‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 80 sur 113 · SES DERNIERS MOMENTS · texte numérisé non relu

SES DERNIERS MOMENTS

Les Mémoires de Vidocq s'arrêtent à l'année 1827, et cependant il a vécu jusqu'en 1857. Il les avait publiés de bonne heure sans doute parce qu'il ne comptait pas mener si loin l'existence, et peut-être encore parce que, obligé de dire de lui-même passablement de mal, il voulait en dire aussi un peu de bien, persuadé qu'aucun biographe ne remplirait celte tâche aussi consciencieusement que lui.

Dans ses Mémoires, Vidocq s'efforce d'établir qu'il a toujours évité de se mêler de police politique. Ses assertions sont sujettes à caution et notre impartialité nous porte à reproduire à cet égard des pièces insérées dans les Mémoires d'un forçat. Quoique tirées d'un ouvrage très-hostile à l'ancien chef du service de sûreté, ces pièces paraissent authentiques et elles ont un intérêt rétrospectif assez vif.

Les voici :

« Préfecture de police, 2e division.

» Monsieur,

» Sa Majesté se rendant, après-demain, à l'Hôtel-de- Ville de Paris, vous êtes plus particulièrement requis que jamais de prendre toutes les précautions préliminaires qui doivent garantir la personne sacrée de Sa Majesté durant sa marche à travers les quais, et pendant le temps qu'elle demeurera dans les salons de l'Hôtel-de-Ville.

o Vous ferez explorer, dès que cet ordre vous sera parvenu, tous les endroits par lesquels doit passer le cortège. Vous vous assurerez que dans les maisons qui bordent les quais il n'y a point de mouvement extraordinaire que vous ne puissiez expliquer, point d'allées et venues autres que celles qui ont lieu communément.

» Dès le matin, vous placerez, autant que possible, dans chacune des maisons qui ont de préférence un balcon ou des fenêtres au premier étage, percées trèsbas, un de vos agents, surveillants stationnâmes, qui examinera les gestes et écoutera les paroles de ceux des spectateurs qui montreront le plus d'empressement pour voir passer le cortège de Sa Majesté.

» Si lesdits agents surveillants voient quelques personnes suspectes, ou autour d'eux, ou sous les fenêtres des maisons où ils seront placés, ils avertiront sui-'.echamp les autres agents échelonnés sur le passage de Sa Majesté, en faisant flotter en l'air un mourlunr rouge, qui sera le signal auquel ils devront se rapprocher et se réunir. S'ils ne remarquent rien, ih ^e contenteront de déployer de temps en temps un mouchoir blanc , signal de tranquillité.

» Aussitôt qu'un des*agents ambulants aura vu le signal du mouchoir rouge, il se portera vivement an lieu d'où il est parti, et, après avoir reconnu le signal de l'agent stationna ire, il lèvera son chapeau en l'air, ce qui sera le signal d'interprétation et de secours.

» C'est autour de la voiture de Sa Majesté que doit s'exercer surtout la plus exacte surveillance. Chaque agent de cortège, placé par échelon sur le passage de Sa Majesté, s'y réunira à mesure que la voiture passera à sa hauteur, et, tout en ne perdant pas de vue l'objet de sa constante attention, il devra animer du geste etdela voix les spectateurs indifférents, et crier : Vive le lîoi! deux fois de suite au moins. S'il remarque dans certains individus de l'opiniâtreté à garder le silence, il devra sur-le-champ faire le signal d'examen en les suivant, ce qui doit être pour les agents de la lune une invitation à ne pas perdre de vue l'individu signalé.

» Lorsque le cortège de Sa Majesté aura passé, les agents stationnaires dans les maisons, les agents amhu-

lants sur les places engageront, autant que possible sera, des conversations avec les spectateurs présents. » Ils les entretiendront de la bonne mine qu'avait le roi, de son air de santé et de l'espoir qu'il vivra longtemps.

t Ils parleront des malheurs qui affligeraient la France si elle venait à le perdre.

» Ils appuieront sur l'avenir heureux que promet le règne du duc de Bordeaux, etc., etc.

» Après la cérémonie, et lorsque leurs services ne seront plus nécessaires, tous les agents feront leur rapport sur ce qu'ils auront observé, en ayant soin de mettre sur chacun de ces rapports, qui pourraient contenir quelque renseignement d'une nature alarmante, une croix allongée, qui sera le signal de la découverte.

»N. B. — Pour les autres dispositions, s'en rapporter aux circulaires communiquées sous les numéros 3495, 3666 et 4793. »

(Service intérieur de l'Hôtel-de- Ville: — mêmes dispositions que précédemment, )

» Les agents du cortège auront soin d'entourer la voiture, à quelque distance, lorsque Sa Majesté en descendra, et, ensuite, conjointement avec les gardes, d'assurer entièrement son passage du perron et du grand escalier de l'Hôtel -de- Ville , ainsi que celui de toute sa suite.

c Les agents surveillants de l'intérieur des salons et les ommissaires ne quitteront plus des yeux la personne de Sa Majesté dès qu'elle y sera entrée. Ils auront soin de placer les dames de la Cour, les femmes des militaires, des préfets, des maires de département, en front de la ligne que Sa Majesté devra parcourir.

» Lorsqu'ils n'auront rien remarqué d'extraordinaire, ils en profiteront pour s'asseoir et se reposer. Du moment où ils remarqueront un mouvement quelconque, ils suivront le cours de leurs observations.

» Les agents intérieurs feront de même un rapport le lendemain. »

Au bas est écrit : «A M. Vidocq, chef de la brigade de sûreté. » Et en marge : « En communication. — Enregistré, n° 3935.

Voici maintenant deux rapports datant de 4813 et attribués à Vidocq , de qui ils paraissent être réellement. Ils ne sont pas moins curieux que ce qui précède :

« Monseigneur,

» Conformément aux ordres que j'ai reçus de Votre Excellence, par rapport à des affiches incendiaires qui, depuis un mois au plus, ont été placardées sur les murs de la capitale, j'ai inspecté les dits murs, et j'ai trouvé des choses horribles contre l'Empereur et sur le gouvernement, qui font frémir. Les unes étaient écrits avec du crayon rouge connu dans le commerce sous le nom de la sanguine, d'autres étaient peintes au pinceau.

» Je vais rendre compte successivement à Votre E x cellence, Monseigneur, de celles que j'ai recueillies, et des circonstances qui ont accompagné mes importantes découvertes.

» D'abord je me suis porté au Palais-Royal à sept heures précises du matin, que j'ai exploré avec le plus grand soin, examinant les piliers sur toutes les faces, lesquels portaient de côté et de distance en distance : a J'aime les oranges, mais sans l'écorce, ce qui veut dire, Monseigneur, sans les Corses.

» Sur d'autres, il y avait : «A bas Napoléon! Et enfin, sur un des piliers auxquels tient la colonne de la grille de la rotonde du café du Caveau, il y avait : « Vive la paix, plus de guerre! » et d'autres blasphèmes qui me parurent écrits de la même main au pinceau.

» Comme il y avait en ce moment-là peu de passants, je dépêchai un des afficheurs pour effacer lesdits placards.

» Ces horreurs paraissaient écrites toutes fraîches encore, et je me tins à l'écart pour inspecter ceux qui pouvaient en être les auteurs. Votre Excellence va les connaître, Monseigneur.

» Je vis arriver un jeune homme qui avait l'air d'un apprenti, et, comme il n'était pas accompagné de ses camarades je soupçonnai quelque chose, et je me misa sa piste. Je ne m'étais pas trompé. Arrivé à l'angle des colonnes de la rue Montpensier, du théâtre de la Montansier, il appliqua sur la colonne, au-dessus de l'affiche de l'Académie impériale de Musique, qui était déchirée, et en un clin d'œil, avec une rapidité inouïe et en très-grosses lettres, avec du blanc d'Espagne, une des imprécations mentionnées plus haut (que je n'oserais dire à Votre Excellence, si votre auguste personne, Monseigneur, n'était susceptible de tout pour le service de Sa Majesté); c'était: ((M... pour l'empereur Napoléon.... » avec un étronde Suisse, figuré en traits.

» Sur ce, je le saisis, ainsi que cela est mentionné sur mon procès-verbal, et je trouvai sur lui une boîte de fer-blanc dans laquelle étaient des pommes de terre froides, un couteau, une longue ficelle, un mouchoir de coton et sept sols en monnaie.

» Saisi spontanément par moi sur le fait, il me dit que ce n'était pas lui, (et, notez cela, Monseigneur, il avait encore les mains toutes blanches du blanc d'Espagne qu'il avait laissé tomber). Je le menai aussitôt chez le commissaire de police du 2e arrondissement, rue Saint-Honoré, au coin de la rue de l'Échelle. Là, comme il était stupéfait, je le déboutonnai pour pousser plus loin mes investigations; je n'obtins de sa part que des larmes, des sanglots et : a pardonnez-moi, monsieur le commissaire ! » Enfin, M. Comminges, qui était absent, étant rentré, il nous fit quelques aveux, sur notre promesse qu'il ne serait pas conduit au corps de garde.

» Il nous dit que l'avant-veille, comme il était à jouer sur la place du Musée-Napoléon avec des apprentis qu'il ne connaissait pas, mais qu'il savait l'un en maison chez le lampiste du Théâtre-Français, l'autre chez le sieur Bedon, fabricant, marchand boutonnier du Cloître-Saint-Honoré, un monsieur qui avait l'air d'un militaire l'avait pris à l'écart, et lui ayant mis, à lui, une pièce de vingt-quatre sous dans la main, à ses deux camarades une pièce de deux décimes à chacun, il l'avait emmené. Il lui avait demandé s'il savait écrire,

et, sur sa réponse affirmative qu'il avait été quatre ans à l'école de la Butte-des-Moulins, il l'avait engagé à écrire : « M.... pou?- l'empereur Napoléon)) en lui disant que c'était au Palais-Royal qu'il devait aller le matin, et qu'il y serait lui-même, en lui promettant un écu de six francs si le blasphème était lisible.

» Sur notre question que si le quidam était confronté avec lui, il le reconnaîtrait, il a répondu que oui.

» Ici , Monseigneur, s'arrêtent les nombreux renseignements que je puis fournir à Votre Excellence, M. de Comminges l'ayant fait mettre an petit violon dans la cour, où il attend les ordres de Votre Excellence, pour procéder à un interrogatoire direct, si Elle le décrde dans sa sagesse.

» Je suis bien respectueusement, » Monseigneur, etc., etc. »

En marge était écrit :

Rapport n° 21, très-secret.

Peut être Vidocq, niant avec tant d'assurance qu'il se fût jamais mêlé de faire de la police politique, comptait-il sur ce tirs-secret écrit en marge. Mais, mieux que personne il devait savoir que tous les mystères finissent par se découvrir. Voici le second rapport, dont le style est plus remarquableencoreque celui du premier, et qui date cependant de la même époque.

« Monseigneur,

» Immédiatement après avoir reçu les ordres de Votre Excellence, concernant les affreux placards et les affiches atroces dont, depuis deux semaines, les principaux et les plus beaux quartiers de Paris ont été infestés (oui, Monseigneur, infestés! Car, avec une surveillance et une activité qui avaient jusqu'à ce jour d joué tes mesures de la direction, ces brandons incendiaires avaient été attachés sur plusieurs murs, et attiraient les regards des allants et des venants par les funestes étincelles qui en jaillissaient) , je me suis porté vers le lieu qui m'avait été assigné par M. l'insp -cteur général, savoir: le Garde-Meuble et ses environs:, le palais du Corps législatif, la place Vendôme et l'embranchement de la rue du Bacq avec la rue de l'Université.

» Alternativement, sur tous ces points, j'ai commencé mon inspection par la rue de la Concorde, et, dts la pointe du jour, placé dans un coin du palais de l'hôtel de Son Excellence monseigneur le ministresecrétaire d'État au département delà marine, duquel coin mes regards plongeaient sur la place de la Concorde et sur le boulevard de la Madeleine, ayant devant moi un panier de gâteaux de Nanterre, afin de pillier l'objet de mes observations, je m'occupais de r -flexions profondes sur l'importance de la mission dont on m'a fait l'honneur de me revêtir et la nécessité de son succès, cherchant à me rémonorer (sic) tous les artifices divers dont j'avais été le témoin de-

puis que j'ai l'honneur de faire partie du ministère de votre département.

» Cependant les premiers rayons du jour commençaient à paraître, et déjà ils éclairaient la scène de rébellion que j'étais destiné à dévoiler. Plusieurs murs offraient des imprécations contre l'auguste personnedeS. M. l'Empereur etRoi. (Je les ai consignées dans mon procès-verbal seulement, parce que dans cette lettre, monseigneur, ma plume s'y refuse.) Mais je ne voyais personne venir qui pût fixer mes conjectures : quelques ouvriers passaient de temps en temps, mais sans paraître remarquer les mots écrits sur les volets des boutiques avec de la craie blanche et du charbon. Je commençais à m'inquiéter de cette monotonie, lorsque je vis entrer par la rue de la Concorde une femme en apparence de grossesse, laquelle s'appuyait sur une espèce de parapluie à canne, tenant un enfant de huit à dix ans par la main.

» Je n'eus d'abord aucun soupçon, maiss'étant arrêtée plusieurs fois contre le mur qui borde l'hôtel où demeure M. le sénateur Rigal, et ayant vu l'enfant qui l'accompagnait grimpé comme sur son dos, je découvris les manœuvres suivantes :

» Ladite femme, lorsqu'elle s'arrêtait, feignait de s'appuyer contre la muraille, tandis que l'enfant, à califourchon sur son cou , et lui offrant ainsi les moyens de s'élever assez haut, fixait quelque chose de blanc au-dessus de sa tête (c'était un placard). Lorsque l'opération était faite, l'enfant se glissait à terre, toujours par derrière, et la femme, s'appuyant sur son parapluie, allait plus loin, sans doute pour en faire autant.

» Alors, je ne délibérai pas, et, m'élançant de mon encoignure d'où j'avais observé toute cette manœuvre, je sautai d'abord sur la femme, et la saisis par ses habillements qui me restèrent tous dans les mains. C'était un homme. Il s'échappa avec une rapidité extraordinaire, après m'avoir renversé d'un croc-enjambe, avec une veste bleue et un pantalon gris.

» Je me relevai et saisis l'enfant, qui s'était jeté par terre exprès ; mais je m'aperçus que ce petit brigand était aveugle. Après avoir employé tous les moyens prescrits par la loi et mes instructions pour obtenir de lui des aveux, je vis que l'état d'imbécillité où il était rendait toute révélation impossible. Ne voulant pas être rigoureux sans nécessité, je renonçai à toute opération ultérieure sur le physique de cet individu que j'avais fouillé incompatiblcment. Je repris mon panier et le déposai au dépôt pour y attendre les ordres de Votre Excellence.

« Voici l'affiche exécrable que j'ai arrachée moimême, au moment même où elle était placardée sur le mur, ci-joint à mon procès-verbal, avec lequel j'ai l'honneur d'être,

» Monseigneur, etc., etc. »

Au reste, cette obstination de Vidocq à se défendre d'avoir mangé à plusieurs râteliers est d'autant plus extraordinaire que, sans qu'il l'ignorât, des personnages bien plus élevés en dignité étaient à cette époque

dans le même cas que lui. Comme nous n'avons nullement la prétention de faire de l'ancien chef de la sûreté, un héros ni un saint, nous n'hésitons pas à rapporter les choses qui lui sont défavorables, comme celles «iui sont en sa faveur et nous allons raconter une histoire qui, si l'on fait abstraction du but qu'il se proposait, prouve une fois de plus toute la souplesse de son intelligence.

Nous prenons le récit donné par les Mémoires d'un forçat, en l'abrégeant toutefois et en modifiant le style de l'auteur, qui ne cherchait guère le suffrage des délicats en littérature.

Ce qui faisait la grande originalité de Vidocq, c'est qu'il n'était déplacé sur aucun des degrés de l'échelle sociale. S'il se tenait sans broncher sur les plus infimes, même lorsqu'ils s'enfonçaient dans la fange, il savait aussi garder l'équilibre sur les échelons supérieurs. Adroit, insinuant, sachant au besoin se donner la politesse et les formes d'un homme du monde, nul n'était mieux taillé pour faire un espion de salon.

M. Delavau savait tout ce que valait Vidocq sous ce rapport, aussi l'employait-il dans les grandes occasions. Un jour ce magistrat le fait appeler; c'était à l'approche des élections :

— Mon ami, lui dit-il, je sais que le baron Méchin, député, et l'une des colonnes de ce parti libéral que l'enfer réclame, à l'intention de donner d'ici à quelques jours un grand dîner, où doivent assister tous les chefs du parti. Les plus graves questions seront abordées dans cette réunion, le plan de l'opposition doit y être arrêté; il est donc de la plus haute importance, pour nous autres honnêtes gens, de savoir ce qui sera dit et fait pendant ce dîner. Je sais que tout vous est facile, lorsqu'il s'agit de servir le gouvernement; en bon et loyal serviteur, il faut lui donner aujourd'hui une nouvelle preuve de votre attachement et de voire sagacité. J'ai jeté les yeux sur vous, comme étant le seul des agents de l'administration qui puissiez par votre tenue, vos manières et votre expérience lui être utile dans cette circonstance.

— Je suis à vos ordres, monsieur le Préfet.

— Très-bien! Il faut absolument, n'importe par quel moyen, que vous fassiez en sorte de vous introduire chez M. Mé> hiu, banquier, rue de la Chaussée d'Antin, 20, après demain jour du grand dîner, Si vous réussissez, ce serait un coup de maître que je saurai reconnaître par une gratification et un rapport à Corbière; ainsi donc réfléchissez, tâchez de pénétrer là où je vous dis.

— Mais si cela m'était impossible...

— La faute en serait à la Providence, essayez toujours et prenez toutes vos mesures; j'attends votre rapport, allez!

— Je ferai tout C8 qui dépendra de moi pour...

— Allez, allez, vous dis-je; vous n'avez pas de temps à perdre. Souvenez-vous seulement que le bien de l'état repose en quelque sorte sur la réussite de cette mission.

Et Vidocq quitta le cabinet de M. Delavau tout

bouffi d'orgueil en songeant un peu au bien de l'État, davantage au rapport qu'on lui avait promis de faire au ministre, très-peu à celui qu'il devait faire luimême, et beaucoup à la gratification qui lui avait été promise.

Ce enargé d'affaires d'un nouveau genre réussit au delà même de ses espérances. Voici la ruse qu'il employa.

Il alla imédiatement s'établir chez un marchand de vins placé positivement en face de l'hôtel du banquier Là il attendit qu'un des domestiques de la maison vînt se rafraîchir. Son attente ne fut pas longue. Le chef de cuisiné arriva pour neutraliser l'influence des fourneaux sur son gosier.

Vidocq l'aborda en qualité de confrère qui s'était trouvé plus d'une fois à la halle avec lui, et, l'emmenant dans un des coins de la salle, lui demanda, le verre à la main, de l'introduire chez son maître, pendant le dîner, sous une livrée de fantaisie, comme domestique d'un des convives, pour mieux juger delà manière dont il dressait certains plats que lui seul entendait. Le chef, surpris d'abord, voulut savoir comment \[ avait appris que son maître donnait à dîner ce jourlà. Vidocq lui répondit que c'était à la halle; que luimême était naguère chef chez l'ambassadeur du Mississipi, mais qu'il était actuellement sans place, et qu'il ne serait pas fâché de juger par lui-même du talent d'un confrère dont le nom (qu'il venait d'apprendre par le garçon marchand de vins), était parvenu jusqu'au delà des rives du Gange. Flatté d'un pareil compliment, le chef de cuisine, qui se connaissait mieux en viande et en primeurs qu'en géographie, lui répondit : — C'est possible, parce que j'ai fait la campagne de Moscou avec le général Caulincourt dont j'ai été le chef pendant cinq ans.

En même temps il déclara à son prétendu confrère qu'il lui était impossible d'obtempérer à sa demande, attendu que la dernière fois qu'il avait procuré cet avantage à un de ses anciens élèves, une cuillère à ragoût, un plat rond en vermeil et six brochettes à éperlans avaient disparu.

Battu sur ce point, Vidocq résolut de changer de batterie et remit au lendemain la nouvelle attaque, non sans avoir fait causer le garçon marchand de vins qui lui donna tous les détails possibles sur les gens de l'hôtel, sans oublier le perroquet, auquel le maitre de la maison attachait le plus grand prix.

La nuit porte conseil, à ce que l'on, dit, et Vidocq, mieux que personne, dut être pénétré de la vérité de ce dicton; car il s'éveilla avec une idée vraiment lumineuse. Le perroquet de M. Méchin doit être pour lui la c lombe chargée de porter à M. Delavau le rameau, gage du nouveau pacte qu'ils ont faitensemble. Pour cela il ne s'agit que de trouver le moyen de taire envoler le perroquet et de le faire tomber dans la rue du Mont-Blanc à l'heure du dîner, de mettre la main dessus aussitôt qu'il serait tombé à terre, ce qui doit être facile au moyen de deux petites plaquesde plomb qu'il est aisé de lui fixer sous les ailes, et de le remettre lui-même, en mains propres à M. Méchin. Une fois l'espion introduit, le reste coule de source. Mais

à qui s'adresser pour obtenir ce léger sv« ice? A maître Benoit, valet de chambre de 1'ampWitryon, à qui, au dire du garçon marchand de vins; il ,» manque pour se marier que la bagatelle de 600 f . ncs, prix d'un remplaçant militaire; car il fait p tic de ta classe qui doit être appelée au tirage don lie courant de l'année; au surplus ces 600 francs ne sent payables que si le stratagème réussit complètement* On peut toujours les promettre et même les faire voir : promettre et tenir sont deux.

Vidocq s'habille. Ce n'est plus un ex-chef de cuisine de l'ambassadeur du Mississipi : il a subi une complète transformation.

A huit heures du matin, il passe devant la boutique du marchand de vins sans y entrer parce qu'il a un manteau sur les épaules, et la décoration delà Légion d'honneur à la boutonnière; mais il va un peu plus loin, et au coin de la rue Neuve-des-Mathurins , il trouve un café, il y entre, écrit un mot, le donne à un commissionnaire, lui recommande de se hâter, et se fait servir un consommé. Cinq minutes après, arrive un jeune homme en chaussons de lisière, en veste de molleton blanc et en tablier à larges poches sur le devant, dont on a eu la précaution de relever un des coins en diagonale, pour ne pas le crotter. C'est le valet de chambre à qui Vidocq vient d'écrire de se rendre près de M. Lambert, qui désire l'entretenir un moment pour affaire importante. Le commissionnaire qui l'a accompagné lui indique avec sa casqueile, qu'il tient à la main, le monsieur qui l'a chargé de sa commission, et tend l'autre dans laquelle Vidocq met sans affectation une pièce de deux francs; puis, s'adressant à Benoit.

— Ah! c'est vous, mon ami; asseyez-vous près de moi: nous avons à causer. Que voulez- vous prendre?. . Garçon !

Interdit. Benoit répond :

— Monsieur, c'est bien de l'honneur pour fttôi ; mais je ne me rappelle pas... Qu'y a-t-il pour votre service?

— Mon ami, vous pouvez en effet me rendre un très-grand service que je paierai d'une ^partie de ma fortune.

— Ah! monsieur, vous êtes riche?

— Très riche. Voici ce dont il s'agit, vous êtes chez M. Méchin?

— Oui, monsieur, et il y a longtemps; mais si je trouvais une autre place et que...

— Nous verrous cela. Écoutez moi d'abord; je n'ai pas l'honneur de connaître votre maître, mais je donnerais tout à l'heure cinu cents francs pour pouvoir admirer à mon aise un homme comme lui et lui parler un moment!

— Oh! qu'à cela ne tienne, ça ne vous coûtera pas si cher, et je vous lui ferai parler quand vous voudrez. Aujourd'hui il est sorti et ne rentrera qu ce soir, car il ne doit pas dîner à l'hôtel; demain... non, demain il reçoit beaucoup de monde, et ( ela vous serait impossible; mais après demain...

— Mais je pars après demain pour mon département.

— Vous n'êtes donc pas de Paris?

— Non, je suis notaire certifîcateur à *'\

— Excusez-moi. monteur, dit maître Benoît en se levant et en passant de l'autre côté de la table, de vous avoir parlé comme j'ai fait; je croyais que vous étiez tout simplement militaire, ou même dans la garde royale; mais je sais ce que c'est qu'un notaire certilicateur; car monsieur a bien manqué de l'être. Et vous dites qu'il vous faut un valet de chambre?

— Non, mon ami, j'en ai un; mais il faut que je voie M. Méchin demain, vous seul pouvez me procurer cet avantage. Pour cela, vous n'avez qu'à laisser ouverte une fenêtre de la salle à manger un peu avant le dîner, puis, vous effaroucherez le perroquet qui s'envolera, après toutefois que vous lui aurez attaché à la patte cette petite balle de plomb. Je serai là, je ramasserai l'oiseau et le rapporterai à M. Méchin qui me remerciera. Je le verrai, je l'entendrai parler; c'est tout ce que je veux. Que dites-vous de mon idée?... n'est-elle pas excellente?

— Très-mauvaise, monsieur. M. Méchin adore son perroquet; il me chasserait à l'instant.

— Dans 'ce cas, je vous prends à mon service et vous emmène avec moi.

— Combien monsieur donne-t-il à son valet 3e chambre, indépendamment des profits?

— Douze cents francs de fixe, la nourriture, le vin, le blanchissage et cent francs d'étrennes.

— Et monsieur part après demain ?

— Après demain, à six heures du matin ; j'ai ma calèche ici.

— Ah ! monsieur, si j'osais 1

— Osez, ce billet de cinq cents francs est à vous; en attendant, prenez ce napoléon pour boire à ma santé, et soyez discret. Tenez, voici les deux petites balles de plomb. A demain.

Et Vidocq se lève comme pour s'en aller, puis revenant :

— A quelle heure dîne-t-on?

— A sept heures précises.

— Bon. Il fait encore jour. Adieu, mon ami. Demain à six heures, je serai au-dessous de la fenêtre, et le billet de cinq cents francs est à vous.

— Vous rapporterez le perroquet? Vous m'en donnez votre parole d honneur?...

— Foi d'honnête homme.

Le lendemain, le valet de chambre s'acquitta parfaitement de sa commission. Le notaire certifîcateur était à son poste bien avant l'heure convenue. Il avait eu le soin de poster non loin de l'hôtel plusieurs agents afin que l'oiseau ne vînt pas à tomber entre des mains étrangères.

Un grand mouvement se manifestait à Tint 'rieur de la maison. La principale fenêtre, donnant sur la rue, était ouverte et déjà nombre de fa.>tueux équipants se pressaient à la porte du banquier. Le jour commençait à tomber; il était plus de sept heures, Vidocq commençait à craindre que maître Benoît se fût joué de lui; déjà il songeait aux moyens d'en tirer une prompte vengeance, lorsqu'un cri se fit entendre. Il a reconnu la voix du valet de chambre, un oiseau s'é-

chappe par la fenêtre laissée ouverte : c'est le perroquet favori qui, gêné par le poids qu'il traîne après lui ne peut maintenir son équilibre, et tombe derrière une voiture. Vidocq, plus prompt que l'éclair, s'élance sur lui au moment où un cheval de cabriolet, effrayé par son apparition, allait peut-être l'écraser. Toutes les fenêtres de l'hôtel se sont ouvertes, et -amies de dames élégantes; un homme d'une cinquantaine d'années, et fort laid s'y fait surtout remarquer : il tend les bras, et semble déplorer un événement funeste. Tous les valets s'élancent en dehors de la porte cochère; maître Benoît est à leur tête. En reconnaissant le prétendu M. Lambert, il s'écrie: « Le voilà ! le voilà! il ne s'est pas fait de mal!» Le chef dô cuisine, qui est sorti comme les autres, veut s'emparer du perroquet; Vidocq l'a caché sous son manteau, et demande à qui il appartient. Vingt voix lui répondent.

— A M. le baron Méchin!

— Dans ce cas, je veux avoir le plaisir de le lui remettre moi-même.

Et il pénètre sans façon dans l'antichambre où toute la société s'est rendue. Le banquier s'avance vers lui en disant :

— Ah ! monsieur, que ne vous dois-je pas !

Puis, reprenant son perroquet, il le couvre de

baisers.

— Monsieur, fait Vidocq, j'ai été assez heureux pour l'attraper au moment où il allait être écrasé; mais puisque c'est à vous qu'il appartient, je suis déjà payé par l'honneur qui m'attendait aujourd'hui.

Cela dit avec un ton d'aisance et une grâce peu commune, M. Méchin se confond en nouveaux remerciements en protestations de service; il lui est aisé de juger qu'il a affaire à un homme de la meilleure compagnie.

— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda-t-il. —Je suis maître Lambert, notaire certificateur à "*.

— Monsieur, vous n'êtes point de trop aujourd'hui, et j'espère que vous allez nous faire l'honneur de rester avec nous.

— Monsieur, je suis confondu, et je ne sais en vérité si je dois me permettre...

— Passez au salon, je vous prie, car nous allions nous mettre à table. Ah ! ça, que dit-on à ***?

— Mais... vous le savez bien...

Ici, maître Benoît se présente à une porte, dont il vient d'ouvrir les deux battants, en disant : Monsieur est servi! Toute la société entre dans la salle à manger, où un couvert aussi riche qu'élégant est dressé avec un goût remarquable. M. Méchin exige que le libérateur de son perroquet passe devant lui, Vidocq insiste d'abord, mais enfin il passe. Benoît est là qui semble attendre de lui un regard d'approbation ; il lui passe dans la main une carte, sur laquelle figure le nom de Lambert, chevalier de la Légion d'honneur, avec une fausse adresse au bas. Le banquier fait asseoir le nouveau convive non loin de lui. Celui-ci, en homme discret, parle peu et écoute beaucoup ; il ne répond que par des lieux communs aux nombreuses questions qui lui sont adressées. Peu à peu la conversation

devint telle que Vidocq pouvait le désirer. Enfin, au dessert, le bienheureux perroquet est apporté en pompe à son maître, qui lui adresse de tendres reproches; et pendant ce temps Vidocq s'esquive adroitement. Il est plus de neuf heures.

A dix heures, M. Delavau connaissait toutes les personnes réunies chez M. Méchin et toutes les matières qui avaient été traitées dans la conversation.

L'aventure du baron Méchin est certainement vraie dans tous ses détails. Nous ne saurions en dire autant du rôle attribué à Vidocq lors des événements de 1814. Toutefois nous reproduisons le récit de l'auteur des Mémoires d'un forçat parce qu'il se rattache à un événement remarquable de notre histoire et qu'on y trouve le nom du marquis de Maubreuil qui s'est éteint récemment dans un âge avancé après avoir figuré dans un scandaleux procès.

« Le 31 mars 1814, dit l'auteur que nous citons, je suivais la rue Saint-Honoré. Arrivé sur la place Vendôme, je vis un homme monté sur l'acrotère de la colonne, qui essayait avec un gros marteau, de détacher la statue de Napoléon. Malgré la grande élévation où se trouvait cet homme, je n'eus pas de peine à reconnaître Vidocq.

» La petite statue de la victoire placée dans la main gauche, avait déjà été enlevée, attendu que c'était vers trois heure qu'on avait commencé à s'occuper de cette besogne. Une échelle placée dans la galerie au-dessus du chapiteau donnait accès jusqu'à la statue, dont le cou avait été entouré d'une grosse corde qui pendait jusqu'en bas.

» Après que l'homme eut martelé pendant quelque temps, la populace qui était en dessous, fit quelques efforts infructueux pour renverser la statue. Vidocq recommença à frapper sur les tenons. Dans le même temps, un autre individu, au risque de se précipiter sur la place, monta sur les épaules de l'effigie de Na' poléon, s'assit sur sa tête, les jambes pendantes, et après lui avoir fait la plus grossière des insultes, il agita un mouchoir blanc en criant : Vive le Roi! L'outrage fait à la statue d'un homme naguère si puissant fut acueilli par les acclamations de la multitude.

» Une nouvelle corde plus longue et plus forte encore fut attachée au monument; d'autres cordes moins pesantes furent placées au bas, pour que plus de gens pussent tirer à la fois. Après de nouveaux efforts, tout aussi infructueux que les premiers, la foule se retira à la nuit tombante.

» Je m'approchai alors de la colonne. Le gardien, qui était à l'intérieur de la grille, prétendait que tout cela se faisait par ordre de l'empereur de Russie, Alexandre. Une énorme cruche, remplie de vin, était placée sur les marches de la colonne, et Vidocq, qui avait quitté son poste élevé, en offrait poliment à tous ceux qui paraissaient en désirer. Elle fut bientôt vide Un misérable en guenilles dit à cette occasion : « Voyez » ce q c'est d'être traité par des gens comme il faut! » Ils nous donnent des verres ; au Heur que cte canaille » dont nous allons /"..... l'estatue par terre nous laissait » boire comme nous pouvions! »

» MM. de Maubreuil, S.... et quelques autres s'at-

tribuaient également l'honneur d'avoir ameuté de pareils hommes autour de la colonne de la place Vendôme; ce que je puis affirmer, c'est que je vis le premier donner de l'argent à Vidocq, qui en distribua une partie à la populace.

» Sur ces entrefaites, MM. L,... et de B.... aide-decamp du ministre de la guerre, avec un petit nombre d'hommes cpii avaient des cocardes blanches à leur chapeau, et quelques jeunes femmes très-élégantes, se trouvaient dans la rue de Castiglione. Un autre groupe se tenait à peu de distance . Chaque groupe avait des adresses en faveur du roi (pie des gens apposlés lisaient alternativement , après quelques minutes d'intervalle. A la fin de chaque lecture, ils criaient: Vive le roi Louis XVIII ! Virent les Bourbons) Ces cris n'étaient que faiblement répétés 1 Cependant on ne faisait pas d'opposition. »

Pour terminer ce qui se rattache à la police, nous donnons l'extrait du budget de 1821 relatif à ce service :

Traitement du préfet de police et du secrétairegénéral 'ri. 000 fr.

Dépenses du département 1,358,950

Dépenses du matériel ... 1,231 ,300 Préposés à la navigation. 87,800

Sapeurs-pompiers 370,000

Pensions des commissaires et employés G0, 000

Gendarmerie royale de

Paris 1,400,000

Dépenses extraordinaires 20,000 Indemnités accordées aux entrepreneurs de l'éclairage

pour l'année 1818 135,000

Le budget de 1821 contenait encore les dépensas municipales extraordinaires.

(Titre 6.)

Police municipale 200,000

Police de sûreté, frais de liante exécution, indemnités

aux agents secrets 600,000

Cette police de sûreté n'était autre que la brigade de Vidocq, qui ne devait agir que contre les voleurs; tel était le texte qui figurait au tit. 6 du budget. La bande et Vidocq ne coûtait que 1 4,000 fr. non compris les gratifications, frais et dédommagements accordés aux agents secrets; et ils étaient compris dans les 600,000 fr.

Complément du traitement de M. le préfet de police "0,000

Surveillance des jeux et indemnités relatives. ..... 100,000

45e LIVRAISON

Indemnités à la gendarmerie royale et aux agents de la force publique 120,000

Dépenses de la police générale et secrète exécutée dans les départements, hors du royaume, mais spécialement relatives à la ville de Paris 860,000

Frais supplémentaires du contrôle et de surveillance des jeux 80,000

Enfin une réserve est mise à la disposition du préfet, et elle est portée pour une somme de 50.000

Total 6,785,05(1

Pour ne point pactiser avec les jésuites qui, en 1820, avaient envahi la préfecture de police, Vidocq se vit forcé de donner sa démission. Il quitta l'administration sans recevoir ni indemnité ni retraite, et il fut obliué de consacrer à l'industrie le besoin d'agir qui le tourmentait.

L'écrivain qui s'est constitué son adversaire et son juge, trace de lui à cette époque le portrait suivant :

« Eugène-François Vidocq, connu sous le nom de Jules parmi les voleurs et les mouchards, a maintenant quarante-cinq ans, taille de cinq pieds six pouces, des formes colossales, les cheveux blonds, le nez long' les yeux bleus et la bouche riante; enfin son ensemble, au premier aperçu, n'est pas sans agrément quoique souvent il ait l'air impudent et porte eii'rontément ses regards sur tous ceux qu'il rencontre, comme s'il avait le signalement du genre humain. Il change souvent de costume, mais sa toilette est toujours fort soignée ; il a un cabriolet derrière lequel figure ordinairement un ex-forçat, son domestique. Jamais il ne sort sans être armé de pistolets et d'un long poignard , dont la lame fort large est damasquinée en or, et dont le manche est garni de pierreries.

» 11 y a environ deux mois que le domestique, conduisant dans Paris une charrette appartenant au fabricant de papier de Saint-Mandé, tomba sous la roue de cette voiture, qui lui cassa plusieurs côtes. Vidocq, averti, se rendit en toute hâte sur le lieu où cet accident était arrivé, et comme quelques-unes des personnes qui avaient donné les premiers secours au blessé parlaient de le transporter à l'IIôtel-Dieu, son maître dit insolemment que le serviteur d'un homme comme lui n'était pas fait pour être traité comme un misérable sans ressources et sans appui. Il le fit aussitôt porter à la maison de M. Dubois, située rue de l'Observance, et connu sous le nom d'École-Pratique. I! n'y avait pas de lit vacant; mais, au nom de Vidocq,' toute impossibilité disparut, et un lit fut trouvé.

» Le crâne de Vidocq serait une véritable bonne fortune pour les partisans du système de la crânoj0„ je : c'était l'opinion du célèbre docteur Gall, qui disait quelquefois : «Je donnerais volontiers 10,000 fr.

de cette tête, si je n'étais sûr de l'avoir pour rien ; car j'ai dans l'idée qu'elle passera quelque jour de la Grève dans mon cabinet. »

» On crut pendant quelques jours que cette espèce de prophétie du docteur s'était en quelque sorte accomplie, le brait s'était répandu que Vidocq avait été pendu à Vienne pour avoir tenté d'assassiner le fils de Napoléon. Mais bientôt on sut que le fait était faux. »

Atin de mettre en pratique les théories de réhabilitation des forçats, Vidocq établit à Saint-Mandé une fabrique de papier et de carton dans laquelle il n'employait que des libérés. La police avait approuve son idée et lui avait promis de l'aider dans son œuvre; mais ces promesses ne furent pas tenues, et le philanthrope, voyant sa fortune très-compromise, fut obligé de renoncer à son œuvre. Il congédia les ouvriers qui s'étaient attachés à lui et qui tous pleuraient en le quittant.

Ici vient se placer un article de police correctionnelle que nous extrayons de la Gazette des Tribunaux,

du 11 mars 1831.

» Un génie infatigable en tous les genres, c'est celui de Vidocq. Vous croyez qu'il est tout uniment fabricant de papiers et qu'il se repose dans sa villa de Saint-Mandé des fatigues de la police : Point. Palamède inventa le jeu d'échecs pour distraire le roi Priam durant les longueurs du siège de Troie. Ainsi Vidocq. Les vainqueurs de juillet, s'est-il dit. où sontils?... En prison les uns... les autres, ils semblent inquiets de l'accomplissement de leur œuvre... Amusons-les donc. Et Vidocq s'est mis au travail. Il a imaginé- un jeu de cartes d'une espèce particulière. Chacune de ces cartes représente un des événements de la Révolution de juillet. Ce jeu s'appelle : Jeu des héros des 27, 28 et 29 juillet.

» Nous ne savons pas précisément comment on joue à ce jeu; nous croyons cependant qu'il doit avoir quelque ressemblance avec le jeu de l'Oie, vous savez ce noble jeu de Y Oie, qui consi te à arriver à un point donné (c'est le temple de l'Amour, de la Gloire, de la Liberté, peu importe), et dai) > ! quel on éprouve tant de mécomptes quand, par un fatal coup de dés, on se trouve contraint de rebrous er chemin et de recommencer vingt fois pour arriver au but tant désiré. Ainsi sans doute du Jeu des héros des 27, 28 et 29 juillet. Ceci soit dit, au reste, sans aucune intention maligne, sans application historique.

» Mais revenons au sieur Vidocq. Son jeu une fois inventé, il fallut l'exécuter. 11 alla donc chez le cartonnier, chez le peintre, chez le brunisseur, etc. Il était, dans ses visites, accompagné du sieur Jehanne, ditValcour. Or, celui-ci trouva l'invention bonne et de bon débit. Profitant donc de sa présence lors des commandes faites par Vidocq, il alla chez les fabricants et se fit remettre soixante-six de ces jeux de cartes.

» Tel est du moins le récit que Vidocq est venu

faire ce matin devant le tribunal correctionnel, où il avait assigné Valcour comme s'étant rendu coupable envers lui d'abus de confiance et d'escroquerie. Mais les débats ont entièrement changé la nature des faits. Il est demeuré constant, d'après la déposition des témoins, que Vidocq lui-même avait désigné Valcour aux fabricants comme devant se présenter en son nom pour les commandes et les commissions qu'il ne pouvait faire lui-même, attendu son séjour hors de Paris. Aussi Valcour disait-il qu'il n'avait agi que d'après les ordres et le mandat de Vidocq.

» Les débats ont révélé une autre circonstance. On se rappelle qu'il y a quelques mois Vidocq, sur le point d'être assommé par une multitude ameutée contre lui, fut contraint de se réfugier dans la maison du commissaire de police, et que là il détermina un des individus qui se trouvaient chez ce fonctionaire à changer de vêtements avec lui. Ce complaisant était Valcour, qui faillit être victime du travestissement. Aussi Me Chicoisneau, avocat de Valcour, s'estil récrié fortement contre l'ingratitude de Vidocq, qui oubliait que le dévouement de Valcour l'avait arraché au torrent du flot populaire qui allait l'engloutir. Vidocq allait être égorgé par le peuple...

» Maître Renaud, avocat de Vidocq.— Il est bon de dire quelle espèce de peuple c'était.

» Maître Chicoisnead. — Ce n'étaient pas des Russes, bien entendu. (Hilarité générale. )

Une voix. — Ils ne sont pas encore à Paris!

» — Qu'ils y viennent! murmure à demi-voix le factionnaire de l'audience en frappant son fusil.

» Le tribunal a renvoyé Valcour de la plainte intentée contre lui, et l'a débouté de la demande reconventionnelle qu'il avait formée à fin de dommagesintérêts, à raison dedénonciationcalomnieuse, attendu que Vidocq n'avait point agi méchamment et avec intention de nuire.

» Vidocq se retira en souriant avec satisfaction.»

L'ancien chef de la sûreté, qui s'inquiétait peu des changements de gouvernement et n'y voyait que des. occasions d'exercer ses talents, rentra clandestinement à la police dès le commencement du règne de Louis-Pnilippc. 11 signa du nom de Laurent ses rapports .auxquels il apposait autrefois celui de Jules, et il paraît qu'il figura dans la bande d'assommeurs qui, sous prétexte de terrifier les républicains, accablait de horions, à la moindre émeute, les individus à chapeau pointu, à longue chevelure et les spectateurs les plus inoli'ensifs.

Le 23 mars !832, Vidocq, non encore réintégré dans le giron de la police, §3 rendit en compagnie du sieur Smith, père, marchand de vins-traiteur à la barrière de Fontainebleau, chez le commissaire de police de Gentilly, pour le prévenir qu'il était instruit qu'un vol devait se commettre le lendemain chez le sieur Smith, et l'engager à prendre des dispositions pour surprendre les malfaiteurs. Le lendemain, le commissaire fit de bonne heure cacher les gendarmes et des agents de police dans les caves du sieur Smith, dans un cabinet au deuxième étage, voisin de la chambre du sieur Smith père, où le vol devait avoir

lieu, on plaça un gendarme; le commissaire de police se rendit au bureau des employés de l'octroi. Les voleurs se présentèrent et furent arrêtés au moment où ils se disposaient à se retirer en emportant leur butin. Tous ou presque tous avaient déjà eu plusieurs fois - maille-à partir avec la justice; ce n'était donc pas sur eux que pouvait se porter l'intérêt, mais sur la question desavoir si, comme ils le prétendaient, ils avaient été provoqués au crime par Vidocq ou du moins par un sieur Léger, qui faisait partie de sa brigade, quoique Vidocq eût depuis trois ou quatre mois dans sa poche un mandat d'amener contre lui.

A l'audience, Léger prétendit qu'il n'avait nullement provoqué ses co-accusés, mais qu'il n'avait fait que surveiller leurs actions; il ajouta:

— Vidocq me demanda un jour, en présence de Froment, un de ses agents, si je connaissais Moureau, et me chargea de le chercher. J'allai sur les boulevards, où une femme m'adressa à un nommé Gassagne, serrurier, qui faisait voir les Bédouins, les Osages ; il me dit qu'il connaissait Moureau et me donna des détails. J'en rendis compte à Vidocq , qui me dit que j'avais été bien instruit et m'engagea à savoir quels étaient ses moyens d'existence. Le lendemain j'allai chez M. Moureau, je fis les compliments d'usage.. .

M. le Président. — Passez, passez.

Léger. — Ce jour-là, nous sortîmes ensemble et nous nous promenâmes. Le lendemain, j'allai déjeuner chez lui ; sa femme fit réchauffer de la raie...

M. le Président* — Abrégez ces détails.

Léger. — Alors, le lendemain, noussortimes encore ensemble; Moureau me dit qu'il avait des relations avec Cloquemin, qu'ils faisaient de faux billets de Banque, mais qu'ils ne pouvaient réussir à imiter ces mots : Banque de France ; que, du reste, il avait un talent admirable pour faire des faux, et qu'avec les pions d'un damier et un canif, il pouvait imiter tous les cachets.

Après cette conversation, il me dit qu'jl faisait partie d'une société, qu'ils travaillaient dans Paris, qu'ils volaient des bijoux, de l'argent, mais que jamais ils ne commettaient de meurtre. J'ai dit : « C'est bien. » (Rire prolongé.)

L'accusé se reprenant : Ce n'est pas bien que je lui dis; mais je ne veux pas être des vôtres, car je me compromettrais. Alors il me parla du vol de Smith et de Cloquemin. Nous nous réunîmes , et ils me menèrent chez Smith pour déjeuner. Cloquemin nous quitta pour aller chercher un morceau de bois qu'il affila; il prit aussi la clef de la porte, qu'il pressa dans de la cire verte, et il dit à Moureau : J'ai trouvé le carreau dessous la porte. (Ils croyaient que je n'entendais pas l'argot.) Nous sommes sortis ensemble, et c'est Cloquemin qui a payé.

Vidocq m'a donné Chrétien pour faire la fiatùre (suivre) sur ces individus, et allumer le fnistou. Je les surveillai. Un soir nous étions sur le boulevard Bourdon, dans un café; j'avais prévenu Vidocq, qui s'était trouvé en cabriolet sur le boulevard et qui les vit. J'affirme que je n'ai agi que dans l'intention de suivre les voleurs et de les surprendre.

Les débats établissent que Léger avait servi chez Smith en qualité de cuisiliier, et qu'il devait savoir que celui-ci avait de l'argent.

M. le Président h — Qu'ètes-vous devenu depuis la consommation du crime?

— Je suis parti de Paris le 1o juin, avec ordre du préfet, pour aller en mission secrète.

— Avez-vous cet ordre?

— Non, monsieur ; il est entre les mains de M. le préfet de Seine-et-Marne; M. Vidocq le certifiera. (On rit.)

Mc Hardy. — Léger savait-il qu'il était sous le coup d'un mandat d'amener?

— Non, monsieur.

— N'était-il pas sous le nom d'Auguste dans la brigade de sûreté?

— Oui.

— Vidocq ne lui a-t-il pas dit qu'il avait reçu , lui Vidocq, ordre de M. le juge d'instruction de l'arrêter?

— Non, monsieur.

— Léger, lors de son arrestation, et quand on l'a forcé d'avouer qu'il s'appelait Léger, ne s'est-il pas écrié : Je suis un homme perdu?

— Non, monsieur.

Me Ménestrier. — Depuis la tentative de vol, Léger n'a-t-il pas émargé des registres sous le nom d'Auguste ?

— C'est vrai.

— Pourquoi donc signait-il un faux nom ?

— Tous les agents ont de faux noms?

— Mc Hardy. — M. Vidocq n'a-t-il pas visité Léger depuis son arrestation ?

— Pas une fois.

Moureau. — II y a eu une correspondance suivie.

— J'ai écrit, c'est vrai.

Suivent quelques dépositions sans importance.

Me Hardy. — Je signale un fait à la cour, c'est que Vidocq sort à chaque instant de la chambre des témoins, et que des agents vont lui faire des rapports sur tout ce qui se passe.

M. le Président. —Vidocq fait mal, il faut surveiller les témoins et les garder sans aucune ex

ceptiôn.

Me Hardy. —Bien plus, dans cette audience se trouve un agent de police que l'on connaît bien au Palais, et qui est là sans doute pour faire des rapports

à Vidocq.

M. le Président. — Je n'ai pas le droit de le faire

sortir de l'audience.

Quelques instants après, Vidocq est introduit et son arrivée produit sur le public une vive impression.

M. le Président, à Vidocq. — Vous jurez et promettez....

Me Hardy. — Monsieur le président, je demanderai avant tout si M. Vidocq peut prêter serment?

Vidocq , d'un air assuré. — Sans doute, monsieur, j'ai eu des lettres de grâce.

M. le Président. — Ne confondez-vous pas? Avezvous été réhabilité?

— Cela ne fait pas de doute ; j'ai été réhabilité ?

— Avez-vous ces lettres de réhabilitation?

— Je les ai certainement.

— Vous vous engagez à les reproduire demain? Je m'y engage.

M» Dupont. — J'y attache peu d'importance; car, que M. Vidocq prête serment ou non....

Me Ménestrier. — Je demanderai pourquoi Vidocq a été condamné?

Vidocq, souriant. — Je le dirai bien volontiers, si ça fait plaisir à ces messieurs.

M. lf. Président. — Non, non, je ne le souffrirai pas. Vidocq, faites votre déposition.

Vidocq. — Un M. Chambert médit, dans le mois de mars, que dans sa maison existait un homme suspect, dépensant beaucoup d'argent ; il me dit que c'était un nommé Moureau. Je choisis un nommé Léger pour le surveiller. Léger me dit qu'on lui avait fait des propositions qu'il avait paru accepter. Alors je chargeais un autre agent de le surveiller : c'était Chrétien. Il me dit qu'il y avait un nommé Desplantes; je reconnus toute la famille, dans celui-ci. Bientôt on me parla de Cloquemin et des autres.

L'affaire n'a eu lieu que le 24, et c'est le 14 que les démarches ont été faites à l'égard de Léger. J'ai son rapport ici. Il m'a dit qu'ayant été conduit tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, il les avait suivis ; ce que je vis moi-même étant dans mon cabriolet.

M. le Président. — Est-ce que Léger s'est présenté à vous comme confident de Seguin et de Lenoir?

— Pas du tout; comme surveillant.

— Il ne vous a pas dit qu'il aurait lui-même proposé de voler ?

— Non, monsieur, car je l'aurais chassé. D'ailleurs, Léger n'aurait pas convenu pour cela; il est pur, n'a pas de condamnation, et s'il se fût adressé à Lenoir et autres, ils se seraient méfiés de lui.

— N'avez-vous pas mis sur ses traces un agent nommé Chrétien?

— Oui, et il m'en a rendu bon compte.

— Chrétien a-t-il connu les conversations?

— Non, monsieur.... Cloquemin, après son arrestation, m'écrivit pour que j'allasse le voir à la Force; il manifesta l'intention de me rendre service, car il connaît à Paris quarante ou cinquante forçats libérés avec lesquels il a commis des délits et des crimes.

Cloquemin. — C'est faux!

Vidocq, avec tranquillité. — C'est vrai; il me fit : même des révélations écrites. Le 5 juin, je le vis venir à la Préfecture de police; il rédigeait les renseignements qu'il avait à me fournir; j'en ai même dans ma poche. Je fus obligé de sortir pour aller explorer le convoi du général Lamarque. Je laissai Cloquemin, que je fis surveiller ; mais il retourna à la Force et emporta tous les renseignements. Je rentrai plus tard que je n'en avais l'intention, et je vis qu'il avait monté un coup. J'envoyai immédiatement à la Force deux agents pour lui parler.

Lenoir. — Deux, dites donc dix!

Vidocq. — Je parle de deux.

Lenoir. — Le masque tomhera.

Moureau. — C'est un monstre. f

Plusieurs accusés élèvent confusément la voix.

M. le Président. — Vidocq, Cloquemin n'avait-1 pas un rôle dans la police?

— Non, monsieur, il ne pourrait pas le prouver. Je me rappelle qu'il m'a dit qu'il se ferait de cela un moyen de défense.

Cloquemin. — Ohl le mensonge !

Vidocq. — Je lui reconnaissais de l'habileté, de l'astuce; je voulais me servir de lui et avoir des révélations.

Cloquemin. — Quelle imposture!

Vidocq. — Qu'est-ce que font vos cris?

M. le Président. — Vidocq, est-ce vous qui avez interrogé les accusés?

— Non , monsieur.

Plusieurs accusés. — Mensonge!

— Je donnais des renseignements sur X immoralité de ces messieurs. (On rit.) Oui, messieurs... Et vous, monsieur l'avocat, qui riez

Me Hardy. — Le barreau n'a pas d'interpellations à recevoir d'un M. Vidocq.

Vidocq. — Ni moi de ces messieurs qui rient. M. le Président. — Vidocq, parlez avec convenance.

— Sans doute, monsieur le président; mais que ces messieurs se bornent à défendre, et....

Me Hardy. — Nous savons ce que nous avons à faire; nous n'avons pas besoin des exhortations de M. Vidocq.

M. le Président. — Vidocq, avez-vous interrogé les accusés?

— Questions verbales, oui, j'en ai fait mille ; je vou lais tirer la quintessence, dans l'intérêt la société.

M. le Président. — Encore une fois, l'accusé Léger n'aurait-il pas provoqué ses coaccusés?

— Je ne le pense pas, monsieur; je lui ai- toujours recommandé d'éviter la provocation et de ne jamais se compromettre, même par excès de zèle.

— Pourquoi Léger, contre lequel existait un mandat d'amener, n'a-t-il pas été arrêté?

— Il était en mission en province.

— En avez-vous la preuve?

— Oui, mais elle ne peut être publique.

— Et depuis son retour à Paris?

— L'opération n'était pas terminée. Je l'ai d'ailleurs fait arrêter plus tard.

Me Dupont. — Ce n'est pas vrai ; c'est la justice.

Me Hardy. — C'est une véritable escobarderie. Il a bien fallu exécuter l'ordre de M. le procureur-général.

M. le Président. — Le fait est que Léger était de retour depuis le 1er août, et que vous, Vidocq, vous deviez en prévenir la justice.

— Je croyais à l'innocence de Léger et je me réservais de ne l'arrêter, comme je l'ai fait, que dix ou douze jours avant l'affaire.

— Vidocq, si vous croyiez à l'innocence de Léger, pourquoi ne cherchiez-vous pas à la faire constater?

— Elle sera reconnue, car tout ce que disent ces messieurs, ce n'est que par suite d'un complot formé à la Force et ailleurs par les agents renvoyés, à la tête desquels se trouve un certain M. Barthélemi, qui achète tout ce qu'on invente contre la police. (Murmures prolongés.)

MÉMOIRES DE VIDOCO

M. le Président. — Que 'e silence se rétablisse. Vidocq, vous êtes donc convaincu que Léger n'est point un provocoteur?

— Si Léger m'a dit la vérité, il ne l'est pas. Moureau demande la parole, et expose que Vidocq

lui a fait des propositions pour l'engagera faire des révélations et même à ne rien dire contre Léger.

Vidocq. — J'ai fait mon devoir, mais je n'ai jamais engagé Moureau à faire des mensonges.

— Monsieur m'a offert un billet de 500 francs.

— Faux, faux; d'ailleurs, c'est sa défense, il faut bien le laisser dire.

— Monsieur me serra même affectueusement la main.

Est-ce vrai Vidocq, est-ce vrai?

— Pas un mot... C'est sa défense.

— Oh ! monstre !

— C'est son système de défense.

— M. le Président. — Moureau, vous qui êtes animé d'une si belle indignation, pourquoi n'avez-vous pas dit un mot de cela dans l'instruction?

— Aussi fin que Vidocq, je ne voulais pas irriter un homme qui pouvait me faire du bien, et qui ne pouvait me faire du mal.

Cloquemin soutient, ainsi que Moureau, que Vidocq l'a engagé à faire des révélations et des dénonciations: — Je ne voulais pas, ajoute-t-il ; alors il me dit : — Je te ferai marron.

Un Juré. — Que veut dire ce mot : Je te ferai marron?

Cloquemin. — En langue. d'argot, faire marron un homme, c'est le prendre sur le fait et sans défense. J'ajouterai que Vidocq m'offrait une pla^e dans la haute police, avec vingt francs par jour; il me dit donc : « Pourquoi n'accepteriez-vous pas ? C'est une occasion de fortune. Pour moi, si j'avais trente pères, et qu'il fallût pour augmenter ma fortune d'un quart les faire monter sur l'échafaud, je n'hésiterais pas et je ne m'arrêterais qu'après le trentième.» Vidocq, Vidocq, l'avez-vous dit?

Vidocq lève les épaules et sourit. Moureau s'emporte et vocifère contre lui.

M. le Président. — Moureau, taisez-vous.

Vidocq. — Je ne vous dois pas defréponse.

Moureau. — Parce que vous n'en avez pas à faire

Vidocq. — Il y en a là sur le banc qui m'ont fait des révélations ; ils peuvent dire si je leur ai offert de l'argent. Voilà le camarade Seguin.... C'est la même défense, et il pourrait ajouter qu'il m'a parlé de bien des vols, notamment, cela à part du procès, d'un vol commis près d'ici.

Me Dupont. — Le vol commis chez Me Hennequin, par le secrétaire actuel de Vidocq ?

Cette question reste sans réponse.

le débat revient sur Cloquemin, que Vidocq signale comme ayant fait fabriquer par Desplantes une fausse clef; il cite même celte circonstance, que la fabrication fut ajournée parce que Desplantes était de garde.

M. le Président. — Dans la garde nationale !

mais vous deviez, Vidocq, avertir l'autorité.... Desplantes a été condamné.

Vidocq. — 11 y en a quelques autres dans la garde nationale. (Murmures.)

Mc HARDY. — Depuis quand Vidocq est-il attaché à la police?

— Depuis l'entrée de M. Gisquet(15 octobre 1831).

— M. Vidocq a cependant déclaré qu'il n'appartenait pas à la police à l'époque de la tentative du vol.

— Pas ostensiblement; mes bureaux étaient en ville

— Ah I ce n'était pas ostensible?

— Comme je vous le dis, c'est mon affaire à moi. On ne voulait pas renvoyer encore certaines personnes, et j'avais mes raisons pour organiser une brigade.

M* Hardy presse de nouveau Vidocq de questions au sujet de Léger; Vidocq persévère à soutenir que Léger n'est pas un provocateur.

M. le Président. — Je crois qu'il y a sur Léger des éléments suffisants; maître Hardy, vous m'entendez? (Mouvement.)

M. Barthélemi est appelé.

— Qu'est-ce que vous savez sur l'accusation?

— Sur l'accusation, je ne connais rien.

Me Hardy. — N'est-ce pas M. Barthélemi qui, sachant qu'un homme qui était poursuivi par la justice était recelé dans la brigade de sûreté, est allé prévenir M. le procureur général ?

— Oui, c'est Léger,, et je prévins M. le procureur général de sa présence dans la brigade de sûreté ; on l'arrêta. Cette arrestation, si j'en orois quelques agents de sûreté, a causé une grande sensation dans la brigade. Vidocq s'est renfermé avec Léger pendant plusieurs heures, et, depuis, Vidocq lui a fait passer des secours.

M. Renaudin, ex-employé, est entendu etfait la déposition suivante : Il est à ma connaissance que Léger a été conduit chez un juge d'instruction, maisj'ignore lequel. J'ai entendu Léger dire que Vidocq l'avait compromis dans une mauvaise affaire qui lui ferait peut-être perdre saliberté. J'ai répété ce mot à Vidocq, qui s'est écrié : « Qu'il aille se f.... à l'eau I ce sera une chose heureuse pour lui et pour moi; je n'aime pas les têtes de linotte. »

Un juré demande s'il y a moyen de constater qu'au mois de mars Léger et Vidocq étaient dans la police.

Vidocq va chercher chez lui un rapport que lui a fait Léger le 15 mars, rapport visé par le préfet.

M. le président se fait remettre ce rapport, et remarque qu'il est joint à un autre rapport signé Laurent.

Vidocq. — Laurent, c'était alors moi; il ne fallait pas que l'on crût que Laurent était le même que Vidocq. Je formais une brigade en opposition à celle qui existait : j'agissais ainsi d'après l'ordre de M. le préfet.

Me Hardy. — C'est-à-dire que M. Vidocq faisait de la police en amateur. •

Un Juré. — Nous voyons bien que Léger était employé du sieur Vidocq, mais celui-ci était-il lui-même agréé de la police?

— J'étais agréé par M. le préfet, je puis fournir une foule de lettres de cette époque qui me furent écrites par le ch^f du cabinet de la préfecture.

La séance est suspendue un quart d'heure, pour que Vidocq aille chercher quelques-unes de ces lettres.^

Vidocq revient et annonce qu'il arrive du ministère de l'Intérieur, où il n'a trouvé personne; qu'il croit se rappeler avoir chez lui une permission du préfet de police pour visiter les prisons, permission à la date du 1er mars.

M. le Président. — Allez chercher cette permission : elle passera sous les yeux de MM. les jurés pendant leur délibération.

Le dénoùment fut une condamnation à deux années d'emprisonnement pour Léger.

Nous allons continuer à suivre la vie de Vidocq en ne faisant usage, autant que possible, que de pièces authentiques, ce qui est le plus sûr moyen de se maintenir dans la voie de l'impartialité. C'est ainsi que nous trouvons dans un mémoire de Vidocq lui-même, des détails sur son intervention dans les affaires de uin 1832. En voici un extrait :

« Le £ juin, vers huit heures du soir, la consternation était presque générale, l'insurrection avait des avantages alarmants sur divers points; j'étais resté à l'extérieur avec ma brigade, composée de vingt hommes, avec lesquels j'avais fait quelques excursions , dont le résultat avait été l'arrestation d'hommes porteurs d'armes à feu et d'emblèmes séditieux. Lorsque je fus rendre compte au préfet de police des progrès des insurgés, il ne parut pas disposé à se laisser prendre sans se défendre, et MM. Édiard , Nay, Olivier- Dufresne et quelques'autres paraissaient disposés à le seconder. M. Gisquet désirant aller au château prendre des ordres, je me proposai pour lui servir d'éclaireur et d'avant-garde. M. le préfet, M. Édiard, un de mes amis, étranger à la police, et moi, nous nous ■ mîmes en route ; mais arrivés au guichet du pont des Saints-Pères, on ne voulut pas reconnaître M. Gisquet, quoiqu'il se nommât, et je fus obligé de me présenter pour lever la difficulté. M. le préfet, que je ne quittai pas quoique je fusse vêtu en blouse, fut voir M. le maréchal Lobau, et se rendit ensuite au pavillon Marsan où le roi venait d'arriver; j'attendis environ quarantecinq minutes, et je revins avec ces messieurs à la Préfecture de police, où nous arrivâmes vers dix heures <iu soir. On nous apprit aussitôt que les révoltés, pendant notre absence, avaient attaqué les troupes bivouaquées cour de la Sainte-Chapelle et tenté de s'emparer de la Préfecture de police..

» Je demandai des armes à M. Gisquet, qui me fit distribuer par M. Deseampaux, à la police municipale, des fusils provenant des sapeurs-pompiers qu'on avait désarmés. De suite je sortis avec quinze hommes seulement, et je poussai une reconnaissance jusqu'au passage du Saumon, espèce de quartier général des insurgés, espérant pouvoir m'en rendre maître; mais je fus reconnu par Toupiant et Léger ; nous fûmes assaillis par deux décharges, successives et obligés de nous retiter. En revenant à la Préfeture, nous rencontrâmes des insurgés sur lesquels nous nous précipitâmes violemment, et plusieurs d'entre eux sont restés en notre pouvoir avec leurs armes et leurs drapeaux; le restant de la nuit je stationnai avec mes

hommes et la garde municipale dans la cour de la Sainte-Chapelle; on vint nous harceler, en tirant quelques coups de fusil qui ne firent aucun mal.

» Le 6, M Gisquet me fit donner un baril de cartouches. Vers dix heures du matin je fus informé qu'un grand nombre de voleurs, de libérés et de vagabonds, réunis aux souteneurs de filles du quartier de la Cité, s'étaient armés ; qu'à leur tète figurait Edouard Colomba), homme d'un grand courage, de beaucoup de sang-froid, ancien artilleur de marine, et faisant alors partie de l'artillerie de la garde nationale. Trois barricades avaient été élevées par eux dans la Cité, et une quatrième se construisait sous la direction de Colombat, près de sa demeure ; en moins d'une heure, avec mes hommes et quelques gardes mumicipaux qui m'accompagnaient, je me saisis de lui et détruisis sa barricade ; deux autres le furent également, et les rebelles qui les gardaient mis en fuite.

» Le poste du Petit-Pont, défendu par quinze ou vingt insurgés qui s'en étaient emparés, fut attaqué et repris par moi et mes subordonnés; puis la quatrième barricade fut aussi détruite et ses défenseurs chassés par nous.

» Enfin, au risque de perdre la vie par le feu d'un peloton de troupe qui tira sur moi, me prenant pour un rebelle, je parvins à délivrer le quartier de la Cité et à lui rendre la tranquillité; je fus assez heureux pour sauver d'un danger imminent une. compagnie de la garde nationale commandée par M. Willis, avocat, qui faisait bonne contenance, mais qui n'eût pu résister longtemps sans la manœuvre hardie que j'exécutai avec les hommes sous mes ordres. »

Voici les certificats que Vidocq se fit délivrer à ce sujet et qui lui servirent dans le procès qu'il eut à soutenir en 1843 :

<( A M. le conseiller d'Etal préfet de police.

» Monsieur le préfet,

» Les soussignés, habitants du quartier de la Cité, voulant rendre hommage au zèle et au courage du sieur Vidocq, chef de la brigade de sûreté, ont résolu d'adresser à M. le conseiller d'Etat préfet les détails suivants, dont ils o'nt été les témoins oculaires.

» Le 6 juin, vers dix heures du matin, des mauvais sujets s'étaient réunis à des étrangers au quartier, dans l'intention d'organiser un plan de défense contre la troupe de ligne et la garde nationale.

» Déjà plusieurs barricades avaient été élevées dans les rues de la Licorne, de la Calandre et de la Juiverie : ces retranchements pouvaient protéger tous les rebelles de la rive gauche de la Seine, inquiéter les troupes bivouaquées sur les ponts et les quais et leur devenir très-funestes; et cette organisation, dans un quartier dénué de troupes, était d'autant plus alarmante pour les habitants paisibles, qu'ils avaient tout à redouter de ces forcenés.

» Mais, quelques instants après, une partie de la brigade de sûreté, accompagnée de huit gardes municipaux, s'est présentée devant les barricades établies,

les ont détruites et ont chassé les défenseurs, dont plusieurs ont été pris les armes à la main et envoyés à la préfecture; en un mot et en un instant cette petite troupe, commandée par Vidocq et un sous-oliicicr delà garde municipale, déblaya le quartier d'une foule de malfaiteurs qui s'y étaient réfugiés.

» Les soussignés se plaisent a reconnaître qu'ils doivent au courage de ce petit détachement la tranquillité dont ils ont joui depuis; ils s'empressent de porter ces faits à la connaissance de M. le préfet, comme un témoignage public de leur reconnaissance.

» Le 8 juin 1832.

(Suivent les signatures de 31'négociants et marchands patentés.)

« Le présent certificat, visé comme il suit par M. le commissaire de police du quartier de la Cité, qui affirme que les faits dont il fait mention sont à sa connaissance, a été recouvert du sceau de son administration.

» Vu au bureau de police, quartier de la Cité, pour attestation des signatures et pour certificat de l'énoncé, les faits et détails étant à la parfaite connaissance du soussigné.

» Ce 10 juillet 1832.

» Le commissaire de police (suit sa signature).»

Copie d'une lettre adressée à M. le ministre de l'intérieur, le 26 juin 1832.

« Monsieur le ministre,

» Parmi les agents de mon administration qui ont déployé le plus de zèle, de courage et de dévouement pour réprimer la révolte dans les deux journées des 5 et 0 juin, j'ai dû distinguer le sieur Vidocq, chef de la brigade de sûreté.

» Le rapport dont j'ai l'honneur d'adresser copie à Votre Excellence lui fera connaître la présence d'esprit et l'intrépidité dont cet agent a fait preuve dans un moment bien difficile, et les dangers qu'il a courus en défendant la cause de l'ordre public et des lois.

» Le sieur Vidocq termine ce rapport en demandant pour toute récompense que sa conduite soit mise sous les yeux de Sa Majesté.

» Votre Excellence décidera si ce désir, du reste si louable, peut être accueilli,

» Agréez, etc.

» Pour copie conforme :

» Signé : Gisquet. »

« Légalisé par le commissaire de police du Marché- Saint-Jean, le 10 janvier 1834. »

C'està la suite des affaires de juin 1832 que Vidocq, alors âgé de 57 ans, avec sa taille de cinq pieds cinq

pouces et sa carrure d/Alcide, se présenta déguisé en vieille douairière au préfet de police qu'il intrigua M. Gisquet faillit mourir de rire en le reconnaissant et le conduisit ainsi affublé au Château, où Louis-Philippe et sa famille eurent à son aspect un accès de cette bonne et franche hilarité que les rois ne connaissent guère.

En 1833, Vidocq donna de nouveau sa démission de chef du service de sûreté, parce qu'on Vpulail fondrela brigade de sûreté, soit avec la police municipale, soit avec la police politique et que cela ne lui convenait nullement. « L'administration supérieure, dit-il dans son interrogatoire en 1843, pensa qu'on devait réformer le personnel des agents qui servaient sous mes ordres. Je pensais, moi, qu'on ne peut sévir avec efficacité contre les malfaiteurs qu'en s'aidant des gens qui les connaissent et ont vécu avec eux. Mes agents, quels que fussent leurs précédents, avaient fidèlement servi sous mes ordres. Privé de ces instruments utiles, je me crus frappé d'impuissance; je refusai de les sacrifier en me sacrifiant moi-même : je donnai ma démission; je quittai la police. Mais M. Gisquet, pour témoigner hautement en faveur de mes services passés, voulut que je touchasse tous les mois 500 francs, qui devaient m'être comptés jusqu'à la fin de ma vie. J'ai touché pendant six mois seulement cette indemnité, et, sans avoir démérité, je cessai de rien recevoir. »

Il fallait que cet homme actif et entreprenant se créât de nouvelles ressources et les journaux révélèrent une entreprise présentée dans l'annonce suivante :

13UKEAU DE RENSKIGNEMEN l'S DANS [.'INTÉRÊT DU COMMERCE.

VIDOCQ, Rue Cloche Percée, ne 12, au 2°. — Pans.

« C'est une nécessité vivement et depuis longtemps sentie par le commerce que celle d'un établissement spécial, ayant pour objet de lui procurer des renseignements sur les prétendus négociants, c'est-à-dire sur les escrocs qui, à l'aide des qualifications de banquiers, négociants et commissionnaires, usurpent la confiance publique et font journellement des dupes" parmi les véritables commerçants.

» Les écrivains qui se sont spécialement occupés de recherches statistiques en ces matières élèvent à 20,000 le chiffre des industriels de ce genre. Je veux bien admettre qu'il y a quelque exagération dans ce calcul, mais j'affirme que Y évaluation-la pi us modérée ne peut descendre au-dessous de 3,000. Prenons pour base cette donnée.

» Ges 5,0' 0 individus absorbent au commerce une somme moyenne de 10 fr. par jour. C'est taxer au plus bas la dépense journalière de ces messieurs, menant d'habitude joyeuse vie et d'ordinaire enclins aux passions les plus dispendieuses.

MEMOIRES DE VIDOGQ

» Leur dépense commune s'élève donc :

Par jour, à . : . 50,000 fr.

Par mois, à. . . . 1,500,000 fr.

Par an, à. . . . 18,000,000 fr.

» Mais il faut observer que, pour se procurer ces 18 000,000 de francs, ces industriels escroquent au commerce une somme au moins double, souvent triple, parce qu'ils achètent cher, revendent à vil prix, payent aux entremetteurs de leurs sales affaires des commissions considérables. A . ,n -,

» On peut donc évaluer, au plus bas, de 39 a 40 millions la somme qu'ils soutirent annuellement aux véritables commerçants.

» C'est pour réduire peut-être à rien, au moins à une très- faible somme, cette perte immense et annuelle de 36 ou 40 millions de francs, que j'offre mes secours au commerce.

» Une tentative récemment faite paraissait avoir un but' analogue à celui que je me propose. Le journal le Tocsin s'était annoncé comme devant dévoiler les intrigues des industriels et fournir au commerce les renseignements dont il a besoin ; mais sans parler des vices particuliers à cette entreprise et qui devaient nécessairement la faire échouer, je suis convaincu que la publicité n'est ni décente ni profitable en ces matières. L'idée la plus utile demeure sans portée et sans fruit dès qu'elle dégénère en scandale.

» L'établissement que j'ai l'intention de fonder ne présentera point ces graves inconvénients, et son but d'utilité le recommandera, à l'avance, à la bienveillance du commerce, en attendant qu'il se recommande par ses services.

» Sous le titre de Bureau des Renseignements, mon établissement fournira, sur-le-champ, aux commerçants qui l'honoreront de leur confiance, un renseignement positif sur les personnes qui, sans être connues d'eux, viennent leur demander du crédit.

» Pour couper court à toute fausse interprétation qui pourrait jeter l'alarme dans le véritable commerce, je m'empresse de déclarer que ces renseignements ne seront jamais fournis à l'égard de ceux qui sont réellement commerçants, quelle que soit d'ailleurs leur solvabilité. Le bureau des renseignements ne s'occupera que des faux commerçants qui font métier d'acheter sans payer, c'est-à-dire à' escroquerie.

» Depuis longtemps je mûris le projet que je soumets en ce moment au public : seul peut-être je puis entreprendre et convenablement remplir la tâche que je me propose. L'emploi que j'ai occupé m'a mis à même de connaître ces" escrocs et leurs ruses. Depuis que j'ai quitté l'administration , j'ai réuni d'innombrables documents que la multiplicité de mes occupations ne me permettait pas alors de me procurer.

» Tout le personnel de ces escrocs sera sévèrement tenu en note. J'aurai à ma disposition la liste de tous les individus qui depuis vingt-cinq à cinquante ans ont été traduits en justice, détenus ou condamnés pour escroqueries.

» Tel est mon projet : je le crois éminemment

utile à tous mes concitoyens, et c'est dans cette idée que je l'entreprends.

» Les escrocs dont je veux déjouer les trames vont s'attaquer à ma personne pour nuire à mon établissement; leur haine sera mon titre à la confiance des gens de bien.

» On a beaucoup glosé sur mon compte : en général, ceux qui parlent de moi savent peu ce que j'ai fait et m'attribuent ce que je n'ai pas fait.

» Je ne me suis jamais mêlé de police politique dans les fonctions difficiles que j'ai remplies : j'ai délivré la capitale des voleurs qui l'infestaient, je veux aujourd'hui délivrer le commerce des escrocs qui le dévalisent

» Les rétributions que j'exigerai des personnes qui m'accorderont leur confiance sont fixées à un taux si minime qu'elles seront insensibles pour le plus grand nombre des commerçants : moyennant 20 fr. par année, je m'engage à fournir en toute occasion les renseignements aux commerçants abonnés à mon agence. Ceux qui ne voudront pas jouir de cette facilité payeront 5 francs pour chaque renseignement ou conseil.

» On se charge de toutes espèces de recherches et d'explorations dans l'intérêt des familles et des personnes lésées, et de toutes affaires contentieuses, soit en France, soit à l'étranger.

» On trouvera dans cet établissement un bureau où, sous le sceau du secret, on donnera, aux personnes connues seulement, des conseils propres à échapper aux embûches des voleurs et des fripons en tout genre.

S » Les bureaux sont ouverts de dix heures du malin à huit heures du soir. Les demandes doivent être faites par écrit pour accélérer le travail.

» On ne reçoit que lettres et paquet affranchis.

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