A PARIS
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIÈRES, ECRITES PAR METTERNICH DU 12 JANTIER AU 20 AVRIL 1825.
733* Inquiétudes de Mettemicli au sujet de la santé de la princesse Éléonore. — Stratford-Canning est en route pour Saint-Pétersbourg. — Le comte de La Ferronnays. — 734. Nécessité probable d'un voyage à Paris. — Impression que produira ce voyage sur le monde diplomatique. — 735. La question grecque. — Rôle que joue Wellington dans cette question. — 736. Le voyage de Paris est décidé. — 737. Tristes dispositions. — 738. Mort de la princesse Éléonore. ^~ Metternich décline l'invitation de venir à Londres. — 739. Projets de voyage. — Embarras de lord Granville. — Visites des hommes appartenant aux partis les plus divers. — 740. Mesures coercitives projetées par la Russie contre la Turquie. — Le comte Dumontel est désigné comme commissaire en Grèce. — Rapprochement apparent de Canning. — Accord avec les ministres français. — 741. Triste situation à Paris. — Dîner chez le duc d'Orléans. — 742. Voyage à Milan par de longs détours. — Distribution de la journée. — 743. Départ des filles de Metternich. — Soirée chez la vicomtesse de Laval. — 744. Dépèches
pour Saint-Pétersbourg. — Rapports avec le ministère français. — Pozzo. — De Bonald. — Franchet. — Diner chez le Roi. — Le Pérou. — 745. Yillèle. — 746. Départ pour Milan.
Vienne^ le 12 janvier 1825.
733. Je commence à avoir de sérieuses inquiétudes au sujet de la santé de ma femme. Je sais depuis longtemps que son état général s'aggrave ; mais sa situation présente me semble trèsalarmante, et cela m'affecte plus que n^importe quel événement au monde. Je puis endurer bien des choses sans me plaindre; toutefois je supporte mes peines plus facilement quand je puis faire partager mes soucis à une âme affectueuse et sympathique. Si le poumon est réellement attaqué, le mal est probablement sans remède; si la cause de la maladie réside ailleurs, je conserverai peut-être ma chère malade. Dans cette cruelle incertitude, je ne sais de quel côté tourner mes pensées, et cette inquiétude perpétuelle est ce qu'il y a de plus douloureux pour mon cœur. Il me faut le plus complet dévouement aux devoirs de ma position pour ne pas abandonner les adirés qui m'incombent, et pour ne pas me rendre immédiatement à Paris ; toutefois je ne prendrai mon parti que lorsque je verrai plus clair.
Stralford-Ganning va arriver à sa destination. Il ne sera pas bien reçu à Saint-Pétersbourg : en l'envoyant en Russie, son cousin a fait une démarche bien hasardée. J'attends ici le comte de La Ferronnays. Les affaires vont mieux à Paris depuis qu'elles vont plus mal à Londres. Je me suis chamaillé avec l'Anglais, je fraterniserai avec le Français. En apprenant que La Ferronnays passait par Vienne, Stratford-Canning a dit qu'il devait supposer que le Gouvernement français avait été amené à cette démarche à la suite de la résolution prise à Londres. Je lui répondis qu'il pouvait être tranquille à cet égard , et que c'était moi qui avais invité le comte à s'arrêter à Vienne.
15» BECUEIL DE DOCUMENTS (18i3-18S9).
30 janrier.
734. Mes inquiétudes au sujet de l'ëtat de ma femme grandissent de jour en jour. Par suite des mënag^ements auxquels te platt ma fiaimille, je n'ai pas de nouvelles directes. Le docteur Bourdois devait m'ëcrire; mais on Fen a empêché, pour ne pas m'alarmer. Je lui envoie un courrier pour lui demander catég^oriquemeut de me dire la vérité.
Si j'étais obligé d'aller à Paris, mon voyage pourrait bien exciter à un haut degré l'attention de Ganning : il verra un prétexte dans Tunique et triste cause de ce déplacement. Sou erreur me sera indifférente, et, en somme, elle pourrait n*avoir pas de mauvais résultats. Souvent Fappréhension n'est qu'une punition méritée.
Après Ganning, celui qui aurait peut->étre le moins lieu de te réjouir, ce serait Pozzo. C'en est lEsiit de son règne à Paris ; peut-être en sera-t-il bientôt de même de son règne à Saint- Pétersbourg. Sur le premier fait, je possède des données tout à fait curieuses; il croira que jo viens à Paris pour lui donner le coup de grâce, et Dieu sait que je n'y sopge pas.
3 feTTÎer.
735. La question grecque est claire et simple, si l'on n'a pas peur de la regarder en fece. Je ne comprends pas le rôle que joue Wellington; aurait-il donc perdu son énergie à ce point en dehors du champ de bataille? Il y a un certain esprit militaire qui s'appuie sur le canon et qui ne peut se foire valoir sans cela.
Wellesley, qui pense comme moi, ne restera sans doute plus longtemps dans sa position actuelle. II voulait déjà se retirer; mais je le retiens, parce que c'est une maladresse de ménager une joie h ses adversaires, et certainement on ne se sentirait pas puni à Londres par le départ de Wellesley.
8 férrier.
739. Les nooTelles que j'ai reçues des médecins de ma pauTre femme me déterminent à passer par Paris pour rejoindre ensuite TEmperenrà Milan, rers la fin du mois de mars.
Je tie sais rien d'absolument positif; j'ignore surtout si le danger qui menace la malade est imminent on éloigné.
Paris, le 14 mars.
737. Je suis triste jusqu'au fond de Tâme, et en ce moment-ci je ne suis bon à rien. En face d'une catastrophe que j'ai vue renir, hélas ! je me trouve dans un terrible isolement, après trente ans d'une vie commune qui n'a été troublée par aucun nuage. Que ferai-je de mes filles? Les abandonner à une gouvernante, c'est un moyen bien insuffisant, et cependant je ne me séparerai jamais de mes enfants. Quels tristes coups du sort mon cœur n'a-t-il pas eu à supporter! Et tous ces malheurs m'ont frappé, moi que le monde appelle un homme heureux : quel doit donc être le lot de ceux que l'on nomme malheureux?
En attendant, tes feuilles fi:ançaises s'occupent de mon arrivée et la commentent à leur façon. A Londres, on attache encore bien plus d'importance à ma subite apparition dans la capitale rivale. On a toujours peur quand on est dans son tort, et si le Parlement n'était pas réuni, Ganning se servirait également de ce prétexte pour -venir ici. Je regrette que les circonstances l'aient empêché dé me retrouver à Paris. Rarement deux ministres se seraient placés dans la même ▼ille à des points de vue plus différents.
Parin, le 29 mars.
738. J'ai éprouvé une perte m^parable*; la Providence l'a vovhi ainsi. Lorsque la meilleure des mères a quitté ses
* La princesse Éléoaore de MeltcrQÎdi-RanaiCx moarut à Paris le 19 mars 1825. * Voir sur le même sujet le n* 748* (Note de C Éditeur. )
eofiaints sans proférer une seule plainte, ce n'est pas au survivant qu'il convient de laisser éclater sa juste douleur; cette mère est morte comme elle avait vécu ; son âme et son caractère ne se sont pas démentis jusqu'au dernier moment; pendant ses derniers jours, elle n'a été occupée qu'à donner à ses enfants de pieux conseils sur la conduite qu'ils auraient à tenir dans la vie, qu'à me remercier pour tout ce que j'ai &it ou n'ai pas feit pour elle, qu'à bénir tous les êtres pour lesquels elle avait vécu exclusivement, qu'à nous consoler tous comme si sa mort n'était pas la cause de notre cruelle douleur. Trèsreligieuse dès l'enfance, elle avait pour le bon Dieu les sentiments qu'un enfant éprouve pour son père. Elle est retournée dans son sein ; elle n'a pas comparu devant lui comme devant un juge, mais elle l'a retrouvé avec une douce et paisible confiance dans sa grâce paternelle. C'était une belle âme qui s'en allait au ciel.
Je renvoie mes filles à Vienne; mon fils m'accompagnera en Italie, et comme le voyage de l'Empereur à Milan a été remis au i mai, je ne quitterai Paris que le 16 ou le 18 avril.
Ma présence ici ne manquera pas d'avoir de bons résultats.
J'écris au Roi d'Angleterre et à Wellington, qui m'avaient invité à venir à Londres, des lettres d'excuse relativement à l'impossibilité où je suis de me rendre dans cette ville.
30 mars.
739. Je resterai probablement en Italie jusqu'à la mijuillet; ensuite je retournerai à Vienne. A partir du milieu du mois d'août jusqu'au commencement de septembre je ferai une cure d'eaux à Ischl, et après cela je m'établirai de nouveau, à poste fixe, à la chancellerie d'État.
Depuis quelque temps je m'évertue à trouver un moyen de contenir la politique anglaise dans de certaines limites, mais il faut d'abord voir si les moyens que j'ai imaginés sont pratiques. Il est nécessaire, pour cela, qu'il y ait une entente parfaite entre les Cours, car s'il est facile de tomber d'accord sur la base
à adopter, il est souvent bien plus difficile des^entendre sur les procédés et sur les détails de nature secondaire.
Je prépare bien des embarras à lord Granville * ; je lui dis en face, de Tair le plus débonnaire du monde, des vérités qui i'étonnent par cela même, vu qu'il ne comprend pas que Ton puisse dire certaines choses qu'il m* est impossible de taire. Je l'ai ahuri en lui déclarant que je ne pouvais point comprendre certains ajjissements de la politique anglaise, qui étaient pour moi une énigme absolument indéchiffrable , et en ajoutant que cela tenait sans doute à mon peu de pénétration et à mon impuissance à trouver la clef de ces mystères , si bien que je me sentais mis en quelque sorte au pied du mur. La conséquence naturelle de ce manège est que les rôles sont intervertis et qu'il m'accable d'excuses et de protestations. Mais son argumentation l'entraîne dans une impasse , d'où il ne peut sortir qu'en reconnaissant à peu près les torts de la politique qu'il soutient. Quand il en est arrivé à ce point , il s'arrête ; mais moi, je vais plus loin.
J'aurais vu en Angleterre des choses tout à fait curieuses.
Le ministère français commence avoir plus clair, et il pourra certainement laisser plus d'une trace féconde de son passage, s'il n'est pas renversé trop tôt. Quant à la société de Paris, je ne vois que les personnes qui me font visite , et encore ne les vois-je qu'isolément. Dans mon antichambre se rencontrent des gens de toutes les nuances politiques et qui, à coup sûr, ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps : c'est ainsi que dernièrement l'archevêque de Paris et le bonapartiste Montholon , le légitimiste de Bonald et un septembriseur du nom de Jullien se sont trouvés ensemble chez moi. Vraiment, on ne saurait pousser plus loin les contrastes , car les gens des partis extrêmes seuls viennent me chercher ; les doctrinaires , rouges et blancs, me fuient comme la peste. Chateaubriand ne donne pas signe de vie.
* Ambassadeur d'Angleterre à Partit. (Note de C Editeur.)
IS4 RECUEIL DE DOCUMENTS (lSâ3-l»19).
t avril».
740. UajoumemeDt du départ da courrier français, qui doit porter cette lettre à Vienne, me fournit la possibilité de récrire.
Ce courrier porte les instructions du Cabinet de Paris à Tambassadeur de France à Gonstantinople, Guilleminot. J'envoie les miennes à Ottenfels. Vous pourrez en prendre connais* sance chez Stûrmer. Elles sont fort brères ; je n'aurais pas sa en dire davanta{;e, et je doute que je trouve à en dire plus, lors même que j'aurai reçu connaissance des instructions qui émaneront de la conférence de Saint-Pétersbourg. \ J'ai connaissance de tout ce qui s'est passé dans cette réunion jusqu*au 16 mars inclusivement. Je suppose qu'à cette heure vous avez en main des rappoitsde Lebzeltem. Ces docoments ne peuvent, à vrai dire, m'apprendre rien de nouveau. Il n'y a pas de quoi se tourmenter à propos du projet ou plutôt de la velléité du Cabinet russe d'avoir recours & des mesures coerdtives, attendu que Fidée est tellement peu pratique qu'on ne trouverait pas même pour l'énoncer une formule tant soit pea sensée. Aussi souvent que les choses sont ainsi, il faut bien se garder de se donner la peine de prouver l'impossibilité de certaines mesures ; il fout plutôt laisser au parti qui les met en avant le soin d'en démontrer la possibilité ; or , c'est ce que je ferai dans le cas présent, selon les circonstances et les besoins de la cause.
Je propose à Sa Majesté de désigner le comte Dumontel comme commissaire en Grèce. Je ne connais personne à qui ce rôle convienne davantage ; en outre, il est ici et peut, par conséquent, recevoir de moi toutes les instructions nécessaires. Du reste , si cette commission réussit , jea serai fort étonné.
Canning semble avoir envie de Éaire un nouveau pas vers nous dans la question d'Orient. Je serais d'avis de ne pas
* Cette lettre est adressée ^ Gentz. (Note de r Éditeur.)
s'occuper de lui; plus on le laissera isole, plus il cherchera à se rapprocher, à s'attacher à nous.
Je suis on ne peut plus content des résultats que j'ai obtenus ici. Dans toutes les questions, Taccord le plus complet règne entre les vues des ministres et les miennes. Je puis le constater dans les affaires les plus importantes y et particulièrement dans la question d'Orient. On retrouve le contre-coup de cette heureuse situation dans la marche suivie par Tambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, et le même fait se reproduira à Constantiuople. Ma présence a été très-utile pour fixer et pour déterminer bien nettement le point de vue à observer. Mes espérances n'ont pas été déçues sur ce point.
4 avril.
741. La situation est pourtant bien triste ici. Si le bien et le mal, qui sont le partage de certains États, comme l'Angleterre et la France, apparaissent chez la première comme pouvant s'évaluer, on peut dire que chez la seconde tout échappe aux calculs : c'est un drame ou une £sirce, rien de plus. Et pourtant la situation dans laquelle on a mis la France est ce qu'on pouvait £iire de meilleur pour ce pays. Le seul homme que j'aie découvert ici dans la masse, c'est M. de Villèle. II a une ferme volonté , et c'est précisément pour cela qu'il ne fiaut pas tout à fait désespérer. Les Chambres ne sont là que pour Beiciliter certaines choses et pour en rendre d'autres difficiles ; elles sont là pour rendre la tâche feicile quand il s'agit de charger le peuple de nouveaux impôts, pour la rendre difficile quand on veut gouverner selon l'intérêt biep entendu de la nation ; on prétend que c'est là le dernier mot de la civihsation sociale.
J'ai df né aujourd'hui au Palais-Royal , chez le duc d'Orléans. J'aime beaucoup la duchesse^; elle est une de mes plus vieilles connaissances, et c'est une femme charmante. Nous
* Marie-Amélie, princeste napolîtaioe, mariée depuis 1809 ayec Loaix- Philippe. (Note de t Éditeur.)
avons passé la soirëe à admirer la riche collection de tableaux modernes que le duc m*a montrée. Il y en a de fort jolis dans le nombre ; le mot beau ne convient pas à Técole actuelle.
7 avril.
742. Je passerai encore dix jours ici, et je profiterai du temps qui me restera pour foire de nombreux détours en allant à Milan. J^enverrai mes gros bagages en avant par le mont Genis, et moi-même j'irai en Italie dans la calèche de mon fils, en passant par Marseille , Nice et la Corniche. Après-demain, mon gendre conduira mes filles à Vienne, me donnant ainsi une nouvelle preuve du vif attachement qu'il m'avoue. Il appartient à cette catégorie de gens qui sont toujours pressés, et c'est pour lui un véritable malheur d'avoir à parcourir en dix jours une distance dont il pourrait avoir raison en six.
Ma vie est réglée de la manière suivante : je me lève à sept heures et j'écris jusqu'à dix heures , après quoi je reçois les visiteurs les plus singuliers, qui souvent sont complètement étrangers les uns aux autres; des ministres, des solliciteurs, des ultra-légitimistes, des bonapartistes, des jacobins et des jésuites ; c'est une véritable vallée de Josapbat. A une heure , je tâche de me débarrasser de tout ce monde-là, et je me promène pour voir tous les changements qui sont sur\'enus à Paris depuis dix ans. Le champ est vaste. A six heures, il faut que j'aille à un dtner qui n'est pas précisément amusant. A neuf heures, je rentre ou je vais voir une société d'hommes que je trouve agréables, tels que Bonald, Franchet, Rivière, Mathieu de Montmorency, etc. Là, nous analysons les perfections des institutions sociales; nous parlons de Thistoire du temps, et ce sont les seules heures où je sois heureux.
9 avril.
743. Mes filles sont parties aujourd'hui; il leur en a coûté de se séparer de leur frère ; depuis trois ans il a été un véritable père pour elles , aussi l'honorent-elles et l'aiment-elles à
régal de moi-même. Victor est un beau et bon jeune homme; que Dieu le conserve !
 partir de demain il £aut , hélas ! que je me rejette dans le tourbillon du monde. On veut donner des soirées en mon honneur , ce qui est bien plus ennuyeux que les soirées ordinaires. Il est certaines personnes dont je ne puis décliner les invitations. Hier, j*ai été chez la vicomtesse de Laval. Sa maison est celle où, depuis quarante ans, Talleyrand se fait faire la cour. La maîtresse du logis , mère du duc de Montmorency, a infiniment d'esprit. Nous étions huit hommes, parmi lesquels Talleyrand.
11 avril*.
744. J'envoie aujourd'hui des dépêches à Saint-Pétersbourg ; je recommande à Stûrmer de vous en donner connaissance. Je pense que vous partagerez sincèrement toutes les idées que j'y ai développées. Si j'étais à Sainl-Pétersbourg , je soutiendrais la lutte d'une manière différente sur plus d'un point. Mais de loin, les choses doivent être conduites autrement, et, comme il faut que la direction de l'affaire soit remise exclusivement à des mains tierces, je ne puis que me borner à des principes. Mon but principal est de m'assurer la plus forte position possible sur le terrain diplomatique; or, cette position est invariablement la défensive. Du reste , Lebzeltem saisit si nettement toutes les questions, et il a tant de courage à la besogne , que jamais je ne serai tourmenté une minute de savoir l'affaire entre ses mains.
Je vous prie de donner toute votre attention au courrier anglais du 6 de ce mois. Canning doit trouver qu'il est bien plus facile de plaisanter avec dçs principes contre les puissances et contre les gens de bien qu'avec une République révolutionnaire. Je suis en train de confectioni^er, pour un journal d'ici, un bon article sur cette situation tout à fait réjouissante. La manière dont j'arrive à le faire est un des signes du temps et un des eÉFets de la position que j'occupe ici.
* Lettre adressée à Gentz. {Note de CÉditeur.)
Je pourrais écrire tout un Tolume sur ce dernier sujet, mais, comme je vous verrai prochainement, je ne me donnerai pas cette peine ; le temps me manquerait aussi pour cela. Ce qui est certain , c'est que , s'il m'avait fallu autre chose que mon sentiment intime pour savoir que j'occupe dans le monde une situation toute particulière, exceptionnelle, unique, le séjour que je &is ici en ce moment aurait suffi pour m'édifier à cet égard.
Mes rapports avec le ministère et avec le Roi n'ont certainement jamais eu de précédent. Les choses changent d*aspect suivant qu'on embrasse seulement une période , ou que l'on considère la marche de l'ensemble , qui suppose toujours un^ certain temps d'arrêt. Les gens me regardent comme une espèce de lanterne, dont ils s'approcheut pour s'éclairer dans une nuit plus ou moins sombre. Je ne puis dépeindre autrement ce que je constate tous les jours. Villèle et Damas ne font qu'aller et venir chez moi pour m'adresser des questions auxquelles , — Dieu le sait ! — il n'est pas difficile de répondre. Quand je me prononce, ils trouvent magnifique ce que je leur dis à propos d'affaires sur lesquelles je ne pourrais m'exprimer autrement sans rougir de moi-même. On croirait que ces braves gens sont habitués à entendre dire : « / dont understand (je ne comprends pas)» , ce qui est une réponse fort commode, au lieu de recevoir de franches solutions. Je n'ai pas de pareilles défaites sur la conscience; voilà pourquoi ils trouvent que la lanterne éclaire. Parmi tous les devoirs d'une lanterne, c'est vrain\ent le plus banal !
Ce que je vois clairement, c'est qu'un ambassadeur, de n'importe quelle Cour , qui sait qu'il a raison , c'est-à-dire qui veut le bien et qui s'entend à le dire sans détour, doit nécessairement jouer ici un rôle très-considérable. Pozzo, par exemple, aurait parfaitement joué ce rôle s'il avait rempli la condition essentielle qu'il suppose. Mais il a toujours eu tort, et quand une fob la chose est visible, l'individu tombe plus bas que tous ceux qui sont autour de lui. Tel est aujourd'hui le cas de Pozzo. Même quand il parle, une fois par hasard, un langage désintéressé, personne n'ajoute foi à ses paroles. Ce qui lui a
MALADIE ET IfOftT DE LA PRINCESSE ÉLÉONORE (1825). 139
le plus nui, ce sont les spéculations financières, qui Tout immensëment emûchi. II a pris une grande part à Temprunt pour les Cortès; qu'on se figure, après cela, comment sa VOIX doit être considérée (hns la question de la légitimité.
€e qu'il y a de plus intéressant pour moi , ce sont les rapports étroits qui se sont établis entre le parti pur et moi. Cette union aura d'heureuses conséquences. Les hommes qui sont à la tète de ce parti se pressent autour de moi pleins de confiance , et je vois clair aujourd'hui dans leurs actes, dans leurs plans et dans leurs espérances comme si j'avais été ici depuis des années. Qu'il vous suffise, pour le moment, de pouvoir être certain qu'ici même, au centre de tout le mal, s*est formé un centre du vrai bien, qui s'étend et qui se fortifie sans cesse dans un sens vraiment pratique. \j^ action est ce qui caractérise les Français, et ils ne s'en tiennent jamais à de vaines paroles. Je vois très-souvent Bonald. 11 m'attire beaucoup, et il est bien, plus pratique que je ne Pavais cru. A côté de cela, il est sur bien des matières d'une ignorance profonde, comme on ne la trouve qu*en France. 11 est dans une sorte d'admiration muette à la vue de tout ce que je sais, et, quand je fais mon examen de conscience, je trouve vraiment qu'entre nous il ne s'est jamais présenté un cas où l'ignorance ne m'eût pas foit descendre jusqu'à la stupidité. La raison pour laquelle le mal fait si &cilementdes progrès immenses consiste, à vrai dire, en ceci : c'est qu'il suffit d'être un ignorant pour devenir un héros dans le mal. Dernièrement, Bonald m'a dit un joli mot qui est d'une application bien générale ; il disait : « Le particulier des sots, — et ils forment la majorité dans la société, — c'est leur propension à découvrir les difficultés dans les bonnes choses et les facilités dans les mauvaises. » Cet axiome est juste ; il s'applique , par exemple , on ne peut mieux à la marche que suit le ministère anglais. Dans l'alliance, ce Cabinet trouve tout difficile , et dans les rapports avec les libéraux il trouve , au contraire, tout facile.
Un homme très-pratique, c'est Franchet. Il est tout jeune, d'un commerce très-agréable et même d'un caractère très-gai.
Je pourrai vous donner au sujet des hommes qui exercent
le pouvoir dans ce pays des renseignements qui vous édifieront complètement sur leur compte.
Hier j'ai eu Thonneur de dîner chet le Roi*. Depuis que la Monarchie existe, on n'a vu que deux fois de simples particuliers s'asseoir à la table du Roi : le duc de Wellington, en 1815, et plus tard lord Moira, en sa qualité d'ami personnel de la famille pendant la période d'exil. Aussi cet événement &it-il beaucoup de bruit ici, selon les sentiments des partis. Je suis sûr qu'on dira plus d'une fois que la liberté de la presse a été sacrifiée sur la table du dîner d'hier.
Le Pérou vient d'aller, à son tour, où va toute chose. Je provoque ici, contre le Gouvernement espagnol, une démarche ayant uniquement pour but de lui demander s'il est prêt à abandonner Cuba de la même façon, c'est-à-dire à ne rien faire^o ur le conserver.
12 avril.
746. Le ministère actuel est certainement le meilleur que la France ait eu depuis la Restauration. Il se compose, du reste, (Tun seul homme, et sa situation est des plus difficiles. Il y a toujours , parmi les ministres , des hommes qui sont dans un embarras fort concevable, lorsqu'il s'en trouve tant d'autres qui mettent tout en œuvre pour les supplanter. La force de M. de Villèle est contenue dans un mot qu'il m'a dit. Lorsque je lui demandai franchement : a Resterez- vous, ou serez-vous renversé?» il me répondit : « Je suis décidé à rester, et un homme résolu n'est pas facile à écarter. »
20 avril.
746. Enfin , je pars demain ; je suivrai l'itinéraire qui m'a été tracé , et je serai à Milan le 8 mai , le même jour que l'Empereur arrivera à Monza. Je passerai le mois d'août à Ischl. On parle de convoquer la Diète de Hongrie au mois de septembre.
♦ Voir sur le même sujet le n« 751. {Note de VÉditeur),
Si cet OD dit devient une réalité , j*auraî à peine assez de loisir pour aller visiter mes terres en Bohême.
■DIT RAPPORTS DU PRIKCE DB METTEBNICH A L EMPEREm FRANÇOIS, ACCOMPAGNES DE< RÉSOLUTIONS SOUVERAIZIES DB SA MAJESTE, DU 17 MARS AU 9 MAI 1825.
747. Arrivée à Paris. — Visite des ministres français chez Metternich. — Audience chez le Roi. — ' Metternich reçoit des mains de Charles X FOrdre du Saint-Esprit. — Visites au Dauphin, à la Dauphîne et à la duchesse de Berry. — Villèle et Damas. — Affaires de Grèce et question des colonies espagnoles. — Plan de Metternich. • — Invitation à faire une visite au Roi d'Angleterre. — Metternich décline cette invitation. — 748. Mort de la princesse Éléonore. — 749. Situation intérieure de la France. — Négociations de Metternich. — 750. Les conférences de Saint-Pétersbourg. — Envoi de Dnmontel en Grèce. — L'arrivée de TEmpereur François à Milan est retardée. — 751. Résultat satisfaisant du séjour à Paris. — Dîner chez le Roi Charles X. — Invitation réitérée du Roi d'Angleterre. — 752. Metternich prend congé du Roi Charles X. — Accueil distingué que tout le monde fait à Metternich ; confiance qu'on lui témoigne de tous les eûtes. — 753. Entretien avec Villèle. — Lettre du Roi à l'Empereur. — Stevrart en Portugal. — Uniformité de vues dans la question brésilienne. — Victoires de Bolivar dans le Pérou. — - Conférence ayant pour objet Taffiaire d'Espagne. — 754. Arrivée à Milan.
Paris, le 17 mars 1825.