L'EMPIRE RESSUSCITÉ, ETC
La fin de Tarticle frise Textréine limite de Tioeptie : « C'est toute la différence entre Louis XYIII et Napoléon III ; le premier, en datant son règne de 1796, n'invoquait que le droit de sa race; le second, en datant le sien de 1852, n'invoque que les droits de la France. »
Si Louis-Napolëon était le rivai de Louis XYIII, on pourrait encore admettre la différence établie par La Guëronniére. Mais en quoi consiste la différence entre Louis XYIII et Napoléon III? S'il en existe une qui tombe sous le sens, elle se réduit à ceci : c'est que le chiffre XYIII s'accordait avec le droit dynastique, tandis que le chiffre III est un chiffre fantastique, qui foule le droit aux pieds, en même temps qu^il implique un mépris arbitraire du droit dynastique aussi bien que du principe de la souveraineté du peuple. Quelqu'un faitil cette réflexion chez ce peuple d'enfants qui s'appellent les Français?
Mettemich au Roi Léopold de Belgique (Lettre). Vienne, janvier 1853.
1866. ...Que Yotre Majesté me permette de Lui retracer à grands traits les principales situations telles que mon esprit se les représente :
La situation de la France.
Aujourd'hui comme autrefois, comme dans tous les temps à venir, il y a dans le corps social deux partis irréconciliables qui sont en lutte, ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. . Ces partis se composent d'hommes honnêtes et d'autres qui ne le sont pas, de gens sages et d'esprits chimériques, d'hommes pratiques et d'idéologues. Depuis plus de soixantetrois ans, la France est la grande arène des partis. La Révolution n'a pas pris un caractère contagieux aussitôt après son explosion, parce qu'au bout de peu> de temps elle a dégénéré en folle anarchie à l'intérieur et abouti à la guerre avec l'étranger. La Révolution a eu son sort habituel, elle est devenue la proie d'un soldat heureux et bien doué. Enivré par
548 RECUEIL DE DOCUMENTS (184ft-18ft3). — APPENDICE.
la victoire) Mapolëoa s^est également perdu lui-ménie, et Louis XYIII, élève de Técole qui s'appelait Vécole anglaise, au lieu de replacer le Trône dix fois séculaire d'autrefois sur des bases historiques et de se borner dans Tadministration du Royaume à conserver ce qui était pratique et répondait aux besoins du temps, a conduit le Trône des Bourbons à sa ruine. Si les fautes de la période de la Restauration ont frayé la voie au régime de Juillet, ce régime, de son côté, a rendu le même service à la révolution de février 1848. Le grand pays est devenu pour la deuxième fois la proie de la République, c'està-dire qu'il a été condamné k la forme d'existence qui, entre tous les régimes, convient le moins à l'esprit du peuple français. Si la République a péri en peu d'années à la suite des horreurs qu*elle a déchaînées sur la France, lavortement effectif et moral de la deuxième tentative faite pour transformer la France en une République sans républicains, a été la cause de sa mort. Si, au commencement de ce siècle, le Trône est échu à un soldat, il n'a fallu, pour le passage de la deuxième République à un Empire, que le neveu d'un soldat et non le héros lui-même. Cette différence montre mieux que tout le reste qu'en France, dans ce pays tout à fait désorganisé moralement, toute véritable force a disparu.
Le nouvel Empire est créé. Il est plus facile en France de créer les choses que d'assurer leur durée. Le pays sent — la chose est incontestable — le besoin du repos matériel ; or, le neveu a su, comme l'oncle, employer le bon moyen : il a relevé l'autorité compromise. Mais ici se présente une difficulté. Ce que le Français a surtout en horreur, c'est l'ennui; aussi court-il après le changement. Pour son esprit mobile, repos et ennui sont synonymes. Comment le repos pourra-t-il s'acclimater en France? Napoléon I" avait à sa disposition des drames militaires à grand effet. Le deuxième Empire a-t-il la même ressource? Tout bien considéré. Sire, dans les deux positions, il n'y a que le titre qui soit semblable!
L*EMPIRB RESSUSCITÉ, ETC. (1858). 549
La situation de l'Angleterre.
En vérité, je ne puis avoir la prétention d apprendre quelque chose à Votre Majesté sur cette grave question. Pour fixer mes vues sur ce sujet, il suffit de me rappeler les quelques mots contenus dans Votre lettre du 31 décembre dernier, qui résument en épuisant la matière les impressions qu'avait fait nattre en moi la composition du nouveau Cabinet.
D'après ma conviction intime, il n^est pas un pays où les m^nistères de coalition puissent moins qu'en Angleterre trouver en eux les éléments de la force ; car, en vertu de sa pesanteur spécifique et par suite de Tesprit de sa population, la Grande- Bretagne a extrêmement besoin d'une forte direction, et cela dans son propre intérêt comme dans Fintérêt général. Si ridée de faiblesse est inséparable de celle de coalition, il fieiut encore tenir compte d'une circonstance particulière dans celle dont il s'agit. Dans le cours ordinaire des choses, ce ne sont pas les chefs de parti qui s'unissent, mais l'un ou J'autre chef rassemble et réunit sous sa haute direction les individus de la classe des minorum gentium. Telle n'est pas cette fois le cas en Angleterre. Les chefs des partis divisés entre eux se trouvent réunis dans le Cabinet^ et l'on peut appliquer à cette étrange situation la question posée par Votre Majesté : Comment la pièce sera-t-elle jouée, du moment qu'il n'y a que des premiers rôUs?
Gomment un Aberdeen pourra-t-il aller de pair avec un J. Russell? Comment tous deux pourront-ils s'accorder avec lord Palmerston? Comment Palmerston fera-t-il pour marcher avec les deux premiers? Comment enfin les représentants de partis longtemps irréconciliables arriveront-ils à se mettre parfaitement d'accord? T a-t-il quelque individu asses fort pour conduire un pareil attelage? Aberdeen est-il cet homme-là?
L'Angleterre, Sire, est sur une penfe dangereuse. L'ancienne Angleterre est près de disparaître, et l'Angleterre nouvelle se perd encore dans la nuit de l'avenir : le pays est
devenu grand et fort par ses qualités particulières. Des théories et des idées étrangères conviennent à la société anglo-saxonne moins qu^è toute autre. Si Técole anglaise mal comprise a fieiit la ruine de la France, Tinfluence de Técole française pourrait bien préparer h l'Angleterre un sort pareil.
La situation de la Belgique.
Cette situation est nette et partant facile à comprendre.
Par suite de son peu d'étendue, la Belgique n^est pas un grand royaume; mais grâce à sa position géographique, elle est dans des conditions qui facilitent son existence. En résumé, la Belgique n'a qu'un côté exposé à des attaques ennemies : cVst le sud. Elle a derrière elle la Hollande, à laquelle la Belgique sert d' avant-garde. Sur le flanc droit, le pays trouve une protection sûre dans la puissance anglaise, et sur son flanc gauche on ne voit pas d'ennemi possible. La Belgique est animée d'un esprit national bien accentué; elle a été admirablement partagée par la nature, et l'industrie y a pris un grand essor. L'idée de la neutralité politique convient à ce pays mieux qu'à tout autre corps politique; car elle est d'accord avec l'intérêt de toutes les puissances. Au point de vue militaire, la Belgique forme, dans le cas où elle serait menacée par un danger, l'avanf-garde d'un secours qui ne peut pas lui manquer. On ne peut imaginer une attaque contre la Belgique, de quelque côté qu'elle vienne, sans qu'il s'ensuive une guerre entre les grandes puissances. Le Royaume a besoin d'une armée en proportion avec ses ressources, parce qu'il forme une avant-garde. Il n'a pas à faire d'autre politique que de la politique conservatrice. Il a besoin du repos intérieur, qui, pour défier les menées des partis à l'étranger, ne peut lui être assuré que par un Gouvernement sage et fort. Ce que je pense des moyens d'arriver à ce but salutaire, Votre Majesté le sait : le récent dénoûment des embarras de la France me semble en faciliter l'application.
L'EMPinE RESSJÎSCITÉ, ETC. (l833). 551
La situation générale.
Pour l'indiquer en peu de mots, il suffit de dire que la con^ fusion règne d'un bout à l'autre.
La maladie qui, à la fin du siècle dernier, a célébré son éruption sous la forme de la Révolution, a passé par ses phases naturelles dans le pays où elle s'est montrée d abord, puis dans tous les autres États, qui ont subi la con1ag;ion selon qu'ils étaient pkis ou moins susceptibles d'être infestés ; elle a parcouru ainsi, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, un cycle dont elle a atteint le terme entre les années 1848 et I84'9. Le mal a-t-il disparu? Tout danger a-t-il cessé parle fait? Ce serait se livrer à une>illusion bien dtngereuse que de l'admettre même comme possible. Il y a une différence dans les situations; le mal est mieux connu, bien des masques sont tombés, ce qui constitue une force pour ceux qui savent s'en servir en vue du bien.
Ici, la France est la première i donner l'exemple. Lejcarac" tère français est porté à exagérer toutes choses, et ce début a pour conséquence la manie du changement.
Votre Majesté a bien raison de chercher le salut dans l'union des puissances auxquelles l'Europe a dû d'être sauvée il y a quarante ans. Un des premiers devoirs des puissances, c'est l'union; malheureusement, le spécialisme, auquel l'Empire d'Autriche est plus étranger que tout autre État, crée sous ce rapport des obstacles sérieux. L'esprit droit et juste du jeune Empereur François-Joseph combat énergiquement ce mal, c'est ce que prouve chacune de ses démarches. Qu'on seconde ses vues. Je ne connais pas de meilleur conseil à donner à ceux qui attachent une valeur pr.itique à mes opinions, de conseil qui réponde mieux à ma conscience et qui soit plus désintéressé, car je n'ai pas h m'occuper du présent.
Les temps, Sire, ne sont pas devenus plus mauvais qu'ils ne l'étaient avant les dernières perturbations ; ils ont même du bon, et parmi les avantages qu'ils présentent, je mets en première ligne mainte expérience précieuse. Plus ces expé-
rîences ont coûte cher, plus il faut savoir en tirer parti. Tel est le conseil que je donne aux Gouvernements et aux peuples dans les premiers jours de Tannée qui commence.
UNE DÉMARCHE DU SULTAN AUPRÂS DU PRINCE DE MBTTBBNICH. (Page IW.)
1967. RSraat-Paclia ^ Metternîcb (Lettre). GonsUniinople, le 14 avril 1853. — 1968. Metternich à Rifaat-Paclia (Réponse). Vienne, le 1'' mai IbSS.
1967. Les lettres particulières que Son Excellence Aarif- Effendi, ambassadeur de la Sublime Porte à Vienne, vient de m'adresser, contiennent un rapport que j'ai lu avec bien du plaisir. Il rend compte des considérations intéressantes que, dans votre bienveillance pour le Gouvernement ottoman, vous avez bien voulu lui exposer, en lui exprimant toute votre satisfaction du renouvellement des anciennes relations d^amiiié entre la Sublime Porte et le Gouvernement Impérial d'Autriche. Vous avez fait observer à Tambassadeur que le maintien de ces relations serait un bienfeitpour les deux puissances, et que vous seriez beureux d'y contribuer par vos efforts et votre assistance.
Vous avez aussi indiqué, à cette occasion , le système de politique intérieure et extérieure que le Gouvernement de la Sublime Porte devrait adopter actuellement afin de concilier les principes les plus sains avec les exigences du moment.
Cette nouvelle marque de sympathie de votre part fortifie la confiance que le Sultan place depuis longtemps eu votre sagesse, et a augmenté les sentiments de bienveillance particulière quUI se plait à témoigner à Votre Altesse.
Sa Majesté Impériale m*a chargé, en conséquence, de vous exprimer de Sa part Sa haute satisfaction, et de vous transmettre l'assurance que Sa Majesté tient beaucoup à voir se resserrer de plus en plus les liens d'amitié et de bon voisinage qui unissent les deux Cours. Je dois aussi, au nom de mon
DÉMARCHE DU SULTAN AUPRÈS DE METTBRNICH (l858). 553
auguste Mattre, prier Votre Altesse de vouloir bien continuer à honorer le Gouvernement de la Sublime Porte de sa sympathie et de cette bienveillance dont Elle nous a fourni tant de preuves dans différentes circonstances. Je profite de cette occasion pour offrir à Votre Altesse, etc.
Metternicli à RifaaC-Paclia (Réponse). Vienne, le !•' mai i 853.
1968. Je profite du dëpart du porteur de la présente pour Gonstantinople» pour vous accuser réception de la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser en date du 14 avril dernier.
Cette lettre, je prie Votre Excellence d'en recevoir l'assurance, m'a causé une sincère satisfaction. Rien ne saurait me paraître plus flatteur que le souvenir que l'Empereur, votre auguste Maître, daigne garder des preuves que, dans le long cours de ma vie publique, il m*a été réservé de donner à la Sublime Porte et à Sa Majesté Impériale en particulier, de la fixité des principes qui m'ont servi de guide dans l'appréciation des intérêts qui existent entre les deux Empires limitrophes.
Retiré aujourd'hui de la scène sur laquelle se déroulent les intérêts politiques, et spectateur bienveillant de ce qui tend à assurer la paix du monde, rien ne peut m'engager à modifier mes sentiments et mes convictions à l'égard de l'existence d'une pleine conformité entre les intérêts qui doivent servir de base et de fluide à la politique de l'Autriche et de la Sublime Porte, intérêts que les mots de réciproquement con^ servaieurs qualifient exactement. Que la pensée de Votre Excellence sur cet important sujet se rencontre avec la mienne, je ne saurais le mettre en doute, et nous devons dès lors nous rencontrer également dans son application à tous les cas échéants. S'il m'est permis de donner un conseil au Divan, c'est de se pénétrer en toute occasion de la communauté de cet intérêt.
Les années qui viennent de s'écouler, et qui ne laissent que trop de traces après elles, ont été riches eu leçons pour les
55i RECUEIL DE DOCUMENTS (1860-1858).
Gouvernements et les peuples. Si elles n^avaient produit que le seul résultat d'avoir mis à nu Tinanitë de ce que Tesprit de parti, — esprit toujours faux, — se platt à qualifier de progrès sociaux, elles auraient droit i évoquer dans les esprits justes et pratiques le sentiment de la reconnaissance. Ce qui en tout état de cause est acquis au monde, c'est une appréciation plus fecile des intérêts moraux, et la preuve que ce n'est pas avec des phrases que ces intérêts peuvent être servis, que la paix intérieure et celle des Empires peuvent être assurées, et que cette politique peut être garantie. Ni Votre Excellence ni moi n'avons eu besoin de ces leçons pour nous rencontrer sur le chemin de la vérité.
En priant Votre Excellence de mettre aux pieds de Sa Majesté Impériale l'hommage de ma profonde reconnaissance pour le souvenir si flatteur qu'Elle daigne me garder, veuillez ajouter l'expression de ma pleine conviction que la pensée politique qui, dans le présent, anime le Cabinet Impérial d'Autriche, ne di£Fère en rien de celle dont j'ai eu l'honneur d'être durant de longues années l'interprète dévoué et sincère vis-à* vis de la Porte.
RECUEIL d'écrits DIVERS DE METTERNIGH (1850-1858).
Différence entre les droits de l'État et ceux de la famille (1850).
1969. Dans la discussion qui a eu lieu dans les Chambres belges sur la question de l'éducation, M. Dechamps, dans un
*Mème pendant sa retraite des affaires, le prince de MettemîchsuiTaic avec un intérêt particulier tout ce qui apparaissait dans le domaine de la littéra-
discours qu'il a prononcé le 23 avril 1850, a fait cette observation très-juste sur la différence qui existe entre les droits de l'État et ceux de la famille :
« Dire que l'État peut feire ce que ferait la famille , est un grossier sophisme. Il y a une très-grande différence. L'État ne peut faire que ce que la loi lui permet, tandis que la famille peut faire tout ce que la loi ne lui défend pas. «
Ce contraste explique Tun des points de départ des maux du jour. Le radicalisme tire parti des vues fausses du parti libéral pour mettre la liberté de mouvement des citoyens de TËtat sous une tutelle tyrannique. La toute-puissance de VÊtat, de ce corps idéal, résulte des doctrines du constitutionnalisme moderne comme Teffet naît de la cause; or, sa conséquence est la restriction aussi grande que possible de la liberté individuelle sacrifiée à Tidée de la plénitude de la puissance d'une idiée matérialisée. Si Ton examine sans prévention la perturbation qui, à notre époque si profondément agitée, pèse sur le corps social , on arrivera partout à remonter à cette source du mal.
Le traitement des fonctionnatre« en Angleterre (1850).
1870. Le Parlement anglais est occupé aujourd'hui à régler dans des proportions équitables le traitement des fonctionnaires de l'État. Je ne doute pas que la décision finale ne
ture, et jetait immédiatement ses penséeii anr le papier, quand les journaux ou n'importe quelle* autres publications lui eu fournissaient l'occasion ou lui en inspiraient le désir. C'est ainsi qu'est née toute une série de travaux d'occasion que le prince a réunis lui-même et qu'il a destinés h. être déposés dans les archives de sa famille. Conformément à l'intention qu'il a exprimée, ces « Mélanijes ■ doivent témoigner de l'esprit de l'époque qui les a vus naître, et servir à expliquer les principes, les vues et les sentiments de leur auteur sur les questions les plus diverses. Malheureusement le défaut d'espace nous oblige à nous contenter de faire un choix restreint parmi les nombreux matériaux dont nous disposons; nous avons donné la préférence à des écrits caractéristiques, que nous reproduisons sous la rubrique ci-dessus , afin de donner une idée de l'actirité intellectuelle déployée par le prince de Metternich depuis qu'il était rentré dans la vie privée.
{NùU et t'Êditêur.)
porte le caractère pratique qui prédomine toujours dans la législation anglaise.
En ce qui concerne la question, il me semble qu^on ne doit pas négliger un point de tuc dont les théories démocratiques ne tiennent pas compte,
La multiplicité des places et V insuffisance des traitements répondent à Tesprit de la démocratie. Cet esprit dérive de la marche des idées démocratiques. Relativement à lavantage de rÉtat, cette marche est-elle juste?
Le traitement des fonctionnaires équivaut à un dédommagement, à une compensation pour les sacrifices que les fonctionnaires font à la chose commune , aux dépens de leur temps et de Tentretien de leur propre ménage.
Cette idée, — la seule juste en principe, — conduit à la différence très-réelle qui existe entre le sacrifice fiiit au service par un indii^du aisé et celui qui est fait par un individu sans biens. Des serviteurs gratuits sont généralement des serviteurs suspects. Celui qui est mal rétribué se rapproche de ce genre de serviteurs, et s'il existe une différence entre les deux classes, elle est à l'avantage de la première.
Un traitement trop modeste a pour effet d'éloigner du service les chefs de famille aisés et fidèles à leur devoir, et TÉtat perd ainsi cette classe de fonctionnaires qui, à intelligence égale, lui présente plus de garanties que les autres.
Disciples pervertis (1S50).
1871. U* Indépendance belge du 28 avril 1850 raconte que Raspail, Félix Pyat et d'autres individus qui tiennent aujourd'hui la tète dans les rangs des socialistes rouges, non-seulement ont reçu une éducation religieuse, mais encore qu*ils ont débuté dans le monde par être d'obscurs serviteurs de l'Église.
En donnant ces détails biographiques, V Indépendance 9l pour but de prouver que l'influence du clergé dans la question de l'éducation n'aboutit à aucun résultat pratique. Aussi l'article conclut-il par ces mots :
« Il est probable que les feuilles cléricales, qui toutes, oa
MÉLANGES (l860)« Ôftl
pea s'en fieiut, reçoivent ce bulletin, laisseront avec grand soin ces lignes à Técart. »
Sans vouloir affirmer positivement Texactitude des données fournies sur les premières années des socialistes rouges dont il est question, je n*hésite pas à leur attribuer la valeur de Tentière vérité; mais qu'est-ce que des tentatives manquées pour fieiire des chrétiens de Raspail , de Pyat et consorts prouvent contre l'éducation chrétienne et contre l'influence logique que l'Église est appelée à exercer sur l'enseignement donné dans les écoles? Dan« les feimilles les plus honnêtes il y a des vauriens; des meilleurs établissements d'instruction il sort des tètes à l'envers. Ce tait peut-il être invoqué contre la famille, l'école et les principes qui appartiennent à l'une comme à Fautre? L'attitude prise par un Lamennais prouve-t-elle quelque chose contre l'Église?
Je me reconnais le droit de dire un mot sur cette question, la plus importante de toutes. Je suis personnellement un des produits de la mauvaise école où j'ai reçu mon éducation morale et politique. Mon précepteur était un ami intime de Robespierre et un des juges du tribunal révolutionnaire 'du département du Bas-Rhin, auprès duquel Euloge Schneider remplissait les fonctions d'accusateur public.
Si j'ai pu devenir infidèle à la doctrine rouge, pourquoi d'autres ne pourraient- ils pas devenir infidèles à la bonne doctrine? Qu'est-ce que les égarements prouvent contre la morale éternelle, les rêveurs contre la vérité pratique, les déserteurs contre les sérieuses qualités de l'armée dont ils abandonnent les rangs?
L'Église et l'armée (1850).
1872. Dans un excellent discours prononcé par M. Dechamps à la Chambre belge sur la question de l'éducation, il a dit entre autres choses :
c Un grand orateur l'a dit à une autre tribune, et il tàxxi sans cesse le redire, il ne reste plus que deux choses debout et qui résistent : dans l'ordre moral, la religion, TÉglise; dans
Tordre politique, l'armëe; l'un qui doit sauver le présent, Tautre qui doit préparer Tavenir ! »
Cette affirmation repose sur une vérité indiscutable. Mats où est le lien qui fait concourir au même but ces deux institutions, V Église et V armée? Il se trouve dans la puissance de la discipline y dans Porganisation hiérarchique, qui est le moyen d'arriver au but quand le but à atteindre est Tordre.
Aussi cette vérité n'échappe-t-elle pas à Tinstinct des fauteurs du désordre. Ils ont de bonnes raisons pour diriger leurs e£Forts contre les deux grandes institutions qui entravent leurs projets dans leurs points de départ et dans leurs points d'arrivée, et qui, aux points intermédiaires, leur opposent la force brutale.
La question du Sckleswig-HoUlein et la puissance maritime de l'Allemagne
1073* La solution misérable et néanmoins naturelle à laquelle est arrivée la question du Schleswig-Holstein est traitée par le Times et par la Deutsche Volkshalle à des points de vue par&itement justes.
Trois éléments ont servi de base à cette question :
a) Un sentiment naturel allemand de Tutilité qui résulterait pour Tindustrie nationale de l'extension de la côte maritime du Nord.
b) Les menées révolutionnaires qui ont éclaté en 1848, surtout grâce au parti scbleswig-holsteinois.
c) Le déni de justice que la politique prussienne a érigé en principe depuis Tannée 1848.
L'illusion qui, dans cette question, a la valeur d'un mot d'ordre^ consiste dans l'idée d'une puissance maritime ailen^ande. Par la possession du Holstein, en y ajoutant le Schleswig et même le Jutland, l'Allemagne ne pourrait jamais devenir une puissance maritime ^ quelle que fût d'ailleurs sa constitution intérieure. Pour le devenir, il faudrait que le corps politique allemand absorbât la Belgique et la Hollande. Ce qui constitue une puissance maritime , ce sont des côtes et
des ports, et non pas des bâtiments de guerre avec des côtes insuffisantes et des mers trop étroites. De petites possessions dans l'intérieur du continent européen ne feraient pas de l'Angleterre une puissance continentale. La Russie possède de grandes flottes, et pourtant elle n*est pas une puissance maritime dans le vrai sens du mot. Toutes les menées du Schlesivig- Holstein ne sont autre chose qu'une vaine démonstration dans un sens révolutionnaire.
Âmnisiîe et grâce (iftSO).
1974. LeLloyd du 13 juillet 1850 contient un article élogieux sur la grâce que l'Empereur vient d'accorder à cent neuf condamnés et prévenus hongrois. Le Lloyd, ainsi que les autres journaux de son bord , appellent cet acte une amnistie. Le mot amnistie, qui n'est prononcé nulle part et qui ne peut s'appliquer au cas présent, a un sens tout à fait différent de celui que renferme l'idée d'un acte de grâce y c'est-à-dire d'un acte de pardon. Dans le cours de ma longue carrière publique, j'ai toujours tenu compte de la différence qui existe entre ces deux choses; l'Empereur François partageait ma manière de voir : aussi y a-t-il eu dans PEmpire, entre Tannée 1809 et l'année 1848, beaucoup de grâces, mais pas une amnistie.
Une amnistie passe par-dessus la tète du criminel et s'étend jusqu'au crime, la grâce est restreinte à Y acte du criminel. 11 est naturel que des criminels politiques préfèrent la forme plus large à la forme plus restreinte ; mais dans l'intérêt de la morale on ne peut pas raisonner de même*.
Note de fiunsen (1850).
1075. Dans la note adressée, le 2 août 1850, par M. Bunsen à lord Palmerston dans l'affaire danoise, on lit :
* Le prince a développé plus longuement, à une époque où il était dans les aflBtiires, l*idée qui sert de base à ces réflexions ; ce développement se trouve dan» une dépêche adressée au comte de LUuow, à Rome, en 1846. Voir tome Vil, page 251. (Able de CÉditewr.)
560 RBCUEIL DE DOCUMENTS (1850-18&8).
m Des parties intégrantes de rAllemagne ne sauraient jamais être considérées comme des parties intégrantes d*on État étranger, car si cela était, il faudrait qu'elles subissent le sort de ces États, quand ont cessé les conditions dynastiques et constitutionnelles qui leur permettent d'avoir le même Souverain qu'un État étranger. »
Gomment concilier ces paroles avec la conduite tenue par le Cabinet prussien vis-à-vis de la Cour d'Autriche?
En appliquant purement et simplement ce principe, on arriverait à la conclusion suivante : Les provinces autrichiennes d'origine allemande ne peuvent pas être soumises aux condi^ lions constitutionnelles de la partie non allemande de l'Empire, Comment la Prusse ose-t-elle exclure ces provinces de la législation fédérale? Par suite de cette tentative, le Gouvernement prussien se place franchement sur un terrain contraire à celui qu'il a choisi dans l'affaire du Danemark et du Holstein. Dans cette affaire, il admet le principe que la partie allemande doit partager le sort de provinces non allemandes qui sont placées sous un seul et même sceptre. Dans la politique qu'elle suit à l'égard de l'Autriche, la Prusse exclut sans façon les provinces allemandes de l'Autriche de l'union germanique.
N'y a-t-il pas là deux poids et deux mesures ?
La soa?eraIneté du peaple; qae veut dire ce mot? Qu*Mt-elle? (1850.)
1076. L'idée de souveraineté comprend celle du droit suprême et de la puissance suprême. Le droit sans la puissance est une chimère, et la puissance sans le droit est unabus. La souveraineté se trouve là où les deux conditions sont réunies; ce qui en dérive, c'est le gouvernement.
Le peuple peut-il gouverner? Pour gouverner, il faut trouver le contraire, l'obéissance. Qui obéira, si c'est la masse qui gouverne?
Un droit qui ne peut être exercé n'est qu'un mot vide de sens ; aussi la souveraineté du peuple ne va-t-elle pas, dans sou application, au delà du mot; dans la pratique, la souveraineté
MÉLANGES (l830). 361
du peuple se réduit au droit de se faire représenter, c'est-à-dire de cesser dès qu'elle commence à s'exercer.
Ce qui m'inspire cette réflexion, c'est le pas en arrière que Lamartine vient de faire (commencement de septembre 1850) dans s^ théories législatives. Lui qui est un des héros de Février, il se déclare pour le retrait des concessions feites et constate l'impossibilité de mettre en pratique ce qui a été obtenu.
La réWsion de la CoDstitation française (1850).
1077. La question du jour en France s'appelle aujourd'hui (septembre 1850) la révision de la Constitution de 1848. Qu'estce que ce mouvement prouve? Gela montre surtout la prédominance du sentiment que l'édifice construit dans l'année susdite est défectueux, qu'il n^est pas habitable tel qu'il est, et qu'il faut le construire autrement ou entreprendre une construction toute nouvelle. Quand un pareil sentiment se fait jour et se propage, il dérive d'une foule de bonnes raisons. L'esprit de parti succombe devant le sentiment général.
Mais sur quel fieiit spécial repose le sentiment qui domine incontestablement en France, « que dans ce pays les choses ne peuvent pas rester telles qu'elles sont »? En toutes choses il ny en a qu'une qui soit essentielle; dans le mécontentement qui règne en France, l'impossibilité de prévoir la situation dans laquelle le pays se trouvera demain, a la valeur de la chose.
Où est la cause de l'impossibilité de prévoir le lendemain? Uniquement dans l'absence d'une base pour le pouvoir chargé d'assurer l'ordre.
Ce pouvoir s'appelle V autorité; il a sa base dans la loi ; or, les lois n'ont de force que lorsqu'elles ne sont pas en contradiction avec le but qu'on veut atteindre grâce à elles.
La France, comme tout corps politique, a besoin d'une forme de gouvernement; or, celle qui répond le mieux à l'esprit de la nation sera toujours la meilleure.
L'esprit français n'est pas celui qui se plaira jamais auxcon-
▼Ht. 36
diUoDs d'existence d'une république. Il a besoin d'une baute direction concentrique, que Ton ne peut trouver que dans la forme monarchique.
Trois noms qui répondent à ces formes sont prêts pour faire passer le pays sous le régime monarchique ; ce sont ceux de Henri Y, du comte de Paris et de Louis-Napoléon. Ce ne sont pas les personnes qui ont à trancher la question, mais les principes qu'elles représentent. Henri Y est l'incarnation du principe monarchique conservateur. Louis-Napoléon représente le principe chimérique de la souveraineté du peuple. Le comte de Paris ne représente aucun principe. Lequel des trois prétendants l'emportera? Présentée ainsi, la question est mal posée. Yoici ce qu'il faut se demander : » Quel principe triouÈrphera, le principe monarchique ou le principe républicain? 9 Dans le premier cas, Henri Y remontera sur le trône de ses pères; dans l'autre, les trois noms s'en iront en fumée.
La soaveraineté nationale et la souveraineté da peuple (iS50).
1078. La circulaire du comité électoral légitimiste, signée par le secrétaire de ce comité, Barthélémy, agite (fin septembre 1850) les partis politiques en France. Le Journal des Débats, qui soutient l'orléanisme dans ses points de départ faux, se pose en défenseur de la différence reconnue essen-tielle par lui entre la souveraineté nationale et la souveraineté du peuple. Entre les idées qui servent de base à ces mots il n'y a pas de différence grammaticale à établir; quant à la différence que les défenseurs de l'orléanisme (yulgo de la révolution de 1830) font entre les deux idées de souveraineté, Louis Yeuillot l'explique fort bien dans V Univers. Yoici ce qu'il écrit :
« La souveraineté du peuple (que l'orléanisme rejette) est celle du grand nombre. La souveraineté nationale est celle du petit nombre. Au fond, cette souveraineté, c'est la souveraineté éphémère d'une faction, c'est la souveraineté de la ruse ou de la force, c'est l'anarchie. Tout en affectant de mépriser la souveraineté du peuple, il (le Journal des Débats et
Vorléanismé) fait sa cour à son peuple à lui, qui est le bour- {j^eoisy car traduisez souveraineté nationale par souveraineté de la bourgeoisie, et vous aurez vaincu le Sphinx ; vous saurez ce qu'on entend par organes légaux. »
Cette explication de la différence que les défenseurs de la révolution de Juillet font entre les idées de nation et de peuple, différence qui ne repose sur aucune base grammaticale, cette explication, dis-je, est irréfutable. Des affirmations absurdes ont toujours upe raison d'être. Quand elles ne sont pas dictées par le manque de bon sens, elles sont le résultat d'un calcul. Dans Torléanisme, c'est le dernier de ces deux cas qui se produit.
L'orléanisme est naturellement le milieu que les partis, à défaut d'une base solide, ont nommé, sans tenir compte de ce qu'il y a de vicieux dans toute tautologie, le juste milieu, comme s'il pouvait y avoir un autre milieu que celui-là. Pour bien caractériser le juste milieu, je n'ai pas trouvé, dans tout le cours de son existence réelle, d'autre image que celle du milieu entre deux chaises.
Sur le terrain dynastique, le parti orléaniste avait à combattre deux noms de Camille, celui des Bourbons et celui des Bonaparte, le principe de droit bourbonien de la souveraineté du prince et le principe de droit bonapartiste de la souveraineté du peuple. Louis-Philippe ne pouvait pas adopter le premier, parce qu'il renfermait en lui-même sa condamnation. Il n'a pas osé essayer l'application du second. Lui et son parti ont donc choisi leur point de départ et leur position sur le terrain parlementaire, bien que celui-ci n'eût à offrir à l'entreprise qu'une élection due à une minorité comme base de l'acceptation de la dignité royale. La conséquence inévitable de cette situation s'est manifestée par la lutte entre le « parce que » et le « quoique » , lutte à laquelle on ne pouvait opposer que le beatus possidens.
Le soi-disant principe du juste milieu a servi de base au système gouvernemental du Trône élevé sur ce principe et a eu à subir les conséquences logiques de son application journalière. Il s'était créé une légitimité entre deux idées de légitimité, et
ridée même de la nation s'était restreinte à la couche moyenne de la société, à celle du tiers état. Placé entre un côté droit et un côté gauche, le juste milieu a emprunté son avoir à Tun et à l'autre côté, et a pris la position d'un élément modérateur entre deux forces ennemies.
Louis-Philippe lui-même s'est appliqué, à toutes les époques de son règne, à transporter sa position du terrain des principes sur celui des faits : « Je ne connais qu'un Roi légitime pour la France; ce Roi, c'est Charles X ou Henri V. Par contre, je ne connais qu'un Roi possible dans le pays, c'est moi! »
Napoléon en a dit autant de lui-même.
L'événement a prouvé que la France peut exister sans un Louis-Philippe et sans un Napoléon. La France a encore à montrer si elle peut vivre en République; si elle ne le peut pas, le principe de la légitimité vient occuper le premier rang, le rang qui lui appartient à lui seul, et il donne la base nécessaire pour assurer Tavenir.
Le PortefeuiUe historitpAC de Raumer (1850).
1078. Dans le Portefeuille historique publié par Raumer, troisième suite, deuxième année (1850), se trouve un article intitulé : le Congrès de Carlsbad. C'est un travail sur V Histoire du développement de la situation générale de U Allemagne, par Schaumann.
Cet article est un mélange d'idées justes et de vues qui ont besoin d'être rectifiées. Il n'y a point de malafides dans ces dernières. Ce qu'elles contiennent d'erroné provient de l'ignorance où était l'auteur relativement à bien des faits et à l'influence de l'élément qui rétrécit facilement l'horizon du savant de cabinet quand il s'occupe de questions politiques.
Pour faire connaître sous leur vrai jour les délibérations de Carlsbad, il faut les considérer au double point de vue des principes et des faits. Personne n'est plus à même que moi de remplir cette double tâche, car c'est moi qui ai convoqué le Congrès de Carlsbad. Pour éclaircir et pour rectifier l'article du Portefeuille historique, il suffira peut-être de quelques indications.
MÉLANGES (l850). 565
que je divise en indications historiques et en considérations de principes.