AU JOHANNISBERG
1804. Au Jobannisberg. — Le livre des étrangers. — 1805. Détails personnels. — 1806. Revirement. — Le vieux Gagern. — Les journaux. — Le retour en Autricbe. — 1807 et 1808. ?]ombreu8es visites. — 1809. L'arcbitecte Rcessner. — 1810. Incertitude de la situation. — 1811. Une éclipse de soleil. — 1812. Inondation. — 1813. Jugement porté par un journal sur le prince. — La circulation sur le Rbin. — Ischl. — 1814. Yiiite du Roi de Prusse. — 1815. RaconCars de journaux.
Jobannisberg, le 12 juin 1851.
1804. Depuis que j*ai été ici pour la dernière fois , c'était en 1845 y non-seulement tout s*est bien conservé, mais encore tout a sensiblement gagné, grâce à Tadmirable réussite des plantations que j'ai feites en ce temps- là. Ce qui s'appelait le jardin est devenu une forêt : sans gazon et sans eau, il n'y a pas de jardin; or, le climat d'ici n'est pas favorable au gazon. Par contre, les arbres sont merveilleux, et mes cèdres surtout sont magnifiques**. Le plus grand a au moins trente à trentecinq pieds de hauteur, et le tronc a deux pieds d'épaisseur; les branches couvrent une surface de plus de quarante pieds carrés. Il est incontestable que le terrain et le climat conviennent on ne peut mieux à ces admirables produits de la nature. Le reste du fourré, que j'appelle une forêt, se compose de beaux arbres et de buissons de toute espèce.
Dans le nombre des visiteurs qui se sont inscrits au livre des
* L'arrivée de la comtesse Léontine Sandor à Bruxelles (juin 1850) amène de nouveau une assez longue interruption dans la correspondance. Nous renvoyons pour cette époque le lecteur aux lettres adressées ^ Roller, lettres qui figurent dans le chapitre intitulé : Sur les événements politiaues du jour,
(Note de t Editeur,) ** Dans une lettre postérieure, le prince remarque qu'on lui devra la culture des cèdres du Liban dans le Rhingau.
{NoîedeVÈdUeur.)
étrangers, on rencontre des combinaisons bizarres, parmi lesquelles il y en a deux fort caractéristiques. L'une est une liste d'environ vingt délégués du Parlement de Francfort, tous membres de Textréme gauche, qui se sont inscrits sous le patronage déclaré de M. d'Itzstein, mon voisin rouge dans le Rhingau,qui a joué iin grand rôle dans les vingt-cinq ou trente dernières années et lors de Tinsurrection de Bade.
Une autre liste est encore plus curieuse. Elle comprend Simon de Trêves , Vogi de Giessen , Wiesner de Vienne et Wesendoncky qui ont ajouté à leurs noms la date soulignée du 15 mai 1849. Tu comprends Tallusion; elle se rapporte ^ujour et à Vannée où vingt journaux ont demandé que Ton confisquât le Jobannisberg, et qu'on Toffrtt , à titre de don patriotique, à M. Henri de Gagern !
Le rapprocbeihent de ces dates m'a rappelé ce que dit rÉcriture sainte des cèdres du Liban, et les paroles du général comte de Saint- Priest, qui forment l'inscription d'un monument à Coblentz *. Les deux prédictions se sont accomplies. Les cèdres sont tombés, et j'ai lu! Nul homme n'a le droit d'en demander davantage.
20 juin.
I80S. Je serais accablé de visites , si je n'avais fermé les portes que je laissais ouvertes jadis quand je résidais ici , et notre manière de vivre y a gagné. Les journaux ne tarissent
* Une fonuine monumentale, placée devant le portail de féglise de la place de Castor, à Coblentz, fontaine érigée sons le dernier préfet français (Jules Doazan), en 18iS, porte, sur le piédestal qui sert de support à un groupe du Bhin et de la Moselle, l'inscription suivante : ■ A NàPOLKon le Grand! * Et sur le revers : ■ An, mdcccxii. Mémorable par la campagne contre les Russes, sous la préfecture de Jules Doazan.» Deux ans plus tard, probablement à Tinstigation du comte Emmanuel de Saint-Priest, général russe, émigré très* hostile à TEmpereur des Français, on ajouta à cette dernière inscription les mots suivants : « Vu et approuvé par nous , commandant russe de la ville de Coblentz, le i*** janvier 1814.» (Voir tome III, page 117.) Il est question des cèdres du Liban dans TÉcriture, mais seulement dans l'Ancien Testament. Tous les passages s'accordent ù dire que le cèdre est grand, beau, fort, etc. ; mais en même temps qu'il est destiné à tomber.
{Note de V Éditeur.)
pas sur mon amyée au Johannisberg; je t^envoie ci -joint un article qui se distingue par sa bonhomie.
La duchesse de Cambridge et la princesse Marie sont ici depuis avant-hier; elles nous quitteront demain, je crois.
23 juin,
1806. Il vient tous les jours des visites de Francfort et de tous les environs, de près comme de loin, sans que j^aie besoin de tenir table ouverte. Conservateurs et révolutionnaires affluent au Johannisberg. Avant-hier, le vieux Gagern a dtnë chez moi; il m'a embrassé et m*a juré qu^il avait désapprouvé les « équipées » de son fils. On évacue Téglise de Saint-Paul; on Tôte à rhérésie politique pour la rendre à Thérésie religieuse. Les gouvernants reprennent enfin courage, et la sagesse des professeurs est devenue suspecte même à leurs partisans. L* Allemagne n'en continue pas moins d'être en proie aux doctrines erronées auxquelles la France a renoncé. Il en est de cela comme des modes d'outre-Rhin qu'on singe toujours en Allemagne quand en France elles ont été mises au rebut.
Les journaux s'occupent de mes faits et gestes; c'est en partie pour cela que je les laisse dans l'ignorance de ce qui me concerne, et que je leur procure le moyen d'ennuyer leurs lecteurs. Je t'envoie ci-joint un feuilleton de VAssemblée nationale, qui est remarquable par son absurdité. L'auteur de ce factum s'est nommé en retournant son nom. Son produit est une nouvelle preuve de la vérité du dicton connu : 0 Mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami maladroit ! »
Le temps et le cours naturel des choses règlent les situations; tout ce que les hommes peuvent faire à cet égard consiste à éviter les sottises et à marcher les yeux ouverts dans la bonne voie. Ce chemin est le seul que je puisse suivre ; ce n'est qu'ainsi qu'on arrive au but.
J'envoie par le même courrier une lettre au prince Félix de Schwarzenberg; je lui fais part de mes projets de voyage et de mes vues en général. Fais ton profit de ce qui suit :
Je ne suis ni un jBat ni un rêveur, mais tout le contraire de
cette triste espèce. Je sais que j'occupe dans le inonde moral une place qui m^est propre, que personne ne partage et ne saurait partager avec moi, parce qu'elle est le résultat de mon caractère, des ëvënements et d'une période fort longue. Toute cause produit des effets, et celui qui dérive pour moi de ma position particulière consiste dans Vatiention du pubUc, mais surtout des hommes de parti. Tu peux m'en croire sur parole quand je te dis que mon départ de la Belgique sera considéré comme une perte par les gens bien pensants (qui forment aujourd'hui la grande majorité dans un pays qui est un poste avancé). Quelle est la signification de ce sentiment? Elle concorde avec celle qu'on attribue à un gage de repos; or, c'est ainsi qu'on a envisagé ma présence dans ce pays. Mon retour en Autriche produira un effet contraire; les hommes de parti y verront l'indice d'une entrée en action. Je saurai démentir toutes les espérances de cette nature ; la chose n'est pas de celles contre lesquelles un homme raisonnable doive prendre des mesures, mais il peut trouver un moyen terme.
27 juin.
1807. Nous sommes ici depuis quinze jours, et ces quinze jours se sont écoulés comme autant de minutes. La vie que nous menons est fort tranquille et me convient à merveille. Il fait chaud, sans que la chaleur soit accablante; de plus, l'air du Johaniiisberg est le plus sain qu'on puisse respirer, c'est le pendant de celui de Richmond; d'autre part, les deux points rivalisent entre eux sous le rapport de la beauté du site. Notre vie est la plus régulière du monde, et les mesures que j'ai prises pour conjurer la trop grande affluence de convives ont parfaitement atteint leur but. Tous les jours, entre deux et quatre heures, viennent des visites, qui vont ensuite où il leur plait, car notre dtner de sept heures ne peut guère les engager à rester, puisqu'il vaut encore mieux dtner à Thôtel que de passer la nuit en route. J'invite ceux que je veux héberger, et c'est ainsi que je procéderai avec la Diète et la garnison de Mayence.
ÉVÉNEMENTS DO JOUR (l85l). S73
3 juillet.
1808. Tu Terras par larlicle ci-joint*, que j^ai découpé dans un journal, combien ma présence ici occupe le public. Le journal qui m'a fourni cet extrait a une teinte rouge; malgré cela, il ne peut pas me peindre en noir. Â chacun et à chaque jour sa peine et ses joies. Les miennes se concentrent dans une contrée magnifique, qui jouit d'un air excellent. Le Johannisberg ne connaît pas de pèlerins, mais beaucoup de visiteurs.
16 juillet.
1809. Parmi nos hôtes se trouve aussi Tarchitecte Rœssner, de YiennCy qui a été à TExposilion universelle de Londres comme membre du jury, et qui revient enthousiasmé du Palais de Cristal et des merveilles qu'il renferme. Sauf un petit nombre de produits, les objets les plus remarquables de l'Exposition se sont vendus à des prix fous. Tout ce que Rœssner nous raconte en gros et en détail sur l'Exposition est extrêmement intéressant.
20 juillet.
1810. J'ai vu ces jours-ci quelques hommes à qui leurs qualités intellectuelles assurent une place éminente dans la bonne littérature allemande. Us viennent me voir, comme les imbéciles vont consulter les diseurs de bonne aventure. Il n'y en a pas un seul parmi eux qui ne fût plus capable que moi de
* Cet article est ainsi conça : « Rbingaa, le 16 juin. Son Altewe le prince de Metternich parait se plaire on ne peut plus dans son château du Johannisberg, et, malgré êei soixante-dix-huit ans, il a toajours Thumeur sereine. 11 ne se passe presque point de jour où le prince ne reçoive la visite et les hommages de personnes haut placées : c'est ainsi qu'il a tu hier Son Altesse le duc régnant de Nassau et les officiers généraux de Mayence; avant-hier, Son Excellence le président de la Diète, le comte de Thun, venu de Francfort; antérieurement, M. le baron de Menshengen, ainsi que le chef de notre cabinet, M. de Winuingerode ; Son Altesse Royale madame la duchesse de Cambridge est également attendue cette semaine au château, où elle doit passer plusieurs jours. A en juger d'après cela, les admirateurs et les an^is du
porter un jugement sérieux sur la situation actuelle. Ils s'accordent tous à dire aTec moi qu'ils ne savent rien. Si cet état de choses est satisfiBÛsant, je suis moi-même le jouet de la plus déplorable illusion.
30 jaillet.
1811. L' éclipse de soleil du 28 s'est bien comportée à notre égard; la journée a été magnifique, et la vue des phénomènes d'optique, que nous avons admirés de dessus la terrasse, a été fort intéressante. Un nombre considérable de membres de la Diète s'étaient joints à nous pour voir comment un foyer lumineux disparaît quand un corps opaque vient se placer entre lui et l'œil humain. Ce fait s'est produit avec l'effet accoutumé; il n'en a pas été de même de la crainte des habitants de Wiesbade, dont une grande partie avaient quitté la ville, parce qu'on leur avait &it croire qu'au moment de Téclipse les sources thermales se changeraient en fournaises, et que la ville, ainsi que la maison de jeu et même les philosophes, qui sont fort nombreux à Wiesbade, seraient engloutis par une éruption volcanique. Gomme les augures avaient oublié de s'occuper du sort du Johannisberg, je suis resté bien tranquillement sur ma terrasse, et je me suis convaincu que j'avais bien £ut. Quand la lune eut cessé de se trouver entre le soleil et la terre, je trouvai que tout était resté en ordre. Que veux-tu? je n'arrive pas à me dé&ire du système qui porte mon nom !
6 août.
1818. Nous serions dans l'eau si nous ne nous trouvions pas
plus célèbre des hommes d*Btat européens, sartout ceux qui font partie des cercles les plus distingués et les plus respectables de la société, doirent être encore fort nombreux ; vraiment, quiconque a été, même une seule fois, asseï heureux pour être en relation avec l'illustre vieillard, est obligé d*aTouer qu'il mérite réellement le plus profond respect et la plus grande vénération. Hier dimanche nous avons vu le prince à l'église, où il était allé en compagnie de sa femme, de sa belle-mère, de son plus jeune fils, de sa fille et enfin de sa cousine, la comtesse Caroline de Ziohy, assister k la grand' messe et au sermon, et où il a montré une piété vraiment chrétienne. Que Dieu daigne encore accorder au prince de longs et heureux jours ! • (Note de VÉdàeur.)
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l851). S75
sur une montagne. Nos regards se perdent sur une espèce de mer : partout le Rhin est sorti de son lit. Tu pourras te foire une idée du désastre quand je te dirai que, sur quelques points vis-à-vis du château, la limite de Teau est marquée par la route qui conduit à Geisenheim et par celle qui va de Mayence à Bingen. On n'a pas souvenance d'une inondation en plein été qui puisse se comparer à celle-ci. Le château de la comtesse d'Ingelheim est inaccessible du côté du fleuve ; on ne peut y arriver que par la montagne. Le mal ne s'étend pas seulement à la vallée du Rhin ; le Danube et les rivières de la Belgique auront débordé sans doute aussi.
15 août.
1813. Je t'envoie ci-joint un singulier échantillon des jugements que les fabricants de notices publient dans les journaux qui s'amoncellent en tas de papier noirci. Je n'ai pas à me plaindre de l'auteur inconnu de l'article en question, que j'ai découpé pour te l'envoyer*.
La Grande-Duchesse Stéphanie s'est (ait annoncer pour un de ces jours. Le Johannisberg ressemble à une vallée de Josaphat des vivants. Le Rhin est rentré dans son lit; il est plus que jamais couvert de bateaux à vapeur. Le 18 de ce mois, nous verrons le Roi de Prusse passer sous nos fenêtres. II ira faire une visite à Ischl, qui devient une station thermale trèsfréquentée. Si je rappelle que j'ai été un des premiers baigneurs dans cet endroit, qui avait en ce temps-là un air si
* L'auteur inconnu avait écrit ce qui suit • ■ Bhingau, le 9 août. Son Altesse le prince de Metternich est toujours avec sa famille au château du Johannisberg. Il ne quittera pas cette belle résidence avant le coramencement du mois prochain, époque où il rentrera chez lui, c'est-à-dire k Vienne, ce qui prouve que TAutriche en a fini avec sa révolution. Tous ceux qui voient le prince admirent sa bonne santé et sa verdeur physique aussi bien qu'intellectuelle. Journellement, de nombreux visiteurs vont au Johannisberg pour présenter leurs hommages au vénérable homme d'Éut. On en voit beaucoup parmi eux qui jadis, surtout pendant la tourmente révolutionnaire, se sont déclarés ouvertement les adversaires politiques du prince. Pendant que beaucoup d'autres se sont perdus par leurs actions et par leurs paroles, il a, par son attitude passive et par son silence, reconquis sans aucun secours extérieur la renommée due à sa grandeur morale. » (Note de CÉditeur.)
patriarcal, cela prouvera que cet essor est d'assez fraîche date.
18 août.
1814. La garnison autnchienne de Mayence célèbre aujourd'hui par une grande revue l'anniversaire de la naissance de TEmpereur. Je me suis associé à cette fête en envoyant ce matin au gouverneur une provision de vin pour les toasts. Tout mon monde s'apprêtait à assister à la revue et à la réception du Roi de Prusse, lorsqu'à onze heures vint un courrier que le Roi avait envoyé de Stoizenfels à cinq heures du matin et qui m'apportait une lettre de Sa Majesté, par laquelle ce Prince m'annonçait pour quatre heures son arrivée au Johannisberg. Celte visite exige des moyens de transport pour venir de Geisenheim, où le bateau à vapeur peut aborder, et pour se rendre à OEstrich, où le Roi est obligé de s'embarquer pour continuer sa route dans la direction de Biebrich, où il débarquera encore avant de faire son entrée dans Mayence. J'ai réuni tous, les équipages dont je puis disposer à cette double fin. Richard va porter au Roi ma réponse, qu'il lui remettra à bord, et Mélanie attendra Sa Majesté au débarcadère.
6 heures du soir.
Le Roi est descendu du bateau à quatre heures, et il est arrivé ici avec trois généraux. Il a été extrêmement aimable et causeur, et a poursuivi sa route vers OEstrich. Demain i( passera la revue de la garnison de Mayence, ce qu'il n'a pas voulu faire aujourd'hui, afin de ne pas déranger la fête de l'anniversaire de la naissance de l'Empereur.
14 septembre.
1811t. Je t'envoie ci-joint un petit échantillon des bavardages auxquels donne naissance mon paisible séjour sur une hauteur d'où je puis laisser errer mes regards sur les rives du Rhin. L'article en question est un vrai modèle de ce qu'on ne saurait mieux caractériser que par l'épithète de prud'hom»
mestfue^y cette nuance intellectuelle qui malheureusement fait tache dans le caractère germanique et sort par tous les pores. Ce qui est certain dans tous les cas, abstraction faite de tout esprit de parti, c'est que, quand je me trouve au Johannisberg, ceux qui viennent visiter ce point traversent le Rhingati de Test à l'ouest ou de l'ouest à Test, et que, par suite, il règne dans le pays une animation plus grande que lorsque le château est inhabité.
1816. GhaDgementB en Belgique. — 1817. Les esprits frappeurs de Robert Owen. — 1818. Anniversaires. — 1819 et 1820. Mort de la sœar da prince. — 1821 et 1822. Lady Westmoreland. — 1823. La princesse Garola de Saxe. — 1824. La Reine des Pays-Bas. » 1825. Mort du baron de Riiiieck. — 1826. La vieillesse. — Vie cbampêtre. — 1827. Le peintre Hensel. — 1828. Anniversaire de la bataille de Leipzig. — 1829. Vienne à Tétat de désert. — 1830. Société à Marienbad. — 1831. Arrivée k Rœnigsvrart. — 1832. La saison à Marienbad. — Le Roi de Pmsse et le Grand- Duc de Mecklembourg. — La crise en Espagne. — 1833. Richard et Pan* line. — 1834 et 1835. Les voyages en Autriche. — 1836. Le Pacha d'Egypte. — 1837. La circulation dans les pays du Rhin. — 1838. Ahasvérus. — 1839. Le Rhin et le chant du Rhin. — 1840. Le Tyrol et la Suisse. — 1841. 1857 et 1783.— 1842. Le sculpteur Cauer. — 1843. Visite du Roi Léopold. — 1844. Explosion à Francfort. — 1845. Survivants du Congrès de Vienne. — 1846. Naissance du prince impérial Rodolphe. — 1847. La nouvelle église de Marienthal. — Une anecdote du Fremdenblatt, — 1848. Excursion à Spire. -» L'explosion de Mayence. — Une amie d*enfance.
Vienne, le 26 aoât 1853 **.
1816. J'ai reçu une lettre que Richard m'a écrite de
* L'article de la Gazette du Weser parle des nombreuses visites que reçoit le Johannisberg et dit entre autres choses : « On semble regarder le vénérable diplomate qui réside sur ce beau promontoire du Taunus couronné de vignobles, et qui se plaît tellement dans sa solitude qu'il ne la quitte presque jamais, comme le meilleur conseiller, presque comme un oracle dans les questions difficiles, comme un oracle dont les réponses sont recueillies tout d'abord par Francfort, puis vont de ce centre de la sagesse politique se répandre dans le monde, en laissant partout des traces bienfaisantes, mais surtout en Allemagne, comme il est naturel. • {Note de P Éditeur.)
^* Après son retour dans sa patrie, le prince se trouve presque toujours
Bruxelles * ; elle contient des détails intéressants sur Tenthousiasme qui règne en Belgique et sur la magnifique hospitalité du Roi. Richard demeure au palais, ce qui m'entratne à remarquer combien les hommes sont peu en mesure de prévoir Tayenir. Richard demeure là où j'ai demeuré il y a soixante ans. Les appartements étaient alors ceux du ministre impérial dans les Pays-Bas. Entre le séjour du père et celui du fils se placent les faits suivants : réunion du pays à la France, son passage sous la domination hollandaise, sa séparation d*avec la Hollande et son indépendance. J'ai quitté cette demeure avec le Gouvernement autrichien, et mon fils y entre avec une Archiduchesse.
Une révolution n*est jamais la chose, mais le passage d'une chose à une autre, et le résultat ne répond jamais aux visées des auteurs du bouleversement.
14 décembre.
1817. Je t'envoie pour t'amuser la brochure ci-jointe, qui m'a été adressée par son auteur, Robert Owen, un vieux bavard socialiste, qui depuis plus de trente ans m'honore d'une sympathie qui n'est nullement réciproque. Ne perds pas ton temps à lire la partie théorique de l'ouvrage, mais va droit à ce qu'il dit de ses conversations avec les esprits frappeurs. Selon moi, ce qu'il y a de plus raisonnable dans la méthode de Robert Owen, c'est qu'il a posté les esprits de ses amis dans sa tabatière.
18 juin 1855.
1818. C'est aujourd'hui seulement que je me suis rappelé que le 18 juin est l'anniversaire de ta naissance et de la
dans le Toisina^ de sa fille Léontine, de telle sorte que sa correspondance avec elle devient plus rare et se borne aux incidents qui, par suite d'une séparation accidentelle plus ou moins longue, amènent un échange de lettres. Pour cette période, nous renvoyons le lecteur à la correspondance du prince qui figure plus bas dans le chapitre intitulé : • Sur les événements politiques du jour, m (JSote de V Éditeur,)
* Le prince Richard de Mettemich était venu k Bruxelles avec la suite de la duchesse de Brabant. {Note de C Éditeur.)
bataille de Waterloo. Toi et cette bataille, tous tenez une grande place dans mon cœur et dans mes souvenirs, sans courir le danger de tous trouver en rivalité. Je t'accorde le droit d'atnesse, attendu que tu es venue au monde quatre ans avant la bataille ; d'autre part, j'attribue à celle*ci une importance sociale et politique à laquelle tu prétends toi-même certainement tout aussi peu que mes sentiments paternels peuvent t^en reconnaître le droit. Mais ce qui te revient dans ce double anniversaire ne doit te laisser rien à souhaiter, car ta part est grande et complète, tandis que le souvenir de la bataille de Waterloo est à peu près éteint en Angleterre. Les sentiments d'un père ont plus de prix que ceux de tout un pays. Je crois que tu as vu avec moi les apprêts du dtner par lequel on célébrait l'anniversaire de la bataille, apprêts qui nous ont été montrés par le duc. Aujourd'hui, on ne parle plus en Angle* terre de la grande victoire de 1815, et je doute fort que les actions qu'ont produites l'année 1855 et les deux années précé*dentés puissent soutenir la comparaison avec ce qui s'est fait il y a quarante ans, et qu'elles s'élèvent à une plus haute importance que celles des deux années qui ont précédé 1815. 1813 a vu la bataille de Leipzig; 1814, la prise de Paris; enfin 1815 peut se vanter d'avoir vu la bataille de Waterloo. Par contre, 1853 a entamé une méchante afibire; 1854 est couronné des lauriers de Bomarsund; de quels succès 1855 pourra-t-il s'enorgueillir? La prise de la tour de Malakoff et d'autres tours n'aboutira à rien, et, en fin de compte, quel résultat produira tout autre &it d'armes quelconque? Si l'on sait cela à Ischl, dis-le-moi, car je serais bien aise de le savoir.
23 jain.
1819. Une nouvelle épreuve m'était réservée; mais elle n'est pas au nombre des épreuves imprévues. Tout dans cet événement est conforme aux lois de la nature, contre lesquelles personne ne peut se révolter, ce qui est précisément aussi dans l'ordre naturel des choses*.
* Le prince veut parler de la mort de sa sœur Panlîne, duchesge douairière de Wurtembeii;. (^Note de F Editeur.)
86 juin.
1820. Tout ce que tu me dis dé la perte que nous venons de fiBiire est parfaitement vrai comme sentiment et comme expression. La mort d'une femme de quatre-vingt-quatre ans est un événement auquel on devait s'attendre depuis longtemps; celle que nous pleurons mérite nos regrets, mais le coup ne pouvait pas nous surprendre. Depuis Thiver, je voyais la santé ou plutôt la vitalité de la défunte diminuer à vue d'œil. Cette force vitale que rien ne peut remplacer, a, dans les dernières semaines, décliné chez elle avec une rapidité extraordinaire. La lampe s'est éteinte, non par l'effet d'un souffle, mais parce qu'elle n'avait plus d'huile.
30 juin.
1821. J'ai reçu une lettre de lady Westmoreland. Mets-toi à sa disposition et témoigne-lui toutes les attentions auxquelles elle a droit de prétendre de la part de tous les miens. Nous sommes liés depuis quarante et un ans, et son esprit ainsi que son caractère m'inspirent une entière confiance. Nous nous considérons comme frère et sœur en Wellington! Ce culte jure avec l'époque où nous vivons; il n^en est que plus profondément enraciné en nous deux. Tu auras appris par les journaux qu'on ne peut pas se promener sans danger dans Hyde Park. La chose est peu importante en elle-même, mais elle a une certaine portée comme symptôme : on dirait que même en Angleterre il y a quelque chose qui craque.
RœnigAwart, le 7 juillet.
1822. Nous avons fait un voyage agréable; puisse le Ciel nous accorder aussi un séjour semblable ici! Le temps est variable; il fait frais, mais non pas froid; la végétation est magnifique ; elle est en retard d'un mois. Les roses commencent à fleurir, tandis qu'à Vienne elles sont passées depuis plus de quinze jours.
31 juillet.
1823. La princesse Carola a quitte aujourd'hui Marienbad pour retourner à Dresde ; elle est venue se reposer à Kœnigswart, et elle nous laisse le plus affectueux souvenir. Elle est extrêmement sympathique ; elle ressemble, surtout de profil, à sa défunte mère, et elle nous est attachée comme si elle était une enfant de la maison.
li août.
1884. Au sujet de ta première entrevue arec la Reine des Pays-Bas, je ne sais pour le moment que ce que tu m'as dit dans ta lettre ; mais cela me suffit pour asseoir un jugement. Je connais trop bien la Reine pour ne pas deviner ce qui s'est passé entre vous.
La Reine a beaucoup d'esprit et une imagination très-vive ; elle est très-portée à l'amitié et fidèle à ses amis ; mais dans le choix de ceux-ci, son exaltation lui fait commettre bien des méprises. Elle n'a pas la manie de vouloir briller p^r son esprit personnel; mais, par contre, elle se passionne pour celui qu'elle croit par trop facilement trouver ou éveiller chez les autres. Les nuances qui dans son esprit troublent la netteté du jugement, l'amènent à pencher vers le libéralisme, je veux parler de la chimère qu'on appelle de ce nom. Elle a pour moi un attachement qui ne s'est jamais démenti et qu'elle a étendu à Mélanie dès qu'elles se sont vues pour la première fois à la Haye. Pour un esprit comme celui de la Reine, les contrastes facilitent souvent les rapprochements et l'intimité. La Reine avait de l'antipathie pour TEmpereur Nicolas, son oncle maternel; or, tu sais combien Mélanie vénérait l'Empereur. Il en est résulté bien vite une discussion entre les deux dames, et j'altribue en partie à cette lutte morale Fattrait qu'avaient pour la Reine les relations avec Mélanie. Elle a rendu justice à la chaleur avec laquelle cette dernière savait défendre ses assertions, et lui a, pour cette raison, accordé son amitié.
17 septembre.
1885. Si là Toie dans laquelle le monde s'engage est la meilleure de toutes les voies possibles, il est certain que je suis un imbécile et que je me suis trompé dans les jugements que, pendant la longue durée de ma vie publique, j^ai portés sur le bien et le mal, Tutile et le nuisible, les choses raisonnables et celles qui ne Tétaient pas. Un de mes complices dans cette manière de voir vient d'être emporté parle choléra; il sera difficile à remplacer. Tu devines que je veux parler du baron de Kûbeck, de cet aristocrate dans le bon sens du mot, qui, issu d'une obscure Eaimille bourgeoise *, est arrivé aux plus hautes fonctions publiques, et qui avait le défaut d'être d'une modestie exagéréCy le seul que j'aie jamais remarqué chez ce véritable homme d'honneur.
22 septembre.
1826. Tu as raison de ne pas douter de la peine que m'a faite la mort du baron de Kubeck. Ce n'est pas moi, c'est l'État qui a fait dans sa personne une perte doublement regrettable. Il possédait des qualités éminentes, et il sera difficile de le remplacer convenablement. Pour ce qui concerne les rapports qui ont existé pendant plus de quarante ans entre le baron de Kûbeck et moi, rapports marqués par une entente qui n'a jamais été troublée et qui ont été aussi agréables qu'utiles jusqu'au moment où je me suis retiré du service de l'État, ils n'ont plus eu dans les dernières années d'autre caractère que celui d'une parfaite communion d'idées sur toutes les questions. Je ne lui connaissais qu'un défaut, comme je l'ai déjà dit, celui d'une modestie exagérée, qui avait pour effet de faire croire, bien à tort, qu'il manquait «de résolution, et qui lui
* Le père de Ktibeck était un honorable bourgeois de Znaîm, dont les ancêtres étaient originaires de Trêves et figuraient parmi la noblesse de Téleotorat; c'est à ce fait que se rattache le choix du nom de Riibau que les descendants de la famille ajoutèrent à leur nom patronymique lorsque plus tard iU furent élevés au rang de barons autrichieuii.
{Noîe de VÉdUeur.)
a ëtë nuisible parfois. Cette perte ag^randit le vide autour de moi ; encore un ami qui s*en ya sans avoir atteint un âge plus avancé que moi. C'est là un des côtes lugubres de Tàge; la situation de ceux qu'il accable ressemble à celle de monuments qui restent debout dans une ville livrée au pillage. Ces monuments sont entourés, ou bien de ruines amoncelées tout autour d'eux, ou bien de nouvelles constructions ; il en est de même des personnes : elles sont comme des débris d'un temps qui n'est plus, comme des étrangers au milieu d'une société nouvelle. Tout dans cette situation est pénible.
Le séjour à Kœnigswart porte le cacbet de cette vie champêtre que j'aime et dont il ne m'a été donné de jouir que vers la fin de mon existence qui avait eu un tout autre caractère ; c'est un changement qui, loin de m'inspirer des regrets, me satisfait entièrement.
.5 octobre.
18S7. Le peintre Hensel se trouve ici depuis quelques jours. Il a retouché mon portrait et fiait ceux d'Herminie, de Mélanie et de Richard, qui sont très-bien réussis. Au commencement de décembre il viendra à Vienne, pour aller ensuite à Rome, où le Roi de Prusse l'envoie pour faire le portrait du Pape.
18 octobre.
1888. En consultant le calendrier pour dater cette lettre, je vois qu'il y a juste quarante-deux ans je me suis trouvé sur le champ de bataille de Leipzig. Il en est des batailles comme de toutes choses. La mode, cette chimère qui, de toutes les fantasmagories, est la plus changeante, ne s'occupe plus de la lutte qu'on a appelée à juste titre la « bataille des nations » , il lui feut un Sébastopol. Moi qui ne discute jamais en matière de goût, je me contente de souhaiter que Dieu daigne éclairer les hommes de manière à leur feire détester des causes dont les conséquences sont des massacres. Ce vœu est tellement humain et en même temps tellement pro* saïque, qu'il porte tout à fait le cachet de mon goût et de l'en-
droit paisible où rien ne me dérange dans mon culte. Une question quHl est permis de poser, c'est celle-ci : Quel jugement le monde portera-t-îl dans quarante*deuz ans sur Tim* portance relative de Tëvénement de 1813 et de réYënement d'aujourd'hui? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à ce moment-là je ne serai plus au nombre des juges; quoi qu'il en soit, il me parait extraordinaire que j'aie pu atteindre le quarantedeuxième anniversaire de 1813.
Vienne, le 5 juiliet 1856.
1889. Vienne est vide comme une poche retournée; entre neuf heures et minuit je ne vois plus que trois ou quatre fidèles, et au dtner nous ne sommes plus que cinq personnes. Herminie se porte bien, parce qu'elle prend peu d'exercice, ce qui prouve qu^on peut arriver à la santé par des voies différentes.
9 juillet.
1830. Je t'écrirai encore avant de partir d'ici. Nous nous trouvons dans des situations bien diCFérentes : tu n'aimes pas la solitude, et moi j'ai peur de la foule, que je vais rencontrer à cause du voisinage de Marienbad. Le Roi de Prusse est dans cet endroit avec une suite de soixante personnes ; le prince héritier et la grande-duchesse de Mecklembourg-Strélitz, ainsi que le prince et la princesse Luitpold de Bavière, y sont également. Il faut y ajouter les familles de Furstenberg et de Kinsky. Quelqu'un qui voudrait vivre seul avec les siens dans son paisible château, aurait de quoi se désoler! Je me retire de la société; la trouver à Kœnigsvmrt, cela me paratt le monde renversé. Je voudrais m'approprier la vox clamantis in deserto, mais je ne puis y réussir. Que la volonté de Dieu soit faite !
Rœnigswart, le 16 juillet.
1831. La date de cette lettre te montrera que nous sommes arrivés à destination. Notre voyage n'a rien laissé à désirer ;
le temps et le service ont été parfaits. Ici, j'ai tout trouTë en ordre. Le beau temps promet de durer; il y a trois jours encore il pleuvait sans discontinuer, et le 2 de ce mois il y a même eu de la gelée.
Le Roi de Prusse restera encore douze jours à Marienbad, qui fourmille d'étrangers. Je me ferai annoncer chez lui demain.
86 juillet.
1838. Le temps est au beau fixe, et la chaleur remplit nos allées de baigneurs de Marienbad, dont le nombre est tout à fait extraordinaire cette année. Souvent il y a plus de quarante calèches remisées dans la cour de la métairie. On consomme du café en quantité énorme, et les allées du parc présentent Taspect d'un Tivoli quelconque. Le Roi de Prusse et le grandduc dé Mecklembourg se plaisent beaucoup ici. Ils feront demain au château un « dtner d'adieu » ; des deux côtés on ne s'impose aucune contrainte. L'Empereur et le Roi se rencon^ treront à Teplitz.
Je ne veux rien te dire de la crise d'Espagne. La marche de cette afibire est très-mtéressante, car elle remonte bien plus loin que ne le croient les imbéciles qui forment ce qu'on nomme le public.
5 août.
185S. Richard et Pauline ont été exacts ; ils sont arrivés ici le 4. Ils ont tous deux très-bonne mine et sont extrêmement satisfaits de leur existence. Pauline est pleine d'esprit; elle a de l'assurance et parle comme une personne mûrie par l'âge, sans que ses paroles perdent le charme de la jeunesse. On l'écoute avec plaisir quand elle parle des attentions dont la comblent les hauts dignitaires avec lesquels elle se trouve en contact à Dresde, et tout ce que j'entends dire de l'impression qu'elle a &ite à la Cour et dans la société lui fait honneur.
L'accueil fait ici au jeune couple a été, même de la part du public, ~- car Kœnigswart a malheureusement le sien, -^ très-
i86 RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
solennel et très-cordial. Une foule de baigneurs de Marienbad se sont joints aux habitants d'ici. Non loin du Franzensberg on avait dressé un arc de triomphe avec des inscriptions vraiment classiques; c'est là que la femille et les curieux des deux couches de la population ont reçu les nouveaux arrivants. Nous les avons accompagnés à pied au château, en passant par le Maiberg. Sur Tétang flottait une barque pavoisée, de l'invention du professeur Rath, qui faisait réellement un trèsjoli effet; aussi quelques douzaines de baigneurs de Marienbad ont-ils désiré en avoir une copie. Toutefois, les voyageurs n'ont pas profité de cette embarcation pour faire la traversée, et ils sont allés à pied avec nous. Le soir, il y a eu un feu d'artifice. Tout s'est passsé le mieux du monde, et le souvenir de ce jour de fête ne s'éteindra jamais dans l'esprit des habitants de Kœnigswart (style officiel).
En août.
1834. Nos belles contrées ne sont pas encore de celles que recherchent les touristes. Quand même les charmes du paysage seraient bits pour attirer ces derniers, ils sont effrayés, d'autre part, du manque absolu de comfort; or, les voyageurs ne se contentent pas uniquement de belles vues. L'Autriche intérieure et le Tyrol présentent des paysages aussi beaux et aussi variés que la Suisse et les bords du Rhin; mais pourquoi ne vient-on pas les visiter? Tout simplement parce qu'on y est exposé à trop de privations. Tant que les touristes ne trouveront pas des lits pour reposer leurs membres fatigués et pas de nourriture supportable, les plus beaux points resteront sans visiteurs. Est-ce un mal ou un bien? Je ne me permets pas de trancher la question. Cependant les choses ne se passent pas autrement en réalité, et l'expérience nous apprend que les voyages ne peuvent se feire chez nous qu'en ligne directe : on n'a en vue que le point de départ et le but à atteindre, et l'on cherche à éviter autant que possible les stations intermédiaires, à cause des incommodités auxquelles on s'exposerait en s'y arrêtant.
31 août.
1835. Je Décompte pas quitter KœDigswart avaDt le milieu d'octobre. Il est possible que je passe par Dresde, ce que le jeune couple désire vivement, afin de me montrer son intérieur si confortable.
13 septembre.
1836. Hier j'ai reçu une lettre autographe du pacha' d'Ëg^ypte, qui croit fermement que je passerai Thiver prochain au Caire. « Tout est prêt, me dit-il, pour vous recevoir à Alexandrie ou au Caire; ne vous inquiétez de rien, je me charge de tout. » Le Caire, TÉgypte et le pacha Mohammed- Saïd ne me verront pas; mes projets sont bien plus modestes.
Jokannisberg, le 28 juin 1857.
1837. Les bords du Rhin sont méconnaissables pour qui ne les a pas vus depuis quelques années. Le nombre des étrangers qui passent à Francfort s'élève journellement à vingt mille en moyenne. Avec ma longue vue, j'en découvre certainement cinq à six mille qui remplissent les bateaux à vapeur. J'ai souligné le mot longue vue, pour te prouver que je les vois d'îdy mais non pas ici. Nous sommes à quatre au château, et j*ai fait savoir à Francfort que je mène ici une vie retirée et que je ne veux pas avoir affaire à la Diète.
5 juillet.
1838. J'ai passé une nuit à Ems et la matinée suivante à Coblentz ; je suis revenu ici à six heures du soir. On va en deux heures et demie de Bingen à Coblentz en descendant le Rhin, et il faut quatre heures pour le retour. Ces traversées deviennent de véritables promenades. Les bateaux à vapeur ont plus que doublé la puissance de leurs machines ; on finira par la quadrupler et par aller aussi vite d'ici à Coblentz que du Rennweg à Schœnbrunn. L'affluence des voyageurs et
des marchandises augmente dans des proportions semblables. J'ai déjà parlé du grand nombre d^étrangers qui viennent à Francfort; il y en a environ deux mille par jour qui cou-' chent à Goblentz. Il en est de même de Mayence et de Cologne. En descendant le Bbin, j'ai vu embarquer à Boppart vingt-cinq quintaux de cerises dans des paniers dont chacun pesait cinquante livres; ces fruits vont en Belgique et en Angleterre. Chaque bateau à vapeur en prend une quantité égale à cette station ; or, il y a douze bateaux par jour. Le monde matériel n'est pas seul en proie à une agitation fébrile, le monde moral a, lui aussi, cent cinquante pulsations à la minute. Ahasvérus, qui n'arrive jamais à se reposer, est l'image du monde d'aujourd'hui. La facilité et la rapidité de locomotion ont ceci de bon pour le Johannisberg, c'est que nous n'avons plus que des visites, tandis qu'autrefois il nous allait tenir table ouverte. Je prévois que sous peu il y aura à l'entrée des châteaux des loges de concierge où les voyageurs de passage remettront leurs cartes de visite quand les propriétaires seront en train de se promener.
S2 août*
1839. J'espère que le temps t'aura favorisée pendant ton pittoresque voyage. D'autre part, tu as eu l'occasion de te convaincre que le sentiment que le Bhin inspire aux Allemands ne repose pas sur des illusions. Tout bien considéré, ce fleuve est unique dans son genre, car il réunit tout ce que la nature et la civilisation peuvent offrir d'attraits. Le défi de Becker, qui a valu à cet auteur les lauriers du Parnasse sans qu'il ait jamais composé autre chose qu'une chanson ; ces cinq mots : « Ils ne l'auront pas » , fournissent une preuve à Tappui de cette vérité et du sentiment national qui les dicte. Le Rhin coule dans mes veines, je le sens, et c'est pour cela que sa vue m'enchante.
29 aoât.
1840. Je comprends que les régions du Tyrol que tu as traversées après ton voyage en Suisse aient fait sur toi une im-
DE RETOUR DANS LA PATRIE (l867). «89
pression moins favorable. Les deux pays, il est yrai, se ressemblent au point de yue de leur configuration générale, mais la Suisse a pour elle les lacs et le comfbrt qu^elle peut offrir aux voyageurs. Les grandes routes du Tyrol ont quelque chose de commun avec les rues de certaines grandes et vieilles villes; ce sont des routes bordées de hauteurs considérables; que celles-ci soient un produit de la nature ou de l'industrie humaine, peu importe, ce sont des routes, et elles finissent par devenir monotones. On ne peut pas apprécier le Tyrol quand on le traverse en ligne droite avec des chevaux de poste; il feut parcourir les vallées latérales où la vue devient plus variée, telles que le Zillerthal, le Pusterthal, TËtschthal» etc. On ne voit rien de tout cela sur la route que les voyageurs suivent de Bregenzà Reichenhall. Quand on parcourt le Tyrol en touriste, on n^y trouve pas les jouissances qu'offire la Suisse, soit par les paysages qui se succèdent plus rapidement que dans le Tyrol, soit par le confortable qui distingue la Suisse, car ce pays ressemble par le feit à un grand « hôtel garni » ou à un lieu de plaisance, où les merveilles de la nature tombent au rang de simples décorations.
17 septembre.
1841. Nous avons constamment un temps admirable. Aussi loin que remontent mes souvenirs^ je ne puis comparer cette année qu'à Tannée 1783, dont se souviennent le petit nombre de ceux qui vivent encore et qui sont assez vieux pour en avoir gardé Timpression. J'avais alors dix ans, et j'ai assisté, dans cette année exceptionnelle, à la vendange, où j'ai foit de mon mieux pour me distinguer par mon zèle parmi les vignerons.
2 octobre.
1842. Gauer de Kreuznach, qui est un grand artiste, a bit une statuette du prince de Windischgraetz qui est un véritable chef-d'œuvre. Je suppose que lorsqu'on verra ses travaux à Vienne, bien des gens auront envie de passer à la postérité grâce à son talent. Je préparerai une liste de souscripteurs.
290 BECUE1L DE DOCUMENTS (1B48-1868).
en télé de laquelle je voudrais voir TEmpereur et l'Impëratrlcei et je ferai venir ensuite cet artiste dans notre capitale. Tu verras un buste de Mélanie, qui est également parfait, et qui, de plus, se distingue par le mérite de la difficulté vaincue, attendu que Torlginal ne fournit pas Tétoffe nécessaire pour une œuvre de ce genre. En général, ce ne sont pas les traits eCFacés qui conviennent pour un (ac-simile de cette nature ; ce qui va le mieux, ce sont les grands nez, et sous ce rapport le prince de Windischgraetz et moi nous sommes d'admirables originaux pour des sculpteurs. Aussi Gauer a-t-il été beureux de trouver la richesse que nous lui offrions en ce genre.
7 octobre.
1843. Je viens de recevoir un télégramme par lequel le Roi Léopold s*annonce pour demain matin à neuf heures. Il passera la nuit prochaine à Gastel, et, comme je le suppose, il partira à onze heures ou à deux heures parle bateau à vapeur, pour continuer son voyage à Bruxelles,
Dresde, le 18 octobre*
. 1844. Tu trouveras dans les journaux le récit d^uqe catastrophe qui a eu lieu à Francfort, pendant la nuit que j ai passée dans cette ville. Une maison a sauté par suite de l'explosion de la poudre servant à la confection des piétards que, d après une vieille coutume, on tire à l'ouverture des vendanges; elle était située derrière l'hôtel de V Empereur romain^ où j'étais descendu, entre cet hôtel et le palais fédéral. Herminie et moi, nous n'avons appris l'événement que le matin, i notre lever; Lothaire et Monténégro, qui demeuraient dans la partie de l'hôtel située en face du théâtre de l'accident, ont assisté à la scène.
Rœnigsivart, le 10 août 1958.
1845. J'ai de grandes appréhensions pour la vie du prince Louis de Liechtenstein. Je le trouve très-jeune et, par suite,
très-novice dans Tart de vivre. Mais comme cet art a ses limites comme tout autre, et que le baron de Wessenberg nous est devenu inGdèle, le nombre des membres du Congrès de Vienne se trouve réduit à trois, le comte de Lœvenbjelm, le comte de Nesselrode et moi. Nous sommes les seuls qui survivent encore aux peines et aux bienfaits de cette ère si mémo- . rable dans les annales de la véritable histoire.
JoKannisberi;, le 24 aoûc.
1846. Le 22 au matin, j'ai appris par trois télégrammes reçus coup sur coup Theureuse naissance du prince impérial. Je me suis empressé de présenter mes félicitations à TEmpereur lui-même; c'est le cinquième Empereur au règne duquel ma vie se trouve associée, et ce qui est surtout remarquable, c'est que parmi ces Souverains il y en a eu un qui a régné quarante-deux ans. Par conséquent, il y a déjà longtemps que je suis de ce monde.
J'ai envoyé Lothaire et Pepi * à Mayence pour assister à une cérémonie religieuse qui a lieu dans cette ville à l'occa* sien de la naissance de TArcbiduc.
1*' septembre.
1847. Hier, par un temps magnifique, j'ai fiait ma première excursion à Marienthal. Ge qu'on a feit là, grâce aux efforts de l'évéque de Limbourg et à Tintelligence de l'architecte HoCFmann, dépasse toute attente. Dans l'espace d'un an, une belle et grande église s'est élevée à la place d'une ruine, et l'on a construit une maison spacieuse qui est déjà habitée. Tout ce qu'on a pu utiliser de l'ancienne église a été restauré, et les nouvelles constructions sont en harmonie avec le style gothique du monument, qui date du commencement du quatorzième siècle. Tu te rappelleras peut-être les trois grandes fenêtres ogivales qui étaient restées debout dans l'ancien chœur : c'est
* Le comte Joseph Zichy, geodre du prince. {^<^f ^^ t Éditeur.)
d'après ce modèle qu'on a construit celles de la nef, qui a une hauteur de soixante pieds. C'est une église monumentale. Le tableau du mattre-autel est Toeuvre d'un peintre de Geisenheim qui jouit déjà d'une grande réputation ; il représente la Sainte Vierge, entourée de tètes d'anges qui sortent des nuages ; audessous, on Yoit le Rhingau depuis Geisenheim jusqu'à Biebrich. Au premier plan, on remarque l'éyèque et moi, les fondateurs; le premier ayant à ses côtés le clergé, moi entouré des laïques. Le tableau est fort beau et produit une heureuse impression d'ensemble; les figures sont des portraits qui n'ont rien de forcé. En un mot, le tout me surprend; c'est, du reste, le sentiment de tous ceux qui visitent la nouvelle création. Elle est belle, elle a quelque chose de romantique, et, quand tout sera fini, cela plaira à tout le monde. Pour ce qui me concerne, mes espérances les plus téméraires ont été dépassées par le succès. Dans l'église se trouve, à droite du mattre-autel, une tribune qui est à la disposition de notre famille et qui sera décorée d'une manière convenable, mais simple. Hoffmann est un grand architecte, et ce qui surprend le plus dans ce pay^ c'est le style parfaitement correct des nombreuses constructions qui s'élèvent de tous les côtés, et leur bon marché. Les salaires sont très-élevés ici; cela ne peut donc s'expliquer que par l'esprit d'économie et par l'honnêteté des architectes, ainsi que par la nature des matériaux, qui se composent surtout de pierres.
La dédicace de l'église de Marienthal aura lieu le 8 de ce mois, jour de la Nativité de la Vierge, en présence d'une foule immense.
Je suppose que l'article du Fremdenblatt, qui contenait un compte rendu si détaillé de mon passage à Francfort, t'aura édifiée sur l'exactitude remarquable de ses allégations. Il est évident que le premier auteur de cet article a pris la princesse Grassaikovitch pour Mélanie, et qu'il a eu l'idée sublime de me faire faire un voyage avec rEmperéur Joseph II alors que je n'avais que cinq ans. Ce qu'il y a de vrai, c'est que j'ai fait observer à l'hôtelier de VEmpereur romain que j'étais descendu pour la première fois dans son hôtel en 1778, par con-
DX BETOUR DANS LA PATRIE (l858)« S9a
sëquent il y a quatre-vingts ans, et que j'ai ajoute que je doutais fort que beaucoup des voyageurs qui descendent chez lui pussent se vanter de remonter aussi haut. C'est ainsi que la vëritë se distingue du roman; tel est le sort des hommes et des choses.
Gomme les sottises font le tour du monde aux dépens de la vëritë vraie et, par consëquent, toute simple, celle dont je parle a dëjà partage le sort de ses compagnes. Elle passera dans ma biographie, et la postëritë aura de la peine à comprendre ce que j'avais à fieiire à Tàge de cinq ans auprès de TEmpereur Joseph II.
il septembre.
1848. Depuis ma dernière lettre, j'ai déployé une trèsgrande activité, à l'emploi de laquelle ces contrées fournissent amplement matière.
Le 9 de ce mois, j'ai célébré avec tout le Rhingau la dédicace de Tëglise que j*ai bit restaurer, de concert avec l'évéque de Limbourg^ dans ma propriété de Marienthal. Cette œuvre d'architecture est parfaite dans son genre et réussie sous to\f6 les rapports. Détail remarquable , la construction a été achevée dans l'espace d'un an. Tu seras satisfeite de l'ensemble aussi bien que des détails. Il en est de même de la population , comme on a pu s'en convaincre le jour de la dédicace. Abstraction feite des autres intérêts qui s*y rattachent, l'église a aussi poui^ notre femille la valeur d'un monument. Elle est pour elle le gage d'un souvenir qui ne s* éteindra pas dans le cours des siècles, et qui rattachera au présent et à l'avenir le passé de notre maison, ainsi que du pays qui lui a servi de berceau, et qui a retracé son nom sur des monuments de toute sorte.
Le lendemain de cette fête, célébrée par des milliers de fidèles, nous ftmes une excursion à Spire ; j'appelle aujourd'hui excursion ce qui, il y a quarante ans, était un voyage. Par le chemin de fer il ne fiaut que cinq heures pour aller d'ici à Spire, et, pendant ce court trajet, on jouit de la vue d'une série de paysages pittoresques au possible , de terres on ne peut mieux cultivées et d'un pays qui invite à y rester. Nous avons passé
294 RECUEIL DE DOCUMENTS (l848-185«).
par Wiesbade, Mayence, Frankenthal, Worms, Ludwigshafen, traverse Mannheîm, et la route qui suit les premiers contreforts de la forêt Noire et la longue chaîne des Vosges. Le Dôme de Spire , que le roi Louis de Bavière a feit restaurer, est certainement un des plus magnifiques monuments d'architecture qu'il y ait en Europe. On est occupé en ce moment de Tërectiondes huit statues d*Empereurs que TEmpereur François-Joseph y. a envoyées.
Nous avons passé à Mayence la nuit du 9 au 10, et le lendemain matin nous avons visité le théâtre de Taccident de Tannée dernière. Les traces de Texplosion sont effacées en grande partie, mais ce qui est resté debout confond l'imagination. On peut feire là des observations très -curieuses sur les forces de la nature. Ce qui est remarquable entre autres choses, c*est que la poudrière était une construction en bois fort légère. La tour séculaire qui y est contiguë ne renfermait pas de poudre; néanmoins le dommage qu'a souffert la ville a été causé par elle aussi bien que par Teffondrement de la poudrière. IjCS débris de cette tour ont brisé tout ce qu'ils ont atteint; le reste a été fiait par la pression de l'air, dont les effets sont des plus curieux. C'est ainsi, par exemple, qu^au château de Biebrich, sur la fiaçade qui donne sur le Rhin, pas une fenêtre n*a été endommagée, pendant que celles du côté du jardin ont été presque toutes brisées.
J'ai déjeuné hier chez les Grenneville, à Mayence, avec une de mes amies d'enfance, une comtesse d'Eltz, qui célèbre aujourd'hui son quatre-vingt-onzième anniversaire de naissance. Elle m'a rappelé les menuets que nous dansions ensemble aux bals d'enfants que donnait l'électeur de Mayence. Tout dans ce pays est à la fois trop ancien et trop nouveau pour moi.
SUR LES ÉVÉNEMENTS P0LlTIQf3BS DU JOUR (IR49). S95
SUR LES Ift VÉHÉMENTS POLITIQUES DU JOUR.
RBGUBIL OB LETTRES DE UETTBRNICH AU BARON DE KOLLER, A LONDRES, ET AD COMTE OB BUOL, A VIENNE, B;T DK LETTRES ADRESSEES A DIVERSES PERSONNES, DE LA FIN DE l'anNBB iSM IUSQO'a LA FIN DE l'aNNÉB 1858 *.
1849. Entretien avec le Roi Léopold de Belgique. — Von der Pfordteo. — 1850. Les convoitises prussiennes» ^ Les Origines de Harlig. —
1851. Sur la position de MetternicK et sur la situation de 1* Autriche. ^
1852. Les troubles d'Allemagne et M. de l^adowitx. — 1853. Tendance au calme. — > Erfurt et Francfort. — 1854. Situation de la Belgique. — Prussianismo et teutonisme. — Miss Howard. — Le légitimisme, Tor^ léanisme et l'impérialisme en France. — 1855. Crises imminentes. — 1856. Les affaires de Hongrie. — 1857. Politique utilitaire de la Prusse. —- Créations d'Erfurt et de Munich. — Entrevue de l'Electeur de Hesse, du grand-duc de Darmstadt et du prince de Prusse. — 1858. Réunion de la famille d'Orléans. — Sainte- Aulaire. — Attitude de l'Angleterre en présence de la question allemande. — 1859. Abrogation de la législation de l'Empereur Joseph en matière ecclésiastique. — Ou bien retour h la Confédération de 1815, ou renversement des trônes. — 1860. La note circulaire adressée par l'Autriche aux Gouvernements d'Allemagne. — 1861. Scission dans le Cabinet prussien. — 1862. Sur l'origine de la Confération germanique. — 1863. Trois fautes de la politique allemande de l'Autriche. -7- 1804. Issue de la lutte parlementaire en Angleterre. — 1865. Conformité des vues de Vienne avec celles de Saint-Pétersbourg. — 1866. La loi française snr la presse. — - Mort de Peel. — Tempérament de duelliste de Palmerston. — 1867. La Prusse en face de la Confédération. — L'affaire du Schleswig-Holstein. — 1868. Une Chambre des'communes dans la Confédération germanique. ^ L'incident de la Hesse électorale. — 1869. Confusion générale. — 1870. Soizante-diz-septième anniversaire. — Origines de Hartig. — Portefeuille historique de Raumer. — 1871 et 1872. La question financière en Autriche. — Le r6le de Radowitz à Londres et à Berlin. — 1873. Le principe hippocratique du fer. — Le Palais de cristal à Londres. -^ 4874. Triage des papiers du prince. — 1875. Les journaux s'occupent du lieu de résidence du prince. ^ 1876. Projets de voyage du prince.
1840-1850. Mettemich au baron de RoUer, à Londres.
Bruxelles, le 11 novembre 1849.
1849. J'envoie cetle lettre à Londres par un intermédiaire sûr.
* La correspondance suivie du défunt chancelier d'État avec le baron de
896 RECUEIL DE DOCUMEN^-S (1848-1858).
J'attends pour demain Tarrivëe du comte de Golloredo, qui s*est annonce. Vous yoilàdonc aujourd'hui chef de la mission. Je TOUS souhaite bonne chance. Si je savais dans quelle direction souffle le yenty je m^ëléverais au-dessus du stérile domaine des vœux; à considérer la manière dont vont les afiFaires dans le monde, je me vois hors d'état de feire plus.
Nous nous trouvons bien ici (pour le moment du moins). Bruxelles est encore désert, et cela me va, car je n*ai plus rien à fiaire avec les hommes. Aussitôt après mon arrivée , j'ai eu un long entretien avec le Boî, et l'ai trouvé, comme toujours, parfaitement clairvoyant. Depuis, il a eu avec V Administrateur de l'Empire sans Empire une entrevue à Liège, entrevue dans laquelle les deux interlocuteurs n'avaient réciproquement rien à s'apprendre. Ce que deviendra la querelle allemande, personne, fût-il le plus savant, ne pourrait le dire. Ce n'est qu'à une époque de dégradation morale comme celle-ci qu'il peut se rencontrer un chemin aussi absurde et aussi dangereux que celui qu'on suit à Berlin.
Je suis à même ici de voir beaucoup d'Allemands. Bruxelles ressemble à une maison de poste où jour et nuit il y a des voyageurs qui changent de chevaux ; par suite, j'entends les idiomes les plus divers, et le résultat est que le désordre va jusqu'à l'aberration. Un 5eti/ homme se distingue aujourd'hui en Allemagne par un sens droit, sa connaissance des affaires et son énergie morale ; cet homme, c'est le ministre bavarois von der Pfordten. Je vous recommande la lecture du discours qu'il a prononcé récemment à. la Chambre de Munich, et que vous trouvereae dans la Gazette universelle du 7 de ce mois. Je ne pourrais qu'écrire au bas : « C'est cela. «*
Roller, alors conseiller d'ambassade I. B. à Londres, ainsi que celle avec le comte de BuoI, alors ministre des affaires éti*angères à Vienne, ont été mises à notre disposition avec une parfaite obligeance, la première par Son Excellence le baron de Roller lui-même, la seconde par Son Excellence M. le comte de Blome, gendre du ministre défunt; l'éditeur leur en témoigne ici publiquement sa plus vive reconnaissance. Quant aux autres lettres à diverses personnes, que nous avons initérées dans ces Mémoires en indiquant les noms des destinataires, Fauteur lui-même en a gardé les brouillons autographes parmi ses papiers. ( JVcfe de l'Éditeur.)
SUB LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l849). «97
Adieu, mon cher Koller; tournez heureusement les ëcueils que représente notre ami Palmerston.
17 décembre 1849.
I8tf0. Je profite de l'occasion du passage d'un de mes amis d'Angleterre pour vous foire parvenir cette lettre.
L'année tire à sa fin, et les perspectives qu*un avenir pro* cbain présente à mes regards sont loin d'être rassurantes.
Vous m'avez entendu déclarer que le passage du mouvement au repos soulève plus de difficultés que le passage du repos au mouvement. La tendance du grand nombre est partout fevorable au repos. Où sont les moyens de donner satisfaction à cette aspiration salutaire? Ils sont partout plus ou moins restreints, et en beaucoup d'endroits importants ils sont faibles jusqu'à rimpuissance* D'autre part, les forces ennemies ne sont pas en meilleur état. 11 en résulte dans toutes les situations des tiraillements qui entravent partout le dénoûment.
Chez nous, il y a beaucoup de bonne volonté et, suivant le caractère des individus , même du courage , ce premier élément du salut! Mais en face de ce bon élément se dressent de très-grands obstacles. Il n'y a pas de problème plus difficile à résoudre que celui de Védification d'un Empire; or, c'est celui qui s'impose à nous.
Où les convoitises de la Prusse mèneront- elles ce pays et l'Allemagne elle-même? Ce qui résultera de la démence sur laquelle est fondée l'entreprise, rentre dans les choses qui échappent aux calculs. Le meilleur pronostic qu'on puisse tirer, c'est le Times qui l'a indiqué (dans son leading article du 6 de ce mois). La sagesse de Downing street prend généralement parti pour les convoitises prussiennes. Les conséquences de l'événement ne se feront pas attendre 1
J'ai tout lieu d'être content de mon séjour ici. Le sens droit et l'esprit pratique du Roi Léopold me viennent en aide; je suis ici comme chez moi, et je trouve tout ce que je cherche. Comme je ne veux que le repos matériel, je suis fecile à satisfiBiire* Ma santé se soutient, je n'en demande pas davantage.
Je TOUS prie de saluer en mon nom le comte de Szëcsen et le prince de Schœnburg. Je n'écris pas au premier aujourd'hui, parce que je n'ai rien à lui dire. On m'écrit de Vienne que les Origines y trouvent beaucoup d'écho dans le public; il est diffi* cile de se procurer des exemplaires de ce liyre, car tout envoi qui arrive est aussitôt enlevé* Quel en est l'auteur? C'est encore un mystère. Il y a huit jours, on disait que c'était Hartig; aujourd'hui l'on nomme Pipitz. Dans tous les cas de ce g^enre, c'est le produit qui est important, et non la personne de l'auteur. Ce qui est certain, c'est que ce livre porte le cachet d^une œuvre honnête, et c'est à ce titre qu'il a de la valeur.
Metiemîch au bnron de KUbeck, à Vienne.
Bruxelles, le 31 décembre 1849.
1851. ...Je n'ai rien à vous apprendre sur ma position personnelle dans la situation générale du monde et dans la situation particulière de notre Empire. Elle offre sous les deux rapports des particularités qui dérivent soit de causes naturelles , soit de causes accidentelles. En tète des premières se trouve une longue carrière politique. Jamais ministre n'est resté impunément pendant un demi -siècle sur les planches, soit qu'il ait été toujours conséquent avec lui-même, soit qu'il y ait eu des fluctuations dans sa manière de voir et d'agir. Je n'ai pas ce dernier reproche à me fiaire , il n'y a pas de doute possible à cet égard. Mais le crime d'avoir été logique pèse d'autant plus lourdement sur moi, et ici vient se placer une maxime enseignée par l'expérience et que je ne puis formuler autrement que de la manière suivante : « Maladresse des fléchants, faiblesse des bons. »
Un parti ne saurait être plus maladroit qu'en appelant sans cesse l'attention publique sur une seule individualité et en lui donnant ainsi la valeur que les choses ont seules, par suite de leur caractère ineffaçable d'existence et de permanence, et que les représentants mortels des choses ne peuvent avoir. L'histoire ne s'abusera pas sur moi, c'est-à-dire sur le peu que je
suis; mais que dira-t-elle quand elle devra juger cette classe d^bommes qui ne cherchent le progrès que dans un mouvement constamment rétrograde? Les feuteurs de ces progrès chimériques ont cru sans doute avoir fait une invention magnifique en désignant sous le nom de système de Metternich les lois sur lesquelles seules peut reposer la marche progressive du mal au bien et du bien an mieux.
Il est dans la nature des systèmes de pouvoir fecilement être écartés par d^autres systèmes; il n*en est pas de même des choses. Si j*avais représenté un système, il aurait disparu avec moi de notre Empire et de TÂlIemagne. Tel n'a pas été le cas, ce me semble. Ma disparition de la scène n*a pas influé sur les choses; elle se borne à ce feit : un homme de moins, mais non pas un besoin ou une nécessité de moins !
Je suis entré dans cette longue explication pour mieux vous foire comprendre ma position actuelle. Je ne suis pas de ces hommes qui sont en même temps dans une chose et hors d^elle, et qui s'abaissent ainsi à un rôle misérable et ridicule.
Je regarde comme m'appartenant ces deux domaines : le domaine historique dans le passé et le domaine moral dans le présent.
Je n'ai plus a m'inquiéter d'activité matérielle. Cette position que j'ai prise depuis le 14 mars 1848, je J'ai annoncée partout et criée sur les toits. Elle est la seule qui soit compatible avec la marche de mon esprit. Si je puis seconder des hommes d'une valeur morale pareille à la vôtre dans une des directions que j'ai indiquées plus haut, je considérerai cela comme un devoir de conscience envers l'Empire, auquel j'ai sacrifié les jouissances d'une longue vie dans la feible mesure de mes forces; comme un devoir envers les principes qui seuls peuvent assurer la vraie , non la fieiusse liberté ; enfin comme un devoir envers le petit nombre des hommes dont l'esprit et la conscience suivent les mêmes voies que mon esprit et ma conscience à moi. Je n'ai pas besoin d'affirmer que vous êtes de ces hommes-là. Nous nous sommes rencontrés trop souvent dans la vie pour ne pas nous assigner réciproquement notre place dans la confiance à laquelle nous avons droit.
Que deTiendra notre Empire, cet État si bien traité par la nature? J'avoue qu'en m'interrogeant je suis incapable de répondre à cette question. L'ancien édifice s'est écroulé; il fieiut donc en construire un nouveau. Pour conserver Tancien, la première condition» la condition sine qua non, était de gou^ verner. Je n'ai cessé de stimuler Tinertie du pouvoir , personne ne peut m'en rendre témoignage mieux que vous, dont les bonnes intentions ont toujours abouti au même insuccès. On ne peut conserver que par l'action; la conservation repose sur des conditions actives; le laisser ^ aller en est l'ennemi le plus dangereux. Â part un petit nombre d'hommes, qui a compris cela? je dirai même : Qui a voulu le comprendre? Là où l'immensité de la tâche rend l'action d'une difficulté presque insurmontable, et où l'action est cependant la condition d'un succès problématique de sa nature, les difficultés ne se bornent pas aux choses, elles s'étendent aussi aux hommes !
Aux dangers qui de nos jours menacent plus ou moins tous les Empires se joignent , en ce qui concerne le nôtre , les conditions spéciales de son existence. Les idées d'unité de l'Em^ pire et d'égalité des droits des nationalités dont il est formé, ces idées qu'on se platt à mettre en avant, ne sont que des paroles jetées au vent. Ce n'est pas avec des mots qu'on édifie un Empire ; ce ne sont pas les phrases qui conservent les États. Pour une opération comme pour l'autre il &ut des actions; or, vouloir baser des actions sur des idées contradictoires, c'est tenter une entreprise téméraire. Cette considération exerce aujourd'hui une influence fiàcbeuse pour nous, mais très-facile à comprendre, sur la marche de la politique prussienne.
Un autre problème, qui dépasse ma compétence, est celui que présente la situation financière de l'Empire. Vous êtes un juge autorisé en ce qui constitue notre système financier et les chances de l'améliorer. Mes sentiments sur la situation sont loin d'être couleur de rose.
Je ne me permettrai pas de porter un jugement sur les hommes qui tiennent aujourd'hui le gouvernail ; j'en excepte le seul prince de Schwarzenberg , car je ne connais pas les personnes. Le prince de Schwarzenberg est sorti de mon
ëcole diplomatique, et la diplomatie est le seul ressort sur lequel j'aie pu exercer quelque influence, malgré la réputation que j'avais de tout gouverner dans un pays où c'était précisément le gouvernement qui manquait. C'est un homme au caractère ferme, au courage éprouvé, à l'esprit net et clair.
Si vous voulez être renseigné sur ma position personnelle, je puis vous satisfaire en peu de mots. Je me suis retiré de l'Empire , où ma présence ne pouvait amener que des embarras et même des désagréments pour le Gouvernement. Ma présence en Angleterre a eu pour effet inévitable de grouper autour de moi le parti conservateur, ce qui m'a valu sur les organes les pins sérieux de la presse une influence qui a dépassé de beaucoup mon attente. Dans les moments critiques de la lutte que nous avons soutenue en Italie et en Hongrie, le Times, le Moming Chronicle et la Quarterly Review ont souvent défendu mes vues et exprimé mes sentiments. Des hommes de valeur, membres du Parlement, ont agi de même; je rappellerai que le Times publie encore journellement des articles qui sont l'écho des impressions que j'ai communiquées, suivant les inspirations de mon cœur et de ma conscience, aux organes de la presse pour qu'ils pussent s'en servir. £n Angleterre, rien ne ressemble à ce qui se voit dans les États du continent, aujourd'hui si malades. Là règne encore la force réglée, là elle forme encore le contre-poids des rêves qui savent, il est vrai, se faire encore jour dans le pays, mais qui, sous la pression de la vérité, se réduisent en vaine fumée. J'avais le cœur gros en quittant l'Angleterre, mais j'ai dû faire ce sacrifice pour des raisons d'économie. L'Angleterre n'est pas un séjour pour une fiamille nombreuse , surtout pour une famille ayant à subir les variations du change. J'ai choisi . Bruxelles pour résidence temporaire, et je m'en trouve bien. Si les deux pays ne se ressemblent pas, les positions des hommes diffèrent aussi par suite de cette dissemblance. En Angleterre, j'ai trouvé moyen de travailler pour notre Empire dans le sens moral. Ici, cela n'est pas nécessaire, car le pays est plein des souvenirs de la domination autrichienne. Ma présence en Belgique agit dans un autre sens, elle produit
Teffet d'un calmant. Quelque étrange que cela puisse paraître, cela n'en est pas moins vrai. Le Gouvernement me remercie d'être ici; il me considère comme un instrument qui sert à redresser des idées et à vivifier Tesprit du peuple» qui est droit par lui-même. La révolution de Février et les conséquences qu'elle a entraînées pour l'Allemagne ont agi favorablement sur la Belgique. Elles ont rendu le peuple attentif aux dangers qui menacent les intérêts du pays, et offert au Gouvernement l'occasion de débarrasser le royaume d'hôtes gênants, qui sont partis spontanément ou qu'on a priés de repasser la frontière.
Si vous désirez connaître mes projets pour un avenir prochain (car à soixante -quinze ans il ne saurait être question pour moi d'un avenir lointain), je vous dirai que je n'en ai pas. Mes prévisions ne vont jamais au delà de six mois. Quand le semestre touche à sa fin » je fixe mes idées pour le semestre suivant. A part la rencontre d'un petit nombre d*amis , ce qui m'attire le plus en Autriche, c'est, je l'avoue franchement, le plaisir que je trouve à mes propres créations, telles que ma villa de Vienne, mes grands travaux de Kœnigswart et les forges de Plass. D'autre part, les jouissances que me procuraient ces objets ont été tellement gâtées par la ruine de tout un monde, que la balance entre le doit moral qui est inséparable d'un pareil bouleversement, et l'avoir matériel, est tout au désavantage de ce dernier. J'ai vécu pendant plus d'un demi-siècle pour l'État et non pour moi.
Aujourd'hui, je ne puis plus que former des viseux pour l'État; comme individu, je ne cherche pour moi que le repos matériel. Quant au repos moral, personne ne peut se l'accorder à lui-même, et il ne peut être donné par les autres.
Par une fatalité singulière, la situation géographique du Johannisberg est bien fiàcheuse : s'il ne se trouvait pas dans une des provinces allemandes qui ont été le plus boulever* sées, il m'offrirait une résidence extrêmement agréable pour huit ou neuf mois de l'année. Tant que durera la situation pu* blique dont cette propriété ressent le contre-coup sous la
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l850). S03
forme de contributions qui ne reposent sur aucun droit, je ne pourrai songer à une visite au Johannisberg. Les adversaires de Tordre social, qui, plus ou moins nombreux, sont partout au pouvoir, m'ont choisi pour symbole de cet ordre.
J'ai pu résister à leur force croissante tant que j'avais les moyens de soutenir la lutte. Au delà de cette limite, toute persoimalité devient impuissante.
Il ne me reste aujourd'hui qu'à vous prier d'expliquer la quantité de prose que je vous impose la fatigue de lire par la satisfaction que j'éprouve à pouvoir entrer en relations directes
1 852*1809. Metternicli au baron de RoUer, à Londres. Bruxelles, le 2 janvier 1850.
1852. Je profite du retour du major Rose en Angleterre pour vous faire parvenir cette lettre par une voie sûre.
Je suppose que vous connaissez mon messager ; c'est un des amis les plus dévoués de T Autriche, de ses principes et de sa politique. Il vous donnera des renseignements intéressants sur notre armée et sur le mérite abstrait de la politique autrichienne, de n'avoir pas marché droit à Berlin, contre quoi les idées fantasques de la Prusse et les chimères de Radowitz n'auraient rien pu. Le monde doit savoir gré à l'Empereur et au prince de Schwarzenberg de n'avoir pas donné suite à cette facile entreprise. Ce n'est pas par des coups de fentaisie qu'on peut tirer le monde d'embarras.
Gomment se dessinera la situation en Allemagne? 3e ne me permets pas de trancher la question. Ce qui a pour moi toute la valeur d'une vérité, c'est qu'il n'y a pas d'autre Allemagne possible que celle qu'ont enfantée les années 1813, 1814 et 1815, par conséquent celle que l'esprit de parti (et quel misérable esprit de parti!) voulait jeter en bloc par-dessus bord
* Voir dans l'Appendice la lettre du môme jour : la Mission de Kûbeek à Francfort. {Note de f Éditeur,) .
SOUS la dénomination de système de Mettemich, L'entreprise n'a réussi ni sous la forme de VEmpire germanique basé sur la souveraineté du peuple, comme TÉglise de saint Paul en avait décrété un, ni sous celle de la chimère prussienne de Y État fédéral et, en ligne descendante, de V Union de la grande et de la petite Confédération. Le programme du jour a été formulé dans le discours d'ouverture du b. de B. (baron de Beust) aux conférences de Dresde, en termes clairs et parfeitement justes. C'est le même qui a été adopté au Congrès de Vienne comme loi fédérale, et qui était le seul applicable à l'économie de l'Allemagne. Aujourd'hui, l'Autriche s'est placée une fois de plus sur le véritable terrain ; ses principes sont dignes de triompher !
M. de Radowitz ne me parait pas avoir à se vanter d'avoir remporté de bien grands succès en Angleterre.
. 6 janvier 1850.
1855. . . .Dans tous les pays, le grand nombre aspire au repos. Le repos sans Tordre pour base est une chimère; or, où est la force capable de réunir en un fiaiisceau les éléments de l'ordre? Si elle se trouve quelque part, je n'ai pas encore pu découvrir l'endroit où elle se cache . Geitainement elle n'est pas à Downing Street; est-elle à Vienne? Si la bonne volonté suffisait, c'est là que j'irais la chercher, car elle y est certainement à demeure! Est-elle à TÉlysée-Bourbon? Il n'y a rien là qui soit digne d*étre mentionné 1 Elle n'est pas à Berlin, car là tout va de travers, du haut jusqu'en bas et du bas jusqu'en haut. Où fieiut-il donc la chercher? Vu sa position géographique, Saint-» Pétersbourg ne peut avoir que la valeur d'un point d'appui et d'une réserve ; or, pour utiliser l'un et l'autre d'une manière pratique, il faut avant tout la force; où est-elle?
Vous m'avez vu de tout temps attacher une importance particulière aux fata Germanica. Chaque jour l'augmente, et c'est précisément dans les destinées de l'Allemagne que la folie la plus téméraire semble devoir atteindre son point cul* minant. Portes vos regards sur Erfurt, Francfort est une né-
galion, raffirmation est réservée à Erfurt. Or, Erfurt lui-même n'est qu*un mythe ; il n'est que le miroir qui reflète Berlin. Il faut que les regards se tournent vers Berlin, et qu'y rencon«> trent-ils? Berlin ne présente à l'observateur impartial qu'un mélange de témérité et de faiblesse comme l'histoire n'en a jamais constaté.
Communiquez ce tableau de la situation au baron de Brunnow. S'il peut en feire un plus concis et plus fidèle à la vérité, je l'accepterai avec plaisir. Pour achever le mien, représentezvous la situation telle que je la résume dans la formule suivante :
Ce qu'on appelle aujourd'hui la question allemande est un contrat entre la Prusse et le teutonisme, contrat qui repose sur des bases léonines réciproques, où les parties sont d'accord sur les moyens, mais divisées sur le but à atteindre, ce qui, en fin de compte, les fait jouer « à qui perd gagne » . Qu'un gouvernement s'engage dans une partie pareille, c'est un des phénomènes d'une époque où la folie est à l'ordre du jour; que Y héritier naturel de la folie politique^ le radicalisme, accepte la partie, je le trouve parfaitement correct ! Mais que devient le sens commun? Chaque jour me fait mieux voir que le pré" tendu système Metternich ne signifie pas autre chose que ce * pauvre bon sens aujourd'hui démodé! Mais pourra-t-on le supprimer définitivement?
25 janvier 1850.
18tf4. ...Ici, j'ai pour moi la pensée du Gouvernement; il partage tout à feit mes idées; il suit la ligne droite, la voie pratique; aussi mon chemin se confond-il avec celui que suit le Roi. En outre, je suis plus près du théâtre où l'avenir le plus prochain se joue aujourd'hui comme une partie de dés; ce théâtre, c'est l'Allemagne.
Un hasard tout particulier et qu'on peut appeler providentiel a influé très- sérieuse ment sur la situation actuelle de la Belgique. Lorsqu'à la fin de l'année 1847 le parti libéral chassa du pouvoir le parti catholique, c'est-à-dire le ministère conservateur, la terreur fut grande dans le pays. Ce changement présentait, en effet, l'apparence d'un grand danger. Mais le