RICHMOND
(du 23 AVRIL AU 10 OCTOBRE 1849.)
1702. L^habîtation de RîchmoDd. — Cadeau de Wellington. — La Ga%eUe de la Croix. — Jean Straus*. — Le Concile et Tlnimacalée Conception. — Intervention de la Russie en Hongrie. — Proclamation de Rossuth. — Les Rois de Wurtemberg et de Saxe. — Mot de Radetzky. — L'Empereur François-Josepb prend le commandement en Hongrie. — Enthousiasme de l'armée. — Fuite du grand-duc de Bade. — Révolution dans le Canada. — Attentat contre la Reine Victoria. — M. Milnes. — Entrevue des deux Empereurs à Varsovie. — Que veut-on Faire pour le Prince? — Coup d'œil rétrospectif. — Présentation du prince Richard à la Reine Victoria. — Détails sur Tentrevue des Empereurs. — Maladie du prince. — La procession de la Fête-Dieu à Vienne. — Conseils pour la Hongrie. — Protestation du Roi de Hanovre. — Etourdissements réitérés du prince. — Prise de Raab. — Mort de Clément Hugel. — Congrès orléaniste à Saint-Leonards.
— Rancune de Palmerston. — Lettre de l'Empereur François-Joseph. — Tabatière d*or du duc de Cambridge. -<- Diagnostic du docteur Weber. — Le secret des lettres en Angleterre. — Le portrait de Wellington. — Dusentiments croissants entre l'Autriche et la Prusse. — Défaite de Gœrgey. — Irritation qu'elle cause à lady Palmerston et à lady Russell. — Le comte de Bombelles. — Projet d'aller s'établir à Bruxelles. — Lettre au Roi Léopold.
— Insurrection à Céphalonie. — Lettre à l'Empereur Nicolas. — Vernier.
— Réponse du Roi Léopold. — Adieux à la famille Cambridge. — Court séjour à Londres. — Départ pour Douvres. — Embarquement pour Ostende et arrivée dans cette ville.
1702. Le 23 avril, nous allâmes à Richmond, où nous occupons le Old Palace. C'était jadis un grand château, où est morte la Reine Elisabeth.
Ma mère m'écrit que Windischgraetz a montré le plus noble caractère en se démettant de son commandement.
L'intervention russe a été décidée.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons été comblés, je dirai presque accablés de visites.
Tout d'abord est venu Wellington, qui a apporté à mon mari une jaquette courte h mettre par-dessus les habits. Ce petit cadeau a distrait mon mari et lui a fait plaisir. Il Ta immédiatement destiné au musée de Kœnigswart.
 Berlin paraît un nouveau journal, la Gazette de la Croix, dont les principes sont excellents. Il fieiut aujourd'hui beaucoup de courage pour parler un langage aussi correct. Il nous manque un organe pareil dans notre pays, où malheureusement personne ne sait écrire:
Jean Strauss est arrivé; il est venu nous voir. II se plaint beaucoup de la difficulté des temps. Je lui ai dit que les Viennois n'ont que ce qu'ils méritent, après avoir été aussi ingrats envers un homme qui, pendant trente années, leur a assuré le bien-être et la paix. II m'a répondu que les Viennois reconnaissaient bien leur erreur. II est trop tard maintenant.
Prokesch, notre envoyé à Berlin, écrit à mon mari qu'il a les meilleures espérances, parce que le Roi est rentré dans la bonne voie.
Mai.
Le Pape a adressé aux évéques une circulaire dans laquelle il prescrit des prières pour le concile qui doit s'occuper de la question de l'Immaculée Conception. Dans les moments difficiles, l'Église a toujours soulevé des questions de ce genre pour stimuler le zèle des croyants. J'avoue ne pas savoir si l'on arrive ainsi à fortifier aujourd'hui la foi. Malheureusement la foi n'existe plus, et des questions de ce genre ne feront, je le crains, qu'augmenter le nombre des apostats. Aujourd'hui, il faut plutôt songer à susciter à l'Église de nouveaux défenseurs; quant à convertir les incrédules, c'est, à mon avis, une tâche inutile et même dangereuse.
L'Empereur Nicolas fait enfin son affaire de la soumission de la Hongrie et veut supporter tous les frais de l'intervention. Cette nouvelle a &iit foire beaucoup de mauvais sang ici. Lord
53 ITECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
Palmerston ne peut se faire à Tidée d'une alliance sincère entre la Russie et TAutriche, parce qu'il se forme ainsi une force conservatrice trop grande.
Kossuth a lancé à Debreczin une nouvelle proclamation qui ouvrira forcément les yeux aux gens les plus aveuglés. La dynastie autrichienne y est déclarée déchue, la République proclamée, et Kossuth nommé dictateur. Plus tard, j'ai appris par des gens bien informés que Kossuth ne voulait pas prendre cette mesure, parce qu'il la reconnaissait comme une sorte de suicide, mais qu'elle lui a été imposée par Dembinski à la tête de ses Polonais. Les Hongrois voient aujourd'hui ce que leur a valu leur alliance avec les Polonais, et ils en tremblent. Dans les armes de la Hongrie on a 6té Técusson du milieu, qu'on a remplacé par l'aigle blanc de Pologne.
Le Roi de Wurtemberg a été forcé de reconnaître la souveraineté de l'Assemblée de Francfort. On a parlé de son abdication et de sa résolution d'aller s'établir en Hollande. Quelques jours plus tard, Dresde a voulu imposer à son Roi les mêmes conditions; mais la ville a été bombardée par les troupes prussiennes et saxonnes réunies. Le concours de la Prusse était-il tout à fait désintéressé? c'est ce que l'avenir apprendra.
Léontine nous a écrit de Vienne qu'on rappelle de l'Italie les meilleurs officiers, ce qui, paratt-il, a fait dire à Radetzky : « On me traite comme un vieux chapon, et l'on m'arrache mes meilleures plumes. »
Le 15 (jour de la fête de Clément] s'est passé d'une manière fort triste. Tous ces anniversaires , autrefois si heureux , sont d'autant plus lugubres aujourd'hui. Il a reçu des fleurs et des vœux de tous les c6tés.
Les journaux annoncent que le jeune Empereur a pris luimôme le commandement de l'armée qui opère en Hongrie. On s'explique le fait, parce que nul autre ne peut prétendre à exercer le pouvoir absolu qu'on avait conféré à Windischgraetz. Cela donne lieu à beaucoup de commentaires, et fait faire mille conjectures plus ou moins fausses et absurdes. L'Empereur est arrivé subitement à Vienne, sans s'être fait annoncer
et sans que personne s'attendit à le voir venir. Cela a fait une grande impression. Il est descendu à Scbœnbrunn, et il a parlé très-sërieusement et avec beaucoup de force aux autorités de la ville qui s'étaient présentées à lui. Il leur a dit, entre autres choses, qu'il était résolu à terrasser la Révolution partout où elle se montrerait encore. Il a inspecté Tarmée près de Presbourg, et a distribué de sa main des décorations aux soldats. Ayant entendu prononcer le nom d'un soldat qui avait aussi mérité une distinction, il dit : « Celui-là n'est pas ici, il est à l'hôpital, à Vienne; mais je lui remettrai moi-même sa récompense. » Ces paroles ont produit un eflFet magique sur les troupes. En général, on dit que l'armée l'adore. Que Dieu bénisse ce soleil qui se lève!
La fuite du grand-duc de Bade , le seul prince d'Allemagne qui eût accepté sans murmurer la suprématie de l'assemblée de Francfort , et la proclamation de la République dans son pays, témoignent du degré de solidité que présente cette autorité suprême.
La révolution du Canada préoccupe vivement le public anglais. J'avoue que j'éprouve une certaine satisfaction à voir que les Anglais n'échappent pas non plus à l'épidémie générale.
Herminie et Mélanie sont allées aveo la comtesse de Colloredo à l'Opéra, où elles ont appris par le directeur du théâtre, qui s'est tout à coup présenté sur la scène , que la Reine Victoria venait d'être l'objet d'un attentat pendant qu'elle faisait une promenade en voiture avec ses enfants; un coup de feu a été tiré sur elle au moment où elle sortait de Hyde-Park. Les Anglais se fâchent quand on leur en parle; ils prétendent que l'assassin est un fou qui avait espéré se faire bien traiter et bien nourrir en prison comme l'avaient été ses devanciers. La Reine, de son c6té, dit qu'il est dur pourtant de ne pouvoir sortir tranquillement avec ses enfants, comme peut le faire la dernière de ses sujettes. On chante beaucoup le God save the Queen, et on l'acclame quand on la rencontre ; mais ensuite il n'est plus question de l'attentat, tout comme si l'on avait tiré sur un pigeon par manière de passe-temps. L'assassin a été
déporte pour sept ans , et Ton oublie la chose jusqu'à nouvel ordre.
Le vieux duc Decazes est venu voir mon mari et lui a présenté son neveu , qui porte le même nom et qui est attaché d'ambassade ici.
M. Milnes, un des démocrates les plus avancés de FAngle* terre, ce qui n'est pas peu dire, est aussi venu voir mon mari. Il lui a longuement parlé de l'affaire de Hongrie , et je ne doute pas un instant que Pulszky ne Tait décidé à feire cette visite, d'abord pour sonder Clément, ensuite pour l'amener à user de son influence à Vienne pour qu'on s'arrange avec la Hongrie, qu'on fasse des concessions et qu'on bigne la paix. Clément lui a répondu que les affaires publiques ne le regardaient plus, mais que, s'il s'en occupait encore, il ne donnerait jamais le conseil d'un traître; que la Hongrie était en révolte ouverte contre son Roi, et qu'elle n'avait qu'à se soumettre sans condition.
Notre Empereur est allé à Varsovie , oii il s'est rencontré avec l'Empereur de Russie. La princesse de Lieven nous a rapporté des détails touchants sur cette entrevue. Notre jeime Souverain a laissé la meilleure impression, surtout grAce à son tact parfait et à ses manières séduisantes.
Les légitimistes espagnols abandonnent les princes et rentrent en Espagne, où ils sont sûrs d'obtenir l'amnistie. C'est un coup de plus porté à la cause légitimiste. Ce sont surtout les princes qui en sont la cause.
Le 30, Hûbner est arrivé de Paris. Sa vue a réveillé en moi de pénibles souvenirs. Il est tout dévoué à mon mari et à la bonne cause. Il m'a dit que Félix Schwarzenberg désire vivement qu'on rende justice au prince mon mari, mais qu'on est encore trop malade pour cela. Que veut-on, que pourrait-on feire pour lui? Songerait-on à dédommager mon mari en lui donnant de l'argent, ce qui serait absolument inacceptable? Je souhaiterais de voir les honnêtes gens confesser qu'ils rougissent de la faiblesse qu'ils ont commise en permettant Féloignement de mon mari, de celui qui pendant trente ans a su empêcher tout ce qui est arrivé depuis sa retraite.
Je désirerais qu'une preuve d'aCFectîon sincère lui Tînt du c6té de cette femille qu'il a servie avec tant d'abnégation et de. fidélité. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après tout ce qui s'est passé, personne n*ait déclaré ceci : a Nous n'étions pas au nombre de ceux qui par leurs intrigues ont éloigné un serviteur aussi fidèle. » Ce que je comprends encore moins, c'est qu'on le traite comme ud mort, c'est qu^on oublie non* seulement ce qu'il a été, mais encore ce qu'il est actuellement; c'est qu'on semble ignorer même qu'il est encore chancelier de rOrdre de Marie-Thérèse, et qu'il a du moins le droit d'exiger qu'on lui communique les nouvelles nominations. En quittant Vienne, il me disait : » La seule chose à laquelle je tienne et que, ma vie durant, je n'abandonnerai à personne, c'est mon poste de chancelier de l'Ordre de Marie-Thérèse. » Et aujourd'hui l'on néglige de le tenir au courant, même pour la forme, des affaires qui intéressent l'Ordre. Je vois, par tout cela, qu'on n'a pas plus pensé à Clément qu'à Kolowrat et h Sedlnitzky; qu'en un mot, on le compte parmi les bonnets de nuit, et qu'on voudrait bien lui imputer un manque d'intelligence et de prévoyance, chose qu'on ne peut certainement pas lui reprocher. On voudrait enfin le fiodre descendre à tout prix au rang d'un homme tout à fait ordinaire, et l'on craint qu'il ne songe à revenir, parce que les gens mal pensants craignent son retour, tout comme ceux qui détiennent aujourd'hui le pouvoir sont déjà jaloux de lui.
Quand mes regards se reportent sur le passé, et que je me demande quelle a été la manière d'agir de mon mari pendant une carrière de quarante-neuf ans, et quels services il a rendus à l'État, je ne trouve d'autre réponse que celle-ci : Non-seulement il a rempli fidèlement ses devoirs, mais encore il a fait bien plus qu'il ne devait. Il a mené aux dépens de sa santé la vie la plus laborieuse; il avertissait, alors qu'on l'écoutait encore , des dangers au-devant desquels courait l'État; il insistait de toutes ses forces pour qu'on introduisit les changements nécessaires, pour éviter qu'une secousse terrible ne renversât un édifice ébranlé jusque dans ses fondements. Les avertissements ont été inutiles. L'Empereur François a reconnu à sa
dernière heure qu'il ayait néglige ses sages conseils , des conseils inspirés par les besoins du jour, et sur son lit de mort il recommandait à sa femille d'écouter Thomme qu'il considérait comme son véritable ami. Le prince de Metternich a-t-il jamais faibli? Pendant treize ans il a demandé le règlement définitif des affaires ecclésiastiques, dont Timportance était si grande; l'a-t-on écouté? Il prouvait journellement que si Ton ne gouvernait pas, la Révolution était inévitable; Ta-t-on écouté? Lorsqu'il fut devenu un danger pour le parti subversif, parce qu'aux conférences il avait réussi à grand'peine à faire signer des ordres absolument nécessaires, on suspendit les conférences, et l'on perdit son temps à des écrivasseries qui eurent pour effet de foire oublier les documents les plus importants dans les tiroirs où on les laissait à dessein. Quand éclata l'insurrection de Pologne, ce fut le prince de Metternich qui sauva encore une fois la Monarchie si gravement menacée; qui, malgré son âge, malgré sa santé affaiblie par la vie de martyr à laquelle on le condamnait , remit en mouvement les rouages déjà paralysés de cette grande machine dont tout le monde avait médité la destruction ; ce fut lui qui écrivit du matin jusqu'au soir (il fallait bien qu'il écrivit, puisqu'on ne lui permettait pas de parler) pour arriver à faire gouverner, et qui opposa une digue au flot qui nous envahissait de toutes parts et qui menaçait de nous engloutir. Cette vigilance si active, déployée pendant que tout le monde dormait autour de lui, était naturellement insupportable à ceux qui voulaient amener la chute de l'Empire. Elle en choquait d'autres encore. On disait que mon mari se mêlait de choses qui ne le regardaient pas; néanmoins, il ne se laissa pas dérouter. Enfin, vint le moment décisif. Soutenir le prince de Metternich au 13 mars, c'était défendre le principe et, par cela même, l'ancienne, la forte , la puissante Autriche , qui pouvait résister à de misérables intrigues. Â cette époque, mon mari déclara nettement qu'il ne prendrait aucune part à l'œuvre subversive; il dit qu'il fallait combattre la Révolution, ou bien qu'il s'en irait. Les braillards demandaient sa retraite; on l'en informa, en ajoutant que c'était l'unique moyen de salut pour l'Empire.
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLAME (l849). 57
Pouvait-il hésiter? Il fit observer cependant que ce n'était pas là, selon lui, le moyen de sauver TÉtat ; sur quoi on lui répondit qu'on croyait cette assertion inspirée par une préoccupation personnelle. Il donna donc sa démission, mais ne se crut pas tenu de quitter le pays. Après cette grande concession , qui écartait le seul homme qui fût regardé» non-seulement en Autriche, mais encore à Tétranger, comme l'adversaire de la Révolution, quelle qu'elle fût, parce qu'il était le seul qui osât la combattre, le 14 mars vit se produire tout le contraire du repos tant promis. Lorsque le prince de Mettemich apprît qu'on lui imputait à lui seul le refus de nouvelles concessions parce qu'il y était contraire, il demanda s'il devait s'éloigner. On lui répondit affirmativement, sans que personne songeât à rendre cet éloignement possible. Ce qui s'est passé ultérieurement, jusqu'au jour où nous avons trouvé sur la terre étrangère le repos et la sécurité, tout cela m'a laissé de trop pénibles souvenirs. pour que je revienne ici sur ce douloureux chapitre de notre existence.
Le 31, Richard a été présenté par le comte de Golloredo à la Reine Victoria, lors de la réception à la Cour. La Reine lui a parlé ; il n'en a pas été de même du -prince-époux.
Juin.
L'entrevue des deux Empereurs à Varsovie continue de défrayer les conversations. L'Empereur Nicolas a donné à notre Souverain sa propre chambre et a occupé celle de son valet de chambre, afin d'être plus près de son hôte. L'Empereur Nicolas dit de notie Souverain qu'il a de Ténergie, et que , pour un homme de dix-huit ans , il montre beaucoup de fermeté de caractère; il voit en lui l'espérance de toute l'Europe. Je sais depuis longtemps ce que je dois penser de l'Em* pereur Nicolas et de la force que nous prête son alliance. Tant qu'il était dans l'intérêt des hommes de désordre de crier contre l'influence de mon mari qui travail lait à faire durer cette alliances, et qui avait conçu la grande pensée de Mûnchengràtz, afin d'unir la Russie à notre dynastie par des liens indisso-
lubies, on lui a reproché cette union; mais depuis que cette alliance a rendu des services éclatants et publics , personne ne songe plus à celui à qui on la doit.
Vers le 10 juin, Clément a commencé à être indisposé. Lui qui depuis un an se portait si bien, il' a eu dans la nuit des vertiges qui Tont bien inquiété, et je Fai tu dès le lendemain écrire secrètement ses dernières Tolontés. Il était horriblement triste, et , à mesure que diminuaient ses forces physiques , je voyais disparaître cette sérénité morale qui est si admirable à Tàge avancé où il est; il ne semblait plus avoir la force de souffrir. L'arrivée de sa fille Léontine, qu'il attendait, Ta également fort agité. Rien de plus triste que cette arrivée , que nous entrevoyions comme un rayon d'espérance. Elle est arrivée le 18, à minuit, avec sa fille Pauline. J'ai trouvé cette dernière bien grandie, très-aimable et très-spirituelle* Léontine n'a pu voir son père que le lendemain. Elle apportait beaucoup de nouvelles* Notre pauvre Monarchie continue d'être bien malade, et pourtant la Providence veille sur elle d'une manière visible qui tient du miracle. Cette arrivée et celle de mes frères Félix et Emmanuel m'ont fort agitée, ainsi que Clément. Recevoir de pareilles visites, voir se reformer le cercle de la famille quand on est si loin du toit natal ! Tout cela rouvre les anciennes blessures» les fait saigner de plus belle et ravive la douleur.
Ma sœur Széchényi m'écrit qu'à Vienne l'Empereur a assisté à la procession de la Fête-Dieu , entouré de son père , de ses frères et de tous les évêques autrichiens qui sont réunis en synode à Vienne. L'Archiduchesse Sophie avait reçu des avertissements de difiFérents côtés; on l'avait priée de détourner l'Empereur de cette manifestation, attendu que des gens malintentionnés comptaient profiter de la circonstance pour exécuter un coup de main; elle n'en a rien feiit, comme de raison. La pauvre femme est obligée d'en passer par les mêmes inquiétudes et les mêmes avertissements que ceux qui ont si souvent empoisonné ma vie. Que Dieu lui donne le courage et la force de supporter tout cela ; mais c'est une rude épreuve , je le sais mieux que personne.
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Le 15, Clément a été repris de vertig;es; ses traits se sont altérés au point que j'avais presque peur de rester seule avec lui. Ensuite y il s'est endormi dans son fauteuil. Ce que j^ai éprouvé en me voyant seule sur cette terre étrangère, en face du danger qui planait sur sa tète, souffrant de Tidée que notre abandon était Toeuvre de personnes appartenant à un pays pour lequel il a sacrifié sa belle vie, ce que j*ai éprouvé alors, Dieu fseul le sait; la pensée de ce qu'a soufFei*t Ja Mère de Dieu quand elle a vu son Fils oublié, trahi, calomnié et méprisé, m'a seule donné la force de porter cette croix, cette croix si lourde et si douloureuse !
Quelques jours après. Clément s'est de nouveau senti indisposé , ce qui toutefois ne l'a pas empêché de lire avec intérêt les dépêches que Colloredo lui a communiquées.
La conduite du Roi de Prusse devient de jour en jour plus équivoque. Du moins il se laisse mener par les gens de son entourage, et il est clair aujourd'hui que la Prusse veut s'assurer l'hégémonie de l'Allemagne.
Comme Clément pouvait profiter d'un courrier , il a écrit à Félix Schwarzenberg sur les affaires de Hongrie, que ces messieurs de Vienne semblent ne pas bien comprendre*. Je regrette la peine qu'il se donne ; ses conseils sont vus de mauvais œil, ils ne sont pas suivis, et cette triste expérience sera pour lui un chagrin de plus.
Le 31, Clément a été repris de vertiges; il a pensé tomber de son fauteuil, ce qui m'a horriblement inquiétée; j'ai même fait chercher le médecin. Heureusement le cher malade n'a pas tardé à se remettre.
Le pauvre homme est toujours livré aux pensées les plus tristes et les plus sombres. II ne songe plus qu'à ce qu'il laissera après lui, et me recommande souvent ses écrits.
Voir dans l'Appendice : • Sur la situation en Hongrie » .
(Note de t Éditeur.)
Juillet.
AU commencement du mois de juillet , Clément a eu de nouveau des vertiges.
Nous avons trouvé dans un journal une protestation du Roi de Hanovre contre sa prétendue entente avec la Prusse. Clément y a lu, entre autres , les mots suivants : « Bien qu'on ne puisse plus admettre la politique condamnable du prince de Mettemich , etc. » Clément en a été (rappé au cœur. Il ne peut oublier la défection de ceux sur Tamitié desquels il croyait pouvoir compter.
Le 2, j'ai été assez tranquille, car Clément paraissait se sentir mieux ; il venait de rentrer du jardin, lorsque tout à coup j'entendis dans la chambre à c6té de celle où j'étais un bruit singulier qui m'effiraya : je trouvai Clément couché sur le parquet et frappant des pieds contre un grand paravent; il lui était impossible de se relever. Ce que j'éprouvai en ce moment, je n'essayerai pas de le rendre , surtout quand je me vis trop feible pour le remettre à moi seule sur ses pieds; d'autre part, je ne voulais pas appeler du secours, afin de ne pas l'inquiéter. II tâcha de me calmer, et me dit qu'il ne s'était pas (ait mal ; néanmoins, quand il se fut relevé en s'appuyant sur son valet de chambre et sur moi, il ne put se soutenir seul. Il passa le reste de la journée dans son fauteuil, et ne cessa d'être trèssouffrant. Un médecin de Richmond vint le voir; je fis aussi venir de Londres le docteur Weber, en même temps que j'appelai Léontine, Mélanie et Richard. La première devait dîner chez les Flahault, et les deux derniers devaient aller au bal. Le lendemain de ce triste accident , je vis ses forces diminuer toujours davantage; les médecins prétendaient qu'il y avait une forte suppuration dans les reins, et que c'était là ce qui l'af&iblissait à ce point. Le 4, il se leva; mais il était encore très-souffrant. Le 5 et le 6, il ne put quitter le lit. Il dormait continuellement.
Le vieux duc de Wellington s'est empressé de venir prendre des nouvelles de Clément; il lui a envoyé son médecin Fer-
gusson. Il fallut au cher malade plusieurs jours pour reprendre quelques forces; le sommeil salutaire que le bon Dieu lui a toujours accorde pendant sa maladie lui a encore fait grand bien. Quelles journées et quelles nuits du 2 au 7 ! J'avais prié un prêtre de se tenir prêt. Il fisiut Tavouer, cette horrible situation pesait sur moi d'un poids qui dépassait mes forces. Enfin, Dieu a eu pitié de nous. Sans la foi et Tespérance en la miséricorde divine , on se laisserait aller au désespoir. Peu à peu Clément a vu revenir ses forces, il a pu aller et venir sans notre aide. Mon frère Félix lui lisait les jouriiaux, auxquels il s'intéressait comme auparavant.
La nouvelle de la prise de Raab par l'Empereur, qui a pénétré dans la place à la tète d'un bataillon de chasseurs, en passant sur un pont en fou , a fieiit sur nous la même impression que sur l'armée; elle nous a enthousiasmés. Nous avons remercié Dieu de nous avoir envoyé, après ces longs jours de misère et d'anarchie, un jeune héros qui , si Ton n'abuse de ses dix-huit ans pour' le tromper et pour le faire dévier de la bonne route, saura être aussi héroïque sur le trône qu'il l'a été à la tête de ses troupes, lorsqu'il s'est agi de payer de sa personne. Ces nouvelles et l'enthousiasme que l'Autriche professe pour son Souverain irritent, comme de raison, le premier ministre anglais.
Hardenberg nous annonce le décès de Clément Hiigel. Il est mort dans les terres de sa sœur, en Silésie. Il paraissait être complètement guéri de son état de démence , et il est mort en fervent catholique. Je déplore cette perte de tout mon cœur. C'était un ami fidèle et profondément dévoué.
Henri de Bombelles (autrefois gouverneur de l'Empereur et de ses frères) m'a écrit d'Ischl; il me rapporte bien des paroles consolantes que sa femme a entendu dire à Vienne en faveur de mon mari.
La duchesse d'Orléans est arrivée à Saint-Leonards (bain de mer anglais), où sa famille est réunie. Il paratt qu'on voulait y former un véritable Congrès, où auraient figuré tous les fidèles partisans des d'Orléans. On attendait surtout M. Thiers ; mais il parait qu'il a déserté la cause de la régence pour se
•s RECUEIL DR DOCUMENTS (1848-1858).
ranger sous le drapeau de la présidence , et qu'on Ta attendu yainement à Saint- Leonards.
Notre intendant Ranzoni est arriyë. Clément travaille ayec lui; il lui a longuement parlé de ses affaires d'intérêt, et s'est mis en devoir de préparer son testament; en un mot, il ne s'est occupé que de questions qui l'ont passablement agité. '
Lord Palmerston continue de s'exprimer en termes amers sur le compte de rAutriche ; il reçoit tous les émissaires de Kossuth et les assure de sa sympathie , ce que répètent d'ailleurs tous les journaux d'ici. Il avait dit à la princesse de Lieven que les Hongrois battraient certainement à plate couture les armées autrichiennes et russes.
Août.
Le 2, Clément a reçu une lettre fort gracieuse de l'Empereur *y qui lui dit qu'il est très-affecté de sa maladie, et qu'il le prie de lui donner des nouvelles rassurantes. Si la bienveillance du Souverain était déjà un baume salutaire pour le cœur
* Voici le texte de la lettre de Sa Majesté, datée de Schœnbrann, le 26 juillet 1849 : « Mon cher prince, il circule ici un bruit auquel je suis bien sensible : on dit que vous êtes soufFrant. Gela m*inquiète, et je désire être rassuré sur votre compte par TOus-mème, car l'époque tourmentée dans laquelle nous vivons n'efface pas les impressions laissées par un attachement qui dure depuis de longues années, aussi peu que les services dont ma mémoire garde le souvenir depuis mon enfance, et dont je vous serai toujours reconnaissant. Je serais fort heureux de vous renouveler l'assurance de ces inaltérables sentiments, si des circonstances plus heureuses vous ramenaient, dans un temps qui, je l'espère, ne sera pas trop éloigné, sur le sol natal et dans le pays auquel vous avez consacré votre féconde et glorieuse activité. Votre bien affectionné, • François- Joseph. •
Le prince de Mettemich répondit par la lettre suivante, datée de Richmond, le 3 août 1849 : « Le gracieux souvenir de Votre Majesté a touché profondément mon cœur. Il porte À un si haut degré l'empreinte des sentiments qui font honneur au Souverain comme à tout homme d'une nature élevée, que je n'en suis nullement surpris, moi qui ai le bonheur de connaître Votre Majesté, et que je ressens uniquement le bienfait de la Providence, qui a mis de tels sentimenu dans le cœur du Prince qu'elle a choisi pour sauver l'Empire dans ces temps de trouble et d'orage.
• L'eut de ma santé, Sire, peut se caractériser par les moU : « Grand âge * ,
ulcéré de mon mari, cette preuve de sympathie a dû lui &ire d'autant plus de plaisir quHI était toujours sous l'impression des intrigues que certaines gens avaient ourdies contre lui.
Le duc de Cambridge a feit cadeau à Clément d'une tabatière en or* dont la forme commode lui platt beaucoup.
Weber me paraît toujours très-inquiet de l'état de mon mari; il dit que la maladie est incurable, et qu'elle pourrait d'un moment à l'autre prendre un caractère menaçant. Je me fiais presque l'effet d'être près d'un condamné à mort, et cette pensée m'anéantit, car, abstraction feite de mes sentiments personnels, je suis obligée de reconnaître que cet homme est le seul qui soit capable encore aujourd'hui de donner aux choses une tournure telle que le salut de la Monarchie serait possible. Je connais la valeur de ses conseils.
Il faut pourtant que Clément ait une grande vitalité pour résister à un ébranlement physique aussi terrible ; je le vois reprendre des forces en dépit de tout.
Toutes mes lettres m'arrivent décachetées ou dans un état qui me révolte. Flahault était chez moi tout à l'heure , au moment où je recevais une lettre de la Reine de Hollande; il a emporté l'enveloppe de la lettre pour la montrer à lord Clanricarde. On m'a fait de belles promesses à cet égard, ce qui
par les infirmités relativement modérées qui accompagnent la vieillesse. Sans le cataclysme de l'année dernière, j 'aurais célébré, le 7 juillet de l'année courante, le quarantième anniversaire de mon entrée à la direction des affaires étrangères de TEmpire. Mon intention était de prier ce jour-là le Souverain de m'adjoindre quelqu'un qui pût m'assister dans ma tâche, non pas sur le terrain moral, mais sur le terrain matériel du service. C'est dans ce sens que je me serais peryiis de faire appel à la bienveillance du Souverain, car ce que la bonne volonté et la pratique des affaires m'auraient permis de faire encore pour l'État, j'aurais considéré comme un devoir de le faire. Un ouragan a changé la situation. Il ne réagit pas sur ma vie morale; dans le cadre de la vie privée, mon esprit restera, jusqu'au dernier souffle, voué au bien de l'Empire, auquel j'ai consacré, par des raisons de sentiment et de conscience, les forces restreintes dont je pouvais disposer. Mon affection et mon respect sont assurés dans la même mesure à Votre Majesté et à Son auguste famille. Le culte de ces sentiments est le fond même de ma vie. Je ne me reconnais aucun mérite à les professer. Que Votre Majesté daigne agréer l'hommage de mon respect aussi profond que sincère. ■ (Note de t Éditeur,)
* Elle se trouve au musée de Kœnigswart. (Note de l'Éditeur,)
n^a pas empêché toutes les lettres ultérieures d'arriver dans le même état.
Pierre d^Arenberg nous offre sa maison de Bruxelles; mais Clément parait préférer Brighton, parce qu'il n'aimerait pas se séparer du docteur Weber. Toutefois, mon frère Félix nous écrit de Bruxelles, et nous parle tellement de la yie à bon marché que Clément commence à hésiter.
Le duc de Wellington a envoyé son portrait * à mon mari ; il est représenté en uniforme de feld-maréchal autrichien. L^excellent duc paraissait heureux de feiire cette surprise à son yieil ami ; il faut que je dise que cette attention a fait un plaisir extraordinaire à Clément.
J'ai lu avec grand plaisir une lettre de Senfft ; elle contenait des commissions touchantes de la part de l'Impératrice Marie* Anne , qui du reste avait aussi chargé Thérèse Fûrstenberg de m'écrire. La bonne Impératrice dit que le plus grand chagrin qu'elle ait sur le cœur, c'est la manière dont le prince de Metternich a quitté le pays.
Les affaires d'Allemagne et les rapports de l'Autriche avec la Prusse se compliquent de jour en jour davantage ; les relations deviennent plus tendues.
Ranzoni désire vivement que mon mari se décide à passer l'hiver à Bruxelles. Je le désire aussi, sans toutefois chercher à influencer Clément. J'ai trop peur de cette terrible responsabilité.
Le 20, lady John Russell est venue par hasard chez moi ; je lui ai parlé de nos victoires. Elle m'a répondu : « Ces nouvelles ne prouvent rien à mes yeux; vous avez toujours d'autres informations que nous; les nôtres sont favorables à la cause hongroise ; on ne sait jamais qui a raison. » Je lui ai répliqué : « Cela est vrai ; l'événement montrera qui a raison ; il faut donc attendre. »
Le 22, de grand matin, Beauvale nous envoya un extrait d'une lettre à lady Palmerston, dans laquelle on annonce que
* C'est celui qui se troave dans le palais du prince à Vienne.
(Note de t Éditeur.)
JOUBNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l849). 65
Gœrgey s^est rendu avec quarante mille hommes. Le soir, nous avons reçu la confirmation de cette heureuse nouvelle. Il est singulier que lady Palmerston ait contremandé, sans alléguer aucun motif de sa détermination , la réception annoncée pour le soir. La princesse de Lieven a été la première personne à laquelle lady John Bussell ait exprimé la déception que lui causait la victoire des Autrichiens.
Le 23 , les Golloredo sont venus se réjouir avec nous de ces heureuses nouvelles, et Prokesch (alors ministre plénipotentiaire à Berlin) a écrit à mon mari une bonne lettre, qu'il lui a envoyée par lord Westmorelaud, qui vient d'arriver de Berlin*.
La nouvelle de la fin de cette terrible guerre est arrivée à Vienne au moment même où Ton chantait en grande pompe, dans Téglise de Saint-Étienne, un Te Deum solennel en Thonneur du dix-neuvième anniversaire de la naissance de l'Empereur.
J'ai eu avec lady John Bussell un curieux entretien, au cours duquel je lui ai dit plus d'une vérité sur les sympathies hongroises que MM. les ministres d'ici ont la singulière idée
* Yoîci cette lettre, écrite de Berlin, le 18 août 1849 : « Voilà des nou- Telles ! Entre le 9 et le 11 se succèdent une victoire remportée par le général Liiders sur Bem à Carlsburg, une victoire du général d*artillerie Haynau sur Dembinski, entre Temeswar et Arad, une victoire du Ban de Croatie et la marche eicécutée par le général Rîidiger de Grosswardein sur Arad. Ces coups réitérés ont mis en pièces le Gouvernement révolutionnaire et ont amené la nomination de Gœr^ey comme dictateur. Celui-ci, exclusivement entouré d*eléments hongrois, écrivait déjà le 11 à l'Empereur de Bussie, en lui offrant de se rendre à merci et en le suppliant d'intervenir auprès de son Empereur et Maître. Le 13, Gœrgey descendait des hauteurs de Vilagos, à quelques lieues au nord -ouest d*Arad, avec trente à quarante mille hommes, et déposait les armes devant le général Rtidiger. Des officiers de son armée, accom|)agnés d'officiers russes, sont allés à Komorn et se sont rendus auprès de tous les corps isolés pour les inviter à déposer les armes. La guerre est finie, et je dirais presque que Thonneur hongrois a été sauvé par la résolution de Gœrgey.
« Ces nouvelles nous ont été apportées ce soir de Varsovie par le colonel russe comte de Benkendorff. Le grand-duc héritier russe les a portées aujourd'hui à Vienne. Le télégraphe de Vienne annonce qu'elles sont déjà arrivées dans cette ville, ainsi que me l'apprend à Tinstant le ministre des affaires étrangères.
« Je remets au comte de Westmoreland ces lignes, que je suîs heureux de pouvoir écrire après une aussi longue attente. ■ (JSott de PÈditeur,)