PATRIE
J'avais ud ami alsacien qui était maître d'école après avoir été soldat. Il était sorti de l'armée avec le grade de sergent-major et la médaille militaire. Je ne sais pas comment on ne l'avait pas fait officier. Quand il eut fini son temps de service, son colonel lui conseilla de rester, en lui proposant de le faire adjudant sur l'heure. Il aurait été
sous-lieutenant à la fin de Tannée, et, ce premier pas franchi, qui sait r il pouvait être un jour officier supérieur. Il ne voulut pas. .
Il y avait une amourette sous/oche. Étant au rég-iment, il échangeait des lettres avec une payse, jolie personne, honnête et bien élevée, fille du maître d'école qui avait appris à Frederick tout ce qu'il savait. Le sergent-major renonça de bon cœur à des espérances d'avancement qui pouvaient lui apporter une désillusion ; il revint en Alsace*, passa ses examens avec succès, se maria avec sa bonne amie, et obtint au bout d'un an l'école de son beau-père. Le traitement était suffisant pour des gens accoutumés à une vie modeste ; la médaille militaire rapportait une petite rente de cent francs, qui n'était pas à dédaigner, et quand il leur vint deux beaux garçons, mes amis se dirent qu'ils étaient en état de les bien élever pour la patrie.
J'étais allé, à la fin des vacances de 1869, passer deux ou trois jours à Mulhouse, chez Jean Dollfus, et je fis un crochet, en revenant de Mulhouse à Nancy, pour aller faire
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à Frederick une visite promise depuis longtemps. Ils ne m'auraient pas mieux reçu si j'avais été leur frère. Il n'y avait pas déplace pour moi dans leur maisonnette. Je pris une chambre dans Tauberge du village, qui était proprement tenue à la mode du pays. Je n'y rentrais que le soir, à l'heure de dormir, Frederick portant une lanterne comme pour la ronde-major, et je passais la journée entière avec la famille. Il avait été convenu, après de longs débats, que je payerais ma dépense.
— Si vous'voulez me donner l'hospitalité, leur avais-je dit, je l'accepte pour vingtquatre heures; mais si vous me laissez faire à ma guise, je passerai trois semaines avec vous.
Je n'ai jamais mangé tant de choucroute, ni dîné de si bon appétit. Madame Frederick ne savait faire que les deux ou trois plats du pays ; elle les faisait très bien, avec une propreté parfaite, et servait ses convives avec une cordialité qui faisait le meilleur assaisonnement du repas.
Les deux garçons, l'un de quinze ans, l'autre de treize, étaient rayonnants de santé et de
force, un peu graves, un peu lourds, mais polis^ affectueux. Il fallait voir comme tous ces gens-là s'aimaient ! Rien que de lire leurs sentiments dans leurs yeux, c'était pour moi une réjouissance.
Ils n'étaient pas mal logés. On entrait par la cour de l'école, bien munie de ses appareils gymnastiques. Il y avait deux classes contiguès, car Frederick avait un adjoint.
Tout cela était bien entendu, et surtout très bien tenu. La maison du maître, bâtie avant les réformes, était très petite. On mangeait dans la cuisine, parce que Frederick avait tenu à se faire un cabinet de ce qui aurait dû être la salle à manger. Au-dessus, il y avait deux chambres où ces quatre personnes étaient un peu à l'étroit; et c'était tout.
En revanche, le jardin était vaste, en plein rapport, un des plus jolis jardins, dans son genre, que j'aie jamais vus. On était saisi en y entrant d'une odeur saine de fleurs et de fruits dont l'air était embaumé. Il n'y avait pas un pouce de terrain perdu, pas une mauvaise herbe ; tout était sarclé, raclé, épontillé, protégé. On y voyait les plus
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belles espèces en fruits, en légumes ; des fleurs communes, mais éclatantes et bien venues. Tout cela faisait le plus grand honneur au jardinier, qui n'était autre que Frederick aidé de ses deux garçons. Il y avait au bout du jardin une tonnelle, toute tapissée de chèvrefeuille et de roses remontantes, d'où Ton découvrait une plaine bien cultivée, et, au loin, les premières montagnes de la chaîne des Vosges. La bourgade était tout entière de l'autre côté de la maison, de sorte qu'on était là comme en rase campagne. Un petit enclos, attenant au jardin, appartenait à madame Frederick. C'était l'héritage paternel. Une partie, au bord d'un cours d'eau, formait une prairie où paissait une belle vache. Le reste produisait un peu d'orge et de blé.
— Je suis parfaitement heureux, disait Frederick. Tous mes vœux sont remplis. Je n'ai qu'à remercier Dieu et à lui demander sa bénédiction pour la carrière de mes enfants.
Je lui demandai ce qu'il voulait en faire.
— Soldats d'abord, me dit-il ; et tous les
deux, le plus jeune ne voulant pas entendre parler de dispense légale. Après quoi ils seront maîtres d'école comme leur père, ou laboureurs, à leur choix. Ils passeront leur examen pour le brevet supérieur avant l'appel de leur classe, et avec succès, j'en réponds ; ce qui ne les empêche pas d'apprendre tout ce qu'un bon fermier doit savoir. L'aîné serait un excellent garçon de ferme dès aujourd'hui. Il s'est loué cette année pour le temps de la moisson, et ses gages ne nous sont pas inutiles.
Il voulut me montrer leurs cahiers, et me faire assister aux leçons qu'il leur donnait, quand ses autres élèves étaient partis. Je n'ai jamais pu persuader à mon ami Frederick, ni à mon autre ami Jean Le Flô, qui était maître d'école à Saint-Jean-Brévelay, dans le Morbihan, que je ne suis pas moimême une sorte de maître d'école renforcé.
Ils savaient confusément que j'avais été professeur à la Sorbonne jusqu'à la date de décembre i85i, et ils en concluaient que je devais être très fort en arithmétique, et avoir une coulée et une bâtarde magnifiques. Les lettres que je leur écrivais auraient dû les
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éclairer sur ce dernier point. Ils pensaient peut-èlre que je réservais ma belle écriture pour les grandes occasions, et que je faisais du gribouillage dans l'intimité.
Je dois dire que l'écriture des deux écoliers faisait l'orgueil de leur père. Des pleins d'une vigueur,
lies d'une finesse ; et une Justification, si je puis emprunter ce mot à la typographie, d'une correction ! L'orthographe était satisfaisante. Avec cette écriture-lâ, pensai-je, ils seront fonctionnaires fourriers au bout d'un an de service, et sergentsmajors au bout de deux ans.
— J'ai été obligé de leur apprendre bien des. choses inutiles, me dit le père; mais il fallait bien parcourir tout le programme en vue de l'examen. Si j'avais été libre, je les aurais poussés sur l'histoire de France.
Il avait, pour l'enseignement de l'histoire, une excellente méthode. D'abord il enseignait à fond la géographie physique : les grands cours d'eau flottables et navigables, les montagnes, les côtes avec leurs ports, les productions des différentes provinces, leurs beautés qui sont innombrables. Il racontait ensuite la succession des rois et les principaux événements, en ne donnant que très peu de dates, pour qu'elles fussent bien retenues, et en faisant ressortir tout ce qui concourait à former l'unité de la France. Il insistait sur les chartes des communes, sur les états généraux, sur la condition des ouvriers et des paysans. Toutes les fois qu'il rencontrait un beau règne, un grand fait d'armes, une époque importante de l'histoire des lettres ou des arts, il s'arrêtait. Autant il était bref pour le tissu ordinaire des événements, autant il se montrait abon-
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dant pour tout ce qui était propre à faire aimer la France. Il lisait de long-s chapitres de Henri Martin ou de Michelef, de Michelet surtout. Il me fut facile de voir que l'histoire ainsi enseignée charmait et passionnait ses élèves.
Quand'il lui arrivait de citer Jeanne d'Arc, ou Du Guesclin, ou Turenne, leurs yeux brillaient. Ils connaissaient aussi Corneille et Racine. Il leur faisait apprendre par cœur quelques beaux vers, et cela même faisait, suivant lui, partie de l'histoire. La révolution de 1789 était fêtée dans ce petit monde comme une résurrection de l'humanité. La Terreur y était maudite ; l'Empire exalté outre mesure. On devinait à peine le despote ; on voyait partout le victorieux. Le peuple souverain, la grande nation, la grande armée revenaient à chaque instant dans les récits du maître, et dans les réponses des enfants. Ils exaltaient notre caractère chevaleresque, notre bravoure, notre extrême sociabilité. Jamais il n'y eut orgueil plus naïf, ni patriotisme plus sincère. Je remarquai avec plaisir que, tout en exaltant la France, Frederick ne soufflait pas la haine
contre les pays voisins. Je lui en fis la remarque.
— Il vaut mieux aimer, me dit-il. Le monde est bon; la France est grande. Elle n'a pas baioin, pour se grandir, de rabaisser les autres pays.
Tout le monde sait comment TAlsace se battit en 1870 et 1 871. Il n'y avait pas, dans toute la France, de province plus française ni de plus guerrière. Tout le monde partit, et se battit en héros, même les enfants. Je ne fus pas étonné d'apprendre que Frederick avait été nommé officier, et qu'il était, dès les premiers jours, très compté dans son régiment. Valentin (notre préfet) m'écrivit qu'il s'était signalé dans plusieurs rencontres, et qu'on l'estimait pour la rectitude de son jugement et sa bravoure calme et intrépide.
Pendant l'investissement nous vécûmes à Paris comme dans une île lointaine, séparée du reste du monde, ne connaissant que les gros événements, les connaissant mal, et dans l'ignorance absolue de tout ce qui n'intéressait que les personnes.
Après le siège vint la capitulation, et après
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la capitulation, la Commune : autant de
; lam'entables souvenirs. Ce
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nidniLiit,
dans le torrent des affaires publiques qui nous entraînait, de songfcrà ses proches et à s
J'étais dans mon cabinet au palais de Versailles, occupé de la rédaction d'un rapport sur la nomination d'un évêque d'Ajaccio; je donne ce détail pour montrer la précision cle mes souvenirs. J'entendis du bruit dans l'antichambre, presque des cris. C'était évidemment l'huissier de service qui, se conformant à mes ordres , refusait d'introduire un visiteur récalcitrant. Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et André, mon vieux valet de chambre, qui s'était trouvé là par bonheur, mit devant moi, sur mon bureau, un morceau de papier portant ces deux mots:
« La veuve de Frederick et son fils unique. »
J'ai rarement éprouvé une douleur aussi poignante, même dans ce temps fertile en douleurs.
Elle était plus calme que moi, les yeux secs, les joues creuses, les mains et les lèvres un peu tremblantes, vieillie de vingt ans, avec une grande mine encore sous ses haillons, car elle portait évidemment la livrée de la misère. Ainsi donc il était mort.
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ils étaient morts ! Elle tira de sa poche une croix d'honneur. On l'avait attachée sur la poitrine de mon pauvre ami, à l'hôpital. Il avait encore sa connaissance à ce momentlà. « Vous êtes un héros, » lui avait dit le général. Il essaya de lever la main pour serrer celle qu'on lui tendait, mais il ne le put, la mort était sur lui. Il s'éteignit une heure après.
— J'appris ces détails par une lettre de son colonel, me dit-elle. Mon Paul avait dix-sept ans, il s'engagea. Il me dit : « C'est mon tour. » Je n'essayai pas de le retenir. Je me dis que son père ne l'aurait pas fait. Il est parti...
Puis, plus bas, et d'une voix tremblante :
— Ce n'est pas une balle qui l'a enlevé.
Non. C'est la fièvre typhoïde.
Je n'osais pas ce jour-là lui parler d'autre chose que de ses deux morts, et pourtant je ne pouvais détacher mes yeux de ces vêtements révélateurs. « Ils sont à la mendicité, me disais-je; mais comment les secourir? » Elle était épuisée. Je lui proposai de remettre au lendemain la suite de notre conversation.
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— J'ai beaucoup de détails à vous demander; nous causerons de votre situation et de l'avenir de votre fils. En attendant, vous allez passer la nuit chez moi.
Ce n'était pas une belle offre. Nous n'avions qu'un lit monté pour toute la famille.
Mes deux fils et moi, nous couchions sur des matelas posés par terre dans une des salles du musée. Elle refusa obstinément.
Nous parvînmes à lui trouver une mansarde à l'hôtel de la Chasse.
Je passai la nuit à chercher ce que je ferais d'elle. Ceux qui n'ont jamais passé par les affaires croient volontiers qu'un ministre trouve toujours tout à point la place qu'il lui faut. Il n'en est rien. Il y a des droits acquis, des règlements, des promesses faites; très peu de places d'ailleurs pour les femmes. Elle avait droit à une retraite comme veuve d'un capitaine.
Ce grade, donné pendant la guerre, en dehors des règlements militaires, serait-il reconnu? Que serait cette retraite? Il faudrait en tous cas l'attendre longtemps, et, en attendant, que devenir? Je passai de bon matin chez Le Flô, qui était encore
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ministre de la g-uerre. Il me promit de presser la liquidation , et m'offrit sa bourse. Mais il ne s'agissait pas de sauver le quart d'heure. Il fallait prévoir une attente de plusieurs mois dans cette désorganisation générale de tous les services.
Je ne pus la faire venir qu'à midi. Je ne m'étais pas trompé. Ce long voyage, à travers les lignes allemandes, avec des chemins de fer ou encombrés ou rompus, avait été un supplice. Ils avaient fait une partie de la route à pied. On les avait arrêtés plusieurs fois. Alsaciens réfugiés! Ce n'était pas un titre à la protection des vainqueurs.
Ils n'avaient littéralement mangé que du pain l'un et l'autre. Il lui restait encore une cinquantaine de francs.
— Mais, disait-elle, nous n'étions séparés de la mendicité que. par cet argent-là, et je ne pouvais me résoudre à le dépenser. Il a été admirable, ajoutait-elle, en me montrant son fils ; dans les. moments les plus dangereux et les plus tristes, il ne pensait jamais qu'à moi.
Je comprenais bien que, depuis le départ
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de Frederick, elle n'qvait rien touché de
son traitement d'instituteur.
— Vous aviez unchampàvous, luidis-je; une vache...
— J'ai pu vendre la vache à des voisina, dit-elle; et
c'est de ce qu'ils
donné que ivons.
:j„j.-^ J'ai vendu aussi
tout notre mobilier. On m'en a bien peu donné, ce n'est pas par dureté de cœur; c'est que là ruine est partout.
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— Mais la terre?
Elle eut Tair étonné :
— Il fallait rester en Alsace pour la garder, devenir Allemands .
Il était clair qu'elle n'en avait pas même conçu la pensée. Elle avait renoncé à une sorte de bien-être, et embrassé la misère noire, sans réflexion, comme une nécessité à laquelle on se soumet, parce qu'il n'y a pas d'autre issue. Cependant, me disais-je, une femme, une veuve !
Elle lut quelque chose de cela dans mes yeux. « L'armée ! » dit-elle. Je compris :
L'armée allemande ! Je n'y pensais pas au premier moment : ces situations étaient si nouvelles ! L'enfant avait quinze ans. Resté en Alsace, il serait soldat, soldat allemand, à sa majorité, soldat dans l'armée qui lui avait tué son père et son frère, soldat contre la France. Ils ne me dirent pas alors qu'il venait surtout en France pour être soldat français, et soldat avant l'âge ; mais je le devinai. Ce n'était ni colère, ni soif de vengeance. Il voulait se donner. Elle voulait le donner. A la grâce. de Dieu, il se battrait pour la patrie, comme son père et son frère.
qui étaient morts pour elle. Ma pauvre amie parlait avec un calme apparent, et une anxiété secrète. Elle n'espérait qu'en moi; mais elle ne se faisait aucune illusion sur ma prétendue toute-puissance. Qu'était-ce alors qu'un ministre? Nous nous efforcions de sauver la France avec rien.
L'avons-nous sauvée ? Je crois que oui.
Je l'affirmerais avec plus de certitude si nous pouvions oublier nos querelles intérieures, et travailler tous ensemble et d'un seul cœur à préparer nos soldats et nos ressources pour une lutte prochaine. Je vins à bout, en 187 1, de caser mes deux naufragés. Je me chargeai du garçonnet, qui s'engagea dès qu'il eut ses dix-huit ans, devint officier au cours de soii second engagement, obtint de servir au Tonkin, et s'y montra digne de son père et de son
pays. Je trouvai immédiatement une petite place pour sa mère dans les ateliers de la Banque, grâce à M. Rouland que je connaissais à peine, et qui me rendit à cette époque plusieurs services du même genre.
La mère et le fils, qui sont de bons Français, j'en réponds, sont restés de bons
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Alsaciens. Ils n'ont plus là-bas ce qui était pour eux deux la maison paternelle; ils n'y ont que deux tombeaux. — Ils y ont laissé leurs cœurs!