‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 81 sur 113 · BREVET D'INVENTION · texte numérisé non relu

BREVET D'INVENTION

» Carton au-dessous du cours, passage Saint-Denis, rue Grenétat, N°

L'agence de Vidocq réussit, et il ne tarda pas à compter près de huit mille abonnés. En outre, dans cette même année 1833, il inventa une porte m/ractionnable et un papier infalsi fiable. Ce papier de sûreté lui valut à l'exposition de 1834 une mention honorable et sa nomination comme membre titulaire de l'Académie de l'Industrie , agricole , manufacturière et commerciale. Mais l'invention vendue par lui à un sieur Mozart et mise par ce dernier en action au capital d'un million , n'eut que de piètres résultats. En 1834, la société de Papier Mozart dut opérer sa liquidation.

Le succès du Bureau de Renseignements de Vidocq avait fait des jaloux; une machination fut ourdie contre lui, et on le poursuivit en escroquerie et abus de confiance. Ce procès dont on avait fait grand bruit se termina par un arrêt de non-lieu. Ce fut à ce moment que commencèrent les relations de l'ex-chef de la sù~

reté avec Me Charles Ledru, avocat, relations dont celui-ci parle en ces termes dans une brochure intitulée : La vie, la mort et les derniers moments de Vidocq après sa confession à l'heure Suprême , qu'il publia en 1857 et qui était adressée au rédacteur de l'Indépendance Bêle :

« En disant que cet homme s'est acquis une célébrité universelle et en ajoutant quelques détails sur ses expressions de reconnaissance envers MM. de Lamartine, Zangiacomi et Pécourt, vous faites ce que j'ai fait, un jour, moi-même. Vous laissez tomber des paroles sévères sur cette nature extraordinaire que j'envisageais alors avec les sentiments qu'inspire encore à tant d'autres ce nom qui, pour les enfants, est comme la Barbe Bleue, et qui. pour les gens du monde, est un objet de terreur en même temps que de sympathie et d'études sérieuses.

» J'étais, en 1837, appelé comme témoin dans un procès où Jules Favre, avocat de Vidocq, m'interrogea en disant: «Je désirerais que Charles Ledru, qui a, ,» été conseil de Vidocq et qui l'a connu dans diffé- » rentes circonstances , exprimât son opinion sur » lui. » — Ma déposition a été rapportée dans les Archives judiciaires (Observateur des tribunaux), t. XI, nouvelle série). Je la cite textuellement :

» J'ai eu un tort envers Vidocq ; et dans les circon- » stances pénibles où il se trouve, je considère comme » un devoir de le réparer hautement. — Lorsqu'en » 1837, Vidocq fut poursuivi et qu'il fit appej à mon b ministère , je refusai, ou plutôt j'imposai à mon » acceptation une condition bien dure : j'exigeai » qu'avant d'obtenir l'entrée de mon cabinet, il allât » déposer 1,000 fr. aux sœurs de Saint-Vincent de » Paul : ce qu'il exécuta à l'heure même.

» Le fait a été raconté dans le National et dans » plusieurs journaux de l'époque, entre autres dans » la Gazette des Tribunaux.

« Ma lettre de refus était ainsi conçue :

» Je voudrais ne refuser mon ministère à aucun de » ceux à qui il peut être utile, cependant je vous dé- » cl are avec franchise que vous ne m'inspirez pas » assez d'intérêt pour que je consente à vous défendre » gratuitement.

» D'un autre côté, vous comprendrez qu'un avocat » ne doit pas accepter d'honoraires de Vidocq.

» Je ne vois donc pas moyen de concilier votre désir » avec mes scrupules, à moins qu'il ne vous convienne » de porter aux sœurs de Saint-Vincent de Paul une » somme de 1,000 fr., à laquelle je fixe le chiffre de » ce qui me serait dû si j'acceptais votre cause.

» À cette condition, et à cette condition seulement, » vous pourrez compter sur mon zèle.

» Ce serait une bonne œuvre dont vous auriez tou » le mérite ; elle vous placerait sous une protection qui » à mon sens, vaut mieux que celle des polices passées » présentes et futures.

» Charles Ledru. »

Voici la réponse de Vidocq :

46e livkaison

« Monsieur,

» Je vous ai choisi pour me défendre parce que » vous êtes un des avocats qui ont attaqué les actes » de mon administration avec plus de fermeté.

» Je ne m'en suis souvenu que pour vous prier de » m'accorder votre appui : car j'ai désiré trouver dans » mon avocat mon premier juge et le juge le plus » sévère ; c'est assez vous dire que je ne crains rien.

» J'accepte, monsieur, la condition que vous m'im- » posez : vous n'avez qu'à ordonner, les mille francs » seront remis aux jour, heure et minutes que vous » aurez fixés.

» J'aurai l'honneur de me rendre chez. vous, si vous » le permettez, entre trois et cinq heures. Votre se- » crétaire m'a dit que c'était le moment où vous étiez » visible.

» Agréez, monsieur, toute ma gratitude et le res- » pect profond avec lequel je suis votre très-humble » et obéissant serviteur.

» Vidocq.

« Paris, ce 12 décembre 1837.

Conformément à cette lettre, Vidocq avait rapporté la quittance suivante :

« Reçu de M. X. la somme de mille francs pour être distribuée aux pauvres. »

Paris, le 14 décembre 1837.

« Pour ma sœur Roulet, supérieure générale des sœurs de la Charité de Saint-Vincent de Paul,

» Sœur Henriette. »

« Je dois dire que ma conduite n'était déterminée que par des souvenirs récents qui se rattachaient seulement à l'intervention de Vidocq, comme témoin, dans un grand nombre de procès politiques que j'avais plaides à la suite des journées de juin. — Vidocq était souvent, dans ces procès, le témoin principal , car c'est lui qui, se jetant au milieu des barricades de la Cité, avait, au péril de sa vie, étouffé l'insurrection, de sorte qu'il en connaissait tous les acteurs.

» Ses dépositions amenèrent beaucoup de condamnations, et comme elles avaient porté la désolation dans des familles qui m'intéressaient vivement, je lui gardai, en raison de son rôle dans ces procès, des sentiments qui se sont exprimés trop énergiquement par a condition exorbitante que je lui ai dictée'quand ie a cru devoir s'adresser à moi, à son tour, dans l'adversité. »

• Vidocq avait été arrêté le 19 octobre, en vertu d'un mandat du juge d'instruction Fleury. Voici comment la Gazette des Tribunaux rendit compte de cette arrestation :

« Hier, M. Jennesson, commissaire de police du quartier du Palais-de-Justice, s'est présenté, accompagné d'agents, et porteur du mandat, à la maion-

rue Neuve-Saint-Eustache, 39, où sont établis les bureaux de l'agence que Vidocq désigne dans ses prospectus, répandus par milliers, sous le titre de Yli/tniiirih'iire.

» C'est quelque chose d'assez singulier que l'établissement même de cette agence. Dans un appartement somptueux, de vastes bureaux sont disposés sous les titres semi-officiels de première, deuxième, troisième, quatrième divisions. Reçues préalablement dans l'antichambre par un garçon de bureau, les personnes qui se présentent sont introduites par lui dans une seconde chambre, où un petit groom en livrée, en guêtres à l'anglaise, en' culotte peluchée et en livrée au chiffre du maître, demande les noms avant d'annoncer et de conduire au cabinet de M. le directeur. Dans ce cabinet, tout plein, dit-on, de luxe, de confortable et de goût, on remarque des objets d'un rare mérite et d'une grande valeur, entre autres un tableau de l'école espagnole représentant une décollation de saint Jean-Baptiste, et dont Vidocq, à ce qu'il assure, a refusé soixante-dix mille francs, certain qu'il serait d'en avoir cent mille.

» Une fois introduit dans ce cabinet, M. le commissaire de police, à qui sans doute avaient été épargnés les préliminaires du cérémonial, a exhibé son mandat et a procède a 1 arrestation.

» Conduit immédiatement au bureau de permanence de la Préfecture de police, Vidocq, qui a déclaré être rentier, domicilié à Paris, rue Louis-Philippe, 20, affectait, loin d'être abattu et étonné de sa mésaventure, une extrême satisfaction de se voir ainsi arrêté. — Vous voilà bien content, a-t-il dit au chef de la police de sûreté; eh bien! je suis plus content encore que vous.

» Déposé provisoirement dans une chambre de la salle Saint-Martin (dite de la pistole), Vidocq n'y est demeuré qu'environ deux heures. M. le juge d'instruction Fleury, après l'avoir interrogé succinctement, a autorisé son envoi à la prison de Sainte-Pélagie, où il est, dit-on, écroué clans le bâtiment neuf, autrefois consacré exclusivement aux prévenus politiques.

» On concevra, au reste, facilement cette espèce de faveur accordée à Vidocq, dont le repos, peut-être la vie, eussent été en danger à la Force, ou dans toute autre maison de détention habitée par ceux dont il se déclare l'ennemi. Il a été aujourd'hui interrogé de nouveau par M. Fleury. »

Vidocq sortit de Sainte-Pélagie, le 3 mars 1838. Ses ennemis ne perdirent pas courage. Il fut incarcéré de nouveau, le 17 août 1842 sous la prévention d'arrestation et séquestration de personne et d'escroquerie. Son affaire ne fut appelée à l'audience de la sixième chambre que le 3, mai 1843. Nous allons donner en extrait un épisode assez comique des débats. Il fait voir jusqu'où peut aller la sottise humaine que l'on amuse avec des brevets et des décorations, hochets des grands enfants.

L'un des témoins, M. Sousquet, débitant de tabac à la "Tour-du-Pin (Isère), dépose ainsi :

En octobre 1841 , dit ce témoin, j'ai été chargé par M. \e marquis Du vivier, de venir chez M.. Latruffe de

Montmelyan pour des pièces à réclamer au ministère de la guerre et d'autres pièces ailleurs, relatives î une demande de la croix de la Légion d'honneur. -Ne connaissant personne à Paris, le hasard me fit rencontrer un jeune homme que j'avais connu à Lyon; il médit: Il y a des maisons qui se chargent de ces choses-là. Mais il n'en connaissait pas, et ajouta que je n'avais qu'à m'adresser ou à un cocher de fiacre ou à un com- . missionnaire, qui m'en ferait connaître. En effet, un commissionnaire me mena Chaussée-d'Autin ; cette maison ne me convenait pas. Enfin, rue Vivienne, un monsieur, qui voulut bien se charger de l'affaire, me demanda ce qu'était M. Duvivier; je lui dis que c'était un marquis, chef de bataillon de la garde nationale de la Tour-du-Pin; que ce monsieur avait fait de grandes dépenses pour son bataillon. Si ce que vous me dites est vrai, me dit ce monsieur, la décoration est facile à obtenir. J'écrivis à M. Duvivier 'dans le cas où il accepterait les offres, quel était le prix qu'il voulait donner. Il me répondit que ces choses-là n'avaient pas de prix. Je lui marquai qu'on se chargeait de lui faire avoir deux autres décorations, et il me répondit que pour les trois il donnerait bien douze à quatorze mille francs; il ajoutait: Vous me rendrez bien service, depuis longtemps je désire être décoré; si ces messieurs parvenaient à réussir, je donnerais bien quinze mille francs; mais je ne les donnerai que quand j'aurai mes croix. Cela me parut juste, mais en même temps je lui conseillai de donner des à-comptes pour subvenir aux frais. Quelques jours après, sa demande fut apostillée par le préfet de l'Isère, puis par le duc d'Orléans. Le duc d'Orléans et le préfet répondirent. Enfin, un jour on me donna deux brevets, l'un écrit en latin et un autre tout petit en français. Je les envoyai à M. Duvivier, qui me demanda ce que c'était. On me dit que l'un était la croix de l'Éperon d'or, et l'autre une toute petite décoration qui s'appelait l'ordre de la Sultane Deldire.

M. l'avocat du roi. — Ne vous rappelez-vous pas les expressions dont on s'est servi? Ne vous a-t-on pas dit que la décoration était par elle-même insignifiante, mais que le ruban était joli?

Le témoin. — C'est cela, je crois. On écrivit aussi à M. Duvivier que, sous deux ou trois jours, la croix de la Légion d'honneur lui serait accordée; l'ordonnance allait être signée; on lui disait qu'il fallait envoyer de l'argent ; qu'il allait être nommé. Il envoya un billet de huit mille francs payable à vue. Cependant l'ordonnance ne paraissait pas; une lettre l'informa qu'elle était retardée par suite de formalités; on était prêt à renvoyer l'argent. Ils ne sont pas cause de cela, me disait M. Duvivier, quelqu'un du pays m'aura dénoncé par jalousie. — C'est égal, lui disaisje, vous ne deviez payer qu'à la fin. Ils renvoyèrent cinq mille. francs payables chez un banquier de Lyon. Cet envoi était accompagné d'une lettre où on déplorait la mort de M. le duc d'Orléans, on lui disait qu'on venait de perdre son protecteur, et que, pour le moment, il fallait renoncer à la croix. Ce fut quelque temps après que M. Duvivier, ne recevant plus de réponse à ses lettres, renvoya les deux brevets.

M. le Président. — Dans la correspondance ne figurait pas le nom de Vido<-<| .'

Le Témoin. — Dans la première letire il riait dit d'adresser les réponses à madame Maniez, rue Vivienne, 13; les autres lettres ne portaient pas de signature. M. Duvivier ne voulait pas d'abord renvoyer les deux brevets. Mais, lui disais-je. vous ne pouvez les porter sans ordonnance. Il se détermina à les renvoyer, quoiqu'il continuât à nie dire : Ces messieurs ont bien t'ait ce qu'ils ont pu, ce n'est pas de leur faute si l'on m'a dénoncé. M. Duvivier avait cela sur le cœur; il tenait beaucoup à avoir des croix: toute sa famille est décorée.

"M. 1/ Avocat du roi. — On prétend que, bien que vous l'ayez déclaré à l'instruction par deux fois, vous n'auriez pas renvoyé les deux brevets. On prétend les avoir vus au château de M. Duvivier après l'époque que vous assignez à leur renvoi.

Le Témoin. — Je les ai renvoyés , je persiste à l'altirmer.

Vidocq. — N'est-ce pas vous, monsieur Sousquet, qui m'avez dit de ne pas signer mes lettres du nom de Vidocq?

Le Témoin. — Je ne savais pas que j'étais chez Vidocq ; je ne le connaissais pas; si je lui ai dit cela, je ne me le rappelle pas.

M. le Président. — Mais vous connaissiez Vidocq de réputation?

Le Témoin. — Non; moi, je suis de la province, je # ne le connaissais pas.

Me Jiles Favre. — Il n'y a pourtant qu'une porte d'entrée, et le nom de Vidocq y était écrit en grosses lettres.

Vidocq. — 11 a lu mes Mémoires; il me l'a dit: je crois que depuis 1 ouverture des débals, tout le monde a dû remarquer que je n'ai pas dit un seul mensonge : je n'en fais pas. Il y avait jalousie entre le préfet et M. Duvivier; il y a eu dénonciation ou notes mauvaises. Quanta l'Éperon, je vous ai envoyé un modèle, je vous ai dii : voilà l'échantillon; j'ai rempli mon mandat, je ne puis pas, moi, vous faire autoriser à porter une décoration qui n'est pas autorisée en France. J'ai fait pour M. Duvivier ce que personne n'avait pu obtenir : j'ai obtenu communieation des pièces au ministère de la guerre; je vous ai fait avoir une lettre de M. le duc d'Orléans

M. l'Avocat du roi. — Le point le plus important de la déposition, c'est'qu'en envoyant les deux décorations, vous avez annoncé la prochaine nomination de M. Duvivier comme chevalier de la Légion d'honneur; cette nouvelle "était fausse.

VïpôcQ". — Non, monsieur; M. Julien m'a prévenu que l'ordonnance allait être signée; puis, quelques jours après, qu'elle était arrêtée à la signature. Du reste, les pièces sont au ministère, on peut les consulter. Est-ce ma faute si des démarches ont été faites par quelqu'un au ministère pour arrêter la délivrance . du brevet.

1. l'Avocat du roi. — Lors de l'instruction, vous n'avez lias voulu donner d'explication â ce sujet.

YidOCQ. — A celte époque, j'étais très-malade. J'a-

vais subi un interrogatoire de plusieurs heures; aussitôt rentré dans ma prison, j'écrivis tous les détails de cette affaire et les envoyai à M. le juge d'instruction.

M. l'Avocat du roi, au témoin. — Per>i-trz-vous à dire que \ous ne connaissiez pas Vidocq en allant chez lui?

Le témoin. — J'y persiste.

Vidocq. — Cependant, à cette époque, l'enseigne n'était pas encore descellée.

M. Mercier, Gi ans. grand chancelier de l'ordre de la Sultane Dcldire. inventé par madame son épouse, déclare que cet ordre se Ov^ine aux membres d'une société littéraire. C'est un ruban vert avec un pélican en vermeil. Sa femme est fondatrice de cet ordre, comme ayant été ramené d'Orient par le grand homme. Cet ordre ne s'accorde qu'après un mûr examen des titres des candidats. Seulement on paye la bienvenue la bagatelle de 130 fr. S'il avait su que Vidocq fût l'intermédiaire, M. le marquis ne l'aurait pas obtenu.

Vidocq. — Allons donc! à d'autres 1 votre ordre se vend par douzaines. Je connais une multitude de llibustiers qui ne portent pas autre chose.

M. Mercier. — Cela se donne et ne se vend pas.

Vidocq. — Oui, moyennant finance : vous ne vivez pas d'autre chose.

M, Mercier. — Nous avons pris desrenseignemenis sur M. le marquis Duvivier avant de l'admeitre dans l'ordre, comme cela se pratique toujours quand "il s'agit d'un nouveau récipiendaire.

Vidocq. — Monsieur ne pourrait indiquer à qui il a demandé ces renseignements. Cette formalité est, au surplus, assez inutile. Je répète que cela se vend par douzaines. •

M. l'Avocat du roi. — Cela ne vous justifie pas d'avoir envoyé le brevet, au contraire.

Vidocq. — Pardon,- monsieur ; j'ai eu seulement, depuis que je suis en prison, des renseignements sur M. Mercier et sur madame la sultane. Je sais qu'ils vendaient ces décorations à qui en voulait.

M. Lugan-romarin, ancien militaire. — Vidocq me demanda si je voulais me charger d'obtenir pour un tiers le brevet de l'Éperon d'or. J'y consentis. Il m'envoya un de ses amis, et j'en délivrai le brevet contre 150 fr., qu'il me remit. Il en fut de même pour l'ordre de la Sultane. J'ai remis en échange 150 fr. Je suis moi-même chevalier de l'Éperon d'or, je l'ai acheté 400 fr. à Sertorio. Je donnerai bien mon brevet pour quatre cigares. (On rit.)

Vidocq. — Lugan-Romarin se trompe, je lui ai payé l'ordre de la Sultane 500 fr.

M. Lu. an-Romarin. — J'ai remis le sac intact, lié et cacheté; on m'avait dit qu'il y avait 150 fr.

Vieocq, riant. — Alors j'aurai été volé en route; ce, n'est pas la première fois, je vous prie de le croire.

Le témoin Mercier, rappelé, déclare qu'on lui a remis 150 IV, et qu'il n'y avait pas de sac.

M. Lap.rivée. — J'ai été 1 intermédiaire entre Vidocq et un de mes amis, M. Lajus. qui désirait obtenir le brevet de l'Éperon d'or. C'était postérieurement à celui qfl'il avait fait avoir à M. le marquis Duvivier.

Vidocq ne me demanda rien d'avance et me remit le brevet; mais M. Lajus refusa d'en prendre livraison, parce qu'il était signé non pas du pape, mais seulement de Sertorio Corte.

Vidocq. — Le brevet de M. Lajus avait été payé de mes deniers et m'avait coûté 1,200 fr. ; mais à la première observation de M. Larrivée, je fis le sacrifice de cette somme, et n'insistai ni pour que ce dernier prît le brevet ni pour qu'il participât à la perte; on voit que je sais faire des sacrifices au besoin. Il en eût été de même avec avec M. Duvivier s'il eût jugé convenable de me renvoyer mes brevets. Du reste, et c'est ici le lieu de le dire, mes relations avec M. Duvivier ne devaient pas se borner à cette affaire de décorations. M. Sousquet m'avait chargé de trouver pour lui deux placements de 150,000 fr. chacun; c'est de ces placements qu'entendait parler M. Sousquet dans sa lettre transcrite littéralement, lorsqu'il terminait par ces mots : D'autres affaires nous appellent, comme je vous lai déjà marqué.

» Placé ainsi vis-à-vis M. le marquis Duvivier, qui devenait pour moi un excellent client, on me fera sans doute l'honneur d'admettre qu'eussé-je été un escroc de profession, j'aurais eu assez d'intelligence pour ne pas escroquer un homme avec lequel je pouvais gagner beaucoup d'argent en le servant fidèlement.

» En résumé, lors de mon arrestation, j'avais reçu etconservé de M. Duvivier 3,000 fr.

» J'avais dépensé, savoir :

» Brevet de l'Éperon d'or. . . 700 f. » Celui de la Sultane Deldire. . 500 » Prime à Romarin-Lugan. . 600 » Croix de l'Éperon d'or. . . 40 » Croix en brillants de l'ordre

asiatique 280

Faux frais et ports de lettres. . 50

» J'avais donc, en sus de mes déboursés, reçu. 830 fr.

» Tels sont les faits dans toute leur sincérité et toute leur vérité : telles sont, messieurs, les relations que j'ai eues avec M. Je marquis Duvivier, homme fort honorable d'ailleurs, qui, s'il n'a pas la décoration qu'il désire ardemment, a au moins la satisfaction de pouvoir se dire que beaucoup la portent sans avoir, comme lui, fait d'énormes dépenses pour le bâtai], on dr la garde nationale qu'il commande, répandu ses bienfaits sur la classe ouvrière qui l'entoure, exp osé sa vie en servant sa patrie, troublé sa tranquillité et attiré sur sa tète bien des ressentiments en prenant une part active à la répression des émeutes de Lyon. »

Quoique l'ordonnance de la chambre du conseil, n'eût visé que deux motifs de prévention contre Vidocq : arrestation et séquestration arbitraire au préjudice du sieur Champaix , invoquées au préjudice du marquis Duvivier, il fut question aux débats de bien d'autres faits sur lesquels furent entendus de nombreux témoins. Vidocq trouva sur tous des explications concluantes.

Ce fut à cette audience que M* Charles Ledru, conseil de Vidocq, donna, sur une interpellation de

Jules Favre, des explications dont nous avons plus haut reproduit une partie et que nous allons achever de rapporter.

« Pour effacer autant qu'il est en moi, dit Me Ledru, l'effet de la sévérité que j'ai témoignée à Vidocq, je dirai un fait qui se rattache aux événements de 1832 et qui lui fait honneur. C'est de sa part un généreux témoignage de respect et de reconnaissance pour la magistrature. Voici ce fait :

» Après l'époque où il avait eu recours à moi, il m'avait exprimé combien il serait heureux de manifester sa gratitude profonde à deux magistrats dont l'équité, la fermeté, l'indépendance avaient concouru puissamment à la justice qu'il avait obtenue. C'était M. Zangiacorm, alors'juge d'instruction, et M. Franck- Carré, procureur général. L'occasion qu'il recherchait si vivement arriva lors de l'insurrection du 12 mai.

» Vidocq apprit que plusieurs des insurgés avaient le dessein de se rendre chez M. le procureur général pour lui faire un mauvais parti. Aussitôt il se munit de toutes armes, et se pose en sentinelle dans le quartier du magistrat, décidé, si les insurgés voulaient pénétrer jusque lui, à ne les y laisser parvenir que sur son corps.

» J'appris cette courageuse détermination le lendemain, à cinq heures du matin. Deux jeunes gens que j'avais défendus en cour d'assises, et précisément après juin, s'étaient malheureusement retrouvés dans la révolte de la veillé. Traqués de toutes parts, ils étaient venus, à minuit et demi, m'éveiller pour me demander ce qui ne se refuse jamais en pareil cas, un asile. Ils avaient passé la nuit chez moi, et le lendemain, dès la première heure, je m'apprêtais à les mettre en lieu de sûreté, lorsque Vidocq fut annoncé. A ce nom, ils furent épouvantés. Je les rassurai, et je fis entrer Vidocq dans mon cabinet, en lui disant qui ils étaient. C'est alors, et par ces jeunes gens, que j'appris ce qu'avait fait Vidocq, et qu'il me raconta lui-même avoir fait en témoignage du dévouement sans borne qu'il avait voué au magistrat dont l'indépendance avait garanti sa liberté.

» Quelques jours après, j'avais eu le bonheur de faire parvenir les deux insurgés en Angleterre. Je me rendis chez M. Zangiacomi, pour le prier de ne pas continuer contre eux des perquisitions inutiles et qui causaient des terreurs continuelles à de pauvres femmes. En annonçant à ce magistrat que mes clients étaient à Londres, je lui appris ce que Vidocq avait fait. Il n'en fut pas étonné. J'ai fait la même révélation, cinq ou six mois après, à l'un de nos confrères, M1' Lafargue, qui était l'ami de M. le procureur général, et aujourd'hui j'ai cru pouvoir la faire publiquement aux juges de Vidocq. »

Après le réquisitoire très-violent de M. Anspach, l'avocat du roi, la parole fut donné? à M« Jules Favre pour la défense. Nous prenons dans le discours du futur académicien le passage suivant :

« Eh! mon Dieu! il y avait de singuliers papiers chez Vidocq; il recevait de singulières demandes, et

MÉMOIRES! DE iVI DOC Q

qui paraîtraient bien compromettantes si le mot n'était pas à côté de l'énigme.

» Qu'eussiez-vous dit si vous aviez trouvé dans ses papiers une note ainsi conçue: « On ne tient pas à l'argent; on a besoin d'avoir immédiatement à Paris une femme dont la cuisse ait été coupée à six pouces au-dessus du genou, et qui cependant marche avec aisance, aidée d'une jambe de bois? » Vous auriez vu là un mystère, un crime. Cette" femme, Vidocq l'a trouvée dans les \ in-t-quatre heures! De quoi s'agissait-il? d'une honorable et bonne mère de famille, décidée à se laisser mourir plutôt que de supporter une opération indispensable, et à laquelle il s'agissait de prouver que le succès de cette opération était possible !

» Le docteur Koreff vous a raconté l'histoire de son perroquet retrouvé à Bourg-la-Reine par Yidocq; il a retrouvé de plus la trousse en vermeil du docteur Ségalas, que la police avait vainement cherchée. Il a fait retrouver au maire de Rouen les gens qui lui avaient vendu mille francs, comme cheval de course, un animal poussif qui n'en valait pas trente. II a rendu à l'adjoint au maire du 11e arrondissement une tabatière en écaille doublée d'or que la police recherchait depuis trois mois.

» Il y a quelque chose de plus joli : un honorable négociant du Havre, cousin de M. le préfet de police et portant son nom, avait été victime d'un vol considérable. Il s'adressa d'abord à son très-honorable parent, qui tout naturellement ne lui" dut rien refuser et ne réussit à rien. En désespoir de cause, il écrivit à Yidocq. Il est vrai que, par une petite pudeur de famille que vous comprendrez, il déguisa toutes les syllabes de son nom, et signa Tresseled. Un pareil anagramme n'était pas fait pour arrêter Vidocq. Courrier par courrier, il répondit à M. Delessert, négociant au Havre, et lui donna le signalement, le nom et l'adresse des voleurs. »

Malgré la chaleureuse et sympathique plaidoierie de Jules Favre, Vidocq fut condamné à cinq ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance. Il reçut avec une impassibilité qui n'était pas sans dignité ce coup terrible.

L'affaire revint sur appel à la cour royale, le 22 juillet et Me Landrin, défenseur de l'accusé, prononça une plaidoierie qui résume toute la biographie de Vidocq :

« Messieurs, dit l'éloquent avocat, frappé par les premiers juges d'une peine terrible, un vieillard de soixante-neuf ans, après une carrière agitée et tourmentée jusqu'à l'extraordinaire; après avoir, dans la plus grande partie de sa vie, recueilli constamment les témoignages de satisfaction des dépositaires de l'autorité publique, témoignages qui l'ont seuls soutenu dans les périls et les aftronts d'une lutte acharnée et chaque jour renaissante, a, sur la fin de sa carrière, comme il demandait, son pain à une industrie patemment exercée sous les yeux et le contrôle de tous, vu tout à coup cette industrie, soudainement menacée, renversée, et les portes de la prison s'ouvrir et se fermer sur lui pendant onze mois de captivité

préventive; puis, après une instruction longue, minutieuse, sévère, bien sévère peut-être, lorsqu'on eut entendu cinq cents témoins, compulsé huit mille dossiers, il s'est trouvé un tribunal qui, malgré la netteté de ses explications, malgré les efforts d'un talent magnifique et dévoué, a pensé que parmi tous ces faits il en était deux auxquels s'appliquaient les définitions pénales de notre Code. Dans l'un il a vu une arrestation, une détention arbitraire; dans l'autre, une escroquerie. Cet homme, surpris par un coup qui, à son âge et dans les conditions où il est placé, est un coup mortel, fait appel à votre justice souveraine; et cet homme... c'est Vidocq 1

» Vidocq! ce nom soulève et appelle quelques considérations que je dois déposer dans le sein de la Cour; bien des craintes accompagnent mon client à cette audience, et tout ce qui s'est accompli jusqu'à ce jour les augmente jusqu'au découragement. Vidocq! ce nom n'a acquis que trop de célébrité, et cette célébrité étrange ne l'entoure ni de la bienveillance ni des sympathies publiques. Cette prévention, dont je démontrerai l'injustice, n'a-t-elle pas réagi sur les poursuites, sur l'instruotion, sur la condamnation? Sous l'empire de l'espèce d'effroi qu'il inspire, n'aurait-on pas examiné l'industrie qu'il a créée sous un point de vue fâcheux qui en a grossi les dangers, changé l'aspect, méconnu le but et la moralité?

» Puis enfin, tous ses actes, soumis dès lors à cette double influence, à cet examen prévenu, ne se sont-ils pas envenimés, colorés d'une immoralité qui ne leur appartient pas; en telle sorte que, tout écartés qu'ils auraient été du procès, ils en seraient au fond restés la base, la cause, la justification; qu'ils auraient ainsi détourné la justice de sa véritable voie; que le procès en lui-même, clair, simple sans ce nom, sans cet état, sans ces choses, serait devenu grave avec cette triple escorte, et que le châtiment s'appliquerait bien plus à ce triste entourage qu'à un délit imaginaire? Cette pensée, messieurs, qui est devenue chez Vidocq une conviction douloureuse, l'a jeté dans le découragement, dans un abattement profond, et c'est la première fois que cette faiblesse inconnue a fait fléchir son énergique nature.

» Disons-le franchement, la marche de l'instruction en première' instance, le réquisitoire du ministère public, que je tiens à la main, ses paroles, semblent justifier cette crainte! On a tout 'examiné, on lui a tout reproché, excepté presque les faits de la cause.

» Eh! messieurs, si ces préoccupations, bien qu'injustes, je le démontrerai, avaient accompagné Vidocq jusqu'à votre audience, si elles pouvaient, si elles de- ' vaient peser dans la balance de votre justice, je l'avoue," je partagerais ses angoisses, et j'aurais repoussé le fardeau de la défense; non que ce cortège de faits qu'on cite avec indignation ou colère, ces emportements contre cette industrie, ce nom, cet homme, je n'aie de quoi les repousser et les combattre, mais parce que je n'ai pas d'arguments possibles contre l'insaisissable fantôme qu'on appelle faits de moralité!

» Mais, messieurs, et les dignes paroles de notre

loyal adversaire à la Cour m'ont prouvé que j'avais bien compris votre justice, je n'ai pas hésité à le défend iv, parce que, si je n'ai pas cru à la vérité de ces reproches, je n'ai pas cru non plus qu'ils lui seraient adressés à voire audience. J'ai, Dieu merci, l'expérience de l'auguste tribunal devant lequel je plaide; c'est le fait incriminé qu'il examine avec sévérité, mais avec justice. 11 ne demande au procès que le procès; et c'est là ce qui doit commander ma défense ; telle est ma certitude que votre justice à vous ne sortira pas de cette voie, la seule équitable, la seule humaine, que ces faits étrangers aux débats, je ne les discuterai pas, je ne les combattrai pas, car ils ne vous influenceront pas! Et, en preuve de cette confiance dans la haute impartialité de nos juges, sûr" que je suis que toutes ces indignes rumeurs mourront sans écho au pied de ce sanctuaire, je vais de suite droit 'au cœur du procès; j'examine les faits qui le constituent, ses éléments réels, et je les discute brièvement si je le puis, et je l'espère, — loyalement, je l'affirme.

« Ce fut le 17 août dernier que Vidocq fut arrêté, sur la dénonciation d'un nommé Champaix, et sous la prévention de séquestration arbitraire. Quelles causes ont amené cette catastrophe? On les trouve dans l'industrie exercée par Vidocq; et cette industrie elle-même s'explique, se justifie par sa vie tout entière. Quelques mots donc, vrais, brefs, sur la vie de Vidocq.

» Vidocq est né le 23 juillet 1775. Bien jeune, il fut soldat; il a payé de son sang, sur nos champs de bataille, sa dette à son pays. Il était bien jeune encore lorsqu'une correction militaire, suite d'une querelle, l'envoya pour quelques jours en captivité. Là, un projet fut conçu par quelques hommes audacieux, celui de faciliter l'évasion d'un vieux prisonnier, père de sept enfants, condamné aux fers pour vol de quel ques boisseaux de blé qu'il avait enlevés pour nourrir sa famille pendant la disette de 1193. Un faux ordre de sortie fut fabriqué. Vidocq, étranger, dit-il, à ces faits, fut cependant compromis. Effrayé, il s'évade; puis, bientôt repris, il s'évade encore; puis, de nouveau prisonnier, il s'échappe toujours; et ces évasions, accomplies, il faut le dire, avec une adresse, une imprudence de jeunesse et de courage incroyables, accompagnées de fanfaronnades méprisantes pour l'autorité légale, irritèrent contre lui l'action de la justice, réduite à l'impuissance par sa témérité. Livré enfin à des juges indignés, il fut condamné à huit ans de fers. Voilà ce prétendu crime, si cruellement puni par la législation draconienne de l'époque! Voilà cette condamnation qui, après avoir pesé sur toute sa vie, est encore, après cinquante ans d'expiation, venue le saisir et l'écraser devant les premiers juges! Qu'on l'apprécie maintenant, et qu'on le juge ! Vidocq proteste contre sa culpabilité! Eh bien! supposez-le coupable, et dites, la main sur la conscience, si, pour un tel crime, une telle flétrissure, une telle peine ne fut pas une odieuse injustice.

» De là sa vie, que je renoncé à peindre, mais vie affreuse, remplie d'angoisses, de périls, d'aventures

et de honte; vie où toutes les tortures, toutes les misères, tous les affronts, toutes les tentations ont tour à tour éprouvé son énergie, sans jamais l'abattre. Oh! comment dire ces bagnes avec leurs chaînes, leurs ténèbres, leurs joies terribles, leurs douleurs, leurs mystères infernaux; ces évasions suivies de misères, d'angoisses, de déceptions si amères; cet homme, tour à tour soldat, matelot, marchant à pas de géant dans ces carrières brillantes, puis précipité de nouveau dans les fers; puis ces essais géminés de toutes les industries honnêtes et obscures, et toujours le châtiment fatal rompant ses projets, brisant ses carrières commencées, le plongeant dans l'ignominie du bagne, le rattachant violemment à- cette chaîne de forçats que dix fois le génie de son désespoir avait brisée! Puis, messieurs, ô supplice le plus terrible, le plus cruel de tous ! prisonnier ou libre, Vidocq repoussé de tous les hommes honnêtes, jeté dans les sociétés des plus redoutables malfaiteurs, aux prises, dans ses misères, avec toutes les tentations du crime; et'Vidocq luttant contre elles, résistant à ces terribles amitiés, condamné aux corruptions de leur contact sans qu il conservât une souillure \ Et parfois, pour secouer les odieuses tyrannies, Vidocq, inconnu, sans autre profit que celui de se soustraire à leurs affreuses avances, forcé de les livrer à la justice, quand ils ne laissaient à son désespoir que ce moyen d'échapper à la séduction ou à leurs menaces, comme il le fut par les chauffeurs du Nord, par les assassins de Lyon! Voilà, pendant quinze ans, quels furent ses luttes, son supplice et sa vie; et cependant ce ne fut là que le prélude de ses malheurs et de son expiation !

» En 1809, Vidocq, rejeté dans la captivité par des misérables dont il avait repoussé l'association, offre à l'autorité ce dévouement courageux, ce génie inventif, cette activité infatigable, qu'il avait vainement consacrés à se préserver d'un châtiment immérité. On comprit cet homme, on accepta cette offre, et bientôt se révéla, par ses bienfaits de tous les jours, cette admirable police qu'il a créée, dont il eut le génie, et qui vingt ans protégea la société tout entière contre cette autre société occulte et pervertie qui vit au milieu d'elle dans les ténèbres, mais comme une bête nyalfaisante, pour se nourrir de son sang et de sa substance, la dévorer, la corrompre et la détruire!

» Dire encore tous les tourments, tous les déboires, tous les périls de cette vie exceptionnelle, est impossible. Comment vous montrer Vidocq, tous les jours, sous toutes les formes, cherchant dans tous les repaires, sous tous ses détours, le crime pour le dévoiler, le prévenir ou amener son châtiment; et cette terrible mission, la remplissant au prix de tous les périls et sachant y joindre des sentiments d'humanité étranges, qui souvent ont appelé sur sa têle les bénédictions de ceux dont il avait causé la perte, provoqué la punition légitime? Quelle existence, messieurs, que celle où, pour remplir un devoir cruel, on n'a plus de demeure, de famille, de nom même qui vous appartiennent; où, jusqu'aux traits de son visage, on i t obligé de tout sacrifier pour devenir cet être mystérieux, épiant sa proie dans l'ombre, et devenant la

terreur de ceux-là qui sont eux-mêmes la terreur de tous! et tout cela sans profit, sans honneur; et, grâce aux préjugés que tout le monde partagé, inspirant aux gens honnêtes, qu'on préserve, une répugnance égale à l'effroi qu'on répand chez les criminels qui les menacent I Voilà cette vie plus affreuse que la première, qui a créé tous ses ennemis, mais gui à nous ne nous laisse que de reconnaissants souvenirs: car, vous et moi, que de fois là, à cette plac ■ où ce vieillard est assis, n'avons-nous pas entendu les insultes désespérées des misérables dont il avait cause la perte ou prévenu les crimes, proclamer bien haut ses triomphes et constater ses services!

» Placé deux fois à la tête de la police, deux fois il en est sorti volontairement, et là commence pour lui cette troisième carrière, où il n'a trouvé encore que des déceptions, des périls et de l'ingratitude, tristes fruits des deux premières; où toutes ses tentatives pour obtenir par son travail une existence nécessaire, que le pouvoir aurait dû, après tant de sacrifices et de dévouement de son vieux serviteur, s'empresser d'offrir à sa vieillesse, ont été, malgré son activité, ses efforts, frappées de stérilité ou méconnues, et ont soulevé contre lui de nouvelles mais de bien puissantes haines, qui l'ont enfin conduit dans l'abîme dont la main de votre justice peut seule le tirer avec honneur. ,

» Je ne vous parle pas de cette fabrique de carton dans laquelle il n'admettait au travail que des libérés repoussés de toutes les industies par un préjugé qui les rejette dans le crime, ni de serrures infracfionnables, ni de ce papier de sûreté, inventions et entre-' prises utiles, où le sentiment de l'humanité s'allie- à à une intelligence féconde, et pour lesquelles il ne recueillit que des éloges et des encouragements stériles. Mais je dois vous dire quelques mots de l'établissement qu'il a fondé. Réduit à vivre de son industrie, il a cru pouvoir demander à la longue expérience de, sa vie, à ses facultés propres, consacrées pendant vingt ans au service de tous, une existence honorable.

» Homme de police, par vous, grâce à vous et pour vous, il a cru pouvoir faire, au profit du commerce, la guerre aux malfaiteurs qui le trompent et le dépouillent; et vous le lui reprochez... quand c'est vous qui ne lui avez laissé que cette industrie, quand vous l'y avez condamné toute sa vie, quand il n'en* a pas d'autre, et qu'il ne la tient qne de vous?... Injustice !

» Sa première pensée fut de ne s'adresser qu'au commerce, de lui livrer, moyennant une rémunération modique et déterminée, les noms, les habitudes des escrocs qui l'exploitent; d'obtenir de ces hommes la restitution de leurs gains illicites, de poursuivre contre eux le recouvrement de créances désespérées. Mais les services réels et multipliés qu'il r ndit à un grand nombre attirèrent chez lui d'autres clients, le forcèrent à étendre ses relations, et bientôt plus d'une mission délicate lui fut confiée, plus d'un secret grave fut livré à sa discrétion. Cette conséquence était forcée, et pourtant, je L'avoue, moi aussi j; ne puis m'empê cher de frémir ici de la témérité de Vidocq. On ne pénètre pas impunément au foyer des familles ; on ne

se mêle pas, sans amonceler contre sa tète de terribles orages, aux divisions intestines, aux haines, aux passions des hommes ; on ne devient pas sans risque rival d'une administration jalouse dont on dévoile I incurie; un tel pouvoir chez un seul homme elfraye et manque de toutes les garanties Si du moins Vidocq avait pu, comme les monstres de la Fable, doué, ,|r mille, faculté-; à la fois, tout voir, tout entendre, tout savoir, jamah une plainte sérieuse n'aura t atteint son industrie. Mais le péril pour lui, pour tous, est venu de ses agents; ce sont ces hommes que, pour un tel état, il n'a pu choisir que dans les dernières (.lasses de, la grande cité, qui ont parfois, par leurs confidenceou leurs trahisons calculées, compromis (è nom du maîtredontils mangeaient le pain et qu'ils calomnient aujourd'hui!... Mais là doit s'arrêter le blâme, et la seule victime de l'imprudence de Vidocq lui-même... et cependant c'est là que s'est placée l'accusation pour accabler mon client!

» Écartant, oubliant sa vie entière, elle a interrogé les quelques années qui viennent de s'écouler, et vous a dit : « Condamnez le créateur de cette coupable industrie, car il n'a pas craint d'enlever en plein jour une femme mariée pour la rendre à son amant. Le dossier est là sous vos yeux: lisez, et voyez que cette femme, abandonnée d'un mari dissipateur, mère de famille, dut la vie aux secours d'un bienfaiteur honoré de tous; qu'un jour, craignant de lui dévoiler de nouvelles dettes, cette femme, un instant égarée, abandonna son enfant, s'enfuit dans un couvent; que Vidocq ne fut chargé que de rechercher l'asile qu'elle avait choisi : que sa libre volonté a fait le reste; qu'elle est sortie librement, que librement elle a compris que la place d'une mère est ne rester près de sa tille, ce qu'elle a haulement, volontairement déclaré par écrit.

» Qu'on le condamne! dit-on encore, car il s'emparait des lettres écrites à des fiers et il en violait le secret ! » Mensonge ! et lesdossiers sont là qui nous apprennent qu'une femme haut placée était atteinte de la triste manie du soupçon, qu'elle croyait que chacun, parmi les siens, écrivait contre elle des lettresdiffamatoires, Vidocq, consulté par elle, l'accueille, caresse sa manie l'apaise doucement, lui démontre son erreur, la calme et la sauve; et c'est ainsi que, s'expliquent, que s'évanouissent toutes ces imputations qu'on a fait sortir comme d'un antre d'iniquités, de rétablissement de Vidocq! Mais pourquoi, vous, qui signalez ces taches, ces périls, pourquoi n'ajoutez-vous pas que mille négociants proc'ament tout haut son utilité, son désintéressement ?

» Dites donc qu'à cnaque instanf ces dossiers que vous avez snisis révèlent, proclament des traitsde délicatesse et de courage qui lu Doreraient toute une vie. Cet homme qui, dites-vous, enlève une femme mariée à sa famille, dites donc aussi qu- cela est si peu possible, qu'il n'a pas voulu, à prix d'or, céder aux sollicitation • insensées de ce jeune fou qui voulait enlever une femme cdèbre, et que le refus de Vidocq n'a pas arrêté cette scandaleuse équipée. Dites que Vidocq, une fois, sur la demande d'un mari offensé, arracha à l'infâme qui avait séduit sa femme la correspon

dance dont il se faisait un moyen de lucre et d'épouvante; qu'il le fit au péril de sa vie, et qu'il obtint pour seule récompense la promesse du mari de ne pas lire et de brûler ces lettres où sa honte et son malheur étaient écrits. Ajoutez enfin qu'un autre jour, une jeune fille d'une famille illustre fut aussi à son insu l'objet d'un projet d'enlèvement violent, projet conçu par un homme marié, considérable, que le délire avait égaré jusqu'au crime; que Vidocq, maître de la confidence de cet homme, l'a, dans son intérêt, moralement trahi ; qu'il a confié son dessein, pour le prévenir, à la foi d'un magistrat dont les souvenirs nous viendront en aide ; que celui-ci, dont le cœur est haut placé, n'a pas rougi de s'associer à une bonne action de Vidocq, qu'il a sauvé la jeune fille de la catastrophe qui l'eût perdue, le jeune homme de sa propre folie, et que Vidocq n'a voulu d'autre récompense que d'être de moitié dans le secret de cette bonne œuvre.

» Dites ces belles actions et mille autres, et pour être justes, puisque vous voulez le juger sur sa mora- | lité, ne vous arrêtez pas à l'intérieur de cet établissement si fatal à son créateur, et voyez Vidocq tout entier: interrogez ces vingt ans de traits de courage, de périls pour le service public, et n'ajoutez pas qu'il faisait son métier, qu'il remplissait son devoir; ainsi rempli, au prix de tant de risques, un tel devoir devient une haute vertu ! Mais était-ce encore son métier quand, en 1832, l'ordre disparut tout à coup devant la tempête politique, qu'un homme au milieu de la lutte s'est trouvé qui, seul quand l'autorité faiblissait près de lui, associa son énergie au courage du préfet de cette époque; qui, seul à la tête de quelques dévoués; reconquit la Cité sur l'insurrection; qui, point de mire des troupes elles-mêmes, trompées par son déguisement, s'avança sous un double feu de barricades, puis, marchant toujours, alla sauver au centre même du foyer où l'avait cernée la révolte, une compagnie de garde nationale commandée par l'un de nos confrères dont la reconnaissance proclame qu'il lui doit la vie? Cet homme, c'était Vidocq!

Ici l'avocat fut interrompu par le président qui, après avoir consulté la cour, lui dit :

— Maître Landrin, votre cause est entendue, et il en est de même de celle des deux autres accusés.

Le verdict d'acquittement suivit de près ces paroles.

« Cette biographie de Vidocq, dit M. Charles Ledru en parlant de la plaidoirie de Me Landrin, est une éloquente confirmation de l'expérience scientifique que j'avais déjà voulu faire moi-même, au moment où j'étais désireux de connaître à fond cette nature exceptionnelle.

» Connaissant M. Fossati, un des premiers phrénologues de l'Europe, je l'invitai en 1837 à visiter le crâne d'une personne dont je lui demandais la permission de taire le nom. M. Fossati consentit à un rendez-vous, el puis il examina, dans mon cabinet, ce sujet inconnu pour lui.

» Après l'avoir attentivement exploré et palpé, il me déclara que jamais il n'avait rencontré un cerveau

pareil ; il me fit remarquer ce beau et large front, les admirables proportions de la tête, et le résumé de son avis fut textuellement cette parole :

»I1 y a dans l'inconnu que vous me présentez trois personnes bien distinctes : un lion, un diplomate et une sœur de charité. »

» Il y avait dans sa personne une grande attraction, il exerçait un magnétisme puissant sur tous ceux qui l'avaient vu et entendu, et on aimait à le revoir et à l'entendre encore; il n'avait rien de vulgaire, tout en lui et dans son regard ressemblait au lion si bien indiqué par M. Fossati.

» Je suis un curieux exemple de l'entraînement qu'il exerçait sur des personnes de la plus haute distinction.

» Sir Francis Burdett ne venait jamais à Paris sans écrire à Vidocq la veille de son arrivée, et chaque fois il l'invitait à accepter un dîner, en têle-à-tête avec, lui, chez les Frères Provençaux.

» Il m'est arrivé de l'inviter aussi, en plusieurs circonstances, à dîner dans la même maison avec vingt ou vingt-cinq convives, au milieu desquels cette belle pléiade des jeunes gens de l'ambassade anglaise, parmi laquelle brillait d'un si bel éclat ce cher Shéridan, si regrettable, si aimé, et auquel je ne puis penser sans lui donner une larme ! Et à eux se joignaient quelques-uns des hommes qui sont devenus célèbres en Russie, l'un, aujourd'hui ministre de l'empereur, l'autre, comme lui, alors attaché à la diplomatie russe à Paris; puis quelques attachés à l'ambassade des États-Unis, et parmi eux un des Livingston; cet excellent colonel Belli, beau-frère de l'archevêque de Canterbury, et ce brave colonel Gallois, un des meilleurs amis d'Armand Carrel; La Rochejacquelein, le duc de Sceaux; et pour représentant de l'Italie, cet aimable marquis G. Visconti Ajmi, ce cœur si français, qui se retrouve en ce moment à Paris, et qui s'envolera bientôt encore sous son beau ciel natal pour revenir vers la France qu'il aime et à qui il reste toujours fidèle; enfin une réunion de cœurs droits, élevés et sympathiques, que j'avais convoqués à ce festin dont il était le héros, annoncé et promis à cette réunion de cœurs d'élite qui palpitaient aux récits de sa vie si aventureuse et le contemplaient en buvant à la santé du vieux lion.

» Vidocq avait du goût pour tout ce qui -tenait aux illustrations de toute sorte, il était fier d'en être recherché ; et pour tous ceux qui pouvaient le rencontrer, c'était une fête de voir cet homme, qui de loin leur apparaissait sous des formes effrayantes, porter le front haut, comme s'il pouvait tenir sa place dans une société choisie qui restait silencieuse au récit de ses exploits contre ces bandes obscures qui sont en guerre permanente contre la société; armée terrible, que rien n'arrête, et qu'il avait été aussi glorieux de vaincre que s'il avait eu affaire à une armée ennemie sur un champ de bataille.

» Il disait ses prouesses comme un général eût raconté ses combats : c'est que dans toutes les situations il avait gardé l'estime de soi-même; et ce sentiment, qui était son égide, sa garantie et son talisman,

au milieu de tant d'âmes dégradées par le crime, lui faisait souvent exhaler des soupirs comme ceux-ci, qui avaient de l'écho dans un tel auditoire.

» Mon défaut d'éducation ne m'avait laissé aucun frein pour brider une nature aussi impérieuse, aussi avide de tout, que la mienne. Jeté, presque avant l'âge de raison, dans des duels perpétuels (il avait tué à quatorze ans un maître d'armes), dans toutes les folies d'une âme impétueuse et sans guide, je fus emporté par l'ouragan d'une jeunesse indomptable dont les excès, ne faisant du mal et du tort qu'à moi, me fermaient à jamais les portes d'un avenir que j'ai perdu comme à plaisir dans ce délire de quelques années.

» Si, au lieu de mejeter follement comme un cheval fougueux dans l'abîme sans l'apercevoir, j'avais pris la place pour laquelle j'étais destiné par l'intelligence et l'énergie que le ciel m'avait départies, je serais devenu aussi grand que Kleber et Murât et les autres.. Tête et cœur, je les valais, et j'aurais fait comme eux! Le théâtre m'a manqué. J'étais né pour figurer sur les nobles scènes de la guerre. Quand mes yeux s'ouvrirent enfin à la raison, je n'ai vu autour de moi que la prison, le cachot, le bagne. Mais si je n'ai pas conquis la gloire des héros dans les batailles, je garde la consolation d'être toujours resté honnête homme dans les miasmes de la perversité et dans l'atmosphère du crime. J'ai combattu pour la défense de l'ordre, au nom de la justice, comme les soldats combattent pour la défense du pays, sous le drapeau de leur régiment. Je n'avais pas l'épaulette; mais je courais autant de danger qu'eux, et j'exposais tous les jours ma vie comme eux.

« Aussi cet homme, effroi de ceux qui ne le connaissaient pas, était sympathique à ceux qui le voyaient de près, parce qu'ils trouvaient en lui une nature toujours active, courageuse et dévouée à la cause des honnêtes gens. C'est pourquoi tant de personnes venaient lui confier ces secrets intimes qui ont besoin d'un secours assuré, quand il s'agit de tirer des âmes blessées, ou des familles atteintes dans leur honneur, de ces embarras qu'on ne peut dévoiler ni

à ses amis ni à la loi... mais où l'on sent le besoin d'un homme de résolution et d'un coup d'œil sûr et jamais à court de ressources salutaires, parce qu'il connaît tous les rouages qu'il faut employer pour les calmer et pour en triompher. Combien j'ai connu de personnages très-haut placés qui, le sachant discret comme un abîme, sont accourus à lui, quand il n'exerçait plus de fonctions officielles, le faire dépositaire de leurs douleurs, qu'il avait l'art d'apaiser, parce que, connaissant à fond la géographie morale de toutes les âmes, dans les hautes régions comme dans les basses, il savait toujours trouver le moyen de leur rendre de ces services qu'on paierait au prix de la vie.

» Ce grand diplomate faisait à tous les étages des œuvres de charité ensevelies dans le mystère qui en rehaussait l'importance, et sur lequel on comptait parce qu'il n'en avait jamais trahi un seul. Il faisait mieux qu'absoudre certaines fautes : il y était compatissant, ayant par sa propre expérience éprouvé tous les chagrins d'une vie si exceptionnelle. Et d'ailleurs il pardonnait à ceux qu'il avait sauvés des scandales pareeque lui-même, s'il était sans peur, il n'était pas sans reproche, et qu'il s'accusait de ses propres fautes qu'il rachetait à force de courage et de commisération pour les erreurs réparables qui expient tout ici bas. »

Vidocq s'éteignit le 30 avril 1857, à l'âge de quatrevingt-deux ans. Il mourut horizontalement, dans son lit, comme un bon et honnête bourgeois, lui, dont l'existence avait été si agitée. Il avait lui-même réglé d'avance ses funérailles et il eut pour cortège cent pauvres des deux sexes à qui il laissait trois francs par tête.

Après son décès, l'administration supérieure intervint à la levée des scellés et retira de ses papiers tous ceux qui pouvaient avoir quelque rapport aux fonctions qu'il avait jadis remplies. C'est, du reste, une formalité qui avait été observée après la mort de Cambacérès et de Talleyrand, et qui l'a été récemment à la suite du décès de M. le duc de Morny et de celui de M. le comte Waleswsky.

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