EN VOYAGE
1707. Coups d'œil rétrospectifs. — Resoin de repos. — - La situation ^ Vienne et en Hongrie. — Vie de château. — 1708. Voyage en Hollande. — Rechbei^. — Incognito. — Les Rois fugitifs. — Projets pour l'Angleterre. — La situation en Hollande et en Belgique. — Les communistes français. — > 1709. Ajournement du voyage à Londres à cause de l'agitation des chartisles. — La comtesse de Landsfeld. — 1710 et 1711. A la Haye.
Feldsberg, le 20 mars 1848.
1707. Il y a trente et un ans aujourd'hui que Napoléon a fait son entrée dans Paris. J'étais alors très-occupé; aujourd'hui le monde est extrêmement agité, et je me repose. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre.
Vienne arrivera au repos matériel , mais non pas au repos moral. L'impulsion donnée sous ce dernier rapport continuera d'agir et conduira à l'anarchie... Ce sont toujours de petits esprits, mais qui pour cela même croient qu'ils ne le sont pas, qui jouent avec le feu, et ce ne sont pas eux qui arrêteront l'incendie. La Formule qui s'applique le mieux à ces gens-là, c'est celle-ci : « Auriez-vous cru cela possible ?» La seule réponse à feire est la suivante*»: « Oui, je l'ai cru » , et, mieux encore : « Je le savais. • Depuis plus d'un demi-siècle je fois cette réponse, et le nombre de ceux qui posent la question, loin de diminuer, augmente de jour en jour.
Maurice Sàndor croyait que la Hongrie pourrait devenir un
lieu de réfugie. Mais ce pays ressemblera à une mer battue par la tempête. Si le Ciel en disposait autrement, je m*y établirais pour jouir d'un repos que, depuis la prise de la Bastille, j'ai cherché vainem^ent sur n'importe quel point de la terre.
Nous nous portons bien et, g^ràce au prince Louis de Liechtenstein, nous vivons de la vie de château. Â la campagne règne encore un calme par&it. Que Dieu daigne conserver ce repos I Ne crois pas que je m'ennuie; je suis heureux d'être loin du chaos.
Arniieim, le 2 avril.
1708. Rechberg t'apportera nos lettres et te dira de vive voix ce que tu ne pourras y trouver. Je ne saurais être assez reconnaissant de toutes les peines qu'il s'est données pour nous; son dévouement avait pour origine cet attachement sincère qui seul rend capable de sacrifices véritables. Remerciez-le tous des services qu'il nous a rendus; je tiens beaucoup à ce qu'il soit convaincu de ma reconnaissance.
Notre voyage s'est effectué sans encombre et dans de bonnes conditions. Nous étions en fort modeste équipage; pourtant, on on n'a pas voulu nous prendre pour M. et madame Matteux (c'était le nom que portait le passe-port que je me fis donner à Dresde]. Dans notre avant-dernier gtte, que nous trouvâmes à Fûrstenau, petit endroit dans la partie septentrionale du royaume de Hanovre, l'hôtesse examina un mouchoir de Mélanie sur lequel étaient brodés les deux M avec la couronne, et elle dit à Marie : « Voilà certainement un Roi fugitif! » Le mot caractérise assez bien l'époque où nous vivons. De simples voyageurs sont pris pour des Rois en fuite, genre d'incognito très-incommode pour les premiers. Je fus reconnu par plusieurs personnes que je ne connaissais point ; elles m'ont toutes témoigné de l'amitié.
J'attends, pour aller en Angleterre, le départ du premier bateau à vapeur de Rotterdam, qui Eaiit en vingt ou vingt-quatre heures la traversée jusqu'à Londres. Je ne compte rester que quelques jours à Londres même; j'irai ensuite à Brighton jusqu'à ce que je puisse louer une petite maison de campagne
dans cet endroit ou dans les charmants environs de Richmond. De là, le chemin de fer vous transporte en deux ou trois heures à Londres. Je m*installerai d^une manière tout à fait bourgeoise; Chandellier nous servira trois plats, et il me res-* tera du temps pour jeter un coup d'oeil rétrospectif sur ma vie politique. Ne crois pas que Tennui puisse me gagner; la seule chose qui me paraîtra pénible, ce sera d'être séparé de toi ; mais notre séparation ne durera pas plus longtemps que cela ne sera rigoureusement nécessaire. Les utopistes d'hier ne seront pas ceux de demain; je crois même que beaucoup d'entre eux qui s'imaginaient hier que j'étais la cause de la tempête, ont déjà dû changer d'avis *.
Ici règne un calme parfait, et le pays jouit d'une admirable
* Danjt une lettre écrite à la même date et adressée aa comte de Hartig, le prince de Metternich jette un coup d*œii rétrospectif fort intéressant sur les événements accomplis. Voici ce qu^il écrit : « Vous attachez à ma retraite une importance qu'elle ne mérite pas. Nulle puissance au monde n'aurait pu me forcer à me retirer, si j'avais cru pouvoir encore être utile, même de loin, au bien commun, je dirai même si je n'avais eu la conviction que je nuirait au lieu d'être utile» Mon rôle éuit fini le 13 mars, il ne faut jamais aller au delà de la juste mesure; tout ce qui la dépasse indique la faiblesse, et la faiblesse, c'est du danger.
M De tout temps j'avais nettement vu la cause première des maux auxquels la Monarchie est livrée aujourd'hui ; personne n'est plus à même que vous de le reconnaître. Le plus grand mal, c'est qu'on ne gouvernait pas ; ce mal avait pour principe la confusion de V administration avec le gouvernement. Partout où ce fait a lieu, les empires se soutiennent tant bien que mal à la surface (du moins selon les apparences). La force non dépensée — car elle sait toujours se frayer un chemin — descend alors de la couche supérieure pour tomber dans les couches les plus basses, et Ih elle dégénère en subversion des mxfitutions existantes. Telle est, en raccouici, l'image de notre histoire. Pour la compléter, je n'ai qu'à rappeler ceci : c'est qu'un mouvement anormal dans la couche qui s'est emparée (sciemment ou non, peu importe) du domaine gouvernemental conduit directement au bouleversement. Quel sera l'avenir du magnifique £m;>ireceRfra/? Dans l'ordre naturel des choses, il doit se désagréger. Mais comme aujourd'hui le monde est, en général, attaqué par la même maladie, il peut se produire des chances qui paralyseront l'influence du mal sur notre Empire. Si ma pensée se reporte sur les folies que relativement à ce mal j'ai entendu débiter par les braillards, lors de la fameuse journée du 13 mars, dans le salon de l'Archiduc Louis, je suis tenté de me demander si ces gens ont radoté de sang-froid ou sous l'empire de l'ivresse. De tous les réformateurs pas un n'a vu plus loin que le bout de son nez. Aujour*
d'hui, plus d'un d'entre eux est peut-être dégri&é; mais le mal est fait i»
(Note de CÉdiieur.)
prospérité. La Belgique est dans la même situation; les idées des communistes français ont pour effet d'affermir le bon esprit de la population, qui n*a nulle envie de se laisser convertir au socialisme d'après la recette de M. de Lamartine et consorts. Quel magnifique rôle TÂu triche aurait pu jouer si elle n'avait pas été ruinée par des ignorants qui se croient sages! Dans quelle situation c^s hommes ont-ils jeté notre Empire autrefois si beau! Et quel sort lui est réservé encore!
Richard est parti pour Amsterdam avec Maurice Esterhazy^ qui est venu me voir aussitôt après avoir appris mon arrivée. Je Ty retrouverai après-demain, et nous nous embarquerons à Rotterdam mercredi prochain, le 6.
Dis à ma bonne sœur de n'être pas inquiète sur notre compte. Nous nous portons tous à merveille, et nous sommes comme dans le sein d'Abraham.
La Haye, le 9 avril.
1709. J'ai différé mon départ pour l'Angleterre, voulant savoir d'abord ce qui se sera passé dans ce pays à la suite du grand mouvement des chartistes. Je trouve qu'il aurait été ridicule d'arriver au milieu de cette agitation, moi qui ne cherche que le repos.
Si le mouvement chartiste ne m'avait empêché de m'embarquer hier matin à Rotterdam, je serais arrivé ce matin à Londres, en compagnie de la comtesse de Landsfeld (Lola Montés). Elle allait dans cette ville par le bateau à vapeur que je voulais prendre également. Je remercie le Ciel de m'avoir préservé de ce contact.
Je trouve ici une foule de connaissances, et parmi les personnes que je ne connais pas, rien que des amis. Si je n'étais à la charge de Maurice (Esterhazy), je me croirais à la maison, avec toutes mes habitudes sociales, morales et même matérielles. Je passe les matinées h causer avec des hommes dont l'esprit suit la véritable voie. Le soir, vingt personnes et même davantage remplissent mon salon. La famille royale et toute la société ont pour moi les attentions les plus déli*
cates. Rien n'indique ici que le monde court à sa ruine; dans ce paySy la raisonne véritable intérêt social, la paix morale, le plus précieux de tous les biens terrestres, et Tappréciation exacte des conditions de la vie sociale et matérielle, tiennent la place qu'il fout. Cependant, nous vivons dans un temps de perturbation générale, et personne ne sait ce que nous réserve Tavenir.
16 avril.
1710. Nous sommes toujours ici, et cela pour deux raisons très-sérieuses : parce que nous nous y trouvons fort bien, et parce que je voulais attendre pour notre traversée un temps plus calme.
Londres s'est très-bien conduit ces jours derniers. Toute la population, admirablement dirigée par le gouvernement, a su résister aux excitations d'une borde d'agitateurs qui se sont retirés devant l'attitude du vrai peuple.
Nous ne pouvons assez nous louer de notre séjour ici ; il nous semble que nous y avons passé toute notre vie, et le public use à notre égard des procédés les plus délicats.
18 avril.
1711. Nous comptons quitter demain matin cette ville, à laquelle ne nous rattachent que des souvenirs agréables, et nous arriverons après-demain à Brunswick hôtel, Hanover square. Londres célébrera le jeudi saint, et la vie y sera on ne peut plus tranquille jusqu'après Pâques. Alors je quitterai la ville pour m'établir quelque part dans le voisinage. Ce qui me plairait le mieux, ce sont les environs de Richmond. Tel est mon projet, et, en le formant, je me borne à un avenir tout prochain; aller plus loin, ce serait tourner à Vidéologue, ce qui n'est pas dans mes goûts.
Ce pays fisiit une excellente impression ; il y a tout lieu de croire qu'il ne sera pas troublé. Si cet espoir se réalise, il deviendra le refuge de tous ceux qui ont mon tempérament. La Haye est, à tous les égards, une ville agréable; la propreté
qui y règne est admirable. La société est calme et se compose des meilleurs éléments. Nulle part je n'ai trouvé autant d'hommes intelligents, instruits et consciencieux ; aussi je désire revenir ici. La vie est chère en Hollande; mais comme on ne veut pas jeter de la poudre aux yeux, on peut s*arranger comme on veut. Ce qui me convient le mieux, c'est un train de vie bourgeois.