COLETTE
J'ai beaucoup connu à Lorient, il y a soixante-cinq ans, un pâtissier nommé M. Celasse, qui demeurait dans la rue du Port, à quelques pas de la Bôve ; tous mes camarades de ce temps-Lï Tout connu. C'était un homme qui faisait des tartelettes admirables. Les unes étaient remplies de frangipane, et les autres d'une délicieuse confiture
de groseilles. Elles coûtaient un sou, mais on en avait pour son argent.
Colasse était célèbre parmi nous pour les tartelettes et, parmi ses concitoyens plus avancés en âge, pour son voyage à Paris. Quand Colasse faisait la cour à Philomène (madame Colasse s'appelait Philomène ; c'était le nom qu'on lui donnait généralement ; on disait . « Philomène et M. Colasse ». Ce n'était pas très révérencieux. Cela provenait, je suppose, de ce que Philomène se tenait ordinairement derrière une fenêtre ouverte, avec un tablier blanc à piécette, et des fausses manches, et de là nous passait toute la sainte journée des tartelettes qu'elle saupoudrait de beau sucre blanc, et que nous recevions dans la rue.
Si elle nous avait laissés entrer chez elle, jugez donc ! à dix heures et à quatre heures, la boutique aurait été encombrée. Non, elle nous servait par la fenêtre, ce qui était bien plus pratique pour elle, et tout aussi commode pour nous. C'était à proprement parler une marchande des rues, tandis que M. Colasse était juge suppléant au tribunal de commerce), quand donc Colasse faisait
Colas, Colasse el Coklle.
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la cour à Philomène, il lui avait promis un voyage à Paris pour cadeau de noce ; non pas un voyage à faire là, sur-le-champ, aussitôt après la cérémonie, mais un voyagre qui viendrait en son temps, quand on aurait l'.iil ^^^ I j., économies.
— Est-ce bien vrai) disait Philomëne.
— Je vous le jure, répondait Colasse. Dussè-je faire des tartelettes nuit et jour, je V conduirai à Paris; c'est décidé. ■
Elle l'épousa.
Ils n'avaient rien. Toute leur tune consistait en un très petit et très modeste mobilier: un lit, une table, quatre chaises, dans leur chambre; un comptoir, une table, quatre chaises dans la boutique.
Joignez-y le four, le rouleau à pâte, deux' moules pour faire des lampions à la crème
et des pâtés de veau, c'était tout, et ce n'était guère. Mais Philomène n'était pas depuis trois mois à sa fenêtre, qu'elle était l'amie de cœur de tous les enfants de la ville. Je dois dire qu^outre ses tartelettes, elle vendait aussi des berlingots.
Il y avait bien peu de gens à Lorient qui fussent allés à Paris. On allait plutôt à Chandernagor ou à Pondichéry. J'avais mononcle Fontaine qui était allé jusqu'en Chine; il n'en était pas plus fier pour cela ; mais il se serait joliment pavané s'il était allé à Paris. Il serait devenu le moniteur de la mode, le roi des élégances ; on aurait bu avidement ses paroles, tandis qu'on Técoutait à peine quand il parlait de Madagascar ou du cap de Bonne-Espérance. Qui est-ce qui ne connaît pas le Cap? Mais Paris, c'est une autre affaire.
Une voiture partait de Lorient tous les lundis et tous les jeudis, à six heures du matin. On dînait à Vannes, chez Vincent, àla Croix Verte, et l'on filait directement sur Rennes, où l'on arrivait le lendemain matin- Là il fallait attendre la voiture de Saint-.
Brieuc. A dix heures, tous les voyageurs
Colas, Calasse et Colette. 19S
s'empilaient dans une diligence de la Compagnie Laffitte et Gaillard, qui ne voyageait pas la nuit, On couchait à Laval et à Alençon; et si l'on était parti le lundi, on arrivait tout droit à Paris le jeudi sur les cinq
du '^ nuLtb et quatre 'ours, sans trop de fatigue.
Mais voyez mon élourderie! Je vous raconte là le voyage que j'ai fait en j83i.
M. et madame Colasse ont fait le leur en 1812. De 1812 à i83i les progrès de la messagerie ont été énormes. On n'avait pas l'idée, en 1812, d'aller de Lorient à Rennes en un jour et une nuit, par la raison que personne ne voyageait la nuit. La voiture aurait versé,
les loups vous auraient mordus, les brigands vous auraient massacrés. On couchait à Vannes, à Laval, à Mayenne,.à Alençon, à Mantes. Cela prenait huit grands jours; juste deux jours de moins qu'il n'en faut à présent pour aller en Amérique. Et l'on disait :
— La Bretagne n'est pas déjà si arriérée : on va de Brest à Paris en dix jours.
Colasse ruminait cet itinéraire ; il faisait ses calculs : huit jours pour aller, huit jours pour rester, huit jours pour revenir; total vingt-quatre jours, et en réalité vingtsix pour des Bas-Bretons bretonnants, comme Colasse et sa femme, car il y avait deux dimanches pendant lesquels il fallait s'arrêter, et aller aux vêpres et à la messe.
Les prix étaient fort élevés : un petit écu (3 francs) par personne pour aller à Vannes dans la rotonde, un écu de six livres pour aller de Vannes à Rennes, et vingt-quatre livres de Rennes à Paris. En tout, pour les deux Colasse, aller et retour, cent trente-deux livres, sans compter les pourboires aux postillons, et la bonne-main du conducteur.
Colas, Colosse et Colette. 197
Nos deux futurs explorateurs avaient aussi étudié la question de l'auberge pendant la route, et de l'auberge à Paris. Pour la route, ils connaissaient leur affaire sur le bout du doigt : trente sous par repas et par personne, jusqu'à Vannes inclusivement :
total une pièce de six livres pour la journée. La couchée en sus. Les voyageurs qui dormaient dans la chambre commune avaient leur lit pour rien ; mais un mari et une femme, voyageant ensemble, voulaient une chambre pour eux seuls : c'était deux francs. Cet ensemble de frais représentait la somme énorme de huit francs par jour, et dix francs à partir de Rennes. Dix francs de ce tempslà, c'est trente francs de ce temps-ci. Les renseignements sur les dépenses à faire dans Paris étaient on ne peut plus vagues.
M. Kerisouêt, capitaine de brick, un grade supprimé depuis ce temps-là et qui était quelque chose comme chefde bataillon dans la ligne, descendait'à l'hôtel de l'Amirauté, et dépensait quinze livres dix sous par jour; oui, ma chère ! mais le père Dorval, second maître de la sainte-barbe, qui l'accompagnait dans son voyage, avait trouvé arran-
gement pour trois livres dix sous. Pas possible de vivre à moins, c'était la dernière limite. Toutes ces dépenses accumulées pendant la durée de vingt-six jours, et la diminution probable de leurs recettes à Lorient, leur donnaient le frisson, sans ébranler leur courage.
Ils avaient mis des années et des années à mûrir leur plan dans toutes ses parties.
On en riait dans la ville. On disait à Philomène, en passant devant sa fenêtre :
— Où êtes-vous ?
Elle, toujours de bonne humeur, répondait :
— A Mantes; nous approchons.
Et plus tard :
— La visite est faite; il s'agit de revenir.
Ils découvrirent très vite qu'ils pouvaient
supprimer un des deux repas à l'auberge en mangeant du pain et du fromage.
— Mais toi, Philomène, tu prendras ta tasse de café au lait.
— Jamais de la vie ; est-ce que tu plaisantes ?
M. Colasse avait un chariot fort propre et bien suspendu, avec lequel il allait à
Colas, Calasse et Coklte. 199
Hennebont, le jour des Vœux; àQuimperlé, qudquefois même à Qutmper ou à Vannes les jours de foire, pour vendre des pâtés et des tartelettes. Cet équipage était traîné par une bonne jument, qu'il appelait Colette, m qui faisait ses amours.
L'idéelui vint qu'il ne serait pas plus coûteux d'aller jusqu'à Paris dans sa carriole.
— Nous n'aurons que les frais d'auberge à payer.
— Mais Colette ^"' ne fera pas cent quarante lieues en dix
jours.
Ni même en quinze!
Nous en serons quittes pour prolonger nos vacances,
— Abandonner la maison pendant six semaines !
— Ce ne sera qu'une fois dans toute notre
vie.
- Va pour six semaines.
- Et nous serons chez nous tout le
20D Mémoires des autres.
temps, dans notre voiture et avec Colette.
— Et je mettrai des provisions dans un grand panier.
— Et le vendredi, nous mangerons des oignons et des œufs durs.
Vous auriez dit deux enfants.
M. Colasse avait pris chez lui le fils de son frère, qui se nommait Colas de son petit nom ; Colas Colasse, naturellement , mais on l'appelait Colas, pour le distinguer de son oncle. Il lui avait donné une éducation si soignée, qu'il faisait les berlingots et les meringues dans la perfection.
— Il ne m'égale pas pour les tartelettes, disait M. Colasse : mais c'était pure vanterie de sa part ; le garçon était ce qui s'appelle un bon pâtissier. D'ailleurs, rangé comme une jeune fille, honnête, au courant des écritures ; on pouvait sans inquiétude lui laisser la maison pendant six semaines. Elle serait un jour à lui, puisque Colasse et Philomène n'avaient pas d'enfants.
— Nous nous aimons comme au premier jour, disait-elle; mais j'aurai quarante-cinq ans à la Victoire.
Elle n'en paraissait pas quarante. Elle
Colas, Colosse et Colette. soi avait ètè fort jolie et était encore agréable à voir. Elle respirait la douceur et la bonoe humeur. Quant à Coksse, tout le monde l'aimait dans Lorient, les enfaots à cause de ses tartelettes et li
probité, de sa gaieté et de son
innocence. On disait de lui : • C'est la bêtë
au bon Dieu. >
Enfin, le grand jour vint. On passa l'avantveille â faire l'inventaire du magasin, la veille à entendre une messe que Philomène fit dire à l'église de la Congrégation, et à
faire visite à tous les amis. Le lundi matin, Colette fut attelée à la voiture ; Colette bien pansée, la voiture bien lavée, les paquets bien ficelés. On embrassa Colas à trois ou quatre reprises, on monta lestement dans la carriole, qui était bien garnie de rideaux de cuir, et Colasse, non sans regarder bien des fois en arrière, traversa les rues de la ville, encore désertes à six heures du matin, et enfila d'un trot relevé la promenade du Châtelet.
Tout alla bien pendant les premiers jours du voyage, et tout n'alla pas trop mal pendant les derniers. Le séjour à Vannes fut plein de délices pour Philomène. Elle visita l'église de Saint-Paterne, l'église du Mené et assista à la messe canoniale dans la cathédrale de Saint-Pierre. C'est là qu'elle entendit un orgue pour la première fois.
Rennes lui plut beaucoup moins. Elle jugea -avec raison que la cathédrale de Sainte- Mélaine était très inférieure à celle de Vannes. Elle admira beaucoup le palais de justice; mais elle n'était connaisseuse qu'en fait d'églises ; et la ville qui avait les plus belles églises était pour elle la reine des
Colas, Calasse et Colette.
villes. Elle questionnait tous les gens instruits qu'elle rencontrait sur les églises de Paris. K y en avait par douzaines. On lui avait surtout parlé de Notre-Dame, de Saint- Eustache et de Saint-Sulpice; mais il y en avait peut-être quarante autres et toutes très belles! Par exemple, ce qui manquait à Paris, c'était . la mer. La Seine, quelque belle q^u'elle fût, ne pouvait pas en dédommager. Elle n'était peut-être pas plus large que le Scorff devant les chantiers de Câudan.
Ce que Colasse voulait voir, lui, c'était une revue passée par l'empereur au Champ de Mars : deux cents tambours roulant à là fois sous le commandement d'un seul tambour-major. L'empereur était son homme.
Il aurait mieux aimé le roi; mais puisque le roi était mort, il était corps et âme à l'empereur « qui avait relevé les autels ». Il ne le disait pas tout haut à Lorient, à cause de son commerce; mais à présent, entre Mayenne et Alençon, seul dans sa propre carriole avec Philomène, il donnait librement carrière à ses opinions, et ses opinions pouvaient se résumer ainsi : « Vive l'empereur.
puisque, malheureusement, c'est lui qui, à présent, est le roi ! »
Mais voyez-vous, mon ami, on a beau aimer sa femme, on a beau aimer son mari, vingt jours de solitude à deux, quand on frise la cinquantaine, c'est beaucoup dç têteà-tête; on finit par épuiser tous les sujets de conversation. On a beau se sentir heureux de voir le monde; rien ne ressemble autant à une plaine normande qu'une autre plaine normande, surtout quand on a l'habitude de ne considérer la campagne qu'au point de vue de son rendement en blé ou en pommes.
On a beau ménager Colette et diminuer de plus en plus les étapes; elle commence à être terriblement harassée, la pauvre bête, et Colasse se demande tous les matins, en l'attelant, s'il ne ferait pas bien de lui donner deux ou trois jours de repos. Philomène répond, en soupirant légèrement, que deux ou trois jours à Mortagne, — dont l'église, comparée à Saint-Paterne, de Vannes, ou à Toussaint, de Rennes, a l'air d'une grange à battre, — ce serait d'un ennui mortel. La petite caravane avance tristement, à pas comptés. Colette a l'oreille
Colas, Culasse et Colelle. 2o5 basse, Philomène essaye de dormir ou bâille à se démantibuler la mâchoire. Colasse nefait que sifHoter. Il descend à chaque în^ stant • pour se dégourdir », puis il remonte ■ poursLidélassur », puis il descend de
nouveau, caresse Colette et remarque qu'elle est en sueur.
— Est-ce qu'elle ne marche pas un peu basï
11 lui souffle dans les naseaux. Il lui donne I de pain, de son propre pain.
2o6 Mémoires des autres.
D'ailleurs, il n'a plus d'appétit. Toujours du pain rassis et de la viande froide, c'est un triste régal pour un pâtissier accoutumé aux bons morceaux.
On leur avait dit de faire bien attention à Versailles, qu'il y avait là un palais superbe.
— Et les églises? avait dit madame Philomène.
— Oh! les églises sont très ordinaires.
Ils passèrent entre le grand escalier et la
pièce d'eau des Suisses, et virent une aile du palais au-dessus de l'Orangerie.
— Tiens! dit Colasse, la maison n'est pas finie ; elle n'a pas de toit.
Ils s'arrêtèrent dans la rue des Chantiers pour faire reposer Colette, et n'y virent que des chantiers de bois à brûler et des auberges de rouliers.
— Versailles, ce n'est pas grand'chose.
La route pavée les cahotait horriblement.
— Ils ne savent pas paver dans ce pays-ci, disait Philomène. S'ils venaient à Lorient, ils sauraient ce que c'est qu'un pavé proprement tenu.
Depuis longtemps ils avaient cessé de dire bonjour aux passants comme cela se
Colas, Cotasse et Colette. 207
fait en Bretagne, parce qu'on ne leur reperdait pas. Cette indifférence leur pesait:
— Quels sauvages ! ne sommes-nous pas tous chrétiens?
Ils se rencontrèrent, à partir dé Sèvres, avec des voitures dé maraîchers qui revenaient de la halle. Colasse avait fort à faire pour ne pas accrocher à chaque instant.
— Prends donc garde! disait Philomène.
— Je fais de mon mieux, répondait Colasse.
— Tiens, voilà une charrette à gauche.
— Et un fourgon, à droite.
— On est si tranquille dans les rues de Lorient! Pas un embarras. On n'a qu'à marcher tout droit devant soi. C'est Colette qui voudrait y être! Elle est mal dans toutes ces écuries.
— Et nous aussi, dans leurs auberges. Ils ne savent pas seulement ce que c'est qu'une couette de plumes. J'ai les reins à demi brisés.
Philomène pensait à sa boutique, oij une fille de service trônait à sa place. La rentrée allait venir; et tous les collégiens, que diraient-ils en ne la voyant pas sourire
2o8 Mémoires des autres,
à sa fenêtre? Enfin! cela ne durera pas toujours.
— Dis donc, Colasse, est-il bien nécessaire de rester huit jours à Paris?
— C'est pour Colette.
— Mais elle est restée deux jours à Prezen-Pail.
— M'est avis que quatre jours à Paris lui suffiraient.
— Peut-être deux.
— En deux jours, tu ne pourras pas voir toutes les églises.
— J'en ai tant vu! C'est plutôt toi. Il n'y aura pas comme ça une revue à point nommé.
— Et si l'empereur n'est pas à Paris!
— Le garçon d'écurie m'a dit hier qu'il était à Moscou. Est-ce que c'est bien loin?
— Hé! là-bas, prenez donc garde, vous allez m'accrocher, crie une voix en colère.
— Avez-vous ridée de casser mon baquet? crie un portefaix attelé à une brouette.
— Défaites vos malles, dit un douanier.
— Qu'est-ce que tout cela? s'écrie Philomène.
Colas, Calasse et Colette. 209
— C'est Paris, voilà Paris 1 répond Colasse.
— Ma foi, dit Philomfenc en re dant les alentours de la barrière Bonshommes, ce n'est pas beau.
— On dirait la vieille ville d'Henné-
— Oh ! la vieille ville, dit Philom
qui veut être impartiale, la vieille ^^ ville est tout en hauteur. H faut monter, descendre. C'est très dangereux.
Ici on va de plain-pied.
— Allons, allons, les malles! répètent les douaniers, et ils en jettent une par terre au risque de la briser. La clef!
— Je la cherche.
— Dépêchez-vous!
— Je ne la trouve pas.
Le douanier prend un coin et un marteau pour faire sauter la serrure.
— Que diable! dit Colasse qui perd un peu de son sang -froid, donnez -moi le temps.
— Alors, ôtez-vous du chemin.
— Je ne demande pas mieux.
Et il fouette Colette pour la pousser en avant.
— Minute! mon g-arçon. Vous voulez entrer avant la visite. Savez-vous que je vais vous mener au poste? Allons, en arrière! et attendez votre tour. C'est le grand moment de la sortie.
— Y en aura-t-il pour longtemps ?
— Pour une heure, dit le brigadier, qui voit à qui il a affaire.
Colasse va se mettre derrière la file des charrettes arrivantes qui s'est formée pendant qu'il parlementait, et il voit la file des
Colas, Cotasse et Colette, 211
charrettes partantes se dérouler lentement à côté de lui. Le temps lui paraît d'une longueur! Et Philomène est d'une humeur!
— Si j'avais su cela, dit-elle, c'est moi qui n'aurais pas quitté Lorient!
— Ni moi non plus, dit Colasse. On n'est jamais bien hors de chez soi.
— Eh! dites-moi, madame, dit Philomène à une dame qui est derrière elle, juchée sur l'impériale d'un chariot rempli de paquets de linge; est-ce que vous connaissez bien Paris?
— Si je connais Paris? comme ma poche.
Je suis blanchisseuse !
— Y a-t-il partout autant de monde et de charrettes?
— Deux fois plus dans le quartier Saint- Martin.
— Et l'église de Notre-Dame, est-ce vraiment bien beau?
— Notre-Dame? Connais pas.
— Est-il Dieu possible! Vous venez tous les jours à Paris, et vous ne connaissez pas Notre-Dame !
— Non, non ; pas tous les jours : les mercredi et samedi seulement. Ma paroisse est
Saint-Nicolas, de Sèvres. Bonsoir, voisine; je passe devant vous puisque vous restez là. Drôles de gens tout de même; on dirait qu'ils ont pris racine sur la route.
— Philomène, sais-tu une idée qui me pousse }
— Oui, dit-elle; c'est que tu commences à en avoir assez de Paris.
— Justement.
— Moi de même. Et je pense que nous serions joliment bien à Lorient, dans Tarrière-boutique, pour manger nos sardines grillées et nos crêpes de sarrasin avec ce gros bêta de Colas.
— Après tout, nous sommes nos maîtres.
Personne ne peut nous empêcher de partir d'ici. Les douaniers qui sont là-bas à fouiller le monde, et qui ne font que rire en nous regardant, n'ont pas le droit de toucher à nos affaires si nous retournons à Versailles.
— Et à Vannes.
— Et à Lorient.
— Pour un rien je leur brûlerais la politesse.
— Nous serions chez nous dans vingt
Colas, Colosse et Colette. 2i3
jours d'ici. Voilà près d'un mois que nous sommes dehors.
— Je'ne sais pas comment nous wons eu l'idée de nous tant remuer pour voir cts sales maisons.
— On dit qu'il 5 lu ■ milliers !
— Et puis après? Si c'est toujours la même cbosel
— Philomène !
Est-ce dit?
— C'est dit.
— En avant
pour la rue du ,
Port! Allons, huel Colette.
Colette tourne le Joà Paris. Philomène fait à Paris une moue dédaigneuse. Colasse redevient framin, et lui fait la nique en appuyant ses deux mains sur son nez :
— Ma foi, dit-il, je n'ai Jamais eu le cœur si content.
Plus ils se rapprochent de Lorient,et plus
ils sont remplis d'aise. Aux alentours de Vitré, ils reniflent Tair du pays. Comme leur boursicot est encore bien grarni, ils voyagent en grands seigneurs. Ils descendent à Rennes à Thôtel Pire, rendez-vous des fermiers et des bourgeois comme il faut.
Ils restent tout un jour chez Vincent, à Vannes, pour faire respirer Colette. Un jour aussi à Auray, chez Morifîn, qui tient le Pavillon d'en bas, parce que Philomène tient à aller jusqu'à Sainte-Anne pour remercier la Vierge de sa protection pendant leur voyage. Ils y vont à pied, et ils entourent la chapelle de ces ficelles enduites de cire qu'on appelle de la bougie à Sainte-Anne, et partout ailleurs des rats de cave. Le lendemain ils sont à Lorient, parfaitement heureux d'y être, et plus heureux encore d'avoir fait leur fameux voyage.
— J'avais juré de faire le voyage de Paris, et je l'ai fait, dit Colasse, en frappant sur sa cuisse de l'air d'un homme qui célèbre ses propres exploits.
Il commence le soir même un récit de ses aventures qui ne doit finir qu'avec sa vie. Ce qu'il a vu de merveilles est incon-
Colas, Colosse et Colette. 2i5
cevable. Philomène en a vu encore davantage. Le plus curieux de tout, c'est qu'ils n'invenient rien. Un Breton n'est pas un Gascon. Colas écoute de toutes ses oreilles.
Il se sent rempli d'un respect nouveau pour ses excellents parents. Ce ne sont plus des
gens de province; ils ont vu Paris! ou tout au moins la barrière des Bonshommes. Ce respect est partaijê par tous ceux qui les entourent. On s'étonne qu'un si grand personnage consente à faire des tartelettes. Il les fait avec plus de perfection depuis son retour. Les gens de Paris vous ont un tour
2i6 Mémoires des autres.
de main que les simples provinciaux n'attrapent jamais.
Je voua ai conté une histoire de mon temps, qui est le vieux temps. Cette année, tous les LorienUtis monteront sur la tour Eiffel.