I. *— Le Conseil de l'Empire
Je vois par votre lettre que vous n'avez jamais eu connaissance d'un travail que j'ai soumis au défunt Empereur François (1817), et qui avait pour objet la création d'un Conseil de l'Empire. Voici l'histoire de ce document : Moi qui me suis toujours compté parmi les hommes qui pensent, j'avais considéré comme extrêmement difficile la situation dans laquelle l'Empire était placé par le passage d'une période de vingt-deux années de guerre à une longue période de paix politique (car j'étais convaincu que cette période serait longue). Pour me pénétrer de ce sentiment , il me suffisait d'une vérité expérimentale à laquelle je crois fermement et dont on ne tient pas assez compte : c'est la différence très-réelle qui existe entre le passage du repos au mouvement et celui du mouvement au repos, laquelle transition est bien plus difficile que la première. La cause en est toute naturelle, comme toutes les causes. Le mouvement tend les esprits, et il trouve en lui-même les élé-
ftS8 RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).— APPENDICE.
ments d'activité nécessaire. Le retour au repos détend les esprits; mais, dans cette évolution, deux voix hostiles s'élèvent : celle des impatients et celle des ennuyés. Les premiers veulent jouir immédiatement des douceurs du repos qu'ils ont retrouvé, et ils oublient qu'entre la maladie et la santé il y a la convalescence ; les autres transportent sur le terrain moral le mouvement qui a cessé sur le terrain matériel.
A la suite de la dernière paix de Paris (1815) , le sentiment du repos matériel enfin obtenu était celui qui dominait dans les hautes régions gouvernementales en Autriche. Plus je partageais ce sentiment, plus la situation morale de la société tout entière m'inspirait d'appréhensions. Vous pouvez m'en croire sur parole : du premier moment où je l'ai vue à Pœuvre, j'ai reconnu que la Restauration en France ne pouvait être assurée que par une suite d'aventures heureuses; d'un autre côté, je reconnaissais, vous n*en doutez pas, la nécessité de ranger bien des choses dans notre ménage politique. Mais pour faire une chose nécessaire quelconque il faut les moyens, et, comme moyen d'assurer à la machine gouvernementale une marche régulière, je conçus l'idée de la création d'un Conseil de l'Empire.
Je développai cette idée à l'Empereur, et elle lui plut. J'ai passé Tannée 1816 à l'élaborer dans ses traits principaux; quant à mon travail , que je priai de faire examiner par une commission lorsque j'en fis la remise , je le déposai entre les mains de l'Empereur au commencement de l'année 1817, et l'Empereur le mit dans son tiroir.
Quand, après sa grave maladie de 1827, l'Empereur fut entré en convalescence , il me fit venir un jour, à huit heures du matin. Lorsque j'eus pris place près de lui , il commença par s'excuser de m'avoir fieiit appeler à une heure aussi matinale ; puis il me dit les paroles suivantes : « Il &ut que je vous fasse un aveu : je reviens à la vie après une maladie à laquelle je croyais succomber. Dites-vous que, pendant que j étais malade, je m'accusais comme d'un crime de n'avoir pas examiné votre travail. Dès que je serai tout à fait remis sur pied, je nommerai une commission qui sera chargée d'étudier la question et
LE CONSEIL DE L'EMPIRE EN AUTRICHE (l85l). 529
qae voas prësiderez. Donnez- moi une liste des hommes que TOUS désirez avoir pour collaborateurs. »
Le 31 décembre 1834, je me rendis chez l'Empereur pour lui présenter mes vœux de bonne année, a Vous voyez de nouveau en moi un pécheur repentant » , dit l'Empereur en m'interrompant; « votre travail n'est pas encore sorti de mon tiroir. Je vous donne ma parole d'honneur que Tannée 1835 ne s'écoulera pas avant que l'institution soit créée. » Deux mois plus tard, l'Empereur n^était plus.
En 1845 ou 1846, après avoir longtemps cherché ce que mon travail pouvait être devenu, je Tai découvert (dans les archives du Conseil d'État ou dans celles de la Conférence d'État, je ne m'en souviens pas exactement). L^avais-je remis dans les archives de cette dernière ou déposé avec mes lettres de Cabinet parmi les documents de la chancellerie d'État? Je ne pourrais pas le dire davantage*. Ce que je sais, c'est qu*en somme mon travail peut s'appliquer à toutes les époques, mais qu'à la suite des derniers événements la forme de l'institution doit nécesssairement être restreinte. J'ai admis de tout temps, comme un élément considérable du mécanisme qui s'appelle le Gouvernement, l'existence d'une autorité consultative, non embarrassée par la possession d'un pouvoir exécutif. Le nom de Conseil d'État, Conseil de TEmpire, Conseil pur et simple ou tout autre, ne fait rien à l'affaire ; mais il importe que l'autorité à créer soit moralement indépendante, fortement organisée, et composée de personnes très-capables. A ces conditions, elle rassurera les ministres et inspirera confiance à la masse. Pour moi, la formule la plus intelligente pour les grandes mesures gouvernementales a toujours été la vieille formule firançaise : a Notre Conseil entendu » ; Napoléon, dont on peut dire qu'il a été l'un des esprits les plus absolus, ne considérait ses ministres que comme des
* Noat aTODS parlé dans aoe note concernant le Conteîl de rEmpire, page 75 du tome III , de la difficulté de retrouver ce travail. Dans les points essentiels, les données fournies par le prince de Mettemich concordent parfaitement avec ce que nous avons dit.
(/Vote de t Éditeur.) ▼m. 34
auteurs de propositions, ne reconnaissait au Conseil d'État que le droit d*examen, et se rësenrait à lui-même le droit de décider. Le nom de Conseil d'État est aujourd'hui mal accueilli chez nous , parce que le corps auquel il appartenait était trop limité comme nombre , qu'il n'a jamais pu fonctionner conve* nablement, et que, par suite, il entravait la marche des aflaires au lieu de la faciliter en la réglant. Vous avez très-bien relevé dans votre lettre la cause du mal. Elle tenait , comme tant d*autres, aux feiblesses humaines.