EN VOYAGE
1699. Séjour à Feldsberg. — Sentiment d'abandon. — Le conseil municipal de Feldsberg exige Téloignement du prince. — Voyage u Olmiitz. — Refus de laisser entrer la famille de Metternich dans cette ville. — Evénements qui marquent la suite du voyage. — Passage; par Prague. — Triste coucher dans un petit village. — Démonstration favorable à Teplitz. — Nouveau passe-port à Dresde. — Lettre au Roi. — Mesures de précaution prises sur la ligne de chemin de fer depuis Leipzig jusqu'à Magdebourg. — On annonce beaucoup de bruit à Hanovre. — Calme dans les campagnes. — Coucher à Fiirstenau. — Voyage à Arnheim. — Lettre du prince au Roi de Hollande. — Lettre de l'Archiduchesse Sophie. — Le comte Maurice Esterhazy. — Le baron de Schimmelpenninck. — Voyage à La Haye par Amsterdam. — Séjour assez long dans cette ville. — Départ pour Rotterdam. — Passage en Angleterre.
1688. Le 17 mars, Clément était reposé après une nuit de bon sommeil. Hugel et Rechberg, restés avec nous, avaient pris toutes les^mesures indispensables pour que nous n'eussions rien a craindre pour sa vie. Les gens du prince de Liechtenstein nous
furent d'un grand secours : ils organisèrent le service de surveillance et tinrent prêts les moyens de transport nécessaires, de manière à parer à toutes les éventualités. Mais ensuite où aller? Pendant trois jours nous fûmes poursuivis par les bruits les plus sinistres. Hiigel fit demander à Vienne qu'on envoyât à Nikolsburg Tordre de nous fieiire protéger en cas de danger par la garnison de cette ville. Mais il paraît qu'on n'a rien fait à cet égard, pas plus que pour le reste, et le sentiment de Tabandon le plus complet envahit mon cœur. Nous avons dû ^ quitter Vienne ainsi que des malfaiteurs ; que Dieu pardonne à ceux qui nous ont délaissés, et qu'il me donne la force d'oublier I Seule l'Impératrice mère me fit écrire par Sophie Goudenhove pour avoir des nouvelles de celui que l'Empereur François avait appelé son ami.
J'ai passé ici les premières nuits dans une agitation indescriptible. Clément a la conscience d'avoir bien agi. Toute nouvelle venant de Vienne, toute nouvelle concession redouble son inquiétude. Il a souvent les larmes aux yeux, et la douleur que lui causent les événements est vraiment déchirante. Cette vie qu'il passe loin des affaires, au milieu de ce déchaînement général, cette vie inactive, à laquelle il est condamné juste au moment où l'on aurait tant besoin de son énergie morale, cette vie devient un fardeau bien lourd pour lui. Il a prié le comte de Rechberg d'aller à Vienne, et il lui a donné un grand nombre de lettres, une entre autres adressée au comte de Ficquelmont^, qui, parait-il, se trouve à la tète de la chancellerie d'État.
Depuis des années je tremblais pour l'Autriche, tant les symptômes fâcheux s'étaient accumulés. De facto^ il n'y avait plus de gouvernement. Chacun faisait ce qu'il voulait, et le mécontentement s'étendait de proche en proche. Tous manquaient de cœur en fece des circonstances. Partout s'affichait la vanité personnelle, on ne cessait d'être mécontent et envieux. Pourquoi enviait-on Clément, grand Dieu? Pour ses qualités, pour son énergie morale? Suns doute en cela l'on
* La lettre à Ficquelmont se trouve dans le tome VII, page 014.
ÇSote de CÊditeur,)
avait raison. Mais la révolution ne peut pas les lui ôter; elle ne peut pas davantage les faire passer à d*autres. On a pu l'enlever à rÉtat, on a pu détruire son influence, mais sa vie appartient à l'histoire, et la postérité lui rendra la justice que lui refuse aujourd'hui la plus brutale ingratitude.
Nous sommes restés à Feldsberg jusqu'au 21, et jusquelà nous avons empêché Clément de sortir. II vivait comme un prisonnier. Dans la nuit du 21 au 22, Léontine est arrivée avec Rechberg. Nous comptions passer quelques jours avec elle, mais le bourgmestre de Feldsberg vint nous dire que le conseil municipal de la ville exigeait que mon mari partit dans les vingt-quatre heures, parce que sa présence eau- ' sait trop d'agitation. Notre première pensée fut de nous rendre à Olmiitz, où le commandant de la place et l'archevêque nous accueilleraient certainement. Hiigel se décida à partir aussitôt pour cette ville, et nous nous mimes en devoir de le suivre le même soir. Clément fit rentrer à Vienne sa fille et ses deux plus jeunes fils. Jamais il n'y eut un départ plus pénible que le nôtre. C'était le 22, à six heures du soir. 11 me fallait exposer Clément à la fureur d'une populace en délire, et, pour échapper à ce danger, il avait à entreprendre un voyage fatigant, que son âge et ses infirmités rendaient presque impossible. Léontine m'avait donné l'idée d^aller en Angleterre, parce qu'elle croyait que dans ce pays il trouverait avant tout la distraction et le repos; mais comment y arriver? Cela me faisait l'efiFet d'un voyage aux Indes. Un moment nous eûmes l'idée de nous retirer à Plass; mais, dans la situation actuelle, qui pouvait nous répondre des sentiments de la population * ?
Nous emportâmes aussi peu de bagages que possible, et nous partîmes dans la voiture de Rechberg, celui-ci nous accompagnant; il prit place sur le siège de sa voiture, Richard était dans une deuxième voiture avec le valet de chambre et la femme de chambre.
* Les paysans et les ouvriers des hauts fourneaux de Plass avaient adressé une lettre au prince, pour le prier de venir au milieu d*eux, disant qu'ils répondraient tous de son repos et de sa sécurité. (Note de V Éditeur,)
Nous allâmes sans encombre jusqu^à Olmiitz, partie en chemin de fer, dans un wagon que nous avait procure un chef de train. A Olmutz, Hiigel entra dans notre wagon pour nous dire que le commandant de la place et Tarchevéque ne voulaient pas engager leur responsabilité en nous recevant, et que nous étions obligés de continuer notre voyage, et ciela dans un compartiment non réservé. J^avoue qu'à ce moment je me sentis presque mourir. Il était quatre heures du matin. On nous fit entrer dans un wagon où se trouvait une femme avec un enfant malade qui poussait des cris épouvantables. Le chef de train nous Fit passer dans un autre wagon, où nous trouvâmes deux messieurs qui me firent horriblement peur, parce que Tun d'eux avait Tair d*un étudiant. Cependant nous découvrîmes bientôt que c'étaient deux officiers, et je résolus de leur confier notre situation. L'un deux, le capitaine Yernier, dit qu'il nous avait reconnus tout de suite, et que bien des personnes voyageant par le même train étaient instruites de notre présence. 11 se mit entièrement à notre disposition. Il fit venir auprès de nous un commissaire de police de Prague, qui se trouvait dans le train; c'est à lui, ou plutôt h la cocarde nationale qu il portait à sa casquette, que nous dûmes de dépasser Kolin sans accident, ce qui n'aurait guère été possible sans son assistance, car à chaque station il fallait présenter son permis de circulation. De plus, ce brave commissaire nous procura de$ passe-ports, à nous et à nos gens, et c'est ainsi qu'il nous a mis à même d'aller plus loin. Par un hasard extraordinaire, se trouvait dans un wagon voisin du nôtre ce Polonais (Burian) qui, le 13 mars, avait fait un discours devant la chancellerie d'État. Hugel lui demanda où il allait. II répondit qu'il se rendait dans une petite ville de Bohême, dont le nom ne me revient pas, pour y organiser la garde nationale. Quand llùgel lui demanda s'il était chargé de cette mission, il répondit que le Gouvernement l'y avait autorisé. Il faut avouer que la Monarchie est confiée à des mains bien habiles et bien honnêtes !
Sur la route de Prague, nous trouvâmes à toutes les stations une agitation considérable. Partout la population s'était ras-
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semblée, tout le monde portait des cocardes et avait à la boutonnière des rubans de couleur roug[e et blanche, pareils aux insignes de l'Ordre de Marie-Thérèse ; on aurait dit des chevaliers de rOrdre, bien que Taspect de ces gens fût bien loin de briller par la distinction.
Le 23, vers cinq heures de l'après-midi, nous quittâmes le train à la dernière station avant Prague. Nous parcourûmes le village en nous dissimulant comme des voleurs; enfin, après des peines inouïes et grâce à la protection du capitaine Yernier, nous parvînmes à nous procurer des chevaux. Nous ne voulions pas nous arrêter à Prague, mais seulement traverser cette ville. Le maître de poste ne nous y autorisa qu'à condition de payer triple ; il nous fallut en passer par là. Le domestique de Rechberg, qui devait nous rejoindre à Olmiitz et nous apporter de Targent, nous avait manques, ce qui n'était pas surprenant. Nous étions donc sans argent, sans lettre de crédit, avec la perspective d'un long et pénible voyage à faire ! Nous voulions aller en Angleterre, où Clément s'était enfin décidé à se retirer*, après avoir reconnu qu'ici il ne pouvait plus compter sur personne. Mille fois dans la journée je pensai involontairement à l'abandon où se trouva le divin Sauveur, mille fois au Seigneur renié par Pierre, ce qui est, selon moi, le fait le plus horrible de toute l'histoire de la passion du Christ!
Nous roulâmes jusqu'à onze heures du soir, par conséquent pendant vingt-huit heures en tout, et, après un voyage aussi fatigant, il nous fellut descendre à l'auberge la plus misérable du monde, dans un petit village, où nous passâmes la nuit enveloppés dans nos manteaux et dans nos fourrures. Clément
* « Je yais en Angleterre, écrivait à cette époque le prince de Meltemich au eomte de Hartîg, à Vienne, où je choisirai une petite maison de campagne à proximité de Londres. Je n*échapperai pas à la nécessité d'être en contact avec ceux qui sont au pouvoir dans ce pays, et je saurai mettre cette circonstance à profit pour les rendre attentifs, du moins autant que cela sera possible, au véritable état des choses, et pour bien les disposer en faveur de rAutricbe. Je connais le monde, et le monde me connaît; je n'ai pas à retirer une seule des paroles prononcées ou écrites par moi à n'importe quelle époque. J'ai donc le droit de m'avancer hardiment sur le terrain de la vérité. Aujourd'hui, ce droit devient pour moi un devoir, que je saurai remplir sans faiblesse. » (Note de VÉditeur.)
était résigne ; il était même de bonne humeur, ce qui m'aida à tout supporter avec patience. Le lendemain, Hiigel et Richard se mirent de bonne heure en route pour Dresde, tandis que nous ne partîmes qu'à midi. Dans l'intervalle qui précéda notre départ, j'éprouvai encore quelques instants de frayeur. Je vis dans notre auberge une douzaine d'étudiants qui étaient arrivés par la poste, et qui, après s'être arrêtés quelques heures, prirent comme nous le chemin de Teplitz. Notre passe-port portait le nom de Mayern, Il est fiacite de comprendre que nous voulions garder l'incognito. Cependant, à Teplitz nous fûmes reconnus à l'hôtel et au bureau de poste ; un des assistants se mit à crier : « A bas les cocardes ! Voilà le prince de Mettemich! » Toutefois on nous traita avec des égards, on nous salua respectueusement, et on nous laissa partir sans nous inquiéter, ce dont je fus étonnée.
Nous n^atteignfmes Dresde que vers minuit, après avoir heureusement franchi la frontière. Le poste ne nous arrêta que pro forma; on nous avait reconnus, et l'on ne voulait que par simple curiosité nous regarder de près.
Nous passâmes la journée du 25 à Dresde sans voir personne. Rechberg alla trouver notre ministre plénipotentiaire, le comte de Kuefstein, qu'il trouva bien disposé pour nous. 11 nous procura un nouveau passe-port au nom de M. et madame de Matteux. Le 26, le ministre plénipotentiaire anglais, Forbes, nous accompagna jusqu'à Leipzig, pour nous assister en cas de besoin. A Dresde, notre présence avait causé quelque agitation ; notre hôte fut visiblement effrayé quand il entendit prononcer notre nom. 11 informa la police de notre arrivée ; il en résulta qu'un commissaire vint nous assurer de sa protection. Nous remarquâmes que, depuis que nous avions quitté l'Autriche, les autorités étn.ngères regardaient comme un devoir d'honneur personnel db nous protéger. Clément écrivit au Roi* pour l'informer qu*il traversait ses États.
* Cette lettre de Mettemich au Boi de Saxe, datée de Dresde, le 26 mars 1848, était ainsi conçue : « J'ai dû céder à la yiolence d'une agitation sans exemple. Ce que j*ai youIu, ce que j'ai fait, ce que je n'ai pu faire dans le cours d'une carrière de plus d'un demi- siècle. Votre Majesté le sait, et les preuves à l'appui
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Nous ayons quitte Dresde à cinq heures du matin, en com* pagnie de Rechberg. Hûgel et Richard ont pris une autre route. Grâce à la sollicitude de Kuefstein, on nous permit à titre d'exception de rester dans notre voiture, qui fut placée sur un wagon ; mais on nous imposa la condition de tenir les stores baissés, afin de faire croire que la voiture était vide. A Leipzig, je fus effrayée par des chants. Je croyais que c'étaient des étudiants qui chantaient, mais j'appris plus tard par Rechberg que c'étaient des soldats. Nous passâmes deux mortelles heures dans la voiture fermée, qui fut enfin mise sur un autre wagon. Pour ne pas être découverts, nous n'osions pas faire un mouvement, à cause des nombreux ouvriers qui nous entouraient.
Gela se reproduisit à Magdebourg. Clément ne voulait pas consentir à rester caché, surtout puisqu'il ne voyait aucune raison de prendre des précautions pareilles. Tourmenté par la soif, il pria Rechberg de lui procurer un verre d'eau, ce qui mit notre ami dans une angoisse terrible, car le commissaire de police lui avait déclaré qu'à la moindre imprudence il ne pourrait plus répondre de rien.
Nous n'arrivâmes à Hanovre qu'à onze heures du soir ; on nous mena dans une méchante auberge où Ton ne pouvait réellement songer à se reposer. Clément supporta tous ces contre-temps avec beaucoup de courage, ce qui me donna de la force.
A Hanovre, on avait annoncé beaucoup de bruit pour le 28.
se trouvent dans toutes les arcbires de TEurope. Je m'en rapporte sans crainte aucune aux documents officiels; ce sont eux qui dicteront le jugement que l'histoire impartiale sera appelée un jour à porter sur ma yie et sur mes actes. Fidèle à mes principes et à mes vues, je resterai jusqu'à mon dernier soupir le défenseur de la vérité, du droit et de l'ordre, sans lesquels l'idée de liberté ne peut être qu'une chimère.
« J'ai quitté Vienne le 14 de ce mois, et je vais m'établir dans un endroit capable de m'ofFrir le repos personnel, si toutefois, dans la situation présente, il est possible de trouver le repos quelque part. Au lutteur fatigué il faut permettre de chercher le dernier bien qui reste à l'homme.
« Je me serais fait un reproche de traverser la capitale de Votre Majesté sans Vous prier. Sire, d'agréer la nouvelle assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc., etc. » (Note de C Éditeur,)
On reçut de Berlin hi nouvelle que le Roi de Prusse y était tout à fait bloque. Solms, qui revenait en ce moment de Berlin et qui avait voulu y voir le Roi, fut obligé de se procurer quatre permis de circulation émanant des différents clubs qui tous surveillent le Roi de la façon la plus rigoureuse. On ne permettait pas au Roi de sortir avec la Reine, parce que Ton retenait toujours Tun des deux comme otage. L'irritation contre le prince de Prusse est épouvantable. On a mis sa tète à prix et saisi ses biens et sa maison au profit de la nation.
Nous avons quitté -Hanovre le 27, à midi, et à six heures nous sommes arrivés sans encombre à Minden. Nous avons parcouru un petit coin de la Prusse où tout était tranquille. En général, il est extrêmement curieux de voir comme, en dehors des grandes villes, le pays est calme et florissant. Â présent, nous voyageons en voiture, ce qui fetigue beaucoup Clément, parce que la berline de Rechberg est très-dure.
Le 28, à neuf heures du matin, nous quittâmes Minden. Clément ne voulait pas passer la nuit à Osnabriick; nous n'avons (ait qu'y diner, et à dix heures du soir nous sommes arrivés à Fûrstenau. Clément était très-fatigué de cette longue journée de voyage et souffrait beaucoup de crampes néphrétiques. On nous conduisit dans un afi^reux bouge, et, pour laisser le temps aux gens de chauffer une mauvaise chambre, nous dûmes nous rendre dans la salle de café, où nous trouvâmes deux messieurs qui discutaient vivement les nouvelles contenues dans les journaux. Ils étaient désespérés de tout ce qui arrivait. Nous apprtmes par eux la fuite du prince de Prusse en Angleterre, ainsi que d'affreuses nouvelles de notre Italie. Milan semble perdu.
Après avoir pris le thé. Clément suivit complaisamment les récits de notre hôtesse, femme aussi bavarde que jolie, qui nous servit du beurre mal salé avec du pumpemickel. Il rit aussi beaucoup de son valet de chambre (Joseph Michel), qui ne pouvait deviner où nous voulions nous rendre. Celui-ci m'avait dit : « Comment cela finira-t-il donc? Nous allons toujours plus loin, et les gîtes deviennent toujours plus mauvais ; je croyais que nous allions au Johannisberg. Si le prince était
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allé à Kœnig;swart et qu'il eût donné à ses gens la moitié seulement de ce que coûte le voyage, il y aurait été en parfiaite sûreté. » Et pourtant nous avions appris le même jour que la maison du général Nobili avait été assaillie, parce qu^on cropit que nous y étions ; qu*à Trieste on avait arraché renseigne de r (c Hôtel Mettemich » , et qu'en Bohème les paysans prenaient les armes.
Le 29, nous apprîmes par nos gens qu'à Tauberge on avait découvert la couronne princière sur notre linge, et qu'on s'était étonné de la finesse des chemises et des mouchoirs. On a dit h nos gens : « C'est certainement encore un Roi qui a été obligé de s'enfuir. » Détail qui peint suffisamment et l'époque et l'hôtel.
Nous nous mtmes en route à six heures du matin, parce que nous voulions arriver encore le même jour à Ârnheim ; mais nous trouvâmes une route horriblement pavée, qui faisait tellement souffrir mon mari^ qu'il nous fallut pendant sept heures aller au pas. Ce fut une des plus pénibles journées que j'aie passées dans ma vie. Nous nous arrêtâmes au premier endroit que nous rencontrâmes après avoir franchi la frontière de la Hollande. C'est un village du nom d'Oldenzort. Nous y fûmes reçus par trois demoiselles qui nous servirent d'excellent rôti de veau. Nous avons pu nous reposer dans des lits trèsmauvais, mais assez propres, et nous partîmes le 30, à neuf heures du matin, pour continuer notre voyage. Clément était fatigué et souffrant; les crampes augmentèrent, et les mouvements de la voiture finirent par lui devenir insupportables. Enfin nous arrivâmes à Arnheim; il était sept heures du soir. Nos compagnons de route Hûgel et Richard n'étaient pa» encore là; néanmoins nous venions de nous coucher de fort mauvaise humeur, lorsque tout à coup ils arrivèrent tous deux, avec Maurice Esterhazy. Ils n'avaient pas trouvé l'hôtel où nous étions descendus. Ils apportaient des lettres de Vienne, que le domestique de Rechberg aurait dû nous remettre à Olmûtz. Comme Rothschild ne voulait pas confier une lettre de crédit à un inconnu, l'excellent Clément Hûgel et le conseiller aulique Raymond se rendirent eux-mêmes à Olmûtz;
mais, ne nous y ayant pas trouvés, ils poussèrent jusqu'à Dresde ; c'est là seulement que nous reçûmes noire lettre de crédit. Voilà certes un beau trait de dévouement, surtout de la part du pauvre Clément Hûgel, qui est lui-même si souffrant et si faible de santé.
Clément informa le Roi de Hollande de son arrivée à Arnheim*.
L'Archiduchesse Sophie a écrit à mon mari une lettre pleine de cœur et vraiment touchante**. Que Dieu la bénisse
* Cette lettre est datée d'Arnlieim, le 30 mars; en yoici la teneur : a Sire, je croirais manquer à mon devoir si je ne prévenais pas Votre Majesté de mon passage par ses États. Homme d*un autre temps que celui qui pèse aujourd'hui sur l'Europe et sur l'Empire k la direction politique duquel je me suis trouvé appelé durant près de quarante années, je me suis retiré des affaires pour chercher le repos loin de mes anciens foyers.
« Ne faisant que traverser la Hollande pour me rendre en Angleterre, je me vois privé de l'honneur de demander à Votre Majesté la faveur de me présenter à Elle; qu'Elle daigne m'ezcuser à cet égard et me conserver les bontés dont j'ai, à ma profoqde reconnaissance, recueilli des preuves dans plus d'une occasion de ma vie publique... » (^Nole de F Éditeur.)
** Voici cette lettre, datée de Vienne, le 23 mars : « Ne m'en veuillez pas, mon cher, bien cher Prince, de ce que je viens vous importuner avec quelques lignes dictées uniquement par le besoin de mon cœur de vous dire combien je vous aime et vous révère, combien je vous suis reconnaissante pour notre pauvre Autriche de tout ce qu'elle vous doit de beau, de grand, d^ ineffaçable , et combien je vous remercie du bien que vous avez fait à mon fils durant ce dernier hiver, en donnant une si bonne direction à ses idées et à ses sentiments. Si vous l'aviez vu, ce cher enfant, lorsque le 13 au soir une générosité et une délicatesse exagérées vous ont engagé à nous quitter; si vous l'aviez vu venir chez moi, le désespoir dans l'âme et sentant tout le poids de ce moment décisif pour la Monarchie, vous auriez eu au moins un instant de satisfaction et de douce émotion.
» Mon pauvre Franzi était ma seule consolation dans notre détresse ; au milieu de mes angoisses et de mon désespoir, je bénissais le Ciel de me l'avoir donné tel qu'il est ! Son courage, sa fermeté, sa manière de sentir et de juger forte, inébranlable, étaient bien au-dessus de son âge et pourraient presque nous faire espérer que le bon Dieu veut encore lui accorder un avenir, puisqu'il lui a donné les qualités nécessaires pour en accepter t'eûtes les chances. Ah ! si je pouvais aller vous rejoindre et vous dire, — vous répéter, — combien nous vous aimons, et pleurer avec votre pauvre Mélanie, dont* je sens si vivement toutes les peines, toutes les amertumes ! Que le bon Dieu l'assiste, et lui accorde un courage héroïque pour supporter sans murmure toutes les douleurs accumulées sur son pauvre cœur.
« Tons ceux qui ont encore un reste de sentiments nobles et élevés parlent de vous, mon cher Prince, avec estime, vénération et regrets, et lorsqu'ils
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d'avoir pense à lui et d'avoir exprimé de si nobles sentiments!
Nous avons diné à Zutphen, où nous admirâmes Tincroyable propreté de cette ville hollandaise. Le chemin pour venir ici ressemblait à un parc anglais entouré des plus riants cottages. Si Ton pouvait encore trouver du plaisir à quelque chose, nous aurions bien joui de ce charmant paysage.
Maurice Esterhazy est anéanti. Voyant que je n'avais pu m'empécher de sourire d'une sotte histoire qu'il nous avait racontée, il s'écria joyeusement : « Allons, vous riez encore;
m'adressent à moi ces paroles consolantes et douces, je les en bénis en silence, comme d'un bienfait (]u*ils m'accordent.
m Mon pauvre mari me charge de tous dire mille et mille tendresses; lui aussi a beaucoup souffert d'avoir vu éclater une révolution dans son cher Vienne, où il la croyait impossible; mais, hélas! sur quoi peut-on encore compter de nos jours? Que la Providence daigne ayoir pitié de nous! Implorons-la avec ferveur; il me semble qu'elle ne peut abandonner ceux qui l'ont toujours adorée avec humilité et avec une foi si vive. Priez pour nous, mon bien cher Prince, et bénissez de loin mon pauvre ' Franzi, cette bénédiction lui portera bonheur. Adieu; conservez-moi votre souvenir, et croyez à l'attachement aussi vif qu'inébranlable
« De votre toute dévouée et affectionnée
« SOPBIE.
« Mes fils vous présentent leurs hommages et disent mille amitiés à vos enfants, n
Le prince de Metlernich répondit d'Arnheim, le 31 mars : « J'ai l'honneur d'accuser à Votre Altesse Impériale réception de la lettre qu'Elle a daigné m'adresser. Exprimer le sentiment qu'elle m'a fait éprouver me serait impossible; le cœur a une langue que la plume ne sait point traduire; elle ne peut être que sentie, et un cœur comme le Vôtre, Madame, doit la comprendre!
« Ma vie entière a été vouée au soutien d'une cause et dès lors au soutien d'un grand Empire qui, dans le cours des siècles, n'a jamais failli à cette cause. J'ai raconté à Votre auguste fils, dans le cours des heures qu'il a bien voulu m'accorder, l'histoire de ma vie, qui pendant cinquante-quatre ans s'est écoulée au milieu des orages qui viennent de fondre sur l'Europe avec la ibrce d'un ouragan dévastateur. Ma pensée n'a jamais dévié de la ligne que mon instinct m'a fait regarder, dès mon jeune âge, comme la seule utile, et sur laquelle l'observation des faiblesses humaines m'a fixé. M'est-il permis d'avouer que sur cette ligne, à bien peu d'exceptions près, j'ai toujours marché dans l'isolement? Si j'avais pu mettre en doute ce fait pendant le long cours de ma vie publique, ce doute ne m'est plus permis aujourd'hui. Le monde a proclamé sa réalité, en ajoutant À l'immense somme des illusions auxquelles il est livré, celle de confondre en moi la cause et un représentant de cette cause! Le monde peut prononcer l'ostracisme contre ce dernier; la cause est inattaquable, comme l'est la vérité et toute la vérité !
« Ne croyez pas. Madame, que ce soit un autre sentiment que celui de
comme cela me fait du bien ! » H prétend être plus calme depuis qu^il nous voit. Ayant appris, à son grand effroi, qu'un garçon de Thôtel où nous étions descendus avait dit à nos gens qu'il était capable de tuer de sa main le prince de Mettemich, s'il
mon entier dévouement à la cause de Tordre qui m'ait engagé à me retirer d*un poste où les moyens de faire le bien m'eussent manqué en entier. Ce ne sont pas les hommes d'un régime éteint qni peuvent faire le bien possible sous un régime nouveau. Dans toute Monarchie, le Souverain seul fait exception à cette loi de la nature, et c'est pour cela que les Érostrates du jour dirigent leurs efforts les plus actifs et leurs traits les plu!< acérés contre la souveraineté. Avec elle tombe l'ordre, et sans l'ordre, la liberté est un mot TÎde de sens. Les réformateurs dans notre Empire sont de bieki faibles novateurs; ils reculeront épouvantés devant les produits de leurs utopies, — devant des essais faits et parfaits dans les pays où la révolution a déjà passé, sans y être encore arrivée à ses derniers termes. C'est cette révolution sur laquelle j'ai sans déviation fixé mes regards; c'est elle que j'ai pris à tâche de tenir non en arrêt, — la chose eût été impossible, — mais en échec. Je suis né socialiste, dans le véritable sens du mot; j'ai toujours regardé la politique comme un objet de luxe en face des dangers sociaux, et ce n*est pas ma faute si je n'ai rencontré que peu de soutien dans la direction que suit mon esprit et qu'a suivie mon action.
« Ma vie publique matérielle est finie; ma vie morale ne finira qu'avec mon dernier souffle. Tous les efforts de cette vie seront de ma part voués à mes affeciions les plus chères; à celles de ma longue carrière, à celles que je porte à l'auguste famille que je vénère, parce que je la connais; aux sentiments de piété enfin qui me lient à une Monarchie que j'ai le sentiment d'avoir bien servie !
■ Je me rends en Angleterre, et j'y resterai jusqu'au moment où il me sera possible de retourner sur le continent. Deux raisons m'ont fait choisir l'Angleterre comme asile : l'une, et c'est à mes yeux la plus puissante, est que je pourrai y servir la cause de l'Autriche; l'autre, c'est que si la révolution devait gagner également la Grande-Bretagne, le droit de l'étranger y est respecté.
« Daignez, Madame, être l'interprète de mes sentiments de respect et d'étemel dévouement près de Mgr l'Archiduc François-Charles et de son auguste fils. Veuillez dire à ce dernier que je le porte dans mon coeur, et qu'il ne fera jamais fausse route s'il applique aux bonnes comme aux mauvaises situations les préceptes qu'il m'a permis de lui donner. Je prie également Votre Altesse Impériale de me mettre aux pieds des Impératrices et de Mgr l'Archiduc Louis.
« Ma femme se recommande an bon souvenir de Votre Altesse Impériale. Elle est digne de Ses bontés, car elle aussi est une femme forte et de conscience et de cœur. Vous connaissez ses principes. Madame; ils sont à toute épreuve.
« Mon fils se met aux pieds de Mgrs les Archiducs. J'espère trouver en lui un digne représentant de mes principes et de mes sentiments.
« Daignez agréer, Madame, l'hommage de mon profond respect et de mon étemel dévouement » (Noie de t Éditeur.)
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le rencontrait, Esterhazy courut cheas le baron de Schimmelpenninck, gouverneur de la province, pour Tinformer de notre arrivée. Le gouverneur vint aussitôt chez nous, se montra très-poli à notre égard, et nous témoigna une prévenance qui ne s'est pas démentie un seul instant pendant la semaine que nous avons passée à Amheim.
Maurice Esterhazy est très-inquiet de nous, parce que nous voulons quitter la Hollande; nous étions môme décidés à partir le 4 avril pour Rotterdam par le bateau à vapeur, et nous rendre de là à Londres. Il alla donc avec Richard à la Haye pour tâcher d'y sonder les sentiments de la Cour. Au moment où il allait partir, le gouverneur reçut du ministre des afhiires étrangères une lettre par laquelle celui-ci nous invitait de la manière la plus gracieuse à rester en Hollande, disant que nous pouvions compter sur Thospitalité de ce pays. La lettre contient des paroles fort aimables prononcées par le Roi. A son retour, Esterhazy m'apporta une charmante lettre de la princesse d'Orange. Tout cela nous décida à aller passer quelques jours à la Haye. Nous devions partir le 2, mais les souffrances de mon mari devinrent plus fortes. Il nous fieillut envoyer chercher un médecin, et j'ai passé quelques journées d'angoisses terribles, parce que l'excitation nerveuse de mon mari prit les proportions d'une fièvre violente. Nous quittâmes Amheim le 5, et nous arrivâmes à Amsterdam à trois heures de l'après-midi.
La princesse d'Orange envoya un chambellan demander des nouvelles de Clément; on ne saurait être plus aimable!
Le 5 au soir, Esterhazy prit les devants et partit pour la Haye, afin de préparer ses propres chambres pour nous. Clément consentit à demeurer chez lui, afin de bien faire ressortir toute la loyauté de ses sentiments pour la Cour d'Autriche.
Pour moi, je ne vois pas comment la situation pourrait devenir plus supportable, même dans un avenir éloigné. On dit que les plus horribles calomnies, que les plus ignobles caricatures circulent à Vienne. Les journaux vous font frémir et trembler; on se demande si ce qu'ils annoncent est pos-
sible : la république à Venise ; MarinoTÎch assassiné, sa tête promenée au bout d'une perche ; la Sardaigne se jetant sur la Lombardie ; la Toscane volant Parme et Modène ; le Pape bénissant les troupes qui doivent conquérir nos provinces. Grand Dieu ! tout sentiment de justice et d'honneur est-il donc éteint? En Hongrie règne partout la plus affreuse confusion. Notre Monarchie est en train de se dissoudre; TAUemagne est livrée aux faiblesses du Roi de Prusse; l'ordre social est bouleversé; les armées ne sont plus rien; les Juifs et les journalistes sont les maîtres du monde; les banqueroutes se multiplient journellement, tous les pays sont ruinés. Et Dieu ne mettrait pas fin à cet état de choses!
Le 6 au soir, nous sommes arrivés à la Haye. Le bon Rech* berg, Hiigel, Richard, Maurice Esterhazy et Alexandre Schœnburg nous attendaient à la gare et nous ont installés dans la charmante demeure d'Esterhazy, Le chemin de Harlem jusqu'ici est bordé de jacinthes qui donnaient à toute la contrée laspect d'un magnifique tapis. C'étaient des couleurs d'une richesse incroyable, comme Dieu seul sait les donner à la nature, à cette nature qui reste belle en dépit des tempêtes et des folies des hommes.
J'ai quitté Clément pour aller chez la princesse d'Orange, qui m'a fiait l'accueil le plus cordial. Elle m'a invitée à venir tous les jours chez elle, ce que j'ai fait consciencieusement et avec un véritable plaisir. Elle a non-seulement beaucoup d'esprit, mais encore beaucoup de cœur. Elle aime infiniment à causer et veut être renseignée sur tout. Mais comme je n'ai rien à cacher, j'ai pu lui répondre avec une parfaite liberté.
Quand j'eus pris congé d'elle, le prince d'Orange me reconduisit jusqu'au bas de l'escalier, en disant qu'il voulait faire comprendre à tout le monde de quelle manière la Cour entendait qu'on nous traitât. Tous deux sont venus très-fréquemment voir Clément; il en est de même de la princesse Frédéric *. Clément a vu le Roi; la Reine n'a pu nous recevoir parce qu'elle est en grand deuil; du reste, tous les deux fiai-
* Princesse Louise, fille du Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, mariée au prince Frédéric des Pays-Bas. (Note de l'Éditeur,)
saient prendre journellement des nouvelles de la santë de Clément. Nous sommes combles d'attentions aimables. Tout le corps diplomatique et nombre de personnes de condifion viennent régulièrement dans notre salon.
Nous étions venus à la Haye avec Tintention de n'y rester que quelques jours, et c'est pourquoi nous avons accepté Taimable hospitalité de Maurice Esterhazy. Jamais je n^ai trouvé un cœur plus chaud et plus dévoué, un caractère plus noble et plus généreux. Il paraissait heureux de notre présence, qui s^est prolongée plus que nous ne l'avions pensé, car nous comptons ne quitter que le mercredi saint, le 19 avril, ce charmant séjour qui nous a fait tant de bien, cette belle ville où dans chaque habitant nous avons trouvé un ami.
On rend ici pleine justice à Clément, on admire son calme, sa grandeur d'àme, son patriotisme qui lui fait repousser tout ce qu'on pourrait dire sur l'ingratitude de TAutriche.
Nous sommes partis le mercredi 19, et dans l'après-midi nous sommes arrivés à Rotterdam avec Maurice Esterhazy et Alexandre Schœnburg. Nous remarquâmes qu'on embarquait sur notre bateau une grande quantité de bestiaux et tout un troupeau de moutons, ce qui nous donna un avant-goiit désagréable de nos compagnons de voyage. En outre, la traversée a été un peu pénible. La mer était assez calme, il est vrai, mais cela n'empêcha pas nos gens d'être malades. Moi non plus je n'étais pas bien à mon aise. Nos cabines laissaient beaucoup à désirer. Nous restâmes couchés sur nos lits, Clément en face de moi, et Richard dans le cadre placé sous le mien. Enfin vers minuit nous arrivâmes dans la Tamise ; nous commencions k dormir quand nous fûmes réveillés en sursaut par un bruit épouvantable et par un choc violent. Un navire à voiles nous avait heurtés et avait brisé l'une des roues et le gouvernail de notre bateau à vapeur. Heureusement nous pûmes bientôt continuer notre route, après avoir échappé à un danger assez sérieux*.
* Peu de temps avant le départ du .chancelier d*Ëtat pour TAngleterre, il exprima les sentiments qui agitaient son cœur au moment de quitter le continent, dans une lettre adressée à Sa Majesté Tlmpératrice régnante Marie-