BRUXELLES
P. HEUSSNER LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ 23, plict Saints Cadale
MDCCCLVIII
NOTICE
tar
YIGLIUS ZUICIIEM AB AYTTA
L'homme remarquable , dont ce volume fera connaître deux œuvres restées inédites , parcourut une longue carrière, laborieusement remplie par des missions et des travaux sans nombre. Il commença sa réputation par une étude approfondie du droit romain et contribua à en affermir l’autorité lorsque le gouvernement des Pays-Bas l’eut fait monter au premier rang de la magistrature nationale. Comme professeur et jurisconsulte, puis, comme magistrat et prêtre, il joua un rôle considérable dans les grandes scènes dont notre pays fut le thé&tre au xvi' siècle, il exerça une puissante influence sur les modifications que subirent alors nos institutions. Malheureusement sa conduite politique ne répondit pasà l’étendue de ses connaissances. Avide de pouvoir autant qu'indécis , flottant au gré des événements , tout en sachant les faire tourner à son profit , enfin , au milieu d’un peuple avide de liberté, inclinant
NOTICE
vers la consolidation d'un pouvoir despotique, tel se montra Viglius.
Plusieurs fois déjà, on a tracé le tableau de la vie de ce savant légiste, en s’appuyant principalement sur une autobiographie, ou plutôt sur une apologie, qu’il a eu soin de nous laisser, comme s’il avait prévu le compte rigoureux que la postérité demanderait un jour aux premiers conseillers de Philippe II*. Ce tableau demanderait un cadre trop considérable pour que nous puissions le reproduire; nous nous bornerons à en donner une esquisse.
Wiger ou Viglius ab Aytta, naquit en Frise, au château de Barrahuys, le 19 octobre 1507, de Folcard ab Aytta et d’Ide ab Hannia. Le nom de Zuichem, dont il fit suivre son prénom, lui vint d’un village où sa famille possédait des biens. Après avoir passé quelques années aux écoles de Deventer et de Leyde , le jeune F rison accompagna un de ses parents à l’université de Louvain; là, il se livra à l’étude du droit, qu’il approfondit encore à Dôle, puis à Valence (en Dauphiné), où il obtint le bonnet de docteur le 8 mai 1529, et enfin à Bourges. Dans
1 La biographie de Viglius, écrite ou dictée par lui-méme, a été publiée par Hoynck Van Papendreelit , archiprétre de Malines, danB le premier volume des Analecta Belgica (La Haye, 1743, C vol. in-t’j. Elle est accompagnée d une préfnce, d'un portrait, d'un tableau par ordre chronologique des actes et des faits principaux se rattachant à l'existence du jurisconsulte, de notes et d'annexes nombreuses. C'est à cette source féconde qu'ont puisé les écrivains qui depuis se sont occupés de Viglius.
SUR VIGLIUS.
Ul
cette dernière ville, il noua les relations les plus amicales avec le célèbre Alciat , qu’il remplaça dans sa chaire après le départ pour l’Italie de cet excellent jurisconsulte.
Pendant plusieurs années, Viglius parcourut différentes contrées de l’Europe, partout accueilli avec faveur, grâce à la réputation de savant qu’il avait acquise de bonne heure. A Padoue, il ouvrit un cours qui se prolongea pendant toute une année. 11 signala son séjour dans les états de la république de Venise par la découverte du nom de Théophile , l'auteur de la paraphrase des Institutes, dont il donna bientôt une édition. Ce travail lui fitle plus grand honneur, maisil y manifesta dessentimentsdeservilitépeu estimables.
Ici se dévoilent pour la première fois les pensées intimes du jeune juriste, les fruits de son éducation, les mobiles secrets et constants de sa conduite future. La glorification du gouvernement absolu, voilà son idéal; le droit de faire, de défaire, de corriger les lois, voilà le pouvoir exorbitant dont il arme l’Empereur. Pour ce qui le concerne, il descend sans peine au rang d’esclave. « Nous ne devons, dit-il en « s’adressant à l’Empereur, ni savoir, ni enseigner, « que ce qui a plu à toi et à tes aveux , amoureux « que nous sommes de la législation impériale 1 . » Le
' Nec nos allud «cire, aut profiter! fa« est, quara quid tibi tuisque majoribus placuit, cum Csesarii juris «tudiosi censeamur. Goelhals, Lectures relatives h l'histoire des sciences , etc., en Belgique, 1. 1 ", p. 35.
NOTICE
jeune professeur ne s'abaisse tant que pour s’élever davantage ; il sait déjà comment on arrive. Laissez-le vieillir, rassasié de biens et d’honneurs , et lorsqu’il s’éveillera au bruit de l’ébranlement de la monarchie de Charles-Quint , lorsque lui-méme aura à subir l’arrogance du duc d’Albe, il s’agitera sans rien comprendre aux désordres qui ruinent les Pays-Bas. Assoupli à l’obéissance, il s’étonnera qu’on n’accepte pas immédiatement la volonté du monarque, dès que ce dernier a prononcé.
Lorsque Viglius traversa la Westphalie pour aller retrouver ses parents, qu’il n’avait pas revus depuis longtemps, l’évêque de Munster lui offrit la charge d'official, et lui confia plusieurs missions auprès des autres princes de l’Empire, pendant que la révolte des anabaptistes le tenait éloigné de sa capitale. Mais , soit que le mérite de Viglius le fit rechercher de plus en plus, soit que son humeur lui inspirât le goût du changement, il ne resta qu’une année auprès de ce prélat. En 1535, il devint assesseur à la chambre impériale de Spire; en 1537, il alla enseigner le droit à Ingolstadt; enfin, en 1541, il rentra en Belgique , en qualité de membre du conseil privé.
L’empereur Charles-Quint mit souvent à l’épreuve l’habileté de Viglius et la sincérité de son dévouement. Il utilisa surtout ses services en Allemagne. Une place au grand conseil de Malines fut la récom-
SUR VIGLIU8.
pense qu’il lui accorda pour avoir exposé à la diète de l’Empire les droite de la maison d’Autriche sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen, et le peu de fondement des prétentions du duc de Clèves à la possession de ces provinces'. Viglius attacha aussi son nom à la paix de Spire (1544), qui mit fin à la malheureuse guerre contre le Danemark, commencée dans le but de défendre le sanguinaire Christiern II, le beau-frère de Charîes-Quint, et qui n’aboutit pour les Pays-Bas qu’à d’inutiles sacrifices.
Abattre la ligue de Smalkalde et se procurer ainsi les moyens de restreindre les progrès du protestantisme, telle était alors la principale préoccupation de l’empereur. Son triomphe éphémère, en 1545-1546, eut pour contrecoup le soulèvement des protestante, en 1552, la fuite précipitée de Charles jusqu’à Insprück, et les conférences de Passau, qui anéantirent les résultats de la bataille de Muhlberg. Ce fut encore Viglius qui, au début de cette lutte, se rendit à Munich pour déterminer l’électeur de Bavière à seconder les desseins de son maître.
A cette époque, le gouvernement des Pays-Bas voulait s’assurer contre la France, la protection de l’Empire d’Allemagne. Depuis que la grandeur croissante de la maison de Bourgogne, dont l’origine comme les tendances étaient tout à fait françaises , avait permis à Philippe-le-Bon et à Charles-le-Témé-
1 Voyez ce que (lit il cet égard M Gnethals, p. (58.
NOTICK
raire de se poser eu princes indépendants , on avait perdu la mémoire de l’ancienne sujétion de nos provinces aux rois de Germanie. Il fallait renouer ces antiques liens, pour mieux se défendre contre un ennemi, déjà désireux de s’étendre jusqu’au Rhin. Toutefois l’Empereur ne se souciait que médiocrement d’amoindrir, au profit d’un successeur qui pouvait être étranger à sa race, ses droits immédiats sur les provinces belges. La négociation de cette alliance, nouvelle œuvre confiée à Viglius, fut lente, ardue, et n'aboutit qu’à un demi résultat.
Si l'on ne trouve que de médiocres sujets d’éloges pour sa carrière diplomatique, dirigée par une politique vacillante, on doit louer hautement un acte de courage qui honore Viglius. Questionné par Charles-Quintsur l’opportunité de déposséder l’évêque de Munster, il répondit avec une noble fierté : « je « quitterais le service de Votre Majesté plutôt que de « participer à une entreprise contraire aux intérêts « d’un prélat dont j’ai mangé le pain. Si on peut lui « reprocher quelques fausses démarches, sa cause est « bien différente de celle de l’archevêque de Cologne; « il n’existe contre lui ni procédure , ni sentence, et « jamais il n’a abandonné l’église. » Ces nobles paroles touchèrent le puissant Empereur ; elles rachètent bien des fautes.
Le 1" janvier 1549, Viglius fut élevé à l’éminente dignité de président du conseil privé. Le prince
SUR VIQLIUS.
Philippe allait être solennellement reconnu dans nos provinces comme l’héritier présomptif du glorieux monarque. Ce fut M. de Zuichem que l’on chargea d’instruire Philippe des usages et des besoins du pays. Si l’on jugeait du professeur par l’élève, ou concevrait une médiocre idée du respect que le premier nourrissait pour les institutions auxquelles Son pays avait voué un véritable culte. Toute son éducation, il est vrai, s’était dirigée dans une autre voie; ses sympathies, ainsi que celles de la généralité des lettrés du temps, restaient acquises aux lois romaines. La législation de Justinien apparaissait comme un immense monument, bien supérieur au dédale des coutumes, féodales et communales, qui composaient la véritable j urisprudence de nos contrées. Ainsi que la majeure partie des légistes du temps, Viglius manifestait en toute occasion les sentiments d’un serviteur plutôt que ceux d’un magistrat. Il répudiait hautement la seule pensée de manifester la moindre opposition aux volontés du prince : « Si « César en j uge autrement , disait-il , ce n’est pas à « moi de résister à Sa Majesté'. » Tel ne doit pas être, dans un pays libre, le langage du chef de la magistrature.
Notre président révéla se3 tendances, d'une manière éclatante, en cette même année 1550, lors de la publication des terribles édits contre les héré-
* Ooethal», 1. c., p. 49.
NOTICE
tiques. Sur les réclamations des Anversois , le conseil de Brabant y avait proposé des adoucissements. Viglius prit hautement, et il s’en vante dans ses lettres, la défense de l’inquisition : « ce tribunal respec- « table et nécessaire pour la défense de la religion. » Signalé il l’opinion publique comme le rédacteur de ces édits détestés, il essaya une justification ambiguë, qui ne convainquit personne. On modifia les édits, mais seulement pour ce qui concernait les marchands étrangers. Les maintenir dans leur intégrité, c’eut été porter une atteinte mortelle au commerce d’Anvers, et frapper cette ville florissante, c’était tuer la poule aux œufs d’or.
Quand Charles-Quint abdiqua, Viglius témoigna le désir de se retirer, de crainte d’aVoir à lutter contre l’influence de quelques jeunes courtisans , satellites aimés d’une étoile nouvelle. Cette offre de démission, que depuis il renouvela chaque fois que l'horizon apparut chargé d'orages, ne fut pas accueillie, et Viglius traversa encore plus de vingt années, servant toujours avec le môme dévouement, quoique souvent en murmurant, se prêtant à tout, recueillant ici la sinécure de bibliothécaire du palais de Bruxelles, là celle de chancelier de l’ordre de la Toison d’or, accablé de fonctions de toute espèce, d'honneurs, de gratifications, et en demandant toujours, soit pour lui, soit pour ses innombrables neveux, amis et protégés.
Après neuf années d’un mariage resté stérile
Sim V1GLIUS.
(1543-1552), Viglius perdit sa femme, Jacqueline Damant’. Cette circonstance lui permit d’entrer dans l’état ecclésiastique , je veux dire d’occuper une de ces grandes positions dans le clergé, que l’on sollicitait pour en percevoir les revenus, mais non pour s'y dévouer tout entier 1 . Après avoir été le coadjuteur de Lucas Munich, dernier abbé et premier prévôt de Saint-Bavon , Viglius lui succéda à sa mort, arrivée le 18 janvier 1562. Le président n’était pas prêtre : cette difficulté n’arrêta pas son ami et constant protecteur. Le cardinal Granvelle, qui l’avait aussi marié, lui conféra les ordres sacrés, dans la chapelle de son hôtel à Bruxelles sans lui avoir fait subir la moindre épreuve.
On se trouvait alors au début de la grande révolution du xvi' siècle. Philippe II était parti pour l’Espagne, laissant les peuples des Pays-Bas mécontents des retards qu’il avait apportés à consentir au départ des troupes espagnoles, et les chefs de la nation indignés de la confiance absolue et exclusive qu’il témoignait
• Elle était soeur de Nicolas Damant, qui fut plus tard chancelier do Brabant , et du troisième évêque de Gand , Pierre Damant , mort en 1(509.
* Nous savons par Viglius lui-même [Bulletins de la commission d'histoire, t. xvi, p. 194), que la prévôté de Saint-Bavon ne rapportait, en moyenne, que la modeste somme de sept à huit mille florins par an.
s L’hôtel Granvelle est actuellement occupé par une écolo moyenne inférieure et par l'université libre ; des biltiments élevés par ordro du cardinal, il no reste qu'une aile, où se révèle l'art gracieux de la renaissance.
tir
NOTICE
à Granvelle. L’érection des nouveaux évêchés et les efforts du roi pour arriver à faire exécuter les édits contre les hérétiques et les articles du concile de Trente, provoquèrent bientôt des murmures presque universels. Les catholiques n’étaient pas satisfaits de la destination nouvelle que l’on assignait aux dotations d’un grand nombre d’abbayes , ni de l’application de certains décrets du concile; les partisans de la réforme s’indignaient de l’oppression que l’on voulait faire peser sur eux. La flamme, attisée par les intrigues de quelques grands personnages, se développa avec une intensité effrayante.
Le roi, obstiné dans ses projets de maintenir intacte une religion qui comptait déjà , aux Pays- Bas, de nombreux déserteurs, le roi résidnnt à l’étranger, recevait des rapports et des avis déjà vieillis lorsqu’ils lui parvenaient, et il ne se décidait qu’avec une peine extrême à prendre une résolution. De telle sorte, que ses concessions arrivaient trop tard, que ses mesures de vigueur frappaient à faux. Le rappel de Granvelle amena seulement une trêve. Viglius resta en correspondance suivie avec ce grand ministre, mais il vit décroître sensiblement son influence à la cour de Bruxelles, où la gouvernante elle-même, Marguerite de Parme, lui montra plus que de la froideur.
La révocation ou l’adoucissement des édits auraient seuls pu calmer la fermentation générale des
SCR VIOLIUS.
esprits. A chaque instant, le supplice des adhérepts au protestantisme provoquait des scènes sanglantes. Les corps constitués , et particulièrement le magistrat d’Anvers, ne cessaient pas leurs doléances. Le roi persistant à vouloir être obéi , le conseil d’État ordonna enfin la publication de ce brandon de discorde, Viglius, éclairé trop tard, parla cette fois de mesures dilatoires, et offrit, sans succès, d’en prendre sur lui toute la responsabilité, vis-à-vis de son maître.
Le compromis des nobles et la présentation à la gouvernante de leur requête en faveur de la liberté de conscience montrèrent enfin au gouvernement l’immense abîme qui s’ouvrait devant lui. Il fallut tolérer les prêches ; et bien d’autres concessions auraient été nécessaires, si les excès des sectaires, rendus furieux par une longue oppression, n’avaient opéré dans les idées une puissante réaction. Grâce aux conseils de Viglius, Marguerite de l’arme resta à Bruxelles, que l’on parvint à préserver de tout désordre. Favorisée par le manque d’union qui régnait entre les partisans de la liberté religieuse, forte de l’adhésion de tous les hommes attachés au maintien de l’autorité royale et de la foi catholique, la fille de Charles-Quint se montra digne de son père. Par ses mesures énergiques, elle abattit en quelques mois l’hydre de la révolution et elle rendit au pays son ancienne tranquillité.
NOTICE
C’était au roi de compléter l’œuvre de la princesse en partant lui-mêineponr les Pays-Bas. Enjoignant l’énergie à la modération , il serait parvenu sans doute à d’heureux résultats. Viglius insistait depuis longtemps pour que sou souverain prit cette sage résolution. Au lieu d’un monarque, ce fut un bourreau qui arriva eu Belgique.
Le duc d’Albe trouva le pays pacifié, du moins en apparence. Son affreuse tyrannie n’aboutit qu’à de nouveaux soulèvements. Les exécutions et les confiscations ordonnées parce guerrier impitoyable avaient chassé du pays des milliers de Belges qui n’attendaient que le moment d’y rentrer à main armée , la proposition du dixième denier leur en fournit l’occasion. Vainement les provinces exaspérées réclamèrent contre cet impôt odieux, vainement des hommes tout dévoués à Philippe, comme Viglius, le duc d’Arschot et bien d’autres, adressèrent à d’Albe d’énergiques remontrances ; cette fois encore le roi ne céda que lorsqu’il était trop tard. La Hollande s’était soulevée et ne devait plus rentrer sous son obéissance. La fatale obstination de Philippe II , les crimes de son lieutenant avaient engagé une guerre de quatrevingts années dans laquelle s’usèrent les forces de la monarchie espagnole, et dont les provinces septentrionales sortirent libres et florissantes, tandis que l’oppression et la ruine devenaient le partage de leurs sœurs du Midi.
sur viauup.
Pondant le gouvernement de Requesens , Viglius s’effaça ; mais, à sa mort, il prit momentanément part à la direction des affaires publiques, en qualité de membre du conseil d’État. Depuis longtemps suspect à la nation, malgré ses velléités de résistance au duc d’Albe, il usa promptement le peu de popularité qui lui restait. Il s’opposa hautement et énergiquement à ce que l’on proscrivit les soldats espagnols, objets de crainte et d’horreur pour tous les Belges. Les États ne tinrent aucun compte de ses observations, et, peu de jours après , le conseil d’État fut envahi à main armée et ses membres jetés en prison. On consigna Viglius dans sa chambre, où l’historien de Thou alla le voir 1 . Ses arrêts ayant été levés, il assista encore à l’entrée de don Juan d’Autriche à Bruxelles, et mourut presque aussitôt, le 8 mai 1577. Sas restes furent transportés & Saint-Bavon, à Gand , où on lui donna la sépulture dans le tombeau qu’il s’y était préparé, mais la tombe lui refusa le repos. Lorsque les Calvinistes , devenus maîtres de Gand , livrèrent les églises de cette ville au pillage, ils profanèrent le caveau où Viglius dormait du sommeil éternel 1 .
La disparition du jurisconsulte qui avait si longtemps servi de conseil à Charles-Quint et à Phi-
• Henneet Wauters, Histoire de Bruxelles, t. C, p. 440.
* L'épitaphe do Viglius a été publiée dons V Histoire chronologique des évfques et du chapitre exemt de l'église cathédrale de Saint-Savon à Gand, p. 80.
NOTICE
lippe II ne causa aucune sensation. Dans ce long duel que se livraient l’esprit de domination et l’esprit d’indépendance, l’attachement à la foi ancienne et le libre examen, on ne comptait pas les pertes que subissait chacun des deux camps, tant les événements marchaient avec rapidité, tant les préoccupations du jour effaçaient celles de la veille. Les loisirs manquaient pour se livrer à l'appréciation des hommes et des faits. Lorsque la Belgique appartînt de nouveau au parti dont Viglius représentait les tendances, son souvenir vivait encore dans un grand nombre de familles de magistrats, qui lui étaient liées par la parenté ou par la reconnaissance; sa mémoire resta également en honneur parmi les légistes, grâce à ses travaux sur le droit romain, et en Hollande, oii l’on s’énorgueillit de le placer parmi les illustrations de la patrie.
L’historien de Thou a-t-il avec justice proclamé Viglius « un homme digne de tous les éloges, à cause de son équité et de sa prudence extraordinaire »?• Faut-il le saluer , avec le célèbre Hooft, comme un personnage d’un génie ferme et d’une haute science, ayant acquis beaucoup de perspicacité par une longue expérience et dont la conduite a été irréprochable. Hélas, cette opinion a subi, de notre temps, une transformation complète: l’éminent ju-
* Vir omni lande et propter integTitatem et sumraam prudentiam dijrnus.
SV H VIQLIUS.
risconsulte a été flétri comme un politique intrigant et avare, tombé dans le mépris de tous les partis 1 .
Un sentiment surtout avait grandi en lui, fortifié encore par une longue habitude, par l'intérêt et par la peur, je veux parler d’un respect sans bornes pour le principe d’autorité. De lk les éloges des écrivains qui ont applaudi aux actes de Cliarles-Quint et de Philippe II pour le défenseur de tant de mesures coërcitives : les édits sanguinaires de 1550, l’augmentation du nombre des évêques, l’inquisition, le maintien ou l’introduction dans le pays de troupes étrangères.
Malheureusement pour Viglius, dès le commencement des troubles, de graves soupçons vinrent entacher sa réputation. Son attachement réel au catholicisme futmis en doute, quoiqu’en aient dit ses panégyristes, et à la demande du roi, la gouvernante prit des informations secrètes sur sa conduite. Les rapports quilui furent adressés et dont elle envoya copie à Madrid, le 8 octobre 1564, articulent à la charge du président quelques faits graves, mêlés à des accusations futiles. Ainsi on lui reproche d’avoir été , dans sa jeunesse, très-suspect d’hérésie, de n’avoir hanté que des hérétiques, de n’avoir, depuis son élévation à la charge qu'il occupait, favorisé que des gens « de la
* Voyez un remarquable travail de M. Backuyzen Van den Brinck, actuellement archiviste général du royaume des Pays- Bas, dan» le Messager des sciences historiques, années 1848 et 1849. Déjà U. Goethals, 1. c., avait sévèrement jugé Viglius.
NOTICE
même farine, » tels que Hopperus, Baudouin, Lupus, etc. C’était confondre l’ancien et le nouveau, le vrai et le faux, sans grande apparence de vérité. Puis, on passait à des actes qu’il était plus difficile de contester : Viglius, disait-on, avait richement pourvu d’offices et de bénéfices ses frères, parents et amis, en Frise, tous, à ce que l’on ajoutait, entachés ou suspects d’hérésie ; il ne s’était, à la fin de sa vie, fait prêtre et homme d’église que pour happer la prévôté de Saint-Bavon, quoique son infirmité ne lui permit ni de célébrer la messe , ni môme de rester debout. Enfin, il avait pillé et envoyé en Frise les joyaux, tapisseries, meubles, etc., de cette prévôté et , de plus , il s’était emparé de l'argent comptant délaissé par Lucas Munich et qui s’élevait h 100,000 florins environ. Marguerite de Parme, en transmettant ces renseignements en Espagne, témoigna que Viglius s’était toujours montré bon catholique, du moins en apparence; il était seulement, à son avis , trop enclin à pardonner aux sectaires repentants. D’après elle, il aurait fallu des ordres formels pour arriver à une information plus complète, à propos d’un homme comme le président, qui avait entre les mains toute l’administration de la justice; si l’on agissait ainsi , on découvrirait certainement des faits de la plus haute gravité; sinon, personne n’ose-
* M. Gachard, Correspondance de Philippe II sur les af aires des Pays-Bas, 1. 1", p. 318.
SUE VIGLIUS.
ni
rait parler . Une défense pareille ressemble beaucoup h un réquisitoire.
Cette accusation, les reproches et les embarras que Viglius s’attira en vendant les meubles de neuf maisons dépendantes de sa prévôté ' , sa réputation bien établie d’avidité et d’avarice*, nuisirent considérablement à sa réputation. Dès lors, il ne fut plus qu’un instrument passif entre les mains du pouvoir. En 1566, son crédit se releva, et il se vante d’avoir contribué aux mesures énergiques que prit Marguerite de Parme; à ce compte, il doit partager également le reproche de duplicité qu’encourut, alors cette princesse. A l’arrivée du duc d’Albe, il conçut des craintes dont l’avenir devait amener la justification, toutefois il se rassura bientôt : son neveu Hopperus ne se portait-il pas garant de la bienveillance du duc pour le président?
C'est à propos de sa résistance au duc d’Albe, dans l’affaire du dixième denier, que l’on a prodigué les plus grands éloges à Viglius. On oublie que cette résistance ne se manifesta que lorsque les ordres de l’État se trouvèrent unanimes à repousser les exigences du duc. Une parole sans écho, l’opinion d’un
« Voyez la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, publiée par M. Gachard, 1. 1 ", p. 330.
* L'égoïsme de Viglius avait passé en proverbe, même chez ses amis. « Il a toujours pensé plus à son prouffict qu'à celui de « ses amis et s’est souvent oublié, » disait de lui le prévêt Morillon, qui ajoutait ailleurs : nihil ei cordi nisi propria salus et suorurn. Papiers d'd toi de Granvelle, t. v, p. 318 et 240.