NORMALIEN
EN l832
On ne change pas seulement de goûts et de position en vieillissant, on change d'amis; c'est ce qu'il y a de plus triste. Les uns meurent, d'autres nous quittent; quelques-uns se transforment en ennemis. Ceux-
là ne sont pas ceux qu'on regrette. J'ai le bonheur d'avoir encore des amis qui me sont restés fidèles depuis plus de cinquante ans. Je leur suis reconnaissant, d'abord d'avoir vécu, et ensuite d'avoir persévéré.
C'est grâce à eux que j'ai tant de peine à me persuader que je suis devenu un vieillard.
Quand il m'arrive de rencontrer un de ces vieux camarades, et ce n'est jamais assez souvent à mon gré, il me semble que nous arpentions la veille les rues du quartier Latin.
Celui que j'ai là me rappelle tous les compagnons que nous avions alors, et, grâce à lui, je retrouve, comme d'autres amis, tous les sentiments qui nous emplissaient le cœur.
Je suis entré à l'École normale en i833.
L'École, dans ce temps-là, n'était pas somptueuse. C'était une vieille b:itisse sans caractère, attenante au collège Louis-le-Grand et qui avait été, dans l'origine, le collège du Plessis. On avait réuni le collège du Plessis au collège Louis-le-Grand lors de la destruction des petits collèges, et le collège Louis-le-Grand, ainsi complété, était devenu, quelque temps avant la Révolution, le chef-
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lieu de l'Université de Paris. Quand l'empire fonda la Faculté des lettres, il l'établit au collège du Plessis; je ne sais trop par quel procédé. J'ai beau regarder la maison du haut en bas (la regarder dans mes souvenirs), je ne vois pas une seule chambre assez vaste pour contenir cent auditeurs. La - Faculté ne tarda pas à s'établir dans les bâtiments de la Sorbonne; on la remplaça, au Plessis, par l'École normale, qui fut fondée en 1810. L'École, à en juger par son installation, était bien modeste. Mais le premier élève qui y entra s'appelait Victor Cousin, et je trouve, à la suite de ce grand nom, toute une série de noms glorieux ou célèbres : Guigniaut, Dubois, Loyson, Augustin Thierry, Jouffroy, Damiron ; et je ne parle que de la section des lettres !
Quand j'arrivai, à la fin de i833, on entrait par une masure, épontillée tant bien que mal à l'aide de deux ou trois poutres et dans laquelle le portier occupait une sorte d'échoppe. On avait devant soi une cour assez longue, ou plutôt une allée bordée d'un côté par une haute muraille, et des trois autres par des bâtiments fort maussades, .
Mémoires a
i autres.
qu'on aurait pu prendre pour une caserne en
mauvais état, ou pour un bdpital. Il y avait
pourtant un essai d'embellissement,
c'c-lnit une rangée d'arbres mainfrres qui semblaient lanr le long du mur pour bien démontrer absence du soleil, Nous - avions là dedans, au
diaussèe, un réfectoire et deux salles
de conférences mal éclairées par de petites fenêtres; à l'entresol étaient le logement du sous-directeur et la bibliothèque :
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toute petite bibliothèque rangée sur des tablettes mal équarries, avec une table de sapin et des chaises de paille pour tout mobilier. Çest là que M. Cousin faisait son cours le dimanche. Le premier étage était occupé par une grande salle d'études, commune aux deux premières années des lettres, et par un dortoir unique, où couchait toute rÉcole. La troisième année des lettres habitait le dernier étage sous les toits. Nous y étions en liberté dans quatre chambres :
la chambre des philosophes, la chambre des lettrés, la chambre des historiens et la chambre des grammairiens. Pauvres grammairiens! C'étaient les fruits secs de la première année, ceux qui avaient échoué aux épreuves de la licence. Ils ne restaient que deux ans à l'Ecole, et se trouvaient ensuite relégués, avec de maigres appointements, dans les classes de cinquième et de sixième. Nous les regardions, et ils se regardaient de bonne foi, comme des créatures inférieures. La grammaire a bien pris sa revanche depuis ce temps-là.
Vous remarquerez que je ne parle pas du tout de l'Ecole des sciences. Elle avait, dans
la même maison, son installation séparée, avec un cabinet de physique et des laboratoires. Je me rappelle seulement que nos camarades se trouvaient très mal pourvus chez eux et travaillaient, autant que possible, dans les locaux de la Sorbonne.
L'État, qui ne faisait aucuns frais pour le matériel, n'en faisait pas davantage pour le personnel.
Cousin avait l'Ecole dans ses attributions, comme conseiller de l'Université. On lui donnait pour cela un préciput, qui était, je suppose, de trois mille francs. Il était logé tout près de nous à la Sorbonne, dans l'appartement où est encore aujourd'hui sa bibliothèque donnée par lui à l'Université.
Il était à vrai dire notre souverain et faisait de nous, de nos maîtres et de nos règlements, tout ce qu'il voulait. Le directeur proprement dit, celui qui résidait dans l'École et était chargé des détails de l'administration et de la discipline, était M. Guigniaut, traducteur de la Symbolique de Kreutzer et le meilleur homme que la terre ait produit. Il était professeur, comme l'était aussi M. Cousin. C'était un savant à déses-
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pérer les Allemands, un véritable d'Ansse de Villoison ; il savait tout ce que nous n'avions pas besoin de savoir, et c'était aussi ce qu'il nous enseignait, d'où il suit que son cours était le plus savant et le moins utile de l'École. Il avait un petit logement tombant en ruines, dans la masure dont j'ai parlé, et qui servait de vestibule à l'Ecole. Nous n'entrions chez lui qu'avec terreur, parce qu'il était chargé d'exécuter les ordres de M. Cousin. Il les désapprouvait, les exécutait, et les expliquait avec une prolixité et des arguments qui nous plongeaient dans la stupéfaction. Il fallait faire comme lui : se soumettre. Une seule fois, nous eûmes le courage de résister. Cousin, qui était par anticipation grand partisan du surmenage, avait eu l'idée de nous supprimer le congé du jeudi. Nous envoyâmes des députés chez les conseillers, ses collègues; et je suppose que M. Orfila, qui représentait l'École de médecine dans le conseil, fut pour nous, car, contre toute attente, notre jeudi nous fut rendu. Ce n'était qu'un demi-congé; nous sortions d'une heure à sept.
Nous avions encore un sous-directeur,
M. Jumel, très mal élevé, très ignorant, à la fois bourru et bonasse, qui avait tout juste assez d'esprit pour savoir que le dernier des élèves de l'École avait plus d'esprit que lui; et un maître d'études choisi parmi les maîtres les moins capables de Louisle-Grand, homme d'une bêtise achevée et d'une incapacité rare, dont on a fini par faire un économe dans un petit collège de province, où je réponds qu'il a réduit les gens de service au désespoir. Je l'aimais beaucoup; j'aimais M. Jumel et M. Guigniaut; j'aimais tous mes camarades. J'avais une admiration profonde pour tous nos professeurs, qu'on appelait nos maîtres de conférence. Mais mon cœur appartenait par-dessus tout à Jean Le Bris, qui était mon confident, mon orgueil, ma consolation, et avec qui je passais toutes mes récréations et tous mes jours de sortie. Il était solide comme un paysan breton, mais moi j'étais presque toujours à l'infirmerie. Il y accourait dès qu'il pouvait, et c'était bien, malgré sa rudesse, le plus aimable compagnon et le meilleur garde-malade qu'on pût rêver.
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Mais à présent que j'ai décrit tant bien que mal la maison, et introduit Jean Le Bris, dont je vais vous raconter l'histoire, je vous avertis, avant de commencer, que Jean Le Bris n'était peut-être pas à l'École, que, s'il y était, il ne s'appelait pas Jean Le Bris, qu'il n'a peut-être pas été au séminaire de Vannes, et qu'il n'est peut-être pas membre de l'Institut à l'heure où je vous parle. A part ces petits détails, tout est scrupuleusement vrai dans le récit que je vais vous faire.
Nous nous étions connus et aimés au collège de Vannes. J'avais quinze ans, il en avait vingt. Mais je n'ai jamais été enfant, quoique j'aie toujours été jeune. Ce collège de Vannes ne ressemblait à rien de ce qu'on pourrait imaginer à présent. Il y avait là des écoliers de mon espèce, petits bourgeois faisant bourgeoisement leurs études pour être avocats ou médecins, et ayant l'âge qu'on a ordinairement au collège; et, à côté d'eux, pour une bonne moitié, des paysans de vingt à vingt-cinq ans, dont le breton était la langue maternelle, qui parlaient le
français difflcilement, portaient le costume du pays, et vivaient de rien dans des greniers et des soupentes, sans feu ni couverture, subissant ti^ jwjh supplice pciKlanl ^^^^^
quatre et cinq ans, par vanité et par ambition pour se transformer de paysans en prêtres. C'était le temps de la Restauration, et le pays des chouans. Les chouans étaient encore là, et, dans nos campagnes toujours arriérées, le curé était le même
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personnage qu'avant la Révolution, ou même un plus grand personnage parce qu'il n'était plus effacé et primé par le seigneur. Jean Le Bris étudiait donc pour être prêtre. Il était ce que nous appelions un cloarec.
Mais il n'était pas dans le troupeau comme le premier venu. Tous ces cloarecs étaient d'honnêtes gens très grossiers. On leur mettait à vingt-cinq ans une soutane sur le dos. Ils n'en étaient pas moins des paysans.
Dix ans après être sortis du séminaire, ils oubliaient le peu de français qu'ils avaient appris au collège. Quant au latin, ils ne l'avaient jamais su, ce qui ne les empêchait pas d'être vertueux et charitables ; voilà pour le gros de la bande. Il y avait parmi eux une élite comme dans toutes les foules. Il y avait les saints, connus pour tels ; non pas des mystiques, mais des prédestinés. Il y avait, de loin en loin, un théologien, quelquefois un prédicateur, plus que cela, un apôtre ; tel était Jean Le Bris ; et, en attendant qu'il devînt la gloire de la chaire, il était celle de notre collège. Il était le premier à perpétuité. Dans sa classe on ne concourait plus que pour les seconds prix et la
seconde place. C'était l'usage alors de donner une croix au premier et au second de chaque composition. Le premier la portait avec une rosette d'officier, et le second avec ïm ruban tout plat. La Liiuleur variait pour i.]iaque classe ; elle itait blanche pour la philosophie, bleue pour, la rhétorique, rose, verte, amarante pour les autres classes. Jean Le Bris, qui avait vingt et un ans, et qui en paraissait au moins vingt-cinq, portait lièrenienl sa rosette blanche sur sa veste de paysan, et il eut la boutonnière fleurie tout le temps qu'il resta au collège.
Il n'eut pas moins de succès en philosophie qu'en rhétorique, mais la philosophie ne lui plut pas. Elle était enseignée
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par M. Monnier, qui était chargé de la rhétorique l'année précédente, et que nous avons vu depuis député à l'Assemblée législative. M. Monnier était un saint, et malgré cela, un homme d'esprit, mais il avait le défaut, assez grave pour un homme qui enseignait la philosophie, de ne pas savoir ce que c'était. Il avait entendu parler d'f;znoyations faites par les Parisiens.
— Ils ont là-bas un jeune homme, nommé Victor Cousin, qui a trouvé moyen de raffiner encore par-dessus les raffinements de La Romiguière.
Ce qu'était cette quintessence de raffinement, il ne s'est jamais donné la peine de le chercher.
— On a fait pour moi, nous disait-il, un petit résumé des inventions de La Romiguière.
Il nous le dictait, c'était fort court, et d'une puérilité sans égale.
— Tenons-nous-en à la vieille philosophie de nos pères, disait-il ensuite, c'est la bonne.
Et là-dessus, il nous faisait apprendre les Cahiers de Lyon, et argumenter à outrance sur toutes sortes de thèses de métaphysique
ou de morale. Il ne m'est resté dans l'esprit que la définition de l'idée; je la donne ici en passant, pour ceux de mes lecteurs qui ont le malheur de ne pas avoir étudié les € Cahiers de Lyon » : Idea est reprassentatio mera objecti circa mentem realiter prœsentis. Cela veut dire, en français : « Une idée est la représentation pure d'un objet réellement présent autour de l'esprit » ; et, en réalité, cela ne veut dire rien du tout.
J'ai retenu aussi les fameuses règles d'argumentation en baroco. Je m'en suis tant servi pendant un an !
Nous avions, le samedi, des sabbatines où le public était admis. Il y venait quelques vieux avocats qui nous décochaient des syllogismes. On ne parlait que latin, bien entendu! M. Monnier et ses contemporains ne regardaient pas le français comme une langue philosophique. Un de ses collègues vint me trouver longtemps après, quand je faisais déjà figure dans l'Université, pour me montrer un petit travail qu'il publierait, disait-il, s'il avait mon approbation. Le pauvre homme avait pris la peine de traduire en français la traduction latine de
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la Méthode, qu'il prenait pour l'original.
— Il y a bien une traduction française, me dit-il; mais elle est si mauvaise!
Une traduction françaiseJ Ce i|ii"il iippL'Iaii une traduclitin. celait le texte ini- ■ mortel du Dixcoitr.t Je
la Méthode. \'oilà où en était mon pauvre collège.
Jean ne manquait pas de me dire que toutes ces argumentations, qui ne prouvaient
rien et n'ouvraient sur rien des vues nouvelles, lui causaient un profond dégoût.
— Je voudrais penser, disait-il, et nous ne faisons que bavarder.
Il plaignait M. Monnier, et il ajoutait :
— Fort heureusement pour lui et pour moi, nous avons la foi.
Il avait alors une foi robuste. Et pourtant il avait compté sur la philosophie pour lever certains doutes qui l'obsédaient, et pour éclairer certains points restés obscurs dans son esprit; la philosophie le laissait dans ses obscurités et ses incertitudes, et il commençait à se débattre entre la volonté de croire et la possibilité d'y parvenir.
Déçu de ce côté, il porta son espoir sur la théologie. Nous faisions des dissertations à perte de vue, et notre refrain était toujours : « Il nous faut un maître! » Comme il devait entrer au séminaire l'année suivante, il me disait :
— Je te donnerai mes cahiers ; je referai pour toi les leçons que j'aurai reçues. Tu deviendras un théologien.
Nous ne mettions pas en question la
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divinité du Christ et le mystère de la Rédemption. Nous admettions sans hésiter la Trinité et la Création. Nous avions beaucoup de peine à concilier le mal moral avec la perfection et la toute-puissance divines. Le péché originel pouvait expliquer la chute d'Adam; mais que les générations qui n'avaient pas participé au péché fussent comprises dans la condamnation, cela nous paraissait contraire à toute notion de justice. Cependant il fallait admettre le péché originel pour admettre ensuite la rédemption et l'institution des sacrements. Grand sujet de perplexité pour Le Bris et moi ! La grâce aussi nous embarrassait. Pouvait-elle se concilier avec la liberté? Et si elle était gratuite, pouvait-elle se concilier avec la justice? Nous tournions et nous retournions sans cesse ces questions dans notre esprit.
Il arrivait qu'un de nous, en se levant, avait découvert une solution. Il courait l'apporter à l'autre, et il s'apercevait, en l'expliquant, qu'elle ne supportait pas l'examen. C'était une suite d'enthousiasmes et de désespoirs.
Il se joignait à cela un scrupule. Ne commencions-nous pas à douter? Nous pensions
qu'il aurait fallu, en bons chrétiens, recourir à la prière.
— Il faut nous abêtir, disait Jean Le Bris.
Mais ce n'était pas, dans sa bouche, résignation. C'était déjà colère, et presque révolte. Et toujours la même conclusion :
— Attendons le séminaire!
Il y entra à la fin de i83o*
Les Trois Journées avaient été une forte distraction pour moi, qui avais le tempérament politique. Au problème de concilier la perfection divine avec le péché originel, s'ajouta désormais dans mon esprit le pro^blême de concilier la liberté avec l'ordre public. Jean ne se laissa pas distraire.
— Pourvu, dit-il, qu'on n'attaque pas la religion !
Ce fut toute la réflexion que lui inspira le changement de dynastie. C'était un Breton dans la force du terme, allant droit devant lui sans regarder à droite ni à gauche, semblable à un bœuf qui trace son sillon.
J'accourais au séminaire chaque fois que
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j'avais un instant. On ne voyait plus que moi ,\ rue du Mené. J'étais si bien
noté que j'avais mes
jrraniJcs entrées,
n pas dans
la maison.
fane, mais dans la cour de récréation — Y ètes-vous? disaisjea Jean
— Pas encore. On repasse la logique.
— Et à présent?
— A présent, on fait un cours d'Écriture sainte.
— Justement, la Genèse! Voilà le péché originel.
— Mais, disait-il, le professeur ne fait qu'expliquer les textes, établir la doctrine. On la discutera plus tard.
La discussion ne vint point et ne devait point venir. On répondait aux questions de plus en plus ardentes de mon pauvre ami, par la distinction entré le dogme révélé, dont il suffît de prouver l'existence, et le dogme philosophique, dont il faut comprendre le sens et démontrer la vérité.
Le texte dont se servait le maître était celui de saint Jérôme. Jean savait quelques mots d'hébreu. Il avait pris, chez l'abbé Le Ber, quelques livres de controverse exégétique. Deux ou trois fois, il lui vint comme une pensée que l'argumentation du professeur reposait sur une faute du traducteur. Il lutta contre lui-même pendant quelque temps, mais ce doute revenait toujours; et, après tout, pourquoi un maître,
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si ce n'est pour résoudre les difficultés? Il n'osait. Il voyait tous ses condisciples satisfaits et confiants. A la fin, il se risqua :
— Liceai loqui, domine reverendissime.
— Do veniam,
— Vôtre argumentation est invincible, dit Jean, si la traduction de saint Jérôme est fidèle. Mais voici le texte hébreu....
Vous voyez la suite.
— Eh bien, qu'a-t-il dit? lui demandai-je avec anxiété.
— Il est resté quelque temps en silence, pendant que je sentais tous les yeux de la classe fixés sur moi, et enfin il m'a dit avec douceur, et, à ce qu'il m'a paru, avec tristesse : € Monsieur l'abbé, vous réciterez les sept psaumes de la Pénitence, à genoux, devant le sacrement de l'autel. »
— Et toi, qu'as-tu dit? Qu'as-tu fait?
— Ce que j'ai dit? j'ai dit : Gratias a go quam maximas. Ce que j'ai fait? j'ai fait ma pénitence, et j'ai prié Dieu sincèrement de m'éclairer ou de m'apaiser.
— Et Dieu a-t-il eu pitié?
— Non, mon ami; et regarde, voici encore des passages mal rendus par la
Vulgate. Il faudra que je recommence à interroger.
Il recommença; il fut encore puni.
— Je ne puis pourtant pas, me disaitil, passer ma vie à genoux devant le saint sacrement.
Il devint suspect à ses maîtres et odieux à ses compagnons. Ces esprits grossiers, qui admettaient tout sans examen et sans scrupule, l'accusaient d'orgueil et « de libertinage ». Il vit sa carrière perdue dans rÉglise; mais ce qui l'occupait tout entier, ce n'était pas son avenir, c'était la vérité. Je souffrais comme lui, autant que lui, pour lui, et même pour moi. Cet hiver de i83i fut un des plus tristes de ma vie. Je sentais des angoisses mortelles.
On me disait : « Qu'as-tu donc? » Je ne répondais pas : « C'est ce passage de saint Jérôme! » Je l'avais dans la tête nuit et jour.
Par une belle matinée du mois d'août, je revenais de la messe du dimanche, et j'attendais impatiemment midi pour aller voir Le Bris au séminaire, quand je le vis dans ma chambrette, à côté de moi. Il était très pâle, mais très calme.
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— J'ai quitté ces messieurs, me voilà libre, me dit-il.
Je ne comprenais pas d'abord. Il fut obligé de me répéter qu'il avait quitté pour toujours le séminaire, qu'il renonçait à être prêtre.
Il répétait par instants :
— Je n'ai plus la foi ! je n'ai plus la foi ! avec-un accent désespéré.
Puis il se remettait, et envisageait sa situation avec sang-froid. Elle était affreuse, puisqu'il n'avait pas même le pain de. la journée, et qu'il ne pouvait compter sur personne. Il avait été reçu bachelier l'année précédente, et il ne doutait pas qu'on ne lui donnât un petit poste, au mois d'octobre, dans quelque petit collège.
— D'ici là, je vivrai chez mes parents.
Ils me traiteront comme un réprouvé. Mais il vaut mieux passer pour un réprouvé, que de l'être. J'ai une autre corde à mon arc, poursuivit-il. Le concours pour l'École nor maie s'ouvre à Rennes mercredi. En marchant bien, je puis arriver à temps pour concourir. Là, au moins, on ne répondra pas à mes questions par des pénitences !
— Tu vas à pied> (Il y a vingt-sept lieues.)
— Oui, seigneur.
— Sans argent?
— Sans autre argent que le tien. Combien as- tu?
— Dix francs.
— Ce sera assez pour cinq jours. Tu me re verras lundi en huit. Peux- tu me prêter ta lévite}
J'avais une lévite ! Et même, comme c'était dimanche, je l'avais sur moi. Il était assez gros, et j'étais maigre comme un cent de clous. Mais quand je m'étais fait confectionner ce fastueux vêtement, j'avais pensé judicieusement que je ne pouvais manquer de grandir et de grossir. J'étais comme enseveli là dedans ; il y était fort étriqué. Nous éclatâmes de rire.
— Tâche de faire vendre ma soutane par madame Le Normand, me dit-il. Cela me servira à payer ma place dans la rotonde, si je vais à Paris.
Madame Le Normand était ma logeuse; elle garda la soutane pour son fils, qui était prêtre, et Le Bris put voyager dans la rotonde, en grand seigneur, car il fut reçu à
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l'École normale ; reçu le dernier, malgré son talent. Je fus aussi reçu le dernier l'année suivante pour le concours écrit. Aucun .■ de nos professeurs du collège de Vannes n'était capable d'être u. Pauvres frens!
B bons prêtres, et
même bons professeurs. Ils enseignaient bien ce qu'ils savaient, mais ils ne savaient rien.
— M. Le Gall a été excellent, me dit Jean Le Bris.
M. Le Gall était le supérieur du sèmi-
naire. Il était aussi le premier g:rand vicaire et le véritable chef du diocèse ; vert et actif malgré ses quatre-ving-t-deux ans, administrateur consommé, jugeant les hommes mieux que qui ce soit, et donnant journellement l'exemple des plus rares vertus.
Ce saint homme avait été un soldat hardi et vaillant pendant la chouannerie. Il dit à Le Bris :
— Tu fais bien de nous quitter. Jette rhabit, mais garde la foi. On peut être chrétien dans le monde. Prends-moi pour confident au jour du péril. Je suis toujours ton père.
— Il m> offert de l'argent, me dit Le Bris, qui eut des larmes dans les yeux. Je lui ai dit que je comptais sur toi. Il s'est mis à rire, et m'a embrassé.
Je le conduisis jusqu'à Malestroit en marchant une partie de la nuit, car je devais être à ma besogne le lendemain dès six heures du matin. J'eus une grande déception l'année suivante. Je lui écrivais des lettres de quatre pages. J'écrivais souvent, malgré la dépense. Une lettre de Paris à Vannes coûtait alors soixante-dix centimes.
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Il me répondit à peine un ou deux billets pour toute l'année, quoique je l'eusse averti de ne pas affranchir. Il me rassurait sur sa santé; aucun détail sur l'Ecole; pas un mot sur saint Jérôme. J'étais afflig-é et blessé. Je compris, quand je fus à l'École, qu'elle avait commencé pour lui par supprimer le reste du monde.
J'arrivai à mon tour en septembre i833.
Quand je descendis de l'impériale, dans la cour des Messageries, rue Saint-Honoré, mon ami était là pour me recevoir dans ses bras.
Je jouais une forte partie. A la suite du concours écrit, on appelait vingt d'entre nous pour subir, à Paris, l'épreuve décisive du concours oral. J'avais obtenu le n' 12. Il y avait dix bourses. M. Cousin trouvait le moyen de faire entrer quinze élèves en di visant chacune des cinq dernières bourses en deux demi-bourses; mais comme j'étais parfaitement hors d'état de faire les frais d'une demi-bourse, si je ne parvenais pas à
êtreclassédanslescinq premiers, c'est-à-dire Âgagnerau moins sept places, il ne me restait qu'à repartir immédiatement pour Rennes
eu, comme Le Bris, de soutane â vendre.
Mon frère aîné m'avait donné toutes ses économies, et malgré cela, il me faudrait faire toute la roule à pied, plus de quatre-
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vingts lieues, et accepter, du recteur de l'Académie, le premier poste qui me donnerait du pain. Nous primes ma malle, Le Bris et moi, chacun par une poignée, et nous la portâmes jusqu'à Thôtel d'étudiants de la rue des Màthurins-Saint-Jacques, où il m'avait retenu une mansarde. C'est ainsi que je fis mon entrée triomphale dans la ville de Paris. Huit jours après, j'étais reçu le second à l'École normale, et j'étais l'homme le plus heureux de la création.
Nous avions quatre professeurs : M. Mablin pour le grec; M. Gibon pour le français et le latin; M. Lebas pour l'histoire, et M. Thuillier pour la philosophie.
La première chose que je compris, malgré mon succès, dû à une certaine facilité de parole, ce fut que mes camarades en savaient beaucoup plus que moi sur toutes les matières.
Les maîtres, par malheur, ne manquèrent pas de faire en même temps la même découverte. J'apportai à M. Mablin la traduction en grec d'un chapitre de Tèlémaque,
— Je ne puis pas corriger cela, dit-il ; c'est une série de solécismes et de barbarismes.
Je le crois bien ! J'avais découvert le grrec Tannée précédente, quand j'avais pensé à me préparer pour TÉcole. Mes professeurs de là-bas n'en avaient pas la plus légère idée. Même ignorance en histoire, en philosophie. J'aurais pu trouver grâce auprès de M. Gibon, car je savais assez bien le latin et je tournais un discours français aussi bien qu'un autre; mais j'eus le malheur de débuter par une rapsodie romantique qui ne valait pas le diable, et qui me brouilla avec lui pour jamais. Horreur! je me dis que j'étais propre tout au plus à faire un agrégé de grammaire, et que, loin d'aspirer au premier rang, je devais m'estimer heureux si je parvenais à passer en seconde année. Je devins un piocheur de grammaires et de dictionnaires, ne faisant plus que des thèmes et des versions, et me considérant moi-même comme une sorte de pédagogue renforcé, destiné à faire indéfiniment des classes de sixième et de cinquième, et à mourir principal de quelque collège du dernier ordre. Je voyais que mes maîtres et mes camarades me prenaient aussi sur ce pied-là. Fort heureusement j'étais mû par le sentiment du
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devoir. La carrière de Tenseig-nement ainsi rabaissée n'avait plus aucun attrait pour moi; mais je ne voyais pas le moyen de m'en ouvrir une autre, et je travaillais de mon mieux à refaire mon éducation. La difficulté était énorme. J'étais en réalité un commençant; personne ne se souciait de me faciliter des études qui auraient dû être faites cinq ou six ans plus tôt. Je sentais moi-même que je. n'avais aucune facilité pour ce genre de travail. Non seulement j'étais tombé dans une catégorie de rebut, mais je n'étais pas sûr d'y être accepté. Je songeais avec amertume à tous mes prix du collège de Vannes, aux espérances qu'on fondait sur moi.
J'amassai cependant quelques connaissances cette année-là. Je travaillais si continûment et avec tant d'application, que ma santé s'en est ressentie pendant bien des années. On me savait gré de tant d'efforts.
Les bienveillants disaient que je n'étais pas plus bête qu'un autre, mais qu'on n'aurait pas dû me recevoir à l'École, puisque je n'étais pas en état de suivre les cours.
Quand je pus prendre sur moi de penser
25o Mémoires des autres.
à autre chose après ce premier choc, je pensai à mon âme. C'est là que Le Bris m'attendait. Je me dis qu'il avait passé, comme moi, sa première année, à se refaire. Il y avait mieux réussi que moi. Il était maintenant classé parmi les premiers. Ses inquiétudes religieuses n'avaient trouvé aucun apaisement. D'abord M. Mablin et M. Gibon étaient plutôt des professeurs de langues que des professeurs de belles-lettres. Ils avaient l'un et l'autre la philosophie et les philosophes en abomination.
M. Mablin était un vieil Italien, dont le vrai nom était Mabellini; je crois qu'il avait été prêtre, et qu'il ne s'en souvenait plus; tout son esprit était dans un traité lumineux qu'il avait composé sur l'accentuation grecque. Je vois encore son air de componction, quand il nous disait en élevant la voix :
— Toute syllabe accentuée reçoit l'accent circonflexe, si elle peut le recevoir.
Il avait une autre passion, qui était Viotacisme. Il démontrait avec une érudition accablante et des arguments irrésistibles, qu'Érasme avait altéré le son de deux voyelles et de plusieurs diphtongues, dans
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le but de rendre la dictée des devoirs plus facile. Sa leçon commençait ainsi :
— D'abord et à priori il faut rejeter la
prononciation d'Erasme.
Dire ce qu'il y avait de dédain, et en même temps de colère, dans la façon dont il soulignait le nom de cet ennemi, serait impossible. Il fallait l'entendre. La prononciation d'Érasme! L'abomination de la désolation !
M. Gibon n'était ni moins savant, ni moins étonnant. C'était le latin en personne. Il le lisait et le parlait comme sa langue naturelle. Je ne suis pas sûr que Gaston Boissier le sache mieux. Mais Boissier est un fin lettré, et Gibon, quoiqu'il n'en convînt pas, ne se souciait pas des lettres. Il trouvait madame de Sévigné incorrecte.
Victor Hugo le faisait bondir. Il avait pourtant un talent qui suppose beaucoup d'esprit : il raillait à merveille. Nos pauvres saillies, et nos pauvres métaphores, et nos pauvres tirades, quand il les lisait, et sur- . tout quand il les commentait, nous paraissaient aussi stupides qu'à lui. Nous prenions la résolution de nous contenter d'être.
très clairs, sans jamais aspirer à montrer quelque grâce.
Quant à Philippe Le Bas, il savait sur le bout du doigt l'alentour de toutes les questions. Vous pouviez le prendre sur n'importe quel point d'histoire le plus inconnu, le plus indifférent : il avait chez lui, quelque part, plusieurs cartons qui concernaient cette affaire : d'abord la liste des histoires générales où ce petit fait était mentionné, avec indication des meilleures éditions; et puis la liste des histoires spéciales ; celle des monographies, sans jamais oublier le nom de l'éditeur, le lieu et la date de la publication, le format et le nombre des éditions. Il passait de là aux sources; les manuscrits, les monuments, testimonia veterum et recen- Horum. On n'écrivait pas un catalogue en Allemagne qu'il ne le feuilletât aussitôt à notre intention. De l'événement en lui-même, il ne nous disait jamais rien, par la raison qu'il ne le savait pas. Un enfant de dix ans l'aurait battu sur l'histoire; mais il aurait battu toute l'Académie des inscriptions sur la bibliographie.
Il avait été le précepteur du prince Louis-
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Napoléon, de sorte qu'il était bonapartiste:
mais il était le fils de Tami. du compagnon de Robespierre, de sorte qu'il était républicain. Plus républicain que bonapartiste. 11 était de ces républicains comme j'en ai connu beaucoup, qui disaient que Louis- Napoléon avait fait lempire pour donner de la solidité et de l'efficacité aux idées républicaines. 11 eut bien vite démêlé que j'étais républicain, et il me prit en affection pour cela. Il m'aurait appris l'histoire s'il l'avait sue, et si mon ignorance des premiers rudiments n'avait été un obstacle presque invincible.
Nous avions tant rêvé de Jouffroy quand nous étions au collège de \^annes î Jouffroy n'était plus professeur à l'École normale, c'était Thuillier. Ou plutôt, Jouffroy était encore professeur titulaire, mais il ne professait plus. Par un hasard assez singulier, c'est moi qui lui succédai comme professeur titulaire quand il donna sa démission définitive. Cousin me dit à cette occasion, en me voyant très troublé : « Ne regardez pas à qui vous succédez; regardez -à côté de qui vous êtes. » Cette chaire de première année
était la seule chaire de philosophie qu'il y eût à rÉcole. Damiron, en seconde année, enseig^nait l'histoire de la philosophie. Cousin s'était chargé d'enseigner la philosophie aux philosophes de troisième année ; mais, dans tout le champ de la philosophie, il avait choisi Aristote, dans tout Aristote, la Métaphysique, dans la Métaphysique, le XII' livre, et dans le XII* livre, le vu* chapitre ! Jouffroy était donc le seul professeur de philosophie, et il ne professait pas. Je ne sais comment ni pourquoi Cousin avait déterré Thuillier pour le remplacer. C'était le professeur du collège Saint-Louis. II avait étudié sous La Romiguière et était revenu à Thomas Reid, qu'il commentait assez correctement, en nous causant un ennui mortel. Il avait peut-être de l'esprit; ou plutôt, on croyait de temps en temps qu'il allait en avoir; mais il s'arrêtait à temps, en se souvenant de sa dignité, et nous distillait ses petites réflexions avec une facilité et une fatuité désespérantes. On le nomma recteur pour nous débarrasser de lui, et on nous donna à sa place Adolphe Garnier, qui était un vrai et fin psychologue.
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Je pense que Dieu l'intéressait médiocrement; il n'eut pas l'occasion de nous en parler; mais, sur la sensation, la perception extérieure, la mémoire, l'association des idées et l'instinct des animaux, ni Thomas Reid, ni Dugald Stewart, ni Georges Leroy, capitaine des chasses du parc de Versailles, n'avaient de secrets pour lui. Ce n'était pas un écho; c'était un très fin observateur, qui, sur plusieurs points, avait vu mieux et plus loin que ses maîtres. 11 parlait clairement, méthodiquement, sans imagination ni xhaleur, mais quelquefois avec esprit et toujours avec bon sens. C'était un de ces hommes qui observent bien ce qui est à leurs pieds, et ne lèvent pas la tête pour regarder ce qui est au-dessus d'eux. Je puis jurer qu'il ne s'était jamais préoccupé de la divinité de Jésus-Christ, du péché originel, de la rédemption, de la grâce et des sacrements.
Non qu'il n'eût pas une réponse toute prête sur tous ces sujets, et sur beaucoup d'autres plus étrangers à la philosophie. Il savait tout; c'était son vice. C'est le seul homme que j'aie connu, qui eût pu passer avec sécurité l'examen du baccalauréat, sans
broncher, ni sur le grec, ni sur Thistoire, ni sur les mathématiques, ni sur la physique. Mais il ne trouvait le sacrement de la pénitence sûr aucun programme. Il croyait tranquillement que Jésus-Christ était un thérapeute qui avait bien fait son chemin. Si on lui avait appris que l'élève Jean Le Bris et ce pauvre hère de Jules Simon passaient leur vie à se demander s'il fallait croire à l'évangile de TÉvangile ou à celui du Vicaire Savoyard, il aurait dit qu'ils s'étaient trompés* de porte et les aurait reconduits poliment à Saint-Sulpice.
Puisque j'ai parlé de nos professeurs de première année, je vais sur-le-champ vous renseigner sur les autres, et vous montrer, pièces en mains, que la philosophie était encore dans le même trou, qui avait tant eff»*ayé et désolé M. Jouffroy. Elle s'occupait de tout excepté des questions religieuses, qui sont pourtant quelque chose dans la philosophie et dans la vie. D'abord si vous n'êtes pas universitaire... (mais certainement vous ne l'êtes pas ; à quoi ai-je l'esprit?) Je devrais dire : Puisque vous n'êtes pas universitaire, apprenez ce détail : c'est que la
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première année d'École est un résumé et un approfondissement de toutes les matières étudiées au collèg:e, et que la seconde est consacrée à Thistoire de la philosophie et à celle des lettres grecques et latines.
Pour l'histoire proprement dite, la même division n'étant pas possible, la seconde année est réservée à l'histoire de France.
La préparation à l'agrégation remplit la troisième année.
Nous avions pour professeurs en seconde année M. Rinn pour le latin, M. Guigniaut pour le grec, M. Nisard pour le français, M. Damiron pour l'histoire de la philosophie, et M. Michelet pour l'histoire. Ces différents cours étaient communs à tous les élèves :
philosophes, historiens, etc. En troisième année, chaque ordre était complètement séparé des autres, et les philosophes n'avaient plus qu'un seul maître, qui était M. Cousin.
J'aurais beaucoup d'éloges à vous faire de M. Rinn. C'était peut-être de toute l'École le professeur qui faisait le plus réellement la besogne dont il était chargé. Il avait un programme qu'il suivait de point en point,
donnant à chaque question Timportance qu'elle devait avoir, et arrivant le même jour avec une exacte précision à la fin de ses leçons et à la fin de son programme. Tout était fait et bien fait, par un homme très instruit, dont l'esprit était excellent, la méthode et l'exposition lumineuses. Il ne se serait pas permis la moindre excursion en dehors de son sujet. Pas un de nous n'aurait pu dire ce que M. Rinn pensait en religion, en philosophie, en politique, et même en grec. C'était par excellence un homme correct, en qui on avait une confiance absolue pour tout ce qui concernait sa fonction, et à qui personne n'aurait jamais eu l'idée de faire une confidence.
On n'en faisait pas non plus à M. Guigniaut, mais par un autre motif : c'est qu'on savait d'avance que la réponse serait d'une longueur démesurée, et d'une insondable obscurité. Le commerce habituel de la symbolique lui avait donné une grande largeur de vues, mais cette largeur était sans rivage. Il y avait deux choses qu'il ne savait pas : quitter son siège et quitter un sujet.
Une fois assis sur la chaise de paille qui
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tenait lieu de chaire à nos professeurs, il y restait jusqu'à ce qu'on le suppliât de s'en aller. Il venait à huit heures du matin, la leçon devait durer une heure et demie, et il était rare qu'il ne fût pas encore là à midi quand on nous appelait pour le dîner. On jugera du désir ardent que nous éprouvions de nous en aller, malgré les charmes de la symbolique, si l'on pense que nous étions au travail depuis cinq heures du matin, n'ayant donné d'autre pâture à nos estomacs de vingt ans qu'une méchante croûte de pain sec. Il adhérait à ses sujets comme à sa chaise. Nous n'espérions pas aller avec lui jusqu'au bout du programme, mais nous aurions voulu étudier au moins le siècle de Périclès ! Impossible; il s'en tenait résolument à Homère. Vous pensez qu'au moins le sujet était magnifique > Sans doute, mais il n'entrait pas dans l'étude de VIliade et de VOdyssée, La question qui l'occupait pardessus tout était celle de savoir si Homère avait existé, ou si ses admirables poèmes étaient une ancienne épopée transformée et amplifiée par des rapsodes et des. aèdes intermédiaires. Encore ne nous donnait-il un
26o Mémoires des autres,
peu clairement que Topinion de Frédéric- Auguste Wolff sur cette question délicate.
La sienne était enveloppée de tant de parenthèses, de notes marginales et de notes au bas de la page, que nous renoncions à Téclaircir. Allez donc poser à un pareil homme la question du péché originel !
M. Nisard était, de tous nos maîtres, le plus rapproché de nous par son âge. Il ne devait pas avoir trente ans. C'était alors un jeune homme très élégant, très séduisant, d'un commerce charmant, d'une figure agréable. Il faisait avec nous ses débuts comme professeur, timidement, difficilement. Nous savions qu'à la démission de M. Ampère, la place avait été demandée par Victor Hugo et par Sainte-Beuve.
M. Guizot l'avait donnée à son secrétaire, à qui nous reprochions d'abord de n'être ni Sainte-Beuve ni Victor Hugo, et ensuite d'être devenu le secrétaire du ministre, après avoir été l'ami d'Armand Carrel et son collaborateur au National. Nous étions hors d'état de comprendre qu'il n'y avait pour lui ni questions politiques, ni questions religieuses, mais seulement une
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queètion littéraire. En comparant; comme lettrés, Armand Carrel et Guizot, il avait donné la préférence à Guizot. Nous comprenions encore bien moins que M. Guizot avait fait très sagement en écartant le grand . poète, qui ne noua aurait rien enseigné, ou qui, s'il avait daigné faire une leçon, ne nous aur;iji enseigné que Victor IId- ■ go, et le grand critique.
qui savait admirablement écrire un article, et qui, malgré ses succès à Lausanne, a prouvé depuis à Liège, et plus tard à l'École normale ellemême, qu'il n'était pas, à proprement parler, un enseigneur. Nisard était le maître par excellence. Il avait une doctrine simple, une passion ardente pour sa doctrine, une indifférence absolue pour ce qui n'était pas la littérature, et l'incomparable autorité que donnent le suprême bon sens et une conviction imperturbable. Il réagissait avec véhémence
contre la littérature facile. Cette littératurelà n'était pas celle de Victor Hugo, mais elle était celle de ses disciples. J'ose dire qu'aucune sollicitation de notre part n'aurait entraîné M. Nisard dans une discussion théologique. Ce qu'il admirait dans Bossuet, c'était le métal dont sa phrase est faite.
Mais le bon, le doux, le sage Damiron, le vrai modèle de l'homme de bien et du philosophe, le modèle aussi du professeur par son attachement à ses devoirs, sa ponctualité, son dévouement à la science, son affection pour ses élèves, n'était-ce pas le meilleur et le plus sûr des confidents? N'en doutez pas. C'était un confident, un ami, un père. Ce n'était pas un maître. Il avait du bon sens, mais dans une sphère étroite.
Il connaissait assez bien toutes les écoles ; il n'y en avait pas qu'il n'eût visitée. II ne restait pas à la porte, il entrait dans les appartements, les passait en revue, faisait l'inventaire exact du mobilier, écoutait attentivement ce qui s'y disait, et ne savait pas au juste, en sortant de là, de quoi il avait été question.
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Tout autre était Michelet. Voulez- vous que je le dise? Il n'y avait que deux maîtres à rÉcole : Cousin et Michelet. Je dis deux maîtres de philosophie. Michelet, vous ne le savez peut-être pas, avait été professeur de philosophie. Mais qu'importe le titre? Il a toujours été professeur de philosophie dans sa chaire d'histoire. Il racontait les faits quand il voulait bien y consentir, et il le faisait avec une verve, et une grâce, et une abondance d'érudition et d'imagination, et des découvertes, et des vues, et des jugements qui ravissaient et passionnaient l'auditoire ; mais, alors même, c'est une doctrine qu'il exposait, c'est la lutte des idées qu'il racontait, c'est la loi éternelle et universelle qui était en jeu dans cette bataille des faits éphémères et des passions individuelles.
— C'est peut-être un grand homme de la décadence, disait Jean Le Bris; mais à coup sûr c'est un grand homme, un homme de génie.
Il arrivait, à l'heure fixée, sautillant et souriant, avec sa figure rose et jeune sous sa couronne touff'ue de cheveux blancs, enveloppé dans une redingote qui lui battait
264 Mémotres des autres
les talons, et qui était de cette couleur rouge qu'on appelait fumée d'enfer. Ses yeux brillaient comme des es- ^^ ^^ carboucles, tandis que II u~. îîC^»*^' nous pressions autour lui pour lui serrer les mains. 11 était rare qu'il s'assit et nous nt asseoir.
En générât, il restait debout auprès du poêle, et paraissait se livrer sans parti pris à la conversation. En réalité, il la dirigeait II nous fécondait I c;prit pendant plus d uiil heure. Nous pensions quelquefois, en le quittant, qu il ne nous avait rien appris II ne nous a\ait rien appris sur les détails de la question, il nous avait soufflé la force nécessaire pour la
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juger de haut et la comprendre. Jean m'a conté qu'il sortait de là, tantôt transporté et tantôt terrassé. C'est qu'en effet Michelet était divers, comme tous les philosophes qui sont poètes. Quelquefois il parlait du catholicisme avec un tel enthousiasme que Jean se croyait au pied de la chaire sacrée. Le jour suivant, c'était le tour de Luther, qui abattait le colosse romain et sauvait l'humanité de la superstition et de la corruption. Le maître dont Jean Le Bris attendait son salut, aggravait et exaspérait sa maladie.
Quand nous fûmes. Le Bris en troisième année, sous Cousin, et moi en seconde année, sous Michelet, je remplissais toutes nos conversations de mes hymnes à la gloire de mon nouveau maître. Je n'avais jamais rien entendu ni rêvé de pareil. Jean était devenu plus calme, sans cesser d'être admirateur. Je pensai que Cousin s'était à son tour emparé de lui. Je savais aussi qu'il avait été reçu dans l'intimité de Michelet qui avait, avec une certaine obstination, renfermé tous leurs entretiens dans l'histoire.
— C'est un éclectique, me disait Jean avec une certaine tristesse.
— Tu te trompes, lui disais-je en riant; c'est Cousin qui est l'apôtre de l'éclectisme.
— Oui, disait-il, je trouve la théorie dans Cousin et la pratique dans Michelet. Cousin est toujours au même point. Je sais bien ce qu'il est : il est le Vicaire Savoyard. Dismoi si Michelet est protestant ou catholique?
— Il n'est, disais-je, ni l'un ni l'autre.
— Ou il est l'un et l'autre alternativement.
Je trouvais le jugement dur; mais le plus clair pour nous était que nous ne trouvions pas à l'École l'apaisement que nous cherchions. Impossible de parler à Cousin. Nous aurions pu, je pense, affronter sa colère; mais son dédain et ses railleries nous ôtaient toute présence d'esprit. Quand il n'avait pas de raisons à donner et qu'il voulait écarter une question, il s'en prenait à la personne de son interlocuteur avec une telle morgue et un dédain si brutal, qu'à moins d'avoir le droit, par sa position et son talent, de lui imposer silence à son tour, on res-
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tait anéanti. Sa vie avec ses inférieurs était un monologue éternel, un prône éternel.
Nous savions sa réponse sans avoir besoin de l'interroger. Il avait fait entre la philosophie et le christianisme une sorte de concordat, qu'il admirait autant que le concordat de 1801 , dont il était enthousiaste. Qu'on crût ou qu'on ne crût pas, qu'on remplît ou non les devoirs religieux, peu lui importait; il ne voulait même pas le savoir (quoiqu'il le sût toujours). Lui-même ne s'expliquait jamais sur sa propre croyance.
— C'est l'affaire de mon confesseur, disait-il avec un sourire provocant et un éclair dans les yeux.
Pourvu qu'il n'y eût dans l'enseignement aucune doctrine hétérodoxe , et qu'on observât toutes les formes du respect pour l'Église et pour ses ministres, il était satisfait, et croyait que tout le monde devait l'être. Il refusait en réalité son adhésion, mais il n'avait pas peur d'une génuflexion.
A l'École, il obligeait tout le monde à aller à la messe et à s'y conduire avec décence; mais quand on voulut nous imposer un aumônier, il fut inflexible. Il a composé,
de sa Diain,un catéchisme, parce qu'il croyait le catholicisme bon à répandre; et il ne l'a pas signé, parce qu'il ne voulait ni ne pouvait faire profession publique de catholicisme. Il a fait aussi une édiiion populaire du Vicaire Savoyard, avec une préface éloquente.
En l'écoutant dans ses leçons du dimanche, ou dans les exhortations qu'il ne cessait de nous adresser sur la politique à suivre avec le clergé, nous qui méprisions à l'iinJ cette diplomatie, et qui ne comprenions qu'une rupture ouverte ou une soumission filiale, nous repassions dans notre esprit la phrase désolée de Jouffroy :
— Toute la philosophie était dans un trou où l'on manquait d'air, et où mon âme, récemment exilée du christianisme, étouffait.
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Nous étouffions, comme Jouffroy, et nous ne connaissions de lui que sa plainte. Avaitil trouvé la vérité qu'il cherchait, et après laquelle nous soupirions? Tous nos maîtres, excepté celui-là, avaient d'autres soucis que les nôtres ; et celui-là se taisait. On consen- . taît à demander si le monde extérieur existait, ou s'il n'était qu'une forme subjective de notre entendement; si Dieu était séparé du monde, ou s'il en était seulement distinct ; on effleurait la question de la création et du panthéisme, celle même de la vie future.
Mais la grâce, le péché, la rédemption, et tout ce qui s'ensuit, n'était qu'un fatras bon pour les séminaristes. Un de nos bons amis à qui nous parlions de nos doutes nous dit en ricanant :
— Lisez les lettres de Voltaire !
Il est à présent membre de l'Institut, après avoir passé sa vie à les lire.
Notre maladie n'était pourtant pas un cas i$olé. D'abord, elle n'était pas rare en Bret$g:ne, et surtout au collège de Vannes.
C'était un collège du bon vieux temps, ignorant et crédule comme le bon vieux temps.
Plusieurs de nos professeurs, et notre
principal, M. Jéhannot, en tête, avaient été professeurs, à ce même collège, avant la Révolution.
Ils avaient repris leur place, leurs idées et leurs méthodes, après les troubles, non sans avoir quelque soupçon des innovations qui avaient cours au dehors, mais .
avec la ferme résolution d'en préserver leurs élèves. La moitié d'entre eux étaient prêtres, et les autres plus dévots que des prêtres. Ne pouvant porter une calotte à l'ég-lise, ils mettaient un bonnet de soie noire, et à la ville, n'ayant pas de soutane, ils s'enveloppaient dans une sorte de grande pelisse ou de douillette. M. Monnier nous faisait remarquer avec complaisance que c'était aussi un vêtement tombant sur les talons, vestis talaris.
Leurs élèves ne lisaient Voltaire ni au collège, ni après avoir quitté le collège.
Ceux qui n'entraient pas au séminaire, tombaient peu à peu dans l'incrédulité de fait, mais ils restaient, pour ainsi dire, chrétiens et catholiques en principe, prêts à défendre le catholicisme si on l'attaquait.
Les esprits forts disaient de la religion avec
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des airs de profondeur : • C'est très bon pour les femmes. •
A l'École normale, nous ne trouvions pas ce mélange d'adhésion et d'indifférence, mais, dans la très grande majorité, une négation très nette, et, dans un très petit nombre, une adhésion tranquille et publiqui la religion. Nos a les démontrent qu'il en a toujours été ainsi. Nous comptons, parmi nos camarades , un trappiste,
caire général de 1 Paris, Bautain ; plusieurs prêtres, Johannet, Rara, Marmie Hemsheim; trois jésuites, Olivaint, Verdière, Pharou; un évéque. Justement le Père Pharou a été supérieur du collège Saint-François- Xavier à Vannes. 11 n'y avait pas d'ecclésiastiques futurs parmi nos contemporains proprement dits; mais trois
domin
ou quatre catholiques fervents au milieu de voltairiens ardents. Nous n'étions, nous, ni voltairiens ni catholiques. Nous étions incertains. Incertains avec le désir ardent de croire. Nous étions, après tout, les seuls malheureux : ou, si ce mot blesse les catholiques, je dirai que nous étions les plus malheureux.
Nous avions été pratiquants, comme du reste tous les enfants de notre temps, même dans les grandes villes , même à Paris ; Jean Le Bris avec enthousiasme.
Il aimait avec passion le dogme catholique, ce qui est autre chose que d'y croire.
Comme philosophie, il le trouvait profond ; comme règle de la vie, il le trouvait puissant; comme poésie, il le trouvait adorable.
Quand il se laissait emporter par sa pensée dans nos entretiens, je me disais toujours que, s'il avait persisté dans sa première vocation, il aurait été un prédicateur d'une puissance extraordinaire. Je me rappelle un jour où il sortait de la leçon de M. Cousin.
Il venait de lire avec lui le septième chapitre du douzième livre de la Métaphysique d'Aristote. « Veiller, sentir, penser, est pour
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nous le suprême bonheur, et, par conséquent, espérer et se souvenir. Mais Dieu n'a ni espérance ni souvenir, parce qu'il est la plénitude de l'acte et de la pensée. Il meut sans être mû, comme le désirable et l'intelligible... » Il répétait ces belles sentences, qui reiîîontent si loin dans les âges, et relèvent si haut nos pensées. « Et c'est là Dieu », disait-il avec Aristote. Il était émerveillé, ensoleillé. Il passait de là à la Glose de saint Thomas, car il le lisait assidûment, et il disait que la doctrine de saint Thomas et celle d'Aristote n'en faisaient qu'une.
Deus est actus immanens. Nous comprenions que la métaphysique arrivée à cette hauteur produit sur les âmes exactement le même effet que la poésie la plus sublime, avec cette supériorité pour la philosophie qu'elle donne le sentiment de la réalité, tandis que, même dans l'enthousiasme, on se rappelle comme malgré soi que la poésie n'est qu'un rêve.
Puis venaient, de lui ou de moi, les objections. Et la première, c'était qu'à force d'expliquer ou d'exprimer la création, saint Thomas en venait à des formules qu'on
frappe d'anathème quand on les trouve dans les écrits de Spinoza. Il nous arrivait souvent d'entrer dans une église, à Notre-Dame ou à Saint-Sé vérin. Nous n'y allions pas pour prier, mais pour penser, dans la majesté religieuse de ces solitudes. Nous apercevions parfois quelque jeune prêtre, passant sous les arceaux silencieux. Jean lui jetait des regards d'envie, et disait dans son cœur : « Si je pouvais ! »
Nous avions multiplié les efforts pour trouver ailleurs les conseils et les lumières que nous ne trouvions pas à l'École.
Rien ne nous rebutait, ni le mauvais accueil, ni les déceptions, ni les longues courses inutiles dans les quartiers perdus.
Je puis dire que nous avions fait le siège de M. Jouifroy.
Nous avions commencé par le commencement, c'est-à-dire par nous présenter directement chez lui, espérant que notre qualité d'élèves de l'École normale nous ouvrirait la porte. Nous ne fûmes pas reçus. Jean, qui se décourageait moins facilement, y retourna plusieurs fois. Toujours même réponse; parti pris, par conséquent. Nous
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priâmes Damiron d'intervenir. Damiron, qui était le meilleur ami de Jouifroy, refusa doucement, mais refusa. Nous dûmes comprendre qu'il protégeait le temps ou la santé de son ami. Nous prîmes le parti d'écrire.
Jean fit une belle lettre, où il mit tout son cœur, et à laquelle un maître tel que Jouffroy ne pouvait être insensible. Il reçut en réponse un billet très court, plein de conseils bienveillants, qui, au fond, était un refus. Il était clair que Jouffroy ne voulait ou ne pouvait pas se faire notre professeur, ou notre directeur de conscience.
J'ai sii depuis, quand j'ai pu vivre dans son intimité, qu'il lui restait sur les problèmes de la religion une susceptibilité maladive. Nos questions l'auraient fait souffrir. Le temps lui aurait manqué pour pousser à fond avec nous. Il ne savait pas s'il s'agissait d'une inquiétude de surface, ou d'une recherche intelligente et passionnée. Il était bon, sans être expansif. Autant il se livrait à ses amis, autant il était réfractaire aux nouvelles amitiés.
Battus de ce côté, nous avions pensé au clergé. Nous assistâmes le jeudi aux cours
de théologie qui se faisaient ce jour-là. Je m'en lassai assez vite. Jean s'obstina, et, en réalité, n'y gagna rien. De mon côté, je me présentai chez M. Anadèle. Le nom vous est peut-être inconnu. Il passait, dans un certain milieu, pour ce que TÉvangile appelle un pécheur d'âmes. Il était alors, sjje ne me trompe, procureur général des lazaristes.
Il a été depuis supérieur de la communauté.
Il me reçut avec gravité et bonté. Je lui parlai de Jean ; je lui dis notre histoire. Il me dit nettement qu'il ne recevrait Jean qu'après avoir été sollicité; qu'il voulait avoir quelque garantie de la solidité de son caractère ; qu'il avait quitté trop vite et avec trop d'éclat le séminaire ; qu'il y aurait été mieux que dans le monde pour éclaircir ses doutes ou les discuter avec lui-même. Je trouvais au contraire que mon ami avait agi avec droiture et franchise. Ce fut un grand dissentiment entre le vénérable prêtre et moi. Parlant de moi, il me dit qu'il se chargerait avec bonheur de la direction de mon âme, et qu'il espérait me ramener « à la foi des simples »; mais qu'il n'était ni dialecticien, ni professeur, qu'il n'était que
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confesseur, et qu'il était prêt, sur l'heure, à m'entendre.
— Ce n'est pas, me dit-il, une profession de foi, car il ne saurait être question d'absolution; ce n'est qu'un acte d'humilité et de bon propos.
Je n'étais pas venu pour cela. Je lui dis que je ne pouvais me résoudre à une démarche qui ressemblait à une adhésion, quand je ne sentais en moi qu'un vif désir, et peu d'espérance. Il se rendit sur-le-champ, comme un médecin qui ne veut pas forcer la confiance du malade, et me demanda si je suivais les conférences de l'abbé Lacordaire.
— Il les fait pour les étudiants incrédules qui regrettent leur incrédulité, me dit-il.
C'est bien l'état de votre esprit. Allez l'entendre, menez-y Jean Le Bris. Faites-moi part de vos impressions, et, quoique je ne veuille pas entrer en controverse avec des philosophes de votre force, ajouta-t-il en souriant, comptez sur mon expérience et sur mes conseils.
J'eus plus tard l'occasion de raconter cette conversation à M. Cousin.
— Voyez, me dit-il, quelle sagesse dans
ces prêtres! Vous l'auriez peloté dans une conversation. Dès qu'il vous aurait tenu à g-enoux devant lui, il vous aurait manié et dirigé à sa guise!
Nous étions alors en 1834. L'abbé Lacordaire ne releva Tordre de Saint-Dominique que huit ans plus tard, en 1840. Il n'était pas encore dans le grand éclat de sa réputation d'orateur. Il était surtout connu pour avoir été l'ami de Lamennais et son collaborateur du journal VAvenir. Lacordaire avait fait ses études de droit à Dijon. Il s'y était signalé entre tous les étudiants par sa passion contre le christianisme. Converti tout à coup, il s'était jeté à Saint-Sulpice.
Prêtre, il avait pris rang parmi les ultramontains, sous les ordres de Lamennais, qui était le chef du parti. Il écrivit avec lui dans son journal V Avenir, Lamennais était le philosophe, le maître, Gerbet était le théologien, de Coux, le savant, Lacordaire et Montalembert, les apôtres et les polémistes : l'un, ancien aumônier de commu-
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nauté, l'autre, pair de France, tous deux unis par une ardeur commune et par une étroite amitié. Le procès de Vécole libre les avait rendus célèbres, et sympathiques aux adversaires mêmes de la liberté qu'ils réclamaient. C'était l'honneur de ce temps de faire bon accueil à toutes les initiatives généreuses. On les combattait, mais on les aimait. On rendait justice à ses ennemis, ce qui est une preuve d'élévation et de force.
Lamennais venait de rompre solennellement avec Rome. Lacordaire n'avait pas hésité entre sa foi et son ami. Pendant que Lamennais commençait un apostolat d'une nouvelle sorte par la publication des Paroles d'un croyant^ il commençait, lui, son apostolat chrétien par ses conférences du collège Stanislas.
Le collège était situé là où nous le voyons encore; mais il n'avait pas l'étendue et l'importance qu'il a acquises dans ces dernières années. C'était une espèce de petit séminaire ou de pension ecclésiastique, inférieur pour les études aux autres collèges de Paris, mais qui était ou semblait plus rassurant pour les familles chrétiennes. J'y
28o Mémoires des autres.
ai professé la philosophie quelques semaines seulement, en 1839, pendant qu'Ozanam y enseignait la rhétorique, avant d'aller prendre à Lyon possession de la chaire de droit commercial qui fut fondée exprès pour lui. La chapelle où M. Lacordaire faisait ses conférences ne contenait pas plus de quatre cents personnes. On ne recevait que des jeunes gens. A une heure tout était plein. On s'asseyait où Ton pouvait; le plus grand nombre restait debout. Il y avait des amis ardents et des adversaires. Tout le monde était anxieux et respectueux. Personne n'aurait eu l'idée de venir là comme à une distraction mondaine. Lacordaire entrait par une petite porte donnant sur la sacristie, sans être annoncé ni accompagné ; il était maigre alors ; il avait la figure expressive, des yeux brillants, un air à la fois ardent et recueilli. Sans sa soutane noire, on l'aurait pris pour un de nous. Il ne portait pas de surplis. Il se mettait à genoux, où il trouvait à s'agenouiller, et montait en chaire après quelques instants. Il improvisait. C'était la religion qui parlait. C'était aussi la jeunesse, la jeunesse de son temps. Ses pensées, ses sen-
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timents, ses passions, ses préjugés même,
étaient les nôtres, mais dominés, réglés par
, la foi et par l'amour
de Diei m
1 Liisee répondait directement à la pensée de thacun de nous, suscitant chez ceux ci la révolte, chez ceux là, une admiration sans bornes, pour per-
sonne, il n'était à côté ou en dehors de la question. Quand il descendait de la chaire, on se hâtait de sortir, et les discussions commençaient, ardentes, passionnées, avant même qu'on fût dehors. Ce qui dominait dans l'auditoire, c'était une adhésion enthousiaste. La première fois que je l'entendis, je dis à Le Bris, en retournant à l'École normale :
— Il sera moine !
Nous amenions chaque dimanche un grand nombre de nos camarades. En général, ils se montraient réfractaires. Emile Saisset manifestait son opposition avec une sorte de violence.
— Ce n'est rien, disait-il. De la pompe oratoire; quelques éclairs; un grand vide.
J'étais irrité de ces appréciations, parce que j'éprouvais tout le contraire : ému tout le temps, et par moments transporté. Jean Le Bris était réservé, concentré. Pourtant, il revint avec moi à chaque conférence, et il fut le premier à me proposer d'aller voir le prédicateur chez lui.
Il fallut faire bien des voyages et recourir à des protections, pour arriver à être
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reçus. Il nous charma; il nous refusa. Il nous permit cependant d'aller le voir; nous y retournâmes deux ou trois fois, sans nous sentir encouragés à commencer une controverse. Je fus du nombre des étudiants qui allèrent supplier l'archevêque de Paris de transférer les conférences de Stanislas à Notre-Dame. Je regrettai plus tard d'avoir réussi. Je retrouvai à Notre-Dame le grand prédicateur; je n'y retrouvai pas, au même degré, notre maître. Du reste, nous nous étions repliés sur nous-mêmes, et nous ne cherchions plus nos appuis et nos directions au dehors. Le travail ide l'École devenait absorbant, comme il l'est toujours à la fin de l'année, à l'approche des examens. J'étais remonté à la tête de ma section. J'étais sûr d'être classé en philosophie, mais il fallait un dernier et vigoureux effort. L'absence d'instruction première m'avait obligé de renoncer à l'histoire, que j'aurais préférée. Je commençais à être désabusé de la métaphysique, et je me promettais déjà de me consacrer à l'étude des questions sociales et politiques. Je n'avais d'ailleurs jamais eu de doutes sur les grandes vérités de la reli-
gion naturelle, et je pouvais, sans scrupule, aborder renseignement. J'y portais même, à ces commencements, une ardeur d'apôtre.
Je passai toute ma troisième année entre Platon et Aristote, comme l'exigeait le programme d'agrégation, et je devins de plus en plus le familier de M. Cousin.
Je me sers à dessein du mot de familier, car il n'avait pas de favori. Je crois qu'il avait besoin de penser tout haut; et, pour penser tout haut, il lui fallait à ses côtés un compagnon, dans l'oreille duquel il versait son éloquence. Il l'aimait mieux intelligent que stupide ; mais si l'intelligent n'était pas là, il se contentait de l'autre. Combien de fois ai-Je vu de mes amis sortir tout enorgueillis de son cabinet, en disant :
— Il vient de m'exposer toute sa doctrine !
Cousin se trompait aussi dans ces occasions, malgré sa connaissance des hommes et la pénétration de son esprit; parce qu'il savait gré à l'auditeur des belles choses que lui. Cousin, avait dites.
Jean Le Bris fut l'auditeur de i835, comme je devais être l'auditeur de i836. Tout alla
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bien pour Le Bris dans les premiers temps.
Cousin s'apercevait qu'il était compris, et il s'en réjouissait. Une de ses grandes qualités était le culte du talent. Il le devinait et il le poussait, jusqu'au moment où il commençait à le craindre. Il y eut, entre Le Bris et lui, quelques escarmouches. Un jour, par exemple, où Cousin entreprenait le panégyrique de Talleyrand, Le Bris se récria :
— Je ne souhaite qu'une chose, dit Cousin, c'est d'être chargé un jour de faire son éloge au nom de l'Académie.
Talleyrand avait alors quatre-vingts ans.
La discussion fut assez vive. Le Bris se le reprochait.
— Mais comment faire?... disait-il. Ce Talleyrand a passé sa vie à mentir et à trahir.
Des scènes analogues eurent lieu entre eux plusieurs fois. A la fin. Le Bris perdit toutes mesures. Cousin était en train de lui expliquer la conduite qu'il devait tenir l'année suivante avec l'aumônier : — Je ne ferai pas cela, dit Le Bris ; le langage qu'il devait tenir à l'évêque : — Je rie dirai pas cela, dit encore Le Bris.
— Comment, monsieur, je ne suis donc pas maître de mon régiment !
— Je n'ai et n'aurai jamais d'autre maître que ma conscience.
Cousin s'adoucit aussitôt :
— Qui parle, dit-il, de violenter votre conscience? Je parle d'une règle de conduite sage, prudente, conforme à l'intérêt de l'Université et à celui de l'État; et j'entends que vous la suiviez.
— J'ai fait tous mes efforts pour croire à la religion révélée, répondit Le Bris; mais j'ai été en quelque sorte terrassé par l'examen des textes et l'étude attentive des doctrines. Je ne dois, ni ne veux, ni ne puis le dissimuler. Il faut que le père sache à qui il confie son enfant.
— Monsieur, il le confie à l'Etat ; il me le confie, à moi, qui suis votre chef...
Vous voyez la suite de cette conversation. Le Bris me la rapporta mot pour mot, le soir même. On était à la veille de l'agrégation.
— Savez-vous bien, lui dit Cousin, que j'ai le droit de vou^ rayer de la liste des candidats?
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Je crois qu'il ne l'aurait pas rayé, qu'il l'aurait placé dans un centre peu périlleux, et qu'il aurait surveillé avec soin son enseignement. Je crois aussi que Le Bris était bien capable d'en user avec l'École
en avait usé trois ans auparavant avec le grand séminaire. Mais la difficulté fut résolue sans hntervention de l'un ni de 'lautre Le travail, l'inquiétude, les contrariétés avaient eu raison de la forte constitu-
tion de Jean Le Bris. Il fallut le porter à rinfirmerie ; Cousin l'y visita plusieurs fois ; il s'occupa de son bien-être; il lui offrit, après sa guérison, une place plus avantageuse que celle qu'il avait le droit d'espérer n'étant pas agrégé. Le Bris refusa. Il fit d'inutiles tentatives pour écrire dans les journaux, chercha des leçons, n'en trouva pas, et, mourant de faim, finit par entrer comme maître d'études dans l'institution Jauffret. Je vis bien vite qu'il n'était pas abattu, et qu'il allait recommencer sa vie.
Il fit taire saint Jérôme, donna congé à la philosophie et à la théologie, refusa de voir ses anciens 9mi3 (en faisant pourtant une seule exception), et consacra tous ses instants de liberté à écrire un roman, qui est un chef-d'œuvre. Je ne sais comment il parvint à le faire imprimer. M. Ébrard, le petit éditeur de la rue des Jacobins, dont le fils a été inspecteur de l'Université, n'en vendit pas un exemplaire. L'édition a été enlevée, dix ans après, quand Tauteur a été célèbre. On en paye un volume au poids de l'or, depuis qu'il est illustre.
Je lui dis quelquefois, quand nous rêve-
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nons ensemble d'une séance de l'Académie :
— Te souviens-tu de nos courses à la recherche d'un direcieur?
— Oh! dit-il, si j'en trouvais un aujourd'hui, il serait le bienvenu! •
Un directeur! Heureux les hommes, — et les peuples, — qui en ont un!