‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 6 sur 75 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

(du 20 AYRIL AU 14 SSPTBMBBE 1848.)

1700. Arrivée à Londres. — Visites de noubilités. — L'Archiduc François- Joseph va rejoindre l'armée en Italie. ^- Installation dans la maison de lord Denbigh. — Visite du prince de Prusse. ^- Bruit du rappel de Dietrichstein.

— Déjeuner chez Londonderry. — Le voisinage de lord Minto. — Rencontre de Disraeli. — Mission de Hummelauer à Londres. — Lettres envoyées à la Cour, à Inspruck. — Agiutlon des chartistes. — L'institution des consubles spéciaux. — Nouvelles déplus en plus mauvaises de Vienne. — Discours de Disraeli dans l'affaire fiulwer. — Menaces des chartistes. — Le prince devient plus souffrant. — Agression de Lhozky. — Victoire de Radetzky. — Mémorandum du prince Albert. — Révolution à Prague. — Banquet de Waterloo.

— Faiblesse du Gouverpement autrichien. — Nomination de l'Archiduc Jean comme administrateur de l'Empire. — Bal masqué chez Londonderry. — Déclaration du Roi de Hanovre. — Opinion de sir Henry Bulwer sur l'Espagne. — Conversation avec Villafranca. — Nouvelles terrifiantes de Vienne. — Vi&ite de la Reine douairière au prince. — Les victoires de Radetzky en Italie. — Discours de lord Stanley contre le Gouvernement. — Visite du prince de Weimar. — Entretien avec Brunnow. — Correspondance avec lord Beauvale au sujet' de l'intervention annlo-française en Italie. — Discours de Disraeli contre Palmerston et Minto. — Mission d'Andrian à Londres. — Propos de Morny sur les d'Orléans. — L'intervention franco-anglaise repoussée par l'Autriche. — La Reine Victoria se rendant au Parlement. — Nouvelles de lady Hislop sur la politique anglaise.

1700. Le jeudi 20 avril, à dix heures du matin, nous abordâmes à Blackwall, et un quart d'heure plus tard nous étions dans le train qui nous conduisit à Londres. A une heure, nous descendîmes à Brunswick Hotel, Hanover square; je remer-

Anne, qui lui répondit de la manière la plus gracieuse. Nous reproduisons ces deux intéressants documents. La lettre du prince, datée de Rotterdam, le 19 avril, est ainsi conçue : « Je ne saurais laisser retourner à Vienne le comte de Rechberg, qui, par dévouement pour son ancien chef, m'a accompagné jusqu'au lieu de mon embarquement pour l'Angleterre, sans mettre à profit cette occasion sûre pour me mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale. Ce n'est pas à Son auguste souvenir que j'entends me recommander, car je croin pouvoir y compter, comme sur l'un des biens auxquels j'attache le plus de valeur ; c'est pour Lui donner une marque de mon respectueux et immuable attachement à Sa personne et à celle de l'Empereur, attachement qui ne finira qu'avec ma vie et qui saura toujours braver les vicissitudes auxquelles un corps social en démence expose toutes les grandeurs de ce monde.

ciai Dieu de notre heureuse arrivée, tout en me demandant si tout cela n'était pas un songe affreux. Peu de temps après notre arrivée, nous reçûmes la visite de la princesse Grassalkovich, du comte de Dietrichstein et du baron Koller, qui

Cro'yez, Madame, que mon esprit et mon cœur partagent toutes les souffrances auxquelles Votre Majesté, avec Son tact si droit et Sa conscience si pure, doit nécessairement se trouver journellement en proie. Mi Elle ni moi ne connaissons d*autres ennemis que ceux qui s'attaquent aux principes, et auxquels doit être appliqué le mot de notre divin Sauveur : « Pardonnez-leur, • car \U ne savent ce qu'ils font. »

m Malheureusement, il y a danA cette tourbe d*îgnorants encore un grand nombre d'hommes qui se permettent d'agir sans savoir même ce qu'ils veulent ni ce qu'ils devraient vouloir.

« Je vais, pendant quelques semaines ou quelques mois, chercher au delà des mer A le repos matériel; le repos moral n'est pas à ma disposition. Je souffre des tourments de l'auguste famille et du grand Empire au salut desquels j'ai voue plus d'un demi-siècle de soins et d'efforts incessants; je souffre de tout ce que les hommes en démence sacrifient, en le qualifiant de progrès, à des prétentions absurdes /lans leur point de départ et criminelles dans le point d'arrivée.

• Dans cette sitiiation, il n'y a pour moi aucune tranquillité possible !

• Je prends la liberté de prier Votre Majesté Impériale de me mettre aux pieds de Sa Majesté l'Empereur, et d'agréer tous deux l'hommage de mon plus profond respect et de l'inaltérable dévouement avec lequel, etc., etc. ■

Voici le texte original de la réponse de Sa Majesté, datée de Vienne, le 8 mai : • Carissimo Principe! La sua carissima lettera che ho ricevuta per le mani dell' ottimo conte Rechberg, mi ha veramente commossa. Quanti avvenimenti! Quante disgrazie! Quai mente umana avrebbe potuto immaginare una catastrofe cosi lagrimevole? Quando io penso a Lei e ai suoi meriti, aile fatiche di tanti anni, allô stato cosi importante ch' Ella occupava nella ' società, e penso al contraccambio che ora il mondo gli ha reso, mi vien da piangere. Ma Elfa è sempre grande nella prosperità e nella tribolazione. So che la Religione è il di Lei conforto, conforto unico, che possa bastare al nostro spirito in cotali vicende. Quanto a me, come io mi trovi, Ella se la puô immaginare. Spesso le lagrime sono il mio pascolo; ma a me pure Iddio concède nella Religione tali conforti, che anche in mezzo aile più gravi afflizioni non perdo la pace del cuore. Nulla le dico quali siano i sentimenti ch' io nutro nel miu cuore per Lei, sentimenti che tanto più crescono, quanto più la veggo perseguitata dalla sorte. Spero ch' Ella pure si ricorderà spesso di me e mi vorrà mantenere la promessa di continaarmi la sua amicizia. L'Imperatore è siato dolentissimo di non poterla più vedere, e sempre con molto afTetto si ricorda di Lei. Egli soffre per tutte le presenti circostanze, ma soffre come un Angelo di pazienza e di bon ta. La prego dei miei più cordiali complimenli alla Principessa sua Consorte e di dirle ch'io |>artecipo con tutto il cuore ai suoi patimenti. Le rinnuovo le assicurazioni del mio attaccamento e godo di sottoscrivermi, di L'ei riconoscentissima Maria Anna. •

{Note de f Éditeur.)

nous remirent une ving^taine de lettres de Vienne, toutes fort tristes, fort lugubres, fort désespérantes en général. L'anarchie triomphe partout.

Dès les premiers moments de notre séjour à Londres, j'eus la conviction que les Anglais se réjouissent de tout ce qui se passe de fâcheux hors de leur fie; ils laisseront tout périr autour d'eux et sauront très-bien trouver leur compte dans le malheur des autres. Brunnow nous a apporté une belle lettre que l'Empereur de Russie m'a écrite, et une autre non moins belle adressée à Clément*. Quel parfait, quel noble caractère !

Peu de temps après notre arrivée, le duc de Wellington avait invité Clément à venir chez lui à la campagne. Clément n'a pas accepté cette invitation, parce qu'il ne voulait pas se rencontrer chez le duc avec le prince de Prusse; il craignait qu'on ne donnât une signification poli^que à cette entrevue. Depuis son retour, Wellington vient tous les jours chez Clément. Le duc de Beaufort en fait autant; d'autre part, mon mari a reçu la visite de M. Guizot, de M. Delessert, ancien préfet de police, et du comte Duchàtel, ancien ministre de l'intérieur. Le duc de Cambridge est venu en ville exprès pour voir mon mari. La Cour n'est pas encore à Londres. Du reste, nous sommes bien résolus à ne pas l'importuner. Le 30, Palmerston a été chez nous, pendant que nous étions entourés de toute la famille du duc de Saxe-Weimar. Clément ne lui a pas dit un mot de politique.

Je passe mon temps à chercher un gtte, mais je ne trouve rien, ce qui m'est désagréable pour mille raisons. En général, je n'ai plus la main très-heureuse.

La marquise de Douglas, née princesse de Bade, est venue nous voir; la grande-duchesse Stéphanie de Bade nous a écrit; on est en général bon pour nous, et nous en sommes reconnaissants.

Klindworth, cet être qu'on ne peut éviter, qui se montre partout et sous toutes les formes, est aussi à Londres. Tou-

* Reproduite dans le tome VU, page 608. {Note de C Éditeur,)

jours intime avec Guizot, il semble s'être feufilë aussi, « bon gré, mal gré » , dans Tintimité de Palmerston. II me feit Teffet d'un odieux parasite, et je ne puis m'empécher d'éprouver une certaine anxiété quand je le vois.

De temps en temps nous feiisons des promenades dans les interminables rues de Londres. Nous avons aussi visité Tabbaye de Westminster. Cette masse énorme de pierres m*a laissée froide. On se trouve si petit dans cette immense métropole, qu'on en est tout confondu.

D'après des nouvelles de Vienne, nos Archiducs sont partis ces jours derniers pour l'Italie; même l'héritier présomptif, l'Archiduc François-Joseph, était du nombre. Il y a là de quoi donner dé grandes inquiétudes. Du reste, les nouvelles de l'armée sont bonnes et, Dieu merci, glorieuses. A l'intérieur règne l'anarchie.

Le duc de Wellington a passé deux heures aivec mon mari. Ses paroles font du bien. Ces nobles âmes semblent faites Tune pour l'autre.

J'ai fini par trouver une maison, celle de lord Denbigh. Elle est très-jolie, mais horriblement chère : 4,500 florins pour quatre mois. II a fallu en passer par là, autrement nous serions restés sans appartement.

Mai.

La Reine est arrivée ici le 4 ou le 5. On voit que le public éprouve pour elle un grand enthousiasme.

Le 6, nous sommes entrés dans notre maison, Eaton square, n* 44.

Le prince de Prusse est venu chez Clément.

On commence pourtant à se tourmenter ici de l'agitation générale, et Ton modère son impatience à l'égard de lord Palmerston par crainte d'une commotion dangereuse. En général, c'est la peur qui gouverne le monde aujourd'hui.

Wellington, Aberdeen, Londondcrry, Brougham, bref tous les personnages éminents d*ici viennent chez mon mari. Le Times nous a apporté de Vienne une nouvelle d'après

laquelle on demande dans cette ville le rappel de Dietrichstein, parce qu'il nous a trop bien reçus. On s'en est étonné à Londres, parce qu'on a trouvé* au contraire, que le pauvre ambassadeur avait fiaiit à peine assez pour son ancien chef.

Hugel et Richard sont allés au-devant de ma fille Mélanie jusqu'à Cologne. Je l'attendais le 15 pour l'anniversaire de la naissance de mon mari. Ce jour a été bien triste. Que de choses avons-nous souffertes depuis Tannée dernière à pareille époque, et par quelles épreuves passerons-nous encore! Clément, qui a soixante-quinze ans aujourd'hui, est aussi profondément affecté de tout cela. Il s'est décidé à accepter de déjeuner chez lord et lady Londonderry,dans leur magnifique villa de « Rosebank » , près de Londres. Nous y avons rencontré lord Hardinge, beau-frère de Londonderry, que Clément aime à voir, lady Ailesbury, lord Beauvale, M. Delmar, qui est aveugle; avec sa femme et sa nièce miss Rumbold, lady Grey, le duc de Devonshire, le duc de Beaufort, etc., etc., société extrêmement aimable qui nous a aidés à passer cette triste journée sans Richard et Hugel. Nous avons appris là que le départ de Mélanie de Vienne avait été retardé : nouveau crève-cœur. Le même jour, Koller a dtné chez nous et a passé la soirée avec nous. Pendant qu'il était encore là, nous avons entendu chanter dans la maison à côté de la nôtre l'hymne de Pio Nono; nous avons découvert que nous logions porte à porte près du radical lord Minto.

Le 16, je sortais, fort triste, pour rendre quelques visites, lorsqu'à mon extrême joie je vis arriver Mélanie avec Hûgel et Richard. Les lettres qu'elle m'apportait contenaient des nouvelles de plus en plus mauvaises.

Il m'a fallu prendre une résolution au sujet de mes deux plus jeunes fils que j'avais à caser; en dépit de toutes mes angoisses, je me vois amenée à les confier à un collège d'ici.

Disraeli vient de feire la connaissance de mon mari. Il l'avait toujours admiré, et il s'entend parfaitement avec lui.

Hier soir, lady Palmerston est venue chez nous; elle paraissait très-inquiète, et je crois qu'elle a raison, car les derniers temps ont été très-menaçants pour son mari. Entre autres, les

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Espagnols ont mis à la porte Tenvoyë d'Âng[Ieterre, ce qui fait grande sensation parmi le public d'ici. Si Palmerston était renversé aujourd'hui, ce serait trop tard. Selon moi, cet homme n'a pas peu contribué au malheur du monde.

Hummelauer est arrivé subitement ici avec une mission de Pillersdorf. Il parait qu'il est question d'une intervention ou plutôt d'une médiation en fiaveur de l'Italie. Pillersdorf a, dit^on, défendu à Hummelauer de venir chez nous; aussi s'est-il borné à nous envoyer des lettres de Vienne. Nous avons appris que l'Empereur avait quitté Vienne le 16 au soir. Il s'est réiFiiçié dans le Tyrol. Personne n'avait prévu l'événement. La consternation est générale à Vienne, et les ministres paraissent être dans un embarras extrême. Hummelauer nous a donné rendez-vous à Kensington Garden, où nous l'avons rencontré. Il me paraît nourrir de grandes illusions sur le compte des talents et de la bonne volonté de Pillersdorf, qui, dans sa suffisance, n'a contribué qu'à compromettre l'existence de la monarchie.

Le 28, Clément envoya à Inspruck un officier anglais de la garde, que le duc de V^ellington avait mis à sa disposition ; il l'a chargé de lettres adressées à Wessenberg et à Bombelles, qui est aujourd'hui le seul homme capable de bien conseiller la famille impériale dans son délaissement*.

Le 29, il y a eu beaucoup de monde chez nous le soir, entre autres le duc de Wellington, lord Lyndhurst, la princesse Grassaïkovich, les Dietrichstein, etc., etc., lorsqu'à minuit arrivèrent Hugel et Richard, annonçant que vingt mille ^chartistes parcouraient les rues de Londres.

Personne ne s'y attendait, et même la police fut prise au dépourvu. Les manifestants se sont promenés assez tranquillement depuis sept heures du soir jusqu'à minuit et demi, leur speaker déclarant qu'ils demandaient raison à la Reine de la condamnation de l'Irlandais Mitchell, qui avait été déporté et à qui Ton avait infligé quinze ans de travaux forcés. Les chartistes se sont encore annoncés pour demain.

* Voir dans l'Appendice : « La Cour à Inspruck. •

{Note de tÊditeurJ)

Le 30, est venu chez nous le colonel Bagot, neveu de Ponsonby, qui nous a toujours témoigné de l'amitié. Il nous a dit qu'il croyait que Hugel et Richard devaient se fiaire inscrire parmi les constables spéciaux, parce qu'il y aurait du bruit demain, et qu'on avait pris toutes les mesures pour tomber sur les chartistes. Clément n'a pas été de cet avis*.

Juin.

Les nouvelles de Vienne deviennent de jour en jour plus mauvaises. On a voulu fermer l'Université et désarmer les étudiants, projet qui a échoué devant un soulèvement général accompagné de la construction de barricades. Golloredo et Hoyos sont, dit-on, retenus à l'Université comme otages. En général^ il n'y a pas de folie, pas d'horreur qui ne se commette aujourd'hui. A Rome, le Pape est prisonnier, Naples est en pleine insurrection, les ouvriers sont soulevés à Berlin, des excès se commettent à Mayence et à Turin, etc., etc. Clément est extrêmement triste et abattu depuis qu'il voit empirer de jour en jour une situation qui aurait pu devenir meilleure, et cela grâce à l'irrésolution, à la faiblesse et je dirais presque à la sottise de ceux qui s'imaginent gouverner. Hummelauerest venu chez nous après avoir appris que le ministère Pillersdorf avait été renversé, et que l'Empereur s'était éloigné de Vienne; par suite, il n'avait plus aucune raison de se conformer aux instructions qu'il avait reçues. J'ai été efFrayée des progrès que les plus honnêtes gens font aujourd'hui dans le « non sense^v . Hummelauer a confié à Clément qu'ayant vu l'Angleterre repousser la médiation entre l'Autriche et l'Italie, il voulait s'adresser à la République française. Clément lui a

* Malgré Tavis contraire du prince, Hiigel et TEditear pasgèrent cette nuit avec les conatable* spéciaux de notre quartier. Cette jaouvelle institution, qui, du reste, nous paraissait excellente, consistait en ceci : pendant qu'on réunissait les constables en titre pour agir contre le parti subversif, le» jeunes gens de la noblesse et de la bourgeoisie avaient à les remplacer dans Tintérieur de la ville. Ajoutons que, dans le manège qui servait de lieu de réunion k ces constables spéciaux dans notre quartier, l'Éditeur fit la connaissance du prince Louis Bonaparte, plus tard Empereur sous le nom de Napoléon III, qui venait de se faire inscrire et qui était de service juste dans cet endroit. (Note de rÉdiieur.)

demande s'il avait des ordres dans ce sens ; il a répondu négativement. II me semble épouvantable qu'un bonnéte bomme tel que Hummelauer veuille cbargersa conscience d'une aussi grande responsabilité*.

Le 3, nous n'avions pas d^autres nouvelles, seulement nous lisions dans les journaux que les étudiants sont disposés à intenter un procès criminel à notre Empereur, parce qu'il a osé quitter Vienne.

Hummelauer a fini par prendre le meilleur parti qui fût possible : il part directement pour Inspruck.

Le 6, Clément s'est occupé exclusivement du discours prononcé par Disraeli dans l'affaire Bulwer; Disraeli attaque le Gouvernement avec beaucoup de violence et lui reprocbe d'avoir soutenu le désordre dans toute l'Europe.

J'ai bit une promenade avec Clément; il peut tout au plus feire une fois le tour du square. Je ne saurais dire combien il me fait de la peine, parce que je vois que le malbeur de son pays l'accable de jour en jour davantage.

Le duc de Wellington nous a raconté qu'on lui avait apporté une pierre qui avait été lancée au milieu de la rue. Elle était brûlante et portait une inscription disant qu'on vengerait d'une manière sanglante l'arrestation d'un des cbefs chartistes. Le duc riait de cette menace, ce qui m'a déplu ; nous aussi nous avons reçu pendant longtemps des menaces de ce genre, et malheureusement nous en avons ri aussi.

De nouveaux tourments. m'attendent. Le 9, Clément a parlé à un médecin allemand qui lui inspire beaucoup de confiance. Ce sont ses dernières crampes qui l'y ont décidé. Le médecin prétend aujourd'hui qu'il s'agit d'un mal de reins devenu chro-* nique, et que Clément a évacué une assez forte pierre. Clément s'en inquiète. Pour moi, c'est une véritable torture. J'ai toujours redouté pour lui cette affreuse maladie, et les médecins d'ici m'inspirent peu de confiance.

Nous n'avons pas encore de nouvelles du capitaine anglais qui est à Inspruck depuis quinze jours.

* Voir dans TAppendice : « Mission de Hummelauer à Londres > .

(Note de C Éditeur,)

Hiigel a été appelé en justice dans une affaire qui nous concernait. Un certain Lbozky avait brisé à coups de pierres des fenêtres de notre hôtel, et avait été enfermé pour ce fait. A peine remis en liberté, il écrivit à Clément que s'il ne recevait pas une somme d'argent déterminée, il se porterait à des actes qui ramèneraient non pas devant le tribunal de simple police, mais devant la cour criminelle. Là«dessu$ on Tenferma de nouveau, mais on le relâcha au bout de deux jours, sur la promesse qu'il se tiendrait tranquille, ce qui nous expose dans l'avenir à de nouveaux ennuis*.

Radetzky a reitipoité, dit-on, une grande victoire.

Le 15, j'ai passé la matinée à copier un mémorandum du prince Albert, que celui-ci a fait distribuer aux différents Souverains d'Allemagne, entre autres au Roi de Saxe. Il y parle de l'avenir de l'Empire d'Allemagne. C'est un travail qui caractérise bien notre époque**.

Le 19, nous avons appris avec effroi la nouvelle de la révolution de Prague, où la pauvre Éléonore Windischgraetz a perdu la vie.

Dans raprès-midi, nous sommes allés, Clément, Mélanie et moi, chez le duc de Wellington, qui donnait aujourd'hui son grand banquet en souvenir de Waterloo. Nous avons vu la maison, les tableaux et le beau service de table, dont une partie lui a été donnée par le Roi de Portugal et l'autre par la ville de Londres. Le vieux général paraissait ravi de pouvoir montrer ses trésors.

Enfin le capitaine Halkett est arrivé d'Inspruck. A en juger par les lettres que nous avons reçues par lui, Doblhoff parait avoir pris les rênes du gouvernement et diriger Wessenberg aussi bien que l'Archiduc Jean. L'Impératrice et l'Archiduchesse Sophie semblent voir le danger, mais elles sont impuissantes. Des lettres de lady Ponsonby (femme de l'envoyé), lettres venant d'Inspruck, confirment la faiblesse et les ifiquié*

* Voir sur ce sujet les « Lettres à Léontine » , n^ 1714.

{Note de V Éditeur,) ** Nous croyons que ce document a été publié depuis.

{Note de CEditeur.)

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tudes de Tentourage de l'Empereur. Notre Souverain est malade, et TÂrchiduc François-Charles a promis de venir à Vienne pour l'ouverture du Parlement.

Enfin nos deux garçons (Paul et Lothaire) sont arrivés le 26. Ils ont bonne mine et ont grandi. Je ne puis assez remercier Dieu de m'avoir accordé ce moment de bonheur. Ils ont apporté des lettres de ma mère; mais personne d'autre n'a écrit à Clément; ce manque de courage, cette ingratitude de gens pour lesquels il a été d'une bonté infinie, ne laissent pas de TafFecter très-péniblement.

Mon mari, cédant à l'impuUion de son inaltérable dévouement, avait envoyé à Inspruck un homme de confiance chargé de plusieurs lettres; mais, à part Bombelles, personne n'a voulu avoir des relations avec lui. On s'entoure là-bas de personnes timorées et peu sûres, et si jamais on pense à Clément, c^est comme on songe à un meuble usé dont personne ne se soucie plus. Je n'en parle jamais à Clément ; pourtant, quand je vois qu'il est sensible à cette indifférence, j'en souffre vivement.

JnilleU

On s'occupe beaucoup de la prochaine nomination de l'Archiduc Jean comme administrateur de l'Empire en Allemagne. Cela ne me sourit nullement, car s'il déclinait cet honneur, il laisserait le pouvoir à des mains fort mauvaises; s'il l'accepte, je ne vois pas ce qu'il pourra iaire de bon; après tout, il ne peut pas médiatiser les Princes allemands et commencer par son Empereur! On dit déjà que la Prusse va faire la guerre à l'Autriche à cause de cette nomination.

Le 10, Clément a écrit à l'Archiduc Jean*. Son dévouement, son grand cœur, son affection pour la famille impériale le poussent à rendre certains services qui, à coup sûr, ne peuvent pas faire grand bien, et qui, je le crains, seront, au contraire, pour nous la source de nouveaux chagrins et de nouvelles désillusions.

* Voir dans TAppendice : « Sar la situation du jour «.

(Note de CÉdUeur,)

Hûgel le Wurtembergeois a été rappelé. Les Souverains allemands n'ont plus le droit d'avoir des représentants auprès des Gouvernements étrangers. L'Archiduc Jean, dit-on, sera seul en possession de ce privilège. En attendant, à Berlin comme dans toute T Allemagne, on se prononce contre cette nomination . liCS Prussiens sont tout aussi peu disposés à devenir Autrichiens que les Autrichiens le seraient à devenir Prussiens si un prince de la maison de Brandebourg avait surgi tout à coup à Francfort et était arrivé à ce poste. C'est là qu'est certainement le plus grand péril du moment. Déjà l'on écrit en Allemagne des articles de journaux tout à fiait remarquables sur cette question. On se demande quelle confiance le désordre gouvernemental qui règne à Vienne peut faire naître chez les populations ; on est dans le vrai en disant qu'un pays qui a de la peine à prolonger sa propre existence, ne saurait être appelé à devenir le protecteur d'autres peuples qui ont la prétention de vivre par eux-mêmes. D'autres journaux réclament à grands cris un chef, fût-il un tyran, en un mot un homme qui mette le citoyen paisible à même de vivre tranquille et de suivre ses aCFaires. A Paris, on arrête en masse les fauteurs de désordres. On en a déjà déporté quatorze cents, et tous les jours on fait de nouvelles arrestations. Par-ci par-là il se publie des articles désespérés. Bien qu'on foule aux pieds le système appelé i tort le « système de Melternich », il me semble qu'au fond du cœur on se prend souvent à regretter bien fort d'avoir écarté ce défenseur de l'ordre. Je vois par une lettre de Berlin que dans cette ville tout tombe en dissolution. Le Roi n'apprend les événements que lorsqu'ils sont arrivés; il a déclaré sans détour que jamais il ne reconnaîtrait la nomination de Francfort. Malgré cela, des délégués sont allés à Vienne pour féliciter TArchiduc Jean au nom du Roi. II paratt que l'Archiduc a l'illusion de pouvoir faire quelque chose. Il accepte les fonctions d'administrateur de l'Empire, il accepte de même les hommages et les fêtes ; j'ai presque peur qu'il ne se croie la force de rétablir l'ordre : problème dont la solution me paratt douteuse.

J'ai assisté au bal masqué donné par Londonderry ; 'je ne

saurais dire quelle impression cette fête m'a laissée. J'ai vu monter par les escaliers quarante rois et reines d'Angleterre, auxquels se joignaient quarante rois et reines de France, avec la couronne sur la tète et le manteau d'hermine sur les épaules. J'avoue que ces couronnes ftiusses, ces sceptres et ces fourrures m'ont fisiit frissonner. Quelle ironie à l'adresse de l'année 1848! Voilà donc tout ce qui reste de la royauté. J^aurais ri de bon cœur si je n'avais été plus près de pleurer.

Nous avons passé une soirée avec Kielmansegge, qui nous a apporté des nouvelles de son Roi. Le Roi de Hanovre a déclaré catégoriquement quUl maintiendrait ses droits et qu'il abdiquerait plutôt que de se placer sous les ordres de l'administrateur de l'Empire. On ne le laissera pas se retirer, car il a tout son peuple derrière lui.

Le 15, sir Henry Bulwer est venu chez Clément; il nous a dit que toute l'Espagne était carliste. Si les partisans de Montemolin n'étaient pas des gens aussi incapables, il ne leur serait pas difficile de remporter la victoire. Ils n'auraient qu'à s'unir aux progressistes, dont ils pourraient facilement se débarrasser une fois qu'ils seraient solidement assis. Voilà ce qu'on appelle aujourd'hui de la politique! Buliver en a aussi parlé à Villafranca. Â ce propos, ce dernier nous a donné des preuves curieuses de l'ignorance anglaise, comme on peut le voir par la conversation suivante. Un personnage haut placé demandait à Villafranca quels étaient, au fait, les droits de don Carlos à la couronne d'Espagne. Villafranca ayant répondu en lui exposant simplement l'ordre de succession dans la Maison d'Espagne, son interlocuteur répliqua : « Alors don Carlos est le successeur présomptif au trône. — C'est, en effet, ce que nous cherchons à vous prouver depuis quinze ans. — La solution la plus simple serait donc que Montemolin épousât la Reine. — Oui, mais vous l'avez mariée à un autre. — Certainement, mais elle peut fietire casser son mariage. — Le. divorce n'est pas admis chez nous. — Alors on pourrait déclarer ce mariage nul. — Chez nous, les motifs de la nullité d'un mariage sont nettement définis, et sans ces motifs aucun mariage

De peut être cassé. — Mais le Pape peut faire tout ce quHI ▼eut. — NoD, le Pape lui-même ne peut pas annuler les lois de rÉglise. — Je crois pourtant que, s'il le voulait, le Pape pourrait autoriser ce nouveau mariage. »

El voilà ce que les Anglais appellent de la logique!

Encore des nouvelles terrifiantes de Vienne (le 18). Pillersdorf est chassé parce qu'il refusait d^obéir aux ordres du comité démocratique. Il est remplacé par DoblhofF. II me paraît démontré que ce qui se passe aujourd'hui n*a aucune chance de durée. J*ai trouvé Clément plus soucieux, plus triste, en un mot plus démoralisé que jamais.

La Reine douairière est venue chez Clément lè 22, et elle a passé deux heures avec lui. Elle est très-bonne et trèsaimable. Elle va partir pour la campagne après avoir pris congé de sa sœur, la duchelsse de Weimar.

Nous avons passé la soirée du même jour avec le célèbre orateur radical de la chambre basse, M. Milnes.

Le 29, Dietrichstein est venu nous voir. Il parle d'or maintenant, parce qu'il a grand* peur et que son père lui écrit que Vienne court au-devant d'une catastrophe. 11 est certain que les journaux de Vienne d'aujourd'hui préconisent la souveraineté absolue du peuple, et qu'ils prétendent qu'il appartient au peuple seul de choisir ou de chasser son maître.

Août.

Le 2, je suis allée voir la Reine douairière à Bushy Park, dans sa villa. Nous y avons trouvé le duc et la duchesse de Cambridge, ainsi que les Westminster. Après un déjeuner à la fourchette, nous- sommes allés dans le jardin, qui est plein de verdure, de cette verdure si fraîche et si vivante qu'on ne voit qu'en Angleterre.

Le 5, je suis allée dans la soirée voir lord et lady Paimerston. Palmerston' fait semblant de se réjouir de nos succès en Italie.

Les journaux français annoncent que nous sommes entrés k Milan; ce qui est certain, c'est que Radetzky a remporté de

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grandes yictoires. L'Empereur lui a envoyé la grand'croix de l'Ordre de Marie-Thérèse.

Le 7 au soir, Woodford est venu chez nous; il est général et porte sur la poitrine la croix de TOrdre de Marie-Thérèse. La vue de cette décoration m'a tellement impressionnée que je n'ai pu m'empécher de verser des larmes. Que Dieu bénisse notre brave armée ! Elle a sauvé notre honneur.

Le 8, lord Stanley a violemment attaqué le Gouvernement à cause de son attitude en Italie. Son discours a été très-beau et très-catégorique. H demande des explications sur l'attitude de renvoyé d'Angleterre à Naples, qui, soit dit en passant, est un demi-frère de Palmerston et qui a soutenu au nom du Gouvernement rinsurrection en Sicile. D'autre part, lord Stanley demande s'il est vrai que l'Angleterre ait proposé la nomination d'un fils de Charles- Albert comme Roi de Sicile. Que dirait l'Angleterre si pareille chose arrivait en Irlande? Londonderry a répliqué simplement qu'il ne voulait pas lui répondre, procédé qui me parait fort commode.

Le 9, le prince Edouard de Weimar est venu chez nous après avoir ramené sa mère en Allemagne. Il a parlé à l'administrateur de l'Empire, qui lui a dit que, si les Souverains allemands ne le soutenaient pas, il abandonnerait la partie. On a mis le prince de Leiningen, demi-frère de la Reine Victoria, à la tète des a&ires à Francfort. Il n'est pas à la hauteur de sa tâche; aussi sa nomination est-elle pour tout le monde un sujet d'inquiétude. Pour ma part, je suis convaincue que cette mauvaise comédie allemande finira au milieu des coups de sifflet.

Le 13, j'ai eu un long entretien avec Brunnow. Je lui ai expliqué la position qu'avait autrefois, mon mari vis-à-vis des affaires intérieures, car je sais qu'on se figure à Saint-Pétersbourg qu'il avait plus d'influence qu'on ne lui en laissait réellement, ce qui a certainement contribué pour une bonne part à gâter la situation.

Clément entretient avec lord Beauvale une correspondance fort intéressante sur l'intervention projetée de l'Angleterre et de la France. Toute l'Angleterre est contre cette intervention.

Maintenant que nous avons reconquis Milan au prix du plus pur de notre sang, Tintervention de la France républicaine, qui n'a pas un soldat à mettre sur pied, et celle de FAngleterre, qui, par haine de TÂutriche, a préféré s'unir à un voisin désagréable et faire cause commune avec ceux qui ont livré notre pays, cette intervention, dis-je, serait aujourd'hui une véritable bassesse*. Clément a profité du départ de Hûgel, qui est allé, le 18, à Cologne pour chercher Hermine (fille du prince), pour communiquer au ministre Wessenberg sa correspondance avec lord Beauvale ; il Ta fait dans intention de donner au Cabinet de Vienne la certitude que la France ne peut pas intervenir et qu'en Angleterre on n'interviendra pas si à Vienne on se prononce énergiquement contre l'intervention. Malheureusement, même après les avantages récemment obtenus, notre Gouvernement paraît avoir, par pure 6iiblesse, demandé une intervention à Londres et à Paris.

Disraeli a vigoureusement attaqué Palmerston et Minto dans le Parlement. Palmerston prétend avoir reconnu dans le discours de Disraeli cei*taines expressions qui ne peuvent lui avoir été fournies que par Clément ; le ministre en a été furieux. Du moins le Globe, feuille dévouée à Palmerston, a publié un article écrasant contre Disraeli, article d'après lequel ce dernier est accusé d'avoir puisé à une source étrangère. Ce qui est certain, c'est qu'ici comme partout ailleurs les honnêtes gens se groupent autour de Clément et cherchent à former un noyau afin de pouvoir, avec l'aide de Dieu, tempérer par un peu de bien tout le mal dont la terre est infestée.

Les Neumann sont arrivés ici après une traversée épouvantable. Parmi les passagers se trouvait le baron Andrian, que le Parlement de Francfort envoie ici pour notifier au Gouvernement la nominationde l'administrateur de l'Empire. Il se montre ici avec les trois couleurs de l'Empire germanique, porte une barbe énorme et parle avec beaucoup d'assurance de la puissance et de la consolidation de l'Allemagne.

* Voir dans T Appendice : • Sur une médiation anglo-française ».

(NoU de VÉditeur.)

M. de Morny est venu Toir Clément; il lui a dit qu*il ne voyait plus qu'une seule ancre de salut pour la France : il fallait appeler Henri Y au trône. Ce qu'il a vu à Claremont, dit-il, lui montrait que la famille d'Orléans était perdue à jamais pour la France. 11 veut feire le voyage de Frohsdorf à rinsu des siens.

Lady Palmerston nous a invités à sa soirée du 25. Je n'y suis pas allée, parce que je supposais devoir y rencontrer le baron Andrian. Du reste, ce dernier me parait fort irrité du peu d'attention qu'on lui accorde ici. Il est très-recherché à Francfort, dit-on.

Septembre.

Il parait que Wessenberg a eu le bon esprit de repousser rintervention anglo-française. On dit ici que les Français veulent réellement intervenir à main armée. Wellington est trèsirrité de l'attitude de Palmerston, qui, sans bouger lui-même, voudrait laisser s'accomplir cette intervention.

J'ai assisté à l'entrée de la Reine au Parlement. Les acclamations enthousiastes du peuple, quand il a vu venir la Reine, m'ont profondément touchée. Peu de temps avant la révolution les choses se passaient de même chez nous. Comme il a fallu peu de temps pour changer les cris d'amour en cris de haine ! Andrian a été forcé de mettre un habit de cour à cette occasion ; il a voulu prendre le pas sur le corps diplomatique, mais un huissier l'a placé derrière tous les autres, ce qui a égayé toute la salle.

Lady Hislop a beaucoup parlé à Clément de la politique du Cabinet de Londres. On parait aujourd'hui tenir fort à l'idée de donner la Lombardie au fils du Grand-Duc de Toscane, pour qu'il y ait un prince italien à la tête des affaires de ce pays. Personne ici ne semble savoir que le Grand-Duc de Toscane est le neveu de l'Empereur François, qui serait 'luimême devenu Grand-Duc s'il n'avait pas été appelé à l'Empire d'Allemagne.

Radetzky a écrit à Clément une lettre touchante qui m'a

mis du baume dans Tàme; ce vieil ami Taime toujours et lui est resté fidèle*.

BRIGHTOM.

(du 15 8EPTEMBBB 1848 kV 23 AVRIL 1849.)

1701. Installation à Brigliton. — Etienne Szécbényi devenu fou. — Désordres à Vienne et à Berlin. — Combat dans les rues de Francfort. — Mort de* Félix Lichnowsky et d*Auerswald. — Félix Schwarzenberg :\ Vienne. — Mort de Lainberg à Pesth. — Soulèvement d'octobre à Vienne. — Jellachich sous les murs de Vienne. — Envoi de troupes fédérales à Vérone. — L'Empereur Ferdinand à Olmutz. — Windischgretz nommé généralissime de l'armée. — Arrivée de la princesse de Lieven. — Curieux propos d*Andrian. — Soumission de Vienne. — Violences de Rossuth. — L'état de siège à Berlin. — Bencontre de Guizot. — Perspectives plus favorables. — Naufrage d'un navire allemand près de Bamsgate. — Triste disposition d'esprit la veille de la fête du Prince. — Assassinat de Bossi. — Abdication de l'Empereur Ferdinand. — Avènement de l'Empereur François-Joseph I*'.

— Proclamation de la Bépublique en Hongrie. — Nomination de Hummelauer comme secrétaire particulier de l'Emperenr Ferdinand. — Mission de Gagem à Berlin. — On vient de tous les côtés demander conseil au Prince.

— Cinq millions de voix données à Louis-Napoléon. — Palmerston s'efface.

— Visite chez Wellington. — Projet d'une conférence de délégués des États moyens de l'Allemagne. — Guizot. — Lettre d'hommnge à Sa Majesté l'Empereur. — Situation de Bechberg. — Mauvaise humeur de iady Palmerston. — M. Macaulay. — Une affaire de journal de Rossuth. — Lettre de Félix Schwarzenberg. — Rupture entre l'Autriche et la Prusse. — Reproches des gens bien pensants. — La Constitution de mars. — Inquiétudes provoquées par la proclamation de Radelzky. ' — Victoires des insurgés en Hongrie. — La couronne d'Empereur d'Allemagne offerte au Roi de Prusse.

— Départ de Brighton. — Faits personnels.

1701. Le 15 septembre, nous allâmes nous installer à Brighton ; la première impression que fit sur nous cette nouvelle résidence fut bonne et relativement heureuse. Le soleil,

* Nous reproduisons les félicitations adressées par Metternich à Radetzky victorieux, ainsi que la lettre de remercîment de ce dernier. Le prince de Metternich écrivit de Londres, le 18 août 1848 : « Mon cher et honoré feldmaréchal, aujourd'hui que vous êtes arrivé au terme de vos glorieuses victoires, je ne puis résister au sentiment qui me pousse à vous adresser mes félicitations. Recevez- les de la plume d'un vieil ami, d'un ami éprouvé. Non-seulement vous avez conquis les palmes de la victoire sur les cbamps de bauilie, mais encore vous avez su assurer le U-iomphe de la cause du

dont nous avions été privés pendant de longues semaines, brillait de tout son éclat. La mer était calme, mais magnifique. Je retrouvais Dieu dans cette immensité , et avec lui la foi et Tespérance , ce qui m'a redonné du courage pour Tavenir. Le 17, nous avons reçu TafFreuse nouvelle qu'Etienne

droit. Un homme ne saurait faire plus que yous n'ayez fait, et jamais punition plus méritée n*a atteint l'injustice et le mehsonge.

« Vous receyrez ci-joint l'expression de la joie et les félicitations d'un glorieux compagnon d'armes. Témoin des sentiments qui l'animent, j*ai été prié par le duc de Wellington de vous faire parvenir sa lettre. S'il ne vous le dit lui-même, vous apprendrez par moi qu'il considère votre campagne, depuis le premier jour jusqtt'à la fin, comme une des plus remarquables de tous les temps.

« Que Dieu vous conserve longtemps encore, mon cber feld-*maréclial ! J'exprime ce vœu non-seulement à titre d'ami personnel, mais encore comme ami de l'Empire, auquel j'ai voué ma longue carrière et mes services, ainsi que les sentiments qui m'accompagneront dans le tombeau. Conservez-moi votre amitié. « METTsmiiCH. ■

Le 27 août, le feld-marécbal répondit par la lettre suivante, datée de son quartier général à Milan :

H Prince, la lettre que Votre Altesse a bien voulu m'adresser le 18 de ce mois, m'a donné une heure de bonheur véritable; vous m'avez toujours témoigné tant de bonté, que de nulle main plus chère que la vôtre ne pouvait me venir un souvenir k l'occasion des victoires que je viens de remporter sur nos ennemis.

« Je ne m'étais pas attendu à assister encore, sur la fin de mes jours, k des révolutions comme celles que nous avons traversées; néanmoins, je ne désespère pas encore du sort de notre Monarchie. Il y a encore tant de bon esprit, particulièrement dans l'armée, qu'il suffit d'une volonté énergique pour consolider l'État à Tintérieur, comme nous y avons réussi, je l'espère, au dehors. Mes adversaires m'étaient bien supérieurs en nombre; mais j'ai eu confiance dans notre bon droit et dans l'excellent esprit de mes troupes, et cette confiance ne m'a pas déçu.

« La lettre du duc de Wellington m'a fait grand plaisir : le jugement flatteur qu'a porté sur mes opérations le premier capitaine de son temps embellira encore mes dernières heures; après un pareil témoignage, qui oserait encore me contester mes faibles mérites?

« Il m'est impossible de renoncer à l'espérance de pouvoir encore, avant ma fin, ofiirir à Votre Altesse mes hommages sur le sol de ma patrie. Votre Altesse a eu la bonté de m'envoyer la lettre du duc de Wellington; je me permettrai de même de La charger de transmettre ma réponse au duc.

• Que Votre Altesse daigne recevoir, avec mes remerclments réitérés, l'assurance de mon attachement inaltérable et de mon profond respect.

• Le très-obéissant serviteur de Votre Altesse,

« Raditzkt. •

S4 BECUEIL DE DOCUMENTS (184S-1858).

Szëchényi était devenu fou. Le pauvre homme a été frappé de cette terrible maladie après avoir vu refuser son concours contre Jellachich, qui est entré en Hongrie à la tête des Croates. Il est maintenant dans Tasile de Gœrgen. Il connaft son état et en parle très-ouvertement.

Le désordre qui règne à Vienne paraît être effrayant; il ne fait qu'augmenter de jour en jour. A Francfort, il y a eu dans les rues un combat acharné, pendant lequel Félix Lichnowsky et Âuerswald ont été massacrés dans des circonstances épouvantables. Lichnowsky a été littéralement déchiré en morceaux, et il est mort au milieu des plus atroces souffrances. Nous avons reçu cette nouvelle le 22; bien que je sente que Tordre ne peut être rétabli qu'au prix d'horribles catastrophes, ces scènes sauvages remplissent mon cœur d'amertume. Combien de larmes couleront encore ! Il est affreux de se dire que nous ne sommes encore qu'aux premières scènes de cette effrayante tragédie.

Les journaux annoncent que Windiscbgraetz a été appelé à Vienne. Il parait que l'orage va éclater à Berlin, en Allemagne, et surtout à Vienne.

Félix Schwarzenberg est arrivé à Vienne pour feire au Gouvernement et à la Cour un tableau exact de la situation en Italie, et pour travailler à faire ouvrir, non pas à Vienne, mais à Inspruck , les négociations des puissances relatives à le^ pacification.

Lalour se montre assez énergique. Jellachich pousse vigoureusement en avant. La révolution semble perdre du terrain.

Octobre.

La catastrophe se déroule. A Pesth, Lamberga été mis en morceaux par la populace. Eugène Zichy a été pendu. Les étudiants de Vienne empêchent le départ d'un régiment de grenadiers pour la Hongrie. Latour a été assommé et pendu. L'Empereur quitte Schœnbrunn sous bonne escorte, et lance une proclamation énergique qui lui est renvoyée et que les ministres refusent de contre-signer. Vienne est en pleine in-

surrection et en possession de toutes les munitions de guerre , ainsi que des canons qui se trouvaient dans les arsenaux.. Les troupes restées fidèles occupent le Belvédère. Le Parlement à Vienne demande Téloignement de toutes les troupes, Tamnistie pour les meurtriers de Latour, le bannissement de TÂrchiduchesse Sophie et celui de TÂrchiduc Louis. L'insolence de cette assemblée dépasse toutes les bornes. Nos trois sauveurs, Windiscbgraetz , Badetzky et Jellacbich, relèveront, je Tespère, la pauvre Monarcbie. La crise que j'avais toujours prévue semble être arrivée. Dieu veuille qu'ellç conduise au salut, et non à la ruine de notre pauvre Monarchie !

Notre vieux domestique Joseph arrive à Tinstant de Vienne, qu'il avait quittée avant Tinsurrection , et nous fait un tableau épouvantable de la situation. 11 nous a raconté que des ouvriers ont voulu abattre tous les arbres du Prater, et que, lorsque la garde nationale voulut empêcher cet acte de vandalisme, deux des miliciens furent enterrés vivants dans le Prater. Voilà ce qu'est devenue Theureuse et paisible population de Vienne!

On ignore la résidence actuelle de l'Empereur et de Wessenberg. On ne sait pas non plus grand'chose de la Hongrie. Mais partout on. tremble. La plus affreuse guerre civile vient d'éclater sur tous les points.

Jellacbich, arrivé à Simmering, est, dit-on, déjà en contact avec Auersperg. La Bohême se déclare pour l'Empereur; le Parlement sera, paralt-il, convoqué à Prague. Cela nous mettrait entre les mains des Slaves, ce qui n'est pour moi qu'une mince consolation.

L* Archiduc Jean paraît vouloir envoyer les troupes fédérales à Vérone, afin de contenir les Italiens. Clément trouve cela parfaitement correct. J'avoue que le déploiement des forces allemandes dans cette direction me fait peur^

Le 27 , nous avons appris que des troupes de Bohême , de Moravie et de Galicie entourent déjà Vienne. Dans les environs de cette ville, la garde nationale a été désarmée. Plus de cent mille personnes, dit-on, ont quitté Vienne. Wessenberg est avec l'Empereur à Olmutz. Windiscbgraetz est nommé général en chef de l'armée.

Novembre.

La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu avec elle un entretien de deux heures. Elle m^a raconté que Louis-Philippe et Guizot reconnaissent aujourd'hui les droits légitimes de HenriV . Il n'est plus question de la singulière prétention d'exclure les enfants que pourrait avoir Henri Y de la succession au trône au profit du comte de Paris.

La princesse de Lieven, qui voit tout le monde, a reçu aussi le baron Andrian. Ce dernier lui a raconté que les affaires d'Allemagne ne donnent lieu à aucune complication; que dans trois semaines les petits Souverains allemands seront chassés, et que leurs États seront incorporés à l'Empire d'Allemagne.

c Ah! dit la princesse, et que ferez-vous des Gobourg?

— Leur tour viendra en dernier , à cause de leurs hautes parentés.

— Et les Rois?

— Les Bois? On évitera jusqu'à nouvel ordre de s'attaquer à leur personne; mais on leur prendra leur fortune et leurs droits, de manière qu'ils se dégoûteront d'un titre purement honorifique, et qu'ils seront heureux d'abdiquer. Le Roi de Prusse sera nommé Empereur d'Allemagne, et l'Autriche gardera, pour le moment, ses provinces allemandes. »

Le baron Andrian a terminé ces singuliers aveux en affii^ mant que tout cela arriverait bientôt. Voilà ce que raconte la princesse de Lieven. Je ne garantis pas l'exactitude de sa version.

Au ministère des affaires étrangères , on a reçu la nouvelle que Vienne s'était rendue le 30. Avant ce moment, dit-on, une députation de la bourgeoisie s'était rendue auprès de Windischgraetz. Elle se prétendait envoyée par le comité du Conseil municipal pour le prier de poser des conditions moins rigoureuses. Ensuite, les députés sont revenus secrètement le trouver pour le prier d'être bien sévère , parce que la situation n'était plus tolérable à Vienne. Ils disaient que Vienne

était au pouvoir d'étrangers qui payaient les étudiants et les ouvriers pour exercer sur les honnêtes gens un affreux terrorisme; qu'on ne pouvait pas agir assez tôt; que Tanarchie avait atteint son apogée, etc., etc.

Kossuth a encore £edt pendre un brave homme , un président de comitat, nommé Kuditz, que Clément a bien connu, ainsi qu*un prêtre. En général, il £aiit pendre, dit-on, tous ceux qui n'acceptent pas son papier-monnaie , pendant que lui-même ne se fait payer qu'en ducats.

En Allemagne , les événements se précipitent. On ne veut plus du Roi de Prusse comme Empereur, et l'on prétend ériger le pays en République.

En France, Gavaignac et Louis Bonaparte se disputent les chances d'arriver à la présidence.

Htibner, qui était allé avec Félix Schv^arzenberg d'Olmùtz à Vienne, nous écrit des détails intéressants. Le cabinet ou, pendant trente-cinq ans. Clément a eu Thonneur de travailler pour l'Autriche et de maintenir la paix, paraît complètement détruit. Le palais Rolov^rat est brûlé; par un curieux hasard, notre villa, dit-on, a été épargnée.

L'exemple de Vienne semble avoir donné du courage à Berlin. On a proclamé l'état de siège dans cette ville, et le général Brandenburg (frère de la duchesse de Cœthen) se trouve à la tête du Gouvernement.

Je suis allée avec Clément faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M. Guizot, qui espère une solution prochaine et croit Louis Bonaparte capable de rétablir Tordre. Il parle avec beaucoup d'esprit de l'état de confusion générale.

Je lève la tête avec une légère nuance d'orgueil depuis que je* vois que nos armes recommencent- à inspirer du respect à tout le monde. On s'étonne des grandes et fortes armées dont on est à même de disposer chez nous partout où l'on en a besoin, et Ton ne peut s'empêcher de reconnaître qu'au moment du plus grand danger l'Autriche est grande et puissante. Dieu veuille qu'il se rencontre un grand esprit qui soit à la hauteur des circonstances, capable de rétablir la paix chez

nous, une paix basée sur l'ordre et garantie par des institutions qui assurent Favenir !

Le 17 , nous avons appris qu'un navire allemand venait de fiaJre naufrage près de Ramsgate , port situé à quelques lieues d'ici. Clément s'est décidé à y envoyer Richard et Htigel , afin de distribuer un peu d'argent aux pauvres naufragés et de leur porter aussi vite que possible les secours dont ils ont besoin. La duchesse de Gloucester, que j'en ai priée, a aussi envoyé son obole.

Clément est assiégé de jour en jour davantage par des gens qui viennent lui demander conseil. Il est, du reste, curieux de voir comme l'opinion a changé ici. Les feuilles publiques en sont la preuve.

Le 22 au soir, c'est-à-dire la veille de la fête de mon mari» nous avons présenté nos vœux à Clément. Nous étions dans une disposition d'esprit fort triste. Jadis on lui souhaitait une longue vie dans l'intérêt du repos de l'Europe et de la gloire de la Monarchie; aujourd'hui il est exilé , et sa patrie parle de lui comme de son plus grand ennemi. N'aurions-nous souhaité si vivement sa conservation que pour voir son cœur blessé , brisé par la plus noire ingratitude?

Parmi les membres de la femille royale, la duchesse de Gloucester et tous les Cambridge sont si aimables et si préve* nants pour mon mari et pour moi, que je ne puis leur en être assez reconnaissante.

Décembre.

Ce mois a débuté par nous apprendre l'assassinat de Rossi. Le Pape s'est vu forcé de composer un nouveau ministère. Il est abandonné de tous; il est l'objet d'une surveillance rigoureuse^ comme pourrait l'être un prisonnier; ce n'est que grâce à la protection de l'envoyé de Bavière qu'il a pu être mis en sûreté.

Si Louis-Philippe et Guizot ont été chassés parce qu'ils refusaient de nouvelles concessions , si le prince de Metternich a été abandonné de tout le monde parce qu'il défendait un

système conservateur, pourquoi donc le Pape a-t-il été forcé de fuir , lui qui avait £aiit toutes les concessions possibles , lui qui n'a rien refusé à son peuple qui Tadorait? Il n^y a rien de plus absurde que la Révolution, et pourtant les gens la regardent comme une œuvre de génie.

Le 8, nous avons appri.H Fabdication de l'Empereur Ferdinand, la renonciation de TÂrcbiduc François-Charles à ses droits â la couronne; tous deux se sont retirés en foyeur du jeune Ârcbiduc qui monte aujourd'hui sur le trône avec le titre de François-Joseph I*'. Gela nous a fourni matière à bien des réflexions et à des suppositions diverses; nous nous sommes demandé notamment si Ton tirera un parti convenable de cette grande et suprême mesure.

On nous a écrit que Félix Schwarzenberg représente dans le ministère les principes conservateurs, que Kraus et Bruck sont les forces actives du Cabinet, et que Thienfeld et Helfert auraient à assumer la lourde tâche de soutenir la lutte dans le Parlement. Cordon a été nommé ministre de la guerre, parce que ni Windischgraetz ni Radetzky n'ont voulu consentir à rendre compte de leurs actes devant l'Assemblée . Dans ces circonstances, le ministre de la guerre pourrait bien n'être qu'un homme de paille. Celte image me paraît parfaitement juste; mais comment les choses iront-elles s'il règne si peu d'harmonie au centre? Comment un Empereur de dix-huit ans pourra-t-il agir au milieu de forces si hétérogènes? Je tremble quand je pense à lui, la dernière espérance qui nous reste encore. Que Dieu lui donne sa bénédiction et l'énergie nécessaire, ainsi qu'à ses conseillers l'expérience dont ils ont besoin !

Les ministres paraissent être plus souvent en chemin de fer qu'autour de la table du Conseil , car ils font toujours la navette entre Vienne, Olmutz, oii séjourne l'Empereur, et Rremsier, où est réuni le Parlement.

On dit que la République a été proclamée en Hongrie avec Kossuth pour dictateur. Ce dernier s'est, paratt-il, adressé au consul américain pour le prier de demander une amnistie à Windischgraetz. En cas de refus, Kossuth solliciterait l'intervention de l'Amérique. Le consul s'est borné à envoyer la lettre

de Kossuth au feld-marëchal , qui lui a répondu qu^il ne pouvait pas engager des négociations avec des rebelles.

Je n'ai appris que plus tard qu'à Vienne Stadion avait échappé à un danger qui le menaçait personnellement. Il était sur la liste de ceux qu'on devait (aire disparaître.

Au milieu de tous ces tristes événements, il y a aussi plus d'un incident comique. On a £ait venir Hummelauer de Vienne avec l'ordre d'emporter son uniforme de gala. Hummelauer, qui ne manque pas d'ambition, s'est imaginé qu'on lui destinait une place importante dans le nouvel ordre de choses. Il a appris, & sa grande déception, qu'il avait été nommé secrétaire particulier de l'Empereur Ferdinand.

L'Archiduc Jean , dit-*on , ne peut pas tenir plus longtemps à Francfort, et est résolu à retourner le plus tôt possible dans ses montagnes.

D'après des nouvelles de Saint-Pétersbourg, un jeune homme, qui avait passé une soirée chez nous, aurait, dans cette ville , exprimé son admiration pour Clément en termes pleins d'éloquence. Il le trouvait calme, plein d'idées, et surtout indulgent plus qu'on ne saurait l'être et sans aucune amertume* Je suis heureuse de voir qu'un homme qui nous est tout à fait étranger a rendu justice à Clément, et qu'il vante son abnégation, qui devrait inspirer du respect même à ses ennemis.

Lorsque Gagem se rendit à Berlin afin d'obtenir la retraite du ministère Brandenburg, il ne fut pas, à ce qu'il parait, reçu par le Boi d'une façon très-gracieuse. D'abord Gagern demanda simplement la retraite du ministère, ce qui lui. fut refusé ; ensuite il insista pour obtenir des promesses formelles relativement à la couronne impériale d'Allemagne, ce qui fut également repoussé. Le Boi lui répondit qu'il savait ce que valait ce titre, et qu'il ne désirait nullement s'en parer. Làdessus, Gagern le menaça de la Bépublique. Le Boi répliqua qu'il acceptait le défi , sur quoi le délégué de Francfort s'en retourna furieux dans cette ville.

Un curieux symptôme du temps , c'est que , pendant que tous les hommes de valeur se groupent autour de Clément, on

lui o£Fre tous les journaux pour la divulgation de ses idées , de ces idëes qu'on semble aujourd'hui estimer au-dessus de tout : c'est à tel point que lord Palmerston se plaint de ne plus pouvoir disposer d'aucun journal. Quoi qu'il en soit, les Princes d'Allemagne semblent aussi vouloir demander conseil à mon mari. Le Roi des Belges est le premier qui ait envoyé à Clément son ministre plénipotentiaire Van der Weyer, que nous n'avions pas encore vu une seule fois depuis notre arrivée, afin de lui demander ce qu'il pensait de la situation et ce qu'il y avait à ftiire. Le Roi de Bavière lui a feit adresser la même question par Bechberg; le Roi de Hanovre en a fiait autant par l'intermédiaire du comte de Kielmansegge.

Cavaignac a perdu la confiance qu'il avait dans le suffrage universel, attendu qu'il n'a eu qu'un million de voix» tandis que Louis-Napoléon en a obtenu cinq millions. Rien ne me paraît plus ridicule que cet exercice du droit de suffrage universel en £aveur d'un homme que jusqu'à présent on n'a appris à connaître par aucun bon côté, et qui n'a pour lui que le nom de son oncle. Il parait que la comédie ne laisse pas de devenir très-sérieuse. Louis-Napoléon est aujourd'hui toutpuissant en France. Thiers, Bugeaud et beaucoup d'autres hommes de poids se sont inclinés devant cette nouvelle étoile.

Palmerston est venu nous voir à Brighton. Je l'ai trouvé bien changé. La princesse de Lieven prétend qu'il a bien baissé le ton. Louis-Napoléon le gène; il en est de même du Pape sur le sol napolitain. Le premier semble vouloir s'unir étroitement à la Russie, qui parait entrer dans ses idées. Palmerston en est très-tourmenté , se prononce nettement contre cette union, et blesse déjà ainsi le sentiment national de la Russie et de la France.

Aberdeen a l'air de ressentir, à l'égard de Palmerston, une animosité qui m'a surprise; je ne croyais pas qu'il pût sortir à ce point de son caractère, lui qui sait toujours rester calme et se posséder si bien. Lady Palmerston a été très-aimable pendant que lord Palmerston occupait Clément de questions sérieuses» notamment au sujet des personnalités dirigeantes de l'Autriche actuelle.

Le 18, nous sommes allés à Strathfield-Saye,chez le duc de Wellington, où nous sommes arrivés à six heures du soir. Le mattre de la maison nous a (ait un accueil très-aimable. Nous avons trouvé là ses deux fils , lord Douro avec sa femme, qui est fort belle , mais un peu trop sérieuse , et lord Charles Wellesley et sa femme, ainsi que lord Strangford; enfin le couple Neumann. Rielmansegge et Hiigel » qui étaient venus avec nous , y sont restés encore un jour.

Le 23, nous avons quitté Strathfield-Saye. Mélanie et Richard sont retournés à Brighton. Nous avons encore ftiit et reçu quelques visites à Londres. Le 24 au soir, nous sommes rentrés à Brighton, où j'ai arrangé un arbre de Noël pour mes en£ants.

Par les lettres que nous recevons, je vois que ceux qui sont à même d'approcher le jeune Empereur sont enchantés de lui.

Ep attendant, on ne semble pas encore avoir repris conscience de soi-même en Autriche, et sentir ce qu'on a perdu en Clément; tandis qu*ici tous ceux qui le voient l'admirent, surtout aujourd'hui , et disent tout haut qu'ils le trouvent encore plus grand dans le malheur, si c'est possible , qu'il ne l'a jamais été dans toute la plénitude de son activité et au milieu de sa glorieuse carrière.

Janyier 1849.

Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient au courant de tout ce qui se passe à Paris. Elle est en train de se convertir à Napoléon. I^e Parlement est en déconfiture à . Francfort. Il parait que le Roi de Hanovre a conçu un plan qui lui était inspiré depuis longtemps déjà par mon mari : on veut réunir une conférence de délégués des États secondaires, afin de battre en brèche les menées de Francfort. Tous les professeurs, tous les intrigants politiques en sont abasourdis. Le nom du prince de Metternich commence à reprendre faveur. C'est ce que confirme un article paru hier dans la Gazette universelle d'Augsbourg,

Le baron Audrian est revenu ; il a rayé sur ses cartes de visite le titre de délëguë extraordinaire du ministère de TEmpire, et l'a remplace par le simple titre de chambellan autrichien.

Guizot, que j*ai vu chez la princesse de Lieven, parle d'une manière charmante; mais il me paratt un peu doctrinaire, et se fait illusion jusqu^à un certain point. Il est convaincu, notamment, qu'un beau discours bien entraînant pourrait sauver le monde. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il se croit probablement l'orateur destiné à accomplir ce prodige.

Nous avons vu aussi le duc de Montebello; c'est un homme aimable et charmant; il a passé chez nous la soirée du 11 , et sa conversation, qui est pleine d'intérêt, a fait grand plaisir à Clément.

Le prince de Fûrstenberg, dit-on, s'exprime d'une manière touchante sur notre compte à Vienne.

Clément me disait un jour : « Il faudra pourtant que je fieisse une démarche auprès de notre Cour, parce qu'il faut que je sache où poser ma tête pour mourir et où mes enfiaints doivent chercher un asile. Bien que je sois résigné d'avance à tous les sacrifices, je crois devoir insister pour obtenir, sinon une satisfaction, du moins une explication. Je suis sur la terre étrangère comme un criminel; le fait d'être accusé par de malhonnêtes gens n'a rien de déshonorant pour un honnête homme, mais on ne peut pas laisser peser sur moi le soupçon qu'il existe des raisons secrètes de nature à justifier le traitement dont j'ai été l'objet. »

Nous avons réfléchi à ce qu'il y avait à faire. Faut-il écrire ou se taire? se plaindre ou se réjouir du changement survenu? C'est encore l'àme généreuse de Clément qui a tranché la question. Il a écrit à l'Empereur* pour le féliciter de son

* Cette lettre k Sa Majesté est datée da 17 janvier 1849; elle est ainsi conçue : « Assurément Votre Majesté Impériale no doute pas de la part que j*ai prise à Son avènement au trône ; je me suis associé ^ cet événement de tout mon esprit et de tout mon cœur. Le fait lui-même est d'une importance si considérable en ce qui concerne Votre personnalité et la situation de l'Empire; ce dernier, de son c6té, exerce une influence si marquée sur les

arënement. Il a écrit aussi à Félix Schwarzenberg et lui a parlé de la situation actuelle , mais seulement d^une manière générale et sans s'immiscer dans les affaires.

À peine ces lettres étaient-elles expédiées que j'en ai reçu une de ma sœur Széchényi, qui était à Olmûtz; on lui avait parlé de nous avec intérêt , et Ton avait remarqué que notre fuite était une honte pour le pays. On espère nous voir revenir. On s'est beaucoup plaint de la faiblesse du Gouvernement qui s'est retiré, et l'on a beaucoup parlé des espérances que le nouveau pouvoir justifiera après tant d'inquiétudes, après tant de cruelles angoisses. En somme, ma sœur paraissait trèscontente.

L'Archiduc François -Charles a dit qu'il n'attendait que notre arrivée en Bohème pour nous assurer de son dévouement; il semble attendre un témoignage de sympathie de notre part, à l'occasion de l'avénement de son fils.

Rechberg est à Olmûtz; il y occupe une position à côté du prince Félix Schwarzenberg. On dit qu'il est chargé des affaires d'Allemagne, et l'on a informé ma sœur qu'on avait

destinées da monde, qu'il absorbe tout ce qui, en général, a la valeur d'un sentiment. Je n'ai pas besoin de dire combien je suis personnellement sensible k ces considérations. Il me serait impossible de dire en peu de mots ce que j'éprouve. Que Votre Majesté agrée donc l'expression de mes sentiments telle que je la Lui présente.

■ La Providence n de bonne heure appelé Votre Majesté à résoudre des problèmes bien difficiles. La droiture de Votre esprit et la pureté de Vos sentiments vous indiqueront la bonne voie. Choisissez comme conseillers des hommes capables, car ce n'est qu'avec de pareils instrumjents qu'on peut suffire k la lourde tâche du gouvernement. Ne croyez pas que ce choix soit plus difficile aujourd'hui qu'autrefois. Il n'en est pas ainsi. Si les temps ne sont plus les mêmes, — et je le dis en pensant à l'Empire même de Votre Majesté, — cette différence se manifeste dans un sens inverse. L'Empire doit k des leçons tellement graves l'expérience de la nécessité d'être gouverné, que le véritable peuple se groupera autour du Trône si celui-ci sait faire connaître avec autant de prudence que d'énergie le droit et la puissance dont il dispose.

■ Que Votre Majesté daigne accueillir favorablement ces quelques paroles sortant de la plume d'un homme qui éprouvera jusqu'à sa dernière heure le sentiment de la fidélité la plus absolue pour Elle, et recevoir l'hommage du profond respect, etc. • MlTTsaNictt. »

La lettre adressée en même temps an prince Félix Schwarzenberg se trouve dans l'Appendice. Voir : « Indications pour le ministre des affaires étrangères. • {Note de VÊditew.)

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choisi Colloredo pour le poste d'ici. Bechberg nous a feit dire aussi que le g^énëral Sunsteuau^ qui était gouverneur d'OImûtz lors de notre passage, et qui ne nous avait pas laissés entrer, vient d'être mis à la retraite.

Ici il faut que Clément se défende contre les obsessions du parti conservateur, qui voudrait lui £aiire jouer un rôle plus ou moins actif dans ses affaires particulières. Il ne veut plus s'occuper d'affaires, notamment de celles qui sont étrangères à son pays.

Lady Palmerston est venue ici pour chercher sa fille, lady Âshiey. Le 1*' février a lieu l'ouverture du Parlement. Lady Palmerston paraît très-inquiète, parce qu'elle sait que son mari sera l'objet d'attaques violentes. Elle a dit à la princesse de Lieven qu'elle n'ignorait pas que l'Autriche voulait lui créer des embarras, mais que cela ne mènerait à rien ; qu'elle était , du reste, très-contente qu'on n'envoyât pas un Archiduc pour notifier l'avènement au Trône, que cela coûterait beaucoup d^argent. Elle ajouta que si rAutriche voulait garder l'Italie, cVtait notre affaire, mais qu'elle croyait que nous avions tort.

Nous avons appris plus tard que Félix Schwarzenberg a fait écrire ici par Ponsonby que l'Autriche ne pouvait pas envoyer un Archiduc , parce qu'on ne voulait pas l'exposer au danger de se trouver en face du plus grand ennemi de son pays, et que plus tard il a adressé à Ponsonby une lettre dans laquelle il déclarait que l'Autriche était résolue à ne pas céder un pouce de ses possessions ni dans la Lombardie ni ailleurs : lord Palmerston avait l'air de vouloir faire revivre le mot de Louis XIY : « L'État, c'est moi » ; mais on ne croyait pas que l'Angleterre s'identifiât avec Palmerston; du reste, si l'Angleterre voulait la guerre, l'Autriche avec ses alliés ne chercherait pas à l'éviter.

Voilà comment on parle aujourd'hui chez nous, et c'est ce qui explique suffisamment la mauvaise humeur que nous témoigne lady Palmerston.

J'ai fait chez la princesse de Lieven la connaissance d'un homme célèbre, l'historien Macaulay; il m'a dit une foule de choses que j'ai trouvées au moins singulières. Il m'a affirmé

que les. Anglais avaient horreur du sang, et que, pendant les révolutions qui ont eu lieu dans ce pays, ils ne s'étaient jamais rendus coupables d'un véritable crime. Je lui ai demandé ce qu'il pensait de la mort de Charles I*'; il me répondit que ce Roi avait été jugé par le pays. Entre autres assertions paradoxales, il dit que, selon lui, le Pape devrait habiter un quatrième étage à Paris, où il pourrait continuer d'être le chef de TËglise sans avoir aucune souveraineté temporelle, de même que le Pape Hilaire. 11 a relevé aussi le feit que la République française se disait la fille de TÉglise romaine après que les Rois de France avaient porté le titre de fils atnés de rÉglise. Il s'éleva entre nous une vive discussion à ce sujet, et je constatai que cet historien, le premier de TAngleterre, ignorait que ce titre eût été conféré au Roi Ciovis. Je n'osais pas affirmer le fait; mais, à peine rentrée chez moi, je consultai mes livres et j'écrivis sur ce point à lord Mahon, afin d'être sûre que ma lettre serait lue à qui de droit.

Quelqu'un qui a rencontré à Londres les envoyés de Rossuth et qui leur a parlé, nous a raconté que ces messieurs prétendaient que si leur parti n'avait pas depuis longtemps triomphé, c'était le prince de Metternich qui en était cause, car Kossuth, qui était allé à Vienne pour solliciter la permission de créer un journal, avait reçu l'autorisation demandée du comte de Rolowrat, mais celui-ci lui avait dit : Vous aurez dans cette circonstance un seul ennemi à combattre, c'est le prince de Metternich. Il feut espérer qu'un jour nous saurons la vérité sur tout cela; Clément ne pourra qu'y gagner*.

* L'incident auquel il est fait allusion ici remonte probablement à Tannée 1844. A cette époque-là, Rossatb, après avoir été éloigné de la rédaction du Pesti Hirlap, avait Tintention de fonder un journal et voulait obtenir Tautorisation nécessaire. L*afFaire fut conduite par le secrétaire aulique Wirkner, auquel Rossutb a communiqué par lettre les résultats de son audience chez le cbancelier d*£tat. Le prince de Metternicb avait aussi rédigé une note sur son entretien avec Kossutb, note destinée à ^Virkner, et qu'il a envoyée à celui-ci. Les deux documents ont été publiés dans l'ouvrage publié tout récemment par Wirkner sous le titre de Souvenirs (Presbourg et Leipzig, 1880, 8« édition). Nous prenons donc la liberté de renvoyer leS lecteurs que cette affaire pourrait intéresser, au livre en question, qui donne des éclaircissements complets sur l'attitude observée par le chancelier d'État dans cette question de la

Février.

Une lettre de Rechberg, datëe de Munich, semble indiquer que les affaires d'Allemagne se compliquent de jour en jour davantage ; il fonde cependant les meilleures espérances sur la fermeté de notre Gouvernement.

Betty Rothschild est venue nous voir; c'est une aimable femme, qui a gardé pour mon mari une affection vraiment touchante.

Il nous a fallu rester pendant quelques jours à la maison, parce que le peintre Philipps Sait le portrait de Clément.

Le 26, Colloredo est arrivé ici. lia parléionguement à Clé* ment et lui a apporté une lettre de Félix Schwarzenberg*. Colloredo raconte que le ministère actuel a le mal existant à combattre, et de plus à réparer les fautes du Cabinet précédent.

Je vois par une lettre de Mimi Meyendorff (sœur du comte de Buol-Schauenstein) que son mari (envoyé de Russie à Rerlin) est très-inquiet de la rupture qui vient d'éclater entre rAutriche et la Prusse. On Texplique par le fait que le Roi Frédéric-Guillaume voudrait obtenir de la main de TAutriche la couronne d'Allemagne. Ce qui est certain, c'est que le Roi est tombé malade dans l'intervalle.

Le 27, je suis allée à Londres afin de trouver pour Tété une maison de campagne dans le voisinage de la ville. J'y suis arrivée à deux heures, par un temps magnifique, et j'ai trouvé chez Flahault une chambre qu'il avait fait arranger pour moi. Brunnow est venu aussitôt après le déjeuner; l'amabilité toute particulière qu'il m'a témoignée, m'a fait supposer qu'il avait reçu de Saint-Pétersbourg des instructions sur la manière d'en user avec nous.

fondation d'un jonmal. Dès cette époque, le prince de Metternich reconnaissait fort bien la portée de l'opposition politique de Rossuth et n'attacliaît h ses protestations de loyauté pas plus d'importance qu'elles n'en mériuient; il n'est pas besoin de relever le fait après ce qui s'est passé dans la suite.

(Note de l'Éditeur.) * Voir dans l'Appendice : « Sur une Constitution en Antriche » .

(Note de VÉdiUur.)

Je suis allée avec Hùgel à Richmond, où nous avons visité une douzaine de maisons. J'ai fini par en trouver une convenable.

Après mon retour à Londres, j'ai eu une longue conversa* tion avec Golloredo, qui m'a dit entre autres choses que tous les gens bien pensants reprochent à mon mari de ne pas s'être emparé entièrement du pouvoir et de n'avoir pas exclu ceux qui ont créé la situation actuelle. Ce jugement des gens bien pensants ou prétendus tels prouve quHls ne connaissent pas Clément, et qu'ils ignorent qu'il est toujours resté inaccessible à l'ambition, ce qui ne l'a pas empêché d'être regardé de travers par ceux qui prétendaient avoir non-seulement le droit, mais encore les facultés nécessaires pour exercer le Gouvernement.

En général, il est difficile d'écrire sérieusement l'histoire quand on ne sait que les choses que l'on voit et qu'on ne connaît pas le dessous des cartes. Il est tout aussi malaisé pour d'honnêtes gens de conserver leur réputation intacte quand on ne veut pas dévoiler les fautes de ses collaborateurs.

Mars.

Le 1", je suis revenue de Londres.

Nous avons appris par les journaux anglais du 11 que, le 7, l'Empereur a octroyé une nouvelle constitution, que le Parlement de Rremsier a été dispersé» et qu'on a arrêté quelques députés. Le public de Vienne parait aussi enchanté de la nouvelle constitution que du renvoi des malheureux députés. Vienne a illuminé spontanément. Nos journaux parlent beaucoup d'un différend entre Windischgraetz et Jellachich. Les opérations militaires avancent très-lentement en Hongrie.

Nous avons été très-inquiets à la suite d'une proclamation adressée par Radetzky à ses troupes, parce que toutes les lettres de Londres et toutes les feuilles anglaises parlaient avec dédain du style et des rodomontades du vieux feld- maréchal. D'autre part, des lettres de Vienne nous disaient que Félix Schwarzenberg lui-même déplorait le langage napoléonien de Radetzky; enfin, au bout de huit jours, nous avons reçu l'heureuse nouvelle de la complète défaite de l'armée piémon-

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taise et de Tabdication de Charles-Albert, ce qui a relevé notre courage. Radetzky avait dit que ce ne serait qu'à Turin qu^il dicterait les conditions qu'il lui plairait de poser. Malheureusement il a évité d'aller à Turin après l'abdication de Gharlefr-Albert, afin de ne pas créer de trop grands embarras au nouveau Roi Victor-Emmanuel. Je doute que ce dernier soit plu^iorrect que son père. Je crains que la générosité de Radetzky ne soit payée d'ingratitude. Les victoires que nous avons remportées en Italie dans l'espace de huit jours ont mis Palmerston dans un grand embarras. Sa politique s'écroule de tous les côtés. De plus, les armes anglaises ont essuyé, juste en ce moment» de grandes défaites aux Indes.

En Hongrie, la situation est encore bien mauvaise. Nos troupes avec le petit renfort russe ont été battues. Par suite, la révolution relève la tète.

Hûbner a été envoyé à Paris pour négocier avec le Président sur les affaires d'Italie.

Avril.

Ma santé commence à s'altérer. J'ai dû m'adresser à plusieurs médecins anglais. Malheureusement je ne puis pas dire qu'ils m'inspirent confiance.

Les nouvelles d'Allemagne s'embrouillent de plus en plus. On offre la couronne de l'Empire d'Allemagne au Roi de Prusse, qui ne sait que faire. S'il l'accepte, il perd sa véritable couronne pour l'échanger contre le bonnet rouge de la Révolution allemande ; s'il la refuse, on le menace de le renverser. Il penche vers la non-acceptation, mais le pauvre Roi n*a pas seulement à combattre énergiquement les intrigues démocratiques à l'intérieur, il est encore obligé, paralt-il, de lutter contre des personnalités influentes qui travaillent de toutes leurs forces à le pousser à l'abdication.

Le 17, j'ai quitté Brighton avec Clément et Richard. Le baron Wydenbruck (secrétaire d'ambassade) nous attendait à la gare de Londres; il nous a conduits à l'hôtel de Mirvart, où Ton nous avait préparé des chambres. Nous avons trouvé en

arrivant de mauvaises nouvelles de Hongrie. Les insurgés ont repris Ofen.

Windischgraetz est remplace par Welden.

Stadion ne (ait plus partie du ministère.

L'Empereur de Russie envoie à Radetzky un aide de camp chargé de lui apporter sa nomination de feld-marécbal russe et de colonel d*un régiment.

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