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ASTOR, LENOX AND TILDEN FOUNDATIONS.
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Tout homme politique retiré des affaires, ou à demi retiré, comme
II Mémoires des autres.
c'est mon cas, écrit ses Mémoires. Après les avoir écrits, il les brûle ou il les cache.
Il les écrit, pour se bien rendre compte à lui-même de ce qu'il a été et de ce qu'il a fait, et peut-être tout simplement en cédant au goût des vieillards pour leurs souvenirs de jeunesse.
Et il les brûle, parce que, toute réflexion faite, il ne se trouve pas un assez gros seigneur pour occuper de lui la postérité.
J'ai suivi à moitié l'exemple commun :
j'ai écrit des Mémoires.
Et je me demande, à présent, s'il faut les brûler ou les publier.
La grande raison de les publier, c'est que je suis, sur quelques points d'histoire, en désaccord avec mes contemporains; et la grande raison de les supprimer, c'est qu'il est difficile de ne pas parler de soi dans ses Mémot?'es, et de n'y pas faire deux choses également dé-
Préface, m
plaisantes : sa propre apologie et la critique du voisin. On peut dire des Mémoires, même les plus sincères, qu'ils sont un plaidoyer pour Fauteur et un acte d'accusation contre ses amis. Je ne sais pas encore ce que je ferai des miens.
J'en ai publié quelques extraits : V Affaire Nayl, qui est tout un petit volume ; le Collège de Vannes ; Un Normalien en i832. Il m'a serilblé que ces chapitres avaient quelque intérêt et qu'ils étaient très inofFensifs.
Ceux qu'on trouvera réunis dans ce volume font bien partie de mes souvenirs; mais ce ne sont pas mes Mémoires.
Ce sont des événements que j'ai vus et
auxquels j'ai été très peu mêlé. Ce sont, très positivement, comme mon titre le dit, les Mémoires des autres.
Ils ont de l'intérêt pour moi; je ne sais pas ce qu'en pensera le public. J'ai eu quelquefois la larme à l'œil en écri-
IV Mémoires des autres.
vant l'histoire des frères Nayl, et celle démon pauvre cher Libert. J'ai joint à ces souvenirs douloureux quelques anecdotes plus gaies, comme le voyage, si c'est un voyage, de Colas, Cotasse et Cotette, parce qu'il faut faire comme la nature, qui sourit toujours après un orage.
Le fond de ces historiettes est parfaitement vrai. Je me suis permis quelques libertés dans les accessoires; je n'en ai pris aucune avec la psychologie, et je dois convenir que rien de tout cela ne vaudrait la peine d'être inventé. Les lecteurs s'intéresseraient bien davantage aux personnes que je leur présente, si je les nommais par leurs véritables noms, car elles sont presque toutes célèbres.
Je n'ai pas cru pouvoir le faire, à cause des familles. Mes camarades d'enfance, s'il en reste, et il en reste bien deux ou trois, savent que je n'ai pas changé le nom de M. Colasse; mais comment
Préface, v
aurais-je pu dire le vrai nom des frères Nayl ou de M. Libert?
On a cherché, dans mon entourage, à les deviner; je laisse faire, car, après tout, je suis Tami de mes amis; je ne pense d'eux que du bien, et je ne dis d'eux que le bien que j'en p^nse. Mais j'ai pris des précautions pour dépister la curiosité. Ces Mémoires sont peut-être la peinture du temps et des milieux où j'ai vécu, mais ils ne sont le portrait de personne. Au fond, je n'ai eu aucune prétention en les écrivant, et j'ai voulu surtout conserver le souvenir d'hommes que j'ai aimés et de scènes qui m'ont ému.
J'ai un ami qui a dans sa bibliothèque une cinquantaine de volumes, pas davantage. Ce sont ses propres écrits. Il dit avec une singulière franchise qu'il n'aime pas d'autres livres que ceux-là. Il m'arrive, comme à tout le monde, de me moquer de lui. Au fond, ce n'est peut-
VI Mémoires des autres.
être pas de la vanité ; c'est de Pamitié.
11 aime ces héros dont il est le père ; il compatit à leurs douleurs; il se réjouit de leurs joies. Il vit avec eux en famille.
Et moi, pour rester aussi en famille avec mes Mémoires... des autres, je les dédie à ma pauvre sainte mère. Je ne devrais pas lui dédier un livre, et vous allez en juger. La première fois que j'en fis un (il y a cinquante ans de cela), je partis de Paris pour aller la voir, le lendemain de la publication, et je jetai « mon livre » sur sa table à ouvrage.
Elle le regarda et vit mon nom en grosses majuscules. « C'est toi, dit-elle, qui as fait cela? — Oui, mère. — Et cela te rapporte de l'argent? — Oh! pas du tout. » Et elle, doucement : « Que tu es bète ! » Elle reprit tranquillement sa couture, après avoir rendu cet oracle.
Eh bien, oui, chère âme, vous aviez peut-être raison. Et cependant, j'ai mes
Préface. vu
laisons, à moi, de vous dédier, au bout de cinquante ans, ce petit livre, qui sera probablement mon dernier livre.
Saint-ClouJ, le lO juillet tW'i