nos fonctions, il nous est quelquefois prescrit d'être indiscret.
Au moment où la dame, près de se retirer, répond par une révérence aux excuses du commissaire, arrivent deux nouveaux agents, Coco Lacour et Fanfan Lagrenouille, qui, l'ayant aperçue, la considérèrent avec une attention marquée.
Coco Lacour. Je crois avoir l'honneur de connaître madame.
Fanfan Lagrenouille. Et moi, je suis sur de l'avoir vue quelque part.
La dame (un peu troublée). C'est possihle, mais je ne vous remets pas.
Coco Lacour. Vous devez pourtant me connaître.
La dame. Ma foi, monsieur, je ne pense pas avoir cet avantage.
Fanfan Lagrenouille. Plus j'examine madame, plus je vois que je ne me trompe pas. Foi de Lagrenouille, je vous connais. Allons, ne bâtiez pas! Vous êtes une ancienne calège (femme à voleur), n'est-ce pas?
La dame (dont le trouble devient de plus en plus visible). Je ne vous comprends pas.
Fanfan Lagrenouille. Que si, que si, vous comprenez bien. (A Coco Lacour.) C'est une particulière qui entrave (qui parle argot) mieux que toi-z-et moi.
Coco Lacour (avec vivacité). J'y suis; vous êtes l'ancienne femme à Lerougc, vous vous appelez Adèle d'Escurs"?
La dame (balbutiant). Moi! moi! vous vous trompez, je ne porte pas ce nom-là.
Fanfan Lagrenouille. Tu as raison, Coco, c'est Adèle... C'est elle, comme je dois mourir un jour.
Coco Lacour (passant la main sous le panier de la dame et le soulevant). Je gage qu'il y a de la contrebande là-dedans ; cela sonne le fer.
Voyons un peu que je m'en assure.
La dame. Je vous en épargnerai la peine.
(Elle ouvre son panier et y prend un trousseau de clefs avec un paquet de reconnaissances, qu'elle lance au milieu de la chambre.) Oui, je suis Adèle. Eh bien ! après ?
Le commissaire. Elle fera la quatrième.
Le rrigadier. Le quadrille est complet.
Le commissaire. Mademoiselle est sujette à caution, je vous la recommande.
Devant le tribunal, Adèle confesse tous ses crimes; mais, pour atténuer ses torts, elle joignit à ses aveux le récit de ses tribulations.
Les jurés en gémirent. Les déclarations n'en motivent pas moins une condamnation à perpétuité.
C'était la première fois qu'une si terrible sentence était portée contre une femme.
Quand on se présenta pour lui raser la tête et lui passer le sarrau gris, Adèle versa un torrent de larmes.
— Avoir tout fait pour être honnête ou pour mourir, murmurait-elle, et être jetée vivante dans un tombeau... Ces portes de Saint-Lazare que j'ai vues se fermer sur moi, 'Iles ne s'ouvriront plus ..
— Jamais!... jamais!... perpétuité! perpétuité! répétait-elle sans cesse du squ de voix le plus déchirant.
A l'heure où j'écris ces lignes, ces plaintes entrecoupées de sanglots, ces plaintes n'ont pas cessé. Adèle souffre encore!