‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 13 sur 75 · LONDRES · texte numérisé non relu

LONDRES

171Î. La traversée. — Arrivée à Londres. — 1713. Impressions. — Le Times. — Richard et Lothaire. — 171 *. Lhotzky. — Comfort. — 1715. Installation et manière de vivre à Londres. — Le duc de Wellington. — Hospitalité. — La vie parlementaire. — Les voitures à un cheval. — 1716. Anniversaire de naissance. — Ordre du jour. — Navire chinois. — Rose Hill.

— 1717. Pamphlets viennois. — 1718. Le 15 mai. — La vie à Londres. — La situation en Angleterre. — Les paratonnerres. — Si fractus illabatur orbis.,. — Trafic. — 1719. Pro domo. — La position de Vienne. — Ordre et liberté. — L'été à Londres. — 1720. La force dans le droit. — 1721, Stations thermales en Angleterre. — Le docteur d'Oxford. — 1722. Mort de la princesse Éléonore de Windischgraetz à Prague. — Paris et la France. — Le marquis de Westminster. — J723. L'insurrection de juin à Paris. — Le ■ système de Metternich «. — La République en France. — L'esprit d'imitation en Allemagne. — 1724. La situation à Paris. — Lamartine. — 1725. L'Ktat modèle. — La décentralisation. — La circulation sur la Tamise. — Laszlo Karolyi. — 1726. Le chaos. — L'ordre public. — La Reine douairière de Grande-Bretagne. — La famille d'Orléans. — La vallée de Josaphat. — 1727. Anniversaire. — Le maréchal Radetzky et la victoire de Gustosza. — Anecdotes de Paris. — 1728. Dénoûment prochain de la crise. — 1729. Le Spectateur de Londres, — La saison morte. — 1730. Prédictions. — Clôture du Parlement. — Louis Blanc.

— Imbéciles et coquins. — 1731. Le principe de l'utile dans l'industrie anglaise. — La brasserie Barclay et Perkins. — Windsor et l'aristocratie anglaise.

Londres, le 20 avril.

1712. Notre voyage de la Haye à Londres s'est effectué comme je te Tai écrit avant-hier. Nous avons quitté la Haye hier; en trois quarts d'heure nous sommes arrivés à Rotterdam ; nous nous sommes embarqués à onze heures du matin, et nous avons débarqué à Blackwali, qui est une sorte de fau-

bourg, c*est-à-dire qui serait situe aux portes de Londres, si Londres avait des portes. De là nous sommes arrives à Hanover square, partie en chemin de fer, partie en voiture, en trois quarts d'heure environ. Sans un accident qui pouvait avoir des suites fâcheuses, nous serions arrives deux heures plus tôt. A la pointe du jour, quand nous étions déjà entrés dans la Tamise, qui est aussi animée, grâce aux navires qui entrent et qui sortent, que l'est le Graben à Vienne quand Vienne n*est pas en révolution, un brick marchand fit une fausse manœuvre et heurta notre bateau à vapeur; nous perdîmes notre gouvernail et subîmes encore d*autres avaries; mais comme nous étions les plus forts, nous fîmes à notre agresseur encore plus de mal que nous n'en avions reçu. Il fallut réparer le dommage de notre mieux, et le reste du voyage se fit sans encombre. La traversée de la mer du Nord s'accomplit à merveille ; la mer était à peine agitée, de sorte que Marie seule et mon chasseur lui payèrent leur tribut. Mélanie avait peur du mal de mer, mais ses craintes n'ont pas été justifiées, et le reste de la société, y compris une vingtaine de bœufs, soixante à quatre-vingts veaux et une cinquantaine de moutons, s'est comporté à merveille. Tout bateau à vapeur venant de Hollande amène des troupeaux entiers de passagers de ce genre, ce qui ne rend pas précisément pour les voyageurs bipèdes la traversée plus agréable .

Mes vieux amis de Londres ont tous été mis en émoi par mon arrivée. Dans les derniers temps, chaque fois qu'un bateau à vapeur de Rotterdam était arrivé, le duc de Wellington allait à Brunswick hôtel pour s^informer si je n'étais pas venu. J'irai voir tous mes amis sans me mêler à la société, et je me retirerai à la campagne pour mener la vie d'un farmer,

22 avril.

1713. Je ne suis ici que depuis vingt-quatre heures, et il me semble que les trente-quatre ans que je suis resté sans mettre les pieds sur le sol anglais se sont écoulés aussi rapidement que trente-quatre jours.

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Ce qui fisiit, ce qui a toujours tait la force de ce grand pays, c*est l'inébranlable conTiction qu'il a de la valeur du droit, de Tordre et de la liberté qui, pour pouvoir exister réellement, doit reposer sur ces bases. J'y retrouve mes vieux amis et cette hospitalité qui est non pas un vain mot, mais une qualité particulière de cette nation. Si Ton n'était pas ennuyé par les articles de journaux qui s'attachent aux étrangers assez malheureux pour attirer sur eux l'attention publique, on ne pourrait nulle part vivre plus confortablement que dans ce beau pays. Richard envoie à Mélanie le compte rendu de nos faits et gestes qui a paru dans le Times d'hier et d'aujourd'hui. Tout ce que dit le journal est exact, sauf le nom de Richard, erreur qui a foit que ceux de nos amis qui connaissaient Lo« thaire, se sont tous récriés sur la rapidité extraordinaire avec laquelle il grandit. Mes dernières visites à Londres remontant à quarante-cinq et à trente-quatre ans de date, je puis me rendre compte de l'extension prise par cette ville. Son accroissement dépasse tout ce qu'on peut imaginer; il en est de même de tout ce que Londres a créé. A la place des champs d'il y a un demi-siècle sont aujourd'hui des rues qui s'étendent à perte de vue, des places magnifiques; on y voit s'agiter plus de deux millions de personnes qui circulent dans un espace qu'on appelle une ville, il est vrai, mais qui, en réalité, est un royaume.

Je suis encore à chercher une maison de campagne qui puisse nous abriter pendant les trois mois que je compte passer dans ce pays. J'en trouverai bien une, car ici l'on trouve tout ce qu'on peut désirer.

1" mai.

1714. Dans le Journal des Débats du 29 avril, je trouve un article emprunté au Moming Herald, qui parle du tour joué par un certain Lhotzky. Gomme cet événement (qui, du reste, n'en est pas un) pourrait vous effrayer, vous et mes amis, je vais vous raconter la chose.

L'homme qui porte ce nom est le fils d'un ancien conseiller aulique, qui était un homme considéré. Il y a plus de vingt ans.

je crois, rindividu en question, qui est natif de Prague, si je ne me trompe, est venu à Vienne; il se faisait passer pour un botaniste passionne pour la science et animé du désir d*expIorer, dans I*intérét de celle-ci, des régions encore peu connues. Il arrivait avec de bonnes recommandations ; je le reçus, et je Taidai à réaliser ses projets. L'Empereur, moi et d'autres amateurs de botanique, nous lui procurâmes les moyens de faire un voyage en Californie, si j'ai bonne souvenance. Il devait, en échange, nous envoyer des graines de plantes encore inconnues à Vienne. Mon homme se rendit à Londres et de là en Amérique, mais jamais il n'envoya rien, tout en demandant toujours de l'argent. Les souscripteurs finirent par perdre patience et n'entendirent plus jamais reparler de lui.

Charles Htîgel le rencontra en Australie et lui vint en aide. II avait eu toutes sortes d'aventures, et, en soutirant à notre ami vingt livres sterling, il justifia la réputation dont il jouissait dans cette lointaine partie du monde.

II y a environ deux ans je reçus de Lhotzky, qui se trouvait alors à Londres, une lettre avec un opuscule qu'il avait fait imprimer, et dont le sujet était la création d'une religion nouvelle. Ce projet coïncidait avec le mouvement de la secte des catholiques allemands, et n'était qu'une simple variante. Il envoya son écrit au Pape et à tous les Souverains, mais aucun n'eut envie de quitter le christianisme pour le Iholzkyisme. II ne réussit pas, ici non plus, à faire des prosélytes. Chacun resta fidèle à ses anciennes croyances, et le novateur, ainsi que son innovation, firent misérablement banqueroute.

A peine étions-nous arrivés que Lhotzky vint chez Hiigel pour lui demander de lui prêter vingt livres sterling sur une prétendue succession qu'il disait lui revenir. Moi-même je n'eus pas affaire à lui ; il se contenta de m'adresser, pour la vingtième fois peut-être, le programme de sa nouvelle religion. A la porte de l'hôtel que nous habitons, il fut éconduit, sur quoi il brisa une vitre. Les gens de la maison et des passants s'emparèrent de sa personne et le conduisirent au bureau de police le plus voisin. Le reste se trouve dans le journal. Lhotzky est un escroc qui fiait le fou, ou bien un fou qui veut

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commettre des escroqueries; je laisse la question indécise. Ce qui est certain, c^est que j'aime mieux le trouver parmi mes adversaires que parmi mes amis, qui sont des hommes intelligents et honorables. Je te raconte ces détails pour que tu te tranquillises et que tu puisses dire à d'autres le (in mot de Thistoire. Tout cela n'est qu'une canaillerie, et le monde serait plus heureux quMl ne Test en réalité s'il n'avait à se préoccuper que de tours pareils.

Te dire que nous nous portons tous bien et que notre vie est des plus confortables, ce serait te répéter ce que tu sais déjà. Je comptais sur le comfort que je trouverais ici, celui qui consiste dans un repos complet, et j'ai trouvé ce que j'espérais. Toutefois mon attente a été dépassée. Si j'avais passé ma vie à Londres, et si j'étais Anglais, je ne pourrais pas me voir entouré à Londres de plus d'amis, de plus de confiance et comblé d'attentions plus délicates. Je me trouve ici dans l'élément dans lequel seul je puis respirer librement, dans une atmosphère où prédomine le simple bon sens, et cet élément est, par la force des choses, l'élément historique, et, par conséquent, le mien.

5 mai.

1715. Demain nous serons installés che/ nous. Mélanie a visité environ trente maisons à louer : les unes sont de véritables palais, les autres sont petites comme des ruches. Nous en avons trouvé une qui non-seulement répond à nos besoins, mais qui est encore fort jolie et disposée de telle sorte que je ne voudrais jamais en habiter une autre. Elle est située Eaton square et appartient à lord Denbigh, ce qui ne te dira pas grand'chose ; mais ce qui t'intéressera davantage, c'est d'apprendre qu'elle se trouve dans le quartier le plus sain de Londres, à quelques pas de Hyde-Park et de l'habitation du duc de Wellington, tout près d'une maison que le comte de Flahault a louée pour Tété. Du reste, c'est la comtesse qui l'a découverte et qui a tout arrangé. Je me trouve à la fois dans Londres et hors de la brumeuse cité, et au milieu de mes connaissances. Le duc de Wellington vient tous les matins passe^

quelques heures chez dous ; si j'avais encore les devoirs d'une situation officielle à remplir, je ne saurais pas comment les concilier avec les nombreuses visites d*amis anciens et nouveaux qui se réunissent dans notre petit salon. On a mis à ma disposition des châteaux entiers et des maisons de campagne; ici Ton pousse rhospitalité jusqu'aux dernières limites; on y laisse parler le cœur et éclater la sympathie. En ce qui me concerne, cette dernière se manifeste à un degré qui dépasse de beaucoup mon attente, bien que je connaisse de vieille date les habitudes de ce peuple. J'ai donc bien feit d'apparaître ici le front haut.

J'ai renoncé à passer hors de Londres le temps que je voulais consacrer à TAngleterre, car j'aurais été bien seul. Toute la société est réunie à Londres pendant ce qu'on appelle la «saison» ; d'ici on peut faire des excursions avec une extrême fecilité. Si je voulais, je pourrais voir beaucoup de monde chez moi le soir; mais je n'y tiens pas, et je préfère un cercle moins nombreux. Ma journée se passe en occupations aussi agréables que variées; je travaille pendant quelques heures à mon bureau, je reçois des visites, et les heures s'écoulent vite pendant que je cause avec des hommes qui me recherchent dans ma solitude et qui échangent leurs idées avec moi.

L'Angleterre forme à elle seule tout un monde, et les réfugiés les plus marquants des autres pays se rencontrent ici. Je ne manque donc pas de distractions. Pour visiter les curiosités dont la ville abonde, il suffit de flâner dans les rues. Tu sais que ce genre de promenade répond à mes goûts; les rues de Londres produisent toujours sur moi une impression qui peut se résumer dans la question suivante : « N'y a-t-il en réalité que du désordre dans le monde? » Quand on voit l'ordre et ses heureux effets, cette active circulation, les innombrables produits de l'industrie, les trésors de tout genre entassés partout, on pourrait facilement s'abuser sur ce qui est malheureusement une vérité. Ma manière de voir est, du reste, si bien partagée par tous ceux qui ne se livrent pas à une pareille illusion, que je n'ai pas à en rougir.

Richard a passé la plus grande partie de la journée d'hier à

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la Chambre des communes, et il m*a rendu compte d'une séance intéressante. Gomme de nos jours la vie parlementaire domine tous les rapports sociaux et individuels, il est bon de Tétudier dans le grand pays et sous le Gouvernement qui ne la laisse pas dégénérer en jonglerie et en appât dangereux.

Un progrès qui jusqu'à présent n*a pu s*introduire à Vienne, je ne sais pour quelle raison, ce sont les voitures à un cheval. A Londres, sur dix voitures, il y en a au moins huit de cette espèce. Ce sont des broughams de toutes les formes, à deux et à quatre places, des voitures de mattre et des fiacres, toutes faites en vue du comfort. Tous les chevaux de selle devenus impropres au service sont finalement employés à traîner ces voitures, qui fourmillent dans les rues.

15 mai.

i7l6. Je ne puis laisser passer la journée sans te dire quelques paroles qui sortent du fond de mon cœur. Il a fallu que Tordre public fût troublé comme il J'a été pour que j'eusse à passer le 1 5 mai loin de toi, ma chère enfent, et loin des amis qu'une vieille habitude avait réunis autour de moi pour me présenter des vœux dont Tardeur ne saurait être diminuée par la distance.

Nous sommes installés très-confortablement dans une jolie maison que je voudrais pouvoir dire mienne, parce qu'elle contient tout ce qu'il me faut, à commencer par le soleil, contre lequel nous avons à nous défendre de tous les côtés, ce qui arrive rarement à Londres. Nous menons une vie extrêmement régulière. A neuf heures, je me mets au bureau ; à onze heures, nous déjeunons; vu ma sobriété naturelle, je me contente de deux tasses de thé ; les autres personnes de la maison prennent des aliments un peu plus solides. A partir de une heure vien* nent des visites de tout genre, les unes chez Mélanie, les autres chez moi. Elles forment une collection d'échantillons complète du monde que Ton appelle Londres; la seule exception consiste en ce que je n'ai pas encore été dans le cas de recevoir une seule visite de nègre, car toutes les nuances

160 RECUEIL DK DOCUMENTS (1848-1858).

morales se rencontrent chez moi, sans qu*il en résulte des froissements. Comme de raison, le principal contingent est fourni par mes vieux amis, et leur commerce nous transporte dans un monde qui ne vit plus que dans Thistoire.

Le duc de Wellington est venu hier pour nous dire qu'un vaisseau chinois était arrivé dans le port de Londres. Il n'apporte pas autre chose que lui-même; un spéculateur Ta acheté en Chine et amené ici pour le faire voir. Le capital consacré à cette spéculation s'élève à vingt mille livres sterling ou deux cent mille florins ; il est hors de doute que Findividu fera une bonne affisiire. Si je n'avais pas Tintention d'aller recevoir les miens * à leur arrivée à la gare de Douvres, je serais allé aujourd'hui voir ce bateau en compagnie du duc, afin de ne pas me trouver confondu avec la foule de curieux qui accourra. J'avoue que je n'ai jamais eu Tidée de la possibilité de jouir d'un pareil coup d'œil; il est clair qu'autrefois il aurait fallu l'impossible pour me faire monter dans un navire chinois à Londres l Dans ce meilleur des mondes, tout est possible, et si cette vérité ne m'était pas connue depuis si longtemps. Tannée 1848 l'aurait rendue évidente pour moi.

Nous dînons à l'heure de Londres, c'est-à-dire à sept heures et demie. Â partir de neuf heures arrivent des visites; alors la soirée ressemble à celles que je passais à la maison avant de me condamner au ^hist pour échapper aux conférences; elle s'écoule en causeries. Comme mon coin — car je ne prétends pas avoir un salon — est le seul qui soit ouvert aux gens qui veulent causer, il remplit le but que je m'étais proposé, et qui consiste à changer aussi peu que possible mes habitudes antédiluviennes.

Nous avons déjeuné hier dans une jolie maison de campagne de lord Londonderry, située sur les bords de la Tamise, à trois milles d'ici. Elle est petite, mais très-confortablement arrangée, bien qu'elle soit loin de valoir celle que la maladie du temps m'a forcé d'abandonner. Beaucoup d'amis communs étaient venus, et si ma villa et son jardin surpassent de beaucoup

* La princesse Mélanie, fille du prince, le prince Richard et Charles Il iignl. (Note de l'Éditeur.)

Rose Hilly la Tamise avec ses embarcations et Tincroyable mouvement qui y règne ont un bien autre prix qu'un canal sans but et qui ne conduit nulle part, pas même à ma villa. Près de Rose Hitl, la Tamise, au moment de la marée montante, a deux fois la largeur du bras du Danube qui sépare la ville de la Leopoldstadt. Deux milles plus loin, cette petite rivière porte des vaisseaux de ligne de toutes les grandeurs, et elle est couverte de navires marchands venant de toutes les contrées du monde.

21 mai.

1717. Parmi les imprimés que j'ai reçus dernièrement de Vienne et qui sont tous du genre le plus abject, j'ai trouvé une biographie de moi, écrite par un M. d'Alvensleben (que je ne connais pas personnellement); elle n'occupe pas un rang tout à fait méprisable parmi les pamphlets ; seulement, elle est extrêmement superficielle. La raison qui m'en fait parler, c'est que j'y ai trouvé une anecdote relative à une audience que j'aurais accordée à un certain Straube, et dont les détails figurent dans le Journal des théâtres. Comme tout ce récit est nécessairement faux, je voudrais voir la feuille dans laquelle M. d'Alvensleben a puisé sa courte citation. La chose n'a aucune importance et n'a pour moi qu'un intérêt de curiosité. Les mensonges du jour ne sont que des symptômes, les pamphlets et les journaux qui répandent l'erreur ne méritent que ie mépris. Je suis occupé de tout autre chose que de pareilles sornettes. D'autre part, je tiens à recevoir toutes les infamies <le ce genre. Envoie-les-moi, et &is-moi adresser par tes connaissances tout ce qu'on publiera sur mon compte. Le dernier mot n'est pas encore dit; c'est moi qui le dirai!

Nous menons toujours le même genre de vie. Je vis au milieu du grand monde sans être obligé de le rechercher; il vient à moi, et je remercie Dieu de m'avoir permis de quitter la scène pour me mêler aux spectateurs; c'est un rôle bien plus facile à jouer et qui répond bien mieux à mon âge et aux goûts de toute ma vie. S'il s'est opéré un changement dans mon existence, il se réduit, au fond, à ce qu'après avoir été pen-

daut plus d'un demi-siècle l'homme du lendemain^ je suis aujourd'hui Thomme de la veille. Mais, dans les deux systèmes, Id journée courante n'occupe qu'une très-petite place.

28 mai.

1718. La Révolution semble avoir visé à rattacher ses fêtes à la mienne ; le 1 5 mai a été célébré par elle à Paris, à Vienne et à Naples. Je crois qu'elle s'est fait du tort en se montrant dans sa nudité. La pudeur lui siérait mieux. Les faiseurs de révolutions (c'est un art qui est tombé au rang de métier) sont généralement des gens peu susceptibles de pudeur, et ils ont évidemment tort. S'ils me consultaient, je leur conseillerais d'être plus prudents; ils n'en font rien, et je m'en lave les mains. C'est la faiblesse des gouvernants qui amène le désordre, et c'est le désordre qui venge l'ordre. Moi qui suis un des dé* fenseurs de Tordre social et moral, je me reconnais le droit de me consoler des fautes commises par ses adversaires. C'est là précisément ce qui me commande d'éviter, quant à moi, d'en commettre.

Dans ma position actuelle, placé sur un observatoire dont l'horizon embrasse le monde , et joignant aux loisirs nécessaires pour bien observer l'autorité que donne la constance dans la manière d'agir, je n'ai aucune raison de me plaindre de ma situation personnelle. C'est le monde que je plains. Si j*étais accessible à la faiblesse de la vanité, qui est la pire de toutes les faiblesses, j'y trouverais un aliment dans les outrages que me prodiguent les adversaires de la cause de l'ordre, ainsi que dans les hommages dont m'honorent les partisans de cette même cause. Sur le vaste champ qui s'ouvre devant moi, je reçois tous les jours des preuves touchantes de cette dernière vérité. Tu es à même de te convaincre de la réalité des outrages. Le pour et le contre éctaircissent complètement une situation , et je puis, à cet égard, m'en rapporter aux événements de tous les jours. Partout où l'on va ici, on se trouve dans ce qui s'appellerait ailleurs une foule. Il arrive presque constamment que je suis reconnu, et alors on m'entoure, on me suit;

et un orateur quelconque s'approche de moi pour m'adresser une allocution qui renferme toujours des témoignages de sympathie et des hommages personnels, auxquels je ne puis répondre que par ces quelques mots : « / thank you since^ rely*. » Neuf fois sur dix je ne connais pas mes amis; mais ce qui est certain, c'est que ce ne sont ni des libéraux de FUniversité de Vienne, ni des Polonais ou des chartistes anglais. Les Polonais sont aujourd'hui très-bas dans l'opinion du pays; Tu en trouveras la preuve dans l'article du Times ci-joint. Il est curieux que plusieurs des dames qui y sont nommées viennent ordinairement dans mon salon et accablent Mélanie de visites. Il faut vivre dans ce pays, qui ne ressemble à aucun autre sous le rapport physique ni sous aucun autre, pour comprendre des choses qui sont habituelles ici, mais qui, transplantées ailleurs, tourneraient aussitôt en caricature. Sans doute, au milieu de l'agitation maladive du temps , ce pays est également exposé à de grands dangers; toutefois, les moyens de résistance constituent une difiFérence notable. Ces moyens sont immenses, parce qu*iU ont leur racine dans l'esprit public. J'insère ici une anecdote qui s'adapte à ce que je viens de dire.

Hier soir, de nombreux visiteurs étaient réunis dans mon salon; parmi eux se trouvaient le duc de Wellington, lord Brougham, lord Lyndhurst, sans compter d'autres personnalités marquantes, plusieurs dames, parmi lesquelles étaient la 'comtesse de Flahault, la princesse Grassalkovich et quelques ladies feshionables. A onze heures, Charles Hùgel et Richard, qui revenaient de dtner en ville , vinrent nous dire qu'en rentrant ils avaient rencontré une grande foule de peuple qui marchait en rang et qui remplissait Oxford street. Ils avaient demandé aux agents de police que l'on trouve postés partout, ce que signifiait cette manifestation : a Ce sont des chartistes, leur répondit-on, qui disent qu'ils veulent se rendre au Parlement et au palais de la Reine pour remettre une pétition ayant pour objet la mise en liberté de Mitchell, qui a été condamné, à Dublin, à quatorze ans de déportation. » Lorsqu'on prononça

* Je vous remercie sincèrement. {Note de r Éditeur,)

dans le salon le mot de « chartistes» , il y eut un éclat de rire. J^envoyai un de mes gens à Tbôtel du Parlement, pour voir ce qui s*y passait. Au bout d'une demi-heure, il revint, disant qu'il n'avait pas rencontré un seul chartiste, mais qu'il avait trouvé environ cent hommes de la police, qui lui dirent qu'ils avaient arrêté le cortège , en déclarant qu'ils emmèneraient les manifestants en prison dans le cas où ils continueraient leur promenade. Là-dessus, la foule se dispersa instantanément! Les journaux rapportent des détails plus circonstanciés sur cette promenade, qui doit se renouveler. Ici le ciel n'a pas la même physionomie qu'à Vienne et à Berlin. La foudre peut également tomber ici , mais il y a des paratonnerres. Tant qu'ils seront debout, la foudre ne consumera rien. Où trouver des paratonnerres sur le continent?

Cette lettre est devenue tout à fait sérieuse. C'est que je l'ai écrite aussi pour les deux amies d'Ischl *. Rappelle-leur la conversation de Troppau. Elles verront que je suis resté le même ; affirme à Thérèse que la devise : « Si fractus illabatur orhisy impavidum ferlent ruinœ », peut s'appliquer à moi, aujourd'hui comme alors. Je crois que les vingt-sept année:» écoulées depuis lors ne peuvent pas me démentir. Que dirait Gentz aujourd'hui? Rien, car si la goutte ne l'avait enlevé, il serait mort de peur. Je ne cours pas le danger de mourir de cette maladie-là.

Nous avons visité hier la jonque chinoise qui est à l'ancre dans les East-India Docks. Elle présente un singulier aspect, et prouve clairement qu'en Cbine l'art de construire des navires est encore dans l'enfance, et que les Chinois ne font rien comme les autres hommes. Ce qui excite mon admiration, c'est le courage du capitaine anglais qui a doublé le cap de Bonne^ Espérance avec un bâtiment qui ne semble guère solide. C'est un tour de force! Pourtant, le capitaine assure que le navire se laisse parfaitement gouverner. Du reste, il ressemble aux anciens vaisseaux romains et grecs qui sont figurés sur des bas-relièfs ou sur les vieilles gravures. La cabine du pont ren-

* La comtesse Flore Wrbna ut la princesse Thérèse Jablonowska.

(Note de VÉdUeur,)

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ferme une chapelle où trône le dieu de la mer, affreuse idole devant laquelle les matelots chinois , au nomhre de sept , font briller jour et nuit de petites bougies parfumées. En rentrant chez nous, nous avons visité un immense magasin d'étoffes, de châles, de produits indiens et chinois, qui se vendent à des prix sensiblement réduits. On trouve là, pour cent cinquante à cent soixante-dix florins, des cachemires qui en valent huit cents à neuf cents. On pourrait acheter dans ce magasin, pour trois mille florins, une corbeille qui, en tout autre temps, en coûterait vingt mille. Il n'en est pas de même toutefois pour ce qui se vend dans les autres boutiques. En considérant le trafic qui se fait ici, on est tenté de croire que toute la terre est riche. Le peuple montre même nettement qu'il entend rester riche. Tout le monde ne partage pas ce goût sur le continent; cependant il faut espérer qu'il finira par triompher, même à Vienne, et que les habitants de cette ville arriveront à reconnattre que les charivaris doivent, au bout du compte, céder au besoin de vivre sans eux. Partout on se trouve mieux que dans le chaos de la Révolution. J'ai passé ma jeunesse au milieu de ces £àcheux orages, et je trouve qu'il est dur d*y retomber dans mes vieux jours.

7 juin.

1718. Nous avons reçu aujourd'hui tes lettres du 30 mai. Tu as quitté Vienne au bon moment.

Rien de ce qui constitue l'histoire du jour ne me surprend. Chaque heure convaincra davantage le monde que la Révolution — car ce qui se passe, c'est la Révolution pure — était prête à se montrer au grand jour dans notre Empire, dès que l'impulsion aurait été donnée* Je le savais, d'autres ne le croyaient pas. Mis en demeure d'opter entre les deux seules directions possibles , c'est-à-dire d'ouvrir l'antre de la Révolution ou d'en tenir les portes fermées , ma conscience n'hésita pas un instant. Je contribuai, dans la limite de mes moyens, à faire adopter le second de ces partis. Mes efforts furent inutiles; je me retirai donc devant une puissance supérieure. Je ne sais pas souffler le froid et le chaud ou agir contre ma con-

science. J'ai cédé la place à d'autres qui s'entendent ou qui croient s'entendre mieux que moi à assurer le repos des peuples, Tunîté de TEmpire, le bien public. Ni ces hommes ni moi nous n'avons le droit de porter un jugement sur l'opportunité de la Toie suivie; ce droit appartient à l'histoire, cette puissance souveraine qui prononce sans appel. Ce qui m'appartient, c'est le parfait repos de la conscience, qui est le plus grand de tous les biens.

L'avenir est inscrit dans le livre scelle de sept sceaux , dans lequel le regard de l'homme ne saurait pénétrer. L'homme n'a qu'un don de prévision restreint, qui l'expose à des mécomptes fort pénibles quand il consulte ses passions et qu'il essaye d'évaluer, d'après la mesure que celles-ci lui présentent, ce qui est soumis à de tout autres règles. Une de ces règles est celle-ci : le mal engendre le mal ; celui qui sème le vent récolte la tempête; on reconnaît l'arbre à ses fruits. Il y a de nos jours des sages qui nient ces vérités ou qui, s'ils consentent à les admettre, se croient bien au-dessus de banalités pareilles. Dieu m'a départi quelque chose qui m'empêche de m'associer à ces sages; je n'ai jamais su et je ne saurai jamais entrer dans leurs rangs.

De lamentables illusions planent comme un nuage épais sur la pauvre ville de Vienne. Elle se croit dans une position semblable à celle que Paris occupe en France; elle croit pouvoir faire la loi à l'Empire. C'est une grossière erreur. Vienne n'est que l'enveloppe d'un noyau qui constitue l'être; elle n'est que la première ville de la plus petite province de l'Empire , et ne devient la capitale de celui-ci que si l'Empereur reste Empereur et qu'il y réside avec le gouvernement de l'Empire. Pour qu'elle le soit, il faut donc qu'il y ait un Empire et un Empereur. C'est le souverain seul qui a le droit et le pouvoir de commander, et non pas la ville de Vienne ou les clubs qu'elle recèle aujourd'hui pour son malheur, de quelque nom qu'il leur plaise de s'aCFubler. Je me permets de croire que plus d'un utopiste du mois de mars dernier est déjà devenu un sage. Je crois pouvoir admettre que plus d'un des sages du 13 mars, qui m'affirmaient que mon maintien en fonction était le seul

obstacle h la conservation du repos public, et qui avaient le courage de répondre de l'ordre sur leur tête, que plus d'un, dis-je, doute aujourd'hui de la valeur de son affirmation d'alors. J'admets tout cela, et j'accorde, de plus, que ces hommes ont agi avec d'excellentes intentions. Malheureusement il ne me serait pas possible de mëconnattre en même temps que la mort est la conséquence naturelle de ce que ces hommes ont fait ; ils étalent de bonne foi , mais ils manquaient totalement de bon sens pratique.

Je me trouve actuellement dans un poste d'observation qui présente un double intérêt : c'est le seul point que la perturbation générale ne menace pas d'une destruction prochaine, et en même temps j'y trouve réunis tous les éléments qui constituent la liberté basée sur Vordre, c'est-à-dire la seule liberté possible, celle qui est l'exact contre-pied du libéralisme qui pèse sur le continent. Tu as vu par ma dernière lettre que nous avons été au beau milieu du mouvement chartiste^ c'està-dire du mouvement démocratique, qui plaft tant à l' Université de Vienne. Comme à Londres tout est gigantesque, ce mouvement aussi est colossal , si l'on considère le nombre des manifestants. Il y a trente à cinquante mille personnes qui entreprennent des promenades nocturnes. Les défenseurs de l'ordre présentent également des chiffres respectables; une troupe d'agents de police et cent mille constables, armés d'une massue de dix-huit pouces de longueur, attendent résolument les promeneurs. Dix policemen suffisent pour faire battre en retraite cinq à six mille radicaux. Depuis deux jours on arrête leurs chefs; la ville elle-même est parfaitement tranquille. A Paris également on discute une loi contre les rassemblements. Si elle passe, on se l'appropriera peut-être à Vienne , car tout ce qui vient de Paris platt à nos civilisateurs. Mais cela n'empêche pas la pauvre ville de Vienne d'avoir essuyé des coups dont elle ne se relèvera pas dans un demi-siècle. Comme je ne verrai pas l'année 1900, je ne retrouverai pas la Vienne d'autrefois.

Ma vie se passe ici comme à Vienne , avec cette agréable différence que je suis délivré d'un fardeau qui écrase un

168 BECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

homme consciencieux chargé d^une responsabilité sans être pourvu des moyens d'action qu'elle exigerait. Je ne suis donc malheureux que par suite du malheur général. Mon avenir ne m'inspire aucune inquiétude; il n'en est pas de même de celui de mes enfants ; je m'associe aux souffrances de tous, et , comme je ne puis les adoucir, il faut que je tâche de les oublier.

Nous sommes au milieu de l'été. Le temps est clair et la chaleur est modérée, comme elle l'est toujours en Angleterre. Notre demeure ressemble à une maison de campagne; nos fenêtres donnent sur une place aussi grande que les deux tiers de la ville de Vienne. Nous sommes à quelques pas de Hyde-Park et de Green-Park, qui touche au parc Saint-James» Il y a ici des fleurs en quantité; on a de gros bouquets pour six pence (quinze kreutzers) ; on peut donc se fleurir h peu de frais, comme disent les bouquetières de Paris, et, de plus, les- (leurs sont d'une beauté ravissante.

13 juin.

1720. En voyant la date de cette lettre, je remarque qu'elle termine la première partie de la période qui , d'après certains programmes» doit fonder le bonheur de notre Empire. C'est le printemps de l'année et celui de la Révolution , qui vont de pair et qui ne tarderont pas à faire place à l'été. Qu'est-ce que celu^ci amènera? Je Fattendrai tranquillement dans la maison d'Eaton square, qui n'a qu'un défaut à mes yeux, c'est de n'être pas à moi.

Vienne n'est pas encore arrivée à la dernière crise; il faudra qu'elle en traverse beaucoup ayant de parvenir à une situation supportable. Les pertes que les révolutions causent aux pays et encore plus aux villes , dépassent toutes les idées que peuvent s'en faire des gens qui vivent sans songer au lendemain. Vienne a déjà £ait celte expérience, et cette ville, autrefois si florissante et maintenant privée des véritables ressources qui forment la vie d'une cité, s'en convaincra de jour en jour davantage. L'ignorance, qui est toujours la mère de l'aveugle-

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 169

ment, a entratné la paisible population des bords de la Vienne dans des erreurs fort regrettables , et il parait que la vase que cbarrie cette petite rivière s'est répandue jusque sur la ville. Nous passons également ici des jours agités, et je voudrais que les incapables qui détiennent le pouvoir à Vienne fussent ici pour apprendre comment on feit, dans uu'pays où règne une liberté complète, pour réprimer la licence, cette négation de la liberté. Le Parlement a approuvé une loi, cette loi a été promulguée, et deux cent mille bourgeois de Londres sont résolus à la soutenir. Dix mille hommes de troupes sont répartis dans les différents quartiers, tout prêts à marcher; tous les constables, la police si admirablement organisée, les constables spéciaux, c'est-à-dire tous ceux qui se font inscrire et qui s^engagent par serment à maintenir Tordre, et dans le nombre se trouvent les plus grands seigneurs , les hommes les plus marquants de toutes les conditions, toute cette masse énorme de gens dévoués à Tordre et à la loi est plus que suffisante pour tenir en bride les perturbateurs. On en viendra sans doute aux coups; mais, d'autre part, Tirritation est si grande que, si Toccasion s'en présente, les radicaux seront écrasés. Ils le sentent, car ma devise : La force dans le droit y est merveilleusement comprise dans ce pays. La force légale bien comprise est une arme d'une puissance extraordinaire ; mais le talent consiste à la bien comprendre , et ce talent est malheureusement fort rare.

13 juin.

1721. Il devient de plus en plus probable que je ne quitterai pas le sol anglais pour Téchanger contre le sol humide de la Hollande. Dans ce cas, j^irai sans doute me fixer à Brighton. Cette ville offre toutes les ressources de Londres : elle est à sept quarts d'heure d'ici , jouit d'un bon climat , et ne connaît ni la fumée ni les brouillards de Londres. Les appartements y sont charmants et à bien meilleur marché que dans la capitale; tous ceux qui ne sont pas amateurs passionnés du brouillard et qui ne veulent pas de la vie de château (qui, en Angleterre , remplit la saison froide ) , recherchent la côte méridionale

du royaume. On a, sous ce rapport, le choix entre trois points : Hasting^s, Torquay et Brighton. Les poitrinaires préfèrent Hastings, les goutteux Torquay, et ceux qui ne sont ni l'un ni Tautre vont à Brighton. Je me déciderai donc pour cette ▼ille neutre. Je ne compte pas m'adonner à la vie de château, car je n'y suis pas disposé physiquement. Je ne voudrais pas non plus avoir affaire aux poitrinaires et aux goutteux; aussi donnerai -je la préférence au juste milieu entre le trop et le trop peu. Être à Brighton , c'est être à Londres, comme on est à Vienne quand on séjourne à Baden. Tu devines que j'entends parler de Vienne sans barricades. L'avantage que Brighton a sur Baden et même sur Wiener -Neustadt, c'est la vue de l'Océan et l'impossibilité de condamner ce dernier à supporter des barricades.

Nous verrons encore bien des événements d'ici à l'automne. Ce qui arrivera, je n'en sais rien ; mais comme le chaos produit des mouvements désordonnés, comme les éléments se font la guerre dans son sein, et que rien n'y est constant et prévu, des hommes au cœur honnête, à qui le Ciel a départi l'un des plus précieux de ses dons, la patience, peuvent attendre sans s'émouvoir aucunement ce que l'avenir nous réserve. Je ne regarde pas comme possible que mes adversaires se trouvent dans une situation aussi favorable.

Du reste, on se trouve ici en situation de satisfaire tous les goûts. Le mien recherche le commerce d'hommes au sens droit et pratique, et je suis entouré d'hommes de ce genre. Je n'ai pas à faire un pas pour me procurer cette jouissance ; elle se présente à moi sans que j'aie besoin de la chercher. La vie d'ici est une vie publique; chacun y prend part selon sa fantaisie, et ma part à moi répond à mes goûts et à mon âge. J'ai derrière moi un demi-siècle qui se détache sur le fond de l'histoire, c'est donc du passé que je m'occupe.

J'ai été invité à fonctionner aujourd'hui comme docteur d'Oxford, et cela à propos d'un compliment de condoléance que l'Université a déposé aux pieds de la Reine , à l'occasion du décès de la princesse Sophie , vieille tante de Sa Majesté, qui est morte il y a quinze jours. Toutes ces choses se font ici

sérieusement, solennellement, et Ton a raison. Les Universités d'Oxford et de Cambridge, et à leur tète les chanceliers, le duc de Wellington et le prince Albert , se sont réunis en costume au palais de la Reine. En ma qualité de docteur en droit d'Oxford, et d'un des plus anciens, car mon diplôme date de 1814, j'aurais dû être de la députation. Toujours prêt à remplir un devoir, je déclinai l'invitation qui m'avait été faite , en raison des progrès de notre temps. Figure-toi quel effet aurait produit la lecture d'un article qui m'aurait montré dans le rôle d'un docteur d'Oxford! Gomme je ne suis pas assez bien doué pour jouer celui d'un étudiant de Vienne ou de Gratz, j'ai reconnu que je n'étais pas apte à jouer celui de docteur en dehors de ma patrie. Je crois que ma modestie est bien placée.

Les journaux d'aujourd'hui apportent des nouvelles de Prague du 12 juin. Le « progrès » finira nécessairement par amener une guerre de tous contre tous et la perte de l'ordre public, sans lequel il n'y a pas de liberté. Il renaftra des cendres un ordre de choses qui, abstraction faite de quelques formes, ressemblera à l'ancien. Le corps social ne se meut pas de manière à avancer en ligne droite , il se meut dans un cercle ; et quand il atteint un point qu'on peut considérer comme but, on découvre que c'était là le point de départ.

Dieu seul est grand ! Les hommes sont très-petits et trèstéméraires , et comme ils sont en même temps très-vaniteux, ils regardent les utopies comme des réalités, et les allures déréglées de l'ignorance comme l'efiFort du courage de la sagesse.

26 juin.

1722. Les nouvelles de Bohème arrivent presque aussi vite ici qu'elles vous parviendront tard à Ischl. La mort de la pauvre Éléonore *, cette créature angélique, est une catastrophe qui fait sur moi une impression toute particulière. Depuis la

* La princesse de Windiscbgraetz , qui fut tuée d*un coup de feu lors de rinsnrrection de Prague. Sa mère, la princesse de Schwarzenberg, périt lors de Tincendie de l'hôtel de l'ambassade d'Autriche, à Paris, en 1810.

{Note de V Éditeur.)

mort de la mère, mort si épouvantable par les circonstances qui raccompagnaient, j'ai voué à la fille une affection paternelle. Gelle-ci a trouvé un asile chez moi en 1810; elle a été traitée en enfant de la maison et s'est toujours regardée comme telle. Le sort de la famille des Atrides pesait sur elle sans qu'elle le méritât. Je la pleure comme si elle avait été ma fille, et je la plains comme la victime d'un délire qui, usurpant le titre de progrès, bien qu'il n'amène que la mort à sa suite, Saiit tant de mal aujourd'hui.

C'est de Paris qu'est venu le fléau ; là il fait de plus en plus de ravages, et il est arrivé aujourd'hui à son point culminant. Du reste, la France est en train de donner au monde de sérieuses leçons. Elle est ruinée et paralysée dans tous les organes vitaux. Les doctrines les plus en contradiction avec la sagesse des siècles se sont fait jour dans ce pays; pour en montrer la laideur dans toute sa nudité, il a fallu la révolution de Février et l'incapacité des gens qu'elle a portés au pouvoir, ainsi que l'absence complète des conditions qui seules rendent le pouvoir possible. Les doctrines qu'on a adoptées aveuglément comme des articles de foi sur la parole de gens sans honneur et sans principes, détruisent aujourd'hui la fabrique où elles ont été élaborées, et qui a si bien su faire servir à ses intérêts le ajuste milieu n aujourd'hui tombé dans l'oubli.

Chercher la liberté sur un autre terrain que celui de Poixire, et, par contre, chercher l'ordre dans le mépris de la légalité, les réformes dans le bouleversement, le progrès de la nation dans d'autres conditions que celles que Dieu a établies pour la vie sociale des hommes, c'est aller droit à l'absurde, et, quand l'absurde se traduit par des actes, il ne faut plus qu'un pas pour arriver à l'anarchie complète. Voilà mon verdict sur la situation générale, que mes efforts, quelque persévérants qu'ils fussent, n'ont pu épargner à notre belle Monarchie. Puissent d'autres réussir dans la tâche qu'il ne m'a pas été permis d'accomplir! personne ne le désire plus sincèrement que moi. Mais tant que je verrai les étudiants jouer le rôle de souverains et ceux-ci tomber au rang de sujets, mon espoir sera déçu.

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 113

Nous Tivôns tranquilles au milieu d'une agitation qui n'a nullement le caractère du désordre. Je crois que si Ton demandait à chacun de nous si nous nous sentons étrangers ici, nous répondrions tous par un « non » catégorique.

Naturellement, l'Angleterre trouve son profit à tout ce que perdent les pays du continent. Le calme triomphe du désordre, ne fût-ce que par suite des leçons que celui-ci donne tous les jours et à toute heure. C'est le communisme français qui donne le coup de grâce au chartisme, et la Révolution, qui règne sur le continent, déjoue les efforts qu'on fait pour changer les vieilles lois anglaises. La àiisère générale fait que les capitaux afBuent dans un pays où l'argent n'a pas à craindre les voleurs. L'Angleterre, dont toute la situation repose sur l'histoire, présente un aspect qui tient du roman. Je citerai sous ce rapport l'exemple suivant. Le marquis et la marquise de Westminster, qui sont de très-braves gens, ont passé la soirée d'hier chez nous. Le marquis est actuellement le plus riche propriétaire des Trois-Royaumes; ses revenus s'élèvent à plus de trois cent mille livres sterling ou trois millions de florins d'Autriche. Sa fortune a augmenté dans ces incroyables proportions grâce à l'extension de la ville de Londres. Le quartier que nous habitons était, il n'y a pas plus de vingt ans, une immense prairie, sur laquelle on a bâti peut-êtr^ mille maisons et plus. La manière de tirer parti du terrain est tout à fait originale. Le propriétaire le loue à des entrepreneurs de construction, qui bâtissent des maisons dont ils vendent la propriété pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Au bout de ce terme, ces maisons, qui doivent toujours être entretenues de manière à ne pas se détériorer dans cet espace de temps, deviennent la propriété pleine et entière de celui auquel appartient le terrain. Il arrive ainsi que des quartiers entiers de Londres, Grosvenor square, Belgrave et Eaton square, appartiennent au marquis de Westminster, et que par le Sait du susdit retour, sa fortune se trouve augmentée, dans des délais fixés, d'un nombre considérable de millions. Quand Eaton square sera à lui, cette augmentation sera, d'après les évaluations les plus modérées, de vingt millions. Pour que pareille chose soit pos-

sible, il &ut ce qui manque sur le continent, le respect de la propriété. L'aristocratie a-t-elie quelque chose de commun avec la fortune de TAngleterre? L'aristocratie financière, oui; Taristocratie titrée, non ! La prairie qui augmente aujourd'hui la fortune du marquis de Westminster dans les proportions colossales que j'ai dites, appartenait à un pharmacien dont le grand-père du marquis a ëpousé Théritière. Si le pharmacien avait eu un fils, c'est lui qui posséderait aujourd'hui cette fortune, et je ne crois pas que les législateurs de notre Université comptent les pharmaciens parmi les aristocrates, à moins qu'ils ne désignent sous ce nom tous ceux qui possèdent une propriété transmissible à leurs en£ants. « Entendons-nous » , serais-je sans cesse tenté de crier aux réformateurs du jour; mais ils s'en défendent avec acharnement, et ils savent bien pourquoi! Comme toute chose a deux faces, le marquis de Westminster est tourmenté par l'illusion qu'il est pauvre. Il dit que les temps sont durs, et il ne dépense pas la vingtième partie de ses revenus. C'est le meilleur homme du monde; mais il hésitera à s'acheter un gilet, tout en dépensant dix mille livres sterling pour un tableau.

28 juin.

1723. Tu as appris d'un^ manière générale ce qui vient de se passera Paris*. Je doute fort que les journaux que vous recevez disent la vérité, toute la vérité, car elle jette un jour effroyable sur la situation dans laquelle le progrès a mis toute TEurope centrale. La cause de ces terribles événements est dans les doctrines qui ont amené la révolution de Février et auxquelles celle-ci a ouvert la plus large carrière. Jamais on ne prodigue impunément les promesses comme celles que les hommes qui ont mis en scène la révolution de Février, et qui par elle sont arrivés au pouvoir, ont faites aux masses, en contradiction avec toute saine pratique : « La France donnera du travail à tous ceux qui en ont besoin. » C'est là une absurdité, et de telles absurdités sont toujours prises au sérieux. Le tra-

* Soulèvement d'ouvriers à Paris (journées de juin).

{Noie de C Éditeur.)

y ail est la conséquence naturelle de l'industrie, comme celle-ci résulte du bien-être, comme le crédit natt de Tordre et du repos, qui, eux non plus, ne sont possibles au milieu de l'agitation. Ruiner ceux qui possèdent quelque chose, ce n'est pas venir en aide à ceux qui ne possèdent rien, c'est seulement rendre la misère générale. Ce sont les consommateurs qui font gagner les producteurs, et tous deux vivent de ce dont disposent les premiers. Méconnaître cette vérité, c'est s'insurger contre le bon sens, dont les racines se trouvent dans un tout autre terrain que dans le génie poétique de Lamartine et dans le prétendu humanitarisme de Técole socialiste.'

Eh bieni pendant ma longue carrière, j'ai combattu cette belle doctrine, et de nos jours on va criant que cette lutte est la ruine du système que j'ai défendu et appuyé (non comme système, car je suis l'ennemi juré de tous les systèmes, de quelque nom qu'il leur plaise de se parer), et que les hommes du soi-disant progrès croient faire disparaître en lui donnant mon nom ! Ces gens-là me font beaucoup d'honneur ; c'est à l'histoire qu'il appartiendra de mettre les hommes et les choses à leur place véritable. Si je ne me trompe d'une manière absolue, c'est un travail qui se fait déjà ; ici, du moins, la question est tranchée.

On ne peut pas encore connaître le nombre des victimes de l'émeute de Paris. L'ordre est-il rétabli en France? Certainement non, car, comme toute chose, plus même que toute autre chose, l'ordre a besoin d'une base; or, la République ne présente pas de garanties sûres pour le repos du pays. La République une et indivisible de trente millions d'hommes et plus, est une chimère aussi insensée qu'une Monarchie fondée sur des institutions républicaines ou le despotisme sans despote, un canon sans poudre et sans boulets, un culte sans divinité ! II était réservé à l'année 1848 de voir des vérités aussi frappantes repoussées par la foule, qui aime à se griser de chimères. Le temps mettra un terme à celte folie ; malheureusement, nous ne vivrons pas jusque-là.

Les leçons données à l'humanité ne sont pas perdues pour ce pays, qui n'est séparé que par un bras de mer de leur point

de départ. En est-il de même de rAllemagne? J'ai peur du contraire. Dans ce pays-là, on est tellement porté à imiter ce qui se £ait en France, qu'on n'a pas même Tidée de faire une distinction entre ce qui vaut réellement la peine d'être imité et ce qui devrait ôter à tout le monde l'envie de suivre de pareils modèles.

S juillet.

1724. Je crois t'avoir déjà dit souvent que ce pays ne ressemble à aucun autre. Ceux qui viennent le visiter et qui méritent d'être bien accueillis, sont traités avec une prévenance et une hospitalité qui dépassent même les limites du comfort. L'Anglais qu'on recevra sur le continent avec une politesse assez froide, répondra dans son pays à cet accueil par les offres de service les plus généreuses, qui se traduisent par des ^ faits, ce qui n'est pas toujours le cas ailleurs. La société qui m'entoure se compose d'hommes d'un caractère moral à toute épreuve; le parti auquel ils appartiennent ne brille ni dans les salons ni dans le a tête-à-tête » , mais il joue son rôle dans le Parlement. Comme je n'ai rien à faire dans cette arène, ma vie s'écoule loin du champ de bataille politique, tout en se passant sur le terrain où se décident les questions morales.

J'ai dans le duc de Wellington Tamile plus fidèle, celui qui ne m'a jamais abandonné ; quand il ne vient pas dans la matinée passer quelques heures chez moi, il arrive à coup sûr le soir pour causer. Tout ce que le duc fait et peut faire dans sa quatre-vingtième année, dépasse la mesure ordinaire des facultés humaines. Il ne se dérobe à aucune affaire et paraît dans tous les salons. Il trouve du temps pour tout, et ses forces physiques suffisent à tout.

Paris est actuellement dans la situation d'une ville mise au pillage et privée de tous les moyens de se relever. Elle pourrait donner au monde un exemple et une leçon, si, dans notre siècle livré aux plus tristes expériences, ces exemples n'avaient pas perdu toute leur valeur. Les hommes du 24 février étouffent dans la fange qu'ils ont soulevée ; à leur tête on aperçoit M. de Lamartine, le héros des gens qu'il a trompés et

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l8i8). 177

dont je ne fais point partie. Dieu m'a doué d'un instinct qui me tait immédiatement découvrir les jongleurs et qui m'éloigne d'eux. Dans le cours des dernières années, cet esprit aventureux a épuisé tous les moyens pour me bien disposer en sa faveur. J'ai été sourd à toutes ses avances. Quand un .jour ma vie sera connue dans toute sa vérité, — et ce jour viendra, — on ne me comptera pas parmi ceux qui se sont trompés euxmêmes ou qui se sont laissé tromper par d'autres.

12 juillel.

1722$. h' État modèle, la France, en est à sa huitième ou dixième révolution, en attendant la neuvième ou la onzième. Il y a des gens à qui plaît cette agitation. Je ne suis point de ceux-là ; est-ce faute de goôl ou d'intelligence? Je laisserai la question indécise, mais je prétends user du droit le plus imprescriptible de rhomme, du droit d'appréciation.

Les journaux allemands n'apportent pas de détails précis sur la situation en France. Ils ont de bonnes raisons pour cela : ils ne veulent pas effrayer les amis du progrès. La République souffre du même mal dont souffrent les symboles sous lesquels elle est née; elle et ses amis ne peuvent ni vivre ni mourir, et cela par la simple raison que tout cela est mort-né. Les bons bourgeois de la grande ville veulent revenir à un état de repos et sont prêts à se soumettre à tout gouvernement capable de leur assurer ce bienfait. On jette par la fenêtre les héros du 24 février, et personne n'a envie de les ramasser. Le plus embourbé, c'est Lamartine, avec tout son attirail de phrases pompeuses, de pensées boursouflées et creuses, qui ressemblent à des vessies gonflées d'air. Je vois ici des Français de toutes les couleurs ; ils sont unanimes à avoir le sentiment de la mort. Oui, c'est bien la mort qui seule caractérise la situation de la ville de Paris, dont la province ne veut plus accepter les lois.

La vraie tendance de la France, c'est la décentralisation ; il

y a longtemps que je ne me fais plus d'illusions à cet égard. Il

y a bien du temps que j'ai prononcé ce mot, et personne ne

voulait y croire. Aujourd'hui, il est dans toutes les bouches.

Les enquêtes sérieuses qu'on feît aujourd'hui confirmeront infeilliblementla vérité de ce que j'ai soutenu également depuis des années. Je Tois une fois de plus ceux qui jadis ne voulaient point me croire, me demander aujourd'hui comment j'ai feit pour savoir cela. Je ne puis leur répondre qu'en leur demandant à mon tour : « Mais comment se fait-il que vous ne l'ayez pas su? » La vérité est q ue la sottise joue un grand rôle dans le monde.

Si l'on se contentait simplement d'observations superficielles, ce qui n'est pas mon fait, on ne s'apercevrait point ici qu'une crise épouvantable s'est produite dans le monde. Tout va son train habituel. Le commerce, les relations sociales, tout suit sans secousse les anciens errements. Un spectacle tout à fait curieux, presque incompréhensible, est celui que présente la circulation sur la Tamise. Trois cents bateaux à vapeur et plus transportent les habitants de cette ville et de ses environs à plusieurs lieues à la ronde dans toutes les directions. Entre London-Bridge et Yauxhall-Bridge se trouvent deux ponts au pied desquels sont construits les débarcadères. Je vais souvent sur l'un ou l'autre de ces ponts. De cinq en cinq minutes des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve; j'en ai vu déjà arriver douze à la fois, pendant qu'il y en avait autant en vue ou près d'arriver, de sorte que toutes les quelques minutes il y en avait un qui abordait. Tous ces bateaux sont tellement remplis de passagers qu'on y trouve à peine place. 11 y a deux classes de bâtiments : ceux qui transportent les voyageurs pour un penny, et ceux qui font le même service pour un demi-penny. Ce sont des omnibus par eau, dont tout le monde se sert, les ladies les plus fashionables et les portefaix. La dépense est certainement abordable pour tout le monde, et le confortable ne laisse rien à désirer. Ces bateaux ont une forme particulière. Ils ont de 60 à 100 pieds de long, sont assez étroits et tellement pointus à l'avant qu'ils fendent l'eau comme avec une lame de couteau et, par suite, avec la rapidité d'une flèche.

Làszlo Karolyi est arrivé à Portsmouth; il revient de son voyage autour du monde. II est venu nous voir hier, mais il

est retourné immédiatement à son poste. Il a fait son service actif sur le vaisseau de ligne commandé par Tamiral Seymour et a reçu les meilleurs témoignages sur sa conduite et sur ses connaissances; aussi sera-t-il à même d'occuper une place utile dans notre marine.

22 juUIet.

1 726. La situation commence à s'éclaircir ; mais il faut qu'il se passe bien du temps avant qu'on puisse songer à arriver à un but déterminé. Le chaos reste le chaos et ne peut pas devenir autre chose. Il y règne un péle-méle incroyable : or le travail de cristallisation demande un repos qu'on ne peut entrevoir à bref délai. L'Autriche a longtemps résisté au mouvement ; toutefois, quand il s'est produit, il a dû dégénérer en dissolution, non-seulement à cause de l'organisation particulière de l'Empire, mais parce que le passage subit de Tordre au désordre est bien plus sensible que la lente propagation du mal. Où sont aujourd'hui les héros de la réforme ? où est la réforme elle-même ? Après avoir été pendant toute ma vie l'ami et le défenseur de l'ordre public, qui est un fait, après avoir toujours établi une différence absolue entre les faits et les appa^ renceSy je suis préservé aujourd'hui de la douleur de la surprise, qui est un des sentiments les plus désagréables, parce qu'elle dérive de la sottise et qu'elle ne présente aucune base sur laquelle on puisse appuyer un calcul.

Le Gouvernement, entièrement d'accord avec le Parlement, vient de prendre des mesures énergiques pour le maintien de l'ordre en Irlande. Le Gouvernement et le Parlement ont raison ; mais ils ont eu tort de se formaliser quand ils ont vu les gouvernements continentaux prendre les mêmes résolutions en vue d'assurer la prospérité publique. Ce qui est juste et bien ne peut pas être délimité par des frontières géographiques ; la maxime : « Tout pour moi , et rien pour les autres » , est fausse dans son principe et n^amène rien de bon dans la pratique.

La vie que je mène me va très-bien. Ni le monde ni moi nous ne perdons quoi que ce soit à cet isolement, qui me per«

met de consacrer à écrire de Thistoire autant d'heures qu*il m*en fallait dépenser autrefois à faire de Thistoire. Je n'ai jamais eu l'habitude de perdre du temps, et je sais, aujoui^ d'hui encore, utiliser mes loisirs. La matière est riche, et je m'entends à ne pas la gâter...

J'ai été interrompu dans cette causerie par une visite que m'a faite la Reine douairière de Grande-Bretagne, nëe princesse de Saxe-Meiningen. C'est une excellente femme; je la connais depuis ses jeunes années, et elle a toujours gardé de l'attachement pour moi. Elle s'est fixée près de Glaremout, où demeurent tous ceux des membres de la famille d'Orléans qui se trouvent en Angleterre. £lle nous a raconté des détails fort curieux, qui caractérisent bien cette iamille, dont la situation est fort difficile actuellement. Londres ressemble à la vallée de Josaphat; les figures les plus singulières se reiïcontrent ici, et les mœurs anglaises facilitent tant les rapports qu'on n'en est nullement choqué. Ma maison est une loge de ce grand théâtre où les extrêmes se touchent et où les nuances se confondent.

10 août.

1727. Il y a trente-cinq ans aujourd'hui que j'aisigné à minuit la déclaration de guerre contre Napoléon. S'il me fallait récapituler tous les événements qui remplissent cette longue période, ce qui m'a passé par la tète et par la plume, ce qui est arrivé dans les différents Etats, ce que j'ai fait et vu faire, il me faudrait bien de Tespace. Heureusement, la pensée n'a pas besoin d'espace ; autrement il me faudrait une tète d'un volume tel que la coupole de l'église de Saint-Pierre y tiendrait aisément!

C'est le feld-maréchal Radetzky qui sait encore parler un langage compris de tout le monde et contre lequel les sophistes ne peuvent rien. Dans le lointain, il est difficile de se faire une idée juste de l'impression qu'a produite ici la victoire toute napoléonienne que le vieux maréchal a remportée sur la &ntastique Spada d'Italia. Ce grand événement rappelle des souvenirs que Terreur avait efiacés. « Il y a donc encore une

Autriche! » se sont écriés les hommes qui savaient se souvenir. J*ai reçu des félicitations de cinquante côtés : l'histoire semble s'être arrachée à sa léthargie, et tous les journaux, même ceux dont le silence eût été le plus excusable, ne fût-ce que parce qu'en le rompant ils se mettaient en contradiction avec euxmêmes, ont entonné des hymnes de victoire ! Si demain Radetzky abordait à Douvres, on l'amènerait ici en triomphe. Et voilà le train du monde !

Paris se trouve dans une situation extrêmement grave. Voici quelques anecdotes qui ne manquent pas d'intérêt. Un monsieur de Bordeaux vint dans cette ville et alla voir le général Gavaignac. a Eh bien, dit le général, on dit qu'à Bordeaux les républicains ne sont pas en majorité ! — Vous êtes mal renseigné, répliqua l'autre, il n'y en a pas un seul dans cette ville. »

Il y a eu à l'Élysée-Bourbon un bal par souscription au profit des blessés des journées de juin. Plusieurs dames du faubourg Saint-Germain y ont pris part. L'une d'elles fut engagée par un officier de la garde mobile pour une valse. La danse terminée, l'officier la ramena galamment à sa place. » Ce n'est pas la première fois », dit-il, « que j'ai eu l'honneur de vous donner la main ; j'ai été domestique chez madame votre tante ! »

S3 août.

1788. Je crois que tu reçois le Journal des Débats; tu auras donc lu les premiers résultats de l'enquête faite sur les événements des mois de mai et de juin. Pour juger la situation de la France, il fout que tu lises attentivement le premier-Paris du numéro du 21 août. Il caractérise [parfaitement la situation morale et matérielle de la grande ville, de la capitale et de la ville modèle de la civilisation! Malheureusement il est dans la nature des choses que les copies dégénèrent toujours en exagération des modèles; or, notre temps abonde en preuves de cette vieille vérité.

Ou bien je suis un imbécile, ou bien le monde est fou! Ce n'est pas mon affaire de trancher la question; on ne peut

pas être en même temps juge et partie ; je laisserai donc à rhistoire le soin de la décider, elle a qualité pour cela. Mais ce qui est certain, c^est que, en tant que des g^ens que je ne regarde pas comme de fortes têtes opposent ma personnalité aux conquêtes du présent, je suis parfaitement tranquille au sujet du verdict que la postérité prononcera sur la sagesse et sur la folie du dix-neuvième siècle, ainsi que sur la place que je devrai occuper dans les luttes soutenues par ces deux puissances.

Il se passera de grandes choses en France, parce que ce pays, arrivé au terme des expériences, n'a plus qu*un sentiment, un sentiment qui domine dans toutes les couches de la population, c'est-à-dire qu'il aspire à la fin ! Entre le fait et un sentiment, il y a un abtme; le lEaiit, c'est-à-dire la fin, échappe par conséquent aux calculs ; mais toute tendance si nettement affirmée mène nécessairement à des effets, et ces effets ne se borneront pas à des phénomènes secondaires. Le temps est venu où tout sera mis en jeu, et c'est le sort qui décidera entre les partis en lutte. Mais, quel que soit le vainqueur, le contre-coup des événements se fera sentir au delà des frontières de la France. Ce pays est mûr, les autres ne le sont pas.

26 août.

1729. Je t'envoie une liste très-significative des personnages qui se trouvent actuellement en contact à Londres. Dans le nombre, tu en trouveras qui, pour être en même temps en Angleterre et ailleurs, sont obligés d'avoir une double nature, ce qui me surprend d'autant plus que quelques-uns d'entre eux m'ont paru friser la simplicité. La remarque du correspondant du journal que le National (dont je t'envoie un extrait) invoque comme étant la source dont il s'inspire, sur le Spectateur de Londres, est aussi vraie en ce qui concerne la tendance a Guizot-Metternich s de cette feuille*, que les racon-

* Le journal de Londres dont il est question ici citait parmi les personnages présents à Londres « Rlindwortk, rédacteur en chef du journal Guizot- Mettemich, le Spectateur de Londres • . (Note de V Éditeur.)

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). ]8S

tars sur la présence de certains personnages à Londres. Si le Spectateur est placé sous le patronage de ces deux noms, il ne feudrait pas être surpris de voir paraître avant peu une feuille vouée à la défense des intérêts religieux, sous les auspices de Nicolas I*' et de Pie IX, ou une feuille traitant de questions stratégiques sous les auspices de Radetzky et* de Charles- Albert. Et voilà pourtant comme on écrit l'histoire; celle que • j'écris ne ressemble pas à celle qu'on crie dans les rues. Ce que j'écris, c'est de Thistoire, et non du roman, et je n'ai besoin du secours de personne pour rester fidèle à la vérité.

La saison morte commence pour la société; il en résulte que notre salon se dépeuple de jour en jour, pendant que notre cellier se remplit de gibier à plume, d'ananas gigantesques, de raisins et d'autres fruits qui ont l'air de venir de la Terre promise; tout cela nous est envoyé de tous les points de ce pays, qui est hospitalier plus que nul autre. L'Anglais qui vous quitte ne veut pas être oublié; c'est une vertu patriarcale. Par contre, il n'oublie pas quand il a reçu un bon accueil sur le continent, et, sous ce rapport, moi qui ai si peu la mémoire des noms propres, je joue tous les jours un rôle assez sot visà-vis des nombreux touristes que j'ai reçus, soit à la ville, soit à la campagne, et qui me rappellent les attentions que j'ai eues pour eux, sans que je réussisse à m'en souvenir, en dépit de tous mes efforts.

En France, il se passe des choses qui prouvent que ce pays est fatigué des bienfaits du progrès illimité. La république y est malade, les forces sont épuisées; placé entre la république rouge et les principes de Tordre, le pays veut l'ordre; la misère générale a atteint le degré où les peuples cessent de goûter les phrases creuses.

Lis les communications de la commission d'enquête, et tu seras à même de juger de la valeur des phrases sonores quand on les met à l'épreuve. Ces épreuves coûtent cher aux nations, et l'on comprend qu'elles s'en fatiguent. S'il y a sous ce rapport une différence entre ces dernières et moi, elle ne saurait consister que dans les impressions que produisent certaines réformes avant et après leur accomplissement.

!•' septembre.

1730. Notre séjour à Londres tire à sa fin. Pour un temps seulement ou pour toujours? Je Tignore, parce qu'il m'est impossible de lire dans Tavenir, en tant qu'il s'agit de petites choses» et parmi celles-là je compte toujours celles qui ont trait à des questions particulières ; car les hommes ne sont rien à côté des choses, relativement auxquelles je crois posséder un don de prophétie plus étendu. Je crois t'aToir écrit il y a quelque temps déjà que le mois de septembre sera gros d'événements. Tu verras que j'avais raison. Aujourd'hui, je vais plus loin, et je prétends que le mois de mars 1849 amènera des événements encore plus considérables.

Londres commence à se vider. Dans quelques jours le Parlement va clore ses séances, et alors il ne restera plus ici que ceux qui sont retenus par leurs affaires, classe de gens qui n^est pas en relation avec nous. Je ne puis assez me louer de la prévenance dont nous sommes l'objet; les rapports sociaux sont extrêmement agréables et cordiaux, et nous n'aurions pas pu nous trouver mieux à Londres si nous étions John Bull en personne. C'est un vrai bonheur pour nous d'avoir pu passer en repos quelques mois pendant lesquels tous les endroits habitables du continent, sauf la Hollande et la Belgique, ont été exposés à de violentes perturbations qui durent encore ; aussi je me réjouis de ne m'étre pas trompé dans le choix de ma résidence.

Londres est un kaléidoscope qui change sans cesse. Je le quitte, et je suis remplacé par Louis Blanc et par Caussidière. Nos figures ne se ressemblent pas, ce qui est précisément le cas des images d'un kaléidoscope. Je crois pouvoir affirmer que ces apôtres de l'humanité ne trouveront pas l'accueil que j'ai reçu dans ce pays. Le peuple anglais a énormément de bon sens; il ne se trompe guère sur les tendances des gens; aussi les héros du socialisme qui viennent de débarquer à Douvres n'auront^ils du succès que dans les clubs des chartistes, qui eux-mêmes ne font pas florès. Gomme je resterai ici jusqu'au 8

OU 10 septembre, afin de laisser le temps d'approprier notre maison de Brighton, je ne serais pas surpris de recevoir la visite de M. Louis Blanc. Tu ne peux guère te figurer quels singuliers touristes m'honorent de leurs hommages! Louis Blanc ne peut pas voyager incognito, il ressemble h un garçon de treize ans. Ce monstre de garçon est un homme d'esprit, fait qui prouve une fois de plus que Tesprit est un don bien dangereux quand la raison ne lui sert pas de contre-poids. Le monde fourmille d'exemples qui confirment cette vérité, vérité qui toutefois n'exclut pas cette autre, c'est que ce sont les imbéciles qui font le plus de mal, et non les francs coquins. On peut se garder de ces derniers, tandis que les autres pénètrent partout comme les courants d'air. J'ai rencontré dans ma vie plus d'imbéciles que de scélérats; c'est un aveu que je fais par égard pour le sentiment moral de mes contemporains.

La situation dans laquelle se trouve Paris dépasse tout ce qu'on pourrait en dire. Les commerçants et les artistes affluent ici ; ils cherchent dans ce pays le pain qu'ils ne peuvent plus gagner en France. Les gens d'affaires de Londres réalisent d'énormes bénéfices sur les marchandises qu'ils achètent à Paris et dans les fabriques à des prix dérisoires. Le pays paye cher l'existence de la république ; aussi les partisans de celle-ci sont-ils clair-semés de l'autre côté de la Manche, et ici personne n'en veut.

7 septembre.

1731. Je suis heureux de te savoir satisfaite du manteau que je t'ai envoyé. On trouve à Londres un grand choix de vêtements qui ne laissent rien à désirer, et cela pour deux raisons. La première, c'est qu'il surgit continuellement des articles nouveaux, tandis que, d'un autre côté, le succès de ces produits dépend de leur degré d'utilité pratique. Le climat du pays exige qu'on soit bien couvert; aussi les inventeurs s'évertuent à imaginer des vêtements confortables. On préfère l'utile au gracieui ; aussi chaque jour amène-t-il quelque chose de nouveau sur ce terrain. 11 en est de tnéme des appartements et de beaucoup d'autres objets; on voit des choses inconcevables,

en ce qui concerne Taspect extérieur; mais on n^ attache aucune importance, parce qu'on demeure dans les maisons et non pas dehors, et que tout est calculé en vue de ce but.

Il y a quelques jours, nous avons visité un établissement qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer : c'est la brasserie Bar* clay et Perkins. Voici quelques détails sur cette maison. On y produit non pas des tonnes, mais des fleuves de porter et d'ale. Les chaudières dans lesquelles se font les brassins sont tellement vastes, qu'on a prié un jour Jenny Lind de se faire entendre dans une de ces immenses machines; une cinquantaine de dilettantes prirent place avec la chanteuse dans ce gigantesque salon de cuivre, et l'on assure que le chant y produit un effet superbe.

Dans cette brasserie, il y a toujours pour cent mille livres sterling d'orge et pour cinquante mille livres sterling de houblon en magasin. Mais le nombre des ouvriers est peu considérable, parce que tout se lEaiit au moyen de machines. Dans les écuries se trouvent cent soixante chevaux, et quels chevaux! Us sont uniquement destinés à transporter la bière en ville ou jusqu'au port. J'enverrai au musée de Kœnigswarl des fers de ces chevaux, qui dépassent de beaucoup la mesure ordinaire. Chacun pèse six livres, et le confortable n'a rien à y voir. La brasserie appartient à huit actionnaires qui se partagent les bénéfices; dans les années ordinaires, le gain s'élève à deux cent mille florins par tète. L'établissement a été détruit par un incendie il y a quelques années; le fait ne se reproduira plus, car aujourd'hui tout est construit en pierre et en fer. L'orge attire d'innombrables rats et souris; aussi la maison entretientelle une quantité de chats. D'après un calcul approximatif, — car en Angleterre on calcule tout, — il faut annuellement à ces chats, qu'on peut réellement considérer comme des employés de la fobrique, six mille livres de chair de rats et de souris !

Le Parlement a clos ses séances avant-hier; aujourd'hui, la ville est déserte ; même mon vieil ami le duc de Wellington est parti pour Walmer Gastle, vieux château situé sur la côte, entre Douvres et Deal, qui appaitient au lord warden (gar-

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 181

dien) des Cinq-Ports*. J'irai Ty voir au commencement d'octobre,

Louis Blanc est arrivé pour compléter le kaléidoscope, et, comme je ne puis jamais échapper aux fous, il s'est fiait annoncer chez moi. Il a motivé cette démarche par le désir de faire ma connaissance et de m'exposer sa doctrine. Mais j'ai décliné l'honneur d'apprendre à connaître l'homme et ses théories. Je suis trop vieux pour me laisser convertir à n'importe quel système nouveau, et les convertisseurs, à quelque école qu'ils appartiennent, ne peuvent rien me dire que je ne sache déjà. Ce qu'ils ont offert comme étant nouveau, je le connais de longue date, et je l'ai repoussé comme marchandise de pacotille.

Herminie est allée hier avec Mélanie et ses frères visiter les splendeurs de Windsor; ils ont tous été enchantés de leur excursion. Windsor est, en effet, un des plus beaux endroits qu on puisse voir, et est extraordinairement riche en souvenirs de tout genre. En Angleterre, on a le louable désir de tout conserver. Cet esprit de conservation pénètre toutes les couches de la population anglaise; il s'affirme à propos de toutes les institutions et de toutes les habitudes, et forme la base de ce qu'on appelle V aristocratie, et qui est tout autre chose qu'on ne croit sur le continent. L'aristocratie anglaise n'est pas la noblesse, elle consiste dans les principes conservateurs et dans l'esprit qui y répond, esprit qui anime toutes les classes. Il n'y a pas un Ëtat au monde qui renferme moins de nobles et plus d'aristocrates qui résistent aux niveleurs. En Angleterre, tout le monde est conservateur, et il n'y a qu'une seule secte qui fasse opposition au principe dominant, au principe incamé datfs l'esprit national. Les aristocrates les plus accentués sont les country gentlemen, qui n'ont rien de commun avec la noblesse, car tout individu qui a une position indépendante est gentleman. C'est le vocable lui-même qui a donné naissance è l'idée fausse qu'on se fait sur le continent de la noblesse et de Taristocratie nobiliaire de l'Angleterre. Les titres sont l'équi-

* Gomme on le sait, le duc de Wellington était revêtu de cette dignité.

{Note de C Éditeur.)

valent de fonctions, et chacun peut, par ses mérites personnels, se frayer un chemin pour y parvenir. Il y a là dedans une égalité utile dans ses résultats, une égalité qui élève au lieu d'abaisser comme celle de la misère.

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