SVR UNE CONSTITUTION EN AUTRICHE
(Pages 47 et 218.)
1951. Schwarzenberg à Metternicb (Lettre). Olmutz, le 16 féTrter 1849. — 1952. Metternicb à Scbwarzenberg (Réponse ). Brigbton, le 25 février 1849.
1951. ...J'ai pris la direction des af&ires à une époque où personnene voulait s*en charger. La situation ne s'est améliorée que légèrement; pourtant, TEmpereura un Gouyemement qui fait les affaires, qui inspire confiance par-ci par-là, qui se fortifiera, je Tespère, et rendra du prestige au pouvoir.
Il ne fiaut pas se faire illusion sur la situation générale; la révolution est partout, elle existe de fjEiit et dans toutes les tètes; là où elle n'est pas encore, on ne voit que Eaiblesse, découragement, et, par suite, le Gouvernement ne trouve aucun point d'appui. A Fétranger, Tétat de choses n'est pas meilleur, et les influences d'au delà des frontières ne peuvent qu'augmenter le mal à Tintérieur. Dans de pareilles circonstances, suivre hardiment une voie tracée d'avance, grouper autour de soi le peu d'amis qu'on a et combattre les ennemis est une tâche difficile. Il feudra absolument que nous finissions par fabriquer une Constitution. Gela ne pourra être ni un produit français ni un produit anglais, car rAutriche telle qu'elle est ne peut trouver la cohésion qu'au moyen d'une Constitution adaptée à sa situation particulière. Malheureusement, il n'y figurera que trop de ces dispositions exigées parla mode, car ce sont là des sacrifices nécessaires et aujourd'hui inévitables; c'est le tribut payé à Tépoque. Mais, pour notre malheur, il manque un facteur dont Tabsence ne nous permet pas de tirer parti des éléments les plus importants de la Constitution anglaise : nous n'avons pas d'aristocratie capable de jouer un rôle politique; une institution comme la Chambre des pairs anglaise ne serait nullement pratique en Autriche et ne servirait qu'à rendre infiniment plus difficile la tâche du Gouvernement.
SUA UNE CONSTITUTION EN AUTRICHE (l849). 493
L'ennemi qui nous presse et que nous avons à combattre, c'est la démocratie avec ses conséquences extrêmes ; comme un contre-poids nous fait défaut et qu'une aristocratie fonctionnant comme corps politique actif ne peut se créer du jour au lendemain, nous ne pouvons opposer à la révolution qu'une seule digue conservatrice , et cette digue , c'est la propriétéy par conséquent le cens calculé d'après la part que les individus doivent avoir à la conduite des affaires publiques. La propriété est encore en grande partie aux mains de la noblesse. Il faut conserver l'institution des majorats, et alors ce sera l'affeire des grands propriétaires d'utiliser l'influence qui leur appartient naturellement pour se constituer en une véritable aristocratie.
Metternich à Schwarzenberg (Réponse). Brighton^ le 25 février 1849.
1958. Le comte de Golloredo m'a remis votre lettre du 16 de ce mois. Voici l'impression que m'en a laissée le contenu : Je suis convaincu qu'en appréciant comme vous le fiaites les grandes difficultés de votre position , c'est-à-dire de celle du Gouvernement, vous êtes sur le terrain de la vérité. Quoi qu'il en soit, dans une pareille situation , il n'y a pas autre chose à faire qu'à enfoncer son chapeau sur sa tète et à suivre la voie qu'indiquent la justice et la conscience.
Vous prévoyez que le Gouvernement sera obligé de fabriquer une Constitution. Je crois que le Gouvernement (si avant le dernier changement de Cabinet il y en avait eu un de palpable) aurait dû depuis longtemps mettre la main à l'œuvre. Vous posez en fiait que la Constitution doit être autrichienne, et qu'elle ne peut être ni anglaise ni française. Vous avez parfaitement raison; mais il y a précisément dans la situation particulière de l'Empire qu'on appelle l'Autriche, une somme considérable de difficultés dont on ne peut venir à bout que si on les envisage courageusement et sans illusions.
Le système français de centralisation ne convient pas à l'Autriche; dans son excès, il ne convient pas même au pays où il a pris naissance; en France, la véritable tendance du mouve-
ment est contraire à la centralisation. Il ne peut donc être question pour nous de ce système.
Tout bien pesé, la Constitution anglaise ne convient qu'à TAngleterre; partout ailleurs elle devient une caricature, parce qu'on ne peut transplanter avec elle les conditions essentielles qui la font subsister.
Je crois néanmoins devoir fjEiire une observation relativement à Yaristocratie dont vous avez parlé. Aux mots aristocratie anglaise on rattache facilement Vidée de noblesse. Cela n'est pas tout à fait exact. La base de Taristocratie anglaise ne repose pas sur cette idée, mais sur celle de la grande propriété; sans doute la noblesse joue un rôle , mais ce rôle est le moins important, et, en définitive, Tidée ne va pas au delà du titre, sans lequel le noble lui-même ne peut pas obtenir la dignité de pair dans la Chambre haute, tandis que le roturier d'aujourd'hui peut être élevé demain au rang de la haute noblesse. Si l'on examine l'idée sous cette face, — et c'est, de fait, le seul côté exact, — on voit que l'Autriche ne manque pas de l'élément aristocratique auquel TAngleterre doit sa force et son repos. Nous avons encore la grande propriété ; par conséquent, la difficulté de créer un contre ~ poids aristocratique n'est pas là ; elle est dans l'esprit qui, depuis que la révolution a éclaté dans notre Empire, non-seulement a pu trouver le champ libre chez nous, mais de plus un terrain malheureusement aplani et même préparé à souhait par l'autorité qui s'appelait le Gouvernement responsable.
Vous voulez maintenir les majorats. Vous avez parfaitement raison, et si l'on veut garder la grande propriété, il faut nonseulement les conserver, mais encore les augmenter. Voilà encore une conséquence conforme à l'esprit de la législation anglaise.
Tout cela, mon cher prince, est possible, bien que non facile, dans une situation foncièrement mauvaise.
Mais la plus grande de toutes les difficultés, c'est la représentation.
Les parties dont se compose l'Empire doivent-elles avoir des représentations particulières ? Doit-il y avoir une représen-
tation centrale? Ces questions demandent avant tout des solutions nettes, et si vous voulez savoir ce que je pense à cet égard , je vous dirai qu'en cette matière il n'y a qu*un moyen terme de possible y attendu qu'un oui et un non catégoriques présentent des difficultés insurmontables.
Des représentations nationales superposées sont une absurdité. On peut remédier à cet inconvénient, diront les unionistes : on n'a qu'à établir la représentation centrale toute seule. Peut-on fondre ensemble les parties dont la réunion a graduellement formé TEmpire? Je ne crois pas que cela soit pos« sible, et, si l'impossibilité de le faire était démontrée, comment concevoir une représentation centrale? D'après ma conviction, cette représentation ne pourrait exister que dans la limite et avec les réserves sous lesquelles on admettait l'idée avant les journées de Mars, et sous la forme d'une réunion au siège du Gouvernement de députés représentant les parties de l'Empire. Ici, il importerait surtout de spécifier les questions qui devraient être traitées dans les assemblées provinciales et au centre; ainsi le veut la nature des choses, mais en même temps le problème à résoudre est bien difficile.
(Page 59.)
1953. MetternicK à Schwarzenberg (Lettre). Bichmond, le 26 juin 1849.
1953. ...L'Autriche a de graves problèmes à résoudre; ce sont, selon mot, les suivants :
!• La situation en Hongrie;
2* La situation financière.
Si je m'abstiens de parler ici de l'esprit de désordre qui a envahi le monde, bien que cet esprit soit, à mes yeux, le point de départ de toutes les difficultés du jour, je me tais uniquement parce que je veux parler non de la situation générale,
mais seulement de la situation particulière qui pèse sur notre Empire.
Dites-vous que le désordre en Hongrie ne peut pas prendre fin si le secours ne vient pas du pays lui-même. Le système de la fusion ne convient pas à ce Royaume ; pratiquement, il ne saurait être question que d'un appui, et encore d'un appui réciproque.
La fusion se faisait tout naturellement d'elle-même lorsque les procédés autoritaires de l'Empereur Joseph II cherchèrent imprudemment à la précipiter. A la suite de l'insuccès de ces tentatives, elle est devenue une impossibilité de &it. La Hongrie n'est plus le pays tel que l'avait trouvé l'Empereur Joseph, mais celui qu'il a laissé à son successeur. Afin de ne pas s'abuser, il faut, pour juger la situation de la Hongrie, considère r deux moments : les diètes de 1790 à 1791 et de 1825.
Les conséquences des malheureuses tentatives de l'Empereur Joseph, de celles qu'on poursuivait encore comme de celles auxquelles on avait déjà renoncé (double mouvement, double agitation qui ébranlait les fondements du vieil édifice politique), ces conséquences, qui se sont maniFe:>tées à la première de ces diètes, on les aurait vues se produire sans les guerres de 1792 à 1814; elles auraient été bien plus redoutables qu'elles ne l'ont été, grâce à la Révolution française et à ses suites belliqueuses. Quoi qu'il en soit de la diète de 1790, elle a créé un état de fait que j'ai toujours onsidéré comme le point de départ de la situation de la Hongrie,
La diète de 1825 forme un deuxième chapitre de l'histoire contemporaine de la Hongrie, et pour fjEiire comprendre l'opinion que j'exprime , il faut que je rappelle les faits historiques suivants, qui certainement ne vous sont pas connus.
Dans le cours de l'année 1816, la première de l'ère de la paix, j'ai cru remplir un devoir de conscience en exposant à l'Empereur la nécessité impérieuse de changer le système gouvernemental, comme le demandait le nouvel état de choses. La situation de la Hongrie devait surtout appeler son attention. L'Empereur me donna raison, mais en réalité l'on ne fit rien. On suivit la vieille routine. On avait la paix poli-
tique^ le GouTernement n'en demandait pas davantage. Le règlement de la situation financière fut la seule tâche qu^on s'imposa; elle était nécessaire, cela est certain; le tort qu'on a eu, c'est de s'en occuper exclusivement, car on ne peut pas régler les finances en les restreignant à la question d'argent; c'est Y État qui forme la base des finances, et la (àche d'assurer Fexistence de l'État n'est même pas le dernier mot du problème ; le développement du corps politique revendique aussi ses droits.
Je n'ai pas besoin de dire que dans ma pensée ce développe^ ment n'avait rien de commun avec les idées feusses du parti de la réforme, qui prétendait avoir incarné en lui Tesprit du temps; mais, par contre, je voyais clairement que, par suite des tendances qui avaient pénétré manifestement ou secrètement dans toutes les veines du corps politique, le vieil édifice avait besoin de certaines réformes, et que (même si tel n'avait pas été le cas), après être sorti de vingt-deux années de guerre, accompagnées de sacrifices sans exemple, pour entrer dans une période de paix politique probablement assez longue, il fallait avoir égard au sentiment du pays. L'Empereur était de mon avis; mais il s'en tint là, et l'exécution des réformes néces* saires fut ajournée indéfiniment, tant était forte l'habitude du laisser aller de là machine politique, habitude particulière au monde des fonctionnaires en général, et que l'Empereur François n'eut pas la force de vaincre, tout en reconnaissant la nécessité de la combattre.
Avant l'ouverture de la diète de 1825, l'Empereur m'avait exprimé le désir de me voir étudier de près les problèmes à résoudre en Hongrie. Je n'avais pas perdu mon temps, et, depuis la conclusion de la paix générale, je m'étais occupé de l'étude d'une situation que je ne connaissais qu'imparfaitement jusqu'alors. Je fus amené à me préoccuper tout d'abord de cette question : « L'Empereur regarde-t-il l'ancienne Constitution comme la base de l'état de choses politique en Hongrie, qui a besoin d'améliorations, ou bien compte-t-il donner à cet état de choses une base nouvelle? » Quand je posai cette question à l'Empereur, il parut étonné de voir que j'eusse cru
oëcessaire de la lui adresser. « J'ai jure de respecter la Constitution, et je ne viole pas mes serments » , me répondit l'Empereur. « Gomment pouvez- vous, après cela, me poser cette question? — Parce que » , rëpliquai-je à Sa Majesté, «dans le cas où vous êtes résolu à rester fidèle à la direction que vous avez adoptée, la première mesure à prendre devant la prochaine diète sera d'affirmer nettement ce fait. Il faut que le pays soit délivré de l'incertitude où il est à bon droit, et que le Gouvernement trouve le terrain qui lui manque dans la position équivoque où il se maintient. » L'Empereur trouva que j'avais raison et ordonna que le discours du Trône, qui devait être prononcé à l'ouverture de la diète, fÙt rédigé dans ce sens : « Le résultat de cette démarche » , dis-je à Sa Majesté, « sera de briser l'opposition actuelle et de la couper en deux partis ; les gens éclairés et les honnêtes gens se rallieront au Gouvernement, les rêveurs et les hommes possédés de l'esprit du temps se grouperont pour former une opposition soidisant libérale. C'est avec cette opposition que s'engagera la lutte; mais la Couronne aura Vêlement hongrois pour elle, tandis que ses adversaires seront obligés de se placer sur un terrain étranger à la Hongrie. Le droit et la force seront du côté du Gouvernement; ce sera à lui de tirer parti de cette circonstance. »
En entrant dans ces détails historiques , je n'ai d'autre but que de vous préparer à ce que je crois devoir dire sur le ifûtd faciendum en ce qui concerne la Hongrie.
Je considère comme bases de mes vues et de mes sentiments dans cette grave question , dans cette question qui touche à l'existence même de l'Empire, les faits suivants, qui, d'après ma conviction intime, sont incontestables.
1. Sous le rapport de son étendue et de ses ressources intérieures, la Hongrie est la partie la plus importante de l'Empire.
2. La nationalité magyare ne peut pas se laisser supprimer; il faut qu'on la réconcilie avec les autres nationalités qui forment l'Empire. Le moyen d'arriver à ce but est indiqué par l'intérêt hongrois lui-même. A moins de s'engager dans de Ion-
SUR LA SITUATION EN HONGRIE (lS49). 4?9
gues luttes, la Hongrie est incapable de former un État indépendant séparé des autres parties de TEmpire d'Autriche. Pour atteindre ce résultat, il faudrait avant tout qu'elle reculât ses frontières dans la direction de Test et du sud; or, la race magyare n'a aucun des moyens qu'il faut pour cela, sauf celui de la force brutale, dont les autres nationalités du territoire qui s'appelle Hongrie, mais qui n'est pas un pays exclusivement magyare, disposent également vis-à-vis de cette race.
3. La Hongrie est un pays resté statîonnaire dans la civilisation. La caqse de cet inconvénient doit être imputée bien plutôt au pays même qu'à la Couronne hongroise. Elle se trouve surtout dans la lutte entre les vainqueurs et les vaincus qui forment la population de la Hongrie; dans la crainte de la caste exemptée autrefois des charges de l'État de âe trouver exposée au danger de voir la caste vaincue sortir de la condition de misera plebs, comme on Ta appelée très-justement. Depuis la Diète de 1825, cette crainte a produit ce que produisent toujours de pareilles situations volcaniques. Une fois qu'on se met à les discuter, on ne songe plus à chercher tranquillement le remède au mal; les vaincus se transforment en vengeurs et ne tardent pas à devenir, sous des chefs intéressés, conquérants à leur tour. Voilà ce qui est arrivé en Hongrie, entre les années 1825 et 1848» et il en est résulté que le pays se trouve aujourd'hui dans une situation parfaitement anormale, dans celle d'une démocratie sans éléments vraiment démocratiques. On avait songé à chercher ces éléments dans la dissolution de tout ordre social, projet qui conduit non pas à la démocratie dans le vrai sens du mot, mais à l'anarchie pure.
4. A la suite de la révolution de Mars et de l'absence de gouvernement qui en a été la conséquence immédiate , la Diète réunie à Presbourg renversa l'ancienne Constitution et en établit une nouvelle, qui non-seulement a détaché la Hongrie de l'Empire pour en faire une république démocratique, mais encore fait de la réunion permanente de la Hongrie au reste de l'Empire une impossibilité absolue. L'Empereur a donné sa sanction à cette oeuvre bâtarde.
Les suites du coup d'État révolutionnaire ne se sont pas fait
attendre et ont abouti à VuUima ratio, à la guerre, et la lutte a eu lieu non- seulement entre la Couronne et le pays, mais aussi entre les difiFérentes races qui forment la population de la Hongrie.
Voilà où en sont les choses ; de cette situation résulte naturellement la nécessité pour le Gouvernement de se préoccuper d'une manière sérieuse de la solution. Il n'y a que trois éventualités possibles. Si le Roi triomphe, — comme je n*en doute pas, — il pourra traiter la Hongrie en pays conquis. Pourrat-il la laisser sans Constitution? Certainement non. Sur quelles bases &ut-il asseoir cette Constitution?
1* Sur Tancienne, la traditionnelle;
2* Sur celle de 1848, ou
3* Sur une toute nouvelle?
Si j'avais un avis à donner, voici ce que je dirais :
A. Le Roi fait de l'ancienne Constitution la base de Tentreprise. Il met cette Constitution en harmonie avec les besoins de Tépoque et la situation générale de la Monarchie.
B. Le Roi octroie la Constitution.
C. Il l'asseoit sur la base d'éléments monarchiques, en établissant une juste pondération entre les éléments aristocratiques et ceux qu'on nomme démocratiques.
Pour garantir les premiers, le Roi écarte tout ce qui serait contraire à Tidée de Vunité de l'Empire et au droit de la Couronne de préserver cette unité.
Pour' maintenir les éléments aristocratiques, le Roi rétablit la table des magnats avec des membres héréditaires, en lui donnant la forme de la Chambre des pairs anglaise.
Pour maintenir les éléments démocratiques, le Roi établit un droit électoral répondant à la situation de la Hongrie.
Voilà ce que je ferais si j'étais le Roi. Toute autre tentative échouera, je le crains. On peut concevoir des députations des deux tables formant une représentation centrale, cela est certain. Procédant à' élections populaires, cette représentation ne peut dégénérer qu''en convention démagogique.
Faites de mon idée ce que vous voudrez, elle est honnête et fondée sur une connaissance plus exacte de la situation de la