III. Autres questions à résoudre
Il est d'autres questions dont la solution n'est pas également simple ; ce sont :
La possession de la Crimée, restant ou non à la Russie ;
La destruction et la non-reconstruction de Sébastopol ;
La diminution de la force de la flotte russe dans la mer Noire ;
Le stationnement permanent de vaisseaux anglais, français et autrichiens dans cette mer.
Ces questions et d'autres du même genre reposent sur des principes très-différents et affectent des intérêts non-seulement différents, mais encore diamétralement opposés les uns aux autres.
Ramené à son point de départ le plus simple , le problème que les puissances coalisées contre la Russie se sont proposé de résoudre devrait consister à limiter autant que possible les moyens dont la puissance russe dispose actuellement pour opprimer l'Empire ottoman et pour en menacer finalement Vexistence,
Ce sont précisément les puissances maritimes de l'Occident actuellement en lutte avec la Russie qui , dans le cours des
890 BECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
quarante-sept dernières années (1807-1854), ont le plus contribué à fonder la prépondérance de la Russie et à hâter la décadence de TEmpire ottoman, soit à la suite de luttes entre elles, soit de concert; c'est un fiait qui repose sur la vérité historique et sur cette autre vérité que , dans le cours de cette môme période, r Autriche a toujours suivi sans déviation une ligne de conduite politique ayant pour objet la conservation de la Porte*.
Mettermch à Viale PreU, nonce ^ Vienne.
Kœnigswart, le 21 aoât 1855.
1913. Je viens de recevoir la nouvelle de la signature du concordat entre le Saint-Siège et la Cour Impériale. J'en félicite et TEmpire et TÉglise; j'étends le même sentiment à l'Europe entière. Elle acquiert par le fait un gage de paix morale au milieu du désarroi moral et matériel où elle se trouve engagée, et si, dans une occasion aussi solennelle, un sentiment personnel pouvait s'élever en moi, ce serait celui de la vive satisfaction que j'éprouve du couronnement d'une œuvre que, pour des causes éternellement regrettables, la piété de deux Empereurs et mes constants efforts n'ont pas suffi à terminer**.
Recevez tout particulièrement, Monseigneur, mes bien sincères félicitations pour la part qui vous revient au succès immanquable, mais si longtemps différé, de la grande œuvre. Vous connaissez l'attachement respectueux et profond que je vous porte, et qui ne s'éteindra qu'avec mon dernier soufHe.
* Ce travail est malheui-eusement resté incomplet dans la minute qae nous avons sous les yeux. (Note de VÊditeur.)
** Voir sur ce sujet les lignes écrites par Metiernich dans la note de la page 5 du tome III. {Note de f Éditeur.)
Mettemich à Mgr Banscher, prince-archevèque de Vienne,
Rœnigswart, 27 août 1855.
1914. Monseigneur, vous ne serez pas étonné de voir combien je suis heureux du résultat de votre intervention personnelle dans Tœuvre qui a été couronnée le 18 août de cette année, sans parler de mes félicitations les plus vives et les plus sincères pour TEmpereur, pour TEmpire et pour la cause de la paix morale, dont le triomphe intéresse bien d'autres États que le nôtre. Personne ne connaît mieux que vous les obstacles contre lesquels se sont brisés les efForts que j'ai faits pendant plus de trente ans pour atteindre ce but. Parmi toutes les luttes, celle qu'on soutient contre les préjugés est la plus acharnée, parce que les coups portés contre eux par les défenseurs de la vérité tombent dans le vide. Que Dieu bénisse le Monarque à qui ses sentiments vraiment religieux, et la certitude que les États comme les individus ne peuvent être catholiques qu'à de certaines conditions invariables, ont donné la force de rendre à la vérité dans les faits et dans les situations le droit que lui avaient fait 'perdre des théories fiaiusses...
Metcernich au P. Beckx, général de la Société de Jésas, à Rome.
Vienne, fin décembre 1855;
191tf . Quand les hommes sont placés sur le même terrain moral, ils se rencontrent facilement dans la direction de leurs sentiments et dans l'appréciation des Eeiits les plus considérables. Mais, en ce qui concerne les derniers, il ne suffit pas du simple élément intellectuel ; il faut que ce dernier soit secondé par Y expérience que la vie pratique seule peut donner et qu'on n'acquiert qu'à Paide d'une conscience ferme et d'une certaine position personnelle, en y joignant le calme de l'esprit. Ma longue vie d'affaires m'a donné les moyens d'atteindre
ce but; de même, il ne peut y avoir de meilleure position pour arriver à ce résultat que celle de Votre Grandeur. Nous nous rencontrons dans nos sentiments et dans nos vœux, il ne peut y avoir de doute à cet égard, et, s'il pouvait s'en élever un dans mon esprit, votre lettre suffirait pour en détruire le germe.
L'entente complète entre l'Empereur et le Chef de l'Église est le plus grand événement de l'époque actuelle. Je l'ai senti de tout temps, tout ce que j'ai fait le prouve. Mais le moment d'achever l'œuvre salutaire n'était pas encore venu. Or, l'influence du temps sur les choses est toujours puissante, souvent même elle est invincible. La Providence seule possède le droit et la force de tirer le bien du mal; cette vérité s'applique directement à l'événement en question. Le feu de Tannée 1848 (véritable feu de paille en ce qui concerne l'Empire d'Autriche) a consumé les obstacles qui s'opposaient à la destruction formelle de Torganisation de l'Empereur Joseph, car la fin réelle des absurdes empiétements du pouvoir séculier sur le pouvoir ecclésiastique était un fiait accompli depuis longtemps. L'Empire était embarrassé du fiairdeau de doctrines irréalisables, déguisées en textes de loi ; la banqueroute essuyée par d'autres doctrines dans le cours des années 1848 et 1849 a eu un contrecoup salutaire sur la situation de l'Église, et, pour faire disparaitre le mal, il a suffi de l'esprit droit du jeune Monarque ; aussi personne n'a mieux senti que moi la valeur de l'énergique •décision que l'Empereur a prise, et nul témoignage ne pouvait être plus sincère que celui que je me suis vu en droit de •déposer aux pieds de Sa Majesté.
Sur le terrain de la vie religieuse (que personne n*est mieux à même que Votre Grandeur d'observer dans ses différentes directions), la lutte me parait être également terminée, par suite de l'influence des derniers lustres et particulièrement •des dix dernières années sur le terrain protestant; elle semble partager le sort des moyens termes séculiers et des rêveries libérales des « juste milieu » . Les attaques se rapportent à des questions positives : à celles de la foi et de l'athéisme, soit dans la direction purement matérialiste, soit dans la direction
panthéiste, c'est-à-dire dans la négation de Dieu ou dans la théorie qui a pour devise : « Tout est Dieu. » Je ne doute pas que vous n'accordiez aux produits littéraires du jour l'attention qu'ils méritent, non pas à cause de leur valeur, mais à cause de leur faiblesse, et que, par suite, vous ne soyez au courant des efforts d'esprits exaltés tels que Michelet, Charles Vogt et Bunsen, les pygmées de l'incrédulité absolue qui ont paru en dernier lieu sur la scène. Sur ce terrain, la lutte se présente mieux, à mon avis, que sur celui où le poison et le poignard prennent la place des massues. Les extrêmes, c'est-à-dire la foi et l'incrédulité, sont des adversaires de jour en jour plus décidés et plus reconnaissables, tandis que les masques qui couvraient autrefois les combattants s'en vont en poussière; cela permet de mieux reconnaître les amis et les ennemis, et de terminer plus fiaicilement les procès.
Moi, mon Révérend Père, j'ai derrière moi une vie d'aflaires de soixante ans ; personne ne contestera que cette longue période forme une des époques les plus mouvementées de Thistoire du monde. Le Ciel m'a accordé un répit entre la vie active et la fin de mon existence ; j'en profite pour récapituler ce que j'ai vu. La science ne me manque pas; rien de ce qui est arrivé ne m'est inconnu, car j'étais un témoin bien informé de tout, ou bien je jouais un rôle actif dans les destinées du monde. Je me reconnais donc les qualités nécessaires pour juger la situation sociale et pour en juger d'une manière sérieuse et portant le caractère de la vérité, bien que celle-ci soit trèslimitée ici-bas, dans toutes les situations. Par suite de ce sentiment, je ne puis m'empécher de dire que, quelque grand que soit le danger, la situation n'en est pas moins meilleure qu'autrefois, parce que les contrastes sont plus tranchés. Ainsi se trouve frayée la voie à la paix dont saint Augustin a donné la véritable définition : « La paix, dit-il, est le repos de l'ordre » , parole qui concorde admirablement avec celte exclamation : « Pax liominibus bonœ voluntatis. »
C'est la tâche de Votre Grandeur et de sa société de travailler à augmenter le nombre de ces hommes-là.
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1916-1917. Metternicli au comte de Buol, à Vienne.
Vienne, ce .. avril 1856.
1916. Je viens de prendre lecture des actes du Congrès de Paris dans leur teneur officielle. Je vous rends mon impression à regard de cet important travail en vous témoignant la vive satisfaction que je ressens de voir une détestable complication terminée, et je vous prie d'agréer mes sincères félicitations pour la part que vous avez prise à raccomplissement d'une œuvre aussi grande et aussi pénible.
Ce 12 mai 1856.
1917. Je suis mort ; mais je suis du nombre des morts chez lesquels vibrent encore les nerfs, et dont les impressions morales se ravivent par des influences que, fiaute de mieux, je ne saurais caractériser que par le mot de galvaniques. Eh bien , la position qu'assume la Cour de Turin me produit cet effet. Il faut que j'en parle, mais c'est à vous seul que j'entends le (aire.
Jamais un système plus abject de mensonges et de fausses appréciations, et plus riche en conséquences méditées, n'a été suivi avec des moyens pareils h ceux qu'emploie le Cabinet sarde.
La puissance autrichienne pourrait-elle, sans se ravaler et mettre en doute sa force morale (il ne s'agit que de cette force), laisser impunie une œuvre empreinte d'esprit révolutionnaire, insensée dans son but et en même temps dangereuse pour le corps social tout entier?
Que veut l'Autriche et que peut-elle ne pas vouloir? Elle veut le repos, non celui de la mort, mais celui de la vie. Elle ne veut et ne cherche rien, en dehors de ses frontières, que ne doivent vouloir les Gouvernements et les hommes éclairés et paisibles qui composent les États étrangers. L^Autriche veut, en un mot, le contraire de ce à quoi une ambition maladive
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l856K 395
pousse la petite puissance sarde. L'Autriche doit le dire hautement et avec fermeté, car la thèse qu'elle dëfend est celle de la vérité, et s'il y a des cas où, pour être servie, la vérité n'a pas besoin d'être exprimée verbalement, il en est d'autres où elle doit être soutenue par des manifestations.
Je vous écris sous l'impression des nouvelles que je viens de lire dans V Indépendance du 10 mai, et par conséquent sous le coup de l'indignation que me cause l'astucieuse attitude que se permet de prendre la fieiible Cour, qui non-seulement ne vit que par les principes professés par rAutriche à l'égard de tous les États, mais même en grande partie par les secours que lui a prêtés la Cour Impériale à des époques antérieures.
La note que M. de Gavour a déposée sur le bureau de la Chambre piémontaise est-elle conforme à ses explications dans les conférences de Paris?
Je vous avoue que je me perds dans ce dédale d'iniquité, d accusations calomnieuses et d'insolence rafBnée.
Metternich à lady We^tmorelancl.
Vienne, 24 mai 1856.
1918. La paix est faite*. Vous savez que j'attache une grande valeur à la justesse des mots ; afin que vous ne vous trompiez pas sur la valeur que j'attribue au mot de paix^ dites-vous avec moi que toutes les situations sont un composé de plusieurs éléments.
La paix^ a écrit saint Augustin, a c'est la paix de l'ordre » . La paix du jour, est-ce celle de saint Augustin? Je me permets des doutes sérieux à cet égard. Deux éléments composent la situation actuelle : l'élément social et l'élément politique. L'un comme l'autre reposent sur la base des principes, et la différence qui existe entre eux, c'est que l'élément social em-
* Conclusion de la paix de Paris (30 mars 1856), entre la Russie d'une part, la Turquie, la France, l'Angleterre et la Sardaiçne de l'autre.
(Note de tÉditeur,)
brasse ThumaDité tout entière, tandis que 1* élément politique admet dans son application pratique une foule de nuances.
La paix du jour satisfait-elle aux conditions voulues de la réalité? Les canons sont rentrés dans les arsenaux et les vaisseaux dans les ports ; la paix politique est donc signée et Eaite. En est-il de même de la paix sociale ? Or, entre deux, cette paix remporte dans sa valeur sur Tautre. Demandez à notre ami B... si je pose bien ou mal la question, et s'il trouve ou ne trouve pas avec moi que l'Europe n*est pas encore en possession de la paix véritable.
Metternich au baron de Czœmig, à Vienne.
Vienne, le 6 jaillet 1856.
1919. Je reçois avec reconnaissance des mains de son auteur un ouvrage aussi important que consciencieux (la carte ethnographique de rAutriche). Personne dans notre Empire n'est plus à même de venir à bout de la tâche qui vous incombe, le résultat le prouve.
L'Autriche n'a été que trop longtemps une terra incognita pour l'étranger, et cela parce que l'Empire ne tenait pas à se connaître lui-même. Pénétré du sentiment de cet inconvénient, j'en ai &it l'objet de mon attention après la conclusion de la paix générale, et, par suite, je suis devenu, dans la Eaible mesure de mon inflence sur la situation de l'Empire, le promoteur de la création d'un bureau de statistique. J'étais convaincu que ce point de départ serait fertile en conséquences. L'événement a justifié ce pressentiment. Une condition essentielle du succès des meilleures entreprises, c'est la capacité de ceux qui les dirigent. Celle dont il s'agit a trouvé en vous l'homme qu'il fallait.
Le passage de votre travail où vous parlez de ma personnalité est parfaitement juste en ce qui concerne les principes qui m'ont animé dans le passé. La direclion que me prescrivent mon esprit et ma conscience, ainsi que l'observation calme, surtout exempte de passion, des faiblesses humaines,
m'ont feit rester dans la voie que je devais suivre. Les événements de 1848 et 1849 ne m'ont pas donné tort; en attendant, ils ont amené dans TEmpire des transformations dont on peut tirer grand parti, grâce à vos travaux dans le développement desquels mes meilleurs vœux vous accompagneront.
1920-1921. Metternicb au comte de BuoI, à Vienne.
Kœnigswart, le 30 juillet 1856.
1920. Je vous communique confidentiellement et en toute sincérité l'impression que m'a laissée ma rencontre avec le Roi de Prusse.
Le surlendemain de mon arrivée ici, je me suis fait annoncer chez le Roi, qui était à la fin de sa cure à Marienbad. Il est venu encore le même jour en voiture chez moi, au château. II m'a trouvé en plein air, au milieu de ma femille ; aussi la conversation a-t-elle été très-générale. Je lui ai trouvé une mine excellente. En partant, le Roi m'a annoncé une seconde visite pour un autre jour.
Cette fois, il m'a trouvé au château, et il est bien resté deux heures à causer avec moi. Je l'ai trouvé tel que je le connaissais personnellement, très -affectueux, mais tendu dans ses appréciations sur la situation générale. J'ai opposé à ses réticences un langage très-franc : « Les temps sont durs et pleins de dangers, mais c'est précisément pour cela qu'il fsiut s'attacher aux moyens de salut indiqués par l'expérience. Tant que subsiste le centre de gravité que la nature a placé au milieu des corps, il y a des chances de salut. Le groupe d'États qui porte le nom d' « Allemagne » et qui en somme se résume en l'Autriche et la Prusse, est encore debout. Les fatales années 1848 et 1849 ont donné au monde des leçons en quantité et mis à là disposition des Gouvernements des forces dont ils se doutaient à peine. Le Souverain actuel de la France, de ce pays d'où sont sortis de si grands maux dans le cours de la période contemporaine, se trouve forcé de se placer sur le terrain conservateur. La tâche à remplir s'appelle entente; qu'on la remplisse ! »
A ce momeDty le Roi m'interrompit : « C'est précisément là qu'est le mal, me dit-il, on ne sait pas s'entendre I » Comme en tout il y a toujours un point qui est la chose, je suis arrivé, à la fin de cette conversation jusqu'alors générale, à obtenir cet aveu du Roi :
« Qu'il avait deux motifs de se plaindre de l'Autriche ; qu'on ne le comprenait pas, ou qu'on faisait semblant de ne pas vouloir le comprendre quand il voulait exactement ce que TAutriche était obligée de vouloir en même temps que lui. » Ensuite : « Qu'il ne savait plus comment parler à. l'Autriche, parce que chaque parole dite confidentiellement par lui était communiquée à Paris et lui revenait de là. v
En présence de cet aveu, je me suis retranché derrière mon ignorance de la marche des affaires, en ajoutant que je ne croyais pas que les plaintes du Cabinet prussien pussent reposer sur un fonds de vérité. Je vous communique les paroles du Roi, non-seulement parce qu'elles vous éclaireront sur les positions, mais parce qu'elles renferment peut-être le secret de l'humeur du Roi, en tant qu'elle est réelle, car dans toutes les autres directions, même les plus importantes, j'ai trouvé ses vues et ses sentiments justes et sensés. Dans ce qu'il m'a dit longuement de la situation en France, en Angleterre et en Russie, j'ai trouvé sa manière de voir parfaitement exacte, lise prononce contre tout ce qu'on désire sous le nom de réformes nécessaires dans la Confédération germanique, et à cet égard j'ai trouvé rectifiées bien des idées empreintes de germanisme qu'il avait autrefois.
J'ai eu pour la deuxième fois une longue conversation avec le Roi, le 28 juillet, jour où il s'invita à dtner chez moi. La perspective de voir l'Empereur à Teplitz Tavait mis de belle humeur. Notre conversation a été, comme la première, purement académique. Ces deux entretiens m'ont laissé Timpres-sion suivante : c'est qu'aujourd'hui l'esprit du Roi s'égare moios qu'autrefois dans l'idéologie, réflexion que j'ai fisiite au colonel de Manteuffel et que ce dernier a confirmée. Mais son humeur est d'ordinaire assez sombre.
Je porte à votre connaissance les remarques ci-dessus. Peut-
être TEmpereur les trouvera-t-il confirmées lorsqu'il sera personnellement en contact avec le Roi. L'impression totale que ce prince a faite sur moi est celle-ci : je Tai trouvé personnellement très-afFectueux, mais tourmenté par les doutes les plus divers au sujet de ce que TAutriche veut et ne veut pas. Je n'ai pu ni voulu entrer dans des questions de détail; aussi n'ai-je rien à vous communiquer dans ce sens. Il voit la position de TEmpereur des Français dans toute sa vérité et sans aucune prévention. Ce que je dis là s'applique aussi à la situation de la Russie.
17 août 1856.
1921. Je regrette, sans en être étonné, que, lors de l'entrevue de Teplitz, le Roi de Prusse n'ait pas fourni à l'Empe» reur l'occasion d'apprendre de la bouche de Sa Majesté ce qu'il faudrait faire aujourd'hui. Vis-à-vis de ma nullité, j'ai trouvé le Roi si rond d'allures et si franc de langage, que je n'ai pu que le prier de parler à notre auguste Mattre non-seulement dans le même sens, mais encore dans les mêmes termes.
Un terrain sur lequel j'ai trouvé le Roi d'une parfaite clairvoyance, c'est celui des situations du jour, qu'il envisage de haut, et, par suite, aussi des dangers qui menacent la vie des États. Dans le cours de notre entretien, qui a duré plusieurs heures, il a répété à tout propos que, pour conjurer ces périls, il faut avant tout établir une entente entre les grands Empires du centre, entente sans laquelle le centre de gravité se porterait inévitablement vers l'Orient ou TOccident : a On ne me comprend pas à Vienne, ajoutàit-iI,ou bien on ne veut pas m'y comprendre. » Je lui ai déclaré que cette assertion était aussi fausse que dangereuse, et je lui ai indiqué le remède suivant comme étant le meilleur : « Dans les cas où une entente est nécessaire, il faut parler. Votre Majesté trouve une bonne occasion pour cela; dites à l'Empereur sur quels points vous voulez être éclairé par lui, et il vous éclairera, n Le Roi m'ayant demandé : « Croyez-vous? » je lui ai répondu : « Si je ne le croyais pas, je ne vous donnerais pas ce conseil. »
La bonne volonté toute seule ne suffit pas pour éclaîrcir les situations compliquées; ilfeutTaction pour cela, et la première démarche active à fieiire est de parler. Le Roi sait ce qu*il faut dire, et il n'est pas avare de ses paroles. La crainte de parler ne saurait donc être le motif de sa réserve à Tégard de l'Empereur; il doit être guidé par une autre raison, et j'en trouve une dans la complication de toutes les positions qui caractérise la situation générale du moment. Dans dés situations pareilles, il est difficile de s'exprimer clairement.
Un terrain sur lequel j'ai trouvé les vues du Roi bien pins nettes qu'autrefois est celui de la Confédération germanique. Il a parlé des idées de M. de Beust et les a déclarées inexécutables. Gomme je ne les connais pas en détail, je m'en suis tenu dans mes paroles au mot de réforme^ qui ne peut pas s'appliquer à la Confédération. « Ce mot, ai-je dit au Roi, renferme l'idée d'une transformation ; or, vouloir transformer la Confédération ou la dissoudre, c'est la même chose. La Confédération a besoin, non d'être réformée, mais d'être perfectionnée dans la stricte direction qui constitue la seule manière d'exister possible pour elle.
a Par l'application fiaiusse de l'article 13 de l'acte fédéral, les Souverains allemands se sont mis dans des situations dont ils ne peuvent plus sortir; les idées de réforme de leurs Cabinets vont à rencontre du parlementarisme créé par les princes eux-mêmes, tandis que celles des parlementaristes ont pour objet la limitation et même la suppression des droits de souveraineté des princes. II n'y a rien à réformer ici, le mot de réforme ne doit s'appliquer qu'à la lutte des idées. Lt^acte fédéral lui-même n'a pas besoin d'être perfectionné; il a besoin d'être appliqué à* une manière normale; or, cela n'est possible que par la voie d'une entente entre les deux principaux États confédérés. Je ne crois pas me tromper en supposant que Votre Majesté est d'accord avec moi sur ce point, et en admettant que, tout en faisant cet aveu, Elle peut être tentée de se demander si à Vienne on veut s'entendre avec Berlin. Je ne pourrais répondre à cela que par un oui catégorique, mais j'avoue aussi qu'à Vienne on pourrait se poser cette ques-
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUa (1856). 401
tioa : Berlin est-il également disposé a s'entendre avec Vienne? »
Le Roi voit parfeitement juste dans les situations et dans les positions françaises, anglaises et russes; ses vues sont, je Tavoue, plus calmes et plus impartiales que je ne l'aurais cru.
Ce long exposé ne vous apprendra rien ; pourtant, il olBBre rimage de la vérité. Les difficultés inhérentes à la situation actuelle ont en grande partie leurs racines sur un autre terrain que celui de rAutriche, de la Prusse et de rAUemagne. Elles remontent à la dissolution d'alliances antérieures et tiennent à l'impossibilité d'estimer la valeur et de préjuger la durée des alliances nouvelles qui existent en réalité ou seulement en apparence. Dans une pareille situation, tout est difficile, savoir aussi bien que calculer. Il fiiut que, dans l'intérêt de TÉtat, on ait à cœur ai avoir raison.
En nommant le baron de KoUer à Berlin, vous avez fait, à en juger par les personnalités que je connais, le meilleur choix que vous pussiez faire.
Metternich à Viale Prela, nonce k Vienne.
Rœnigtwart, le 18 août 1856.
1922. L'article de Donoso Gortès sur le parlementarisme est à mon avis un chef-d'œuvre de force et de diction. Son auteur s'est placé, en le concevant, dans cette région que les brouillards ne peuvent atteindre. Tout ce qu'il dit est vrai, et chaque mot est celui qui convient à la chose.
Le parlementarisme est l'esprit révolutionnaire dans le Parlement; cette définition épuise la matière. Vous connaissez, Monseigneur, la prétention que j'ai à la découverte de la nonvaleur et du danger des mots se terminant en isme. Vous concevez dès lors combien l'application que Donoso Gortès a dite de ma formule à un sujet d'une gravité si évidente doit me satisfaire. J'ai écrit, il y a longtemps, à des hommes de sens en Angleterre : « Vous êtes flattés de ce que la France veuille se réformer d'après le type de V école anglaise; vous en serez
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punis par le parlementarisme que la France vous enverra en retour. » Ni les éyénements ni leurs interprètes impartiaux ne donneront tort à ma prévision
Le parlementarisme est vieux comme tout ce que les observateurs ignares prennent pour du nouveau : il s'est appelé la Réformaîion au quinzième et. au seizième siècle, la philanthropie et le jansénisme dans le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, et la Révolution dans le cours du dix-neuvième. C'est du radicalisme emmiellé, la recherche d'un moyen terme qui n'existe pas entre la vérité et l'erreur, et une caresse pour les sots vaniteux.
La querelle entre les écrivains qui en France sont animés de sentiments orthodoxes et ceux qui, en se portant comme tels, se trompent, soit de bonne foi, soit par suite d'un calcul, est imprégnée de parlementarisme^ lequel n'est que le culte des abus auxquels toute organisation sociale ouvre la porte. Ce qui se trouve au fond de la pensée, c'est rabaissement de Y autorité, quels que soient sa source et ses besoins dans toutes les directions. Ce n'est pas l'adage radical : « Ote-toî de là que je m'y mette », c'est une prétention plus mitigée : « Fais -moi place à côté de toi. » C'est de la sottise de la part des uns et du crime sous une fausse empreinte chez les autres.
Que les questions strictement religieuses soient traitées ailleurs que dans les feuilles politiques, un grand bien sera assuré par ce soin. Ce n'est pas dans les tavernes et les cafés que des questions dogmatiques peuvent être débattues impunément.
19S3-1925. Metternick ai^ comte de BuoI, à Vienne.
Kœnigswart, le 18 septembre 1856.
1923. Moi qui ai, pendant bien plus d'un demi-siècle, joué un rôle dans l'histoire, qui ai connu à fond les éléments dont elle se compose et qui ai toujours pris à tâche de m*en tenir à la vérité dans les situations et de traiter en ennemi tout ce qui
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l856). 403
ressemblait à du roman, je ne suis ni surpris des situations du jour ni rassuré par elles. J'y reconnais une évolution naturelle des pouvoirs que le temps, suivant un ordre logique, a détruits et produits au jour. La société est encore dans une période de transition, c'est-à-<lire dans une situation où Tancien ordre de choses est en ruine et où Ton est seulement en train de construire Tédifice nouveau. Dans des périodes de ce genre, tout est difficile, et le plus difficile est la conduite à tenir. Pour la marche à suivre il n*y a qu'une seule base, et elle est fournie par les pouvoirs naturels, qui arrivent toujours à se frayer la voie, mais qui n'indiquent pas d'une manière également nette la direction dans laquelle ils mèneront l'œuvre à bonne fin.
Un devoir, le plus important de tous pour les Cabinets, est et doit être celui de ne jamais s'abuser sur l'existence des pouvoirs fondamenl ux (quelque couleur que leur donnent les apparences). Dans l'application de cette maxime aux situations actuelles, j'arrive aussitôt à dire que rien n'a moins de valeur intrinsèque que l'alliance franco-anglaise, et que rien ne pourrait se produire plus facilement qu'un accord d'intérêts bien ou mal entendus entre le Cabinet français et le Cabinet russe. L'histoire du dernier demi-siècle a fourni deux exemples du fait, le troisième se montre à l'horizon. Quelle sera la portée de l'événement? C'est ce qu'il est impossible de calculer aujourd'hui.
Le Gouvernement russe va faire semblant de rester à l'état de repos. S'il est réellement intelligent, il se dira que la Russie est sortie de la dernière lutte plus puissante que lorsqu'elle s'y est engagée. Les pertes en hommes et en matériel que l'Empire a subies, apparaîtront comme des avantages pour lui, de même que, d'autre part, la mort de l'Empereur Nicolas sera regardée comme l'expiation des fautes qu'il a commises en se figurant qu'une union vraiment étroite entre TAngleterre et la France était chose impossible. La Russie a gragné à un triple point de vue : par la perte de sa flotte dans la mer Noire, de sa flotte qui ne lui servait à rien et qui était d'un entretien coûteux; parla suppression du protectorat dans
les Priocipautës danubienoes et par raffaiblissemeot de TEinpire musulntian, affaiblissement qui a Tair de n'être qu'une réforme, réalisée par une autre voie que celle qui portait l'empreinte de Tesprit de conquête de la Russie, et à laquelle celle-ci pourra acquiescer sous le masque de la philanthropie, d'autant plus qu'elle en profitera sans avoir à (aire des sacrifices matériels. Je n*ai pas besoin de rappeler quelles difficultés naîtront de cette situation pour les puissances du centre de TEurope.
Si les perspectives ci-dessus reposent sur la base des forces naturelles que j'ai indiquées plus haut, je songe aussi à ces mêmes forces en examinant l'attitude personnelle de l'Empereur des Français, dont vous m'avez parlé.
Cette attitude n'a pas été librement choisie par lui, elle lui a été imposée par sa situation et par la position qu'elle l'entraîne à prendre. S'il est une situation qui se dessine nettement à mes yeux, c'est bien celle de la France.
Cette situation n'a rien de nouveau à m'apprendre, si l'on ne veut l'envisager que sous son vrai jour, et la tâche que j'ai à remplir se borae à ne rien oublier du passé ou j'ai vécu. Dans la vie nationale des Français, le besoin d'action et le manque d'égards envers les autres se placent au premier rang parmi les éléments bons et mauvais dont cette vie se compose. Les idées napoléoniennes portent tout à fait le caractère de l'esprit français; c'est là ce qui fait la force des représentants de ces idées, dont l'application pratique est contenue dans cette devise : « Tout pour et par la France » , devise à laquelle la nation reste fidèle sous le régime des pouvoirs les plus différents et les plus opposés, et qui doit rester présente à la pensée des plus hauts dépositaires de la puissance publique. Je n'ai pas besoin de rappeler combien cette tendance de l'esprit français rend difficiles les bons rapports de la France avec l'étranger. II va de soi que cette tendance ne permet que dans une mesure restreinte une action commune et libre de la France avec rAutriche. Une action de ce genre est bien plus facile entre la France et la Russie, et cela par la simple raison qu^il n'y a pas de contact direct entre les deux Empires. Ces vérités
s'imposeronl toujours sous tous les gouvernants de la France, quels qu'ils soient ou quelque nom qu'ils portent.
Les difficultés sont donc grandes, et l'incertitude que présente l'avenir du Souverain qui est aujourd'hui à la tète de la vie politique de la France les augmente à tous les points de vue. Personne assurément n'est plus disposé que moi, qui puis parler en toute libellé, à reconnaître à Napoléon III toutes les qualités qu'il possède ; mais comment dire s^il est possible d'attribuer à ces qualités la valeur d'une base pour un calcul quelconque? Où chercher des garanties de sécurité pour l'avenir?
Je vous prie de jeter au panier cette longue dissertation philosophique, comme un exposé absolument inutile de mes sentiments. C'est là qu'est sa vraie place.
Si le temps reste satisfaisant comme il l'a été jusqu'ici, je compte rester à Rœnigsv^rt jusqu'au milieu d'octobre, ne serait-ce que pour abréger la prétendue longueur d'un hiver passé à la ville. Yoilà les illusions que je me permets à défaut d'autres.
La saison est déjà tellement avancée que je ne sais pas s'il vaut encore la peine pour Richard de faire le voyage de Dresde ici. Je passerai probablement par cette ville en retournant à Vienne, car le voyage en chemin de fer est plus commode et n'est pas plus long que la route qui va à Prague en passant par Pilsen.
Je viens d'achever la lecture du tome XIV de ï Histoire du Consulat et de l'Empire. Cet ouvrage est un des plus remarquables qu'ait produits notre époque si tourmentée. Il me rappelle des événements quorum pars fui, et je dois rendre à l'auteur la justice de dire qu'il est un narrateur fidèle, un historien consciencieux doué de grandes qualités intellectuelles. Je pourrais lui fournir bien des pièces justificatives de son travail; la plupart seraient la confirmation des faits qu'il raconte, le moins grand nombre contiendrait la rectification de ses assertions. Le défaut de cet ouvrage, s'il en a un, c'est l'esprit que j'ai désigné plus haut sous le nom d'esprit national français.
Je vous envoie ci-joint un passage des notes que j'ai écrites en ce temps-là et qui ont une certaine valeur historique*. Le contenu de mon rapport a trait à Tun des moments les plus importants de l'entreprise insensée que Napoléon a tentée en 1812, entreprise dont le peu de consistance ne m'a pas, Dieu merci, échappé un seul instant. Je suis convaincu que Napoléon pensait et voulait ce qu'il m^a dit, et que Thiers a tout à fait raison d'appeler la campagne de Moscou la suite d' « un entraînement » , d'une succession logique de bits matériels. Si Napoléon avait poursuivi son plan, il n'en aurait pas moins péri, car, quelque habiles que soient les hommes, il y a entîore quelque chose de plus fort qu'eux : c'est la force des choses, qui est toujours d'accord avec le bon sens.
Fin septembre 1856.
1924. Dans une lettre précédente (18 du même mois, n^ 1923), j'ai tracé une esquisse de 1' « alliance franco-anglaise» et indiqué ce qu'elle renferme. Je n'ai rien à en retrancher, et je ne crains qu'une chose, c'est que mes pressentiments au sujet des suites naturelles de ces fantasmagories politiques ne soient que trop confirmés. Aujourd'hui, je parle d'un épisode du drame outrageant qui est issu sous le nom d'afiFaires d'Italie du protocole des conférences de Paris du 8 avril, qui viole les lois les plus importantes de la vie nationale et qui a la portée d'une atteinte directe à la vie et à la prospérité de l'Autriche. Les plus mauvaises situations sont toujours celles où l'on viole le droit en y entrant et qui donnent inévitablement le caractère de la fieiiblesse à ceux qui ne les acceptent pas. C'est dans une situation de ce genre que les deux puissances maritimes met* tent notre Empire dans le différend sui*venu avec le Roi de Naples**.
* Ces notes concordent peut-être avec celles qae le prince de Mettemicli a fait entrer plus Urd dans son Autobiographie. Voir tome I, p. 119 ss.
(/Vote de l'Editeur,)
** L'Angleterre et la France demandaient au Boi une amnistie générale et différentes réformes dans l'administration de l'État ; l'Autriche appuya cet demandes sans succès. {Note de r Éditeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUll (1856). 407
Dans la marche des deux puissances maritimes, riea n*est obscur pour moi, et je puis tout m'explîquer. Ce qu'on pour^ rait y trouver d'équivoque devient clair grâce aux idées politiques de lord Palmerston et au besoin qu'éprouve l'Empereur Napoléon de ne pas rompre avec FAngleterre. Mais combien ces Càcheux éléments ne pèsent-ils pas sur notre vie morale et politique ! Gomment pouvons->nous conserver nos possessions au delà des Alpes si dans les provinces de la Péninsule la manière de gouverner dépend des décisions de ces deux tuteurs, et si l'apparition de flottes destinées à protéger les sujets des puissances auxquelles ces flottes appartiennent (ait craindre V explosion d'une révolution amenée par leurs menaces? Y a-t-il là autre chose que la transformation de Xh fable du loup et de l'agneau en une épopée politique? II était réservé à l'époque actuelle de voir éclore une entreprise de ce genre.
La situation est d'un mauvais augure pour la confiance que Louis-Napoléon pourrait être tenté d'avoir dans sa propre position. Sur le terrain du désordre moral, il se sent et doit se sentir plus faible que le Cabinet anglais. Ce dernier peut plutôt sa permettre encore des licences sur ce terrain. La position de la Couronne anglaise est tout autre que celle de l'/mperii redivivi français. L'esprit du peuple anglais ne ressemble pas à celui du peuple français; les situations sont entièrement difiFérentes dans les deux pays. Louis-Napoléon ne peut pas, comme lord Palmerston, foire du libéralisme sans danger; d'autre part, il ne veut et ne peut pas rompre à cause d'un incident comme la question italienne d'aujourd'hui, qui en France trouve de l'écho chez tous les partis dans le sens national proprement dit. La rupture éclatera à une époque qu'on ne peut pas encore déterminer, à propos de questions tout autres. Mais que de choses pourront encore s'en aller en poussière avant ce dies irœ, sous l'enseigne de l'entente cordiale franco-anglaise !
VienDe, le 26 octobre 1850.
192tf. Arrivé ici hier soir, j'espère vous voir bientôt; mais je devance ce moment pour vous raconter l'anecdote suivante :
Pendant les trois jours que j^ai passas à Dresde, TenToyë de Prusse dans cette ville a été chargé par le Roi de me demander ce que je pense de TafiFaire de Neufchàtel.
A cette question, je n'ai pu répondre que ceci : c'est que je devais nécessairement considérer cette affaire comme un signe du temps, partant comme un malheur, et, à cause du principe qui est en jeu et du peu d'importance matérielle de l'objet, comme un sérieux embarras pour le Roi.
« Le Roi, me répondit là-dessus le comte de Redem, partage vos sentiments ; aussi est-il disposé à mettre bientôt fin à ce fâcheux incident par tous les moyens en son pouvoir. Les vues du Roi (ceci entre nous) tendent à trancher les questions outrageantes dont la solution s'impose à lui aux conditions suivantes :
al* Malgré sa renonciation à ses droits souverains sur la principauté, il gardera la propriété de ses domaines ;
a 2* Il gardera à perpétuité le titre de prince de Neufchàtel et de Yalengin ;
« 3* Les royalistes arrêtés seront immédiatement mis en liberté.
« Le Roi désirerait savoir ce que vous pensez de cela.
« — Je n'hésite pas, ai-je répondu au comte de Redem, à exprimer mon sentiment personnel sur les désirs du Roi. Avant tout, je féliciterai le Roi de se débarrasser de la principauté de Neufchàtel.
« Ad 1. Le Roi a le droit incontestable de garder la possession de ses propriétés personnelles. Mais il doit s'en dé&ire aussi vite que possible, car il ne peut pas garder des biens fonciers dans le pays.
« Ad 2. Gela est une affaire de fantaisie. Au fond, le titre de prince de Neufchàtel et de Yalengin n'a pas plus d'importance que celui de Roi de Jérusalem, que possèdedt l'Empereur d'Autriche et le Roi de Sardaigne; si l'on peut remarquer quelque différence entre ces titres, elle se borne à celle qui tient à la valeur historique de l'objet. Si le Roi veut donner suite à cette fiantaisie, — sans doute il ne la poussera pas jusqu'à rompre toute entente, — son meilleur argument à invo-
quer sera le titre de Roi de Chypre porté par le Roi de Sardaigne.
a Ad 3. Gela est une aflhire de conscience; à mon avis, il feut obtenir ce résultat, malgré l'autorité du fait accompli, qui est si puissante de nos jours. »
A rheure même de mon départ de Dresde, lorsque j'étais déjà à la gare, le comte de Redem a reçu de Berlin une dépêche par laquelle il était invité à me dire que si le ministre de ManteufFel pouvait encore me trouver à Dresde, il s'y rendrait aussitôt sur Tordre du Roi. J'ai, comme de raison, exprimé le regret que j'éprouvais à ne plus pouvoir quitter la gare pour retourner dans la ville.
Metternîcb au comte de Neuelrode.
Vienne, le 28 octobre 1856.
1826. Le sort a voulu qu'au lieu de me ménager le bonheur de vous rencontrer face à face, c'est de Vienne à Saint- Pétersbourg que je me vois obligé de vous adresser des paroles d'une amitié que, j'en suis sûr, vous regardez comme invulnérable. Ce dont j'ai Tintime conviction, c'est que si nous nous étions rencontrés, nous n'eussions échangé entre nous qu'une seule et même pensée. Remettons, si Dieu nous vient en aide, notre rencontre personnelle à l'année prochaine. Si rien ne s'y oppose, vous me trouverez aux bords du Rhin; vous irez à Rissingen, et nous nous verrons. Des circonstances que je n'ai pas su vaincre m'ont retenu cette année dans mes propriétés en Bohême. J'en ai gémi, mais ce ne sont pas les regrets qui changent les positions. Vous, mon cher comte, vous occupez la première place dans l'ordre de ce stérile sentiment.
L'année 1856 complète la moitié d'un siècle de bonne et franche amitié entre nous. Acteurs ou témoins des événements qui ont signalé ce long espace de temps, rien dans leur cours n'est ignoré de nous, et ma conscience me dit que vous et moi sommes en droit de regarder en fieice le bien et le mal que la raison et les faiblesses humaines ont imprimés à la marche
des événements. Nul ne peut nous disputer le droit au repos ! Je ne doute pas que vous saurez en jouir, comme je sais apprécier moi-même le repos que le sort m*a accordé.
Que Dieu vous ait en sa sainte grâce, et qu*il me permette de TOUS assurer encore de yive voix des sentiments que je vous porte et que je me dispense de qualifier.
Mctternich à la duchesse de Sagan.
Vienne, le 17 mars 1857.
1987. Vous êtes remuée par les Mémoires de Marmont; voici TefFet qu'ils produisent sur moi. Je leur accorde une certaine valeur historique; cette valeur porte surtout sur Tindividualité de Napoléon, et à cet égard ils ont pour moi per^ sonnelUmerU le mérite de me confirmer dans le sentiment que (plus sans doute qu'aucun étran{;er et plus que, à des exceptions près, la masse des Français) — j'ai su reconnaître les immenses facultés ainsi que les causes qui ont déreloppé les qualités dont était douée et affligée cette prodigieuse figure I Quant à Tauteur des Mémoires, je le considère comme s'étant suicidé.
Je résume mes impressions de lecteur dans ce double jugement. Tout ce qui en dépasse les limites ne m'effleure même pas
L'époque des Mémoires, qui toujours précède ou accompagne celle de l'histoire sérieuse, est aujourd'hui arrirée. Dans le nombre, ceux du Roi Joseph occupent sans contredit la première place. La vérité se feisant toujours droit, c'est à r individualité de Napoléon que se rattachent tous les fils.
Les Mémoires de Marmont forment l'un de ces fils, et c'est à cela que se borne la valeur de l'ouvrage.
J'attends avec intérêt que les rolumes de'VHistoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, voient le jour. Thiers a les qualités qui constituent un historien; c'est dès lors vers lui que je tourne mes regards plutôt que vers les fetseurs de
Mémoires. Que sont devenus aujourd'hui ceux de Sainte- Hélène?
Metternicb au comte de Buol, à Vienne.
Vienne^ le 24 mars 1857.
1928. Lord Stanhope (ci-devant lord Mahon) est un personnage fort marquant par son esprit et sa position sociale.
Je pense comme lui sur la situation des choses en Angleterre. Savoir ce qui arrivera du brouhaha du jour est impossible; il n^en est pas de même des conséquences qu'aura la chute ou le triomphe de lord Palmerston. Dans le premier cas, la question formulée en 1848 et 1849 par le duc de Wellington : « Gomment pourra-t-on conduire Fadministration? » rentrera dans son droit. Si je me permettais une rectification de la phrase, je changerais le mot « comment » en « qui » ; car c'est un chef de Cabinet, apte à jouer ce rôle, qui semble feire défaut, si lord Palmerston tombe et s'il se met à la tôte de l'opposition. Dans l'autre cas, c'est-à-dire si lord Palmerston triomphe, où s'arrêtera la politique excitante et insolente de l'inventeur de cette double politique qu'il sait conduire de front, et qui, tantôt conservatrice /or Aome consumption, tantôt révolutionnaire for exportation, constitue un système qui trouve une application plus rationnelle dans l'industrie manufacturière de l'Angleterre que dans sa politique ou dans toute politique quelconque ?
Lord Stanhope a raison de compter sur le bon sens et sur l'esprit conciliant de lord Elgin. Mais la partie est engagée entre l'Angleterre et la Chine ; celle-ci sera-t-elle également conciliante? Et si tel devait ne pas être le cas, qu'arrivera-t-il?
N'est-ce pas une chose curieuse que de voir la Chine arbitre de la paix de l'Europe, et en particulier de la paix politique et intérieure de la Grande-Bretagne?
tk mai 1857.
1M9. Je vous ai promis de vous confier un deuxième
Ali RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
exemplaire des aphorismes* que j'ai soumis aux autorités centrales du Gouvernement de TÉtat, à la fin de Tannée 1844. Je tiens aujourd'hui ma parole, et j'ajoute quelques réflexions à mon envoi.
Avant les catastrophes de 1848 et de 1849, trois éléments jouaient le rôle principal en Hongrie : le trône, le pays et la Constitutio avita. De ces éléments il n'existe plus aujourd'hui que les deux premiers ; le troisième, la constitution, a disparu dans la révolte.
Sur ^ut pèse la responsabilité du fait? Pèse-t-elle sur la Cou* ronne ou sur le pays? Elle pèse sans contredit sur le pays et, si l'on veut, sur ceux qui le représentaient alors. Pour mettre cette vérité en pleine lumière, il suffit de prendre connaissance des propositions royales par lesquelles a été ouverte la diète hongroise de 1847, et des aphorismes dans lesquels l'esprit et les sentiments qui animaifsnt le Gouvernement se ti*ouvent affirmés nettement. Ce n'est pas le renversement de la constitution que voulaient le Roi et ses conseillers, mais sa réforme dans le vrai sens du mot. Ce n'est pas le Roi, mais la Diète qui a proposé de remplacer la Constitutio avita par une constitution nouvelle; c'est également aux représentants de la Diète qu'il fiiut imputer d'avoir détruit par la révolte ouverte le lien indissoluble que la nouveau mécanisme politique n'avait pas encore osé rompre entre la dynastie et la couronne de Hongrie.
Il est superflu aujourd'hui de revenir sur la valeur intrinsèque plus ou moins grande de l'ancienne constitution, sur les droits et les devoirs qui en dérivaient pour la Couronne et pour le pays, sur ses chances de vitalité. Ce n'est pas de ce qui a cessé d'être que l'Empereur doit s'occuper. Sa tâche et celle de son Gouvernement se bornent à prendre en considération ce qui est!
Gela me ramène à mon court travail de 1844. Ce travail reposait sur la base de l'état de choses tel qu'il existait avant le mois de mars. Ce que le flot révolutionnaire n^a pas emporté trouve néanmoins aussi une place dans lesaphorismes.
* Imprimés dans le tome VII, page 52. {Note de FÉdiieur,)
Ce qui mérite encore aujourd'hui quelque attention, c'est ce que je disais de Tesprit hongrois et de la classification des partis. Cet esprit se trouve sans doute paralysé par la disparition de la forme constitutionnelle du pays, mais il n'est pas éteint pour cela et trouve un aliment dans des souvenirs historiques fecultatifs et dans la vive sensibilité de la race hongroise, ainsi que dans l'agitation morale et immorale dont souffre toute la société humaine.
Les événements de 184f8 et de 1849 ont fatalement développé l'idée de l'unité de l'Empire, par opposition à son morcellement, à la suite de la destruction des formes légales antérieures qui s'opposaient à l'idée d'unité.
Une conception fausse en réalité, parce qu'elle est trop tranchante, de l'idée en question fournit bien des aliments au développement de l'esprit d'opposition.
L'unité est une condition essentielle de la vie de TÉtat; ridée qui y répond se trouve exprimée par le mot « Empire * .
Envisagée au point de vue pratique, l'unité n'exclut pas l'admission d'une certaine diversité. Tout dépend ici de l'application des deux idées : de celle de l'idée d'unité au pouvoir gouvernemental et législatif, et de celle de diversité aux mesures gouvernementales relatives aux conditions différentes qui dérivent de questions de climat, du degré plus ou moins grand de civilisation des parties de l'Empire.
Aucun Empire du continent européen, pas même la Russie, bien qu'elle soit à la fois européenne et asiatique, ne présente plus de différences intérieures que TEmpire d'Autriche. Aucun n'est donc plus fondé à demander la prise en considération sérieuse de ces différences.
De son côté, Tinfluence de l'histoire sur l'esprit des peuples joue toujours un rôle dans les sentiments de ces derniers. C'est ce qui arrive également en Hongrie. Ce pays a une histoire qui remonte à mille ans et qui explique tout naturellement ses prétentions à Tautonon^ie nationale. Aussi ai-je cru devoir tenir compte, dans mesaphorismes, de l'esprit séparatiste qui le travaille, et maintenant que les situations ont subi des modi-
41i RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858)-
fications si profondes, je ae saurais rien retrancher ni rien ajouter à ce que j'ai dit en 1844.
Une circonstance particulière devait donner plus tard un nouvel essor au sentiment national hongrois, qui avait été vivement excité par les idées de réforme de l'Empereur Joseph II. Je veux parler du £ait que le mot même d'Empire d'Autriche n'existait pas avant le moment où T Empereur François a déposé la dignité de chef du Saint-Empire et pris le titre d'Empereur d* Autriche.
Il en est résulté que, pendant qu'il portait la couronne de l'Empire romain-allemand, le chef de la maison d'Autriche a toujours pris le titre de Roi de Hongrie, de Bohème, etc., titre dans lequel l'unité des parties du vaste domaine de la maison d'Autriche devait apparaître nécessairement sous la forme d'une union personnelle. Par suite de l'adoption d'un titre que cet ensemble de pays n'avait pas autrefois, la couronne de Hongrie fut abaissée d'un degré. Que cet événement purement formel ait (ait une vive impression en Hongrie, ne fût-ce que par suite de la vanité propre à la nation, c'est là un feit tout naturel, mais qui n'aurait même pas besoin d'être mentionné si le pays avait été réellement gouverné, comme cela aurait dû être.
Je termine cette lettre, qui n'a d'autre but que de tirer une ligne de démarcation entre ce qui est mort en ce qui conceroe la situation de la Hongrie et ce qui est encore vivant, tandis que les deux éléments existaient encore dans toute leur force au moment où j'écrivais les aphorismes en 1844. Je me per* mets d'exprimer encore un vœu patriotique. Le voici en peu de mots.
Je voudrais que l'idée de l'unité du corps politique autrichien fût toujours maintenue dans les hautes régions gouvernementales comme étant la seule applicable à cet Empire. Mais il ne faudrait pas qu'on y oubliât d'avoir toujours présente à l'esprit la nécessité de tenir compte de considérations locales inspirées par la différence du degré de <(ulture des différents pays.
En 1850, alors que j'étais loin d'ici, j'ai exprimé mon senti-
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l857). 416
meut au prince de Schwarzenberg. Voici ce que je lui écrivais : « Là où il &ut compter avec des différences réellement existantesy le Gouvernement impérial doit se garder d'avoir Tair de germaniser. «
Recevez Tassurance de ma vieille amitié, et pardonnez-moi ces énonciations confidentielles d^un mort.
Metternich à Lady Westmoreland.
Vienne, ce 4 avril 1857.
1930. Je me permets d'appeler votre attention sur un feit d'un intérêt particulier pour nous autres, qui, malgré la différence d'âge qui existe entre nous, avons été témoins ou acteurs dans des temps qui, plus que ceux oà nous vivons, portent un caractère sévère et, si vous le voulez, même héroïque, tandis qu'une empreinte fantastique couvre les affaires dans Tère présente. J'entends parler de l'époque qui a signalé la chute du premier Empire français.
L'histoire passe toujours par deux phases. La première est celle où elle se fait; la seconde, celle où elle peut être écrite : ces époques ne sauraient être confondues par les esprits droits, tandis qu'elles le sont souvent par ceux chez lesquels prédominent la légèreté et le manque de patience , cette grande et utile qualité qui a toute la valeur d'un don du Ciel f La mesure du temps est en rapport direct avec la gravité des sujets historiques; plus le poids du sujet est lourd, plus l'espace qui doit séparer l'action de l'histoire devient grand.
Pour que l'histoire d'une époque soit sérieusement écrite, il fiaut que son tenne puisse être signalé : pour rendre ma pensée claire par un exemple , arrêtez-vous à la différence qui existerait entre l'œuvre de deux auteurs dont l'un entreprendrait l'histoire de la Révolution et dont l'autre s'arrêterait à décrire seulement une des phases de cette Révolution, Ce qui n'est pas arrivé à un terme précis n'est pas fini , tandis que l'épisode après lequel la toile est tombée peut être raconté, apprécié et jugé. Dès lors, l'histoire de la révolution de 1789 ne
416 BECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
peut être écrite , parce qu'elle n'est pas encore arriyée à son terme, malgré les soixante-huit années de sa venue au monde, tandis que certains épisodes du grand drame sont à la disposition des historiens sérieux.' L'une des phases disponibles a sans doute été celle du premier Empire français ^ et c'est à l'œuvre de M. Thiers que j'arrive après une longue et pédantesque phraséologie.
Vous qui prenez sans doute connaissance du travail de M. Thiers y vous lui rendrez cette justice d'être une œuvre sérieuse, laquelle (au gallicanisme près, qui appartient forcément à la nationalité de l'auteur, mais que celui-ci a singulier rement mitigé) tient compte de la vérité de cette première des conditions qui constituent un historien.
Eh bien, je ne saurais m'empécher de vous rendre compte d'un fait que je qualifie de curieux sous la plume de M. Thiers. Ce feit est le suivant, et il porte sur le quinzième volume de V Histoire du Consulat et de l'Empire ^ c'est-à-dire sur le volume qui vient de paraître tout à l'heure.
Ce volume commence avec l'année 1813 et finit par le récit de la bataille de Bautzen. Il embrasse ainsi l'époque la plus sérieuse de ma vie publique, celle où je me suis trouvé placé, en ma qualité de chef du Cabinet, sous le poids de la plus grave — d'une double — responsabilité, celle de sauver l'Empire dont la destinée m'était confiée dans le plus prochain avenir, et de servir en même temps la cause de l'Europe tout entière. A l'immense difficulté d'une tâche pareille s'est trouvée jointe celle de n'avoir à disposer que des débris de la puissance autrichienne, réduite à sa plus faible valeur par , vingt années de guerres mal conduites, ce dont la paix de 1809 avait démontré les dernières conséquences. 13 n embarras non moins grand pour le Cabinet , c'était la pression qui des deux parts, de celle de Napoléon battu et de celle des puissances victorieuses, s'exerçait sur la décision de rAutriche, désarmée et seulement en voie d'armement, mais pourtant appelée par la force même des choses, soit en considération de son propre intérêt, soit par suite de la position géographique de l'Empire, à entrer en lice à la prochaine réouverture de la campagne
dans Tannée qui' venait seulement de commencer. Ajoutez à ces difficultés la direction toute révolutionnaire qu'avait prise Tesprit national allemand, lequel était resté étrangler à nos pays qui, par-dessus tout, étaient livrés au sentiment d'une fetig^ue profonde : ajoutez encore à cette position complexe ma récente entrée dans le ministère, la jeunesse relative de mon âge dans un Gouvernement où les habitudes étaient vieilles, et vous comprendrez que ce n'est que Taide de la conscience et le sentiment du devoir qui ont pu me soutenir. Et encore à quoi eussent pu me servir ces éléments moraux, si je n'avais possédé la confiance personnelle et entière de mon Mattre?
C'est après vous avoir placée en £ace de la situation la plus difficile qu'une phase quelconque de l'histoire puisse' réserver à l'action d'un chef de Cabinet , que j^arrive à ce que je regarde comme curieux dans l'ouvrage de M. Thiers. Ce n'est pas dans une œuvre française que jamais je me serais attendu à trouver un compte rendu véridique de la marche de la politique autrichienne entre les années 1812 et 1813, et bien moins encore sous la plume de M. Thiers, que je n'ai jamais vu que dans deux fort courtes rencontres et dont j'ai été l'adversaire décidé dans le cours de ses différents ministères. Dans les dernières années, cette question m'a été fort souvent adressée par des hommes sérieux : « N'écrivez-vous pas? » — Ma réponse uniforme a été celle-ci : « Tout ce que je pouirais écrire est consi<^ gné dans les archives , et il appartiendra aux historiens futurs d'en tirer parti.»
Aujourd'hui, je puis renvoyer au quinzième volume de M. Thiers ceux qui seraient curieux de s'orienter. 11 me reste à attendre ce qu'apportera le seizième , qui est annoncé pour le mois de juin prochain , et je possède le don de la patience *.
Metteroich à la ducbesse de Sagan.
Vieone, ce 13 avril 1857.
1931. Le quinzième volume de l'histoire de M. Thiers, au
* Voir les ligaea écrites par Metternicli au sujet du tome XV de l'ouvrage de M. Thiers, dans la note de la page 253, tome !*'•
contenu duquel je rends une pleine justice , m'a engage à un recours aux archives qui renferment les actes des années 1813 et 1814, et cela dans Tintérét de la vérité historique.
La recherche que je voue aux actes officiels d'une époque dans la confection de laquelle je me regarde comme un ouvrier, me conduit à de curieuses expériences. Je place à leur tête celle de trouver combien le souvenir des hommes est renfermé dans des limites étroites. En ouvrant Tun des premiers dossiers du grand procès , il m'est tombé sous les yeux un Moniteur du 5 octobre 1813, — d'une date si rapprochée de la bataille de Leipzig. La feuille contient un rapport de M. de Bassano à TEmpereur, avec une foule d'annexés qui formeraient aisément un volume in-8'' de 250 à 300 pages. Je ne me suis point rappelé l'existence .de ce Moniteur, qui place la question du procès en une telle évidence qu'avec de bien légers ajoutés il suffit de sa lecture pour mettre les juges dans le cas de formuler le verdict. La feuille du Moniteur est tellement couverte de remarques que j'ai consignées au crayon sur les marges lorsque j'en ai fait la première lecture, que, pour rendre compte à l'Europe de mes impressions et de ma pensée sur la situation, il suffirait de copier à l'encre mes paroles exprimées avec un détestable crayon. Je serais prêt — s'il le fallait — à engager le pari qu'il n'y a pas dix personnes qui se souviennent de l'existence de ce Moniteur du 5 octobre 1813, qui dit tout! M. Thiers, pour écrire son histoire politique et morale des huit premiers mois de cette année mémorable , n'a pas eu besoin assurément de consulter d'autres actes pour rester vrai dans ses récits.
Metternicli à Thiers.
Jobannisberg, le 4 août 1857.
193S. C'est en mon nom et au nom de tous les mieus que je vous offre de sincères remerclments pour les moments que vous avez bien voulu passer parmi nous.
Vous aurez emporté d'ici — je me permets de le croire —
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l857). 419
des impressions de calme et de repos. La localité elle-même porte à ce sentiment ; la rue dont y jouissent ceux qui ont des yeux pour voir, s^étend sur un horizon immense et sur un fleuTe dont le cours tranquille n'est pas dépourvu d'animation. Tout dans cet aspect feit nattre des idées différentes de celles qui troublent la vie dans les capitales et y produisent un mouvement social désordonné. Vous comprendrez qu'un pareil séjour doit me convenir, et je ne suis point surpris que, malgré votre jeunesse y votre impression se rencontre à cet égard avec celle d'un octogénaire. En mettant un terme à ma longue vie sur les planches du théâtre qui s'appelle le monde politique, et en me retirant dans une loge , celle que le sort a mise à ma disposition me convient parfaitement. Elle sera toujours ouverte à mes amis ; les porteurs d'ismes * sont seuls consignés à la porte du château.
Metternîch à lord Broagham.
Johanniaberg, le 15 septembre 1857.
1933. Vous connaissez le charme que, pendant de longues années déjà, m'a fait éprouver le contact avec vous. Les distances sont à cet égard des obstacles qui croissent avec l'âge des hommes. Dans la vieillesse , il arrive de deux choses l'une , ou les hommes ne bougent plus , ou , s'ils ont encore la faculté de se mouvoir, ce n'est plus alors qu'à l'instar des pendules qu'ils se transportent d'un lieu à l'autre sans changer de direction. C'est ainsi que vous suivez celle du dord au midi, tandis que je vais de l'est à l'ouest, sans que ces directions se croisent.
J'aurais bien des lumières à puiser dans votre connaissance des choses, où il me manque ce qui constitue le véritable savoir. Dispensé de tout ce qui mérite la qualification d' « affaires » , je vis dans le passé, et ma vue porte sur l'avenir.
Quel sera l'avenir de l'Europe? Ce ne sont pas les condi-
* Le prince exprime en toute occasion son aversion contre Visme. On en trouvera l'explication dans les lignes aphorîstiques qa*il consacre i\ ces deux syllabes. Voir la page 371, t. VII. (Note de l'Éditeur.)
dons dans lesquelles le corps social se trouve placé aujourd'hui, et qui ne constituent en réalité qu'une époque de transition, qui peuvent me servir de base pour ce calcul. Je me sens ainsi privé de ce qui pour moi a la valeur d'un élément de la vie morale. Peut-être en savez-vous plus que moi à ce sujet.
Il y a une trentaine d'années que j'ai écrit les paroles suivantes :
«t On parle à^aff aires orientales^ qui ne méritent pas cette qualiBcation et livrent les esprits à des erreurs dangereuses qui les entraînent dans de fausses directions. Quand un jour se présentera une affaire orientale véritable , si elle n'est pas étouffée dans son germe, elle pourra tourner pour l'Europe en une cause de désordres tels, que le cri de sauve qui peut pourra en résulter. » Ce cas ne peut-il point se présenter aujourd'hui?
Vieil homme d'ordre dont la pensée a toujours été conservatrice (ce mot pris dans sa véritable acception), et qui a su toujours subordonner les questions de détail à celles d'un intérêt commun, je forme aujourd'hui les meilleurs vœux pour que la puissance anglaise devienne, dans lés voies les plus courtes et les plus décisives , maltresse du bouleversement qui s'est fait jour dans le véritable Orient. Quels sont à cet égard les moyens et les chances?
Ce n'est pas dans mes vignobles (dont par parenthèse l'aspect est merveilleux cette année) ni dans le vaste horizon que domine ma vue du haut de mon château , qu'il m'est permis de puiser un élément apte à des calculs et pouvant dès lors servir de base à mon faible entendement et de soutien à ma bonne volonté.
Je vois passer journellement sous mes fenêtres des milliers de touristes. Peut-être le sort me favorisera-t-il assez pour qu'un jour vous soyez de leur nombre.
MetterDÎch au comte de Buol, à Vienne.
Vienne, le 25 mars 1858.
1954. Mon sentiment à l'égard de la situation est sévère , et cela» en particulier, parce qu'elle n'offre point de base sur
laquelle il soit possible d'asseoir un calcul. Ce qui ne saurait être mis en doute , c'est le désir des hommes qui se trouvent au pouvoir, en France et en Angleterre, de maintenir entre les deux pays ce qu'il leur sera possible de sauver des apparences qualifiées sous le règne de Louis- Philippe d'entente cordiale, et sous celui de Louis -Napoléon, d'alliance entre les deux Empires. Le succès répondra- 1- il aux efforts des Cabinets? Les chances ne me paraissent guère placées en faveur de l'entreprise; nos vœux doivent être dirigés contre tout ce qui porterait le caractère d'une rupture entre les prétendus alliés et jetterait un incommensurable désarroi entre les autres corps politiques si déplorablement désunis entre eux.
Louis-Napoléon a, selon ma conviction, commis de bien graves fiautes dans ces derniers temps.
Uinfatuation est une faiblesse, et je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier la fausse direction dans laquelle le napo-léonisme s'est engagé. Entre le self-govemment et la self^ado^ ration il y a une notable différence, et ni la France, ni ce qui n'est pas la France, ne sont disposés à se livrer à l'adoration des Napoléon!
Nul n'est plus disposé que moi à reconnaître les grandes qualités que possède le neveu de l'oncle, aux qualités duquel j'ai également su rendre justice. Ce sont les fortes lumières qui donnent les fortes ombres, et tel est dès lors aussi le cas des Napoléon. Ces effets d'optique exercent indubitablement aujourd'hui une grande influence sur le sentiment public en Angleterre, dont le comte Apponyi tient compte à juste titre.
Quant à notre position, mon cher comte, il serait dange** reux de se cacher qu'elle est éminemment difficile. Tenonsnous ferme sur la base de la vérité ; manifestons hautement ceci, que l'Autriche ne cherche et ne reut rien pour elle que ce que toute puissance doit également vouloir, c'est-à-dire la paix intérieure des États et des relations internationales, sans lesquelles cette paix ne saurait exister. Faites ressortir cette autre vérité, que tout conflit vrai ou supposé qui aurait un caractère politique proprement dit, est, dans la position où se
422 RRCUEIL DE DOCUMENTS (1848-1868).
trouvent toutes les puissances, une faute et un danger incalculable dans ses conséquences. Attachez-vous surtout à faire clore dans le plus bref délai possible les questions, — toutes de chicane, — qui occupent encore le champ politique. Ce sont les conseils que je me donnerais si j*étais à la place si importante et si difficile que vous occupez, et que je vous donne dès lors, avec la force et la franchise de ma conscience et la conviction que vous n'avez pas besoin de conseils.
Les récents événements de Padoue et de Venise (symptômes et non causes de Texistence du mal) vous donneront le moyen d'insister à Paris pour que Ton cesse d'y caresser une fantasmagorie qui tourne plutôt en un danger pour l'Empereur des Français que pour le Roi du Royaume lombard- vénitien. On devra finir par comprendre, par exemple, que V ovation faite à Orsini a été, soit une faute d' entraînement, soit une erreur de calcul dont le poids est retombé surtout sur la tête de Napoléon.
Ce 12 avril 1858.
1835. Votre impression sur la déplorable position dans laquelle se trouvent engagés les intérêts les plus sérieux de la société et de la politique proprement dite, ne diffère pas de la mienne. Vous ressentez à son égard ce que je ressens moi-même; vous voulez ce que je veux dans l'intérêt du repos social et de l'ordre politique, et votre vue, aussi peu que la mienne, ne saurait percer les brouillards qui recouvrent les conséquences d'un état de choses tout à fait anormal. Naviguer au milieu de conditions pareilles est une entreprise difficile, et la tâche du timonier compte au nombre des plus pénibles. Les voiles du navire doivent être serrées ; ce qui doit occuper avant tout le capitaine, c'est le soin de ne pas perdre la direction du voyage et de s'armer contre les cas imprévus. Telle est votre situation, telle est votre tâche.
J'ai vu par vos directions à M. de Hiibner que vous vous êtes expliqué envers M. de Bourqueney dans un sens entièrement conforme à l'exposé que j'ai cru devoir lui faire, quand il est venu prendre congé de moi la veille de son départ pour
Sun LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 433
Paris, de mes impressions sur les voies évidemment fausses dans lesquelles s*est engagé son Maître.
Le sens de vos paroles et des miennes a certes été le même; placés tous deux dans des positions différentes, Texposé de mon sentiment a sans doute porté un caractère plus prononcé que n'a pu être votre manifestation. Vous en trouverez la preuve dans les termes que je vais consigner dans cette lettre. Voici ce que j'ai dit à M. de Bourqueney :
« Lorsque les phases par lesquelles a passé le procès d'Orsini et compagnie sont arrivées à ma connaissance, elles ont influencé le jugement que j'ai porté sur l'attitude de Louis- Napoléon et que vous connaissez mieux que personne. J'ai conçu des doutes sur la valeur de mes impressions. Depuis la publication de la seconde lettre dé l'assassin et le silence que garde le Gouvernement français, — c'est-à-dire le silence que garde l'Empereur, — je suis livré à des doutes sur ce qui m'est resté de confiance, et je ne trouve qu'un mot pour vous rendre ma pensée actuelle. Je crains que Louis-Napoléon ne soit en proie à de Vinfatuation; je m'arrête à ce mot, parce qu'il admet le retour à une situation meilleure, et il me reste dès lors l'espoir d'un retour vers de meilleures inspirations. » M. de Bourqueney m'a religieusement écouté.
« Vous vous rendez à Paris; utilisez votre séjour pour fiaire comprendre à qui de droit que l'Europe ne saurait ployer sous ce qui ne serait qu'un mauvais jeu. Qu'il soit mis un terme à ce qui est qualifié d'affaires politiques en instance et qui, en réalité, ne sont que des questions de chicane. Qu'il en soit de même de ce qui porte le nom de Congrès de Paris, et tend évidemment à faire tourner en une institution privée de sens pratique une forme utile, si un même esprit anime ceux qui entendent l'utiliser en faveur d'une bonne et juste cause. Travaillez dans ce sens, et vous acquerrez de nouveaux gages de confiance. »
M. de Bourqueney s'est déclaré pénétré de la justesse de ma pensée. Il me semble assez d'accord avec mon appréciation de ce qui est qualifié Congrès de Paris, et des embarras qui sont inséparables d'une forme que M. de Bourqueney recon-
naît comme faussée par le fait de l'admission d*un État tel que le Piémont dans le conseil de Gouvernements qui seuls sont en mesure de représenter les intérêts généraux du monde.
La position où se trouve engagé celui-ci est éminemment dangereuse, et elle fait dès lors appel à tous les cœurs droits et à tous les esprits éclairés. J'ai été témoin des phases que r Europe, et notre Empire en particulier, ont traversées dans le cours des dernières soixante et tant d'années. J'avoue n'en avoir pas rencontré une qui ait été plus menaçante pour la paix véritable et qui se soit moins prêtée à un calcul sérieux sur son issue définitive.
La seuleat titude que dans une situation pareille puisse prendre une grande puissance, c'est d'avoir raison dans ce quelle veut et de prouver qu'elle n'entend et ne veut pas autre chose, ni pour elle^ ni pour le reste du monde.
Ge 8 mai 1858.
1936. Il vient de s'opérer un changement clair et positif dans la position du Gouvernement sarde; un changement dû à la fois aux erreurs sans mesure ni nombre dont s'est rendu coupable ce Gouvernement depuis les dernières années du règne de Charles-Albert, et aux errements qui signalent la marche que continue à suivre ce Gouvernement. Ce sont les relations qui ont existé entre le Piémont et la France républicaine pendant les années 1848 et 1849, et le déchirement du voile qui les avait recouvertes jusqu'à ce jour, qui sont la cause du changement que je signale.
Contribuez à donner le coup de grâce à cette détestable boutique, et accordez à la plus prompte fin de ce qui va occuper la Conférence de Paris, la valeur d'un coup pareil. Cette fin devra délivrer l'Europe du scandale de voir une boutique inqualifiable siéger dans le rang des premières puissances*
Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne toucher dans ce moment à rien de ce qui aurait la valeur d'une récrimination autrichienne contre le Gouvernement sarde. Notes dans vos comptes les griefs directs de notre Cour à la charge de ce
Gouvemement, et inscrivez-y ces grieis sous la rubrique pour mémoire. Ce sera après la fin des conférences et l'expulsion défait de la Cour de Turin, qu'arrivera l'heure de fiaire valoir ce qui nous est dû. À chaque chose son droit et son opportu* nité. Ce n*est pas devant un aréopage où la Sardaigne occupe un siëge qu'il serait de la dignité de TAutriche d'aborder ses griefs particuliers contre la boutique en déroute et ses souteneurs d'aujourd'hui également plus que compromis. Laissez faire la force naturelle des choses et ne l'entravez pas dans sa marche et ses produits certains. Le quart d'heure de Rabelais sonnera sans que nous nous donnions la peine de tirer la corde de la cloche qui, là où tout est pourri, pourrait nous rester entre les mains.
Metternich au cardinal Rausclier, h. Vienne.
Vienne, le 16 mai 1858.
1937. Je suis parvenu à l'extrême limite de la vie terrestre. Il m'est bien permis dans ces conditions de jeter un coup d'oeil impartial sur une période de soixante-neuf ans pendant laquelle je n'ai été que peu de temps simple spectateur et bien plus longtemps personnage agissant. Né avec l'amour de la vérité, je me suis laissé guider, pendant les longues luttes que j*ai traversées (et qui ne sont pas près de finir), par la conviction que l'origine de tous nos maux est « dans la révolte du mensonge contre la vérité • ; c'est cette conviction qui m*a tracé ma voie, la seule dans laquelle je pouvais marcher et me plaire.
M'appuyant sur cette idée et ne la perdant jamais de vue, j'ai soutenu une longue lutte, contre les mensonges, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais capitulé avec l'un ou avec l'autre.
Il est deux situations auxquelles la prééminence appartient dans la société humaine : ce sont celles que peuvent donner la carrière ecclésiastique et la carrière militaire. La première dispose de la chaire, la seconde du champ de bataille. Sur le premier terrain, la vérité morale se laisse défendre hautement;
sur le second, la puissance du (ait s'exprime clairement. Il en est autrement des pouvoirs gouvernementaux ; dans ce qui leur est échu en partage, le terrain de la politique est à la fois le plus difficile et le plus ingrat à cultiver.
Le défenseur intelligent du droit sur ce terrain ne peut trouver de la force que dans le dicton parfoitement juste : « Fais ce que dois, advienne que pourra. • Ma conscience me dit que je n'ai jamais menti à cette devise.
D'après les lois ordinaires qui régissent la vie humaine, Votre Éminence a encore une longue et féconde carrière devant Elle. La mienne est terminée depuis longtemps; ce qui me reste, ce sont > des souvenirs, des regards jetés sur le présent et des vœux pour l'avenir. De ces trois choses, la première est, je Tavoue sincèrement, celle qui me pèse le moins. La seule idée juste qu'on puisse se faire du temps actuel est celle qu'il constitue une période de transition. Le dénoûment et la limite extrême de périodes de ce genre, Dieu seul les connaît!
Metternich aa comte de Buol, à Vienne.
Vienne, le 2 juin 1858.
1938. Gomme je me sers d'une autre main pour écrire l'exposé ci-joint, j'userai de la mienne pour y ajouter quelques mots.
Il me serait difficile de trouver le mot propre pour caractériser l'annexe. Elle n'aspire pas à la valeur d'un travail,, et elle est plus cependant qu'un simple exposé d'impressions. Ce à quoi j'attache le plus de valeur dans cet écrit, c'est aux deux faits historiques suivants : à celui que la confusion si dangereuse qui court le monde est le produit de la maladie du corps social, dont les embarras politiques ne sont qu'une conséquence ; à celui que les difficultés toujours renaissantes dans les relations entre l'Autriche et la France sont en grande partie la conséquence d'un préjugé inextinguible, dont l'esprit français est empreint. Vous voudrez bien remarquer que c'est de la France dont je m'occupe avant tout autre corps politique.
et cela, vu le foit, à Tëgard duquel il ne faut pas se faire d'illusion, que c'est ce pays qui est et qui restera longtemps Tantre d'une confusion aussi dangereuse pour luiqu« pleine de maux pour l'Europe tout entière.
Qu'avons-nous à foire au milieu de cette situation, que vous qualifiez si bien par le mot darkness^t Cette question, je crois l'avoir signalée dans ces paroles de l'annexe, qu'à tout prix il soit mis un terme à ce qui n'est qu'un foyer de confusion politique, à l'usage du jeu personnel et dynastique du jour et d'un lendemain qui lui-même est couvert de brouillards. Dégagée de cette espèce de filet dans lequel se trouvent enlacés l'Autriche et avec elle tous les autres corps d'États, notre politique, la moins libre de toutes, et par cela même celle qui peut le plus facilement se rendre claire aux yeux de tous, — pourra se placer droit et ferme sur les bases où repose l'existence de notre Empire ; lorsque nous serons rendus à nousmêmes, l'isolement dans lequel nous placent les liens qui nous privent de la liberté du mouvement, même du mouvement moral, deviendra pour nous une force et nous amènera des alliés.
Tel est le seul commentaire que je crois devoir joindre à ce que je vous prie de lire avec la bienveillance de l'amitié et de la confiance.
(Annexe da n» 1938.)
Je prends pour point de départ du présent exposé le mal qui pèse sur le monde. Il se résume dans le mot de révolution sociale, et dans l'immense perturbation qui en est la conséquence et qui paralyse tous les ressorts de la vie intérieure, politique et internationale des États; révolution à laquelle ni la paix générale ni la restauration du trône des Bourbons n'ont mis un terme. Ces deux événements, qui auraient dû se compléter dans leur intérêt commun, ont différé dans leurs résultats. La paix politique, cette grande œuvre de l'alliance, ayant été conçue et assise sur les bases immuables de la raison et du bon
* Obicnrité. {Nott de t Éditeur.)
droit, et ayant dès lors répondu à Tintërét de l'Europe entière comme à celui de chaque État en particulier, — une long^ue durée lui a été assurée. Il en a été autrement de la restauration du trône en France. Mal servie par les doctrines dont était entaché Tesprit de Louis XVIII et par le conflit des vues et des intérêts qui a faussé la marche de son Gouvernement, la Royauté restaurée est rentrée dans les errements d'une politique surannée, abstraite et directement opposée aux principes de Talliance à laquelle cette Royauté a dû son appel à la vie.
Ce n'est pas sur la marche des événements que s*appuie aujourd'hui mon impression à Tégard des fautes commises par ce Gouvernement; elle s'est formée en moi dès les premiers pas que Louis XVIII a faits dans la direction feutive où la Restauration s'est immédiatement engagée, et que ma conscience m'a imposé le devoir de signaler au Roi dans le dernier et long entretien qu'il m'a accordé avant mon départ de Paris en 1814. « Votre Gouvernement, ai-je dit à Sa Majesté, est -— et certes sans le vouloir — en train de reprendre en sousœuvre la Révolution de 1789. »
L'événement n'a que trop justifié ma prévision. Rien n'a réagi et n'aurait pu, en effet, réagir sur la France elle*mème et sur l'Europe entière d'une manière plus funeste que les errements dans lesquels s'est perdu le Trône légitime en France. La Restauration semble n'avoir vécu que pour imprimer le cachet de la légalité à des doctrines et à des actes qui, jusqu'à son avènement, avaient été privés de cette sanction.
Ce qui, en tout état de cause, est certain, c'est que l'aisimt'/ation si dangereuse de la valeur des faits accomplis avec Us produits d'une légalité justifiable date de l'époque de la Restauration.
Cela dit, je passe à une autre conséquence des £aiutes commises par le Gouvernement royal légitime, et dont les suites pèsent lourdement sur l'Europe. Je veux parler des relations politiques entre la France et l'Autriche.
L'esprit de Louis XVIII était largement empreint des qualités et des défauts qui composent l'esprit français, cet amal-
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 429
game singulier de qualités sérieuses et d'une somme de légèreté qui fausse les actions et arrête la prévision. C'est sous Tinfluence de cet esprit que la Royauté restaurée est immédiatement rentrée dans les errements d'une politique de rivalité supposée entre la France et T Au triche, en oubliant de tenir compte des changements que le temps et la force des choses avaient produits dans le cours de vingt-cinq années, de 1789 à 1814, dans les positions relatives des deux puissances. Pour signaler la portée des feux errements auxquels s'est à cet égard livré le Gouvernement de la Restauration, il suffit de prendre en considération deux feits, nommément la distance qui sépare aujourd'hui les domaines de ces deux grands corps politiques, dont les frontières se touchaient avant la Révolution, et la fixité des principes conservateurs qui forment la base de la politique et de l'existence même de notre Empire. Ce n'est assurément pas en retournant aux inspirations de I9 politique toujours voulante de la France, et aux inspirations de la rivalité surannée entre les Maisons de France et d'Autriche, sous les règnes de François I*' et de Louis XIV, que la Royauté restaurée a bien servi sa propre cause.
Louis XVIIl s'est trompé en évoquant à son aide un bien feux esprit politique. Ce qui sert la Révolution ne peut évidemment servir la cause de l'ordre. Il a sans doute fellu une fort grande somme d'illusions et d'idées préconçues pour livrer ce prince et son Cabinet aux errements politiques qui ont si grandement influé sur le sort de la Restauration. Comment l'absurdité de l'idée de la rivalité supposée entre la France et l'Autriche n'a-t-elle point frappé le Cabinet français? Sur quelles bases le sentiment de l'Autriche aurait-il pu être fondé? L'Autriche n'avait certes rien à envier à la Royauté restaurée, tandis que tout ce que la France pouvait envier à l'Autriche était de nature à renforcer cette Royauté même.
La matière est ici épuisée, mon cher comte, et si je me suis arrêté à son objet, c'est que son absurdité même exige que son existence, à cause de TinQuence qu'une aussi profonde erreur exerce sur les relations entre les deux Empires, soit
prise en considération dans bien des circonstances. Il n*est pas juste de passer outre à Tégard de Texistence d'un mal, parce qu'il est logiquement entache d'absurdité ; il fout admettre son existence pour saToir se conduire à son encontre. Tel est spécialement le cas de la rivalité entre l'Autriche et la France que les GouvernementSy quels qu'ils soient, entendent exploit ter au profit des situations si diverses dans lesquelles ils sont condamnés à se mouvoir.
Dépouillons maintenant la vérité, dans la situation générale de l'Europe, du fard qui la couvre.
La lutte qui existe est engagée entre la Révolution sociale et les conditions de la paix véritable, qui n'est et ne peut être que le produit de l'ordre, et dès lors celui des principes sur lesquels repose l'ordre. Les différends politiques du jour ne sont qu'un jeu plus ou moins grossier. Pour s'assurer de cette vérité, il suffit de jeter un regard impartial sur la valeur réelle de ces différends.
Un malaise général pèse sur l'Europe. Le sentiment du besoin de repos est universel, mais chaque événement, quelque minime que puisse être sa valeur réelle, acquiert la valeur d'une entrave s'opposa nt à la réalisation de l'objet. .
Le corps social paratt placé sous l'empire du sort d'Ahasvérus et du cri de Marche, marche! sans but d'arrivée marqué ni même saisissable. Ce cri sort du foyer qui depuis soixanteneuf ans souffle le désordre dans toutes les directions du corps social.
La France, soulevée et brisée dans ses fondements, passe de transformation en transformation, et cherche en vain à rentrer dans un équilibre qu'elle a perdu et qui longtemps encore lui échappera.
Ce n'est pas à vous que je pourrais me croire appelé à signaler les changements amenés par l'influence naturelle que la France, en proie à ce mal, exerce sur les autres pays. Ce que je vous conseille, c'est de ramener dans toutes les occasions les perturbations du jour à leur point de départ réel. Ce soin vous donnera le moyen d'évaluer leur portée. Ce qui complique toutes les positions, c'est la confusion qui s'est infiltrée
dans les situations les plus simples et qui a tourné en un dangereux abus de mots. II me suffira à ce sujet de signaler quelques qualifications en usage.
Les mots alliance, nationalité, droit, sont détournés de leur signification réelle et livrés à de bien dangereuses interprétations.
L'idée d'une alliance n'est admissible que sous les règles généralement applicables à toute espèce de contrats entre parties indépendantes et libres de leurs mouvements ; tout contrat présuppose un objet, un point de départ et d'arrivée précis, et les limites dans lesquelles devra se renfermer l'action.
Existe-t-il un contrat pareil entre la France et la Grande- Bretagne? entre ces puissances et la Cour de Turin? Certes non. Quelle est dès lors la valeur admissible du mot alités qui résonne dans l'Europe entière et égare les esprits?
Quelle valeur a celui de nationalité dans l'acception que lui accorde et que lui retire, selon ses convenances variables à l'excès, la diplomatie qui se qualifie de libérale?
Quelle valeur la plus rudimentaire serait-il possible d'attacher à l'usage que cette diplomatie se permet de feire dans bien des circonstances du mot de droit?
Rien, dans les habitudes du jour, ne repose ainsi sur une base définissable, et tout, à commencer par le bien, doit dès lors tourner en confusion et en des compromissions qui aboutissent à des déroutes.
Telle est l'une des principales raisons de la position dans laquelle les États se débattent aujourd'hui entre la vie et la mort. Dans aucun corps politique la situation générale ne .tourne en une gène plus évidente que dans notre Empire, dont l'existepce repose sur la diversité des races, sur les conséquences de sa position géographique et de son histoire, et qui, par conséquent, doit plus que tout autre corps politique ne. pas s'écarter de conditions données, fixes et précises.
Ce n'est pas un traité de philosophie que j'entends ébaucher^ ce sont des; vérités que j'établis, et ma ioogiie vie
publique témoigne de la haute valeur que je leur ai toujours reconnue.
La tâche de notre Cabinet n'est et ne peut être autre que de régler sa marche sur les exigences de la situation où se trouve placé TEmpire. Cette situation offre parfois de la gène poU«tique au GouTeimement. Ce qui dans toutes les occasions prêtera de la force au Cabinet, ce sera la conscience de la cause qu'il aura à défendre et le franc aveu des limites que toute situation donnée impose à son action ; les limites dans lesquelles TÂutriche doit avant tout se renfermer, ce sont celles du bon droit.
L'individualité (et en politique les corps comptent comme des individualités) de notre Empire, qui, dans les affaires du jour, n'a rien à chercher pour lui en particulier et qui peut feire valoir son poids incontestable dans l'intérêt du droit et de la justice étemelle, est douée d'une grande force en face de prétentions qui, avant tout, n'entendent tenii; compte que de leurs intérêts spéciaux bien ou mal entendus.
La tâche que je regarde comme la plus importante dans Je moment actuel, c'est de conduire à leur fin, dans le plus court délai possible, les conférences dont l'existence et la durée sont une arme entre les mains du chef de la France, et offrent une somme de dangers de toute sorte aux amis de la paix politique. Sous le titre usurpé d'un centre d'entente entre les puissances, la réunion actuelle ne peut servir que la cause du désordre.
L'expérience de chaque jour montre en effet à quels embarras conduit inévitablement, et dans les directions les plus diverses, une réunion de plénipotentiaires à laquelle l'esprit d'intrigue cherche à prêter l'apparence d'un aréopage fantastique placé, soit sous la haute main de la France seule, soit sous celle de la France renforcée par des alliés prétendus, et qui, dans les circonstances données, se trouvent réduits au rôle de complices du chef de la France dans la direction de ses intérêts personnels et dynastiques.
Que cette monstruosité politique vienne à cesser. L'Autriche rentrera, par le fait même, dans une position bien
meilleure que ne Test celle où le désarroi politique universel la tient resserrée. Ce n'est pas V isolement (ce mot compris dans son sens véritable) qu'un grand corps politique tel que notre Empire aura jamais à craindre, quand le feitsera la conséquence voulue d'une position qui lui assurera la liberté de ses mouvements.
L'Autricbcy si elle sait se foire comprendre, servira toujours de point de réunion et d'appui aux amis de l'ordre. Telle est sa position naturelle, et c'est là dès lors qu'elle peut et doit puiser sa force.
Vouloir étendre Texposé de mon impression sur l'ensemble de la dangereuse position des cboses, à la prise en considération des situations particulières dans flesquelles se trouvent placées en ce moment les principales puissances de l'Europe, ne saurait entrer dans mes vues.
Tous les Cabinets, sans exception aucune, sont en proie à Tinvasion et aux effets du mal que j'ai pris à tâche de signaler dans ces pages, mal auquel la chute du simulacre de régime monarchique en France et la réaction de cet événement sur l'Europe entière ont ouvert en 1848 les portes, alors généralement mal gardées. Parler aujourd'hui d'une Angleterre, d'une Russie, d'une Prusse, c'est s'occuper d'êtres fantastiques. La France seule, qui, avec certaines modifications dans les formes, suit la voie dans laquelle elle est entrée il y a soixanteneuf ans, se présente à mes yeux d'une manière définissable. Elle est et elle sera encore longtemps le foyer d'un mal dont lord Chesterfield a si bien jugé la cause et prévu les produits dans les mots suivants qu'il a adressés à Montesquieu, le malencontreux fondateur de l'école anglaise dans son pays : « Vous et vos Parlements, vous pourrez bien faire encore des barricades, mais vous ne sauriez élever des barrières. » La prévision de lord Ghesterfield s'est vérifiée; ce qu'il n'a point prévu, c'est que le parlementarisme français minerait et ruinerait le système représentatif en Angleterre. Dans la valeur historique et le rapprochement des deux faits se trouve la véritable situation actuelle des deux Empires voisins. Ajoutez à ces influences réciproques les embarras produits par les scènes dont l'Inde
orientale est aujourd'hui le théâtre, et la confusion d'idées dans laquelle le leurre de Talliance entre les deux puissances maritimes, naturellement rivales, a jeté l'Angleterre et avec elle le reste des puissances, et rien ne manquera à la démonstration de la vérité.
La Russie s'est engagée dans la voie du suicide.
La Prusse est privée de chef.
Avec qui l'Autriche peut-elle marcher aujourd'hui?
Je ne lui connais qu'une alliance digne du fait et du nom, c'est l'alliance avec le bon droit et sa volonté clairement manifestée.
La position actuelle du corps social tout entier, situation dans laquelle les questions strictement politiques, quelle que puisse être leur valeur intrinsèque, n'occupent qu'une place relativement secondaire ; cette position, qui elle-même est le produit du désarroi de la révolution sociale commencée en 1789, n'est autre chose que la confusion arrivée à un point où les esprits les plus calmes, et les moins accessibles aux préjugés et aux illusions, sont réduits à l'incapacité absolue d'asseoir un jugement quelconque sur la marche des événements de chaque jour. Dans une telle occurrence, un grand État ne peut et ne doit suivre d'autre ligne de conduite que celle d'un capitaine de vaisseau engagé sur une mer semée d'écueils au milieu d'une brume épaisse. C'est sur la force de résistance du bâtiment qu'il doit fonder sa confiance en carguant les voiles. Si la base de sa confiance devait elle-même n'être qu'une illusion, le sort du bâtiment serait livré à la volonté du destin. Tel n'est pas le cas de notre Empire ; il possède, aux époques de trouble général (l'histoire en fait foi), une force de résistance que peu de corps politiques partagent avec lui, et qui réside avant tout dans le fait incontestable que l'Autriche, n^ayant rien à convoiter en dehors de ses frontières, peut se tenir à l'écart de ce qui n'est que de l'intrigue politique.
Celte Térité, qui a pénétré dans l'esprit public de l'Empire, mise en pratique dans toute sa force par le Gouvernement, prêtera toujours à celui-ci des moyens puissants pour combattre et même déjouer les attaques d'une politique empreinte
à la fois d'un esprit de convoitise condamnable et d*tin sentiment de gène et de faiblesse, attaques que des Gouvernements en désarroi moral dirigent contre le grand corps politique strictement et nécessairement conservateur.
Si rAutriche, dans toutes les occasions, garde fermement la base hautement affirmée sur laquelle repose la vie de TEmpire, elle déjouera le jeu soi-disant politique, qui n'est en réalité qu'un recours à des moyens destinés à couvrir, dans une ère de désarroi général, la faiblesse et les dangers d'une situation où se sentent engagés ceux qui se livrent à ces intrigues et qui les alimentent.
Mettemich à Disraeli.
Dresde, le 28 octobre 1858.
1938. Huit années se sont écoulées depuis notre rencontre en Angleterre, dans ce pays que j'aime, avec lequel le long cours de ma vie politique m'a mis en un fort sérieux contact, et que Tâge qui pèse sur moi m'empêche seul de visiter encore. Bien des événements qui, dans le cours des dernières années, ont occupé et couvrent encore le champ de la politique, seraient de nature à me dérouter dans la marche de ma pensée si mes convictions reposaient sur une base moins solide. Le grand Empire maritime qui en Europe n'est pas continental, et la puissance continentale et centrale qui n'est point maritime, finiront toujours par se rencontrer quand il s'agira, soit de questions véritablement générales, soit de questions pouvant toucher à leur intérêt direct. Une grande confusion dans les situations et les relations les plus diverses pèse aujourd'hui sur le monde. Elle arrivera à son terme; ne me demandez pas ma prévision sur le quand et le comment, — je l'ignore autant que vous; — mais ce en quoi j'ai pleine confiance, c'est dans l'heureuse influence que vous exercerez sur les dénoûmentd d'une mauvaise situation des choses.
Comme ni vous ni moi n'avons jamais figuré dans le rang
des touristes quand même, ce &it suffit pour mettre un grand obstacle | à notre rencontre personnelle^ ce que je regrette Tivement. Veuillez maigre cela me conserver un bon souvenir et compter sur celui que je garde de vous, avec le sentiment d'une considération aussi sincère que distinguée.