‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 27 sur 123 · Je suis arrivé ici le 14 de ce mois · texte numérisé non relu

Je suis arrivé ici le 14 de ce mois

L*état de santé de ma femme est malheureusement tel que ye ne Tavais que trop prévu. Elle marche à grands pas vers le moment fiatal , et s'il était possible de 6xer la date du cruel événement, on ne pourrait hésiter qu'entre des heures et des jours. Le triste but de mon voyage, ainsi que la gravité de la situation actuelle de la malade , m'ont fourni une raison toute naturelle pour déclarer que je vivrais dans le plus grand éloignement du monde.

Les l)onnes dispositions qu*on nourrit à notre égard se sont très-nettement affirmées dans les circonstances présentes. Aussitôt après mon arrivée , j*ai reçu la visite de tous les mem-

!▼. Il

]6t RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-IS29).

bres du Cabinet français , et dans une audience diplomatique, qui eut Heu le lendemain de mon arrivée ici, le Roi chai^ea le baron de Vincent de me dire qu^il ne voulait pas me fixer une beure particulière pour aller le voir , mais qu*il me faisait prier de prendre mon temps selon ma convenance personnelle.

Hier j'ai présenté mes hommages à Sa Majesté. Le Roi m'a firit un accueil très -empressé, très-prévenant; il m'a parlé dans le sens de la confiance la plus absolue qu'il a dans Tamitié et dans la fermeté de Votre Majesté. Il m'a répété à plusieurs reprises ce qu'il m'avait dit au début de notre entretien, savoir : « Qu'il était convaincu que Votre Majesté est la garantie vivante du salut de tous en Europe, et que le devoir et la prudence conseillent à toutes les puissances d'adhérer sans réserve h la politique de l'Autriche, qui s'est toujours montrée franche et loyale au milieu des difficultés du temps. »

Là- dessus, le Roi prit les insignes de l'Ordre du Saint- Esprit , qu'il me remit en disant les paroles suivantes : « Depuis longtemps déjà j'éprouvais l'impérieux besoin de vous payer une dette de reconnaissance aussi ancienne que sacrée. Je vous avais destiné cette décoration pour l'époque de mon couronnement; mais l'occasion de vous l'offrir plus tôt et de vous la remettre en personne se présente trop à souhait pour que je n'en profite pas. » En m'attachant lui-même les insignes de l'Ordre autour du cou , le Roi me dit : « Acceptez ce collier comme un témoignage de ma reconnaissance et de mon afFection; la première, je vous la dois personnellement; quant à la seconde, je ne Taccorde que lorsque je la crois bien pliK^ée; aussi je vous l'offre sans réserve. »

Je répondis à Sa Majesté ce que m'inspiraient les sentiments que j'éprouvais, et j'ajoutai que j'acceptais cette distinction avec la conviction que la manière dont elle m'était offerte confirmerait Votre Majesté dans la certitude qu'Elle pourrait compter sur la fermeté du Roi et sur sa persévérance à suivre la voie dû droit et de la justice.

Après l'audience , qui dura près de deux heures , et que je résumerai en peu de mots en assurant à Votre Majesté que le

Roi a répondu à tous mes vœux, sous le rapport administratif aussi bien que sous le rapport politique, je me rendis chez le Dauphin, chez la Dauphine et chez la duchesse de Berry.

Je trouvai le Dauphin très-embarrassé. En {][énéral, les propos qu'il m^a tenus ont été satis&isants , mais empreints de réserve.

La Dauphine m*a parlé longuement et en termes émus de Votre Majesté et de ses sentiments de reconnaissance envers Elle. Pendant notre entretien sont venus les enfants, le duc de Bordeaux et Mademoiselle. Ils sont tous deux débiles et petits.

Madame la duchesse de Berry m'a fiiit un accueil extrêmement affectueux ; elle m'a parlé avec effusion de Votre Majesté et de toute la famille impériale.

J'ai eu déjà avec M. de Villèle et M. le baron de Damas plusieurs entretiens qui m'ont donné toute satisfaction. Tous deux m'ont reçu avec beaucoup de cordialité et de confiance. Relativement à leur personnalité, j*avais des idées préX)onçues que j'ai trouvées confirmées de tout point. Villèlè est un homme d'une haute intelligence et d'une grande pénétration ; Damas est un homme simple et sans prétention; il est encore novice dans sa partie.

C'est sur deux objets que se concentre toute l'attention de la politique firançaise : sur la solution des affaires grecques et sur la marche de la politique de l'Angleterre en cq qui concerne les colonies américaines, he sort de la partie continentale semble décidé ; la défaite du parti royaliste au Pérou ne saurait plus faire l'objet d'un doute. II n'y a donc plus que Cuba et Porto-Bico qui restent encore sous la domination espagnole, et, d'après toutes les nouvelles qui nous arrivent, l'insurrection de ces dernières possessiops de. l'Espagne est imminente; l'heure du soulèvement approche à grands pas. II n'est que trop facile de prévoir quelle funeste influence ces événements auront fatalement sur le sort de la civilisation, et l'on peut en déduire tout aussi sûrement combien est coupable l'homme qui conduit aujourd'hui la politique anglaise dans des voies erronées et funestes. Toutefois, Ganning craint le soulèvement de Cuba autant qu'on peut le craindre en lieu du monde , car le

résultat inévitable et prochain de ce £ait aurait à coup sûr pour conséquence un sort pareil pour les colonies que rAngleterre possède aux Indes occidentales.

G*est sur cette situation que je construis un plan que je compte méditer et examiner ici même, à Tendroit seul où il peut être réalisé rapidement et avec quelque succès. La pre* mière condition , la condition indispensable , est de procurer à TEspagne de l'argent , mais il font en même temps s^assurer que cet argent sera véritablement employé en vue d'atteindre le but qu'on se propose. Je ne désespère pas de pouvoir feire quelque chose sous ce rapport. II m'arrive aujourd'hui ce qui m'est déjà souvent arrivé dans les moments les plus graves : bien des gens veulent la même chose que moi, mais nul n'est capable de déterminer le comment. S'il plaft à Dieu , je trouverai la solution possible; c'est tout ce que l'homme peut faire. Sous le rapport de cette affaire, l'époque de mon arrivée coïncide avec une phase politique aussi importante que la phase actuelle de ma vie privée est douloureuse.

Me voilà engagé, jusqu'à nouvel ordre, dans des démarches préliminaires, car il faut que je commence par m'orienter moimême. Avec la complète liberté que comporte ma situation, bien des choses qui seraient forcément difficiles pour d autres sont faciles pour moi , car on me témoigne beaucoup de confiance. A Paris, les hommes sont, vis-à-vis de moi, comme des éponges qui seraient avides d'al)sorber des idées. Tout ce qu'ils peuvent attendre de moi , je ne manquerai pas de le leur offrir.

Le prince Paul Esterhazy est arrivé hier ; il passera quelques jours ici. Il s'est croisé en route avec les instructions que je lui envoyais pour le faire rester. Son voyage a été motivé par une invitation directe du Roi d'Angleterre à me rendre à Londres. Votre Majesté trouvera dans les annexes les lettres du Boi d'Angleterre et du duc de Wellington qui sont relatives à ce fait. Elle daignera se rappeler que j'ai prévu le cas comme étant absolument certain.

Le prince Paul m'a donné l'explication des espérances que le Roi fonde sur ma venue à Londres. Sa Majesté croit qu'il me

serait &cile d'achever en quelques jours Téducation morale de Canning. S'il ne se laissait foire de bonne grâce , sa résistance même serait un prétexte et un moyen de le renvoyer. Il est inutile de foire ressortir combien il y a de légèreté, je dirais presque d'absurdité , dans cette manière de voir. Je renverrai le prince Esterhazy dans deux jours, et j'exprimerai au Boi, ainsi qu'au duc de Wellington, mon regret sincère de ne pouvoir déférer à leur désir ; mais, en même temps, je représenterai au premier combien le mal doit avoir fait des progrès extraordinaires pour que l'apparition d'un ministre autrichien en Angleterre soit devenue désormais une impossibilité. L'invitation elle-même est très-heureuse , car elle est la cause déterminante de mon refus , et , connaissant la situation comme je le fois, je ne m'avance pas trop en dissent que cela sera un rude coup pour le ministère anglais ; quant à en profiter , j'en fois mon afifoire.

Dans quelques jours j'aurai l'honneur de rendre à Votre Majesté un compte plus détaillé de la situation en général.

Metternich, m. p.

J'apprends avec plaisir comment vous avez trouvé la situation en France, et je suis heureux de voir comment vous avez été reçu et traité par le Roi. Dieu veuille que noUs puissions réparer le mal déjà foit et empêcher celui qui pourrait encore résulter des foutes et de la conduite de Ganning *.

François, m. p.

Vienne, le 27 mars 18t5.

Paris, le 19 mars.

748. Le malheur que je prévoyais depuis longtemps est arrivé ce matin à trois heures et demie**. La pauvre malade

* Le rapport aussi bien que la résolation sont autographes; il en est de Blême des rapports et des résolutions qui suivent. (^o^^ ^ tÉditeur, )

*« Voir sur le même sujet le V 738. {Note de rÉdiUur. )

s*est éteinte doucement ; elle est morte résignée à la volonté de Dieu , ainsi qu'elle avait vécu !

Convaincu de tout temps qu'il était impossible de la sauver, j^ai vu, au premier coup d'oeil que j'ai jeté sur elle, que Fheure suprême approchait. Le moment fetal est même arrivé plus tard que ne Tavaient supposé les médecins qui la traitaient. J'ai fait venir mes en&nts dans mon appartement, et je les garderai chez moi aussi longtemps que ce sera possible , c'està-dire aussi longtemps que je resterai moi-même ici. Je renverrai alors mes Biles à Vienne ; quant à mon fils , je remmènerai avec moi en Italie. Je n'ai certainement pas besoin de dire longuement à Votre Majesté, dont je connais le cœur paternel , dans quelle situation me met ce cruel événement.

Je prie très-respectueusement Votre Majesté de me £aire indiquer très-exactement le jour de son ai'rivée à Milan, Je saurai m'arranger de manière à me trouver dans cette ville en même temps que Votre Majesté.

Metternigh, m. p.

Gomme vous savez quelle part je prends à tout ce qui vous touche , et que je me suis trouvé moi-même dans des situations semblables , vous pouvez être convaincu que je m'associe eiHièrement à votre douleur. Dans des malheurs de ce genre , il n'y a qu'une consolation véritable, c'est la religion, et, par suite, la fin chrétienne de l'être qui nous était cher et que nous n'avons pu conserver sur cette terre. Puisse Dieu garder vos enfents en bonne santé et adoucir ainsi votre chagrin !

Je VQus ferai donner des indications précises relativement au jour de mon arrivée à Milan. 'Dans aucun cas, je ne pourrai me trouver dans cette ville avant les premiers jours du mois de mai.

François, m. p.

Vienne, le 27 mars 18S5.

Paris, le t8 mars.

749. J'expédie le présent courrier, plus parce que je désire que Votre Majesté le reçoive encore à Vienne , qqe pour feiire

un rapport suivi et complet. Je ne serai à même d'entrer dans les détails que lors de mon arrivée à Milan. Je me borne donc à soumettre respectueusement à Votre Majesté un aperçu général de ce que j'ai fait ici.

Votre Majesté aura déjà daigné voir, par mon rapport du 17 de ce mois (n* 747 ), que j'ai été accueilli ici avec beaucoup de prévenance. Depuis que j'ai des rapports directs et suivis avec le ministère, je trouve que les pressentiments que j'avais eus d'abord se sont pleinement confirmés.

Je diviserai mes observations en chapitres.

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