‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 8 sur 75 · TIXI · texte numérisé non relu

TIXI

66 UECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

de manifester par ]a bouche de leurs femmes. Quelques jours après, j'ai rencontre chez Beauvale lady Palmerston, qui avait peine, elle aussi, à dissimuler sa mauvaise humeur. Elle était dans un tel état d'excitation, que la princesse de Lieven a dû lui faire faire une promenade dans le jardin pour Tempécher de me rencontrer. Un jour, la duchesse de Cambridge était chez nous et faisait de la charpie ; lord Palmerston entra et vint la saluer. Sans interrompre sa besogne, elle lui montra ce qu'elle faisait, en disant : « Je £aiis de la charpie pour la brave armée autrichienne » , ce qui lui fit aussitôt tourner les talons. La bonne duchesse était ravie d'avoir trouvé Toccasion d'exprimer si hautement sa vive sympathie pour notre Monarchie.

Le duc de Beaufort a apporté à Clément une tabatière ornée d'un camée sur lequel est gravée la tète de Georges IV. On.dit que cette tête est très-ressemblante *.

Après que notre Empereur eut appris que le comte de Bombelles avait quitté IschI pour ne pas lui créer des embarras , il lui envoya la grand'croix de l'Ordre de Saint-Étienne, avec Tordre de revenir. J'ai vu avec plaisir ce premier acte d'auto* rite. Un pareil courage est encore plus méritoire, selon moi, que l'intrépidité déployée en face de l'ennemi.

Septembre*

Venise a fini par se rendre après une longue résistance. Voilà, je l'espère, un nouveau pas vers la paix.

Le peintre Daffinger est mort. C'était un brave homme plein de talent, auquel je dois ma collection de portraits.

Le temps commence à devenir humide et froid; il feut que nous prenions enfin une résolution. J'ai longuement parlé de Bruxelles à Clément. Mille raisons me font désirer d'y aller. D'abord on y vit à meilleur marché , ensuite j'y trouverai plus facilement des mattres pour mes enfants ; de plus, on s'y trouve plus près du monde , et Clément n'y sera pas aussi seul qu'il l'était à Brighton. Clément commence à céder, bien qu'il lui

* Cette tabatière figure dans la collection de Kœnigswart.

{Note de ^Éditeur.)

en coûte de se séparer de ses nombreux amis d'Ang^leterre. Il a écrit au Roi Lëopold une lettre dont il a chargé Gustave Batthyanyi * ; nous avons cru convenable de demander au Roi si notre présence à Bruxelles ne lui causerait aucun ennui.

Géphalonie est en pleine révolution J Les habitants trouvent que les Anglais, qui protègent partout les nationalités, devraient les remettre à la nationalité grecque, qui est la leur. L'insurrection n'a pas tardé à être étouffée , parce que les philanthropiques Anglais, qui nous défendent de sévir, ont fsàt pendre vingt-sept individus compromis, parmi lesquels un prêtre, et qu'ils en ont fait bàtonner un grand nombre d'autres. Pas un Anglais n'a eu l'idée de mettre ces faits en parallèle avec les théories que l'Angleterre professe ordinairement quand il s'agit de questions étrangères. Ce qui est certain , c'est que les Anglais ne connaissent que leur intérêt exclusif. Plus nous sommes fiaiibles, nous tous, plus ils sont forts, et quand le commerce souffre partout, ils en profitent; voilà pourquoi ils voudraient afBaiblir les Gouvernements étrangers^ pendant qu'ils régnent chez eux avec toute la rigueur des

* Cette lettre était ainsi conçue : « Votre Majesté daignera me permettre de m'adresser directement k Elle poar Lui poser une simple question.

« Des raisons personnelles et des considérations de famille me Font désirer de quitter momentanément l'Angleterre pour la Belgique, comme le pays le plus tranquille du continent. En efFet, d'une part, la sagesse de Votre Majesté a su préserver ce pays des maux d'une agitation dangereuse. D'autre part, j'y serai plus rapproché de mes propriétés. Toutefois, avant de prendre une résolution, j'éprouve le besoin de me convaincre d'une manière absolue qu'ei> exécutant mon projet je ne ferai rien de contraire aux vues de Votre Majesté.

m Vous me connaissez trop bien, Sire, pour avoir le moindre doute à Tégard de ma situation personnelle. Pendant plus d'un demi-siècle j'ai été mêlé k 1» vie publique. Le 13 mars de l'année dernière, je me suis retiré des affaires. Je n'ai jamais su me tenir k la fois tlans les choses et hors des choses.

m Je ne peux pas sortir de l'histoire du temps; quant k l'histoire du Jour, je n*ai plus rien de commun avec elle. Je me reconnais le droit de me reposer, et, par suite, je cherche les moyens de donner satisfaction à ce besoin de repos.

• Ce repos, je l'ai trouvé ici, et sans les considérations dont j'ai parlé, je ne songerais pas k quitter ce séjour pour un autre.

« Que Votre Majesté daigne, comme toujours, répondre à ma qucstio» aussi franchement que je me permets de la Lui poser, et agréer la nouvelle assurance du sincère et profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. »

{Note de CÉditeur.)

68 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8i8-I858).

Gouyernements absolus. Et , à yrai dire , ils ont parfaitement raison.

Brunnow a offert à mon mari une occasion sûre pour la Russie; aussi Clément a-t-il écrit à l'Empereur Nicolas pour le remercier du noble appui qu'il a prêté à son allié *.

J'ai appris par Charles Hùgel que M. Vernier, Tofficier qui nous a rendu service pendant notre voyage d'Olmiitz à Prague, est en Italie. Je lui ai adressé une lettre de remerctment et lui ai envoyé une jolie coupe en vermeil, qui lui fera plaisir, je Tespère.

Le 24 , Van der Weyer nous a apporté une lettre du Roi Léopold**. Ce Prince était dans les Ardennes, et n'avait reçu

* Cette lettre, datée de Richmond, le 15 septembre 1849, est ainsi conçue : « Sire, je ne commencerai cette lettre ni par une excuse ni par une demande

de permission d'oser l'adresser à Votre Majesté Impériale. L'excuse entacherait ma démarche; la permission ne pourrait la précéder. Je suis dès lors la voie que me marque ma conscience, et sur laquelle je me crois certain de rencontrer Votre Majesté.

« Dernier témoin vivant d'un temps qui n'est plus, je me reconnais le droit et le devoir de déposer à vos pieds, Sire, un hommage qui vous est dû. Votre Majesté Impériale vient de remplir de ta manière la plus glorieuse et à la fois la plus difHcile dans la position où se trouve placé l'Empire d'Autriche, l'engagement qu'Elle a pris sous d'autres auspices, envers Tauguste aïeul du jeune Monarque auquel le sort a imposé de Lien lourdes tâches à remplir. Ce n'est pas à l'aide à lui prêter qu'Elle a borné les soins que je me permets de qualifier de paternels; vous avez su. Sire, les renfermer dans les limites que la raison et une sagesse éprouvée savent marqufr à ceux qui entendent puiser des conseils dans ces puissances morales. Votre Majesté Impéiiale vient de donner par cela même au monde une leçon qui survivra dans ses fruits aux efforts que ne cesseront de diriger contre le bien les ennemis incorrigibles de la vie même des Empires et de l'ordre social tout entier!

m Daignez, Sire, prendre ces paroles pour ce qu'elles valent. Dans leur point de départ comme à leur point d'arrivée, elles ne sont qu'un hommage que ma conscience et un indomptable sentiment me font une loi de mettre sous vos yeux. Je suis, etc., etc. » (Xote de P Éditeur.)

** Le Koi répondit de Laeken, le SO septembre : « Je n'ai reçu qu'hier, le 19 septembre, votre affectueuse lettre du mois dernier. Peu de temps auparavant j'avais appri.t par Van der Weyer que vous aviez l'intention de choisir une résidence sur le continent. Une foule de petits voyages dans plusieurs de nos villes, oi!i règne un excellent esprit, m'avaient empêché de répondre à Van der Weyer; aujourd'hui je m'exécute et je m'adresse h vous-même.

• J'ai vu avec plaisir que Votre Altesse avait pensé à nous dans cette circonstance; cette preuve de confiance m'a vivement touché; aussi serai-je véritablement satisfait si votre séjour dans ce pays vous est agréable. Il se

la lettre de mon mari que trois semaines après qu'elle était partie : Batthyanyi ayait commencé par l'emporter à Vienne, au lieu de la remettre à Bruxelles.

Le Roi Léopold écrit que tous les pays ne sont pas également ingrats; que la Belgique se rappelle qu'elle doit beaucoup au prince de Metternich, et que, par suite, notre intention de nous fixer à Bruxelles sera regardée par tout le pays comme un heureux éyénement.

Aussi ne pensons-nous plus qu'à trouyer une maison sur le continent.

Octobre.

Le 2, nous nous sommes décidés à enyoyer Richard à Bruxelles ayec la bonne madame Arthaud (ancienne femme de charge de lady Jersey). La yie est par trop chère ici. Nous nous proposons de quitter Richmond le 7 et de passer encore quelques jours à Londres.

Mes adieux à la famille Cambridge ont été fort touchants. Ils ont été, pendant notre séjour, bons pour nous au delà de toute expression. Le duc de Mecklembourg-Strélitz m'a demandé comme une relique un objet qui ayait appartenu à mon mari , et la duchesse de Cambridge m'a donné un bracelet qu'elle ayait longtemps porté.

Le dimanche 7, à trois heures de l'après-midi, Clément et moi nous sommes partis pour Londres, où nous sommes descendus à Miryart's llotel (aujourd'hui Claridge's). J'ai fiait quelques yisites. Le soir, j'ai reçu les Fitz-Roy Somerset, et nous avons terminé la soirée par une partie de whist ayec Szécsen et Alexandre Schœnburg. Clément était très-occupé d'un

réunira peut-être beaucoup de circonstances grâce auxquelles tous vous plairez parmi nous. L'air est plus clément, la vie est plus facile ici que dans cette belle île que voua habitez, et je suis convaincu qu'on fera tout ici pour se montrer aussi bienveillant à votre égard que vous l'avez toujours été pour ce paya. Nous continuons de donner un bel et bon exemple, et je ne puis m'empécher d^espérer qu'il produira une heureuse impression dans les pays voisins. Je profite de cette occasion pour renouveler à Votre Altesse l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués. Lbopold. •

(Note de VÊdkeur.)

document émanant des archives , qu'il ayait enfin pu se procurer. C'est une lettre qu'il avait adressée au grand-duc de Toscane en 1847, et dans laquelle il lui prédisait, d^une manière plus que prophétique, tout ce qui est arrivé depuis *.

Le 9 , notre cher duc de Wellington est venu exprès de la campagne pour nous faire ses adieux ; de même , le duc de Cambridge est venu de Kev^.

Le 10, les Colloredo nous ont conduits au chemin de fer. Le duc de Mecklembourg , les Colloredo, Alexandre Schœnburg , KoUer, Szécsen et lord Brougham nous ont accompa^ i;né8 jusqu'à Douvres. On nous avait donné un des wagons de la Reine. Comme je voulais épargner à Clément jusqu'à la moindre incommodité, j'ai tenu à voyager seule avec lui, pendant que nos amis prenaient place dans le wagon voisin. Cependant, voyant que le wagon était si confortable, aux différentes stations il invitait à tour de rôle ces messieurs à venir le rejoindre ; aussi notre voyage à Douvres, qui dura quatre heures , si je ne me trompe, nous parut-il fort agréable.

Brougham parla de choses intéressantes, le duc se montra affectueux et aimable, Alexandre Schœnburg dit des folies, de sorte que le voyage nous fit l'effet d'une partie de plaisir. A Douvres nous attendait Clanwilliam (frère de la comtesse de Clam-Martinitz), qui nous raconta une foule de détails sur Vienne, d'où il venait d'arriver. Après que nous eûmes fait une partie de whist, ces messieurs nous conduisirent au bateau, qui malheureusement ne partait pour Ostende qu'à une heure du matin. Le capitaine eut la gracieuseté de nous donner sa cabine, et nous fimes la traversée dans d'assez bonnes conditions. Clément était couché dans le lit du capitaine, et moi je me couchai à côté de lui par terre. Ma nuit ne fut pas des plus agréables; par contre. Clément dormit, Dieu merci, d'un bon sommeil.

Nous arrivâmes vers cinq heures du matin, et il nous fellut aller à pied du bateau jusqu'à l'hôtel, à Ostende. Clément me <lonnait le bras. Le docteur Weber nous suivait avec sa

* Le lecteur trouvera cette lettre dans le tome VII, parmi les documentî* relatifs aux « Troubles en Iulie » , n» 1607, p. 405. {Note de VEditeur.)

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l849). 71

femme, et derrière lui venait le yalet de chambre avec une fille de service. Cette manière d'arriver nous valut un fort mauvais accueil ; un train aussi modeste inspirait peu de confiance à l'avide hôtelier. On nous servit un très-mauvais déjeuner dans une chambre froide. Nous primes deux heures de repoSy et, comme nous n'étions pas trop fatigués, nous sommes partis par le premier train qui allait à Bruxelles. Nous arrivâmes dans cette ville à cinq heures du soir, et nous descendîmes à Thôtel Bellevue. Richard et madame Arthaud vinrent au-devant de nous, en nous annonçant qu'il leur avait été impossible de trouver une maison.

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