‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 108 sur 123 · MISSION EXTRAORDINAIRE DU COMTE DE FICQUELMONT A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

MISSION EXTRAORDINAIRE DU COMTE DE FICQUELMONT A SAINT-PÉTERSBOURG

940. Metternicb à Fîcquelmont (InstructioDs), Vienne, le 17 janvier 18S9.

940. L'intérêt du service exigeant que, par Tabsence prolongée de M. le comte de Zichy de son poste, les relations diplomatiques entre notre Cour et celle de Russie ne restent pas en soufiFrance, et le choix de l'Empereur étant tombé sur vous, Monsieur le comte. Sa Majesté Impériale désire que vous vous rendiez incessamment à Saint-Pétersbourg.

Vous porterez à cet efFet et remettrez à Sa Majesté Impériale de Russie la lettre autographe ci-jointe, par laquelle notre auguste Maître vous accrédite près de ce Monarque comme vous trouvant chargé d'une commission extraordinaire près de lui

Afin de vous mettre à même de suivre, après que nous serons séparés, la ligne de nos pensées, il me parait avant tout nécessaire de vous donner une base assurée en vous informant de notre manière de juger les trois questions suivantes, savoir •

P La tendance générale de la politique de rEmpercur Nicolas;

2* L'attitude de la Cour de Russie dans Talliance trilatérale ;

3* Enfin, les rapports du moment entre celte Cour et la nôtre.

L Tendance générale de la politique de l'Empereur de Russie,

L'Empereur, après être monté sur le trône dont une rébellion avait ensanglanté les marches, semblait pénétré de la lu'v cessité de vouer les soins principaux de son règne à l'administration intérieure de son Empire. Les premières explications de Sa Majesté Impériale furent conformes à ce sentiment, et il était partagé par la grande majorité de sa nation et par nombre de diplomates étrangers. Quelques personnes cependant, qu'une connaissance plus particulière du caractère et de la marche de l'esprit de l'Empereur avait pu mettre à portée de pressentir l'avenir, furent d'avis qu'il reprendrait de préférence les errements politiques des Souverains russes du dixhuitième siècle. A en juger parce qui est arrivé, ces personnes ne se sont pas entièrement trompées.

En effet, comment serait-il possible de ne pas reconnaître que les événements qui ont conduit les affaires à la crise effrayante à laquelle elles sont indubitablement arrivées, ne peuvent avoir eu un autre point de départ qu'un système profondément médité de la part de l'Enipereur Nicolas? Ce qui, dans la marche des affaires, a jusqu'à cette heure prêté aux Êdts et gestes de ce Prince une certaine couleur de modération, peut s'expliquer par ses efforts pour faire tourner en faveur du but véritable de sa politique ce que sa modération relative a dû lui offrir d'avantageux. De deux choses l'une : ou bien l'Empereur Nicolas a suivi la marche que nous lui supposons, ou bien ce Monarque aurait fait preuve d'une telle facilité à se laisser entraîner hors des voies d'une saine politique, qu'un manque absolu de calculs et de réflexion pourrait à peine suffire pour expliquer ce phénomène. Or rien ne nous autorise à Tadmettre.

II. Attitude de la Cour de Russie dans l'alliance trilatérale.

Rien sans doute n'est plus difficile à comprendre que les en*ements singuliers de Talliance trilatérale. Il est clairement démontré qu'aucune des Cours contractantes ne sait plus (si jamais elles Tout su) ni où elle va ni où elle peut arriver. Le rapprochement entre la Russie et TAngleterre succédant à un éloignement réciproque assez prononcé, fut Foeuvre de M. Cannîng. Ayant été ébauché dans les derniers mois de la vie de l'Empereur Alexandre, il a été complété sous, le règne de son successeur. L'arrivée de M. le duc de Wellington à la tète du Cabinet brilannique et la guerre russo-turque ont dû porter un coup mortel à une œuvre qui n'avait d'autres bases que des vues d'intérêt personnel et le déploiement d'un triste jeu politique.

La marche que la France a suivie dans toute Taffaire est conforme à l'extrême légèreté et à la faiblesse des administrations qui se sont succédé dans ce Royaume. Cherchera approfondir ce qui n'ofFre qu'une simple surface, c'est un travail nécessairement stérile; nous n'essayerons donc pas d'expliquer les errements politiques de la France.

Le seul des trois Cabinets qui n'ait point varié dans sa conduite depuis l'origine de l'alliance trilatérale, c'est celui de Saint-Pétersbourg. Toujours doux et coulant dans les formes, suave et caressant dans ses explications envers ses alliés, mais actif dans la poursuite de ses vues et intérêts particuliers, l'Empereur de Russie a su, avec une rare habileté, profiter de tous les avantages que le protocole du mois d'avril et le traité du 6 juillet lui ont ofFerts, tantôt pour utiliser l'action de ses alliés dans ses propres intérêts, tantôt pour assurer au développement de ces derniers une extension que jamais ils n'eussent pu acquérir avec aussi peu d'empêchements si la politique de la Grande-Bretagne et de la France n'eût été enchaînée au char de celle de la troisième Cour alliée.

Analyser le traité trilatéral serait impossible, car il est à la fois tout et rien. En définir le but et en fixer les limites est éga-

lement impossible ; il existe, et c'est tout ce dont la politique russe a eu besoin pour prendre Tessor que nous lui avons vu déployer. Dans Fintërêt de l'entreprise réputée commune, des événements tels que le désastre de Navarin et Texpédition en Morée ont pu se présenter comme un luxe de mise en scène; mais ils n'en ont pas moins tourné au profit de la partie active de Talliance, et il a dû en être ainsi, car la Russie seule a su ce qu'elle cherchait dans cette alliance, et quel parti elle pouvait en tirer. Ne pas avoir eu à combattre les forces navales ottomanes, et avoir vu, dans le moment critique de la première campagne, débarquer en Morée une armée française, c'est, de la part de la Russie, non-seulement avoir joué de bonheur, mais c*est avoir su corriger la fortune.

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