‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 21 sur 75 · LA COUR A INSPRUCK · texte numérisé non relu

LA COUR A INSPRUCK

sérieux est rabaissement du pouvoir suprême, du pouvoir protecteur! Si Ton n^y remédie pas, la séparation des parties d'avec le centre fera nécessairement des progrès rapides» et avant peu le trjine impérial sera devenu un mythe.

Dans la situation actuelle, la ville de Vienne est dans Tensemble de TEmpire un point isolé et restreint qui est livré au radicalisme le plus brutal. Une pareille situation ne saurait se prolonger.

Toutes les parties de TEmpire s'adressent à V Empereur, au chef visible et véritable de PEmpire; quelqu'un s'adresse-t-il au ministère, qui ne représente que lui-même? Les ordres du ministère seront-ils acceptés en Hongrie? Peuvent-ils même y être acceptés y puisque dans ce pays ils se heurtent à un autre ministère responsable? Le ministère porte-t-il la couronne de Saint-Étienne? La Bohème ou n'importe quel autre pays obéira-t-il è ses ordres? Comment un rescrit ministériel, qui sera quelque peu en contradiction avec les vues du comte du Tyrol, sera-t-il accueilli à Inspruck?

La situation générale, telle qu'elle résulte de la révolution de mars, est absurde^ et, parce qu'elle l'est, on la reconnaît partout comme telle.

De toutes les situations, celle dans laquelle le stupide libéralisme a mis la ville de Vienne est la plus absurde et, par suite, la plus insoutenable à la longue^ La légèreté particulière à tous les niveleurs, l'esprit superficiel qu'ils ont montré à toutes les époques dans la manière de concevoir les choses, et sans lequel les hommes ne peuvent devenir des révolutionnaires, ce défeiut capital, joint à Tignorance, se manifeste hautement à Vienne en ce moment.

Vienne n'est point Paris : Vienne n'est point une ville qui absorbe la vie de tout l'Empire et peut par suite lui faire la loi à sa fantaisie. Elle n'est que l'enveloppe dans laquelle s'établit le cœur de l'Empire, s'il le juge à propos. C'est ce que Vienne et sa malheureuse population doivent vivement sentir aujourd'hui. C'est l'Empereur qui doit dicter des lois à la ville, et non la ville à l'Empereur. De degré en degré, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont tombés entre les mains de

l'Université ; celle-ci peut exercer ce double pouvoir dans la ville, si les Viennois le veulent bien, mais le &it n'est pas admissible pour TEmpereur et pour les provinces dont se compose l'Empire. II Éaut secouer le joug !

Cela ne sera pas encore le salut de YEmpirey mais ce sera du moins un point de départ pour arriver au salut.

Envisagée sous son vrai jour, la situation actuelle de notre Empire est la suivante :

Deux éléments sont en lutte entre eux : d'un côté, la tendance à la séparation, qui est une conséquence de la surexcitation du sentiment des nationalités; de l'autre, la conscience de l'existence de grands intérêts matériels et moraux, qui Cait désirer le maintien de l'union entre des pays qui ne peuvent trouver qu'ainsi les avantages de la liberté du trafic, de la protection réciproque et de la force commune contre des voisins menaçants.

La tâche du Gouvernement consiste donc à trouver la juste mesure de Vunion et de la séparation des corps politiques dont l'ensemble doit continuera former VEmpire.Où senties obstacles qui s'opposent à ce que ce but soit atteint?

Je fais abstraction du manque de force qui résulte de l'esprit subversif dont sont pénétrés tous les États du continent, et qui se manifeste hautement chez nous aujourd'hui par suite de la non-existence d'une force centrale sérieuse, pour m*en tenir à quelques questions de détail qui rendraient impossible la situation intérieure de l'Empire (quelle qu'elle fût) et la cohésion de l'ensemble, si l'on ne trouvait pas de remède au mal!

Le premier des dangers est la formation d'un Parlement central, dont la forme extérieure ne répondra certainement pas à ce nom, car, quand même les provinces allemandes s'idenfieraient avec lui, il ne faudrait pas s'attendre à voir la Hongrie en faire autant ; la séparation des parties de l'Empire s'étendra donc au seul lien qui les»unit encore, au Trône,

L'autre danger réside dans l'Assemblée nationale allemande.

LA COUR A INSPRUGK (1848). 441

qui n^est pas compatible non plus avec Fidée de la souveraineté, prise même dans son acception la plus restreinte, ni avec la liberté de mouvement nécessaire au chef de tout TEmpire d'Autriche et dérivant de cette souveraineté.

II est impossible que l'Empereur d'Autriche soit placé avec les parties allemandes de son Empire sous la souveraineté d'un Parlement allemand et qu'il garde ses droits de Roi de Hongrie. La portion allemande de l'armée autrichienne ne peut être livrée au bon plaisir du Parlement allemand, tandis que la portion appartenant aux autres parties de l'Empire resterait indépendante de cette assemblée.

C'est en cela que la situation de l'Empereur diffère des autres membres de l'ancienne Confédération germanique, qui est en train de se transformer en un État fédéra!.

La marche irréfléchie que le ministère responsable a suivie dans les affaires allemandes a créé de nombreux dangers pour l'Empire, dangers qu'on laisse au destin le soin de conjurer. L'Empereur ne peut accorder ce dont il ne saurait se dépouiller qu'aux dépens du soin de sa propre conservation. Or, cette vérité de fait est en contradiction avec l'élection formellement approuvée de députés autrichiens comme membres de l'Assemblée nationale constituante de l'Allemagne, et avec leur entrée dans cette assemblée. Tandis que ny pas entrer aurait été facile, il s'agit maintenant de la tâche bien autrement difficile d'en sortir.

Si Ton examine la situation dans son ensemble, l'observateur bien pensant se trouve en face d'une nécessité qui est devenue une condition vitale. La seule désignation qui puisse s'appliquer aux faits est celle d'un état de choses absolument anarchique, ce dernier degré de la confusion dans toutes les positions.

Le pouvoir gouvernemental est à terre.

Les parties de l'Empire sont déchirées par des luttes intestines ou sont aux prises entre elles.

Dans la capitale de l'Empire, le Gouvernement est aux mains d'un ramassis d'étudiants, dont les conseillers sont des Polonais, des Français et le rebut des universités allemandes.

La force matérielle dont dispose TUniversitë consiste dans les prolétaires et dans la garde nationale, qui n'est qu'une force négative.

Le ministère s'est abaissé au rôle absurde d'autorité executive de l'Université. Le vrai peuple succombe au plus terrible de tous les fardeaux, à celui que Y anarchie lui impose«

L'armée est en campagne. L'étranger se demande où est la force qui dirige encore le grand Empire du centre, et il ne la trouve pas.

Pour sortir d'une pareille situation, l'Empereur n'a plus qu'un seul moyen; ce moyen consiste dans la résolution de tirer une ligne en travers de la situation; de commander une trêve et, pour ce qui concerne les mesures à prendre pour assurer la conservation de l'Empire, de réunir autour de lui un comité aussi restreint que possible de représentants des dif^ férentes assemblées d'états provinciaux.

Vienne n'est pas aujourd'hui l'endroit qui convient pour cela. Il n'est pas question ici Sélections populaires ou d'un Parlement, mais de la réunion d'un conseil. Celui-ci ne peut être dirigé que par des hommes dignes de la confiance de l'Empereur et capables de remplir leur tâche. Ces hommes, il £BLUt que l'Empereur les appelle auprès de lui et leur impose avant tout le devoir de lui soumettre un programme conforme à ce que les circonstances exigent. Dans des situations comme celle du jour, il faut qu'avant tout le Gouvernement se rende compte de ce qu'il veut, et qu'il s'occupe de savoir comment il croit pouvoir le réaliser. Vivre au jour le jour, laisser faire, ne peut que conduire à la mort.

DE l'année 1848.

(Page «3.)

1943. Mémoire de Hummelauer pour le prince de Mettemich (sans date *).

1943. Le surlendemain de la retraite imposée par la violence au comte de Ficquelmont, je reçus du conseiller d'État baron de Lebzeltern Tordre d*aller immédiatement à Londres. Je lui demandai si, en l'absence d'un ministre des afihires étrangères, il me donnerait des instructions; il s'y refusa et m'invita à parler au comte de Ficquelmont, qui me donna connaissance d'une dépèche n*" 1 dont la date était en blanc et qui avait été préparée plusieurs jours avant sa retraite. Je devais porter à la connaissance du Gouvernement anglais les suggestions qui y étaient contenues, et voir si l'on serait disposé à les acctieillir.

Gomme le comte de Ficquelmont n'était plus ministre et que le baron de Lebzeltern déclinait la responsabilité d'instructions à donner; comme, d'autre part, je ne pouvais pas accepter une mission à l'étranger à moins de l'avoir reçue d'un ministre responsable, le baron de Lebzeltern parla de cette question au président du conseil des ministres, et le baron de Pillersdorf me fit venir chez lui*

Il me dit : « Nous sommes dans l'impossibilité de vous donner des instructions positives. Il est urgent pour nous de hâter la fin des complications italiennes. Voyez quel appui il y aurait à obtenir du côté du Cabinet anglais. La considération la plus importante pour nous, c'est le transfert d'une partie de la dette publique à ces pays. Les moyens de flaire la guerre de manière à en finir promptement nous font défaut, et même une victoire ne mettrait pas fin à la complication. Vous ferez un rapport sur la situation telle que vous la trouverez. »

Telles sont donc les seules instructions véritables que j'ai

* Nous n'hésitons pas à reproduire ici ce document d'une importance si considérable pour l'histoire de cette époque, d'autant pins qu'il est accompa- ^é d'une note critique dont Mettemich est l'auteur. (Abfv de tÉdit*tir,) ▼III. t9

reçues, et cela concorde ayec ce que le comte de Ficquelmont dit, dans ses Éclaircissements, page 27*, sur le but de ma mission :

« Vu sa nouvelle organisation, rÀutriche avait un intérêt capital à savoir quel était le véritable but de rAngleterre en persévérant dans une conduite ambiguë qui n'avait plus de raison d'être actuellement, et jusquoù elle comptait pousser son hostilité à notre égard. »

Le point de départ de ma mission et le caractère qui la distingue sont ainsi parfieiitement définis.

À mon arrivée en Angleterre, je trouvai ce pays bien plus défavorablement disposé pour rAutriche qu'on ne se Tétait figuré à Vienne. Depuis plusieurs années, l'idée que l'Autriche fût capable d'un acte de vigueur avait de plus en plus perdu du terrain. On connaissait notre situation en Italie, où nos troupes, réduites à la possession de Vérone et à l'occupation» de Mantoue et de Peschiera, étaient diminuées par suite des pertes éprouvées lors de l'évacuation de la Lomhardie, et manquaient de tout. Si les événements de Vienne avaient à eux seuls surpris le public anglais, la dépêche da 5 avril, adressée au comte de Dietrichstein, nous avait donné le coup de grâce et nous avait perdus dans l'opinion de l'Angleterre, parce que nous n'avions pas le courage de reconnaître à ces événements leur véritable caractère; en même temps, la précipitation avec laquelle les troupes impériales et royales avaient été obligées de quitter la Lombardie avait détruit la croyance à la possibilité de sauver la Monarchie, même dans les sphères où l'on avait toujours soutenu ralliance avec TAutriche. Le Cabinet anglais en masse était entré dans les vues de la révolution italienne, et voulait assurer à l'Angleterre une influence directe en Italie au moyen de la création d'un grand royaume au nord de l'Italie, royaume à former du Piémont, de la Lombardie, de Venise, de Parme et de Modène, sous la domination du Roi Charles-Albert; aussi les insinuations contenues dans la dépêche n* 1 du... furent-elles

* C*e«t la publication de Ficquelmont, mentionnée dans Ie« lettres de Metternich l Léontine, n"* 1787-1788. {Note de tÉdiieur.)

repoussëes de la manière la plus catégorique par le CabÎDet

C'est lord Palmerston qui me fit entendre que TÂngleterre refusait d'entrer dans nos vues. Dans l'entretien confidentiel qui suivit cette communication officielle foite au nom du Cabinet, lord Palmerston s'exprima dans le sens que voici : il regrettait personnellement la résolution du Cabinet, car il aurait regardé comme plus pratique l'évacuation de la Lombardie par rAutriche, à condition qu'elle garderait laVénétie avec la ligne de TAdige ou du Mincio.

Dans la situation où nous nous trouvions, je crus premièrement devoir accueillir ad référendum toute idée émanant du Gouvernement anglais, sans toutefois engager en quoi que ce fût le Gouvernement iàipérial et royal par mes démarcbes ; en second lieu, je crûs devoir visera obtenir la promesse formelle d'une médiation éventuelle comme dernière ancre de salut en ce qui concernait le transfert d'une partie de la dette publique dans le cas où l'armée ne serait pas à même d'amener un revirement décisif. Il était certain, en effet, que dans une pareille situation nous n'aurions pas, sans l'intervention de l'Angleterre, obtenu un liard de la partie adverse. Le Gouvernement autrichien évaluait à dix millions de florins de rente annuelle la part de la dette publique afférente aux deux provinces.

Immédiatement après l'entretien susdit avec lord Palmerston, nous apprîmes à Londres, par la Gazette de Vienne^ la nouvelle de la fuite de la Cour impériale à Inspruck. Cette nouvelle m'offrait le seul moyen de parler de nouveau en Angleterre de l'idée d'un revirement possible en Autriche et d'essayer de faire modifier la déclaration si dé&vorable pour nous qu'avait faite le conseil des ministres anglais. J'étais chargé d'édifier le Gouvernement autrichien sur ce qu^on pourrait attendre du côté de l'Angleterre, et cette mission impliquait nécessairement l'autorisation d'entrer en pourparlers avec le Cabinet anglais au sujet d'éventualités possibles, sans toutefois engager en rien le Gouverneinent impérial* Il n'y avait pas à tenir compte de Topinion personnelle que lord Palmerston avait exprimée en ma présence, tant qu'on n'aurait

pas discuté la question de savoir jusqu'à quel point il serait à même de décider le conseil des ministres à la partager. Il Seillait que cette discussion eût lieu sans délai, si je ne voulais pas purement et simplement laisser tomber les insinuations de lord Palmerston, car la décision du conseil devait être prise immédiatement, vu que quelques semaines de plus, passées sans que nos armes eussent remporté un succès sérieux, auraient ruiné toute espérance de modification.

Gomme, en présence de la résolution du Cabinet que lord Palmerston était chargé de me communiquer, cet homme d*État ne pouvait pas lui-même (aire une proposition différente, nous convînmes que je parlerais de son idée indiquée ci-dessus dans une lettre particulière confidentielle que je lui adresserais. Des documents de cette nature n'ont dans la diplomatie anglaise aucune valeur, aucun caractère officiel, n'obligent en aucune façon le Gouvernement qui les reçoit, font partie de la correspondance privée du ministre, ne sont pas déposés dans les archives de son Gouvernement et ne peuvent pas être soumis au Parlement. Quiconque a quelque expérience des affoires de ce genre trouvera que dans cette lettre il est question d'espérances et d'éventualités qui ne peuvent trouver place dans une note officielle ou du moins dont on ne peut parler qu'avec une extrême réserve. Cette lettre était destinée à fournir à lord Palmerston le moyen de combattre la résolution du conseil des ministres. J'ai suivi cette voie parce qu'elle permettait de nous édifier complètement sur l'atûtude de l'Angleterre à notre égard, et parce qu'en procédant ainsi la Cour impériale et royale n'était engagée à rien. Le Cabinet anglais envisageait aussi cette démarche au même point de vue ; c'est ce que prouve la conclusion de la note de lord Palmerston du 3 juin.

(If then, upon a fuU considération of ail the circumstances of the présent case, the Austrian govemment shouldfeel disposed not to withhold its assent to an arrangement ^hich being firamed upon the principles stated in your Mémorandum of the 24 May with référence to Lombardy, should include such portions of the Venetian territory as may be agreed upon by the

MISSION DE HUMMELAUER A LONDBES (1848). 453

respective parties, Her Majesty's Goveniment would lose no time in setting on foot a négociation framed on such a basis *.)

Plus tard, lord Palmerston a présenté au Parlement la lettre confidentielle susdite, en la dépouillant de ce caractère spécial et en lui donnant celui d'une note officielle ; mais ce feit ne pouvait pas changer le véritable caractère de la démarche primitive, et le Gouvernement impénal et royal ne pouvait se trouver engagé à rien par cette altération que rien ne justifiait. Pour protester contre un pareil abus, le Gouvernement impérial avait en main les preuves authentiques , et il était tout & fait maître de confondre publiquement le ministre anglais.

II importe de préciser la base dont parle la note anglaise. Lorsque lord Palmerston parla au Conseil des ministres de la lettre .confidentielle que je lui avais adressée, la majorité du Cabinet était peu disposée à en prendre connaissance. Évidemment Tintention du Gouvernement anglais était de voir TAu* triche acculée à la nécessité , qu'on regardait alors en Angleterre comme inévitable , d'abandonner les deux provinces. En présence de cette intention , lord Palmerston , se conformant aux sentiments de bienveillance dont Sa Majesté la Reine et le Prince son époux étaient animés à Tégard de rAutriche et de la Maison Impériale , déclara que , puisque rAutriche s'était adressée à l'Angleterre , il n'y avait pas lieu d'insister pour l'abandon de la province vénitienne , dont quelques parties seulement étaient entre les mains des insurgés. Grâce à l'influence de la Cour, le Conseil des ministres se décida à accepter la modification suivante : .l'Autriche n'abandonnerait que les portions du territoire vénitien au sujet desquelles il y aurait entente entre les deux parties.

Quelque défavorable que fût pour l'Autriche la manière

* Tradaction littérale : Si donc , après avoir mûremeot examiné toutes les circonstances du cas présent, le Gouvernement autrichien éuit disposé h ne pas refuser d*accepter un arrangement qui, conformément aux principes développés dans votre mémorandum du 24 mai, qui est relatif à la Lombardie, comprendrait certaines parties du territoire vénitien, le Gouvernement de Sa Majesté Britannique ne perdrait pas de temps pour engager des négociations reposant sur une base pareille.

{Note de VÉdiieur.)

dont la question elle-même se trouvait posée, celle-ci ofiFrait pourtant dans la situation d'alors cet avantage que, dans le cas où le succès de nos armes se serait borné à la conservation du territoire vénitien, ce qui dans le moment n*était pas Thypothèse la plus défavorable possible, TÂngleterre s'engageait éventuellement à soutenir le transfert à la Lombardie d'une part proportionnelle de la dette publique autrichienne, en acceptant pour base la conservation de la Vénétie. L'intention du Conseil des ministres semblait être de chasser tout à fait TÂutriche de lltalie, tandis que, d'autre part, lord Palmerston , tout en voulant agrandir considérablement le Royaume de Sardaigne, semblait aussi vouloir conserver à l'Autriche une influence efficace, bien que plus restreinte, en Italie.

Lord Palmerston espérait que nos troupes sauraient se maintenir dans la Vénétie et infliger une bonne dé&ite à l'ennemi. Il me dit relativement aux expressions such portions of the Venetian territory : a Ce qu*il vous faut, c'est une bonne bataille gagnée! » D'après ce propos, on pouvait admettre qu'au premier succès sérieux remporté par les armes impériales, lord Palmerston aurait rétracté la promesse qu'il avait été obligé de faire au Conseil des ministres, et qu'il en serait revenu à son idée de la conservation de la ligne de l'Adige ou du Mincio.

Quand je quittai Londres, on ny savait encore 4/ue la fuite de la Cour à Inspruck.

En même temps que j'arrivais à Inspruck, le prince de Schwarzenberg venait y apporter la nouvelle de la prise de Yicence et l'ofiFre du feld-maréchal de chasser Tennemi de la Lombardie si on lui envoyait 25,000 hommes de renfort. A mon arrivée à Inspruck, j'appris également que, pendant que j'étais à Londres, et sans attendre le résultat de ma mission, le baron de Wessenberg avait envoyé un fonctionnaire diplomatique en mission spéciale h Milan, et qu'il avait ofiFert au comte Casati , d'une manière directe et tout officielle, Tindépendance de la Lombardie comme base des négociations futures.

Le Gouvernement avait donc à opter entre l'oflre du feldmaréchal et l'offre de médiation de l'Angleterre. Les ministres

Wessenberg et Dobblhoff, ainsi que le prince de Schwarzenberg, allèrent à Vienne, où Ton prit la résolution d'accorder au feld- maréchal les renforts quHl demandait, de poursuivre la solution des questions pendantes sur le terrain militaire, et de repousser la proposition du Gouvemement anglais. La prise de cette résolution fut favorisée par une circonstance inattendue : juste à ce moment, la presse révolutionnaire, qui jusqu'alors s'était prononcée catégoriquement pour l'abandon de l'Italie et contre tout envoi de troupes dans ce pays, préféra tout d'un coup voir partir les troupes pour l'Italie, afin de les éloigner des provinces héréditaires allemandes.

Les événements ont prouvé que cette résolution n'était pas suffisante pour en finir. Ce n'est qu'au mérite des généraux et h l'abnégation sans pareille de l'armée qu'on a dû de voir les résultats de deux campagnes trancher la question de manière à écarter toute influence étrangère. Mais on ne pouvait pas admettre cela d'avance comme absolument certain, et, au point de vue politique , il fieillait donc aussi regarder comme possible un résultat moins décisif. Si la justesse de cette réflexion ne peut pas être contestée, elle devait avoir une valeur encore bien plus positive au moment de ma présence à Londres. Si le succès de nos armes avait été moins complet, nous n'aurions peut-être pas pu garder indéfiniment notre position dans la Lombardie, et dans ce cas il eût été dans l'intérêt de l'Autriche d'avoir les moyens de mettre fin à la complication par l'intervention de tierces puissances, de manière à ne pas sacrifier en pure perte une vaillante armée et à sauvegarder autant que possible nos intérêts financiers.

C'est dans ce sens que j'ai agi à Londres. J'ai trouvé le Cabinet anglais engagé dans une politique dirigée contre l'ensemble des possessions de l'Autriche; j'ai profité des sentiments personnels du ministre des affaires étrangères, qui nous étaient moins défavorables , et des dispositions franchement amicales de Sa Majesté la Reine et du prince son époux, pour restreindre l'hostilité du Conseil des ministres à la base de la conservation de la ligne de l'Adige on du Mincio et de l'acceptation par la Lombardie d'une part proportionnelle de notre dette publique.

J'ai reçu une offre ëventuelle et formelle de TAngleterre, accompagnée de la promesse de respecter absolument la liberté des résolutions de la Cour impériale; de toute manière, on a gagné ainsi du temps et permis au Gouvernement impérial de réfléchir et de régler ses résolutions finales sur les succès de son armée *.

(PagcJS.)

1944. Metternich à l'Archiduc Jean (Lettre). Londres, le 10 juillet 1848.

1944. Monseigneur, en écrivant à Votre Altesse Impériale, je n'ai pas besoin de préambule pour lui faire comprendre selon sa véritable signification ce que je pense, ce que je sens et ce que je veux dire dans cette lettre. Quand deux individualités ont été en contact pendant près d'un demi-siècle; quand

* Ce Mémoire, qui n'est pas signé, reçoit le cachet de l'aathentidté par nnt note marginale autographe du prince de Metternich, note qui est ainsi conçue : « Le document qui porte la désignation suivante : ■ Ma mission à Ejondres au m printemps de l'année 1848 », a pour auteur le conseiller aulique Hummtlauer. Il me l'a communiqué comme un travail confidentiel qui contient des matériaux importants pour l'histoire du temps.

« Je me trouvais à Londres quand M. de Hummelauer vint dans cette ville. Le baron de Pillersdorf, qui, après la retraite du général d'artillerie comte de Ficquelmont, dirigeait par intérim le ministère des affaires étrangères, avait invité M. de Hummelauer à se tenir éloigné de moi, inTitation dont cet envoyé ne tint pas compte. Je fis observer à ce dernier, lorsqu'il me donna connaissance de l'objet de son Toyage en Angleterre , que sa mission n'avait pas de sérieuse raison d'être, et <fu*en admettant la meilleure chance, elle ne mènerait à rien. L'événement a confirmé mes prévisions. En tout cas, la chose a l'avantage de prouver clairement combien l'Empire était tombé bas à la sntte de la révolution qui l'avait envahi! Si l'esprit militaire du feld-maréchal comte de Radetzky n'ayait pas su tenir tête à la faiblesse absolue du pouvoir central, que serait-il advenu de l'Empire?

• Le rapport de M. de Hummelauer prouve que, tout équivoques qu'étaient les sentiments politiques de lord Palmerston, ils reposaient sur une base meilleure que celles où se plaçaient les premières autorités gouyernementales de Vienne ! »

(Note de r Éditeur.)

SUR LA SITUATION DU JOUR (l84S). 457

ces relations ont subsisté sans s^altërer au milieu de vicissitudes comme celles qui, pour des Empires entiers et pour des individus, ont marqué la première moitié du siècle actuel , toute parole prononcée est sérieuse et mérite d'inspirer la confiance.

Votre Altesse Impériale est aujourd'hui munie des pleins pouvoirs de l'autorité suprême *, que vous représentez comme dépositaire visible de cette autorité. Je prie Votre Altesse de voir dans ce fait le motif de ma démarche actuelle.

C'est pour moi un devoir de conscience d'exposer à votre haute personnalité, loyalement et sans détour, ce que je pense de la situation du jour.

L'anathème dont m'honore le parti subversif ne saurait influer sur ma position morale. Sur ce terrain, je suis ce que j'étais autrefois, ce que je resterai jusqu'à mon dernier soupir : un défenseur de la vérité et des autorités les plus respectables, celle du droit et celle du bon sens, grâce auxquelles seules la vérité peut affirmer ses droits!

La situation dans laquelle se trouve notre Empire, autrefois si florissant et si paisible, a été amenée par des défouts internes et par des influences étrangères , comme cela arrive toujours dans des circonstances pareilles. Pour les premiers, la voix de la révolution les recouvre de mon nom; quant aux autres, elle s'en feit honneur è elle-même. Ce qu'il y a de vrai ou de fisiux là dedans, Votre Altesse Impériale le sait aussi bien que moi; mes pressentiments et mes vues sur l'existence de sérieux dangers dans les directions les plus diverses datent de longtemps, personne ne le sait mieux que Votre Altesse Impériale.

...Votre Altesse Impériale a une grande tâche à remplir; elle a moins le caractère de la conservation que celui de la création. L'Empire est ébranlé jusque dans ses bases, au point que sa conservation sous la couronne impériale ne serait plus possible si l'on se contentait de suivre les anciens errements.

Les chefs des partis qui, sciemment ou non (peu importe, car les résultats restent les mêmes), ont amené le bouleverse-

* En qualité de représeotant de Sa Majesté l'Empereur Ferdinand.

(Note de l'Éditeur,)

ment et cherchent à Texploiter aujourd'hui , suivent une voie qu'ils appellent celle du progrés, et que la multitude regarde comme devant la conduire à d'utiles conquêtes. Peu importe sans doute ce que je pense de ce progrès; mais il n'en est pas de même de Tinëvitable résultat qu'amène la situation dans laquelle notre Empire se trouve aujourd'hui. L'Autriche est le prototype d'un Empire qui, comparativement au Saint-Empire allemand d'autrefois, présente une difiFërence tout à l'avantage du premier, en ce que l'Empereur, tout en portant la couronne impériale, réunit sur sa tète les couronnes des parties qui sont séparées les unes des autres par la nationalité , la langue , les lois et les traités, et que, par conséquent, il forme le véritable lien qui fait la cohésion de l'ensemble.

J'ai toujours eu. Monseigneur, cette idée fondamentale présente à l'esprit ; elle y était trop enracinée pour s'effacer jamais sur le terrain politique (qui était le mien) , pour ne pas régir mon action sur le terrain gouvernemental (qui était occupé par d'autres que par moi), et pour ne pas me déterminer, par une conséquence logique du &it, à poursuivre sans cesse l'affermissement de l'autorité centrale.

L'événement a prouvé quel a été le peu de succès de mes efforts , malgré l'importance du but à atteindre. Au jour du danger, la force qui devait sauver l'Empire n'existait pas.

Mais encore aujourd'hui même le problème est et reste entier. Si l'on ne relève pas l'autorité centrale, c'en est £Eiit de l'Empire ! Que Votre Altesse Impériale me permette de montrer sous sa véritable forme le grand mal du jour. Il y a lutte entre les idées de souveraineté royale et de souveraineté populaire, ou, ce qui revient au même , entre la Monarchie et la République, La lutte n'existe pas, comme on veut le faire accroire aux masses, entre le despotisme et la liberté. La liberté et l'ordre sont deux idées indissolubles; le triomphe du despotisme est aussi celui du désordre ; le règne de Tordre a pour conséquence forcée la liberté.

Sans vouloir entrer dans une discussion polémique sur les avantages de la Monarchie ou de la République , je me borne à cette thèse inattaquable : les monarchies assises sur des

bases républicaines, ainsi que les républiques reposant sur des institutions monarchiques, sont des monstruosités. Si cette vérité peut s'appliquer à tous les États, elle s'applique encore bien plus à notre Empire , qui ne peut trouver sa raison d'être que dans la couronne impériale, c'est-à-dire dans une idée qui n'est qu'une chimère sans l'indépendance du chef de l'État. L'Autriche ne comporte pas l'idée de la souveraineté du peuple, car il ne saurait être question d'une souveraineté du peuple dans l'Empire qui porte ce nom, ne fût-ce que parce qu'avec les éléments différents qui forment l'Empire, si certaines parties voulaient se soumettre à cette souveraineté, elles ne pourraient reconnaître une autre souveraineté analogue superposée à la leur. La force la plus indestructible , qui réduira toujours toutes les théories au silence, est celle de la logique.

Ces vérités étant admises, — et, d'après leur nature, on ne peut pas les rejeter, — il est clair que les difficultés avec lesquelles notre Empire est aux prises aujourd'hui consistent surtout dans les concessions arrachées à l'Empereur depuis les journées de mars, et qui sont toutes dans le sens de la souveraineté du peuple.

Les derniers événements qui se sont passés en France prouvent clairement que , dans le pays qui sert de modèle au continent, l'idée de la souveraineté du peuple a été dépassée par une autre encore plus fertile en conséquences. On ne peut rien imaginer au-dessus des dangers qu'entraînent les doctrines du socialisme et du communisme, car le dernier danger qui puisse menacer la société humaine, c'est bien celui de son entière dissolution. Que Votre Altesse Impériale ne croie pas que les victoires chèrement achetées qu'on a remportées è Paris aient écrasé la tête de l'hydre. Le mal subsiste, et il a jeté de profondes racines dans l'Allemagne elle-même.

Je ne parle pas des afihires allemandes. Monseigneur ; dans ma situation actuelle, elles dépassent les limites de ma compréhension. Le rôle que prendra Votre Altesse m'offrira un point de repère.

LA QUESTIOlf ALLEMANDE.

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