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^Qe RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
destin en avait ordonné autrement. Si ie ministère conserva* leur avait été au gouvernail en février 1848, Topposition libérale d'accord avec la Révolution, laurait renversé. Lorsque les événements de Février trouvèrent les prétendus alliés en fonction, non-seulement cette prévision a été démentie, mais encore la nécessité a placé le ministère libéral sur le terrain conservateur.
Aujourd'hui il est établi solidement sur ce terrain. Pour consacrer le fiait, il n a fallu que Taffaire de Risquons-Tout* . Le Roi et les plus intelligents des chefs du parti catholique ont su exploiter Tévénement avec beaucoup d*habileté. Aujourd'hui le pays voit clair, et il s'en trouve bien.
On en trouve la preuve dans le fait suivant. On s*est senti honoré en Belgique par mon séjour dans ce pays, et l'on y a vu le témoignage de ma confiance dans les garanties de repos matériel qu'il m'offre. Le Roi a su tirer parti de ces dispositions favorables, et il a contribué ^autant qu'il était en lui à mettre le parti qui se trouve au pouvoir en contact avec moi. J'ai considéré comme un devoir moral d'y prêter la main, et le succès obtenu est une des anomalies de notre temps. Je ne ' trouve pas de réve-creux libéral dans le Cabinet, et je forme en quelque sorte un centre autour duquel les partis divisés peuvent se réunir. Je ne risque pas de sortir de mon rôle, vous en êtes convaincu sans que j'aie besoin de vous l'affirmer.
Ce qui sortira du chaos allemand, je ne puis le prévoir même de la manière la plus générale ; il présente un singulier mélange d'aberrations dans tous les sens. L'année 1848 a relâché tous les liens, et l'année 1849 n'a rien réparé. Parmi toutes les formes, celle du dualisme est la plus mauvaise; or, c'est lui qui constitue la base de la situation de l'Allemagne. Dans les différents États, on le trouve dans les principes sur lesquels reposent les idées de souveraineté; sur le terrain politique, il s'afBrme par le prussianisme et par le teutonisme; dans les plus
* RisquonS'Tout est, bien que ce nom soit singulier, une localité située sur la frontière franco-belge, où une attaque de corps francs révoiutionnalrei français fut repoussée par des troupes belges et par des gendarmes.
{Note d€ rÉdUeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l850). SOI
hautes régions, il se manifeste par la rivalitë entre la Prusse et rÂutriche. Dans les petits États, tout ce qui s'appelle autorité gouvernementale est tombé bien au-dessous de zéro. En Prusse, il y a lutte entre ce que le Roi veut et, d'autre part, ce qu'il ne veut pas et ne saurait vouloir. Le parti rouge lui crie : « Fais des conquêtes, c'est-à-dire, engraisse^toi, et tu deviendras ainsi un morceau friand pour nous ! » C'est dans ce sens qu'on accepte la cuisine d'Erfurt. Au milieu de la confusion se trouve Francfort, qui souffre de toute la fieiiblesse du dualisme et qui pourtant est armé de la force qui réside dans un fait au milieu du néant.
Quelle sera l'issue de cette grande partie? Entre deux, les chances de gain sont plus faciles à calculer dans une partie de roulette que dans celle que le tapis vert allemand présente aux banquiers et aux joueurs.
Je ne parle pas de la France, car elle parle assez haut et assez distinctement d'elle-même. Je citerai comme caractéristiqu^ l'anecdote suivante : Miss ou mistress Howard * a commandé dernièrement ici, dans une des premières manufactures de dentelles, une robe de sept à huit mille francs, dont la confection demandait trois ou quatre mois. La manufacture a répondu qu'elle ne pourrait la commencer qu'après ce laps de temps.
Le tableau suivant, que j'emprunte à une lettre de mon correspondant parisien, qui est fort bien informé, contient, à mon avis, beaucoup de vérité : « Ici nous marchons vers une crise inévitable. La position est celle-ci : l'Assemblée nationale et le Président ne vivent que de leur antagonisme, qui leur donne l'apparence de la vitalité et prolonge actuellement leur existence. L'Assemblée nationale représente dans ce conflit l'élément parlementaire et constitutionnel, et Louis-Napoléon l'élément napoléonien absolutiste; l'Assemblée nationale représente un principe, et le prince un mythe. Or, en France, personne ne croit plus à des principes ni à des mythes. Voilà la situation. Dès que ce conflit aura pris fin par le triomphe d'uA des deux éléments qui jusqu'à présent se tiennent en échec,
* On sait qu'elle avait en ce temp«-là des relations a^sez intimes avec Louis-Napoléon. (Note de C Éditeur,)
tous deux s'évaporeront et s'en iront en fumée, comme les brouillards que dissipe le soleil. Alors les yéri tables détenteurs de la force, c'est-à-dire les généraux, apparaîtront au premier plan, et du jour au lendemain la France sera devenue un Mexique. «
« Les choses peuvent tourner autrement, ajoute le correspondant, mais telle est leur marché naturelle et logique. Je crois peu au légitimisme, je ne crois pas du tout à Toiléanisme; quant à l'impérialisme, il me parait franchement tout au plus une superstition. »
J^accepte cette manière d'envisager la situation; elle est l'expression de cette vérité, qu'en France le positif a disparu de la vie politique et qu'il ne peut pas être remplacé par quelque chose de logique. Un pareil état de choses ne saurait durer, car son existence est une anomalie; Vultima ratio, la force des choses, met toujours 6n à des situations de ce genre. Aussi, là n'est pas la question ; il s'agit de connaître le quidet le quomodo; or, mes facultés prophétiques ne vont pas jusqu'à le deviner.
L'année 1850 apportera bien des lumières. Nous aussi, nous en avons grand besoin dans notre Empire; je souhaiterais que les hommes qui sont chargés de résoudre le plus difficile de tous les problèmes, celui de Yédification d*un Empire, vissent aussi nettement l'issue de l'entreprise qu'elle est peu visible à mes yeux. S'il suffisait de vouloir, s'il ne s'agissait pas de pouvoir^ je serais plus tranquille dans mon for intérieur que je ne le suis.
23 février 1850.
iStftf. ...Les situations générales comme les situations particulières du jour sont très-graves. On en viendra aux coups, car de pareilles complications ne se débrouillent pas sans crises. Aujourd'hui, la France ressemble fort à une chambre d'enfants où les jouets, les armes, tout est péle-méle, et où les malheurs et les absurdités de tout genre sont en contact et ne cessent de réagir les uns sur les autres. Gomment ce drame se dénouera-t-il? Je ne me permets pas de le préjuger; si j'étais
dans la nécessité de porter un jugement quelconque, il ne serait rien moins que fevorable.
23 man 1850.
1856. ...Les afiFaires de Hongrie constituent un des problèmes les plus difficiles que le Gouvernement ait à résoudre. Elles ne pouvaient rester au point où elles en étaient; moi et les hommes raisonnables du pays, nous étions fixés sur la marche que devait suivre une réforme absolument nécessaire. Les nombreuses causes qui paralysaient toute action utile dans l'Empire ont fait perdre du temps ; or, de toutes les pertes celle des moments favorables est la plus difficile à réparer, car Toccasion manquée ne se retrouve pas ; il survient des occasions nouvelles, qui généralement sont moins heureuses que celles dont on n'a point profité.
...Comment un ordre de choses peut-il sortir de contradictions? Telle est la question que notre pauvre Empire, et toute la société avec lui, ont à résoudre aujourd'hui. Depuis soixante ans la France est malade de cette solution, et aujourd'hui plus que jamais le dénoûment est éloigné et échappe aux calculs.
10 ayril 1850.
1857. ...Les renseignements . que Langenau vous donnera sur la situation intérieure de notre Empire, de cet Empire qui est en train de s'édifier, sont malheureusement d'accord avec mes propres sentiments* Édifier un empire est une entreprise surhumaine, car les empires s'édifient eux-mêmes ; la différence entre le travail de l'architecte et celui de la nature consiste dans le temps employé; or, l'expérience nous apprend que les édifices construits le plus rapidement ne sont pas les plus solides. Les architectes ont l'air d'avoir bon coulage ; il n*y a rien à objecter contre l'ardeur à la besogne, si la direction qu'on suit est la bonne. Est-ce là le cas pour leur entreprise? Je le souhaite plus que je ne puis le croire, dans l'intérêt de ma propre tranquillisation.
La direction dans laquelle la politique prussienne s'est
enferrée porte le double cachet des dang^ers inhérents à la politique utilitaire lorsque celle-ci est substituée à la politique des principes, et de ceux qui sont particuliers à la marche des {][énies prime-sautiers. La politique utilitaire est depuis plus de cent soixante-dix ans celle que suit la Prusse; Tautre élément réside dans la personnalité du Roi Frédéric-Guillaume IV . Comme troisième élément, le (ait du g;énie du Roi se rencontrant avec celui de Radoxvitz joue un rôle qui influe énormément sur les complications du jour. Je tous prie de ne jamais oublier de lire In Gazette de Cologne et la Gazette universelle d'Augsbourg, cela suffit pourvoir les résulats monstrueux que produisent ces trois éléments associés dans la lutte quMIs soutiennent contre les divagations du chauvinisme allemand. La' sagesse universitaire, la manie de l'imitation qui est propre à TAIIemagne, et les faiblesses françaises, n'équivalent pas à des forces vivifiantes.
II ne sortira des créations d'Erfurt comme de celles de Munich que la Confédération de 1815 ou une anarchie aboutissant à une guerre civile allemande. Je donnerais beaucoup pour pouvoir assister en cachette à un entretien du docteur Bunsen et du prince Albert, discutant tous deux la situation. Les yeux de ce dernier ont dû bien se dessiller. Bunsen sera Thomme qu'il feudra pour endossera Radowitz Tavortement des grandes splendeurs qu'on avait rêvées.
Mais ce ne sera pas la fin des difficultés ; ce qui est établi dès maintenant, c'est que ni le plan de Radowitz, ni celui de Gagern, ni celui de Bunsen, ne réussiront. Mais qu'est-ce qui triomphera finalement? L'anarchie, ou une reprise de vitalité.
P. S. — Je viens de recevoir de Francfort l'information suivante, que je vous transmets textuellement :
Le 4, l'Électeur de Hesse et le grand-duc de Dannstadt se sont rencontrés ici. Le même jour, le prince de Prusse les a suivis en toute hâte.
Le voyage de l'Électeur avait pour but de s'entendre avec le grand-duc au sujet de la conduite à tenir par tous deux visà-vis du Sonderbund prussien et des propositions de l'Aa-
triche et de la Bavière. Le prince de Prusse, informe probablement de cette entrevue, s'est empressé de venir ici pour empêcher, si c'était possible, la défection imminente des deux princes. Je sais que cette tentative a échoué contre la fermeté de rÉIecteur, exprimée dans une forme confuse. A Berlin et à Erfurt, on ne parait pas renoncer à TÉtat fédéré; mais on a Tair de vouloir le réduire aux plus étroites limites, et cela dans Tespoir que le germe finira par se développer et par produire un arbre. Le 31 mars, Berlin a, dit»on, adressé des propositions à Vienne, propositions ayant pour objet la simple prolongation de Tétat provisoire pour trois autres mois; on y ajoutait une déclaration d'après laquelle on se déclarait prêt à admettre également d'autres représentants à côté de ceux de l'Autriche et de la Prusse.
Ce qu'il y a de plus clair dans la situation, c'est que l'Aile* magne ressemble à une chaudière où l'on voit bouillir ensemble le droit et l'injustice, la raison et la folie, la pratique et les théories.
23 avril 1850.
1858. ...Je ne sais pas quel est le but de la réunion de la femille d'Orléans. Il est facile de supposer un but quand une situation est gênante et compliquée; je ne me suis jamais plongé dans l'étude de ce qui, pour des tiers, a la valeur d'un but à atteindre, et je m'en suis tenu de préférence à la connaissance aussi exacte que possible des choses auxquelles le but peut s'appliquer. Dans le cas présent, la situation où se trouve la France est la chose, et celle-ci va très-mal. Je la regarderais comme désespérée^ si cette idée était applicable à un grand pays. La force des choses sait à la fin triompher, et c'est ce qui arrivera en France.
Je suis à même de connaître les impressions de tous les chefs de parti ; ils s^accordent tous à ne rien savoir. J'ai reçu il y a quelques jours une lettre du comte de Sainte-Aulaire, qui viendra me voir le mois prochain. Sainte-Aulaire est un honnête homme, à qui la teinte doctrinaire de son esprit a souvent fait &ire fausse route. Moi, il m'a toujours compris; ce
qu'il ne pouvait pas reconnattre, c'était la voie dans laquelle rengageaient facilement des vues optimistes et le manque de critérium.
Les complications allemandes vont où va toute chose mortelle ici-bas. Je crois pouvoir admettre qu'aujourd'hui le Cabinet anglais goûte moins qu'autrefois le « prusso-teûtonisme » . Je n'ai pas encore une idée nette de la manière dont les choses finiront par s'arranger ; j'admets, en attendant, que la pèche en eau trouble (car la politique prussienne ne poursuit pas autre chose) ne sera pas aussi fructueuse que les pécheurs l'auraient souhaité. Les gros poissons déchireront le filet, tandis que les petits y resteront pris.
Dans tous les cas, il y a deux remarques intéressantes à Caire : l'une porte sur l'indifférence de la masse du peuple allemand pour ce que les partisans de F Union allemande appellent V esprit allemand; l'autre a pour moi la valeur d'un phénomène particulier sur le terrain politique. Je ne puis mieux indiquer mon sentiment à cet égard qu'en posant la question suivante : Ne crierait-on pas haro sur Y Autriche, surtout en Angleterre, si elle affichait des convoitises tant soit peu semblables à celles que la Prusse étale au grand jour? Une politique honnête doitelle peser sur l'Autriche comme un fardeau, tandis que la politique utilitaire est un droit qu'on reconnaît à d'autres États? Qu'est-ce qui justifie ce priviUgium onerosum ou le privilège contraire? Quel rôle l'Autriche pourrait jouer aujourd'hui, si les journées de Mars n'avaient pas été couronnées d'un succès qu'elles ne méritaient pas, et cela pour des raisons que l'histoire seule éclaircira! .
27 avril 1850.
1859. Les choses vont partout leur train, elles suivent un chemin mêlé à la fois d'ombre et de lumière. Je dis les choses, car je ne saurais donner un autre nom à l'effervescence qui règne partout. Partout les éléments qui forment la vie des États sont en lutte; les luttes prennent toujours fin ; mais, vu le caractère qu'a celle d'aujourd'hui , l'époque du dénoûment ne peut se calculer même d'une manière approximative. Si
ridée de rautorité des majorités^ qu'on prêche sur les toits, n'était pas une chimère dans la pratique, on ne tarderait pas à ▼oir la fin de la lutte. Partout Timmense majorité soupire après le repos, car ce n'est que dans le repos que se trouve le salut. Mais les masses sont des puissances négatives; elles ne se montrent qu'à certains jours, et se laissent la plupart du temps conduire jusqu'au suicide! Depuis soixante ans, la France montre l'exemple de cette triste *véri té. Qu'est-ce qui prendra pour ce malheureux pays la valeur d'une position stable? Je n'y découvre pas un point d'appui qui puisse servir même à une indi* cation. L'histoire n'offre pas d'exemple d'une plus complète impossibilité de savoir !
Chez nous^ on a fiaiit un grand pas; la suppression des absurdités de la législation de l'Empereur Joseph en matière ecclésiastique est un véritable progrès. Cet événement m'a laissé une double impression : celle de la joie de voir disparaître la pierre d'achoppement, et le regret de constater que. ce qui est simplement juste et seul raisonnable apparaît comme un produit de la Révolution, tandis qu'il constituait une tâche que, dans le cours de trente-cinq années entières, je n'ai pu mener à bonne fin, malgré toute la bonne volonté des Souverains et mes efforts continus. J'ai échoué contre notre bureaucratie. Ma toute-puissance devait être bien précaire !
Ce que vous me dites à la fin de votre lettre de l'influence de Bunsen et de Radowitz sur certaines personnes, je l'accepte sans m'en étonner. Cette direction d'esprit date de l'éducation, et, dans un âge plus mûr, elle a été entretenue et consolidée par Bunsen et C^. Ces personnalités ne sont pas encore arrivées à la maturité complète; du reste, il ne suffit pas qu'un fruit soit mûr pour qu'il soit bon. Les aveugles ne voient pas, et les sourds n'entendent pas. Cette vérité est aussi vieille que le monde, et elle s'applique au cas dont je parle. Mais à cûté de cette vérité il y en a une autre. Les aveugles et les sourds sentent\e% coups qui pleuvent sur eux; or, les coups ne tarderont pas à venir. Retenez ma comparaison du filet : les petits poissons resteront accrochés! Cela leur plaira-t-il?
Ce qu'il y a d'incontestable dans la confusion germanique,
c'est qu'au milieu des ëlëments qui leur servent de base, j*ai su, moi, discerner ab ovo ce qu'il y avait de bon. Telle qu'elle est aujourd'hui, la situation n'a que deux issues possibles, ou bien le retour à la Confédération de 1815, ou le renversement des trônes qui fourmillent en A Ilemagne depuis rtn-/o/to jusqu'à V in-seize. J'ai plus de confiance dans la première de ces issues. Des velléités ne suffisent pas à elles seules pour donner satisfaction à des intérêts et à des droits qui leur sont opposés; il suffit tout aussi peu de la simple habileté pour faire taire la voix de l'intérêt. L'histoire d'Erfurt est une nouvelle édition des tentatives d'agrandissement déjà anciennes, tentatives fiaiites par la Prusse aux dépens des membres du Saint-Empire d'autrefois. La convoitise prussienne est restée la même, seulement les dénominations ont changé. Les membres de l'ancien Empire sont devenus des confédérés. En 1813, la Prusse avait jeté le masque; elle croyait venu le moment favorable de Ib franche conquête. L'Autriche a traversé ce projet, et à partir de la paix générale le Cabinet prussien a fait tout ce qu'il a pu, per fas et per nef as, pour arrêter la Confédération dans son développement. Je ne puis vous ofiFrir un récit plus simple, mais en même temps plus complet, des fata Germanica dans leurs rapports avec le pi*ussianisme, qui ne parle jamais que de Y Allemagne et qui n'y pense jamais.
5 mai 1850.
1860. Jacta est aléa ! Cette exclamation s'applique très-bien à l'invitation adressée par Vienne aux Gouvernements allemands de se réunir pour délibérer sur la situation de l'Allemagne. Cette démarche est correcte, et il est regrettable qu'elle n'ait pas été faite aussitôt après la banqueroute du Parlement de Francfort. La cause qui l'a empêchée est nette et visible. Il n'existait pas de pouvoir capable d'entrer dans la voie indiquée par la nature des choses.
Comment cette démarche répondra-t-elle aujourd'hui aux bonnes intentions qui l'ont dictée? L'événement seul peut l'apprendre, car à la tête des impossibilités du jour est celle de calculer ce qui échappe aux calculs.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (lK50). 3i:>
A Berlin, il y a, dans les questions allemandes, deux partis nettement opposes. D'un côte se trouvent avec Radowitz le comte de Rrandenburg, von der Heydt, Simon; de Fautre, le baron de MaiiteufFel, Ladenberg, StocLhausen, Raabe. Entre les deux se place M. de Scbleinitz. Les premiers (qui aujourd'hui ont encore le Roi pour eux) défendent presque avec passion la politique du 26 mai*, et veulent qu'on n'envoie pas du tout ou seulement au nom de F Union un représentant au ple^ num convoqué par TAutriche. Les autres demandent que la Prusse soit représentée, aussi bien que les différents Souverains dePUnion.
Il faut qu'on prenne immédiatement un parti dans Tun ou dans l'autre sens. La décision prise — dans un sens ou dans l'autre — n'aura d'autre valeur que celle d'un premier pas fait pour arriver à une solution d'une nuance plus ou moins bonne.
Je n'ai pas autre chose à vous dire; mais ce que je vous ai dit présente l'image de la vérité. Dans le plan de Radowitz, il y a beaucoup de poésie, car pour la sanctification du 26 mai il ne suffit pas que la Prusse y soit disposée; les sentiments des membres de l'Union comptent aussi pour quelque chose.
6 mai 1850.
1861. •••Considérez les renseignements suivants comme le tableau exact des feits qui se sont passés aux jours dont parlent les rapports.
Le 2 maif le quid faciendum relatif à l'invitation adressée par l'Autriche aux représentants de tous les États confédéré» de se réunir à Francfort, a provoqué une scission au sein du Cabinet prussien.
D'un côté se trouvaient Radowitz et von der Heydt, de l'autre Manteuffel, Ladenberg et d'autres. Scbleinitz était neutre entre les deux partis.
* Il 8*a{;ic de ce qu'on appelle railiance des trois Rois, da 26 mai 1849, qui avait été conclne par la Prusse, le Hanovre et la Saie.
[NotederÉditeur.)
Le numéro 1, c'est-à-dire Radowitz et C'% voulait que la Prusse et les Souverains de TUnion s abstinssent de venir à Francfort ou n*y figurassent que comme V Union elle-même.
Le numéro 2 veut que chacun des États s'y fasse représenter.
Le Roi penchait vers le numéro 1.
Pour arriver à prendre une résolution, on décida de convoquer les princes de T Union à Berlin, pour le 8 mai.
Qu'arrivera-t-il? Il feut attendre, pour ne pas anticiper sur les événements. A Paris, tout oscillait hier entre la force et la faiblesse. Quand les choses en sont là, c'est la faiblesse qui prédomine.
19 mai 1850.
1862. Il ne peut y avoir, parmi les amis de Tordre et parmi ses adversaires, qu'un sentiment sur les situations du jour. Le point sur lequel les partis opposés s'accordent, selon moi, c'est l'insuffisance générale dans les directions contraires; chez tous, le « trop peu « se montre à côté du « trop » ; chez tous prédomine cette formule : 4* I — 1=0. Si quelque besoin impérieux force les Gouvernements comme les partis à changer quelque chose à la formule, les uns comme les autres mettent un zéro, non pas après, mais devant les chiffres posés; cela ne mène pas à grand'chose, ceux mêmes qui ne sont pas calculateurs sont obligés de le reconnattre.
Mon exemple de calcul s'applique à la plupart des actes d'Erfurt et de Berlin. Le résultat est nul si Ton parle d'ordre et non pas d'hypothèses; admettre que le Cabinet prussien cherche l'ordre dans la question de l'Union, ce serait une supposition injurieuse pour ce ministère ! La présomption la plus favorable du monde change-t-elle quelque chose à ce feit que tout mouvement qui ne sert pas au bien tourne à Tavantage du mal?
Voilà Francfort qui entre en scène. Qu'en résultera-t-il? Je n'en sais rien, mais je trouve entre cette entreprise et celle de Berlin une différence capitale dans la différence de leurs bases et de leurs points de départ. Pour moi personnellement,
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l850). 317
j^ëprouye quelque satisfaction à Yoir que cbaque heure met davantage en lumière cetle vérité qu'un corps politique ailemand nest possible que sous la forme d'une Confédération d'États. Le mot Étatjédéré n'a d'autre valeur que celle d'un mirage; l'idée même échappe à l'analyse. Or, en l'an de grâce 1850, quels hommes d'État vont s'occuper d'une misère telle que doit leur paraître une étude pareille? Il est vrai qu'il faudrait avant tout se demander combien il y a d'hommes d'État qui soient en évidence en Allemagne. Les Dahlmann, les BassermanUy les Gamphausen et les Gagern sont-ils des hommes d'État ou des hommes de parti?
Ce qui est vrai, c'est que jamais, par conséquent ni en 1813, 1814 et 1815, ni depuis, l'Autriche n'a cherché autre chose en Allemagne que l'ordre et le repos politique, ce moyen d'arriver à l'ordre. De même aujourd'hui, l'Autriche ne cherche pas autre chose, et c'est pourquoi les hommes du progrès veulent se débarrasser de son action, qui les gêne. Le mot progrès sonne fort bien; mais il appelle naturellement à sa suite la question : « Pour aller où? »
La France ne sait ni vivre ni mourir. On en viendra aux coups dans ce pays, car la situation actuelle ne peut pas durer. J'assiste tranquillement à l'intermède qui se joue sur le sol hellénique. Ce petit drame n'ira pas jusqu'à la tragédie; le sujet ne se prête pas à la farce ; il ne lui reste donc que le caractère d'un mélodrame, d'une comédie d'intrigue *.
Ojuin iSiSO.
1863. ...Jetez aujourd'hui les regards sur cette grande surface qui s'appelle l'Allemagne et qui présente autant d'Allemagnes que certains plans politiques s'évertuent à faire de variations sur ce mot sonore comme sur un thème. Pour moi, qui (j'en suis certainement convaincu) ai su en mon temps voir
* C'est probablement une allusion à la médiation infructueuse du baron Gros, diplomate français, dans la question des dommages-intérêts à payer à l'Angleterre par la Grèce à propos de l'affaire Pacifico.
(Noie de r Éditeur.)
:tlS RECUEIL DE DOCUMENTS (184S-1858).
clair dans ce thème Je drame a un côté particulier; aucune de ses péripéties ne m*étonne, car elles portent toutes le cachet d'une simple constatation de ce que je savais ou de ce que je pressentais. Comment les choses finiront-elles par tourner? Je ri{][nore; ce que je sais, c'est quUl ne saurait y avoir d*àutre Allemagne qu'une Allemagne comme celle qui est sortie du Congrès de Vienne. Il n'y a pas de chose qui n'offre plus ou moins de marge quant à la forme ; mais la chose garde toujours ses droits. La question allemande fournit des preuves journalières à Tappui de cette vérité. L'Autriche défend la chose ; tous les autres veulent sacrifier la chose à la forme. Qui remportera la victoire? On a commis trois fautes à Vienne : rinvitation aux membres de la Confédération d'États à venir à Francfort, adressée ex titulo prœsidii; la désignation de plénum donnée à TAssemblée ; la déclaration de l'entrée de l'Autriche tout entière dans la Confédération. Je n'ai pas caché dans ma patrie ce que je pense à cet égard ; mais on avait déjà parlé, et ces paroles sont aussitôt devenues des armes entre les mains des adversaires de FAutriche. Dans aucune situation il n'est bon de donner des armes pareilles contre soi ; mais à la fin elles n'ont plus d'importance. La vérité triomphe ou succombe avec ou sans armes.
3 juillet 1850.
1864. Si vous voulez savoir ce que je pense de l'issue de la dernière lutte parlementaire, je vous renverrai au premier leading article du Times du 1*' juillet*.
Dans la situation actuelle, j'aime mieux cette issue que je
* Cet article se rapporte à la discussion assez longue qui eut lieu i îa Chambre basse sur la politique extérieure de l'Angleterre. Le Times blâine dans lord Palmerston l'envie de s'immiscer dans les questions de constitution intérieure, sa manie de dicter des ordres insolents à des Gouvernements étrao* gers et de prêter à leurs adversaires politiques un appui que rien ne peut excuser, son habitude de changer brusquement de langage dans des correspondances officielles, procédé qu'on ne trouverait pas honnête, même dans des affaires particulières. Une majorité de 46 voix dans la Chambre des communes et une minorité de 37 voix dans la Chambre des lords ne suffisaient pas pour soutenir un Gouvernement, etc. '
{Note de CÉdUeur.)
ii^aurais aimé une issue plus décisive dans la forme. Je suis de ces esprits discrets qui préfèrent ce qui correspond à une situation, à ce qui ne peut être soutenu que par des forces latentes. Ces forces auraient-elles été immédiatement disponibles pour un nouveau Cabinet? A quel parti aurait appartenu ce Cabinet, même en apparence? Quelle position aurait servi de point d'appui au ministère tombé? Je ne suis pas à même de répondre à ces questions, et je doute qu'un homme plus pro* fondement initié que moi à la situation de TAngleterre soit plus avancé que moi à cet égard. En somme, je préfère le mal connu au mieux problématique.
Dans tous les cas, le Cabinet n*a plus aujourd'hui la position qu'il avait autrefois ou qu'il avait Fair d'avoir. La situation d'un homme avant et après une censure n'est plus la même. Lord Palmerslon ne se corrigera pas; intérieurement, il se gâtera même davantage. Osera-t-il devenir pire? Je ne le crois pas, et c'est précisément pour cela qu'il faut, selon moi^ que les puissances prennent possession du terrain des principes, abandonné parle ministre anglais, et qu'elles annoncent hautement cette prise de possession. Dites à M. de Brunnow que telle est ma manière de voir, et que je la ferai valoir là où l'on me comprend. Les excellentes dépèches du comte de Nesselrode ont déjà fourni la base d'une bonne direction. Les instructions qui vous ont été adressées sont d'accord avec le système qui, pour devenir puissant, n'a besoin que d^étre édifié et achevé dans le même style.
il juillet 1850.
1868. ...Dans les questions allemandes comme dans toutes les questions importantes du jour, les vues de Fienne sont d'accord avec celles de Saint-Pétersbourg, A Berlin, on suit une voie qui ne peut conduire qu'à une issue fâcheuse ; la question est et reste celle-ci : le coup retombera-t-il le plus durement sur la Prusse ou sur le Corps germanique ? Tout ce que l'avocasserie peut imaginer, Berlin s'en empare pour en faire sa politique. On y veut réaliser, coûte que coûte, la troisième Union de Souverains après l'échec des deux premières, et l'on
3S0 DEGUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
oublie que pour former une union il faut des membres , sans quoi Tunion elle-même n'est qu'une chimère. Tout ce que j*ai Yu, pensé et fait dans les affaires allemandes pendant les trente-sept dernières années , se confirme de jour en jour. Quelle sera Tissue de ce démêlé? Il est impossible de le prévoir aujourd'hui. Dans tous les cas, elle sera défavorable à la Prusse, que ce soit directement ou par Taliment que Tavocassérie prussienne offre à Télément révolutionnaire dans les pays allemands.
24 juillet 1850.
1866. Je ne sais pas ce qu'un avenir prochain amènera; ce qui est certain , c'est que le présent succombe sous le poids d'une situation chaotique où le besoin de rentrer dans l'ordre s'accuse de jour en jour davantage. Entre un sentiment et la satisfaction de ce sentiment il y a tant d'^htmes, qu'il faudrait un don prophétique que les bornes de l'esprit humain ne comportent pas, pour déterminer avec quelque certitude les futura contingentia.
Parmi les situations actuelles en Europe, celle de la France mérite 'la plus sérieuse attention. II y a deux éléments qui y jouent les principaux rôles : ce sont Tavortement de toutes les théories qui depuis 1789 ont été en faveur dans ce grand pays, et l'incroyable légèreté qui a la valeur d'un prototype dans le caractère national français. On trouve dans la nouvelle loi sur la presse une preuve remarquable de cette vérité. J'ai causé dernièrement de cette loi avec un Français intelligent, sensé et clairvoyant, et je lui ai demandé de m'éclairer sur la possibilité de l'appliquer et sur ses conséquences :
« Ne me demandez compte de rien de ce qui a rapport avec cette mesure ; l'épithète de loi de haine que le journalisme applique à la loi qui vient de passer à la Chambre est parfaitement juste ; c'est le sentiment de la haine dont le pays, dans son immense majorité, couvre la presse , qui a trouvé son expression dans cette loi. »
Quel revirement dans le sentiment populaire, ou plutôt quelle mobilité dans ce qu*on appelle sentiment populaire, et
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUA (t850). 3il
qui n*est autre chose que le sentiment de ce qui est insupportable dans une mauvaise situation sociale !
Un événement qui exercera une influence considérable sur la situation intérieure de TAngleterre, c'est la mort de sir Robert Peel. Il se tenait près de la languette de la balance dans les plateaux de laquelle se trouvent les partis du repos et du mouvement (car ce sont les seules dénominations qu'on puisse appliquer aujourd'hui aux partis qui existent en Angleterre), et qu'il savait maintenir en équilibre. Avec la disparition de rhomme qui seul pouvait jouer un rôle à cette place, les plateaux vont nécessairement se mettre en mouvement. A quoi cela aboutira-t-il? Je n'ai pas besoin de vous dire quels sont mes sentiments sur le dtner * du club de la Réforme. Dans tous les cas, il aura pour conséquence l'accentuation de la ligne politique que suit le chef de ce parti. L'article du Globe du 22 de ce mois contient une nouvelle preuve du tempérament de duelliste de lord Palmerston. Qu'est-ce que mon nom et celui de Guizot ont à fieiire dans l'article sur le banquet? Par des raisons toutes naturelles, cette citation de noms me choque plus que d'autres, et cela par suite de mon tempérament, qui est diamétralement opposé à celui de Palmerston, et qui m'a rendu l'adversaire des choses et non des individus, ainsi que je le suis toujours resté pendant ma longue carrière.
6 aoât 1850.
1867. La situation va s'éclaircir en Allemagne. A Vienne, on a placé la question sur le terrain sur lequel je l'aurais placée ab ovo, c'est-à-dire qu'on a mis la Prusse en face de la Confédération. Dans cette direction, l'Autriche a pour elle le droit fédéral et le droit des gens ; la Prusse ne peut mettre que ses convoitises dans la balance de V Union, qui est purement et simplement un mensonge. On s'est trop longtemps flatté à Vienne de pouvoir arriver à une entente avec Berlin.
* BanqaeC de deui centi coaverU, que le club de la Réforme oi^ganÂM le 90 jailUt, à Londres, en rkonneur de lord Palmerston.
(NoU de tÉdUêur.)
mu SI
$S2 RECUEIL DE DOCUMEIITS (1848-1858).
G*est ainsi que le droit est entré en lutte avec ïavocasserie, c*est-à-dire un corps avec un fentôme. Dans la nouvelle voie que suit Tafitaire, il faut que le fentôme devienne un corps, et pour cela il lui manque bien des choses. Quelle sera Tissue du conflit? Je Tig^nore, mais je considère la forme adoptée par nous comme la seule logique.
L*afiFaire du Schleswig-Holstein est le pont aux ânes dans la confusion germanique. Le Times contient des articles incomparables sur les éléments de cette situation et sur sa véritable valeur intrinsèque. Un des avantages de cette histoire, c'est qu'elle force Palmerston à se placer sur le terrain du droit* En général, la situation est meilleure qu'elle ne Tétait, car elle devient plus nette.
24 octobre 1850.
1868. La Prusse s'est embourbée. Si Ton reste à Vienne sur la base de la Confédération» et je n'en doute pas, le procès politique sera nécessairement gagné. Mais alors il restera encore à régler les questions sociales ; or, cette tâche est bien autrement ardue. Comme en toutes choses il y en a une qui est le fond même de la question, le nœud consiste, pour ce qui concerne les problèmes à résoudre en Allemagne, dans la création ou dans la non-création d'une représentatiou nationale dans la Confédération germanique. Tout est là. La Confédération avec une représentation nationale serait la fin de la puissance des Souverains et de l'indépendance individuelle des races formant des groupes distincts au sein de la Confédération. Voilà ce que sentent ceux qui calculent dans les partis, et c'est pourquoi le parti démocratique veut le moyen d'arriver à ses fins.
L'histoire delà Hesse électorale* n'a point de portée réelle; elle a pour base l'idéologie universitaire, et elle en porte tout à feit la marque. Tout bien considéré, elle n'est pas sans valeur pratique, car elle a rapproché les extrêmes et mis en échec l'habileté prussienne. Le Roi ne peut pas se prononcer pour
* Dissolution de TAsseinblée des Éuts de la Hesse électorale. Le mioUtre Hassenpflug et l'ÉlecCeur 8*enfuîent à Francfort.
{Note de VÉditeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l850). 813
le refus de payer Timpôt et pour rinsubordination militaire ; d^un autre côte, en ne le pouvant pas, il se met en contradiction avec la politique suivie par son Cabinet.
Si noyembre 1850.
1868. A quelle confusion le monde n*est-il pas en proie aujourd*buiI II en est de ce mal comme de la rouille sur le fer et des taches de graisse. Si dès le premier moment on n'arrête pas Tenvahissement de Tune et des autres, elles gagnent sans cesse du terrain et rongent le corps.
Le moment décisif est venu en Allemagne. Les dispositions sont, même à Berlin, comme je n'en doute pas, favorables au retour à Tëtat de repos. Notre Cabinet s'est placé sur le véritable terrain dans les questions allemandes; tous les plans de la Prusse sont bâtis sur le sable; la lutte est, par suite, évidemment inégale , comme toutes les luttes entre des corps et des fantômes. Si les deux corps étaient seuls en face Tun de l'autre, on pourrait à l'avance calculer l'issue du conflit. Mais il n'en est pas ainsi, là où l'on fait entrer dans la lutte des intérêts particuliers de tiers, les uns sérieux, les autres mal compris.
Un très-prochain avenir marquera non pas la fin de cet absurde conflit , mais la direction dans laquelle il peut se terminer ou ne pas prendre fin.
La position que semble vouloir prendre dans la situation du jour ce qu'où appelle la France, et qui est également un Fantôme, est menaçante pour un heureux dénoûment des complications« '
Quelle est celle du Cabinet anglais? Celui-ci sait-il seulement s^en rendre compte?
L*histoire des évèchés est un untowc&d event*. Elle repose, ou bien sur une démarche risquée de la Cour de Rome , ou bien sur l'abandon par le ministère anglais de la direction qu'il semblait vouloir suivre. Dans toute l'affaire, il &ut dibtin{juer
* Un événement malencontreux ; ce mot connu, primîtî?ement appliqué;! la bataille de Navarin, se rapporte ici à la création d'évêchés catholiques en Angleterre, création décrétée par Pie IX. (Note de CÈditeur.)
la question de droit des apparences auxquelles elle se prête. Le côté légal ne peut donner lieu à aucune équivoque. II n'en est pas de même du cêté formel et de l'opportunité, qui dans tous les cas joue un rôle essentiel.
Quoi quMl en soit, la chose a la valeur d'une pierre d'achoppement de plus sur le terrain social si bouleversé.
Je me trouve, au milieu du mouvement général, comme sur l'essieu autour duquel tourne la roue.
Metternicb au comte de Hartig, à Vienne.
Fin décembre 1850.
1870. Je n'ai reçu que le 17 décembre votre lettre en même temps si affectueuse et si importante. Je commence celle-ci sans connaître encore le jour où je pourrai l'expédier.
Vous vous êtes rappelé le 23 novembre. Pour moi, le plus grand plaisir de ce jour a toujours été de pouvoir réunir chez moi des amis éprouvés. Mais la médaille avait son revers; quand les anniversaires dépassent un certain nombre, ils deviennent pénibles ; or le chiGFre 77 foit nattre ce sentiment. Ne croyez pas, d'autre part, que je me laisse dominer à n'importe quel titre par cette impression. Au terme de ma carrière, je possède encore le calme que la nature m'adonne. Mes regards reposent sur un long passé, et si je me sens ému, c'est uniquement à cause de l'impossibilité où je me trouve de prévoir avec quelque certitude les destinées de l'Empire auquel, pendant un demi-siècle, j'ai sacrifié ma vie.
Les vues et les sentiments que vous exprimez dans votre lettre du 17 novembre concordent parfaitement avec les miens. Depuis que vous l'avez écrite, le côté politique de la situatioD générale de notre Empire est entré dans une nouvelle phase. Le changement de situation n'est, après tout, qu'une phase. Je n'ai jamais cru à la guerre politique; l'apparence d'une pareille éventualité n*avait et ne pouvait avoir d'autre valeur que celle d'un symptôme de la maladie qui pèse sur la vie de
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (]850). SâS
tous les États; or, cette maladie n'a pas ses racines sur le terrain politique, qui est devenu, en réalité, un terrain passif. Ce qui est évident aujourd'hui, c'est qu'en lait de politique le temps et les circonstances commandent le repos à tous les Gouvernements. Un seul, celui de la Prusse, a essayé d'échapper à cette nécessité, et, comme peut le foire l'esprit fantasque de ceux qui détiennent le pouvoir dans le royaume de la raison pure, de profiter de la faiblesse générale pour ca-cher la sienne ; l'événement n'a pas répondu à Pattente. Est-ce làundénoûment?
...Notre propre situation souffre du mal général, qui consiste dans la confusion des éléments dont la réunion forme la vie politique des États. Il faut faire disparaître les contradictions qui existent parmi ces éléments. Les indiquer et fournir les moyens de les faire cesser, voilà quelle me semble être la vraie, la première tâche du conseil de TEmpire.
Vous, mon cher comte, vous avez contribué pour une large part à faire la lumière en écrivant les Origines. J'ai sur ma table, pour la corriger, une traduction de cet ouvrage en anglais. Un des plus éminenls publicistes de l'Angleterre fera une introduction pour cette publication et raccompagnera de notes. Vous pourrez peut-être utiliser l'édition anglaise pour faire paraître une quatrième édition. Les Origines ont tout à fait la valeur des écrits que les Anglais appellent Standard works. Ces ouvrages-là présentent des bases auxquelles on peut ajouter, mais auxquelles on ne peut rien retrancher, et voilà pourquoi ils subsistent.
Cette lettre était depuis plus de quinze jours sur mon bureau, lorsqu'il s'est présenté une occasion de vous la faire parvenir directement.
Si je voulais traiter à fond ou même effleurer toutes les questions du jour, il me faudrait écrire un livre. Or, vis-à-vis de personne j'éprouve moins le besoin de parler de mes impressions que vis-à-vis de vous, qui n'avez qu'à lire en vousmême pour vous rendre compte de ce que je suis et de ce que je pense.
Si vous voulez une base pour juger la situation en France^
S26 DECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
teoez-Yous-en à celle qui est indiquée par Tarticle du Journal des Débats que tous trouverez ci-joint. Si vous voulez vous placer sur le terrain allemand, il faut en revenir à Pacte fëdëral de 1815 et aux résolutions prises en 1819, 1820 et 1834, dans les conférences de Carlsbad et de Vienne. Pour savoir ce que je voulais, lisez un article du Portefeuille historique de Raumer pour Tannée 1850 : le Congrès de Carlsbad*. Il a de la valeur, car il est écrit par un de mes adversaires ; or, les adversaires sont les meilleurs organes pour la propagation de la vérité.
1871-1876. Metternicli aa baron de Roller, à Londres.
Bruxelles, le 18 janTÎer 1851.
187t. ..La situation dujour ne prête pas matière à Tanalyse, elle est archimauvaise à tous les points de vue. Malgré cela, elle me platt mieux que les situations antérieures. Les éléments hostiles sont en lutte ; or, mieux vaut la lutte que Tinertie.
La position politique du Cabinet impérial est honorable et correcte en principe. Le prince de Schwarzenberg suit courageusement la ligne droite. Le problème le plus difficile à résoudre aujourd'hui par TEmpire, c'est la question yînanct^e. On s'en occupe, et Ton aurait dû le fieiire plus tôt.
Le rôle de M. de Radowitz à Londres doit devenir de jour en jour plus effacé. Je ne crois pas qu'un homme se soit jamais perdu dans des contradictions plus flagrantes avec lui-même et avec les choses que ne Ta fait Radowitz. Il est du nombre des esprits positifs, et il s'est laissé entraîner par vanité sur le tei^ rain de la négation. Il doit le sentir profondément. Comment se tire-t-il d'affaire avec Bunsen? Ces deux individualités ne se ressemblent en rien; si elles se rencontrent, leur rapprochement est Tœuvre d'une force supérieure. Le Roi Frédéric- Guillaume seul a assez d'élan pour vivre toujours dans les ré-
* Voir dans l'Appendice : •• PortefeuUle historique de Baumer. n
{NoU de l'ÉdUeur.)
gions ëtfaérëes. Radowitz a voulu suivre son essor, mais it est «trop lourd pour cela.
En France, la déraison est devenue le principe vital. Tout et rien se donnent la main dans ce pays.
Les complications allemandes se dénoueront mieux^ je crois, qu'elles ne semblaient devoir le* flaire il y a peu de temps encore. QuoiquHI en soit, tout calcul de probabilité' est chimérique jusqu'à présent. ,
24 janvier 1851.
1872. Le monde va son train sous le poids d'une inextricable confusion. En Allemagne, les questions se sont placées sur le terrain positif, et cela à la suite de la ténacité de notre Cabinet à y rester. Le tulit punctum s'applique à lui on ne peut mieux.
J'ignore quelle sera l'attitude de M. de Radowitz après son retour à Berlin. Lui et M. de ManteufFel sont l'un vis*à-vis de l'autre comme l'eau et le fer rouge. Entre les deux se trouve le Roi; il se soucie peu du bouillonnement qui se fait autour de lui ; tout au plus ce bouillonnement l'entoure-t-il d'un nuage de vapeur dans lequel il se complaît.
La situation dans laquelle se trouve la France est parfaitement décrite dans la chronique de la Revue des Deux Mondes du 15 de ce mois. Lisez l'article intitulé : C'est du mouvement dans le vide. Ces mots renferment toute la vérité. La solution viendra parce qu'il faut qu'elle vienne ; mais quelle est la solu» tion qu'il faut attendre? Personne ne peut le savoir. Ce qu'il y a de plus probable, c'est la prolongation de la présidence à titre provisoire. Si cette supposition se réalise, ce ne sera pas un dénoûment; du reste, je considère, en général, la fin des complications françaises comme ne devant arriver qu'après des générations.
. Chez nous, on s'occupe activement de la question du papier* monnaie. Je ne comprends pas qu'on ne Tait pas abordée depuis longtemps comme la plus importante pour l'État. Sans une base solide il n'y a point de finances. La base, c'est l'hypothèque présentée par l'État. Mais quelle est la valeur de cette base?
Ici la question du papier et do métal se pose arec une aatorité souveraine.
M. de Rrauss me ftiit Teffet de ne s'être occupé que du haut de Tédifice et d avoir négligé les fondements. Il a fini par être obligé d'en tenir compte, et cela par la première des puissances, par la force des choses.
5 arril 1851.
187S. ...Dans quel abîme de confusion ne vivons-nous pas aujourd'hui ! Jetez vos regards sur un point quelconque de la terre, et vous y verrez des symptômes de décomposition. Est-ce à dire que le monde soit près de périr? Certainement non ! Il ressemble à un champ de bataille couvert de cadavres et de débris de toute sorte. Au bout de quelque temps, les premiers sont enterrés et les autres ont disparu, et le mal passé forme un paragraphe de l'histoire du monde, paragraphe qui n'intéresse que les savants, tandis que les gens d'action n'en tirent aucun enseignement et se perdent, sans s'en douter et sans le vouloir, dans les chemins qui conduisent à de nouvelles entreprises.
Le véritable caractère du moment est celui de cette espèce de discernement qui engourdit plutôt qu'il ne fortifie. C'est dans cette triste phase que se trouve particulièrement la France, cette source intarissable des souffrances sociales. Dans ce pays, le sol manque partout sous les pas des partis. Aux ré* publicains manque l'esprit républicain de la nation ; aux monarchistes manque la base personnelle, car ici-bas trois per* sonnes ne forment pas une vérité. Ce qui manque surtout aux anarchistes, c'est un fondement quelconque, car l'anarchie ne saurait en avoir. Quand les choses en sont là, le fer se met tôt ou tard de la partie, et, pour compléter le principe d'Hippocrate : Quod medicamenta non sanant, ferrum sanat; quodfer' rum non sanat, ignis sanat : le feu viendra à son tour.
Pendant que le grand État voisin se trouve dans une pareille situation, le Palais de cristal se remplit à Londres. La coïncidence des fieiits qui se passent en deçà et au delà du canal a tout à fait la valeur d'un symptôme du temps.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l85l). 339
La situation de rAUemagne, bien que laissant beaucoup à désirer, tend vers un point qui, s*il n'est pas celui du vëritable repos, n'en équivaut pas moins à un endroit oiSi Tancre peut mordre. Pour moi personnellement, la situation m'autorise à me dire qu'il y a trente-sept ans je ne me suis pas trompé en indiquant le point en question.
8 aTril 1851.
1874. ••• Je m'occupe de trier une masse de lettres particulières que, suivant leur importance et leur contenu, je répartis entre les archives de l'État, mes archives particulières et la cheminée. Dans ce fatras qu'une période de plus de cinquantesix ans a amassé autour de moi, et dans lequel je trouve beaucoup de pièces curieuses, j'ai découvert une lettre que m'a écrite le Roi François de Naples, lettre qui n'est pas sans importance pour vos papiers de fiamille, et que j'ai fait copier pour cette raison, afin de vous l'envoyer.
» ami iS51.
i87S. . . .Quelle confusion règne aujourd'hui dans le monde ! En tète se trouve la France, comme toujours; quoi qu^il en soit, il fatut rendre cette justice à ce pays que la situation dans laquelle il se voit après ses soixante-deux années d'expériences, n'a pas son pendant dans l'histoire. Je crois bien définir cette situation en l'appelant « acéphale » : le corps social en France se trouve sans tète et en cherche une. S'il n'en existait qu'une, l'aflaire serait bientôt réglée ; comme il en existe plusieurs, l'une fait obstacle à l'autre.
Ma sagesse prévoyante n'est pas démentie par la situation en Allemagne. On en revient dans ce pays au point d'où je suis parti il y a trente-sept ans.
Les journaux s'occupent de ma personne et de ma résidence, qui n*a nullement de quoi inquiéter le monde. Je ne fais jamais des projets pour un avenir de plus de quelques semaines. En voici une preuve : aujourd'hui, vers la fin du mois d'avril, je projette d'habiter le Johannisberg au mois de juin
prochain (si le repos matériel n*est pas troubld en France). C'est le mois de mai qui décidera de ce changement de séjour. Si je vais au Johannisberg, j'y ariserai pour la suite. Je veux le repos, rien que le repos.
10 mai 1851.
1876. ...Parmiiesprojetsque lesjournaux me prêtent et portent à ma connaissance tous les jours, je vous prie de n^admettre comme vrai que le suivant : c'est que, si le mois de mai se passe tranquillement en France, je pourrai bien passer le mois de juin dans mon château sur les bords du Rhin. Je dirai à la fin du mois courant si c'est oui ou non. Que ferai-je ensuite? Je le déciderai plus tard, car aujourd'hui je Tignore encore moi-même. Je ne cherche que la liberté personnelle, qui seule peut donner le repos matériel à un homme dans une situation historique comme la mienne. Je déteste l'agitation, et je ne veux la subir ni aujourd'hui ni demain. J'ai réglé il y a trois ans mes comptes avec le monde et ses tracas. Je ne dois compte à moi-même et aux autres que du passé ; le présent et le lendemain ne m'appartiennent pas ; l'image de la différence qui existe entre un acteur sur la scène et le spectateur assis dans une loge, image que j'ai adoptée ab ovo, est la seule qui s'applique à moi, à la marche de mon esprit et de mes actions. Ajoutez encore une troisième position à ces deux-là, celle d*un individu posté dans les coulisses ou se démenant dans le trou du souffleur, et vous arriverez à deux situations opposées à celle de simple spectateur; or, de ces différentes situations la dernière est exclusivement la mienne. En tournant mes regards vers l'idée du repos personnel, j'éprouve aussi la crainte qu'on ne se trompe sur la direction suivie par moi. Que le monde tourne en cercle au lieu d'avancer, c'est une découverte qui n'est pas nouvelle pour moi, mais dont les amis du progrès illimité tiennent moins compte que de toute autre.
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1877. Un pamphlet polonais. — 1878. Principes singuliers de Palmerston en matière de protection des sujets anglais à l'étranger. — 1879. Béflexion méchante du Journal des Débats, -* 1880. Discours de Palmerston à Tiverton. — 4881. Les tories et les iirhigs. — 1882. Difficulté de former un Cabinet en Belgique. — 1883. Le titre d'agitateur donné à Rossuth. — 1884. Mort de Wellington.— 1885. Visite de MM. Castel et Mallac. — 1880. Couronnement de Napoléon parle Papp. — 1887. Rapport de la commission du Sénat français. — 1888. Fièvre de spéculation en France. — 1880. La position du neyeu de Tonde. — 1800. La politique de TAutriche en Orient. — 1801 à 1803. La mission de MenUchikoff. — 1804. Le Monténégro. — 1805. L'attitude de l'Autriche dans le conflit russo-turc. — 1806 et 1807. La dépêche circulaire russe. — 1808. Miss Marion Ellice. — 1800. Fusion des deux branches de la Maison de Bourbon. — 1000. Action des puissances maritimes. — 1001. Il ne s'agit pas d'empêcher la guerre, mais d'amener la paix aussi promptement que possible. — (Annexe du numéro 1001.) Conditions fondamentales des centres d'entente diplomatique. — lOOS. Le caractère européen du conflit russooriental.
1877-1002. Metternich au comte de Bnol, à Vienne.
Vienne, le 16 avril 1852.
1877. ...Je vous envoie ci-joint un pamphlet qui m'a été envoyé hier de Leipzig, sous bande, et qui m'est arrivé par la poste. La chose n'a pas d'autre valeur que celle d'une sotte manifestation de l'ancien et fastidieux polonisme ; je jetterais cette pièce au panier si je n'avais pas quelques observations à feire sur la forme sous laquelle la question est traitée.
X... a été, est et sera, tant qu'il vivra, un ennemi juré de l'Autriche. Je ne doute donc pas de sa culpabilité; ce dont je ne suis pas sûr, c'est de la sagesse avec laquelle a été conduite la procédure suivie à son égard, procédure dont je ne connais pas le fond, mais qui dure déjà depuis des mois, sans que le public sache autre chose que l'arrestation du personnage. Il faut que les procès politiques soient menés aussi rondement que possible, autrement ils créent des embarras au Gouvernement et tournent à l'avantage des inculpés. Cette théorie, je
33i RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
l'ai soutenue Tainement depuis les premiers procès italiens en 1820; le (ait de ne Tavoir pas appliquée a toujours expose le Gouvernement impérial, qui est extrêmement doux et bon, aux calomnies les plus haineuses, et posé les traîtres au pays en victimes intéressantes de la tyrannie.
Je suppose que la prétendue lettre à TEmpereur est parrenue à d'autres qu'à moi. Ce qu^il y a de frappant dans le pamphlet, c'est l'endroit où il a été imprimé ; Tauteur ne Ta certainement pas choisi sans intention.
Juia 1832.
1878. Je me suis déjà exprimé sur mon sentiment, que les GouTemements doivent combattre l'élément de discorde qui a trouvé son expression dans la prétention affichée par Palmerston d'assurer aux Anglais à l'étranger les privilèges d'un civis RomanuSy si l'on ne veut pas, dans des situations qui, vu leur gravité, ne peuvent être calculées d'avance, laisser la porte ouverte à des prétentions dénuées de fondement.
Il en est de l'invention de Palmerston comme de toutes celles qui ne s'élèvent pasau*des8us de la portée d'une interprétation fausse de questions de principes.
Il n'y a rien à objecter contre la maxime que tout sujet de la couronne d'Angleterrre, voyageant à l'étranger, a droit à la double protection des lois du pays dans lequel il se trouve et du représentant du Gouvernement anglais auprès du Gouvernement de ce pays, è moins que le Gouvernement anglais ne veuille établir cette maxime pour ses sujets à l'étranger, sans reconnaître les mêmes droits aux étrangers qui se trouvent dans le Ro3faume de la Grande-Bretagne.
Les situations sont-elles vraiment égales? On pourrait sans trop de témérité le révoquer en doute, si aux cas de Pacifico, de Matter et de Murray on oppose les traitements dont a été l'objet le général d'artillerie Haynau.
Bulwer dit dans sa note du H septembre : Le Gouvernement toscan, dont le devoir est de protéger les sujets anglais dans le grand-duché, « is responsible for any act of violence
a committed upon such subjects, within the Tuscan territory, « whoever the persons committiDg the said acts of violence « may be, and the executive pov^er is bound to make due « atonement for the same, wben such atonement cannot be « sougbt for through the légal tribunal^ » •
On ne peut guère émettre une prétention plus osée si Ton examine quelle suite elle aurait dans la pratique. La dernière maxime qu^elle contient va jusqu'à exiger la punition par les tribunaux d'accusés déclarés innocents, si les plaignants sont des sujets anglais. À quelle conclusion arrive-t-on, si Ton considère la conduite du Gouvernement anglais dans Taffiaire Haynan?
Tout pour moi et pour les miens , mais rien pour toi et pour les tiens! Cette prétention n'aura jamais droit de cité dans la vie politique internationale.
Un article de la feuille ci-jointe de VAssemblée nationale contient des vues parfaitement justes sur la question , que je n'ai fait qu'effleurer.
J'en profite pour repéter que cette question mérite d'être . résolue définitivement dans l'intérêt commun des puissances.
Les questions de principes ne peuvent jamais rester sans inconvénient dans le demi-jour, sous peine de donner naissance à de grandes difficultés et de créer des situations Causses.
Du reste, le moment d'agiter la question fondamentale a^rès le règlement de l'afFaire Matter ne viendra peut-être que • lorsque le nouveau Parlement sera réuni. Si le ministère actuel reste au gouvernail, la question sera facilement résolue, comme ne soutenant pas la discussion. Si un ministère réfor-
* Voici le passage traduit : « est responsable de toute violence quelconque commise sur le territoire toscan contre des sujets anglais, et le Gonreniement est tenu d*accorder une réparation convenable dès qu'on ne pourra pas l'obtenir par les voies de la juridiction ordinaire « • Cette note se rapporte au cas de Matter. Voici ce que c'était : on sieur Matter avait reçu k Florence un coup de sabre d'un officier autrichien; en réparation de ce Fait, le Gouvernement anglais avait demandé des dommages-intérèu, qui avaient été accordés aussitôt, et, de plus, il demanda, mais sans succès, au Gouvernement toscan la punition de l'officier étranger. (Note de VÉditew,)
miste sortait des débats du Parlement, Tentente entre les puissances deviendrait une nécessite urgente.
t9 juin 1852.
1879. II faut que je vous rende attentif au premier article du Journal des Débats du 25 juin» que je tous envoie ci-joint.
Il me fournit matière à deux réflexions. La première porte sur la méchanceté voulue de Tarticle et sur la confusion absolue qu'il fiait naître dans les idées de lecteurs ignorants.
« Le Gouvernement autrichien n*en avait pas moins gagné déjà un premier point, qui était de faire reconnaître sa juridiction comme indépendante et souveraine sur un territoire étranger. »
Le Gouvernement impérial est chargé de la juridiction disciplinaire sur ses troupes, n'importe où elles se trouvent, cela ne peut faire Tobjet d'un doute. Je ne crois pas que le général Gémeau serait disposé à reconnattre au Gouvernement romain cette juridiction sur les troupes françaises placées sous ses ordres dans les États de TÉglise, et je crois tout aussi peu que le Gouvernement romain serait disposé à assumer cette charge.
Entre la juridiction en question et la juridiction cf souveraine sur un teiriloire étranger »» il y a un abime d'absurdité morale. , .
L'assertion méchante du Journal des Débats ne devrait-elle pas être flétrie sommairement dans un journal d'ici?
Toute rhistoirc Matter est absurde d'un bout à l'autre, mais elle m amène à poser cette question : N'y aurait-il pas lieu, pour les Gouvernements du continent et le Cabinet anglais, de s'entendre sur les prétentions rationnelles que les touristes peuvent élever dans les différents pays, afin d'arriver à déterminer celles que pourraient soutenir les Gouvernements?
Cette question s'est présentée à mon esprit lorsque le civis Romanus de Palmerston a frappé mes yeux. Personne n'a trouvé que ce mot insolent valût la peine d'être relevé. Quoi qu'il en soit, il fait son chemin, et, si l'on ne coupe pas court
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l852). 335
à ces £àcfaeux errements, il se présentera tous les jours des cas où les Gouvernements continentaux verront nattre des complications entre eux et le Cabinet anglais. La question est intéressante pour les Anglais, car elle fiait entrevoir des dom* mages-intérétSy et elle a quelque similitude avec les spéculations qui se font en Angleterre sur les promesses de mariage et sur les crim. conv, *.
: Je sais fort bien qu'il ne sortira rien d'un échange d'idées entre les Cabinets, parce que la question n*en est pas une. Ce à quoi elle pourrait conduire, c'est à faire disparaître l'absurdité de la prétention.
14 juillet 1852.
1880. Vous aurez sans doute pris connaissance du discours de lord Palmerston à ses électeurs à Tiverton. Parmi les faits du jour, ce discours joue un rôle que notre presse ne devrait pas apprécier comme le Sait le Lloyd d'aujourd'hui {Lettre de Londres, E. C, 9 juillet).
Lord Palmerston se prononce pour le respect des anciennes mœurs et des anciennes lois en Angleterre. En cela il a parfaitement raison. Pourquoi s'érige-t-il en protecteur des innovations dans les États continentaux? Cette contradiction mérite bien un appel au jugement du monde, et non pas une phrase comme celle que le correspondant du Lloyd sert à ses lecteurs en disant : « Lord Palmerston a enchanté toute l'Angleterre par son discours de Tiverton. »
Je crois qu'on devrait porter à la connaissance des lecteurs autrichiens les passages de ce discours où il est question du respect des traditions respectables , et y rattacher la question suivante : Palmerston veut-il faire des vérités inspirées par le sens commun et par l'expérience un monopole pour l'Angleterre? Cette question peut se poser sans qu'on y mette de la passion .
* Criminal conversation. C'est la dénomination bien connue sous laquelle te faisaient alors en Angleterre les procès d'adultère.
(Note de V Éditeur.)
f août i85S.
1881. Les dënomiDations de tory et de whig avaient depuk longtemps perdu leur signification originaire, quand M. Ganning, de néfaste mémoire^ s'est plu à annuler la valeur Ttominale de ces partis.
Les deux partis issus de la révolution politique de 1688 étaient Tun et Tautre conservateurs ; ils différaient entre eux, non dans ce qu'ils voulaient, mais dans la manière d'atteindre le but, qui pour eux était le même, nommément celui d'asseoir la prospérité du Royaume«Uni sur la base constitutionnelle acquise à Tépoque précitée. Durant plus d'un siècle, les deux partis se relevèrent dans le maniement des affaires. Celles-ci, restant fermement assises sur une même base, ont dû prospérer. La pensée du parti tory ayant suivi une ligne plus pratique que celle des wfaigs, le règne des premiers a dû être plus long que celui du parti entaché d'idéologie. La révolution sociale qui en 1789 s'est fieiit jour en France a fortifié la position du torysme ; la paix générale et le libéralisme introduit en France par Louis XVIII ont prêté de la force au parti whig. Le dernier Cabinet tory a été celui de lordCastlereagh. Celui qui a porté le nom de M. Canning a brisé les deux partis, et sir Robert Peel les a définitivement enterrés.
Quels partis ces deux ministres ont-ils créés? Aucun auquel un nom sérieux puisse être attribué. Le Parlement s'est partagé en conservateurs et en libéraux; en conservateurs de quoi? et en réformateurs dans quelles limites?
Quand les partis sérieux, et par cela même définissables, disparaissent, ce sont des noms propres qui servent de ralliement aux hommes sérieux et aux masses toujours flottantes. C'est ce qui s'est produit en Angleterre. Le nom de Canning est devenu une qualification pour la marche politique du pays, comme celui de Peel pour les conditions de sa vie intérieure.
Les ministères qui depuis la paix générale se sont succédé en Angleterre ont été avant tout entachés d'un déplorable laisser-aller à l'égard du respect pour les principes, La poli*
tique anglaise est devenue simplement utilitaire. G^est lord Palmerston qui a ëtë le représentant le plus avance de cette politique douteuse. La situation actuelle est une conséquence voulue de ces antécédents. J'ai vu TAngleterre arriver à une crise prochaine et inévitable lors démon apparition à Londres en 1848. Le séjour que j*ai fait en Angleterre et les circonstances qui m'y ont amené m'ont mis en rapport avec les che& des partis les plus divers. Je connais ainsi les individualités, leur valeur ou leur non-valeur. Lord Derby est sans contredit l'esprit le plus remarquable parmi les personnages aujourd'hui en évidence. M. Disraeli a la même valeur intellectuelle, mais il n*a pas et ne pourra jamais avoir le poids de son chef. Sa position sociale constitue un obstacle qui en Angleterre, — où tout pèse, — ne pourra être vaincu que par le fait dominant la situation prise dans son ensemble : c'est que le parti Derby est le seul compacte en présence de partis qui avant tout manquent de bases véritablement définissables.
L'Angleterre veut rester en paix à l'intérieur. Elle n'entend pas toucher aux bases de sa Constitution.
Je commence à croire que le Cabinet Derby se soutiendra. Telle est également l'impression d'hommes sérieux que j'ai vus naguère encore ne point admettre cette possibilité. La preuve qui parle le plus en faveur de la bonne chance, c'est que les deux che& de la nouvelle administration ont pu se dépouiller du titre de protectionnistes sans pour cela avoir été abandonnés par leurs adhérents.
Je sais que la Reine regarde le procès comme gagné.
S août 1852.
1882. Le comte van der Straten, qui est arrivé ici hier^ m'a apporté une lettre du Roi Léopold. Je m'empresse de vous la communiquer, moins à cause de son contenu qu'à cause de quelques réflexions qu'elle m'inspire.
La lettre du Roi indique la marche que suit l'esprit de ce Prince. Il est dans une situation incommode et se flatte de Tui. as
Toir bientôt la siUiation de la France arriver à un dënoûment qu'il désigne sous le nom de « Timprévu » .
Je TOUS ferai part de ma réponse à la lettre du Roi, quand il se présentera une occasion de la lui euToyer.
Le projet que poursuit le Roi et qui répond à son esprit manipulateur, tend à ce que le changement du Cabinet se feisse de lui-même. S'il le voulait, il pourrait en finir d'un seul coup avec la lutte entre les partis. Mais il ne peut pas s'y décider. L'élément radical dans le Cabinet est Frère-Orban, qui, devançant les événements de Février en France, renversa le ministère conservateur belge dans l'automne de 1847 et se mit à sa place. Rogier n'est qu'un demi-radical. Les autres membres du Cabinet sont sans influence. Le pays est partagé entre l'esprit de quelques villes et celui des populations de la campagne. Le premier est libéral comme partout; l'autre est conservateur, et dans les deux Flandres il est même antilibéral avec fanatisme. Le revirement qui s'est produit en France réagit sur le pays voisin, et a rendu impossible le maintien du ministre des finances radical. Rogier se sent trop faible sans l'appui de celui-ci pour rester seul au ministère avec des hommes sans influence. Aussi veut-il en sortir. Tout autre que le . Roi formerait un nouveau Cabinet ; mais c'est ce qu'il ne veut pas, habitué qu'il est à temporiser. Il veut opposer les ministres actuels aux Chambres et les faire renverser par celles-ci, afin de parvenir au moyen des Chambres à constituer un ministère conservateur. Ce projet réussira-t-il?
Voilà ce que je voulais vous dire, parce que cela sert à faire comprendre la situation du Gouvernement belge.
8 août 1852.
1883. Si vous jetez les yeux sur la Gazette de Vienne d'aujourd'hui, vous y trouverez la condamnation du tailleur Kusczak par une cour martiale, et vous verrez figurer dans cette pièce le nom de Kossuth, accompagné par euphémisme du titre d'agitateur.
Je considère comme blâmable l'usage de ce mot, dont beau-
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 839
coup de gens ne seront certainement pas choques. Eossutk pourrait bien accepter sans scrupule le titre que lui donnent les tribunaux autrichiens (à moins qu'on n'y remédie), et même le Caire graver sur ses cartes de visite. Il a pour lui Texémple d'OXonnell. La seule dénomination qu'il convienne d'appliquer à Kossuth, c'est celle de « rebelle ». Si on l'appelle agitateur, il est dans la situation de Huss et de Luther, que les partisans de leurs doctrines nomment des réforma^' teurSy tandis que l'Église les traite d'hérétiques. Cette feiusse dénomination implique un hill of indemnity, qui n'est pas de la compétence des tribunaux impériaux.
Je remplis un devoir de conscience en appelant votre attention sur ce désordre, désordre qui repose sur un principe déplorable, c'est-à-^ire qu'en Autriche on oublie souvent de penser, et qu'on néglige d^écrire et de parler correctement.
Vous serez d'accord avec moi^ mon cher comte ; mais appuyez mon observation auprès de qui de droit.
 la fin de l'arrêt se trouve encore un mot mal choisi, c'est celui de «heureusement»; il permet de supposer. que si bs caporaux et autres auxquels le condamné s'est adressé^ avaient voulu l'écouter, cela aurait entraîné des conséquences qui échappent au calcul t
, 29 septembre i85S«
1884. J'éprouve le besoin de vous soumettre une réflexion. Faites-en ce que votre conscience vous dira d'en fiaiire.
Icty on n'a (ait encore aucune manifestation à la suite de la mort du duc de Wellington. 11 n'en a pas été de même à Berlin, et je ne doute pas que TEmpereur Nicolas ne témoigné les sentiments que cet événement doit lui inspirer. Le duc figure dans le schémastisme militaire (mot barbare que je suis parvenu, après trente ans de vains efforts, à feire eCbcer du mant<e/ctvt7), comme le plus ancien feld-maréchal. Il était grandcroix de l'ordre de Marie-Thérèse et colonel d'un régiment.'
Vous connaissez l'Angleterre, et vous voyez ce qu^on feit dans ce pays pour honorer le défunt, et, pour foire la cour à l'Angleterre, la Prusse ne néglige rien sous ce rapport. S'il
Si.
en est de même en Russie, pourquoi resterions-nous sesis cri arrière ?
J'avais cru qu'on ne voudrait pas le faire, et j'avais espéré qu'on ne se laisserait pas devancer par les autres Cours, Je recommande vivement la chose aujourd'hui ; le dernier moment me semble venu où Ton puisse (aire quelque démonstration, attendu que l'Empereur est arrivé ici. Tout ce qu'on ferait plus tard ne paraîtrait qu'une imitation, et, si l'on ne feisait rien, cela produirait une impression très-Gâcheuse sur l'esprit toujours en éveil des Anglais. Voilà quel est mon sentiment.
14 octobre 1852.
1885. J'apprends que des officiers prussiens se rendront à Londres, pour assister aux funérailles du duc de Wellington. L'Empereur ne devrait-il pas y envoyer également des oiBciers du régiment qui a porté le nom du duc ? Je vous pose la question, vous en ferez ce que bon vous semblera.
Dans les trois derniers jours, j'ai reçu des visites assez singulières.
La première a été celle du général (ou colonel) Gastel, que je ne connabsais pas personnellement avant cela : c'est un des officiers français envoyés par le président, pour assister aux manœuvres qui ont lieu à Palota. Sa visite m'a été annoncée par M. Delacour ; elle était motivée par le désir de M. Gasiel de ne pas manquer l'occasion de faire ma connaissance. L'autre m'a été annoncée par une lettre de M. Guizot. Ce second visiteur s'appelle Mallac ; il était le bras droit du ministre de l'intérieur Duchàtel, sous Louis-Philippe, tandis que» pendant les dix dernières années de la vie du maréchal Soult, M. Gastel a été le premier aide de camp de celui-ci.
Le but de ces deux visites était d'apprendre « ce que je pense de la situation en France » • Ma tàcîie était très-facile : j'ai confié à ces deux messieurs que je ne m'étais jamais permis de penser en l'air, et que je ne me le permettais pas plus aujourd'hui qu'autrefois; enfin que, d'autre part, je tiens toujours à m'instruire de ce que les gens experts pensent de situa-
tiens importantes. Tous deux se sont accordés à dire ce qui suit : La France veut s^assurer le repos. Elle est gouvernée aujourd'hui par un président qui demain se proclamera Empereur. Elle est hostile à la forme du gouvernement républicain et veut la Monarchie.
Quant à leurs prévisions, elles n'étaient pa^ les mêmes.
Gastel disait : Louis-Napoléon est Thomme de la paix, il est à la hauteur de la tâche qui lui incombe.
Mallac disait : Louis-Napoléon n'est pas capable de résoudre le problème. Il sera forcé de faire la guerre, et il tombera par elle, de même qu'il ne pourrait pas non plus se maintenir sans la guerre.
Si ces jugements vous apprennent quelque chose, vous êtes plus heureux que moi. J'avoue que j'en savais aussi long avant qu'après cet entretien, et pourtant il présente le tableau réel de la situation.
Quand je demandai à M. Mallac à quel parti M. Guizot appartenait aujourd'hui, il me répondit : a M. Guizot, ainsi que tous les orléanistes marquants (à la seule exception de M. Thiers), sont aujourd'hui des adhérents décidés de la Monarchie fondée sur le principe du droit. «
Quand je lui demandai quels étaient les sentiments des princes de la fieimille d'Orléans, il répondit : a La famille, à Texception de la duchesse d'Orléans, est légitimiste. » — « Que pense M. Guizot, non pas d'aujourd'hui, non pas même de de^ main, mais des perspectives que présente le surlendemain ? » — « Vous placez bien la question » , répondit M. Mallac ; « il n'y a pas un homme de sens en France qui mette en doute une culbute certaine, mais pour laquelle le jour ne saurait être indiqué, v Telle est, en effet, la situation dans un pays où tout est possible et où les choses excentriques sont toujours les plus probables.
NoTembre 1852.
1886. Je vous renvoie les instructions que vous avez &it passer à M. le comte Esterhazy, en déclarant que, selon ma conscience, elles renferment des arguments irrésistibles contre
Tacquiescement du Saint-Père à la demande de couronnement que lui adresserait Louis-Napolëon.
Si jamais cette demande est entrée dans les vues de ce der^ nier (Gait qui ne me semble pas encore prouve, tu que, si elle devait être produite par lui, elle renfermerait une preuve que Fesprit du demandeur est plus accessible que je ne Faurais cru à Tinfatuation), le Souverain Pontife ne peut répondre à la demande de Louis-Napoléon sans compromettre sa dignité, — et cela au point de vue moral comme au point de vue po« litique. Dans vos directions à Tenvoyé de TEmpereur, vous épuisez la matière, si elle pouvait Tétre, car cette question est de celles qui conduisent à un embarras, quelle que soit la direction dans laquelle elle puisse se présenter aux yeux d'un scrutateur impartial.
Tout événement offre deux côtés et a dès lors deux faces ; ces faces sont celles du droit et du fait. Les événements qui de leur nature sont faciles à saisir sont ceux où il y a plein accord entre le droit et le fait. Ceux dans lesquels il existe du désaccord offrent toujours des embarras, que la stricte séparation entre les deux essences peut seule amoindrir sans jamais arriver à les annuler en entier.
Louis-Napoléon fait-il la distinction voulue dans la question en instance? La base du ^rot/ (la seule qui pour lui soit admissible), c'est la souveraineté du peuple, exprimée par le suffrage universel. Cette base a été invoquée par Napoléon Toncle. Elle Test aujourd'hui par le neveu. Le neveu peut-il, sans se mettre en contradiction avec lui-même, fonder son arrivée au Trône impérial de France sur le droit d'hérédité? Il ne le peut pas, et la manière dont il a posé la question renferme la preuve que ce sentiment ne lui est pas resté étranger. Le chiffre II, III ou Y, qu'en définitive il adoptera, ne peut, à ses yeux, reposer sur la parenté^ mais sur le titre impérial. En admettant ce foit (qu'il soit bien ou mal posé par Louis-Napoléon, n'importe), comment se présente-t-il pour le Souverain Pontife? Si le premier couronnement a la valeur d'un fait éminemment regrettable, et qui ne peut être expliqué que par la gêne dans laquelle s'est trouvé Pie VU» et
dans laquelle Pie IX ne se trouve pas, le second couronne* ment n'emporterait-il pas la conséquence que le Chef de TÉglise universelle est à Tordre de tout aspirant à la couronne en France, peu importe le titre en vertu duquel il arrive à cette couronne, le principe sur lequel est assis le Trône, et en dernière analyse, la valeur de Tacte du couronnement? Je regarde le fait de la condescendance du Pape comme inadmissible par suite des lois du plus simple bon sens. Le Pape ne pourra infliger une pareille flétrissure à sa dignité personnelle et à Tautorité de ses actes. Si Louis-Napoléon n'entend pas donner un démenti à la conséquence de sa marche, il ne lancera pas la demande formelle. S'il devait la formuler, il commettrait une faute.
Je vois avec satisEaction que mes idées ne doivent pas se trouver étrangères à la pensée du cardinal Antonelli, tout comme au jugement du comte Esterbazy, de même qu'elles ne pourront rester étrangères aux sentiments du Pape, senti* ments qui malheureusement sont entachés d'une déplorable faiUibilité dans le champ de la politique.
Si vous n'avez pas encore touché à la question du couronnement vis'à-vis du nonce, je vous engage à le faire. Vous aurez Ijeu de vous convaincre qu'il partage les vues que je vous exprime.
Louis-Napoléon est un manipulateur très-avisé. Dans la question du couronnement comme dans vingt autres, il a su s'emparer du clergé français, lequel est entaché de ce faux esprit politique qui est réellement national en France. Je ne doute pas que Louis^Napoléon ne dispose aujourd'hui de ce clergé en fiaiveur de ses desseins personpels, et que celui-ci ne croie frapper un grand coup en faisant parader le Pape en France. Ce coup tournerait, j'en suis intimement convaincu, contre le respect dû à la papauté. Le meilleur parti que vous pourrez tirer de la situation se trouvera dans le langage le plus franc envers le Cabinet pontifical.
Veuille^ vous faire soumettre les lettres n* 2 de Paris dans les feuilles de V Indépendance du 25 et du 26 octobre. Elles sont fort curieuses et instructives au point de vue des faits.
Ces lettres sont TœuYre d*un nouveau correspondant de la feuille libérale, qui, à ce quMl parait, entre en capitulation avec Louis-Napoléon.
Une question qui s'est présentée à mon esprit et que je ne puis résoudre, feute d'avoir sous les yeux les actes, c'est de savoir si le titre de Napoléon III n'est pas une usurpation à Tégard des Napoléon III et lY dans les personnes de Joseph et de Louis Bonaparte, ce qui, sous le rapport de Tordre de succession à la couronne impériale, mettrait le prétendant du jour, à la cinquième place ?
Si je ne me trompe, j'arrive à Tordre de succession suivant :
Napoléon I*' : a abdiqué en faveur de son fils ;
Napoléon II : mort sans descendance directe ;
Napoléon III, Joseph, Roi d'Espagne : mort de même ;
Napoléon IV, Louis, Roi de Hollande ;
Napoléon Y, Louis-Napoléon : aujourd'hui vivant.
Cette question, qui ressemble à une mauvaise plaisanterie, a une importance très-réelle au point de vue des principes.
Sans date (NoTembre 1852).
1887. Quelle valeur a le rapport de la commission du Sénat français, rapport présenté à ce dernier dans la séance du 6 novembre? La réponse est facile à faire, et elle ne peut soulever aucune contradiction.
Ce rapport n'est qu'un radotage qui va jusqu'à l'absurde ; voilà la seule appréciation absolument juste, la seule qui convienne au cas dont il s'agit. Des phrases comme les suivantes : « La France demande la Monarchie de l'Empereur (pourquoi ne pas dire simplement l'Empire?), c'est-à-dire Tordre dans la Révolution et la règle dans la démocratie (le repos dans le mouvement et Tordre dans Télément de l'agitation). » — « Il y a des moments où l'enthousiasme a aussi le droit (le Sait est un malheur et ne peut jamais s'élever à la hauteur d'un droit) de résoudre des questions, v — « Le symbole monarchique de la démocratie organisée. • — « Le gouvernement de tous confié à l'action d'un seul. » ^ a La République est virtuelle-
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l86S). 345
ment dans TEmpire, mais FEmpire Temporte sur la République, parce qu'il est aussi la Monarchie • {Je suis toi, tu es moi,[nous sommes nous)^ et vingt autres ënormitës semblables, font de cette macédoine un produit qui confond le plus simple bon sens.
Le numéro d'ordre de l'Empereur trouve aussi son explication. Le n* III « a retenti dans les acclamations populaires ; c'est le nom (désignation toute nouvelle d'un chiffre) qui a été inscrit sur les arcs de triomphe et les trophées. Nous ne le choisissons pas, nous l'acceptons d'une élection toute naïve et spontanée. » (Peut-on faire entrer la naïveté dans le droit des gens comme un élément de celui-ci?)
Quand le bon sens est réduit au silence, il n'y a plus rien qui puisse se calculer. Les Cabinets ne peuvent ici que tracer une ligne entre ce qui regarde directement un pays tombé en enfonce et ce qui est de leur domaine. Ils n'ont pas à se mêler de ctfJa^ mais ils sont tenus d'empêcher une immixtion étrangère dans ceci.
L'édifice qui se présente comme la Monarchie de l'Empereur manque absolument de base ; il n'est pas besoin de dire quel est le sort des édifices qui pèchent par là.
A mon avis, la marche suivie par Louis- Napoléon afifoiblit la position de ce dernier de toute la sottise que révèlent les derniers actes.
3 décembre 1852.
1888. Je ne doute pas que vous ne tourniez vos regards vers \9i fièvre de spéculation qui envahit la France. Ce côté de la situation me paratt plein de dangers pour le pays et pour l'étranger. Il est clair que Louis-Napoléon a cherché dans l'excitation aux tripotages de Bourse un moyen d'écarter l'esprit public des préoccupations politiques. II a réussi dans son entreprise. Quelles seront les suites de ce triomphe? Elles ouvrent l'arène à de grands dangers, et à des perturbations sociales dont la portée échappe au calcul.
15 décembre 1852.
1889. La défection du Cabinet anglais n'a d*autre valeur que celle d'une preuve nouvellement acquise que, s'il est possible de s'entendre avec lui sur les points de départ et d'arrivée, il est fort difficile de lui faire adopter et suivre une marche commune.
Quelles chances peut renfermer, pour la France et pour l'Europe, la situation à laquelle s'est élevé le neveu de l'oncle? J'avoue que je regarde ces chances comme incalculables. Tout dans le monde matériel et politique parcourt trois périodes : la naissance, la vie et la décadence. Le 2 décembre 1852 a marqué pour Louis-Napoléon le terme de la première de ces périodes ; c*est dès lors de la seconde qu'il s'agit à présent, pour lui-même et pour le pays à la tète duquel il se trouve placé. Si la qualité de neveu de Napoléon lui a servi de point de départ et d'échelle pour s'élever au fotte du pouvoir, nonseulement cette qualité ne suffit pas pour assurer son existence, mais elle présage encore pour lui de bien grands embarras dans l'avenir.
L'Empire de la paix ne peut être conduit comme l'Empereur conquérant a pu régler son gouvernement. Tout diCFère dans les deux situations ; celle d'aujourd'hui rentre dans l'ordre de choses habituel, tandis que celle de Napoléon I**, qui formait un inévitable contraste avec les situations ordinaires, a compté parmi les plus exceptionnelles, et a, par conséquent, mis à la disposition du premier Empereur des voies et des moyens dont ne dispose pas le second. C'est peut-être dans le but d'amoindrir la différence qu'offrent les deux situations, que Louis- Napoléon s'est approprié le chiffre IH.
9 février 1853.
1890. Je vous envoie une lettre du Roi Léopold qui m'a été remise par le lieutenant-colonel Goethals, aide de camp du duc de Brabant. Le seul passage de cette lettre qui offre
quelque intérêt est celui qui concerne le ministère anglais. Je ne saurais partager la confiance que le Roi a dans la force de lord Aberdeen. Sous le rapport de Thonnéteté, aucun des membres du Cabinet n*ëgale le premier ministre. Mais sous celui de Tesprit d'intrigue et d'autres vices, il est bien audessous de ses collègues ; or, ces vices jouent un rôle considérable dans la combinaison d'éléments hétérogènes qui forment le Cabinet Aberdeen. Un avenir qui n'est pas éloigné montrera si j'ai tort ou raison.
Vous avez laissé échapper dernièrement devant moi le mot Orient. Moi qui ne sais pas quelle est actuellement la situation politique de ce pays-là, mais qui connais fort bien l'Orient et les graves questions qui s'y rattachent, je prends la liberté de vous recommander la plus grande précaution dans la manière de traiter ces questions, recommandation qui est sans doute superflue.
Dites-vous que pour VAutrichey toute situation à prendre dans les afBaires d'Orient présente deux sortes de dangers, les dangers généraux et ceux qui sont directement autrichiens ; tandis que toutes les autres puissances trouvent dans ces affaires, à côté des premiers de ces dangers, des chances de gain direct.
L'instinct des chefs du parti révolutionnaire est digne de toute Tattention de l'homme d'État qui pense, et les questions orientales confirment cette vérité. N'oubliez dans aucune situation l'ardeur de ces chefs à entraîner l'Autriche dans les bouleversements dont l'Orient est le théâtre, et à la rendre ainsi étrangère aux intérêts européens. En Orient, il ne pousse sur aucun terrain des fruits que notre Empire puisse cueillir : ni sur le terrain matériel^ car là ce sont d'autres puissances qui jouent le premier rôle ; ni sur le terrain religieux^ car ce sont la France et la Russie qui régnent sur celui-là. Quant à l'Angleterre, qui veut s'y implanter, ainsi que le protestantisme allemand, elle n'arrivera, sous ce rapport, à aucun résultat, mais elle combattra l'Autriche comme une puissance ennemie. Il est oiseux de parler du terrain philanthropique.
Nous n'avons qu'à rester fidèles à une seule direction : j'entends parler de la direction politique^ c'est-à-dire de celle qui
consiste à maintenir les traités et à conjurer une guerre eurO' péenne motivée par des affaires orientales.
Ce qui me fait écrire ces lignes, ce n^est pas le doute en ce qui concerne la direction que le Cabinet impérial entend suivre, mais les encouragements que la presse anglaise et la presse allemande adressent à notre Gouîr, en ce qui touche les affaires d'Orient. Les feuilles d'ici reproduisent ces articles ; il n'y a rien à redire à cela. Ce que je désire, c'est que les articlés de fond de la presse YÎennoise, placée directement sous l'influence du Gouvernement, posent nettement les questions sur le terrain des traités existants^ et qu'en cas d'opinion con* traire, ils s'ef¢ plutôt que de s'avancer.
Dites, si vous voulez, que je bals l'eau inutilement; s'il en est ainsi, cela me tranquillisera.
29 avril 1853.
1891. Je vous renvoie, en vous remerciant, le rapport de M. de Rletzl,que vous avez bien voulu me communiquer. La lecture de ce document m'a fait retrouver tout simplement une chose bien connue. La chose est telle quelle était, et telle quelle restera jusqu'à ce que le sort de l'Empire turc se décide une fois pour toutes,
La concession que l'Empereur de Russie demande aujour* d'hui à la Porte est une de ces choses qui ne reposent sur aucune base légale et qui, par cela même, rentrent dans la catégorie des chimères et ouvrent un champ illimité à l'arbitraire.
Si j'étais à la place du Sultan, je me bornerais à déclarer ne pouvoir prendre aucune résolution sur une demande absolument incompréhensible. Cette déclaration me serait inspirée par les raisons logiques suivantes :
Il feut que l'idée d'un protectorat réponde à la nature de l'objet à protéger. M. de Kletzl indique le clergé grec de FEmpire ottoman comme étant l'objet en question. Dans quel sens TEmpereur de Russie entend-il le protectorat? Dans le sens ecclésiastique ou dans le sens laïque? Dans le premier cas, la chose est en dehors de la compétence du Sultan; dans le second, la prétention élevée porte atteinte aux droits souve-
rains du chef de TEmpire ottoman. Je demanderais avant tout à être éclairé par le Cabinet russe sur cette alternative *.
Sur le terrain ecclésiastique, la demande russe n^a pas de raison d'être, à moins que l'Empereur de Russie ne revendique pour sa personne ou pour le saint synode de Saint-Pétersbourg les droits de chef religieux de l'Église orthodoxe, c'est-à-dire d une Église qui ne connaît pas de chef pareil, L'Empereur a donc en vue le terrain séculier, et ses vues ne peuvent être que politiques; si l'Empereur les formulaiti la question se réduirait à un to he or not to be de l'Empire turc, question sur laquelle le Divan serait en droit de consulter les autres puissances avant de transmettre son assentiment à Saint-Pétersbourg.
C'est là, comme je l'ai dit, la position que je prendrais à la place du Sultan. Ce dernier le fera-t-il? J'en doute, parce qu'il lui manque le sentiment vrai de la situation et le courage politique.
A cet inconvénient peut s'ajouter encore Tidéologie anglaise, personnifiée dans lord Stratford, et la marche absolument fieiusse des Cabinets français presque sans exception , marche qui a pour efiFet d'amener toujours dans les questions turques ce que ces Cabinets ne veulent pas.
L'Empereur de Russie ne veut pas en venir à une rupture matérielle. La fin du conflit sera une compromission plus grande de la Porte.
31 mai 1853.
1892. On serait tenté de se prendre la tête à deux mains pour en Ceiire sortir quelque chose qui pût jeter de la lumière sur ce qu'il y a de vrai dans l'histoire MentschikofiF **, car les
* Voir daoA l'Appendice : La Guerre sur la base de l'orthodoxie russe.
(Noie de t Éditeur.)
** Od lait que l'amiral nuse prince Mentschikoff, qui avait été enToyé en milsaion extraordinaire à Gonatantioople, a'y montra très -tranchant, qa'il exprima sans détour le dédain qu'il éprouvait pour la Porte, et qu'après avoir TU repousser ses demandes (payement d'une indemnité pour l'occupation de la Valacbie et reconnaissance du protectorat russe sur les chrétiens (p^cs), il quitta Gonstantinople, le 21 mai, avec la menace de reparaître en uniforme après être venu en paletot. {Note de tÉditeur.)
documenls ne contiennent rien à cet égard. La rédaction même de la note présentée par Tambassadeur à la Porte ad expédient dum porte un caractère particulier, qui diffère même tn puncto styli de celui des travaux du Cabinet russe. Sous ce rapport, j'appelle votre attention sur les mots k le Gouvernement russe » , au lieu de « Sa Majesté Impériale de Russie » ou « le Cabinet russe » , mots qui n'ont jamais pu sortir de la plume du comte de Nesseirode. La chose, telle qu'elle se présente d'après le texte du projet de note du prince Mentschikoff, rappelle Fépoque du Bas-Empire , où les discussions portaient sur des logomachies qui aboutissaient à des massacres.
Si l'Empereur Nicolas me demandait ce que je pense de la situation, je serais obligé de le prier de me l'exposer avant tout d'une manière intelligible. La lecture du rapport venu de Gonstantinople ne change rien au sentiment que je vous ai exprimé hier.
Je vous prie de jeter vos regards sur une correspondance «de la Narentan , qui se trouve dans le Lloydde Vienne. Cette correspondance renferme des choses très -blessantes pour la Porte; elles sont certainement de la plume d'un partisan qui veut foire de l'agitation sur un terrain où le bon sens cherche le repos.
6 juin 1853.
1893. Jetez un coup d'oeil sur l'article du Ttmesy dont vous trouverez dans la feuille ci-jointe un extrait accompagné de remarques. Prenez connaissance également de la polémique engagée entre le Constitutionnel, organe napoléonien , et le Journal des Débats, qui est orléaniste, et lisez ce que dit l'/ndépendance belge, qui est arrivée aujourd'hui, au sujet des complications russo-turques.
Si vous me demandiez à quoi bon cette lecture, je vous répondrais qu'il n'est pas sans intérêt d'avoir des preuves matérielles des dangers dont la conduite du Cabinet russe complique la situation sociale, déjà si menaçante par ellemême. Ou bien l'histoire du jour repose sur un oubli presque inconcevable (et dans tous les cas presque inexplicable) de
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l853). 351
cette situatiooy ou bien elle a sa racine dans un téméraire esprit de conquête de FEmpereur Nicolas. Cet esprit naturellement sujet à caution ne manque jamais de faire Cblussc route .quand il ne tient pas com|)te du « et puis? »
J'espère encore que Thistoire Mentschikoff aura été plutôt la suite d'une appréciation inexacte de la force de résistance de la Porte y que le projet de se lancer dans une entreprise propre à bouleverser le monde.
Dans Tun et dans l'autre cas, le simple bon sens n'a joué aucun rôle dans l'afiFaire.
li juin 1853.
1894. Je me suis permis récemment d'appeler votre attention sur la correspondance a de la Narenia » qui a paru dans le Lloyd autrichien. Le numéro d'aujourd'hui contient encore un article très-regrettable.
Il est clair que le Lloyd se pose en journal chargé de défendre devant le monde les intérêts monténégrins ; il n'y a rien à objecter à cela, si ce n'est que l'endroit où ces intérêts trouvent leur représentant, donne au Gouvernement impérial l'air de prendre parti pour eux. S'il n'était question que du Monténégro, on pourrait passer condamnation là-dessus; mais l'affaire touche à l'attitude que l'Autriche doit prendre et surtout garder dans les questions du jour russo-turques. Si vous n'aviez pas vu dans le Lloyd l'article que je viens de blâmer pour la deuxième fois, je vous prierais d'en prendre connaissance; vous serez frappé du manque de tact de l'auteur. Je ne citerai qu'un passage : « Le prince » , dit la feuille , n est retourné à Gettigné le 22 du mois dernier, paré de TOrdre de la Couronne de fer; il a distribué deux cents médailles monténégrines de la Valeur qui portaient cette inscription : « Pour la foi « et pour la valeur ! » et qui étaient frappées aux armes russes. » Au commencement de l'article, on lit : « La catastrophe orientale vient encore défaire quelques pas vers le dénoûment, quelque peine qu'on puisse se donner pour la conjurer par les voies amiables. Le marasme de l'Empire turc augmente à vue d'œil ; nous pouvons constater heure par heure les progrès qu'il fait. »
Puis Tiennent des nouvelles de la Cour de Serbie, de runion des Cours de Belg[rade et de Gettigné, etc. Qu'importent ces Cours au monde, et TAutriche a-t-elle à les introduire dans le monde?
Je n'attacherais aucune importance à ces ëcrivailleries, si je ne savais pas qu'à Gonstantinople on y verra l'expression des tendances du Cabinet impérial. II est certain que les gens de ce pays-là sont feibles, et je n'ignore pas non plus que la faiblesse et la sottise se donnent la main. Mais pourquoi donner à la redoutable confusion du jour un aliment qu'il serait si facile de lui ôter? Quel est le correspondant de la Narenta? Il serait intéressant de le savoir; ce qu'il y a de plus probable, c'est que c'est un Hongrois de l'école de Kossuthou un réformateur d'une école semblable .
18 juin 1853.
1895. Je vous transmets dans l'annexe un hors-d^œuvre où vous trouverez la manière dont j'envisage la situation dans laquelle la Russie s'est mise par sa/o/te.
Si vous me demandez quelle est l'attitude que la Cour Impériale doit prendre dans cette circonstance, je vous dirai que le moment n'est pas encore venu de prendre une position concrète.
Il n'y a que deux éventualités possibles : ou l'Empereur Nicolas, qui fait fausse route, se ravisera, ou il ne se ravisera pas. J'appelle se raviser conserver la paix politique ; le contraire du maintien de cette paix est bien plus que la guerre russoturque ; il a fatalement la signification d'un appel aux puissances ennemies que la paix politique de l'Europe tient en échec.
Il faut que la paix place les cinq grandes puissances sur un seul et même terrain; il faut que la guerre réunisse moralement les quatre puissances occidentales et qu'elle conduise à une répartition des rôles entre elles. Prendre aujourd'hui des résolutions de détail, ce serait, selon moi, un péché.
Comme toutes les grandes pièces prêtent matière à « de petites pièces » , je vous recommande le premier article du Charivari d'hier. Il faut qu'une cause soit bien mauvaise pour
que cette feuille trouve la possibilité de se placer sur le terrain de la vérité en retraçant une situation importante.
(Annexe da numéro 1895.)
1. Un regard non prévenu ne peut découvrir que des absurdités dans la complication actuelle.
Il existe des traités entre les deux puissances. L'Empereur de Russie en demande le maintien; le Sultan , de son côté, déclare vouloir qu'ils soient respectés.
Il n'y a pas de contradiction en cela, par conséquent, aucun motif de rupture entre les deux puissances.
Le plénipotentiaire russe remet au Divan la rédaction de l'acte par lequel le Sultan doit formuler son consentement à la demande que lui adresse l'Empereur de Russie.
Le Divan repousse ^ non pas le contehu, mais seulement la forme et le style du document.
En réalité, la discussion ne porte donc que sur une question de/orme.
2. L'Empereur déclare aux puissances que dans la situation actuelle il ne cherche aucune rupture avec la Porte ni aucun empiétement sur les possessions du Sultan.
Où donc trouver un motif de conflit? Est-ce dans une question de rédaction? Le texte du document rédigé par Mentschikoff présente des ambiguïtés incontestables. Est-ce que par hasard il ne contiendrait pas également des fautes de grammaire, voire même des fautes d'orthographe? Peut- on attribuer au refus du Sultan de signer un acte approuvé par lui quant au fond, mais qui lui parait défectueux quant à la forme, la valeur d'un casus belli? Si l'on était tenté de répondre par l'affirmative en dépit du droit et de la conscience , ne pourrait-on pas objecter la déclaration feite par l'Empereur qu'il ne veut que le maintien des traités? Est-ce que le Divan se refuse à reconnaître et à observer les traités? Il n'en fieiit rien! Quel est donc le fond réel de la discussion?
3. Des demandes quelconques supposent avant tout l'indication parfaitement nette de l'objet et du but qu'on a en vue.
 une question qui n'est pas posëe clairement on ne peut pas faire une réponse logique et conçue dans le sens usuel de ce terme. Entre amis et compagnons, il ne sufBt pas de dire : a Viens avec moi. « Il faut pouvoir y ajouter « où Ton va m.
Où l'Empereur veut-il aller? Si Ton peut tirer une conclusion des nuages dont la Russie a enveloppé la demande adressée par (elle au Sultan, la seule possible est la suivante :
C'est en recourant à un piège diplomatique que l'Empereur veut s'assurer une suzeraineté sur la Porte, suzeraineté qui résulte déjà de la prépondérance matérielle de la Russie sur la puissance ottomane , mais qui ne peut (rayer la voie aux entreprises que médite la Russie que par l'emploi de la violence allant jusqu'à ses dernières limites. L'Empereur veut encore éviter l'emploi de la force brutale, dans la supposition qu'il pourra atteindre son but par la voie de Tintimidation.
4. Ce plan est condamnable à tous les points de vue. Il l'est sur le terrain de la morale comme sur celui des feits.
Sur le premier, parce que jamais on ne viole impunément des principes.
Sur l'autre, parce que la conduite du Cabinet russe ne peut s'expliquer que par le feit qu'il s'aveugle sur la situation.
A toutes les époques le monde sera placé sous deux influences, qui se présentent aux regards de l'observateur désintéressé sous les désignations de sociale et de politique.
L'élément social repose sur des bases immuables qui n admettent pas de capitulation.
L'élément politique offre à la manipulation une marge qui fiaiit défaut pour l'élément social.
Quand ce dernier sommeille, l'arène est ouverte à l'élément politique , arène où la force et l'adresse des combattants peuvent se mesurer avec plus ou moins de danger pour la société.
Quand l'élément social est en proie à une agitation maladive, la bêtise ou la légèreté peuvent seules provoquer le mouvement sur le terrain de la politique.
L'élément social est-il aujourd'hui à l'état de repos? Des aveugles seuls pourraient répondre affirmativement. La société
tout entière se trouve dans la situation d'une commune ëprouvëe par quelque cataclysme. Quand un ëboulement a détruit une partie de la commune, la tâche de celle-ci se borne à la reconstruction de ce qui a disparu ; si Ton redoute d'autres accidents du même genre , là situation devient pour le moins difficile. Gomment se présente aujourd'hui ceUe du continent européen?
Sans se compromettre de plus d'une manière, il est impossible de délier le nœud dans lequel le parti ultranational, celui qui se nomme orthodoxe, a enlacé le Souverain dans son aveuglement.
En cas de dénoûment pacifique, la compromission ne peut atteindre que le Cabinet russe ou la Porte, ou bien, au moyen d'un compromis, les deux parties à la fois. De ces difiFérentes solutions, la dernière serait la meilleure.
Les conséquences d'une guerre échappent à tout calcul. Je détourne donc mes regards de cette chance. L'Empereur Nicolas ne reculera-t-il pas lui-même devant cette éventualilé?
Entre les deux parties en présence, à laquelle l'Autriche doit-elle s'allier? J'avoue franchement qu'il m'est impossible de séparer les idées d'alliance de celle de la connaissance d'un but déterminé, et comme mon esprit ne voit pas en face de lui un but de ce genre, j'admets le maintien de la paix politique comme le seul problème qu'il fieiille chercher à résoudre.
23 juin 1853.
1896. Je viens de lire la dépêche-circulaire russe en texte allemand, et, bien que le texte original ait plus d'importance, ce premier coup d'oeil me suffit pour porter le jugement ' que voici : pendant ma longue carrière , au milieu de tout ce que j'ai vu, entendu et pensé sur le terrain diplomatique, c'est-à-dire sur le terrain des formalités appartenant au champ bien plus vaste de la politique, je n'ai jamais trouvé un document qui présentât ou même qui pût présenter au monde plus de défectuosités que celui-là. Les maximes en contradiction avec le droit commun ne sont pas même ce qu'il y a de pire dans
366 BBCUEIL DE DOCUMENTS (1848-1S5S).
cette pièce ; on y va jusqu'à renoncer absolument à alléguer un motif palpable de la manière d'agir adoptée. Même en mettant les choses au pis sur le terrain des £aits , la dépêche-circulaire russe figurera dans l'histoire comme un monumentum perenne d'altération du sens moral et d'outrecuidance.
Entre la velléité et la volonté il y a une différence capitale. Le document en question est l'expression du premier de ces points de départ , qui est toujours dangereux , et il place le Cabinet russe sur une pente.
La situation dont la dépêche du comte de Nesseirode présente l'expression est une des plus regrettables de l'époque difficile que nous traversons. Elle conduit à des compromissions de tout genre , quel que soit le dénoûment. La position personnelle de l'Empereur de Russie est affaiblie, sinon détruite par elle; par ce fiiit, et grâce à la situation fausse dans laquelle les Cabinets européens se trouvent jetés malgré eux, les menées de l'esprit de parti prennent un essor d'une puissance incontestable.
Je ne doute pas que vous n'ayez eu connaissance du texte de la dépêche adressée huit jours auparavant par le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff. Ce qui me frappe quand je compare cette dépêche à la circulaire du 30 mai dernier, c'est la différence de style. La dépêche à M. de Kisseleff porte le cachet de la rédaction des produits du Cabinet russe; les termes y sont pesés avec soin ; on n'y dit pas un mot d'une Église gréco-russe, et l'on y a évité également d'autres côtés faibles. La clef de l'énigme ne se fera pas attendre. Si le procédé de l'Empereur a besoin d'une explication , il n'en est pas de même de ses conséquences fiàcheuses.
Je vous prie de lire l'article du Times du 20 de ce mois et celui du Morning ChronicUy traduits tous deux par le Moniteur dans son numéro du 22. On ne saurait fiaire une meilleure analyse de la question du jour ; quant à moi , je suis prêt à rejeter comme des sornettes tout ce qui va au delà ou reste en deçà de ce qu'ont dit les deux grands organes de la presse anglaise.
Une réflexion toute personnelle s'impose à moi quand je lis
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUH (l853). 85t
des choses pareilles. Je me reconnais le droit de poser à tous les esprits calmes la question suivante : Ai-je été frappe de ce* cite pendant tout le cours de ma carrière publique? ai-je enseigne et agi comme Tapôtre de mauvaises doctrines? La réponse à cette question a de la valeur pour un homme qui ne peut porter ses regards qu^en arrière, qui n'a plus rien k rechercher dans le monde, et qui n'a plus rien à lui demander.
28 juin 1858.
1897. J'ai le temps de mettre par écrit ce que je pense et ce que je sens. Vous avez à traduire vos sentiments d'une tout autre manière. Aussi ne vous demanderai*je que quelques instants; je le fais parce que je suis convaincu que tout ce qui peut jeter du jour sur des situations embrouillées sert la cause de Tordre.
Je suppose que vous ignorez encore la dernière décision de l'Empereur Nicolas. Quelle peut-elle être? Qu'il fesse ce qu'il voudra, il ne pourra pas se débarrasser du fardeau dont il a chargé ses épaules, je le dis à mon très-grand regret. Les plus grandes victoires matérielles ne compensent pas le désavantage d'un tort moral.
Je vous ai dit quelles fautes graves j'ai relevées dans la dernière dépêche du Cabinet russe, à l'endroit où elle expose ce que l'Empereur veut ou semble seulement vouloir. Le Times se charge de caractériser la materia causœ. Il écrit à la date du 23 juin :
a Le débat avec la Russie peut se résumer ainsi : Si ses griefs se bornent, comme on le dit encore, à l'affaire des Lieux saints, la satis&ction et la réparation ne lui sont pas refusées sur ce point ; si elle aspire à faire comprendre dans ses négociations des garanties plus complètes en fieiveur des liber* tés des Églises chrétiennes, cela aussi vient d'être tait d'une manière plus complète,^ quoique différente. Que reste-t-il donc encore? L'habileté du comte de Nesseirode n'a pas pu le trouver, et Tintelligence de l'Europe n'est pas arrivée à le deviner, car nous ne supposons pas qu'il veuille soutenir que, lorsqu'un
État prétend avoir droit à une réparation de la part d'un autre, il ait également le droit de lui dicter les expressions mêmes dans lesquelles Texcuse doit être conçue.»
Il n'y a rien à redire à cette argumentation, car on n*a pas encore inventé et Ton n'inventera jamais de fiaire de 2 -}- 2 plus ou moins de 4.
Si j'étais le conseiller de l'Empereur Nicolas, je me contenterais, après la publication du dernier firman de la Porte (qui se place entre l'ultimatum et l'ultimatissimum), de lui poser les questions suivantes :
« Que veut Votre Majesté? la guerre ou non? Si c'est la guerre que Vous voulez, ordonnez qu'on tire le canon et ne craignez pas les conséquences de la guerre. Si Vous ne la voulez pas, entrez dans la voie qui Vous est ouverte aujourd'hui. Déclarez que le firman du Sultan marque le fait auquel Vous vouliez arriver et auquel Vous ne pouviez arriver par aucune autre voie que celle où Vous Vous êtes engagé. Déclarez, d'autre part, que Vous Vous contentez présentement d'avoir atteint le but que Vous poursuiviez, mais qu'en même temps Vous ne perdrez pas de vue l'exécution du firman, et £aites connaître Votre résolution à la Porte, afin de lui faire entrevoir, dans le cas où elle ne tiendrait pas sa promesse, une nouvelle levée de boucliers faite de la seule manière possible pour Vous. »
Fera-t-on cette démarche à Saint-Pétersbourg, étant donnée la fâcheuse situation morale du Cabinet russe? J'en doute. L'Empereur ne voudra pas s'avancer aujourd'hui jusqu'à Constantinople ; il occupera les Principautés et tâchera d'y rester.
12 juillet 1853.
1898. Je ne sais si vous connaissez personnellement ou de nom une Anglaise, Marion Ellice, nièce du député whig libéral bien connu de la Chambre des communes anglaises. Il vous suffira, d'ailleurs, desavoir que cette miss Ellice est une personne douée de hautes qualités intellectuelles, et que depuis plusieurs années elle fait la correspondance de la princesse de
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES 1>U JOUR (l853:. S'iî)
Lieven, dont elle est Tamie intime. La direction de Tesprit et du cœur de miss Marion est parfiBiitement juste et honnête ; sa conscience politique et sociale très-délicate Ta amenée à professer mes doctrines, qui ne sont pas encore mortes, bien qu*elles aient vieilli. Durant les trois ans que j'ai vécu loin d'ici, je Tai beaucoup vue, et je la connais suffisamment pour lui assigner une place à part parmi les individualités du jour.
Cela dit, je vous prie de lire l'extrait ci-joint d'une lettre que ma femme a reçue aujourd'hui de miss Marion. Cette lettre donne une idée de l'impression |que les destinées actuelles de la Russie font sur la princesse de Lieven. Vous savez que cette dernière joue le rôle de correspondante personnelle de l'Empereur Nicolas. Elle adresse ses rapports à l'Impératrice. Cette communication n'a d*autre but que de confirmer la nature de la situation dans laquelle la place du bon sens est vacante.
Le dicton Stat pro ratione voluntas est mauvais absolument, mais il se comprend. La seule conséquence logique qui dérive des paroles et de l'acte du Cabinet russe conduit à l'expression d'une absurdité, vu que les manifestations russes suppriment les moyens d'arriver au but, tandis que le but mis en avant est déjà atteint, grâce à l'adversaire qui a suivi les seules voies pratiques.
Ce que l'Empereur Nicolas veut est facile à deviner ; la manière dont il croit pouvoir le réaliser est absolument incompréhensible. C*est ce que la princesse de Lieven, de son côté, parait également sentir, et elle me semble profondément affectée delà chute irréparable de la grande figure.
Vous serez frappé du style français de la miss anglaise. Dans les dix ou douze dernières années elle a été à l'école de Guizoty et elle voit plus juste que son maître.
Ne laissez pas passer sans la relever la correspondance de Smyrne qui a paru dans le Sémaphore de Marseille. Le cas se prête à un blâme à infliger au Cabinet français dans son propre intérêt; et il ne s'y soustraira pas si l'initiative vient d'ici.
19 août 1853.
1899. Le comte de Montbel est venu me voir ce matin. Voici ce qu'il m'a confié de la situation dont je tous ai entretenu il y a quelques semaines.
Les démarches dont il a été question alors ont été fisiites par le duc de Broglie et avec Tapprobation de MM. Guizot, Duchàtel et Mole. Le duc de Broglie s'était jusqu'alors tenu à l'écart des pourparlers qui ont eu rapport à la fusion. Son entrée dans l'affiaire a dû servir de prélude à la prochaine arri» vée de Mgr le duc de Nemours en Autriche.
Au moment de Tarrivée de ce prince, le comte de Jamac s'est rendu à FrohsdorF, chargé de faire agréer au comte de Ghambord les conditions de l'union entre les deux branches de la Maison de Bourbon. Ces conditions étaient :
L'adoption du drapeau tricolore ;
La garantie du renouvellement de la Charte de 1814;
La soumission de la branche cadette au principe de la iégi* timité du chef de la Maison.
A cette ouverture , M. le comte de Chambord a répondu i
Qu'il n'entendait pas et n'entendrait jamais invalider la plénitude de la liberté de son action; que la soumission des princes d'Orléans ne saurait être liée à une condition ou réserve quelconque. Celte déclaration du comte de Chambord n*a pas été suivie d'une seconde démarche de Mgr le duc de Nemours, lequel n'a pas vu son cousin.
12 octobre 1853.
1900. Hier soir, le baron de Bourqueney et lord Westmoreland sont venus dans mon salon tout démoralisés (le premier surtout). Ils m'ont communiqué la dépêche deConstantinople^ et l'impression que cette dépêche a faite sur les deux diplomates est tout à leur honneur.
L'impression qu'elle a produite sur moi vous sera expliquée par l'exemple suivant.
Un individu qui souffre d'un mal chronique incurable et dont la conservation importe à beaucoup d'amis et même à des étrangers, est remis entre les mains d'un conseil médical. Quelle est la tâche de ce conseil? Â-t-il à se conformer aux caprices du malade, ou bien sa mission n'est*elle pas de retirer au malade son assistance si celui-ci refuse d'écouter ceux qui veulent le sauver?
La réponse à cette question ne saurait faire l'objet d'un doute ; aussi, dans le cas présent, serait-elle depuis longtemps résolue en fait si la consultation se composait de médecins Bj9Lut les mêmes idées. Quoi qu'il en soit, elle laisse, au point de vue du droit, subsister tout entière la question telle que je la pose.
Je ne me permets pas de calculer ni même de prévoir ce qui résultera des funestes complications du jour; mais ce qui est certain, c'est que si les deux puissances maritimes, guidées par des convoitises [équivoques, poussent à la guerre au lieu de la prévenir, le seul résultat probable à entrevoir peut devenir la cause d'un sauve qui peut général.
Que le Ciel préserve le monde d'un pareil malheur!
Sans date (1853).
1901. Je vous renvoie ci-joint les pièces que vous avez bien voulu me communiquer. Je puis vous faire connaître en peu de mots mon sentiment sur leur contenu.
Pour faire entrer une situation en ligne de compte dans n'importe quelle question, il faut avant tout en fixer le point de départ. Dans l'histoire du jour il y a un fait évident : c'est que l'Empereur de Russie s'est laissé entraîner à des démarches dont il n'entrevoyait pas les conséquences et sur lesquelles il a dû revenir, car il ne pouvait pas vouloir itne guerre avec le monde, tandis que la Porte, s'imaginant que Fappui actif des puissances maritimes ne lui manquerait pas, ne repoussait pas les chances que la guerre semblait lui offrir.
Les puissances également intéressées à la conservation de la paix européenne ont essayé d'empêcher l'explosion de la
guerre. A cet égard, elles ont recouru au moyen employé avec succès depuis la paix générale, c'est-à-dire à Touverture d'une conférence; mais le résultat n'a pas répondu à leur attente. Plusieurs raisons ont contribué à faire avorter cette salutaire entreprise ; les voici :
Le mouvement de retraite de l'Empereur de Russie ; Tintervention intempestive des puissances maritimes, se posant en protectrices de la Porte dans un cas où la meilleure protection pour celle-ci aurait été un langage ferme tenu au Divan ; enfin Tabseuce des conditions sans lesquelles le système de conférences ne peut conduire que difficilement au but qu'on veut atteindre.
J'ai relevé ces conditions dans l'annexe, de la façon qui m'est suggérée par ma vieille expérience. On ne peut pas délibérer en deux endroits à la fois. Pour qu'il soit possible d'abréger les délibérations et de hâter les résolutions, il faut se mettre à l'œuvre dans un seul et même endroit; or, cela demande la présence simultanée des parties contendantes et des parties intervenantes. Si je rappelle ici ces conditions, je tiens compte néanmoins des obstacles qui se sont opposés ab ovo à leur exécufion ; ce qui m'y a déterminé, c'est qu'il résulte des dernières nouvelles venues de Paris que dans cette ville on reconnatt ce qu'il y a de défectueux dans la marche suivie antérieurement, et qu'on demande avec instance qu'il y soit remédié.
L'état de guerre est déclaré; personne, pas même le Divan, ne peut trouver le fait autrement que fiàcheux* Il s'agit aujourd'hui, non plus à^ empêcher la guerre, mais de rétablir la paix le plus tôt possible. Là où l'on ne peut vouloir la guerre, les obstacles qui s'opposent à la solution du problème sont naturellement moins faciles à calculer que ceux dont il aurait fallu triompher pour éviter une guerre dont personne ne veut. Vous avez très-bien reconnu, mon cher comte, les moyens d'arriver au but, et, à part quelques nuances, on semble à Paris être d'accord avec vous. Parmi les divergences, qui disparaîtront sans doute quand le Cabinet français aura examiné la question plus sérieusement, je citerai la confusion entre les rôles de puissances intervenantes et médiatriceSy confusion qui
SUR LES-ÉVÉNEMEjSTS POLITIQUES DU JOUR (1853). 363
ressort clairement des mots : « TEurope doit s'imposer » ; une idée tout aussi peu pratique est la création d'un gouvemement intérimaire dans les Principautés. Pour mettre Taflaire en bonne voie, il n'y a pas d'autre marche à suivre que celle que TOUS avez proposée <
Si je me place au point de vue d'un observateur désintéressé des situations du jour, j'arrive à formuler le jugement suivant :
« La guerre n'aurait pas éclaté si les deux puissances maritimes n'avaient pas, par leur marche politique, inspiré à la Porte le courage d'en affronter les dangers. La marche personnelle de lord RedcIiCFe a contribué à ce fâcheux résultat, cela est incontestable. »
La France et l'Angleterre ne peuvent pas vouloir d'une guerre qui troublerait entièrement la vie intérieure des deux pays et ne leur offrirait à priori aucune perspective de compensation pour les sacrifices qu'elle leur coûterait. Dans le cas d'une guerre européenne (ce résultat inévitable d'une guerre entre la Russie et la Porte), où les puissances maritimes interviendraient comme auxiliaires de la Porte, il se produirait nécessairement des éventualités dont la première conséquence serait de faire revivre l'étemelle rivalité entre la France et l'Angleterre. Ni la France ni l'Angleterre ne peuvent perdre de vue dans leurs guerres la question des conquêtes. Quant à feire des conquêtes morales, il manque aux deux gouvernements les moyens nécessaires.
Dans les affaires ottomanes, l'Autriche se trouve sur un terrain qui lui est particulier. L'Autriche ne peut vouloir que le maintien de l'Empire turc en Europe, non par sympathie pour celui-ci, mais parce que tout autre voisinage lui serait préjudiciable et qu'elle ne gagnerait rien à s'agrandir aux dépens de la Porte.
Selon moi, le mot de « neutralité » ne convient pas à notre situation. Le fiait de ne pas se mêler activement à un conflit n'implique pas l'idée de neutralité, mais celle d'une position expectante, choisie librement. Personne ne peut faire sortir l'Autriche d'une position pareille ; ceux qui l'entreprendraient
3J4 BECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
n'auraient ni la force morale ni même la force matérielle nécessaire pour y arriver. L'Autriche, repliée fermement sur elle-même, peut attendre et jouer en toute liberté son rôle d*amie de la paix.
Je crois que la clef de la situation est dans la connaissance de ce que veut l'Empereur Nicolas, S'il ne veut pas empiéter sur les droits souverains du Sultan ni s'agrandir aux dépens de la Porte; s'il est prêt à mettre fin à la guerre sur ces bases, la position du Cabinet autrichien serait très-forte. Si ce fait ne peut être établi, il ne nous reste qu'à attendre dans une entière liberté d'attitude l'issue des événements militaires, et à résister hardiment à celui qui manifesterait Tenvie de nous faire sortir de notre position expectante.
Les dernières instructions adressées de Paris à M. de Bourqueney ne me paraissent pas concorder par&itement avec le langage que (d'après ce que me dit Richard) M. Drouyn de l'Huys tient vis-à-vis de Hubner, ce qui est assez dans les habitudes du Cabinet français. Le but est une finesse mal comprise; on veut intimider notre envoyé pour rendre le Cabinet plus souple. C'est de la finesse de mauvais aloi, qui explique la différence qui existe entre certaines de vos impressions et celles de Hubner. Je partage votre sentiment sur la véritable direction que suit le Cabinet français.
Quelques réflexions sur les conditions essentielles des centres d'entente diplomatiques.
(Annexe du n» 1901.)
1 . Des négociations ne peuvent s'engager entre les parties contendantes que directement ou au moyen de l'intervention de tiers.
2. Si l'objet du conflit existant entre les parties contendantes rayonne, pour ainsi dire, sur des puissances tierces, il £aut, dans le premier cas, que ceux qui se sentent atteints prennent une position à côté des parties en lutte, et, dans l'autre cas, entre ces parties. Aux deux cas répond une entente aussi complète que possible entre les puissances intervenantes.
On ne peut obtenir les résultats de Tentente par une voie plus courte que celle des conférences, qui portent aujourd'hui le nom de « centre d'entente» reconnu parla diplomatie.
3. On ne peut imaginer deux ou plusieurs centres de ce genre existant Fun à côté de Tautre. Si, par exemple, la conférence a lieu à Vienne, on ne saurait en admettre une autre à Saint-Pétersbourg ou à Constantinople. Les représentants à rétranger des puissances qui ont des plénipotentiaires réunis dans un centi*e doivent obéir aux résolutions émanant de ce dernier point, et non en faire Tobjet de leurs délibérations. Si Ton n'observe pas cette règle, Tentreprise échouera.
4. On ne peut pas, au moyen d'un échange de notes, mettre un terme à un conflit comme celui d'aujourd'hui. Ce n'est que par des pourparlers entre les parties contendantes ou entre celles-ci et les puissances intervenantes, réunies autour de la même table, qu'on peut arriver à une solution rapide. Le Cabinet finançais me semble disposé à suivre cette dernière voie. Qu'on s'y engage donc.
Vienne est et reste l'endroit le plus favorable pour arriver à l'entente. Pour assurer le succès de l'entreprise, il faudra la présence de plénipotentiaires russes et turcs à l'endroit où se réunira la conférence des quatre puissances.
23 novembre 1853.
1902. La dépêche télégraphique de Paris ne laisse rien à désirer, selon moi, car elle place le problème sur le terrain de la vérité. Celle-ci est dans l'expression du caractère européen qu'a la situation. Oui, mille fois oui! Le conflit des bords du Danube n'est pas restreint à des intérêts russes et turcs, c'est un conflit européen; or, de pareils conflits dépassent toujours la portée de questions politiques, ils intéressent la société tout entière. Cette dépêche indique tout aussi exactement les moyens formels d'atteindre le point où Tintérêt général commande d'arriver. Parmi ces moyens figure au premier rang la réunion d'une conférence pourvue d'attributions rigoureusement définies, d'une conférence tenue à Vienne,
c'est-à-dire à Tendroit le plus fovorable pour cela. G* est de la confërcDce que doivent émaner les rédactions ; si on en laissait le soin aux représentants à Gonstantinople, il en résulterait des conséquences £àcheuses pour ceux-ci; du reste, il &ut, en général, prescrire à ces envoyés d'obéir et non de délibérer, car ils ne pourraient être appelés à discuter sans diviser, et, par conséquent, détruire la direction de l'affaire qu'il s^agit de débrouiller.
On n'a guère vu de situation plus compliquée que celle d'aujourd'hui, parce qu'elle a conduit ceux qui y sont directement intéressés à un point où aucun d'eux ne voulait et ne pouvait vouloir arriver.
Au milieu de cette inextricable complication, il n'y a pas de position plus forte que celle du Cabinet impérial, car il n'a rien à demander qu'un dénoûment aussi prompt que possible. Cela posé, sa préoccupation doit porter sur des bases abstraites, conformes aux principes; il doit se borner à des demandes qui fassent également droit aux besoins véritables de toutes les parties intéressées.
Deux chances favorables se présentent : le sens droit de Louis-Napoléon, qui est réel, parait-il, et le Danube qui coule entre les deux partis en lutte. La première ouvre à l'entreprise la véritable voie, et l'autre, jointe à la saison, lui offre l'espace de temps nécessaire.
ni
1903. Hè^lciiient de lu situation tinancière en Autriche. — 1904 et 1905. Les puissances occidentales et la Russie. — 1906. Analogie de la situation actuelle avec celle de 1813. — 1907. Conflits ecclésiastiques à Bade et dans le Nassau. — 1908. L'Autriche n*est une avant-garde ni du c6té de l'Orient ni du côte de l'Occident. — 1909. L'emprunt national. — 1910. Sur la position de l'Autriche dans la guerre de Crimée. — 1911. Sur le traité du 2 décembre 1854. — 1912. Sur les éventualités des résultats de la paix.
— 1913 à 1915. Sur le concordat autrichien. — 1916. Congrès de P.iris.
— 1917. Position de la Cour de Sardaigne. — 1918. Conclusion de la paix. -*- 1919. Carte ethnographique de la Monarchie autrichienne, par Cxaernig. — 1920 et 1921 . Entretien avec le Roi de Prusse. — 1922. Sor
le parlementarisme. — 1923. Alliance angio- française. — Avantages et désavantages de la Rnssie. — Mort de l'Empereur Nicolas. — Idées napoléoniennes. — Tome XIV de l'ouvrage de Thiers. — 1924. La question iulienne au Congrès de Paris. — 1925. Affaire de Neufcbâtel. — 1926. Échange d'idées avec Nesseirode. — 1927. Mémoires de Marmont, — 1928. Politique anglo-cbinoise de lord Palmerston. — 1929. La question hongroise. — 1930 et 1931. Position de Metternicli en 1813 et Histoire du Consulat et de f Empire, par Thiers, tome XV. — 1932. Visite de Thiers au Johannisberg. — 1933. Echange d'idées avec lord Brougham. — 1934. Appréhensions relatives aux deux puissances occidentales. — Position de l'Autriche. — 1935. Déclaration de Mettemich à Bourqueney. — 1936. Changement d'attitude de la Sardaigne. — - 1937. Échange d'idées avec le cardinal Rauscher. — 1938. Situation générale menaçante. — Mémoire sur cette question. — 1939. Echangé d'idées avec Disraeli.
Metternich au baron de Rubeck, à Vienne
Vienne, janvier 1854.
1903. Dès le commencemeDt de Tannée 1850, je déclarais à Bruxelles, en m'acjressant au feu prince de Schwarzenberg, que j'étais incapable de reconnaître un système sérieux et raisonnable dans les mesures du ministre des finances d'alors, et je disais que certaines erreurs qui me paraissaient avoir pris racine dans Tesprit de ce fonctionnaire en étaient la cause.
Je traitais d'idées fausses :
V Le fait de ne pas tenir compte de toute l'importance de la dépréciation des valeurs monétaires ;
2* L'admission de la possibilité d'arriver par une voie plus fecile et, pour ainsi dire, toute naturelle, à régler cette question comme conséquence du règlement du budget des recettes et des dépenses.
En présence de ces idées, j'avais formulé les maximes suivantes (même en admettant qu'elles fussent basées sur une supposition fausse) :
Je place la question monétaire au premier rang et la question du budget au second rang parmi les problèmes que les finances impériales ont a résoudre; je tiens compte de leur ordre naturel, parce que la dépréciation des valeurs monétaires ôte au budget sa valeur réelle, tandis que le règlement
îdëal du budget ne peut exercer aucune influence directe sur la question monétaire.
Pour arriver à régler la question monétaire, j'indiquais les moyens suivants :
a. L'autorisation donnée à la Banque nationale de recommencer à escompter son papier contre du numéraire;
b. La consolidation de la dette publique flottante, dont les titres circulaient sous la forme de lettres de crédit;
c. L'achat d'argent en quantité suffisante pour doter le trésor de la Banque, et la conversion des lettres de crédit en obligations portant intérêts^ mais seulement jusqu'à concurrence de la somme également nécessaire.
Je disais également dans ma lettre que la manipulation de ces deux mesures déterminées l'une par l'autre était du domaine exclusif des autorités financières, et que je ne me permettais de porter mes regards que sur les questions de principes; mais j'annonçais, d'autre part, que je recevais journellement des premières maisons de banque de Londres, de Paris et d'Amsterdam des assurances positives, d'après lesquelles le Gouvernement Impérial trouverait auprès de ces maisons tout l'appui qu'il lui faudrait pour le relèvement de la valeur des espèces fiduciaires, et cela même dans l'intérêt particulier des détenteurs de valeurs publiques autrichiennes.
Je n'ai pas reçu de réponse à cette communication. Lorsqu'en 1851 je retournai à Vienne, je parlai au prince de Schv^arzenberg de la situation financière de l'Empire , et je reçus de lui l'assurance que, malgré les nombreux obstacles qui s'opposaient au règlement de la question, la voie dans laquelle s'était engagé le ministre des finances permettait d'en* trevoir des résultats satisfaisants. Je n'ai pas caché au prince que je ne partageais pas ses espérances.
Je n^ai rappelé ces faits, qui sont historiques, qu'afin de prouver que dès 1850 mes idées sur les moyens de régler la situation de notre Empire, si profondément troublée par la révolution de 1848, concordaient avec les idées énoncées dans le travail qui me fournit l'occasion de dire ce que je pense de notre situation financière.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l864). 36»
Je suis intimement convaincu que la voie indiquée par le travail en question pour le règlement de la question financière était, alors comme aujourd'hui, la seule bonne. S'il y a une différence entre les époques, elle consiste surtout dans la diffi* culte infiniment plus grande que présentent nécessairement aujourd'hui l'adoption et l'application des moyens proposés, comparativement à 1850. Si, d'une part, les années écoulées depuis ont augmenté considérablement les charges financières de l'Empire, faute d'un système vraiment pratique, et si elles ont augmenté la difficulté de remédier à la situation, le crédit moral de l'administration des finances a baissé, d'autre part. Plus d'une mesure que le Gouvernement était libre de prendre après la banqueroute essuyée par la révolution en 1848 et après les victoires de la Couronne sur les champs de bataille de l'Italie et de la Hongrie, s'il avait eu l'énergie d'y recourir, lui est interdite aujourd'hui. En présence de ces faits, la tâche du Gouvernement reste la même, c'est le « règlement de la situation financière », et ce règlement ne peut s'effectuer que par une voie rationnelle. Cette voie implique les procédés suivants, qui s'imposent tout d'abord :
Vite retour à la circulation du numéraire dans l'Empire;
2* Le règlement du budget.
Ce n'est que par une étroite connexion des deux problèmes financiers qu'on peut arriver à les résoudre, et si je me rends bien compte des errements de l'ancien ministre des finances, la cause première des graves négligences commises par lui était l'illusion que la question monétaire n'était pas la plus urgente.
Dans le travail auquel se rapportent ces lignes, je trouve une observation relative aux charges qui résultent pour les finances de la construction de chemins de fer, observation qui s'accorde parfoitement avec mes vues.
Si j'avais eu à régler le budget de l'État, j'aurais, afin d'en rendre l'examen plus fecile non-seulement pour les hommes, compétents, mais encore pour le grand public, tenu compte de la séparation rigoureuse des charges permanentes et des charges transitoires sous des rubriques spéciales et distinctes, fiu. 14
Dans les charges transitoires du budget ne rentrent pas les dépenses pour la construction des chemins de fer; ces dépenses équivalent à des placements industriels; comme tels, il ne faut pas les confondre avec les dépenses courantes, et elles présentent, du reste, des garanties spéciales.
Les moyens de salut dont les finances de FEmpire disposaient en 1850 ont bien diminué en 1854, parce qu'on a négligé d^y avoir recours en temps opportun. Les charges sont devenues plus grandes, et le crédit s*est retiré.
Metternich au comte de Buol, à Vienne.
Vienne, le 29 mars 1854.
1904. Vous trouverez ci-joint les documents que vous avez bien voulu me communiquer. Ceux qui concernent Roger d'Aldenburg me font plaisir à un double point de vue, celui qui le concerne personnellement, et celui de la confirmation du foit que je ne me suis pas trompé dans Topinion que j'avais de ses capacités. Il vous sera toujours reconnaissant de lui avoir ouvert la carrière qu'il embrasse ; son sens moral très-vif m^en répond.
Si Ton considère la situation actuelle, on ne peut méconnaître que vous avez fait tout ce qui était possible pour épargner au monde et à notre Empire les conséquences des hallucinations de l'Orient et de TOccident, en tant que ce but peut être atteint sous le poids de la situation du jour.
Je ne puis concevoir le fait d'être debout ni même celui d'être couché, sans une base; d'autre part, ce qui importe beaucoup, c'est le choix de cette base même. Dans les complications actuelles, notre Empire ne peut plus se tenir debout que sur son propre terrain ; nous ne pouvons pas nous appuyer, car à droite comme à gauche manquent les appuis. Quand les choses sont inintelligibles, c'est qu'elles reposent sur des défectuosités, et l'on ne peut en attendre aucun secours; or, dans toute la conduite de la Russie et des puissances continentales, on trouve Y inintelligible dans leurs propres positions . En fecè
de ce maly la seule conduite rationnelle à tenir par rAutriche, c'est de s'appuyer sur sa propre base et d'agir en restant sur le terrain de la liberté morale.
Parmi les plus grands maux du jour, il faut compter la situation intérieure, et dans celle-ci la situation financière. Vu son inintelligibilité, elle mérite une place à part au premier rang des erreurs qui envahissent aujourd'hui le monde.
Mettemick au baron de Hiibner, à Paris.
Vienne, le 4 avril 1854.
1905. J'espère que vous ne serez pas étonné que je ne vous aie pas écrit au sujet du terrible coup qui m'a frappé*. Je ne puis douter que vous sentiez mon malheur plus vivement que d'autres; écrire à des amis sur des événements aussi cruels est une tâche bien pénible. Je ne pouvais pas perdre plus que je n'ai perdu dans la personne de celle qui n'est plus, et personne ne peut sentir plus profondément que moi la douleur de cette perte ; ces quelques mots renferment ce que de longs discours ne pourraient pas indiquer plus clairement. Vous, mon cher Hûbner, vous avez perdu personnellement, dans celle qui était douée des plus hautes qualités du cœur et de l'esprit, une amie, je dirais presque une seconde mère. Gardez-lui un pieux souvenir ; à moi, gardez votre compassion.
Ce qui achève de m'accabler, c'est la situation générale du monde. Depuis longtemps j'ai pris pour règle de conduite de chercher un remède, à des maux qui dépassent la portée des secours humains, ailleurs qu'au siège même du mal, et, par suite, de quitter le terrain personnel pour le terrain social; quel secours pourrais-je trouver aujourd'hui sur ce dernier? La folie à sa plus haute puissance se traduit toujours par la confusion; or, mon esprit abhorret a vacuo; la confusion présente-t-elle autre chose qu'un espace vide rempli de vapeurs?
** La mort de la princesse Mélanie, survenue le 3 mars.
(NotedeFÉditi
teur*)
372 BEGUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
Dans la complication du jour, toutes les situations sont dusses. Sur l'Empereur de Russie pèse le reproche, contre lequel il ne peut se défendre, d'avoir provoqué ce triste conflit ; sur les puissances maritimes pèse celui de n'avoir pas, dans la voie suivie par elles, profité de la feiblesse du Cabinet russe pour donner au conflit une solution pacifique. Les puissances intermédiaires ont commis la faute de n'avoir pas £sut sentir par une attitude suffisamment nette la force que leur donnait leur situation même, et de n'avoir pas pris ainsi la seule position qui soit possible pour elles, la position expectante (et non neutre) y en s'appuyant sur un principe également formulé par la Russie et par son adversaire, savoir : Pas de modifications dans les possessions territoriales, pas de modifications dans les droits de souveraineté du Sultan.'
Sur les Cours entraînées à la guerre pèse le reproche commun à toutes deux d'en être venues à ce quelles ne pouvaient pas vouloir, ne fût-ce que parce que l'attaque comme le secours sont évidemment pour la Porte un danger on ne peut plus menaçant pour son existence. Vis-à-vis de vérités de fait, des espérances et des entreprises sans aucun caractère pratique en ce qui concerne leur résultat sont absolument sans valeur; aussi les positions actives, quelles qu'elles soient, ne se soutiendront pas dans la pratique. Il y aura dans la confirmation de cette prévision, qui ne fait pas pour moi l'objet du moindre doute, de grands dangers pour le corps social tout entier ; ces dangers, moins menaçants pour la puissance russe que pour les puissances occidentales, sont encore plus à redouter pour la Porte.
Moi, qui remercie Dieu de n'être pas mêlé personnellement à ce malheureux conflit, moi qui le connais dans ses éléments mieux que beaucoup de mes contemporains, car, dans ma longue vie d'afiaires, j'ai vu se répéter plus d'une fois cette histoire qui paratt neuve aujourd'hui, je ne puis admettre pour les entreprises tentées partout un résultat favorable ni du côté de l'Orient ni du côté de l'Occident. Les complications politiques les plus redoutables sont des différends où, tout pesé sérieusement et sans prévention, les partis veulent au fond
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l854). S13
la même chose, parce quMIs sont obligés de le vouloir, et que, par leur manière d'agir, ils font obstacle à la réalisation de ce qu'ils veulent. Dans de semblables situations, les moyens d'arriver à une réconciliation disparaissent, et il en résulte toujours un X, c'est-à-dire une troisième grandeur qu'on ne peut calculer, une inconnue qui confond tous les plans formés à l'aventure et qui elle-même ne vaut rien !
Que Dieu veuille conduire à une fin aussi peu mauvaise que possible cette affaire foncièrement mauvaise! Quant à une bonne solution, je ne saurais l'entrevoir.
Adieu, mon cher Hûbner. Aldenburg vous annoncera les succès qu'il vient de remporter dans son examen diplomatique; je m'en réjouis de tout mon cœur.
Meltemich au comte de Buol, à Vienne.
Vienne, le 27 mai 1854.
1906. L'histoire ne pourrait guère citer une situation poUtique plus confuse que celle du jour. Née de velléités et d'une évaluation superficielle de la résistance qu'on rencontrerait inévitablement à droite et h gauche en essayant de les faire triompher, elle ne présente pas à Thomme d'État qui examine froidement les choses une base sur laquelle il puisse établir un calcul. Vous m'êtes témoin que ce fait était évident pour moi dès le commencement de l'absurde levée de boucliers russe ; vous savez aussi que la marche des Cabinets de Paris et de Londres n'a pu m'éclairer.
Dans ses traits principaux, la situation du jour a beaucoup d'analogie dans son contre-coup sur notre position avec la ' guerre de 1812 entre la France et la Russie. Dans l'application, les deux situations présentent des différences capitales qui sont tout à l'avantage de la première, ne fût-ce que parce que la lutte de 1812 reposait sur une base nettement définie, sur celle de la « guerre » .
La guerre politique, dans la direction de l'attaque comme dans celle de la défense, caractérise bien une situation; la guerre
philanthropique a toujours Tapparence d^une fantasmagorie. Sous le poids des événements de 1811 et 1812, et ensuite de 1853 et 1854, la position de rAutriche était, pour des raisons matérielles, une position intermédiaire ^ comme elle le sera toujours en cas de lutte entre TOccident et TOrient* Au point de vue stratégique, nous pouvions prendre dans la première époque une position militaire de flanc; cette position nous est impossible aujourd'hui, ce qui rend notre situation plus difficile. Néanmoins, à un point de vue très-important, les positions morales se ressemblent dans la double tâche qui s'impose au Cabinet. Dans les années 1811 et 1812, il nous fiallait assurer la liberté de nos mouvements (que nous venons de retrouver grâce aux dernières résolutions) et réserver notre action pour le dernier moment. Ce n'est pas le commencement de la campagne de 1854, mais c'est sa (in qui peut offrir l'occasion voulue. Bien des choses qui aujourd'hui ne sont pas claires pour les puissances en lutte, s'éclairciront par suite du succès ou de l'insuccès de cette campagne, non-seulement pour ces puissances, mais encore pour les Cabinets dont l'action est encore latente jusqu'ici, comme cela est arrivé également en 1812. Il faut que les puissances intermédiaires prennent à tâche de tenir la porte ouverte à la paix, en dépit des obstacles que la Russie et les puissances maritimes ont accumulés follement pour empêcher une solution pacifique ; si elles savent s'y prendre, elles seules pourront encore assurer une solution de ce genre, et, en l'amenant, elles auront agi non-seulement dans leur propre intérêt, mais encore dans celui de tous et particulièrement des États qui peuvent bien se feire la guerre, mais non s'entre-détruire.
Vous trouverez dans ces quelques mots, mon cher comte, l'expression sommaire de mon sentiment. Ne croyez pas que je regarde comme facile la solution du problème qui s'impose à vous, elle ne l'est pas. Mais il ne peut être résolu d'une manière vraiment salutaire que si l'Autriche livre au grand jour, et non dans le brouillard, les batailles auxquelles le sort pourrait l'entratner.
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l854). 375
Metternich au baron de 2^dlitz, à GarUrube.
Vienne, le 28 mai 1854.
1907. Tant que les Gouvernements se placent sur le terrain de la puissance absolue et qu'ils s'abusent sur les limites effectives que tracent à cette puissance d'autres pouvoirs ëgaux, il ne saurait être question du repos intérieur des pays. On ne peut pas concevoir des pouvoirs plus étroitement unis dans la poursuite d'un but que le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir politique; mais ils sont sous la protection de droits égaux et indépendants qui, si on les respecte, se réunissent pour conduire au but. S'ils entrent en lutte, il en résulte une différence dans l'issue du mal.
Le pouvoir ecclésiastique aura des martyrs, et les Gouvernements récolteront des révolutions.
Dans le grand-duché de Bade et dans le duché de Nassau , les deux pouvoirs sont en guerre ouverte ; le passage de la guerre à la paix ne peut s'effectuer qu'à la suite d'un armistice» Si les deux Gouvernements veulent la paix, il £aut qu'ils veuillent le moyen d'arriver au but. La paix ne peut être conclue qu'entre les pouvoirs supérieurs, et non entre l'un de ces pouvoirs et les autorités subordonnées à un autre. On se trompe à Wiesbade et à Garlsruhe en se figurant que la situation toute différente du Souverain d'un pays protestant, qui a les droits d'un prince-évéque, peut être assimilée à la situation de la population catholique et des ministres de l'Église catholique.
Pour assurer je succès d'une prétention apssi peu pratique, il n'y a, en définitive, qu'un moyen, qui consisterait à rendre protestants les sujets catholiques. L'entreprise est-elle exécutable?
Ce qui vient d'arriver à Fribourg* peint la situation et prouve le peu de valeur que les hommes et que les Gouver-
* Mise en accusation de l'arcbeTêque Hermann Vicari à cause de la publication d*nne lettre pastorale concernant Tadminislration des biens de l'Église catbolique. (Note de V Éditeur,)
nements attachent souvent aux leçons de rexpérience. Ce qui n'a pas réussi au Gouvernement prussien à Cologne ne réussira pas non plus au Gouvernement badois dans le grandduché.
Si je ne me trompe, le cardinal ne pourra pas vous dire autre chose que ce que vous venez de lire.
Metternick au comte de BuoI, à Vienne.
Vienne, le 3 juin 1854.
1908. Ma conscience me pousse, mon cher comte, à vous Eaire entendre sa voix au sujet de notre presse. Vous savez que je reconnais bien les grands obstacles que la situation du jour crée au Cabinet, et, tout en évitant de m'immiscer en quoi que ce soit dans la marche des afiaires, je ne puis me défendre de ressentir vivement les dangers réellement menaçants.
La position que rAutriche a prise jusqu'ici ne saurait être modifiée sans que cela entraîne des suites incalculables. L'Autriche ne peut trouver la seule base pratique que sur son propre terrain, en assurant la liberté de ses mouvements. Dans la funeste lutte du jour, dans une lutte dont le point de départ est marqué par des fautes et dont Fissue échappe au t^alcul, la situation géographique de notre Empire suffirait pour indiquer la position à prendre dans les inextricables complications du moment.
'UÉtat du centre ne peut se laisser tratner à la remorque ni du côté de TOrient ni de celui de TOccident. La situation géographique qui lui est particulière l'en empêcherait, si des raisons morales ne venaient se joindre à cette première considération. Nous sommes appelés à faire pencher la balance du côté du rétablissement de la paix, c'est-à-dire de la fin définitive d'une situation déplorable, mais nullement à laisser faire de nous Tavant- garde de l'Orient contre l'Occident ou de l'Occident contre l'Orient*. Vous le sentez aussi bien que
* Le 3 juin, date de cette lettre, 1* Autriche adressa à la Russie la sommation d'évacuer les Principautés. (Note de P Editeur,)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l854). 3*77
moi; que des gazetiers soient d*un autre avis, cela ne prouve rien. .
Mettemich au baron de Kubeck, k Vienne,
Kœoisgwart, le 12 juillet 1854.
1809. Je ne puis me promettre de la dernière mesure financière (l'emprunt national) qu*un insuccès complet, et cela par des motiBs forcés. Le Gouvernement feit appel au patriotisme de la nation. Â-t-il songé à Tabtme qui existe entre ce sentiment et la question financière? Si TaflBaire ne réussit pas, quelles seront les conséquences d'un échec? Quelle voie le Gouvernement suivra-t-il dans ce cas? je dirai même quelle voie pourra-t-il suivre? Avant tout, ce qui manque pour rétablissement de valeurs solides, c'est le métal (qu'on ne peut se procurer au moyen de sentiments patriotiques) ; la mesure prise peutelle procurer du métal? La Banque peut^elle en jeter dans la circulation sans compromettre sa fortune? Si je ne me trompe, l'administration des finances n'a aucune idée de ce que c'est qu'une banque, ou si elle en a une, elle n'en agit pas moins à rencontre de cette notion. Aujourd'hui comme durant les cinq dernières années, -le ministère des finances n'a pas su saisir la différence qui existe entre la question monétaire et la question pure et simple du budget; voilà le seul point clair pour moi dans l'opération sans exemple qu'on vient de faire. Je rendrai grâces au Ciel quand il me sera prouvé que c'est dans mon intelligence que se trouve la lacune.
Suite (28 août). Je n'ai pas compris le programme de cette mesure financière, qui ne manque pas de grandeur, lorsque je l'ai connu dans ses traits principaux; aujourd'hui qu'il ne s'agit plus d'un appel à l'emprunt national, mais seulement de l'emploi du produit de cet emprunt, je ne comprends pas plus qu'auparavant. Dans mon esprit se pressent des doutes et des questions, sans que je puisse trouver une solution satisfaisante pour ma conscience. Quant à moi, je mets le côté purement financier du problème à l'arrière-plan, parce qu'il me
révèle des lacunes dans mes connaissances pratiques. Mais il n'en est pas de même des côtés sociaux et administratifs d'une entreprise qui n'a pas de précédent et qui tranche dans le vif de l'existence de TÉtat.
Yoici quelques questions comme j'en pourrais poser beaucoup.
Il est deux opérations (non facultatives, mais absolument inévitables) que le Gouvernement a indiquées au public comme étant le but de son appel au patriotisme de la nation : ce sont le retour du papier à la valeur métallique, et l'équilibre du budget par la suppression du déficit*
Est-il pratique de réunir les deux opérations en une seule, sans établir entre elles une ligne de démarcation?
Le public ne se demandera-t-il pas s'il n'y a pas lieu de craindre que la question du budget, qui se rattache naturellement aux finances de plus près que toute autre, ne restreigne les moyens de régler la question des valeurs monétaires?
Quelle influence la mesure prise, dont la première phase (la souscription) a été marquée par un succès, exercera*t-elle sur la fortune de VÉtat et sur celle des particuliers ?
'toutes les ressources disponibles (et au delà) de ces derniers sont mises à la disposition de l'État et versées entre ses mains à des époques fixes pendant l'espace* de quatre ans. Gomme contribuables, les particuliers sont les débiteurs du Trésor. One fois les versements effectués, c'est le Trésor qui sera le débiteur, et les particuliers deviendront les créanciers*
Quelle influence ce changement de situation peut-il exercer sur l'esprit public et sur la position de bien des gens dans l'Empire ?
Il est impossible de concevoir la mesure en question autrement que comme une charge perpétuelle du Trésor, avec 5 pour 100 d'intérêts sur les sommes versées pour l'emprunt national. En échange des versements, le Gouvernement émet des obligations non réalisables auprès des caisses de l'État, et qui, par conséquent, doivent se négocier sur les marchés finan« ciers.
Jusqu'à quel point ces valeurs pourront-elles se vendre, et
dans quel rapport seront et resteront-elles comparativement aux autres valeurs?
Tous les souscripteurs à l'emprunt national, tels que communes, corporations de tout genre, je dirai même tous les propriétaires qui se sont soumis à la demande qu^on leur a £aite {sub pœna demeriti) de souscrire pour le décuple de leur contribution foncière, seront-ils à même de tenir leurs engagements?
En cas d'insolvabilité, par quel moyen le Gouvernement pourra*t-il forcer les souscripteurs insolvables à faùre bonneur à leur signature?
Je me borne à prouver par ce qui précède que je suis comme un homme qui tâtonne dans l'obscurité sur un terrain où la lumière peut seule tranquilliser celui qui s'intéresse sérieusement au problème à résoudre.
Moi, mon cher baron, qui aime la lumière, de quelque côté que je jette les yeux, je me sens mal à Taise dans un moment où tout est plongé dans les ténèbres ou se présente dans un demi-jour qui n'offre pas moins de dangers que l'obscurité complète. On a beau examiner certaines situations avec calme et sans parti pris, elles ressemblent toutes à des sabbats de sorcières et à des bacchanales. De pareilles situations révoltent mon esprit et mon sentiment.
1910-1912. Metternich au baron de Hess, à Vienne.
Vienne, fin octobre 1854.
1910. Voici quelle est mon impression en ce qui concerne la situation actuelle envisagée au point de vue politique.
!• Le mot politique est avant tout un terme qui restreint la vérité dans la situation du jour. Cette situation correspond à l'idée d'une agitation sociale dans laquelle la politique .joue certainement un rôle, mais en n'indiquant que le côté formel du problème à résoudre.
2. La situation du jour, envisagée au point de vue social^ est une conséquence naturelle des bouleversements que la révo-
lution qui a éclaté en France dans Tannée 1789 a multipliés sous des enseignes menteuses dans l'ancien monde et dans le monde nouveau, révolution qui a ravagé dans tous les sens son foyer primitif, la France, mais qui, par suite de Tesprit pratique des habitants du pays, a permis, après une lutte de plus de soixante ans, de donner à TÉtat une puissante organisation administrative, Â cet égard, la France jouit aujourd'hui d'un avantage chèrement payé, sans doute, mais qui n^en constitue pas moins à son pro6t une supériorité sur tous les États qui n'ont pas, comme elle, traversé la révolution sociale. Cette réflexion s applique notamment à l'Angleterre et aux États de l'Allemagne, y compris l'Autriche et la Prusse.
3. Si j'ai mentionné ces faits, c'est que j'ai été amené à le faire par un doute fondé en raison, je le crains; je me demande, en effet, si ici et ailleurs on examine et l'on ne juge pas les complications du jour au point de vue politique exclusivement, sans tenir compte des points de vue sociaux, dont l'importance est plus grapde. Si l'on ne commet pas cette faute, les Cabinets ne peuvent pas méconnaître la différence de position qui existe fatalement entre la tâche de la Russie et celle des puissances maritimes ainsi que des autres puissances du centre, différence bien moins sensible sur le terrain politique que sur le terrain social.
Sur le terrain politique, je constate qu'on a négligé de le désigner et de le délimiter d'une manière précise.
En employant des mots qui, examinés de près, se dissipent en fumée, tels que : diffusion de la civilisation, refoulement de la Russie dans les limites d'une puissance qui ne menace ni l'équilibre politique, ni les États voisins, ni l'Europe tout entière, on ne dit rien qui soit saisissable. Si tel est le cas en ce qui concerne la désignation du but de la guerre entre les deux puissances maritimes et la Russie, cela s'applique également à l'appréciation des moyens dont les puissances belligérantes disposent pour mener leurs projets à bonne fin.
Dans le résultat de ce calcul, je ne reconnais pas à ces puissances une supériorité de forces, ne fût-ce que parce qu'il y a, dans Vunité de volonté qui est le privilège du monarque
Sun LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (lS54). 381
russe, une puissance que des forces coalisées n*ont pas en général,
4. Il est évident que, dans le grand conflit du jour, les corps politiques placés géographiquement entre les puissances belligérantes doivent reconnaître que leur situation est extrêmement difficile; ce qui ne Test pas moins, c'est que parmi ces corps politiques le poids le plus lourd à porter et, par suite, les plus grands dangers sont du côté de PÂutriche. Â quoi mène cette réflexion , sinon à reconnaître la première condition du salut politique, qui est dans la connaissance des dangers et dans le choix d'une position nette au milieu de ces derniers?
L'idée df neutralité ne peut s'appliquer à la situation de l'Autriche que dans une certaine mesure. En tant que cette idée se rapporte à une non-'participation , limitée quant au temps , sur le terrain de la lutte ouverte , elle est juste ; à tous les autres points de vue , sous le rapport moral comme sous le rapport matériel, elle n'a pas de sens.
Dans la première période des complications politiques du moment , l'Autriche ne pouvait avoir d'autre tâche à remplir que d'empêcher Vexplosion de la guerre entre les puissances maritimes et la Russie en employant tous les moyens dont elle disposait.
Une fois la guerre allumée , le Cabinet impérial doit avoir à cœur d'en hâter la fin autant que possible.
Il faut pour cela des affirmations nettes de la part des puis^ sances belligérantes, affirmations sans lesquelles l'Autriche elle-même ne peut prononcer des paroles décisives.
Dans la troisième période , il faudra absolument que TAutriche intervienne sur le terrain de Faction. Il faut, pour cela, qu'elle sache dans quel but et avec quels moyens à employer pour atteindre le but que le Cabinet impérial doit avoir en vue, les forces de l'Empire devront entrer en ligne. En résumé : » L'Autriche ne peut et ne doit pas s'engager dans une lutte dont le but lui paraîtrait mal défini et la fin difficile à calculer, Caute d'un programme arrêté. Elle ne doit pas annoncer quelle sera sa position finale avant de s'être convaincue que l'une ou l'autre partie belligérante est peu disposée à reconnaître la
vérité. Il &ut que le brouillard qui couvre tout le théâtre de la lutte soit dissipé ; il £aut savoir où Ton est avant d*agir.
5. Dans Tissue du conflit, rAutriche n'a rien è chercher pour elle, elle ne doit que hâter la fin de la lutte dans VinUrét de tous. Des mots sonores et élastiques n'offrent aucune garan-> tie de repos. Ce n'est pas dans les mots, c'est dans les choses que se trouvent les garanties des situations. Si l'on pouvait ajouter foi aux paroles seules, chaque puissance belligérante voudrait aujourd'hui la même chose. II &ut en finir avec ce système, car l'Autriche, se trouvant au milieu de combattants qui ont tous leurs derrières assurés, ne peut figurer parmi eux avant de connaître exactement ce que les puissance belligérantes considèrent comme le but final de leurs efforts.
6. La nécessité pour le Cabinet d'être édifié sur ce point est tellement évidente, qu'il ne saurait y échapper. Il faïut avant tout qu'un grand État comme l'Autriche se maintienne sur les bases qui lui sont propres; il ne peut pas s'appuyer sur d'autres États, mais il peut leur servir de soutien. Si cela est vrai dans toutes les situations, cette vérité est frappante surtout dans une lutte où cet État se trouve en première ligne au milieu des combattants. Dans une guerre entre les puissances occidentales et la grande puissance du Nord-Est, l'Autriche formera toujours Tavant-garde du parti avec lequel il s'unit de fait, et le moins que puisse prétendre l'État sur lequel repose la plus lourde charge, c'est de bien connaître préalablement ce que veulent ses alliés et les moyens dont ils disposent pour atteindre leur but.
Parmi les situations excentriques que créent un grand nombre des complications du jour, iljbut placer avant d'autres d'une importance plus secondaire, la situation &ite à l'Empire ottoman par la guerre que, d'après leurs déclarations, les deux puissances maritimes font pour conserver cet Empire et pour le protéger contre la Russie. Ce but doit être atteint de deux manières : en Eeiisant entrer la Turquie dans le mouvement de la civilisation européenne et en restreignant la puissance russe, surtout en ce qui concerne son influence sur l'Empire ottoman. Aucun État plus que l'Autriche ne peut avoir intérêt à voir la
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Porte conserver ses possessions européennes , et c'est précisément pour cela que le Cabinet impérial est en droit de dire aux Cabinets de Paris et de Londres qu'il estime qu'il est impossible de prêter un secours efficace à la Turquie en y introduisant la civilisation européenne. Si jamais l'intervention étrangère a préparé la perte d'un Empire et offert à ses adversaires politiques le moyen de bire réussir l'entreprise dirigée contre lui, ce reproche pèse à ce double point de vue sur les deux puissances maritimes.
Sur quoi ces puissances peuvent-elles se fonder pour demander que TAutriche se conforme aveuglément à leurs vues? L'examen attentif de cette question et de la restriction des forces matérielles de la Russie n^est-il pas un devoir dont l'accomplissement doit précéder une entente étroite avec les puissance's maritimes? Comment pourrâit-on concevoir une union sincère entre l'Aulriche et ses confédérés allemands sans que la Cour impériale donne ces éclaircissements et bien d'autres encore? Si cette dernière est en possession de la lumière, qu'elle la répande; si elle lui fait défaut, qu'elle tâche de se la procurer; elle ne peut pas se prêter à jouer dans l'obscurité le rôle de protagoniste sur le champ de bataille.
7. Les considérations militaires qui se rattachent à la situation parlent si haut, que je les renvoie aux hommes du métier. Cependant, je regarde la suivante comme étant trop importante pour ne pas lui consacrer quelques mots.
Dans la guerre actuelle entre les puissances occidentales et là Russie, il entre des éléments qui reposent sur des ressources qu*on ne connaissait pas autrefois dans leur application à la guerre. Ces ressources sont offertes par la vapeur et par le perfectionnement incessant de l'artillerie et des armes de tout genre. La vapeur exerce une influence toute particulière sur les opérations maritimes; elle assure à celles-ci une liberté et une sûreté de mouvements qu'elles n'avaient pas, et dont les avantages ont été démontrés par l'entreprise faite parles puis*sances maritimes dans la campagne de 1854. La puissance des forces nouvelles dont disposent les puissances navales, et dont les preuves ont été fournies dans cette campagne, ne pour-
rait guère trouver un emploi dans une guerre entre rAutriche et la Russie, par conséquent dans une guerre continentale, et dans aucun cas elle ne jetterait un poids décisif dans la balance. L*issue des luttes entre des États purement continentaux ne peut être déterminée que par des batailles livrées dans l'intérieur des Empires, c'est-à-dire loin de leurs frontières, et par la puissance des ressources financières des belligérants. Une guerre entre TAutriche et la Russie, même si la première est appuyée par le concours actif de ses confédérés allemands, exige remploi d'autres moyens que des opérations dans la mer Baltique ou dans la mer Noire.
Si TÂutriche se voit forcée de faire une guerre pareille , il faut qu'elle ait épuisé tous les moyens de conciliation et qu'elle se soit assuré des alliés non - seulement sur le terrain matériel, mais encore sur le terrain moral. Pour atteindre ce but, il faut avant tout connaître très-exactement ce que les amis éventuels veulent ou ne veulent pas obtenir de la Russie comme conditions sine qua non.
Ce devoir, le plus impérieux de tous, a*t-il été rempli par les Cabinets?
12 décembre 1854.
1911. Le traité du 2 décembre* porte tout à fait le caractère de la situation tout entière dans laquelle se trouvent les questions qui intéressent la vie même de l'Autriche.
Il suffit de lire ce traité pour reconnaître qu'il implique V absorption des forces de cet Empire à l'effet de réaliser des projets et des convoitises non définis {et même non définissables) que nourrissent les puissances occidentales.
Que doit vouloir et que doit rejeter le grand corps politique qui se trouve placé entre les puissances belligérantes? 11 doit vouloir hâter autant que possible la fin d'un conflit qui menace sa
* A cette date, 1* Autriche conclut avec T Angleterre et la France une alliance contre la Rassie; mais elle ne s'engageait jusqu'à nouvel ordre qu'à faire sortir les Russes des Principautés danubiennes par la force des armes , dans le cas où ils y rentreraient! elle faisait entrevoir une déclaration de guerre éven* tuelle à la Russie. (Article III.) {Note de rÉditeur.)
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propre existence, et, pour atteindre ce but, mettre en œuvre les moyens dont il dispose.
Le traité du 2 décembre est-il un moyen d'arriver à ce but? Non; le traité affaiblit la position de TAutriche au lieu de la fortiâer. Dans la déplorable complication du jour, la force de r Autriche repose dans la liberté de ses mouvements et non dans des engagements. Si la première de ces conditions présente des dangers et des difficultés de tout genre, la seconde ne diminue en rien la somme du mal ; elle l'augmente , au contraire. Le Cabinet impérial n'a pas des idées très-nettes sur cette grave question; on en trouve une preuve palpable dans la dernière conversation que j'ai eue avec le comte de Buol. J'avais discuté sommairement ce sujet, et j'ai résumé mon opinion en disant qu'en admettant la maxime , juste sans doute , que le maintien de la liberté des résolutions de notre Cour ne saurait être illimité, le choix du meilleur moment pour contracter un engagement était une affaire extrêmement importante pour le Cabinet. Le meilleur moment me paraissait non pas le premier, mais le dernier acte du drame.
A quoi le comte de Buol répondit : « Mais nous en sommes au dernier acte ! »
Mot. — « Je ne vous comprends pas; la première campagne, une campagne manquée pour les puissances occidentales, peut-elle être considérée comme le dernier acte de la guerre, et le Cabinet impérial regarde-t-il l'alliance du 2 décembre comme une déclaration de guerre à la Russie? N'est-ce pas plutôt une dernière tentative feite pour amener l'Empereur à accepter des conditions de paix équitables afin de terminer la guerre qu'il soutient contre la Porte et contre les deux puissances occidentales? Si ce dernier fait répond aux vues de notre Cour, je persiste è me demander si la signature d'un traité d'alliance conditionnel entre l'Autriche et les puissances occidentales n'aurait pas dû suivre une pareille démarche au lieu de la précéder, afin de se trouver dans une situation où if n'y aurait plus eu rien d'éventuel à faire entrer dans le traité d'alliance. »
Là-dessus le comte ne me répondit rien.
Où en sont les choses?
Toutes les puissances engagées dans une guerre ouverte sont dans une mauvaise situation, et cela dans Tordre suivant :
La Porte ;
Les deux puissances maritimes;
La Russie.
La plus exposée est la Porte, car il faudra qu'elle succombe sous la pression que ses amis comme ses adversaires exercent sur elle.
La Russie est relativement la mieux partagée , parce qu'elle dispose de moyens de défense qui, à la longue, dépasseront de beaucoup les moyens d'attaque des puissances continentales.
Il est incontestable qu'en France on sent profondément le poids de la guerre. Le même sentiment s'emparera de l'Angleterre dans un temps donné, c'est une conséquence de la nature des choses.
Où en est l'Autriche? Au jour de son intervention active contre la Russie, tout le poids de la guerre reposera sur elle. Les puissances occidentales ne figureront, en réalité, que comme puissances auxiliaires.
S'il y a des situations et des moments où Ton ne peut éviter un mal, le sort impose à celui qui souffre de ce mal des devoirs dont l'oubli porte facilement à leurs dernières limites les dangers impossibles à conjurer. Si un grand État est condamné à suivre une ligne de conduite pleine de dangers pour lui, il faut qu'il s'assure au moins le droit d'avoir la haute direction de l'entreprise. Nous avons senti vivement cette nécessité autrefois, c'est ce qu'ont prouvé en 1813 les actes de Teplitz. A Prague, l'Autriche a déclaré la guerre à la France, et ce n'est qu'à Teplitz que nous avons accédé à l'alliance qui existait déjà entre la Russie, l'Angleterre et la Prusse. La marche des événements a montré) du reste, que si nous ne nous étions pas assuré une semblable position sur le terrain politique aussi bien que sur le terrain militaire, les alliés n'auraient pas remporté la victoire.
Est-ce que la même préoccupation a guidé le Cabinet impérial lors de la signature de l'acte du 2 décembre ?
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Dans une situation qui se distingue par son peu de netteté, il est impossible de préjuger la tournure que les événements prendront dans la suite. Aussi la tâche que je m'impose en écrivant ces réflexions se borne-t-elle à de simples indications servant à montrer le défaut capital de la situation sous ses aspects les plus divers*
Il règne dans cette situation des passions de tout genre ; on tâtonne dans Tobscurité : ce ne sont partout que chimères qui répugnent à mon esprit et qui laissent même Tavenir incertain.
Fin décembre 1854.
1812. En ce qui concerne les résultats éventuels de la paix**, les réflexions suivantes contiennent l'expression succincte de mes sentiments et de mes vues au sujet des questions qui ont besoin d'être décidées.