‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 109 sur 123 · III. Rapports du moment entre la Russie et l'Autriche · texte numérisé non relu

III. Rapports du moment entre la Russie et l'Autriche

II serait impossible d'éclaircir cette question sans séparer dans son examen ce, qui, dans les relations entre les deux Cours, forme les antécédents de la crise actuelle et ce qui découle de cette crise elle-même.

Dans la prise en considération de la première de ces parties, je n'étendrai point mon examen aux causes de la gêne qui, tout naturellement, peut exister entre deux Empires voisins. Cette gêne est conforme à la nature des choses, et elle est inévitable lorsqu'un grand corps politique, dont le bien-être ne saurait reposer que sur la base de la conservation, se trouve sur le chemin d'un autre État qui ne vise qu'à un accroisse^ ment progressif. Si parfois nous avons vu les deux Empires s'unir, ce n'a jamais été que dans un but commun d'agrandissement, comme lors du partage de la Pologne et lors de la guerre contre les Turcs, ou bien quand un danger commun les a appelés à une défense commune, comme lors des guerres de la Révolution et de l'Empire français. A la suite de la dernière guerre provoquée par les perpétuels envahissements de Napoléon, il s'établit à la vérité entre les deux Cours une union reposant sur des bases différentes ; mais cette union tirait sa source du caractère personnel de l'Empereur Alexandre, et

Tétat de tension qui existe aujourd'hui entre les deux Cours a été, sans aucun doute^ produit en grande partie par Texistenoe même de cet ordre de choses, trop peu conforme au naturel russe pour ne pas amener ensuite une véritable réaction.

Votre Excellence connait si bien les antécédents de la crise actuelle, que je puis me dispenser de lui désigner les diverses phases par lesquelles nos relations avec Saint-Pétersbourg ont passé depuis Tavénement de l'Empereur Nicolas. Elle sait ainsi qu'au début de son règne, ce Prince a pris à tâche de nous assurer que rien ne serait changé dans les rapports intimes entre les deux Empires ; mais la pratique n'a en aucune manière répondu à ces protestations. Il suffit, pour en être convaincu, de s'arrêter au seul fait des transactions qui n'ont point tardé à avoir lieu entre les Cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, et dont les bases se trouvèrent tellemeût opposées à la ligne des principes immuables de notre auguste Maître, qu'il eût à jamais été impossible que nous y prissions «me part active.

Toute déviation pareille conduit bien vite ceux qui s'en rendent coupables aux récriminations et à la calomnie. On a commencé par nous reprocher à Pétersbourg de ne point être entrés dans l'affaire trilatérale ; plus tard, on nous a accusés d'entraver la paciScation. Le reproche était injuste; l'accusation est plus que cela, elle est absurde ; elle l'est au point que toute dénégation formelle serait aussi inutile qu'humiliante; la conduite que l'on a voulu nous attribuer est démentie aussi bien par l'évidence des faits que par celle de* nos intérêts politiques.

Quant à ce qui a trait à la position des affaires dans le moment actuel, une nouvelle source d'embarras entre les deux Cabinets a dà se présenter.

L'alliance trilatérale a exactement éprouvé le sort que nous lui avons invariablement prédit; la guerre russe, de son côté, n'a point répondu à l'attente de ses auteurs. Il ressort de l'un et de l'autre de ces faits que nous avons eu raison ; tort impardonnable aux yeux de ceux dont nous avons blessé l'amourpropre en ne voulant pas suivre leurs errements.

$68 BECUEIL DE DOCUMENTS (1813-1819)^

Trois causes principales peuvent ainsi être assignées à Tëtat de tension existant aujourd'hui entre la Russie et nous :

La gène permanente que notre puissance impose à notre voisin ;

La réaction du règne actuel contre le système personnel de l'Empereur défunt ;

L'échec des conceptions trilatérales et des armes russes.

 ces causes vient s'enjoindre une de plus qu'il serait impossible de regarder comme secondaire.

M. le comte de Nesselrode a, durant les années glorieuses du règne de TEmpereur Alexandre, non-seulement été le confident des relations intimes entre les deux Cours, mais il en a même été, sous beaucoup de rapports, la cheville ouvrière. Manquant d'énergie, et voyant sa position ébranlée, ce ministre a commencera fléchir quand il a vu le parti opposé au système politique du défunt Empereur grossir journellement et se préparer à une attaque ouverte contre ce même système, et par conséquent contre ceux qui l'avaient servi. Le jour où sa faiblesse l'a fait renoncer à ses anciens principes, il a dû devenir le détracteur des antécédents de sa propre carrière politique. D'un ami zélé il est devenu dès lors un adversaire d'autant plus actif que, pour soutenir son nouveau rôle et pour se sauver du reproche d'une inconséquence manifeste, il a dû se vouer à tous les genres d'efforts pour faire croire que c'étaient nos dispositions, et non pas celles de sa Cour, qui avaient subi un changement total. Cette tache a dû lui paraître facile à remplir aussi longtemps que des espérances brillantes s'attachaient à la nouvelle direction morale et politique prise par le Cabinet russe; il ne saurait plus en être de même dans un état de choses où les facilités se sont changées en de fort graves difficultés, et où les succès définitifs, en les supposant encore possibles, ne peuvent du moins plus être obtenus qu'au prix d'efforts et de sacrifices de tout genre, qui ne sont pas plus populaires en Russie qu'ils ne le seraient en tout autre pays. Les profits d'une mauvaise politique disparaissent ordinairement avec la fortune, et celle-ci n'a pas couronné, ju»-

qu'à cette heure, les entreprises auxquelles nous n^avons point voulu nous associer.

Après avoir tracé cette esquisse de la situation morale des choses entre notre Cour et celle de Russie, il me reste à passer à la seconde partie de la présente instruction. Elle embrassera les questions pratiques les plus dignes de provoquer la sollici'tude active des principales Cours, et plus particulièrement celle de la nôtre.

Une entreprise préparée de longue main, et annoncée au monde avec une emphase peu commune, a échoué. Le fait est important, car, quels que puissent être les futurs contingents dans la guerre que la Russie fait aujourd'hui à la Porte, la tache de la première campagne reste inefFaçable. Si un grand État peut se refaire de pertes matérielles, quelque graves qu'elles soient, il n'en est pas de mén\e de cette réputation d'invulnérabilité que les Monarques russes ont su se ménager depuis l'origine de l'Empire.

Dans le présent travail, il me sufBra de m'arréter à cette thèse générale; le plus ou le moins de chances en &veur de la réhabilitation ou le risque de pertes nouvelles ne changent rien au passé, et l'avenir est entre les mains de la Providence. C'est le moment présent, celui du début de Votre Excellence à Saint-Pétersbourg, qui seul a le droit de m'occuper.

Vos soins devront porter sur deux objets, savoir :

!• Définir d'une manière précise l'attitude de votre Cour dans le grand conflit du jour;

2<^ Vous assurer le plus possible des bases sur lesquelles repose la pensée de l'Empereur Nicolas, de la marche de son esprit, de l'étendue de ses projets et de la somme des moyens qu'il pourra ou qu'il voudra engager pour les soutenir.

Ad 1. Vous savez. Monsieur le comte, ce que veut l'Empereur notre auguste Maître, comme ce qu'il ne veut pas et ne voudra jamais.

L'Empereur ne sait point capituler avec les principes. C'est l'abandon qui, dans les transactions des trois dernières années, en a été fait par les Cours, qui a forcément dû nous isoler de leur marche politique. A l'époque de la rujpture des pourpar-

Sit BECCEIL DE DOCUMEHTS (18S9-18S9).

lers à Saint-Pétersbourgy noos nous sommes m adresser plas d*une fois le reproche d'être trop retranches sor le terrain des principes.

L'expérience que les Coors qui se sont écartées de ce terrain viennent de faire, ne serait certes pas de nature à nous faire chapger de direction, si, pour nous maintenir sur celle qui est la seule véritablement utile, nous avions besoin de puiser nos leçons autre part que dans notre propre conviction.

Nous avons désiré avec ardeur que la paix générale de FEurope ne fût point troublée; si dans tous les temps Tessence de notre politique est pacifique, nous avons dû attacher une valeur plus particulière à la conservation du repos politique dans une combinaison de choses où les suites de toute guerre ont nécessairement dû se trouver placées hors des évaluations

Ce que nos soins les plus constants n'ont pu empêcher de se réaliser, nos vœux les plus fervents tendent à le voir remplacé par un ordre de choses plus conforme à l'intérêt général et commun des puissances.

Cette vérité, quelque constatée qu'elle soit par l'entière évidence des faits, ne vous mettra cependant pas à Tabri de toute récrimination de la part du Cabinet russe. La position dans laquelle se trouve ce même Cabinet est trop pleine d'embarras pour pouvoir se concilier facilement avec celle d'une Cour qui, tout en participant à plus d'un danger commun, ne se voit cependant exposée à aucune difficulté qui lui soit particulière. ^

Je ne prévois pas que l'Empereur ou son vice-chancelier puissent jamais songer à ramener la discussion sur le terrain des négociations qui ont précédé la rupture des conférences de Saint-Pétersbourg dans le courant de l'été de l'année 1825. Ce terrain serait dans tous les cas facile à défendre par vous; il se prête même particulièrement à la défense des idées que iious avons soutenues de tout temps, car les événements ont justifié toutes nos prévisions.

11 est plus probable que l'on pourrait essayer de récriminer encore aujourd'hui sur notre décision de ne pas nous être li^

à la transaction trilatérale de Tannée 1827. Mais ici également l'événement a parlé en feveur du parti que nous avons pris. Les suites de leur accord aventureux ne sont certes point fiiites pour consoler les Cours participantes du mal qui en est résulté pour la cause générale, et des embarras innombrables qui en ont découlé pour chacune d'entre elles, prise isolément.

On vous parlera sans doute de notre marche politique à Constantinople. Ce sera de nouveau aux faits à répondre pour nous, et ces fieiits sont tels, que ni des suppositions haineuses et gratuites, ni le jeu de quelques intrigants, ne parviendront jamais à les invalider.

Aussi souvent que les puissances viseront à un franc accommodement avec la Porte, l'influence de T Autriche sera là pour appuyer leur salutaire entreprise, tandis que des tentatives qui n'auraient pour objet qu'une nouvelle aventure, répugneront toujours à la conscience politique de l'Empereur.

Votre Excellence est entièrement au &it de notre correspondance avec l'Internonce; elle est ainsi à même de répondre par des citations positives à chacune des imputations que l'on essayerait de mettre à notre charge ou à celle du représentant de l'Empereur près de la Porte.

On vous parlera à Saint-Pétersbourg de ce que l'on se plaft à y qualifier de nos armements. Personne n'étant mieux informé que Votre Excellence de notre état militaire, je n'ai rien à vous apprendre à ce sujet.

Treize années d'une heureuse paix politique non interrompue ont permis à l'Empereur de fiaire tourner au profit de l'administration intérieure de sa Monarchie une partie considérable des moyens qui, d'après notre antique organisation militaire, eussent dû rester réservés à son usage. Dans cet espace de temps, des exhortations firanches et bienveillantes ont été maintes fois adressées à Sa Majesté Impériale par les Monarques ses alliés, et plus particulièrement par feu l'Empereur Alexandre, sur ce qu'ils n'hésitèrent point à qualifier d'un abandon dangereux du premier soutien de l'État.

57S IIECUEIL DE DOCUMENTS (l82S-l8i9).

Les époques de Troppau et de Laybach ont été particulièrement remarquables sous ce rapport.

Durant cette longue ère pacifique, la Russie, de tous les Empires le moins exposé à des attaques du dehors, n'a cessé de maintenir ses armées sur un pied approchant de celui de guerre. Des corps d'armée tout organisés se sont trouvés échelonnés dans ses provinces occidentales ; une nouvelle armée a été créée en Pologne. Nous sommes restés dans un état de parfaite quiétude. La guerre de 1828 s'est approchée, elle a éclaté, et notre attitude militaire n'a point éprouvé de changement. Mais le Gouvernement français s'est adressé aux Chambres et leur a demandé un recrutement et de nombreux subsides, en motivant ses demandes sur de futurs contingents proclamés par lui comme admissibles; dès lors l'Empereur notre auguste Maître a ordonné que ce qui avait été détourné de l'administration militaire lui fût rendu.

Tel est l'historique de ce que Ton s'est plu à qualifier d'armemenls en Autriche. En rapprochant l'armée de son pied de paix normal, l'Empereur a le sentiment d'avoir rempli un devoir envers son propre Empire et envers l'Europe entière.

Si jamais vous deviez être placé sur ce chapitre. Monsieur le comte, répondez et expliquez-vous sur ce fait spécial comme sur tous les autres. Rien dans notre marche n'a besoin d'être couvert d'un voile. Si parfois nous sommes Uvrés à des regrets, celui qui nous est le plus habituel porte sur le respect dû k telle considération politique ou administrative qui nous prive de la faculté de donner à tous les actes et à toutes les mesures du Gouvernement une entière publicité.

Ad 2. La tâche de vous tracer, dans le présent travail, un aperçu qui pourrait vous servir de guide afin de vous mettre à même d'approfondir le second objet désigné plus haut, nous semble impossible à remplir. Nous nous livrons d'autant plus volontiers au sentiment de notre impuissance que nous vouons toute confiance à votre esprit d'observation, et que nous avons bien des raisons pour admettre que les pensées de l'Empereur de Russie sur les moyens qu'il devra préférer pour se dégager des embarras si graves dans lesquels il doit se sentir enlacé.

ne sont pas encore arrêtées. Quelque difficile que lui paraisse Foption entre les partis à prendre, il ne pourra se soustraire à la dure nécessité de s'arrêter à un choix.

Ce n'est pas vis-à-vis de vous, Monsieur le comte, que je pourrais ressentir la nécessité de feire remarquer combien notre point de vue sur les besoins comme sur les ressources du Monarque russe, diffère de ceux que bien des Cours se sont habituées à regarder comme autant de bases pour leurs calculs. Nous savons ce que peut un Empereur de Russie, et ce qu'il ne peut pas; nous n'avons jamais écrit le roman sur cet Empire, et si nous avons toujours su évaluer ses ressources h leur véritable hauteur, nous ne nous sommes pas caché davantage les difficultés que leur emploi peut éprouver par suite de maintes circonstances locales et des vices nombreux de l'administration intérieure. Dans un temps où la voix publique de l'Europe était séduite par plus d'une apparence trompeuse, notre jugement s'est maintenu sur cette même ligne de sévère équité, sur laquelle elle se trouve encore placée aujourd'hui, où d'aveugles prôneurs sont tout prêts à échanger leur ancien rôle contre celui de détracteurs non moins aveugles. Aussi la question de savoir si l'Empereur de Russie pourra, avec des chances de succès assurées, rouvrir et tenir la campagne de 1829, n'est-elle pas au nombre de celles que nous trouvons dignes de notre examen. La seule qui ait droit de nous occuper, c'est la recherche de la direction que ce Monarque donnera à sa politique, car c'est de la solution de celle-ci que dépendra l'avenir.

Ce qui est certain, c'est que le terrain sur lequel la Russie se trouve placée aujourd'hui diffère entièrement de celui sur lequel elle avait établi son point de départ dans la présente guerre. Les armées russes et ottomanes ne seront plus les mêmes à l'ouverture de la prochaine campagne. L'alliance trilatérale entrera dans des combinaisons nouvelles, et cellesci seront le firuit du présent hiver. La campagne de 1828 avait été calculée à Saint-Pétersbourg sur l'échelle d'un coup de main dont la réussite n'y avait point été regardée comme douteuse. Une entreprise réputée passagère et fecile a tourné

en une entreprise des plus sérieuses. Si Tespoir de pouvoir amener la (in de la guerre en une seule campagne devait encore exister en Russie, la plus commune prudence devra ne pas moins faire une loi à l'Empereur de se ménager des moyens de guerre pour deux campagnes.

Dans cette situation des choses, que veut et que voudra ce Prince? Il me paraît qu'il ne devra pas être difficile de s'en assurer dans un bref délai.

Les notions qui, dans le cours des tout derniers temps, nous sont parvenues de divers points, pourraient nous permettre de croire que l'Empereur Nicolas est fatigué de la guerre, et que ses prétentions pour la pacification se bornent au main* tien du statu quo ante bellum, ou du moins qu'elles se rapprochent beaucoup de lui.

On dit qu'il a abandonné la prétention à des indemnités pécuniaires, et qu'il serait prêt à faire valoir comme leur équivalent la conservation des places d'Ânapa et de Poti, etc., etc.

On dit que ses prétentions à ce qui, dans le manifeste russe, a été qualifié de garanties pour la liberté du commerce, se bornent aux stipulations déjà existantes entre la Porte, la Russie et d'autres puissances.

On dit enfin que les vœux généraux de l'Empereur sont restreints à l'accomplissement des stipulations d'Ackerman.

D'après notre manière de voir, bien des difficultés se trouveraient écartées par suite de pareilles dispositions. Il n*en resterait pas moins encore plusieurs, et d'une nature grave, qui peuvent rendre très-<lifficile la conclusion d'un arrange* ment pacifique.

Parmi ces difficultés, il y en a de matérielles et de morales.

Le traité d'Ackerman* a été le résultat le plus récent de cette prépondérance que la Russie avait su, pendant de si longues années, se ménagera Gonstantinople. Il est à prévoir,

* Dans ce traité d'Ackerman, conclu entre des plénipotentiaires russes et turcs, le 7 octobre 1826, la Porte s'oblige à exécuter strictement le traité de Bukarest (1812), cède la bouche principale du Danube à la Russie, promet le maintien des priyilé{;es de la Moldarie et de la Valacbie, et accorde aux Russes la liberté de trafiquer en Turquie, ainsi que sa protection contre les

dans la situation actuelle des choses, que le Sultan tiendra fortement à ce que le traité d'Ackerman ait été le dernier acte empreint de ce caractère. En établissant cette thèse, je ne mets pas en doute que des milliers de voix croiront trouver une réponse facile dans la simple exclamation, qu'il faut forcer le Sultan à renoncer à une prétention que ces mêmes voix n'hésiteront pas à qualifier de ridicule. Mais cette réponse n'en est pas une. La question est de savoir si TEmpereur de Russie entend forcer la Porte à une paix qui, sous tous les rapports, serait de nature à satisfaire Sa Majesté Impériale, et dans le cas affirmatif, il ne saurait point être question de la paix, mais uniquement de la continuation de la guerre.

Le traité d'Ackerman renferme plus d'une clause à laquelle, nous en avons le sentiment intime, le Sultan ne voudra pas souscrire de nouveau.

Le vœu émis par le Divan en faveur d'une paix sous garantie ne peut raisonnablement signifier autre chose que le désir de signer un traité clair et précis, et dans lequel certains articles, qui dans tous les temps n'avaient servi que de jalons pour masquer de nouveaux empiétements, ne trouveraient point de place.

Aussi, Monsieur le comte, la question véritable, la seule qui à mes yeux ait une valeur pratique, est de savoir si l'Empereur de Russie vise à faire la paix avec la Porte, ou s'il tient au renouvellement de stipulations qui, en réalité, n*ont jamais eu d'autre valeur que celle de capitulations.

Dans le cas où les intentions du Monarque (car celles de ses hommes d'État n'auront jamais cette tendance) devraient viser à l'établissement d'un état de paix véritable, nous nous plaisons à admettre que les difficultés, même celles qui à première vue semblent les plus graves, devraient pouvoir être vaincues, ne fût-ce que parce que la Porte elle«méme est assez éclairée pour préférer un état de paix véritable à la

pirates des États barbaresques. Aux termes cl*un article séparé, les' bospodars des Principautés danubiennes susnommées doivent être élus par les boyards, tofutefois avec Tassentiment commun delà Porte et de la Russie.

(Note de r Éditeur.)

576 BBCUEIL DE DOCUMENTS (182S-18S9).

continuation d^une guerre aussi fertile en chances désastreuses pour elle.

Si, au contraire, les intentions de TEmpereur devaient être conformes à celles que nous regardons comme pouvant animer ses conseils, la lutte entre ces deux États ne se terminera qu'à la pointe de Vépée.

Je crois avoir réduit ici les véritables questions à leur plus grande simplicité.

L'œuvre de la conciliation pourrait sans aucun doute être grandement servie par le seul feit qu'en tout lieu le même jugement fùt porté sur la nature et sur la valeur des diverses faces que présente la grande affaire du moment. Je n'ose cependant espérer que tel soit le cas.

La Cour de Russie parait s'occuper aujourd'hui à revêtir sa marche politique des couleurs de la modération. De deux choses l'une : ou bien l'Empereur est, en réalité, aussi modéré dans ses vues qu'il le dit, ou bien le soin qu'il prend de paraître tel n'est qu'un acte d'habileté. Nous ne nous permettons pas de former une opinion sur ce qui, pour être décidé, a besoin encore de passer par bien des épreuves ; nous voudrions pouvoir engager à la même réserve quelques autres Cabinets, et particulièrement celui de France, qui épouse avec une bien regrettable facilité le pour ou le contre dans des questions qui pour le moins réclament un froid examen! Vous connaissez notre pensée sur la situation des choses dans ce Royaume, ainsi que le seul tableau que, par suite des données les plus récentes, il nous serait possible d'en tracer.

Il faut, certes, que la situation de la France présente un aspect fort sombre, pour avoir le droit de nous distraire paffois des afEaires si graves de l'Onent.

De bien malheureuses relations n'ont depuis longtemps cessé d^exister entre la France et la Russie. Je qualifie ces relations de malheureuses, parce qu'elles n'ont jamais porté que sur le soutien de principes fallacieux ou d'entreprises menaçantes pour le repos de l'Europe.

Ce qui augmente aujourd'hui le danger, ce sont les graves erreurs auxquelles un grand nombre de royalistes français se

sont livrés. Dupes de leurs fausses théories de gloire nationale, et en même temps des ruses des révolutionnaires, ces hommes caressent les projets les plus aventureux, et leur tendance si prononcée vers la prépondérance russe n'a d'autre base que Fespoir de pouvoir servir également, par cette prépondérance, les intérêts de la puissance française. Nous avons vu pendant de longues années le Cabinet de Saint-Pétersbourg se livrer à un système de ménagements extraordinaires pour les idées libérales, et suivre même ce système à des époques où l'Empereur Alexandre était devenu l'adversaire décidé de l'esprit révolutionnaire. C'est à ces époques que l'influence du général Pozzo était prépondérante dans le conseil tout libéral de Louis XVIII, et que les ministères Decazes et Dessoles s'appliquèrent à réaliser bien des plans ébauchés sous la faible administration de M. le duc de Richelieu. C'est ainsi que nous avons vu M. de Chateaubriand arborer, sous l'égide de ce même ambassadeur, à la fois les couleurs révolutionnaires et russes. M. le comte de La Ferronnays, qui, sans contredit, est aussi Russe que Français, fait en même temps partie du plus libéral des ministères que la France ait encore eus.

Rien, dans la liaison qui depuis la Restauration a plus ou moins activement existé entre les deux États, n'a cliangé. Ce qui a éprouvé un changement notable, c'est la situation politique de la cour de Russie, et une question dont la solution devra être Tune des plus importantes dans ses conséquences, est aujourd'hui celle de l'influence que ce cbangement de position exercera sur l'ancienne liaison politique des deux puissances.

Il suffit de ne pas se refuser à l'évidence pour ne pouvoir former un doute sur la tendance politique et conquérante que la faction révolutionnaire en France déploie chaque jour davantage. Un ministère aussi faible que celui qui gouverne aujourd'hui la France ne saurait compter comme un contrepoids dans la balance du mal. Sa tendance est décidément moins monarchique qu'elle n'est révolutionnaire et russe. L'Empereur Nicolas soutiendra-t-il un état de choses aussi compromettant pour le repos de l'Europe, et croira-t-il peut- IV. 87

378 RECUEIL DE DOCUMENTS (l83S-18i9).

être trouver, en le favorisant, les moyens de diminuer les embarras qui pèsent sur son Empire par suite des fautes si graves qui viennent de signaler le début de son règne? Le sort de tout un avenir se trouve renfermé dans cette question.

Je ne puis que vous rendre attentif à cet objet. Aller plus loin, et en préciser les détails, me parait impossible. Votre esprit d'observation devra vous servir de guide, et je regarderai comme un devoir de vous foire part de toute circonstance qui par la suite pourrait vous aider dans vos observations.

Je crois avoir touché dans les présentes instructions tout ce que vous pouviez réclamer de notre part comme devant servir de guide à vos premiers pas.

Il nous importe d'apprendre à connaître le fond des pensées de TËmpereur de Russie dans un moment plein de difficultés pour ce Prince et de dangers pour le monde. Tout dépendra de la direction que, dans des circonstances aussi graves, il dpnnera à sa politique, et notre devoir est de foire tout ce que nous pouvons pour éclairer sa conscience sur notre compte. Le jour où nous réussirons à lui ouvrir les yeux sur notre marche politique, un grand avantage serait gagné, ne fût-ce que celui qu'alors seulement il aurait le choix entre des partis clairement définis, bonheur qui jusqu'à cette heure ne lui est pas encore tombé en partage.

Première note supplémentaire à l'instruction pour M. le comte de Ficquelmont,

Parmi les causes de la tension qui existe entre notre Cour et celle de Russie, je crois devoir vous signaler encore celle des correspondances des agents russes, qui tous, plus ou moins, s'attachent bien plutôt à flatter l'amour-propre blessé de leur Gouvernement qu'à le renseigner dans le sens de la vérité ; la vanité nationale ne permet point aux Russes d'avouer qu'ils aient pu commettre des foutes, et ils finiront par croire euxmêmes, à force de le répéter, que leurs défoites ne peuvent être attribuées qu'à l'intempérie de la saison et aux manœuvres des Autrichiens. Je ne signale ces difficultés que pour corn-

pléter par quelques traits le tableau moral que je Tiens de tracer, car il n'y a que le temps seul qui puisse y porter remède, attendu que le temps seul peut faire ressortir la vérité.

Je ne saurais toutefois me dispenser d'aborder encore ici une cause probable de Tespèce d'animosité contre le Cabinet autrichien qui semble caractériser Topinion en Russie, du moins celle des salons et des officiers qui entourent l'Empereur Nicolas ; c'est à vous, Monsieur le comte, à étudier votre terrain et à rechercher jusqu'à quel degré de profondeur cette cause a pu le labourer; cette étude est, par la gravité du sujet, digne de toute votre attention.

Depuis à peu près deux ans avant le décès de l'Empereur Alexandre, la conspiration qui avait fini par mettre en danger l'existence du trône et celle du Monarque lui-même avait pris un plus grand essor, et, pour ainsi dire tolérée et encouragée par la timidité et la passivité complète de l'Empereur Alexandre, elle travaillait à découvert. Cette conspiration n'osait toutefois attaquer de front le Monarque, qu'environnaient encore de nombreux prestiges, et elle s'est dès lors appliquée à le discréditer aux yeux de la nation.

Représenter l'Empereur comme l'instrument servile d'un Cabinet qui le tenait sous sa tutelle, le représenter comme immolant sans cesse les intérêts russes à des intérêts européens étrangers à l'Empire, était un calcul habile de la part des conspirateurs, car il était fondé sur l'excès de l'orgueil national, toujours irréfléchi, toujours prêt à s'alimenter aux sources les moins pures ; ce levier est puissant en Russie. •

Ces conspirateurs appartenaient à la noblesse, ils peuplaient les salons; ils y semèrent des germes funestes que la faiblesse de l'Empereur Alexandre laissa grandir jusqu'à leur entier développement, et le ministre, accusé par la voix publique et souvent averti, mais aveuglé par une inconcevable sécurité, ne firémit pour sa position que le jour où l'explosion eut lieu et où il eut changé de Maître. Cette horrible explosion dégagea le trône de ses périls immédiats, puisqu'elle dévoila au nouveau Monarque un grand nombre de ses ennemis; mais les opinions

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qu'ils avaient su accréditer restèrent debout. Le GouTemement ne fit rien pour les rectifier, rien pour justifier la mémoire de TEmpereur défunt, rien pour dissiper une erreur accusa* trice qui pesait sur les ministres que conservait l'Empereur Nicolas; loin de là : sans examiner la source de ces opinions et ne s'arrétant qu'à un de leurs effets, l'Empereur affecta d'imprimer à sa conduite comme à son langage une teinte exclusivement russe et indépendante de tout intérêt général, espérant échapper ainsi aux reproches qui avaient atteint et attristé les derniers jours de son firère. Ferme et courageux le premier jour de son régne, il plia ensuite devant une chimère; il punit sévèrement les conspirateurs, et laissa subsister leurs œuvres; il conserva les mêmes ministres, mais ne fit rien pour rétablir leur crédit.

Je ne crois pas me tromper, et une foule d'informations me le prouvent, en disant que la conspiration n'a point été attaquée dans ses racines, et qu'elle existe toujours; je ne crois pas me tromper non plus en admettant que la tension actuelle contre TAutriche est en partie son travuil ; les circonstances ont seulement modifié son langage : alors c'était la haine coutre TAutriche, parce qu'elle asservissait le Cabinet russe et ternissait sa gloire; aujourd'hui c'est la haine contre l'Autriche, parce qu'elle nuit à la gloire et aux intérêts de la Russie.

Si nous songeons à Taveugle résistance opposée par le Gouvernement russe à des avis réitérés sur l'existence de la conspiration, jusqu'à ce qu'il l'ait vue sous les armes aux portes du palais des Czars, nous ne saurions rejeter la possibilité que le même Gouvernement ne s'abuse obstinément encore sur cette cause d'un déchaînement qui n'est fondé sur aucun acte Cependant, la coïncidence remarquable entre les opinions répandues à Pétersbourg et celles émises en même temps dans les feuilles libérales françaises devrait le frapper.

C'est après quelque séjour clans cette capitale que vous pourrez seulement former votre jugement sur l'existence et l'intensité d'un mal qui, en menaçant sérieusement la Russie» n'est pas moins redoutable pour l'Europe entière.

Seconde note supplémentaire à l'instruction pour M, le comte de Ficquclmont.

Je crois devoir vous sif;iialer encore deux difficultés qui s'opposent à une prochaine paix entre les puissances belligérantes : Tune rentre dans le domaine de la politique; Tautre, dans celui des amours-propres; ceux-ci ont joué untrop{jrand rôle dans les événements des dei*nières années pour que nous puissions les écarter de nos calculs.

La première difficulté tient à la prétention du Divan, instruit par Texpérience d'un siècle, de ne conclure désormais de traité avec la Russie que sous une espèce de garantie générale de l'Europe; c'est-à-dire un traité où les comptes des deux côtés se trouveraient définitivement soldés, où il n'en restât point à reviser par des négociations ultérieures, où la Turquie n'eût pas à redouter de querelle ou de nouveaux empiétements de la part de la Russie. Or, l'empire de la nécessité exercera-t-il assez d'ascendant sur les conseils du Cabinet de Saint-Pétersbourg pour qu'il se prête à une déviation de son système ancien et invétéré, d'un système qui lui a valu d'innombrables avantages, d'un système enfin dont le maintien est peut-être le seul et véritable but de la guerre? Consentira-t-il enfin à conclure une paix finale et î\ associer les Gouvernements européens à des intérêts et à des transactions qu'il a été aussi jajioux jusqu'ici de dérober même à leur connaissance? Il fendrait savoir mieux que nous ne le faisons jusqu'à quel degré d'étendue et d'urgence s'élèvent ces nécessités, pour juger si leur voix prédominerait sur une autre marche, sur une marche injuste et vicieuse sans doute, mais à laquelle la sanction de près d'un siècle a imprimé aux yeux de la grande majorité des Russes un certain caractère de légalité dont cependant tout esprit droit conteste l'existence.

La seconde difficulté, qui porte sur les amours-propres, tiendrait à l'initiative que devrait prendre une des deux puissances pour se rapprocher de l'autre. Espérer une première démarche du côté de la Porte serait, je le crains, caresser une

M3 BECUEIL DE DOCUMENTS (1823-I8t9).

illuiîion ; Tespërer du côte de la Russie serait viser à Fimpossihilitéf car ce serait une tache que Torgueil national pardonnerait moins que la perte d'une province, et qu'il chercherait bientôt à efthcer. Et pourtant, jusqu'ici la Russie déclare ne point vouloir d'intefrention étrangère ! Si cependant elle était sérieusement décidée à la repousser, s'ouvriraît-elle, comme elle le fait, envers la France sur les conditions d'une paix? Il s^ensuit, ou bien qu'elle ne se refuserait pas à une intervention de fait, pourvu qu'elle ne portât pas ce nom, et qu^elle la désire même ; ou bien que ses démonstrations pacifiques n'ont d'autre but que d* apaiser les inquiétudes de l'Angleterre et de la France sur une seconde campagne, jusqu'à ce que la Russie ait gagné les six mois dont elle a besoin pour se refaire de ses pertes, et de se ménager en même temps la réputation de générosité qui lui est si éminemment utile pour voiler ses véritables vues.

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