‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 29 sur 123 · III. Mes négociations · texte numérisé non relu

III. Mes négociations

Elles se bornent à trois objets :

1* Aux principes généraux; 2* A la question d'Orient; 3* A la question anglo-espagnole.

Relativement au premier point, je n'ai guère qu'à confirmer des idées déjà conçues et à expliquer certaines maximes encore

mal comprises. Cette tâche est toujours facile quand de part et d'autre on veut arriver au même but.

Dans l'affaire d'Orient, la France sera entièrement avec nous. Votre Majesté sait que j'ai toujours considéré la solution comme une œuvre de patience et de tact, et c'est ainsi qu'on arrivera à la régler définitivement.

La troisième question est la plus difficile et la plus palpitante. Mais, là même , j'obtiendrai de bons résultats. Mon but est d'arriver à quelque chose en séparant la question de la con^ servation des îles espagnoles qui sont encore sous l'autorité royale, de celle des colonies que t Espagne possède sur le continent américain. J'ai développé mon plan aux ministres français; je les ai convaincus et ils l'ont adopté. Pozzo partage mon avis ; il ne sait rien trouver à la place de ce que je propose.

Entre le moment actuel et celui de mon départ, je sei*ai fixé sur le succès de ma tentative, c'est-à-dire que je pourrai voir si, en suivant cette nouvelle voie , on peut obtenir un résultat à Madrid et à Londres. J'ai plus peur de l'Espagne que de l'Angleterre. En ce qui concerne l'affaire elle-même, je ne pourrai renseigner Votre Majesté d'une manière satisfoisante que lors de mon arrivée à Milan.

Metternigh, m. p.

Paris, le i" avril.

7oO. Grâce à l'obligeance du ministère français, je suis instruit des premières résolutions définitives de la conférence de Saint-Pétersbourg*. Votre Majesté aura eu connaissance de ce qui a été décidé par les rapports que Lebzeltem aura adressés directement à Vienne.

Les représentants de l'Autriche, de la France et de la Prusse ont rempli leur devoir. Dans une affaire très-embrouillée , on

* Dana la sixième séance de la conférence, qui eut lieu le 13 mars, on convint de signer un protocole aux termes duquel il fut décidé qu^on rédigerait des instructions identiques qui seraient adressées aux représentants des quatre puissances à Consuntinople. (Note de l* Editeur»)

est arrivé aux meilleurs résultats qu'on pût obtenir, et ce qu'on a fait est en même temps la seule chose possible. Toute idée de coercition est fausse, et, si on l'examine sous son vrai jour, irréalisable. Aussi est-il à peine nécessaire de discuter des idées de ce genre. Dans le cas où la Russie ferait de nouvelles propositions dans ce sens, il y aurait une mesure bien simple à prendre : il suffirait de mettre le Cabinet auteur de ces propositions en demeure de prouver la possibilité de les mettre en pratique.

Il n'y a dans cette affaire qu'un moyen et qu'une solution. Le premier est celui qu'on a employé; la seconde est renfermée dans la proposition que nous avons faite le 15 janvier. Tout ce qui n'est ni l'un ni l'autre est pure cbimère et apparaîtra toujours comme tel si on l'examine de près

Non-seulement je n'ai pu découvrir ici aucune différence entre les vues de Votre Majesté, en ce qui concerne la question, et celles de la Cour de Paris, mais encore je suis pleinement convaincu que cette dernière partage entièrement vos idées et vos voeux.

Le choix d'un homme capable et sûr à envoyer en Grèce , tel qu'il a été décidé par la conférence de Saint-Pétersbourg , est chose très-difficile. J'ai l'honneur de proposer respectueusement à Votre Majesté le lieutenant- colonel Dumontel. Il possède les qualités requises pour cette mission ; de plus , il est ici , ce qui me permettrait de lui donner toutes les instructions nécessaires. Je prie Votre Majesté de daigner approuver ce choix. Quant à la mission elle-même, elle n'aboutira qu'à prouver qu'il n'y a pas à négocier avec les Grecs , et c'est en cela que consiste la véritable solution de l'affaire.

L'ajournement de l'arrivée de Votre Majesté à Milan me met dans une situation à laquelle je ne suis nullement habitué : c'est que j'ai trop de temps devant moi. Je ne puis rester indéfiniment ici, et rien ne m'appelle à Milan avant le moment où Votre Majesté y sera. Je compte donc quitter Paris le 16 de ce mois, et, au lieu de suivre le chemin direct, en allant par Lyon et Chambéry, j'ai l'intention de passer par Marseille, Nice et Turin ; de cette manière , je pourrai occuper les dix-

lit RECLEIL DE DOCUMENTS (l8i3-18S9).

huit jours qui séparent le 16 avril du A mai. Le seul Diotif qui pourrait me retenir ici au delà du 16 avril serait une considé* ration d'affaires, qui n'existe pas pour le moment. Dans tous les cas , j'arriverai à Milan en même temps que Votre Majesté. Le rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté arrivera h Vienne par l'entremise d'un courrier français , qui est chargé de remettre au général Guilleminot les instructions du Cabinet de Paris. Ces instructions sont de tout point conformes aux nôtres , et il en est de même pour tout ce qui est adressé à Saint-Pétersbourg.

Metternich, m. p.

J'approuve le choix de Dumontel comme commissaire à envoyer en Grèce.

François, m. p.

Vienne, le 14 avril 1825.

Paris, le 11 avril.

751. J'ai tout lieu d'être content de mon séjour à Paris. Il aura certainement d'heureuses conséquences, car il n'y a pas une seule question importante que je n'aie été à même d'éclaircir et dont je n'aie pu fixer la marche.

Le Roi montre à mon égard un véritable abandon moral , et il s'exprime ouvertement sur cette attitude. A cela s'ajoutent des distinctions réelles qui , dans un pays où l'adulation s'allie si facilement et si complètement à des tendances révolutionnaires, ne manquent pas de foire un effet considérable. C'est ainsi que, par exemple, le Roi m'a invité à dtner, distinction qui, depuis que la Monarchie existe, n'a été, je crois, accordée qu'à deux simples particuliers : au duc de Wellington, après la bataille de Waterloo , et à lord Moira , en sa qualité d'ami personnel du feu Roi pendant la période d'exil. Ledtner s'est passé tout à &it en famille, c'est-à-dire que le Roi, le Dauphin , la Dauphine et la duchesse de Berry seuls y assistaient. Les royalistes élèvent ce £iit jusqu'aux nues, et les révolu-

tionnaires croient que c'en est feit ipaintenant de la liberté de la presse.

Ce n'est qu'à Milan que je pourrai rendre compte à Votre Majesté de mes négociations politiques. Le ministère est animé des meilleurs sentiments. Votre Majesté recevra de Vienne la copie des dépêches que j'envoie à Saint-Pétersbourg.

J'ai fixé mon départ au 18 de ce mois. Je prendrai la route de Lyon, et, au lieu de passer par le mont Genis, je ferai un détour et j'irai par Ntmes, Marseille, Toulon, Nice, Savone, Alexandrie. Ce voyage remplira les dix-septjours qui séparent le 18 avril du 5 mai, jour où j'arriverai à Milan, en même temps que Votre Majesté. La route de Nice à Turin, qui est un peu moins longue, présente souvent des difficultés dans cette saison, à cause du passage du col de Tende. De Savone à Alexandrie il n'y a pas d'obstacles, et jusqu'à Savone on suit la route de la Corniche , qui s'arrête là. Je suis heureux de voir cette contrée , et la saison est excellente. Pour des raisons politiques, je ne voudrais pas rester plus longtemps ici; on attribuerait ma trop longue présence à Paris à des motifs qui seraient purement chimériques , et , d'autre part , je n'ai aucune raison de me trouver à Milan avant l'arrivée de Votre Majesté.

Je reçois invitations sur invitations de la part du Roi d'Angleterre. Ce prince m'a même offert de se rendre à Brighton pour me foire éviter Londres. J'ai dit répondre à ces instances par un nouveau refus.

Mettrrnich , m. p.

Paris, le 17 avril.

752. Le 15 de ce mois, j'ai pris congé du Roi et de la Camille royale.

Il me serait difficile de dire à Votre Majesté à quel point je suis heureux des bons résultats politiques que mon séjour à Paris amènera certainement à tous les points de vue. Ma situation à Paris n'était pas ordinaire. Si je n'avais pas été déjà à même de puiser dans des preuves matérielles la conviction que la hauteur morale à laquelle est placée Votre Majesté

est incomparable, dans lè présent aussi bien que dans le passé, j'aurais pu acquérir ici cette conviction et la fonder, sur cent bonnes raisons. Ce n'est qu^enrers le ministre d'une Cour qui inspire «n aussi haut degré de respect et de confiance que Ton peut se conduire comme on s'est conduit ici envers moi. Le Boi 9 le ministère et tous les gens bien pensants sont venus au* devant de moi d'une façon qui, mieux encore que la cause toute naturelle qui m'amenait, indique la position élevée que TAutriche occupe aujourd'hui. Pour bien caractériser celte situation , il faut tenir compte des vieux préjugés, enracinés depuis des siècles, qui sont répandus dans l'opinion publique contre la prépondérance de l'Autriche, et qui, ici comme en maint autre endroit, n'arrivent que trop à une sorte de popularité. Non -seulement je n*ai pas trouvé trace de ce sentiment chez le grand nombre d'individus avec lesquels j'ai été en contact, mais encore j'ai vu partout la confiance la plus empressée à la place de cette vieille défiance.

Après mon arrivée à Milan, je regarderai x^omme un devoir d'adresser à Votre Majesté un rapport défaille sur mon séjour ici. J'ai besoin pour cela de loisirs que je n'ai pu trouver à Paris, et lors même que j'aurais eu le temps nécessaire, je ne pouvais mettre la main à l'œuvre qu'après avoir épuisé les questions quim'avaient feit venir en France. Dans des situations comme la mienne, ce sont ordinairement les dernières heures qui sont les pIu^Tfécondes en résultats.

Il me suffira, en attendant, de donner à Votre Majesté l'assurance respectueuse qu'il ne me reste aucun doute au sujet des sentiments et des vues du Gouvernement, du parti qui le soutient et de celui qui le combat. Je connais aujourd'hui la situation comme si j'avais été ici pendant des années. Relativement au point de vue politique du Gouvernement, il ne me reste que peu de vœux à former.

J'arrangerai mon voyage de manière à être à Milan le 8 ou le 9 mai. D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Vienne, cette époque sera celle de l'arrivée de Votre Majesté à Monza.

Metternich, m. p.

Je prends bonne note de ce que vous me mandez. J'espère TOUS revoir à Milan après que tous aurez &it un heureux voyage.

François, m. p.

Vérone, le 29 avril 1825.

Paris, le 20 arril.

753. J*ai remis mon départ jusqu'à demain parce que je n'ai pu trouver qu'hier soir quelques heures pour m'entretènir avec M. de Yillèle. Il n'y a plus maintenant un seul point obscur pour moi dans la situation de ce pays.

Lors de mon audience de congé, le Roi m'a remis pour Votre Majesté la lettre ci-jointe. Je Tenvoie en avance, persuadé qu'elle doit être écrite dans le meilleur sens.

Sir Charles Stewart est arrivé en Portugal. L'accueil qu'on lui a fait est bon, et le langage qu'il tient ne l'est pas moins. Il ne reste qu'à attendre le résultat de sa mission.

J'ai amené le Cabinet de Paris à partager entièrement les vues de Votre Majesté dans la question brésilienne. Après avoir assuré ce concert , j'ai cherché à y entratner le général Pozzo. Si l'on peut s'en rapporter à ce qu'il dit, il est gagné. Ce serait un moyen de faciliter singulièrement la marche des choses. Dans tous les cas, l'issue favorable de l'affaire dépend de Lisbonne et du Brésil.

Un fait particulier, c'est qu'il est encore difficile de dire si les victoires remportées par Bolivar au Pérou sont réelles ou non. 11 y a beaucoup de raisons pour, il y en a beaucoup contre. Dans quelques jours d'ici on verra plus clair. J'ai fsiit ,mon possible ici pour faire suivre une marche sensée dans les afEaires d'Espagne. Hier a eu lieu à ce propos une conférence à laq^elle je n'ai pas assisté, parce que je -ne voulais prendre part à aucune conférence.

Sur tout cela je renseignerai Votre Majesté de la manière la plus complète. Il n'y a rien de changé dans mon itinéraire. Je le fixerai d'une manière tout à fait définitive à Lyon. Dans

tous les cas, je serai à Milan avant Votre Majesté ou en même temps qu*Elle.

Metternich, m. p.

Milan, le 8 mai.

754. Je prends la liberté d'informer respectueusement Votre Majesté que je suis arrivé hier à Milan.

Demain j'aurai Thonneur de lui présenter mes hommages à Monza, à Theure qu'Elle daignera me fixer.

Mettermgq, m. p.

Je vous attends, et je vous verrai avec plaisir.

François, m. p,

Monxa, le 9 mai 1825.

BXTBAlTf DB LETTRES PARTICULIBRES ÉCllITES PAR METTBR5ICB k CBKTB, DC 16 JUIN AU 16 AOUT 1825.

755. Les philhellènes. — Le prince de Carignan. — 756. Le système de Vil* lèle à propos de la rente. — Commanications de Nesseirode à Tatiscsckefl au sujet de Tapparition de Stratford-Canning à Varsovie. — 757. Le corps diplomatique se disperse. — Anecdote sur le cardinalat de Metternich. — 758. De Mais. — Excursion au lac de Côme. — Réception solennelle à Sondrio. — La Valteline. — Passage du col de Stilf;».

— 759. Sur la question d*Orient. — L'idée fondamentale de TEmpereur Alexandre dans cette question. — Bases de la politique autrichienne en Orient. — Nouvelles de Varsovie arrivées à Tatistscheff. — Éloignement des beschli-agas. -— Mission d'Ibrahim-Pacha en Morée. — Voyage idyllique de Nesseirode. — Utilité d'une ambulance permanente. — 760. Dépêches de Haizfeld et d*Ancillon. — Justesse des vues de Senffi.

— Vente de vaisseaux de guerre suédois au Mexique. — 761. Mort de Ruffo. — Nouvelles politiques. — 762. Bonnes nouvelles du Levant. —

— Illusions de Nesseirode. -~ Lebzeltcrn. — 763. Mémoires de Metter-

nich. — 764. La bonne diplomatie. — Jugement sur Pozzo. — Chute de Mîssolonghî. — Projet de départ.

Milan, le 16 juin 1825.

755. Pendant mon séjour à Gènes, la frégate anglaise la Naïade entra dans ce port. Le capitaine Spencer, qui la commandait, — le même qui a négocié le dernier arrangement avec Alger, — venait directement de la Grèce. II me raconta ce qui suit : Au milieu du mois d'avril, il se trouvait auprès d'Ismaïl (Ibrahim)-Pacha, devant Navarin, et au commencement de mai auprès du pacha qui marche contre Missolonghi. Spencer m'affirma qu^on pouvait compter sur le succès très-prochain des deux opérations ; car, d'une part, elles étaient conduites très-sagement, et, d'autre part, les Grecs n'avaient absolument aucun moyen de faire la guerre, bien que leur bravoure, et particulièrement celle de la garnison de Navarin, fût incontes* table. Ils n'ont pas de moyens, car tout l'argent qui provient des emprunts grecs est absorbé par le Gouvernement, qui le partage entre ses membres ; pouV la cause de la défense nationale, on n'a pas un liard à débourser. La régularité des opérations de la Turquie doit être attribuée uniquement aux libéraux européens, qui sont tous entrés au service de la Porte, bien que, dans leur patrie, ils jouent les philhellènes. Chez Ismaïl-Pacha se trouvent tous les Français; chez les Albanais, tous les carbonari. Lui, Spencer, a témoigné à plusieurs d'entre eux son étonnement h ce sujet ; mais on lui a répondu invariablement que les volontaires allaient du côté où il y avait de l'argent. Ils sont payés largement par les pachas; en outre, ils pillent les pauvres Grecs d'une cruelle façon, à tel point que les Turcs agissent d'une manière bien plus chrétienne que les philhellènes.

Gomme petite pièce. Spencer me raconta que rien ne l'avait plus frappé que les nombreuses troupes de musiciens que les philhellènes avaient introduites chez les Turcs. Du matin au soir, disait-il, on n'entendait dans les camps musulmans que des marches et des airs italiens.

lY. 12

Le capitaine Spencer a une aussi triste idée de la flotte grecque que des moyens de défense dont la Grèce dispose sur la terre ferme. Il a remis à la voile pour croiser dans les eaux grecques et protéger le commerce, que les corsaires grecs entravent tous les jours davantage. Selon lui, il est impossible que les Grecs résistent si les Turcs continuent à opérer comme ils le font depuis l'ouverture de la campagne. Il ne pouvait dire trois mots sans répéter que les Grecs n'ont rien, absolument rien.

L'histoire de l'insurrection grecque sera un jour trèscurieuse. Spencer prétend qu'avant son départ de la Grèce (jusque vers le 15 mai) il n'y a pas eu un seul combat, à part quelques sorties de la vaillante garnison de Navarin, qui d'ailleurs ont toujours été repoussées, et cela sur mer aussi bien que sur terre.

Je vous prie de transmettre ces renseignements à l'internonce; ils auront peut-être quelque valeur pour lui et lui serviront à contrôler ce qu'il sait d'autre part.

Notre séjour à Gènes aura d'heureuses conséquences. Il serait impossible d'avoir plus de succès que n'en a l'Elmpereur. Le Roi est parfait, et le prince de Carignan, qui parait avoir peur de l'Empereur et même de moi, ainsi que tout le monde l'affirme, s'est très-bien conduit. Il nous a dit trèsfranchement son : Pater, peccavi, et il semble, en effet, fermement résolu à ne plus être dupe. Si jamais le contraire arrivait, je ne sais quelle mauvaise étoile pourrait l'y amener, car il connaît à fond ses amis d'autrefois. J'ai passé bien des heures avec lui, et il m'a raconté des traits de la boutique libérale comme je n'en ai jamais entendu. Entre autres, il m'a donné des renseignements très-importants sur la conduite du duc d'Ângoulème et de son fameux quartier général. Sous le rapport de l'expérience, le temps qu'il a passé au milieu de l'armée française et à Paris lui a été très-utile; il parle de toutes choses avec une franchise qui lui donne tout à £ait l'air d'un converti. Dans le cas où sa conversion ne serait pas réelle, rien ne pourrait l'excuser vis-à-vis de l'Empereur, et encore moins vis-à-vis de moi. « J'étais la dupe, m'a-t-il dit en pre-

naot congé de moi, et je Tai été en plein. Aujourd'hui je ne Teux plus Tètre et je ne le serai plus. J'ai appris à connaitre le libéralisme et ses patrons, et j'en suis dégoûté. »

Sa conduite est, en général, tout à fait conforme à ce principe, et l'Empereur pense comme moi qu'il ne s'y laissera pas reprendre de sitôt. Dieu le veuille*!

J*ai fixé mon départ au 1*' du mois prochain.

30 juin.

756. D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Paris, le système de Villèle se relève, après avoir été si vivement combattu par les banquiers et en particulier par les Rothschild eux-mêmes. James Rothschild m'écrit « qu'il peut m'assurer aujourd'hui que Villèle a gagné son procès ; que les rentes feront très-bonne contenance, et qu'il battra tous ses adversaires />arce qu'il a raison» . A Paris, Rothschild m'a dit que Villèle avait tort. C'est ainsi que l'on juge souvent dans le monde.

Nesselrode a écrit récemment à Tatistscheff, et lui a communiqué ce qui suit au sujet de la dernière apparition de Stratford'Canning à Varsovie. A Moscou, Stratford avait écrit à Nesselrode, pour lui dire qu'il avait reçu des communications et des dépêches de la plus haute importance, et qu'il se rendrait, en conséquence, à Varsovie. Après son arrivée, il déclara qu'il n'avait rien à dire, mais qu'il avait à s'informer s'il ne serait pas possible que la Russie s'entendit avec l'Angleterre sur les moyens de mettre un terme aux embarras de la situation en Orient. Là-dessus Nesselrode lui déclara que l'Empereur Alexandre ne se séparerait jamais de ses alliés, et que l'Angleterre était hbre d'entrer dans les rangs des défenseurs de la cause commune. Le lendemain, l'Empereur fit prier Stratford- Ganning de ne pas s'arrêter plus longtemps à Varsovie, attendu qu'il n'avait rien à y faire, et que sa présence

* Voir à ce propos la notice spéciale écrite par Metteroich et intitolée Carlo Alberto (o» 789). {Note de CÉditeur.)

180 RECCËIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

ne pourrait que prêter matière à de fausses interprétations. En conséquence, Stratford-Canning est parti.

La chose est remarquable à un double point de vue : cVst qu'elle prouve combien est erronée la marche que suit Canning^, et que Tattitude de TEmpereur est encore parfeitement correcte. Il y a cependant une grande différence entre avoir une attitude cori'ecte et savoir ce qu'on veut, et surtout comment on doit vouloir.

3 juillet.

7K7. Je vous écris encore quelques mots à la veille de mon départ. Je ne puis prendre la route de Stilfs, car ces jours-ci TAdda a débordé et détruit plusieurs ponts. Je passerai donc par le Splugen.

Tout notre corps diplomatique se disperse. Hatzfeld est allé à Teplitz pour prêcher le Roi ; de là il ira à Garlsbad. Caraman va à la Riviera di Genova, et de là à Zurich pour assister à un congrès de famille. Tatistscheff s'installe à Garlsbad. Les Wellesley sont à Gênes, et iront de là à Weinhaus, en passant par le Tyrol. Bemstorff foit également un voyage sentimental du côté de la Riviera. Les journaux vont dire que le Congrès envoie de tous côtés ses émissaires.

P. S. Le cardinal Albani, qui a été envoyé ici comme légat du Pape pour complimenter l'Empereur, est aussi parti. Depuis de longues années, j'entretenais des relations d'amitié avec le cardinal; aussi venait-il souvent me voir chez moi. Lorsque dernièrement Albani me fit part de son prochain retour à Rome, il me fit observer avec une certaine solennité que le Saint-Père l'avait chargé de m'adresser une question. En même temps il tira de sa poche une lettre autographe que Sa Sainteté lui avait adressée, et il me pria de prendre connaissances du contenu de ce document. La pièce en question ne contenait que ces mots ; « J'ai lu avec plaisir votre lettre confidentielle m'annonçant que vous croyez remarquer que le prince de Metternich désire entrer dans le collège des car-

DE MILAN ET DISCHL (i8â5). 181

dinaùx. Le prince (ici venait une énumërattoti de tous les faits par lesquels j^avais mérité cette distinction) a tant de droits à cette dignité, que je suis prêt à la lui conférer. Mais avant que je procède à la nomination du prince, veuillez lui demander positivement s'il désire réellement le cardinalat, auquel cas je le proposerai dans le prochain consistoire secret. » Vous pouvez vous imaginer l'impression que fit sur moi cette communication, que je ne savais comment expliquer. Je priai le cardinal de m'éclairer là-dessus, et il me répondit qu'il avait cru deviner mon désir d'avoir le chapeau de car-* dinal par quelques paroles que j'avais dites, paroles s'appli-* quant à la couleur rouge, que, dans une conversation, j'avais désignée au cardinal comme m'élant agréable. Vous devinerez sans peine la réponse que je fis au zélé promoteur d'une idée à laquelle je n'avais jamais songé.

Mais, le 7 juillet.

758. Je suis parti de Milan le 4, j'ai dîné dans une charmante villa sur les bords du lac de Côme, chez la duchesse de Vincenti, puis je suis allé à Bellagio, et j'ai couché à la villa Trotti. Le 5, au matin, j'ai vu les villas Melzi, Pallavicini, Sommariva, et encore quelques autres, et je suis allé par Golico àSondrio, où j'ai passé la nuit après avoir essuyé une réception complète, accompagnée d'un grand opéra, d'une illumination, etc. Ce n'est qu'à Bellagio que j'appris que la route qui passe par Bormio était redevenue carrossable ; je la pris, de préférence au Spliigen. A Colico m'attendait le bon mais assommant docteur Sacco, qui me força à parcourir avec lui une partie des marais. Heureusement que je n'ai pas payé mon tribut à la malaria, A Sondrio, où je n'arrivai qu'à dix heures, je trouvai toute la ville en révolution. Gomme tous les préparatifs étaient faits pour la réception de l'Empereur, et que celui-ci n'était pas venu, les habitants se sont dédommagés sur ma modeste personne. Illumination, feu d'artifice, opéra, députations, il m'a fallu tout avaler. J'ai été accompagné par les Bombelles jusqu'à Sondrio , puis par le gouverneur

et Pachta jusqu'à la frontière, au col de la montagne. Après une mauvaise nuit, nous nous sommes mis en route ce matin, à cinq heures, et je suis arrive ici à quatre heures de raprès-midi. J'ai fieiitle voyage sans la moindre difficulté, avec ma grande berline et six chevaux, sans avoir jamais besoin de renfort. Nous avons déjeuné à la quatrième cantoniera, là où vous avez couché autrefois*.

A présent, écoulez ce que je pense de ce pays.

Le lac de Côme est une des choses les plus merveilleuses que la nature et Tart aient produites. Je crois que vous n^avez pas visité les villas, parmi lesquelles se distinguent la villa Sommariva et la villa Melzi. La première est située sur la rive gauche du lac, en face de Bellagio, et, entre autres avantages, elle jouit d'un climat comme je les aime. Là fleurissent toutes les plantes du Midi, et il y a entre Bellagio et la Tremezzina la même différence qu'entre Côme et Naples.

La Yalteline est une vallée pauvre, même laide. Je ne voudrais ni y vivre, ni y mourir. La moindre vallée du Tyrol est un paradis en comparaison de la Yalteline, malgré ses cinquante milles de longueur. D'autre part, les habitants du pays sont si dévoués à l'Autriche, que je ne puis m^empécher de les aimer.

La nouvelle roule est une entreprise immense et magnifique. Mais elle a deux côtés. Le côté italien est parfait; le côté septentrional ne pourra, je le crains, rester tel qu'il est. La nature du sol est trop mauvaise, et l'on sera positivement obligé de changer cette partie de la route, ce qui, du reste, est tellement fieicile, que je ne comprends pas bien pourquoi on Ta tracée telle qu^elle est actuellement. En adoptant une nouvelle ligne, on évitera douze tournants, et l'on aura un sol bien plus ferme. Les deux routes se rejoindront près de la cantontera, où demeure l'ingénieur, et même plus haut.

11 a feit très-beau aujourd'hui. Cependant on ne pouvait voir la cime de l'Ortler, car elle était couverte d'un épais brouil-

*Genu avait suivi cette route quelques années auparavant.

(Note de rÉditeur.)

lard. En haut il tombait quelques rares flocons de neige ; quant à la route elle-même, elle est irréprochable. Elle est bordée des deux côtés de monceaux de neige qui s'élèvent à hauteur d'homme et que Tingénieur m'a désignés sous le nom de neige de Gentz. Du reste, vous avez encore laissé dans le pays une foule de souvenirs. Les ingénieurs n'ont cessé de me parler du sîgnor consigliere ; ils ne pouvaient dire trois mots sans ajouter : Ha detto questa o quella cosa. (Il a dit telle ou telle chose.)

Je tiens à ce qu'on dise enfin dans nos journaux quelques mots des grands travaux qu'on exécute tous les jours et qui, dans l'air épais où nous vivons, restent éternellement perdus dansFobscurité*.

L'atmosphère de Vienne a quelque chose de celle des Alpes. La vue des points les plus magnifiques peut être considérée comme une véritable bonne fortune, car en temps ordinaire ils sont enveloppés de brouillards impénétrables. En attendant, tous les pamphlétaires du monde écrivent que nous ne sommes bons qu'à consommer et incapables de produire.

Lorsque l'on observe de sang-froid la marche des choses humaines, on fait des découvertes bien singulières. Ainsi, par exemple, je suis sûr que la route du Simplon a contribué à immortaliser Napoléon autant que les travaux innombrables qu'on exécute sous le règne de l'Empereur François contribueront peu à éterniser le nom de ce Prince. Cela me fâche et me rend malheureux comme les sonneries de cloches dont me régalaient les Milanais.

Pour me venger une bonne fois, j'ai découvert au col de Stilfs une paroi de rocher que j'ai destinée à recevoir une inscription qui sera gravée en lettres de douze pieds de haut. Le rocher sera chargé de dire à la postérité qui a construit la route, et quand elle a été construite. Comme les lettres seront gravées à une profondeur d'un pied et demi et auront une hauteur de douze pieds, personne ne pourra détruire cette inscription.

* A la même époqae, le prince de Mettemich a écrit un article sur la route de Stiif;$, article destiné aux journaux et qui a été publié dans V Observateur le 4 août 1824. (Abte de CÈditeur.)

IS4 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8tS-IM9).

Iscbl, lel3jaUlet.

759. J'ai reçu votre lettre aujourd'hui. Je ne puis, comme de raison, vous parler que de mes premières impressions; mais une expérience déjà ancienne m'a appris qu'ordinairement mes premières impressions sont aussi les dernières.

A quoi est-on arrivé jusqu'ici? A rien qu'une réponse négative*, dans un cas où un refus était plus probable qu'une adhésion.

Dans l'affaire elle-même il n'y a rien de changé; car, ici comme en toute chose, rien n'y peut changer pour celui qui se trouve en face de la vérité et qui ne veut voir qu'elle,

La vérité la plus triste, c'est que nous seuls sommes ainsi placés. Toutefois, je commence à compter la France au nombre des puissances qui n'appartiennent plus au parti de l'opposition. Je regrette que vous ne connaissiez pas les dernières instructions adressées de Paris à La Ferronnays. Je ne les ai pas entre les mains, sans quoi je vous les enverrais; mais rapportez-vous-en à mon jugement, et croyez qu'on n'aurait guère pu attendre un travail plus sérieux et plus correct d'un Cabinet plus entendu. Damas dit ce que nous disons nous-mêmes; mais il entre dans bien plus de détails, et ceux-ci sont présentés avec tant de force que je n'aurais pu désirer mieux. Le Cabinet français s'attaque particulièrement aux mesures coercitives, dont il fait bonne justice.

Je prendrai tout le temps qu'il faudra pour faire à Lebzeltem une communication qui puisse avoir la valeur d'instructions positives. Quelles instruction^ pourrais-je lui donner maintenant? Tout ce que je pourrais lui prescrire est contenu dans les deux dernières expéditions principales. Le mot que je disais dans ma toute dernière dépêche : « La conférence délibérera avec plus de facilité quand elle connaîtra la réponse de Constantinople, celle-ci fût-elle même mauvaise », se trou-

* La Porte avait rejeté le principe de rintervenlion des paissances, qui avait été établi dans la conférence de Saint-Pétersbourg du 7 avril, et qu'on lui avait recommandé d'accepter. (Note de CEditeur.)

Tera confirme. La conférence aura autre chose à feire qu'à discuter des phrases; il fout que désormais elle songe aux actes.

Or, qu^est-il possible de faire en se maintenant dans les limites tracées par la Russie elle-même, qui ne veut ni de la guerre contre la Porte ni de Y émancipation des Grecs?

L'idée fondamentale de FEmpereur Alexandre (idée correspondant à un vœu formé par lui dès le principe et auquel il n'a jamais renoncé), c'est celle d'une intervention russe sous la solidarité des alliés, comme l'ont été l'intervention autrichienne en Italie et l'intervention française en Espagne. Cette idée se fera jour certainement, et si j'assistais à la conférence, je la mettrais moi-même sur le tapis, car elle répugne au bon sens et doit faire naufrage sur cet écueil.

Je prédis que nous aurons à lutter de nouveau sur ce terrain, qui est purement chimérique. Mes batteries sont toutes dressées ; je reprendrai la question, et, au point de vue pratique, je la poserai ainsi :

La Russie veut une action matérielle. Les puissances ne peuvent pas la suivre dans cette voie et agir ainsi contre leur conscience. La question est donc celle-ci : La Russie veut-elle opérer seule? Dans le cas de l'affirmative, il ne reste aux alliés qu'à prendre une attitude commune en dehors des opérations, non contre elles, mais à côté d'elles. Ces puissances seront tout naturellement l'Autriche, la France et l'Angleterre. On n'aura plus à consulter la Prusse, car que pourrait faire l'Empereur Alexandre avec l'appui purement moral de cette puissance , puisqu'il n'est vraiment pas admissible qu'il aille demander à la Prusse des troupes auxiliaires?

Il faudra que l'attitude que j'ai en vue repose sur les bases suivantes :

1* Garantie que, sous aucun prétexte, la Russie n'aura des idées de conquête;

2* Qu'elle ne demandera aucun dédommagement pour frais de guerre ;

3* Que le commerce des puissances neutres ne sera pas entravé;

4* Que, comme résultat final, la Porte ne sera troublée dans Texercice d'aucun de ses droits de souveraineté actuels.

Regardez-vous un arrangement pareil comme possible? Mon intelligence à moi ne s'élève pas à cette hauteur-là. Et pourtant c'est la seule voie que l'Empereur Alexandre puisse suivre, s'il veut opérer; des mesures coercitives constituent, après tout, une action bien définie. Il s'entend de soi-même que je ne puis avoir l'idée de proposer brusquement de telles conditions ; mais elles sont le rocher contre lequel le flot se brisera. Le rocher ne provoque point la mer, c'est celle-ci qui vient le battre.

La conséquence de ce plan, c'est que nous ne pouvons pas abandonner l'afEBÛre. Non, il £aut que nous pataugions dans le marais aussi longtemps que Cela pourra durer. Mes dernières dépêches à Lebzeltern suffiront pour ne pas nous foire perdre Ja direction à suivre.

L'afEeiire tout entière est mauvaise, misérable, compromettante pour la dignité de tout le monde. Depuis que la terre existe, on n'a jamais vu d'attitude pareille à celle que prend malheureusement la conférence de Saint-Pétersbourg. Si une petite puissance élevait une semblable prétention, on s'en moquerait et on la mettrait à la raison; mais tel n'est pas le cas présentement. Quand une puissance colossale comme la Russie ne sait pas ce qu'elle veut et qu'elle obéit néanmoins à l'iiistinct du mouvement, la politique tournoie comme un tourbillon de vent.

On risque fort de s'égarer en route, en voulant atteindre un pareil but; mais j'espère que, cette fois encore. Dieu m'assistera et m'accordeia la force nécessaire pour bien tenir le gouvernail. Je puis vous assurer que cette aflaire ne me tourmente pas plus que si j'avais à écrire un mélodrame bien embrouillé. Quoi qu'il en soit, je compte qu'elle n'exercera pas une influence fâcheuse sur ma cure d'eaux ; un peu de sel ne gâtera rien dans mes dépêches.

Voilà ce que j'ai à dire quant à présent : lorsque le moment sera venu, j'en dirai davantage. Pour me faire arriver jusque-là, l'absence de l'Empereur me sert à souhait; je veux présenter

à Saint-Pétersbourg, non pas les exécrables idées de Metternich, mais les idées de Sa Majesté elle-même. Par contre, à Paris je marcherai de Tavant.

TatistschefF a reçu des nouvelles de Varsovie. Ou bien il n'a pas reçu de réponse à ma communication, ou bien il me lait ce qu'on lui a répondu. Si l'on a parlé, on n'a pu que lui tenir un langage sans portée, car l'Empereur était on ne peut plus heureux de l'excellente marche des affoires à la Diète de Pologne. Quant à la Diète hongroise, celle-ci m'offrira, entre autres avantages, celui de prouver, — si toutefois j'avais besoin d'une pareille ressource, — que nous ne pouvons entreprendre aucun mouvement de troupes. De la sorte, une considération exclusivement autrichienne vient se placer en face de ce qu'on appelle la considération russe ; or, quand deux puissances égales se rencontrent, le résultat final, c'est le repos.

J'expédierai une dépêche à Gonstantinople pour demander, à titre de complaisance pour C Autriche, Téloignement des beschli-agas*. Il y a de si bonnes choses à dire à ce propos, que j'en trouverai bien quelques-unes.

Il advient aujourd'hui aux Grecs ce que je vous avais toujours prédit. La masse n'a pas de consistance, et, plus il y a d'éléments isolés dans une révolution, plus celle-ci est compromise. Jamais, à aucune époque, l'insurrection grecque ne

* Les bcschli-agas étaient les commandants des beschli, troupe militaire or{pnbée pour faire la police dans les Principautés danubiennes. La Russie demandait très-énergiquement Téloif^nement de ces officiers, parce qu'ils se rendaient coupables d'actes arbitraires (notamment à Jassy et à Bukarest), et que, ces commandants turcs n*étant ni choisis ni nommés par les hospodars, mais simplement désignés par la Porte, les beschli dégénéraient en un corps entièrement indépendant des hospodars, ce qui était en contradiction a\rec Tinstitution primitive du corps. Dans la dépêche mentionnée ci-dessus, le prince de Mettemich charge Tintemonce d'envisager le différend relatif aux beschli-agas dans un sens favorable à la Russie, et, sans toucher d'ailleurs la question de droit, d'insister auprès de la Porte pour lui faire montrer de la condescendance dans une question aussi peuimportantc, pour lecas où son intervention resterait sans résultat, il devait menacer la Turquie d'un changement complet dans l'aUitude que l'Autriche avait observée jusque-là.

{Note de l'Éditeur.)

188 RECUEIL DE DOCUMENTS (18i3-18S9).

m'a donné l'idée d'un corps compacte ; le soi-disant Gouvernement qui existe là-bas mérite tout aussi peu ce nom que le Parlement napolitain ressemblait au sénat romain, malgré tous ses grands mots.

Une grande difficulté qui s'oppose à la réalisation de l'idée de la pacification telle que l'ont conçue les puissances, idée approuvée par elles et partant sensée, c'est la nomination d'Ibrahim-Pacha au gouvernement du pachalik de la Morée. On peut affirmer que celui-là ne lâchera pas si facilement sa récompense. A Saint-Pétersbourg, où l'on confond volontiers les choses, on regardera cette nomination comme une réunion de la Morée à l'Egypte.

Un présage toutàfieiit heureux, c'est le voyage idyllique de Nesseirode à ses bergerit>s près d'Odessa. Gela prouve au moins qu'il n'est pas très-pressé, c'est-à-dire que le Czar ne l'est pas. Du reste, c'est le mois de septembre qui sera le mois critique ; s'il se passe heureusement, et le mois d'octobre aussi, nous aurons obtenu gain de cause complet. Rappelezvous que, dès la fin de février, je vous ai parlé de la crise que l'automne nous réservait; ce n'est donc pas un mal inconnu et imprévu que j'ai à combattre.

C'est un vrai malheur que je n'aie pu revenir à Vienne en passant par le Johannisberg. Je me serais rencontré sur les bords du Rhin avec le Roi de Prusse, le comte de Bemstorff et le grand-duc Constantin, et cela m'aurait singulièrement éclairé. Au fond, je devrais toujours être « en ambulance » , comme le sont les malades pendant la guerre. Toute notre politique actuelle n'est, à vrai dire, que de la politique d'invalides. Mon voyage à Paris est inappréciable à tous les points de vue, et si l'on persiste à le voir de mauvais œil à Saint- Pétersbourg, c'est plutôt par instinct que par calcul.

24 juillet.

760. ... Je vois par un rapport de Lebzeltem que les dernières nouvelles de Constantinople ne lui étaient pas encore arrivées le 5 juillet. Mais, en réunissant toutes les indications

qu'il me donne, je vois que ces nouvelles feront peu d'effet. L'Empereur dira probablement : « Je vous l'avais prédit » , et jusqu'à nouvel ordre cela lui suffira. La force des choses est trop grande, et les autocrates ne peuvent pas plus contre elle que le dernier petit bourgeois. Notre mérite dans toute cette affaire est et a été d'avoir développé , augmenté précisément cette force-là. Si BemstorfF avait été à Vienne, Dieti sait où en seraient les choses aujourd'hui !

C'est Senfft qui portera cette lettre à Vienne. II a d'excellents renseignements sur Paris. Toutes ses idées sur le ministère et sur la situation politique sont parfaitement justes. Il ne divague que lorsqu'il s'agit des jésuites. Tout homme a son côté faible, et il vaut mieux que son faible s'applique à des choses sérieuses qu'à des extravagances.

Le Roi de Suède a vendu aux Mexicains deux vaisseaux de ligne et trois frégates. Le chargé d'affaires d'Espagne à Stockholm a remis une note très-énergique pour protester contre la sortie de ces navires. Le ministère suédois n'y a pas encore répondu; je doute fort qu'il puisse y répondre. Je ne suis pas trop fâché de la chose, car elle contribue à hâter la maturité de Charles-Jean.

1" août.

761. J'ai reçu hier de bonnes nouvelles politiques et une nouvelle particulière fort triste.

La mort du prince RufFo est un véritable malheur pour moi. Je perds en lui un fidèle ami de vingt ans et un collaborateur dans la vigne du Seigneur; bien que, depuis quelque temps, il fût paralysé moralement, sa perte n'en est pas moins irréparable, ne serait-ce que parce qu'il était là où un autre peut nuire au lieu d'être utile.

Mes nouvelles politiques sont, en résumé, les suivantes :

1* Les dernières dépêches que j'ai envoyées à Paris y ont eu le succès le plus complet. On suivra fidèlement notre marche ; ainsi on laissera à la Russie l'initiative des propositions à faire à la conférence, c'est-à-dire qu'on imposera au

Cabinet, qui positivement ne sait pas ce qu'il veut, la lourde tâche d'avoir à penser,

2<» Les dernières instructions reçues par Lebzeltem ont été discutées entre lui et Nesselrode. Ce dernier les a mal prises. Lebzeltem lui a demandé s'il s'était jamais flatté que, si la question de la guerre venait un jour à être discutée, rAutriche voterait pour elle. Nesselrode n'a répondu que par un profond soupir.

Deux jours après que mes instructions étaient arrivées de Milan, sont venues celles du Cabinet français. Ces dernières exaspérèrent Nesselrode et le rendirent au sujet des nôtres calme à proportion. Il dit à Lebzeltem : « Le prince de Mettemich n'a du moins jamais varié dans ses idées ni dans son langage; mais il n'en est pas de même du Cabinet français. Les gens de là-bas ne savent jamais ce qu'ils veulent! » Lorsque Lebzeltem insbta auprès de lui pour savoir ce qui pourrait bien arriver (on avait également reçu les nouvelles de Constantinople) , Nesselrode répondit en poussant un second soupir aussi profond que le premier : a Je regarde l'affaire comme manquée ! •

Ce jugement est exact sans être profond. Le plus difficile, ce serait de définir l'affaire qui a manqué. Je veux être pendu si Nesselrode est capable d'en donner une définition seulement à moitié raisonnable.

La Ferronnays a été voir l'Empereur Alexandre pour prendre congé de lui avant d'aller à Carlsbad. Le Czar n'a pas dit un mot de la question grecque. Comme La Ferronnays voulait, après tout, savoir quelque chose, il finit par lui demander s'il devait entreprendre son voyage ou s'il ne ferait pas mieux de rester à Saint-Pétersbourg pour assister aux conférences. L'Empereur lui répondit qu'il pouvait partir, attendu qu'il ne pourrait être question d'aucune conférence avant le mois de septembre, (Cela promet le septembre déjà annoncé au mois de février ou de mars.)

L'heure où les masques vont tomber est proche, ou plutôt elle est arrivée, parce que le Cabinet français commence à adopter une marche régulière. Dès que la règle s'introduit dans les choses de ce monde, les propos des faiseurs de pro-

jets et des menteurs, en un mot, des aventuriers, s'évanouissent comme une vaine fumée. C'est là un bon symptôme.

3« Ancillon a rendu pleine justice aux dépêches que j'ai envoyées à Saint-Pétersbourg. II met sur le compte de M. de Bemstorff la fâcheuse dépêche prussienne adressée à Kùster ; à rheure qu'il est, il dit à Werner « qu'on ferait bien pourtant de ne pas trop contrarier les désirs de l'Empereur Alexandre, sauf à le planter là ensuite ». Gomme telle n'est pas ma politique, je considérerai ce conseil comme non avenu.

5 aoât.

762. Les dernières nouvelles du Levant offrent le plus grand intérêt. A part quelques fautes tout à fait inconcevables que la Porte a commises, je regarde la question d'Orient comme vidée. Ibrahim-Pacha est maître de la Morée, et, si l'arrivée de la flotte du capitan-pacha avait coïncidé avec l'apparition d'Ibrahim devant Nauplie, toute la boutique aurait sauté à l'heure qu'il est. Je m'imagine que nous apprendrons prochainement qu'Ibrahim a marché une seconde fois contre cette ville avec une armée plus considérable, et, si la flotte arrive enfin, on verra se réaliser ce qui devrait 'déjà être un fiait accompli. Le résultat qui m'intéresse le plus, c'est un arrangement conclu par Colocotronis avec le pacha, et c'est ainsi que l'année 1825 verra se reproduire ce qui est arrivé dans toutes les révoltes antérieures des Grecs. Je l'ai toujours prévu, et mon opinion était basée sur la conviction <jue les événements du jour, quels qu'ils soient, ne présentent aucune différence avec les événements antérieurs, sinon celle qui consiste dans les dehors; la seule différence qui peut-être subsiste encore, c'est que IsL force d'autrefois s'est changée en verbiage. Il en résulte qu^aujourd'hûi les événements couvrent très-vite une grande surface ; mais il en est d'eux comme de l'eau : plus elle s'étend, plus elle perd en profondeur. Cette conviction me conduit tout à fait logiquement à celle-ci : c'est qu'aujourd'hui, en dépit de toutes les apparences contraires, toutes les questions sont bien plus fieiciles à résoudre que les mêmes questions ne

Fêtaient en d'autres temps. Et cependant, pourquoi ne les rësout-on pas? Parce que la £aiiblesse et TinsufBsance des hommes est générale et que, par suite, ceux qui devraient remédier au mal sont aussi misérables dans Tœuvre de la défense que leurs adversaires sont pitoyables dans Tattaque. Aussi je me regarde comme étant plus fort que la plupart de mes contemporains, parce que je porte en moi-même une haine invincible contre les mots et les phrases vides, et que mon instinct me pousse toujours à l'action . Examinez les choses de près, et vous verrez que j'ai raison; vous trouverez ainsi en même temps la clef de mon calme moral. Ce calme n'est, à vrai dire, que le sentiment persistant et toujours plus vif de la miséi-able petitesse de toutes les afEairesqui se traitent actuellement. Malheureusement, je suis déjà trop vieux pour voir complètement résolues toutes les questions qui s'agitent aujourd'hui; mais leur solution sera telle qu'il en sortira le repos général. Ce repos ne sera autre chose que la lassitude qui suit de longues luttes, et surtout le dégoût que laissent des luttes mauvaises. Le seul élément qui pourrait changer et accélérer la marche des événements, ce serait l'apparition d'un homme vraiment grand qui serait élevé bien au-dessus des autres. Si la nature produit un homme de ce genre, il étranglera bien vite les iantoches du jour, comme Napoléon avait écrasé ceux de son temps, sauvant par là le monde, s'il n'avait été un homme petit doué de grandes qualités et affligé de débuts encore plus grands. Telle est ma véritable profession de foi.

Après*demain j'enverrai un courrier au prince Esterhazy, à Londres, avec la déclaration qu'il aura à flaire en prenant congé. Vous serez content de ma dépêche, et vous trouverez que je traite Ganning comme il le mérite bien. Cela n'empêche pas Nesseirode d'être encore convaincu à l'heure qu'il est que je suis le complice du diplomate anglais. Quand des hommes qui sont au gouvernail ou, du moins, à côté du gouvernail, voient si bien le fond des choses, il n'est pas dans leurs actions jour* nalières un symptôme qui ne puisse s'expliquer. Si Nesseirode porte sur moi un jugement aussi bien fondé, ses idées sur le véritable état des affaires en Turquie, en Grèce, en Espagne,

en Portugal, en Amérique, et sur la valeur de son ami Pozzo, ne sont pas moins lumineuses. Au sujet de ce dernier, Nesselrode ne sait plus que penser : il remarque qu'il a entièrement perdu le terrain à Paris, mais il lui est impossible de se rendre compte de ce phénomène. Gomme Nesselrode est extrêmement sentimental, il pleure sur l'ingratitude inouïe des Françaisà Tégard de leur sauveur !

Quelques jours avant mon départ d'ici, j'expédierai un courrier ù Lebzeltem ; j'aurai encore de ses nouvelles avant cette époque, je n'en doute pas. Heureusement il ne s'est cassé que le bras gauche; son bras droit a gardé toute la liberté et toute l'ampleur de ses mouvements.

iO août.

763. Vous savez, mon cher Gentz, que je m'occupe depuis longtemps déjà de recueillir des matériaux devant servir à l'histoire des événemenlts qui se sont accomplis depuis 1809, c'est-à-dire depuis l'époque de mon entrée au ministère, jusqu'à la fin des événements de 1815. La matière est très-riche par elle-même, et j'ai la conviction que nul autre que moi ne possède la clef des plus grands événements de l'âge contemporain, et que, si je ne la donne pas, la postérité sera inondée d'un déluge d'idées fausses et de faits controuvés. Je me suis donc iait une loi de prendre la plume aussi souvent que j'en trouverai le temps et le loisir. Des gouttes d'eau finissent par former des mers : c'est un fait que je commence à pouvoir constater par moi-même. Je possède tant de notes et d'ébauches, que, si je venais à mourir demain, toutes les vérités essentielles seraient sauvées.

Vous savez à quel point je me crois dépourvu du talent d'écrivain; c'est pour cela que j'ai adopté la forme de fragments. Je laisserai à une plume meilleure que la mienne le soin de réunir, de grouper ces fragments et d'en faire un tout. Pourtant, parmi ces pièces de rapport, il y en a, comme de raison, qui sont d'espèce et de valeur très-difFérentes. Quelques-unes m'intéressent d'une façon toute particulière; à ce

propos, je vous ferai un singulier aveu : d'après ma conyietion,, vous savez dire bien mieux que moi-même ce que je pense et ce que je voudrais pouvoir exprimer. Aussi £aiis-je appel à vos lumières pour quelques-uns de mes travaux.

Vous trouverez dans l'annexe le portrait de Napoléon , tel que je le vois devant mes yeux. Je vous prie de le lire et de donner un coup de lime à mon travail , mais sans rien changer aux traits du personnage ; car autrement mon Napoléon cesserait d'être le mien pour devenir celui d*un autre. Ce n'est pas là l'œuvre d'un jour; aussi je ne vous impose pas de limites. Dépensez à cette révision vos loisirs, et je serais même tenté de dire votre talent d'écrivain; quant à Thomme lui-même, vous.'n'avezpasày toucher, car celui-là m'appartient. Prenezle tel que je vous le donne, et appliquez à cette figure mes idées, que vous connaissez si bien.

J'ai fait copier ce travail par Victor d'après mon premier essai, et je l'ai revu moi-même. Je ne l'ai pas fait recopier une seconde fois, parce que je compte qiTen vous occupant de la correction vous voudrez bien vous charger vous-même de ce soin, et aussi parce qu'il m'importe beaucoup que le secret le plus rigoureux soit gardé sur cette publication future. Bien -d'autres portraits paraîtront à la suite de celui de Napoléon ; mais ils ne verront le jour que lorsque les originaux auront disparu de la scène.

Ainsi je vous laisse tout le temps voulu , et je fais si

complètement appel à votre concours, que je vous demande

•même de ne pas être avare de vos expressions en parlant

de l'homme , à la condition toutefois que vous ne changerez

rien à la figure elle-même.

Après avoir terminé mon travail , j'ai été frappé d'une idée qui peut-être ne vous échappera pas non plus. J'ai fait un portrait de Napoléon tel qu'on ne le trouve encore nulle part, r J'ai déshabillé l'homme et l'ai montré tel que je vois toutes choses, c'est-à-dire tel qu'il était, sans couleur romanesque , sans fard et sans ornement emprunté. Il semblerait difficile, au premier abord, de trouver encore quelque chose de nouveau à dire sur cet homme , et pourtant j'ai la conviction que

tout ce que je dis est plus ou moins nouveau , ou plutôt na pas encore été dit.

Ne vous rebutez pas de ce travail, et si tous deux nous entendons jamais dire dans Tautre monde que dans mon ouvrage le portrait de Napoléon est ce qu'il y a de mieux réussi, je proclamerai que vous en êtes l'auteur *.

16 août.

764 « Vive la bonne diplomatie ! » vous étes-vous

écrié dernièrement. J'espère n'en avoir pas choisi une mauvaise dans la position que j'ai prise. Jamais un incident ne m'a laissé plus calme que l'humeur du comte de Nesselrode. Je connais mon homme , et , de tous les vivants , il est celui que je redoute le moins. Il y a dans une lettre confidentielle écrite par Lebzeltem lui-même , mais que je ne vous moiitrerai que lors de mon retour à Vienne, Texacte vérité en ce qui concerne l'Empereur, et celte vérité est (ainsi que je l'avais pressenti) tout à fait satisfaisante.

II y a des années que j'ai jugé Pozzo comme vous le faites Il y a dans ma nature quelque chose qui me fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le chien de chasse au gibier. Â peine les ai-je flairés qu'ils s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement possible entrenous. Ces hommes sont plus ou moins des aventuriers , comme Pozzo , Capo d'Istria , Armfeldt , d'Antraigues , etCr Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se soulève contre eux. Mais il y a encore une autre catégorie d'individus qui me sont tout aussi antipathiques. Je veux parler des Chateaubriand, des Ganning, des Haugwitz, des Stein, etc. Ils m*inspirent aussi un sentiment de répulsion, mais il est d'un autre genre. Je ourrais presque qualifier les individus de cette espèce dès la première visite.

Pozzo finira par une chute épouvantable. Ce qu'il y a de

* 11 s*agit ici du portrait de Napoléon qui figure daat la Galerie des contemporains célèbres, 1. 1»»", p. Î77. (Noie de l'Éditeur.)

106 BSCUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

triste dans la chose, c'est que ce ne sera pas lui, mais le Cabinet russe qui en sera meurtri. Pozzo a si bien pris ses mesures qu'il ne se fera pas de mal en tombant. Comment une grande puissance telle que la Russie peut-elle se livrer pieds et poings liés à un partisan corse? II arrive aux puissances ce qui arrive à beaucoup d'hommes qui ont la réputation d'être absolument intraitables, qui rudoient tous leurs amis et qui rendent souvent à d'autres les coups que leur distribue journellement un valet de chambre ou bien une cuisinière.

La chute de Missolonghi est un événement considérable. Je vous prie d'ajouter au courrier que doit recevoir Lebzeltem tout ce qui peut servir à éclaircir les faits. N'oubliez pas de lui parler des bâtiments de guerre que l'on construit à New-York pour les Grecs.

Ce n'est que de Vienne que je lui écrirai au sujet de la proposition du Président des États-Unis. Je veux d'abord examiner la chose avec vous.

II ne me reste plus rien à fiiire dire à Saint-Pétersbourg. Je vais sans crainte au-devant de toutes les chances qui peuvent venir de là. La Russie ne peut plus sortir de la situation difficile où elle se trouve que par une brusque résolution jointe à un acte de vigueur. La solution la plus coûteuse de beaucoup, c'est la guerre; une autre plus fiicile à décider, c'est une déclaration qui , sous une forme plus polie , mette fin à tout ce différend.

J'ai renoncé à passer par Salzbourg.

Je partirai d'ici le 18, coucherai le même jour à Enns et serai le 19 à Vienne.

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ECRITES PAR METTERIIICB9 DU 17 AOUT AU 28 DÉCEMRRB 1825.

765. Metternich quitte Ischl à regret. — Ouverture pi-ochaine de la Diète de Hongrie. — - Tout plutôt qu'être Turc. — 766. Bonnes dispositions des membres de la Diète. — - Confiance générale. — 767. On est très-monté à Saint-Pétersbourg contre Metternicb. — 768. Peu de difficultés que présentent les affaires. — 769. Faux bruits à propos de la formation de cordons sanitaires autrichiens sur la frontière de la Dalmatie. — Le Porte" feuille de 1813, par Norvins. — Maret auteur probable de cette publication. — Bavardages dans les réunions particulières formées par les mem* bres de la Diète. — 770. Neutralité de Ganning. — Séances de la Chambre basse. — 771. Un mot dit dans les réunions. — Proposition de Paul Nagy au sujet d'une représentation des paysans. — Réponse de Vay. — 772. La mort de TEmpereur Alexandre. — 773. Incertitude au sujet de la fin de la lutte entre les deux Empereurs négatifs en Russie..

Ischl, le 17 août.

765. Je quitte Ischl avec un véritable sentiment de chagrin. Je regrette ce séjour avec son calme, sa situation charmante, Tair excellent qu'on y respire; ce qui m'y plaisait plus que tout le reste , c'est que je m'y sentais loin des hommes qui d'ordinaire me poursuivent partout. Ici je vivais au milieu des enËemts que le Ciel m'a donnés et loin de ce cortège de gens que le devoir appelle auprès de moi et dont mes fonctions m'imposent la société. Ces derniers se sont dispersés dans toutes les directions , mais ils ne manqueront pas de se retrouver à Vienne dès que j'y serai revenu. Dans quelques jours je serai rentré chez moi.

Le 11 septembre s'ouvre la Diète de Hongrie; c'est un des divertissements constitutionnels les plus ennuyeux de la terre. Non-seulement cette Diète me dérange sensiblement sous tous les rapports, et notamment en ce qui concerne mon temps, mes habitudes et ma vie de tous les jours , mais encore elle m'oblige à changer de langue et de costume. Là-bas, il feut que je parle latin et que je m'habille en hussard; je ne laisse

pas pousser ma moustache, et c^est la seule licence que je me permette à cette occasion.

Je ne resterai pas à demeure à Presbourg;, mais j'aurai Tagrément d'aller et de venir une cinquantaine de fois de Vienne à Presbourg, ce qui fait ensemble six cents lieues d'Allemagne ou douze cents lieues de France , c'est-à-dire une distance égale à celle qu'il faut parcourir pour aller de Tienne à Saint-Pétersbourg et en revenir.

Si jamais je reviens au monde , je serai , s'il plaft au Ciel , Allemand, Russe, Anglais ou Français, bref tout, excepté Turc ; mais je m'établirai aux lieux où je serai né et ne les quitterai plus jusqu'à la fin de mes jours. Je ne sais pas, il est vrai, quel sera cet endroit, mais je crois que je ne le choisirais pas de ce côté-ci des Alpes ; dans tous les cas , je ne le voudrais pas au delà du cinquante-deuxième ni au-dessous du trente-deuxième degré de latitude nord.

Je partirai demain, et le 19 j'arriverai à Tienne.

Presbourg, le 28 septembre *.

766. Les travaux de la Diète ont commencé ici , et je ne puis, dans le premier moment, quitter le lieu des séances ; je profiterai donc du premier intervalle de repos pour aller à Vienne. Jusque-là, je pense, le courrier de Constantinople sera aussi arrivé.

Ici les choses marcheront bien. En général, il règne à la Diète d'excellentes dispositions ; mais à côté de cela prédomine une grande inexpérience. L'attitude paternelle que l'Empereur a prise dans le discours du Trône a plus que surpris les États, et, comme cela arrive d'ordinaire dans des situations semblables, elle les a très-vite enthousiasmés. A présent, on dispute et on bavarde beaucoup dans les réunions particulières**, —

* Cette lettre est adressée à Gentz. x (Note de tÉdtteur»)

** En dehors des séances publiques et officielles de la Diète, il se tenait des réunions particulières des députés, dans lesquelles se discutaient et même se décidaient souvent les affaires; il en résultait que les séances publiques n'étaient parfois qu'une simple formalité. {Note de f Éditeur.)

véritable monstruosité, mais qui est consacrée par Tusage; — heureusement tout ce bruit ne sort pas de la sphère des individualités et ne s'élève pas jusqu'aux régions supérieures.

Une preuve nouvelle, quoique non extraordinaire, que la foule sait reconnaître ce qui est bien , c'est la grande confiance , je dirais presque la confiance exclusive que tous les partis m'accordent à moi personnellement. Il n'y a point ici de parti démocratiqve, cela va de soi ; la lutte porte sur les opinions des royalistes et des constitutionnels purs. Pendant de longues années, c'est-à-dire depuis Favénement de l'Empereur Joseph II, le Gouvernement a affecté de se retrancher contre la Constitution; j'ai laissé TEmpereur se retrancher dans la Constitution ; voilà ce qui déroute la masse et pousse l'opposition à m'accueillir presque toujours par le fameux mot de Giroux : « C'est ce que je vous disais» , ou : «J'allais vous le proposer. »

Le premier résultat de cette attitude morale a été la manière dont les États , dans un mouvement de véritable enthousiasme, m'ont décerné les honneurs de l'indigénat. Je ne connais pas un autre cas où l'on ait choisi une forme semblable.

!•'' octobre.

767. On parait être très-monté contre moi à Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très-bien s'expliquer leur antipathie pour ^e corps solide contre lequel elles viennent se briser. D'après les lois de la nature , des corps de ce genre ne peuvent pas céder ; il faut qu'ils restent ce qu'ils sont, ou bien ils finissent par être brisés à leur tour. Au milieu de la tempête, les vagues semblent être les plus fortes; quand la tourmente est passée, le rocher reste intact, tandis que les vagues ont disparu. Je suis dans la même situation, et la tempête passera, Qu'ai-je à redouter? Les clameurs? Qu'est-ce que les clameurs , de nos jours ou s'élèvent de tous les côtés tant de voix différentes? Dieu pardonnera à tous ces criards , car ils ne savent ce qu'ils font.

Il faut chercher le mal où il est, c'est-à-dire dans toutes ces idées mal digérées qui remuent sans cesse le monde. Le mal est grand , il est immense , maïs il ne laisse pas le choix des moyens à ceux qui sont au gouTcrnail. Celui qui recueille et qui redresse ses idées, qui a reçu du Ciel une àme exempte de passions , qui accueille , sans haioe comme sans enthousiasme , les pensées que les hommes échangent sur les grandes questions qui intéressent le monde; celui-là vaincra nécessairement avec le secours de la raison, ou bien il faudra qu'il périsse avec elle. Mourir d'une manière ou d'une autre, peu importe, pourvu qu'on meure en bonne compagnie.

D'épais brouillards couvrent les bords de la Néwa , mais ils se dissiperont, car on commence à reconnaître dans ce pays-là que le chemin qu'on a pris n'est pas le bon. Mais, comme il en coûte de faire cet aveu, on continuera longtemps encore à chercher ailleurs ce qu'on ne peut trouver que chez soi. Yoilèi, selon moi, la véritable cause de la mauvaise humeur qu'on a à Saint-Pétersbourg.

Je suis aujourd'hui en train d'aller et de venir entre les deux capitales, qui heureusement ne sont pas plus éloignées l'une de l'autre que deux faubourgs de Londres; dans l'une je suis Allemand, dans l'autre Hongrois. Singulière destinée!

5 octobre.

768. A mesure que le temps passe et que je passe avec lui, j'acquiers de plus en plus la certitude que les seules afiEaires difficiles qui se présentent sont celles qui ont été mal comprises. Pourquoi les affaires, en général, seraient-elles difficiles , notamment pour les grands corps politiques? Les grandes puissances ne sont-elles pas à même de se soutenir mutuellement et de s'entr'aider? Quand une puissance ne veut pas de l'appui des autres, alors sans doute commencent les difficultés; d'autre part , on ne désire pas une assistance étrangère quand on ne se fait pas une idée bien nette de ce qu'on veut réellement ou de ce qu'on doit vouloir. Entre la puissance qui aurait besoin de conseils et celle. qui pourrait en donner, îl y

a presque toujours de petites jalousies, des scrupules déplacés, des prétentions mesquines , et avec tout cela Ton n'avance pas. Il en est ainsi de la £Bim.euse question d'Orient , envisa{jée au point de vue du Nord. Depuis que je m'occupe d'affaires en général, je n'en ai jamais trouvé de plus simple que celle-ci. La question est pourtant si nette : il s'agit de l'intérêt de la Russie, de l'intérêt des autres puissances, de celui de la Grèce comme de celui de la Turquie. Et cependant, à Saint-Pétersbourg, au lieu d'avoir toujours cette vérité devant les yeux, on voudrait pouvoir travailler à l'encontre des intérêts qui sont en jeu ; à Londres , la jalousie contre Paris tient la place de la politique; de même, Paris est jaloux de Londres; à Nauplie, on donne dans la révolution au lieu de s'organiser de son mieux; à Constantinople , on perd son temps à débiter des sophismes et Ton dispute sur des questions d'étiquette. Enfin, pour couronner le tout , il y a les comités de philhellènes ! Le général Roche et Chateaubriand , le colonel Fabvier et le duc de Fitz-James, sir Frédéric Adams et M. Hamilton, Maurocordato et Theodoki, Capo d'Istria et le Pacha d'Egypte, tous ces gens-là confondus dans la même marmite , tous parlant et agissant à tort et à travers, se heurtant et s'entre -détruisant; non, en vérité, ce n'est pas là ce qu'on peut appeler le bon sens.

9 octobre *.

769. Les journaux français d'hier, et particulièrement le Courrier français du 30 septembre , contiennent des articles qui prouvent que le parti libéral est déjà renseigné sur la tension qui s'est produite , par la iaute de la Cour de Russie , enti'e celle-ci et les trois puissances continentales. Le &it n'a rien d'étonnant, car la ligne de démarcation qui sépare la politique russe du libéralisme n'est guère fticile à déterminer, et la gi*ande quantité d'agents et de bavards que la Russie entretient à l'étranger se trouvent tous placés sur le terrain libéral. Lors même que leurs penchants déréglés ne les entral-

• LetU-e adrcMee \ Gentz. {Note de VÈdileur.)

neraient pas dans cette Toie-là , le fait que dans le Cabinet la confusion dans les idées est à Tordre du jour, suffirait pour amener la fusion avec les libéraux. .

Tous les maux portent eu eux-mêmes leur châtiment ; les cris des réprouvés ne tarderont pas à frapper l'oreille de l'Empereur, et il s^effrayera. Les libéraux sont nos plus fidèles alliés.

Je crois cependant qu^on devrait démentir sur l'heure, et cela d'une manière solennelle, le bruit, absolument dénué de fondement, de la formation de cordons sanitaires à établir sur nos frontières de Dalmatie , et sur la frontière de la Transylvanie et de la Bessarabie contre les deux Principautés.

Je lis en ce moment le Portefeuille de 1813 , par

Norvins. C'est certainement Maret qui a fourni les matériaux de cet ouvrage ; il est , du reste , aussi plat , aussi inepte , aussi idéaliste que ce poète prosaïque lui-même. Ce qu'il y a de meillelir dans ce que j'ai déjà lu de ce livre, c'est la préfeice : on y trouve quelques phrases bien faites pour nous firapper, vous et moi, à propos du portrait de Napoléon qui vient d'arriver entre vos mains.

Je n'en détache que les passages suivants :

« Si sa nature (à Napoléon) était de planer sur le monde, s'il avait pris son emblème pour drapeau, il était aussi l'homme de la Monarchie et même de la Monarchie catholique , et non l'homme de la liberté républicaine.

ft Napoléon ne s'est point trompé non plus quand il se croyait tellement nécessaire qu'on n'oserait pas le renverser

«c H sentait qu'il était la clef de voûte du continent , et il pouvait croire que s'il était renversé violemment, ce serait la révolution qui, tout en applaudissant à sa chute, en demanderait raison à l'Europe

a Dans ses jeunes années, le cri de « Vive la République ! » n'était pour lui qu'un cri de gloire, comme le fut depuis pour l'armée le cri de « Vive l'Empereur!»

a II ne lui était pas donné de se modifier, ni de transiger avec lui-même, car il revint de l'Ile d'Elbe comme il était parti de Fontainebleau. »

J'annote le livre, ce qui feit qiie je le lis lentement. L'ouvrage se prête admirablement à des notes marginales, car il est écrit dans un ton d'enthousiasme niais.

J'irai du reste aux renseignements , et j'arriverai à me convaincre positivement que Norvins n'a été que le rédacteur en chef, et que Maret est le véritable auteur du livre.

Ici, les choses vont toujours du même train. Sept à huit misérables bavards ont rempli la séance de la réunion particuUère. Ils se sont si bien pris aux cheveux, qu'on rit à leurs dépens. Lundi aura lieu la première séance de la Diète ; c'est alors que s'écroulera tout l'échafeudage qu'ils ont élevé ; tout cela ne se rapporte qu'à la question du recrutement de l'armée. Si la Diète continue de ce train-là, la session durera huit ou neuf mois; mais on saura bien prévenir cet inconvénient.

11 octobre *.

770. Wellesley m'a lu la dépêche qu'il a reçue hier. Elle contient la confirmation de mes prévisions antérieures : j'avais toujours supposé que Ganning resterait fidèle à son point de vue et qu'il n'en admettrait pas d'autre. Du reste, c'est là le fond de la question. 11 dit: Je suis et je reste neutre. Il se < réserve l'interprétation et l'application journalière de ce qu'il entend par la neutralité.

Je crains bien de ne pouvoir aller à Vienne avant la semaine prochaine. 11 a fallu beaucoup de temps pour que le travail des commissions aboutit à un rapport. Hier, la Chambre basse a tenu sa première séance ; la seconde séance a lieu aujourd'hui, puis les travaux passeront à la Chambre haute. 11 s'écoulera ensuite quelques jours jusqu'à ce que le Gouvernement soit en mesure de répondre. Du reste, il arrive ici ce qui se produit dans toutes les assemblées : il y a sept ou huit individus qui s'égosillent, et le gros de l'assemblée perd son temps.

* Lettre adrefisée à Genu. (Note de t Editeur,)

T novembre *.

771 L'Empereur est complètement rétabli, el je

regarde à peu près comme certain que nous ne resterons pas ici au delà du 15. Je tous entretiendrai de vive voix de la Diète. La Hongrie est une vraie Béotie, où des petits bourgeois, des étudiants s'érigent en états du Royaume, et où des conseillers auliques, dressés comme des chevaux de manège, représentent le Gouvernement. Mais la situation ne présente aucun danger , car les idées ne s'élèvent pas même jusqu'à cette hauteur. Voici, comme échantillon des sorties que font les premiers orateurs du pays, quelques mots qui ont été prononcés à la réunion d'hier :

a Pourquoi les billets de la Banque de Vienne sont-ils, au point de vue de leur valeur intrinsèque, tellement au-dessous des billets de la Banque d'Angleterre? Uniquement parce que nous n'avons pas, comme les Anglais, la liberté de la presse, cette première hypothèque de la Banque d'Angleterre ! ! ! »

L'orateur fut fort applaudi.

Lorsque ensuite le fameux Paul Nagy se leva pour demander une représentation des paysans , il faillit être jeté à la porte , et Vay, le premier démagogue de l'assemblée, déclara qu'il aimerait mieux se faire écorcher tout vif que de consentir à ce qu'on imposât une seule charge à la noblesse , ce que ce quatrième ordre ne tarderait sans doute pas à demander. — Je serai heureux de rentrer bientôt chez moi.

Vienne, le 22 décembre.

772. Quel foudroyant événement vient de se passer à Taganrog* I Gomme les calculs des hommes sont peu de chose! lisent moins de poids que ces atomes invisibles et impalpables qu'un souffle d'air suffit à porter d'un bout de la terre à l'autre.

* Lettre adressée k GenU. {Note de F Éditeur.)

** Voir sar le même sujet les n<» 786 et 787. (Note de VÉdUeur,)

Malgré mon sang-froid, cette catastrophe inattendue m'a profondément affecté.

Dans la nuit du 13 au 14, après minuit, je reçus une estafette d'un agent consulaire subalterne de Varsovie. Sur l'enveloppe se trouvait la mention : Très-urgent , répétée trois fois. Je tournai et retournai la lettre sans pouvoir m'expliquer ce qui pouvait justifier cette urgence. Après avoir ouvert la lettre, je vis, dès la première ligne, que l'Empereur Alexandre était mort le 1*' décembre. Pouvais-je douter de la vérité? La lettre avait passé par le contrôle du bureau de poste de Yar-^ sovie. Quatre jours entiers s'écoulèrent sans que la nouvelle fût confirmée ou démentie ; l'absence de démenti équivalait à une certitude ; enfin , le cinquième jour, il ne fiit plus possible de douter.

28 décembre.

773. Nous sommes toujours dans la plus grande incertitude au sujet de la manière dont se terminera la. lutte entre les deux Empereurs négatifs. Nous vivons daus un siècle bien singulier, qui semble être appelé à parcourir lé cycle de toutes les expériences. Un trône où personne ne peut monter est dans l'bistoire un novum; le fait pourrait être exploité pour la plus grande gloire de la philanthropie , s'il reposait sur un principe de ce genre. Quoi qu'il puisse en advenir, c*est sur l'Empereur Alexandre que retombe la faïute. Par suite d'un aveuglement regrettable, qui formait un des traits de son caractère, il était enclin à se*tromper sur les moyens d'exécuter les projets louables qu'il avait conçus. Cette lacune de son intelligence fut aussi la cause première de tous les désaccords qui surgirent entre lui et moi. Souvent il me faisait l'honneur de me découvrir le fond de sa pensée; j*étais obligé d'approuver ses idées, et nous ne tardions guère à nous entendre sur le point de départ et sur le but final , puis nous nous mettions en route en même temps. Je marchais droit au but, sans jamais dévier, mais l'Empereur prenait des détours; je lui criais : «Arrêtezvous ! » il me répondait : «Venez donc avec moi » ; je criais alor»

206 BECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

à tue-téte : « Mais vous vous êtes trompé de direction » ; alors il se fochait de se voir seul et abandonné. Tel futnotam* ment le cas dans la question d'Orient.

La lutte qui existe aujourd'hui entre les deux frères est un fait très-graye. Si Ton pouvait admettre, avec quelque raison , qu'on ait voulu feire une double expérience , c'est-à-dire voir si la Russie sans un Empereur ou l'Europe sans une Russie serait possible , vraiment on n'aurait pas pu s'y prendre mieux. Quelle que soit l'issue de cette situation embarrassante , il en résultera toujours un mal ; or , un mal qui se fait sentir au loin dégénère facilement en malheur. Constantin ne peut plus renoncer à l'acceptation de la couronne, il faut qu'il abdique. Le voudra-t-il? Ou bien deux Empereurs pourront-ils régner, se rencontrer ou s'éviter en Russie ? A-t-on songé à cela lorsqu'on a choisi une forme secrète pour une chose que ni les canons ni les cloches ne sauraient proclamer assez haut?

LES CONFÉRENCES DE SAINT-PÉTERSBOURG SANS l' ANGLETERRE.

774. Metternich à Ottenfels, à Constantinople (E. D.), Vienne, le 6 janvier 1825. — 775. Metcemich àLebzeltern,à Saint-Pctersbonrg (E. D.), Vienne, le 15 janvier 1825. — 776. Metternich à Lebzeltern, k Saint-Pétersbourg (E.D. secr.), Vienne, le 15 janvier 18t5. — 777. Mettcmicb à Ottenféls, à Constantinople (E. D.), Vienne, le S9 janvier 1825.

774. M. Stratford-Ganning est arrivé ici le 21 décembre. Le but de sa mission à Vienne n^a été autre que de nous fisâre apprécier les difficultés qu'éprouve le Cabinet britannique, — ou pour m'exprimer plus correctement, — celles que trouve M. Ganning à prendre partauxconférencesà Saint-Pétersbourg. M. Ganning, qui ménage la faction libérale, craint de se com* promettre envers elle en entrant dans une mesure qui, aux yeux de cette même (action, porterait indubitablement la couleur de rAIliance. 11 veut dans cette occasion, comme en toute

autre, avoir les coudées libres, et pouvoir se conduire selon les circonstances. Tel est le secret de sa marche politique.

Il me paraîtrait inutile d'entrer pour le moment vis-à-vis de vous, Monsieur le baron, dans des informations plus détaillées. 11 devra vous suffire d'être prévenu d'un fait qui, sans aucun doute, apportera du retard aux ouvertures que les Cours seront dans le cas de faire au Divan. Notre opinion est que les conférences ne devront point être 'arrêtées ; il sera naturel dès lors que le premier point qu'elles prendront en considération sera la dissidence avec l'Angleterre. J'aurai soin de vous tenir au courant de la marche d'une affaire que vous êtes et serez censé entièrement ignorer jusqu'au jour où je serai à même de vous donner des instructions ad hoc.

Metternich à Lebzeltern, à Saint-Pétersbourg (E. D.), Vienne, le 15 janvier 1825.

775 La Grèce est en insurrection contre la Porte.

Le but principal de son mouvement est l'indépendance nationale et politique.

Les puissances pourraient-elles fonder sur des principes de droit public l'appui qu'elles prêteraient à la cause de l'indépendance des Grecs ? Cette question est tranchée par un seul mot ; l'Europe entière est en relations de paix avec le Sultan.

De quel droit les puissances s'occupent-elles donc d'une affaire paraissant n'affecter que les droits et les intérêts d'un État tiers? Dans celui de leur propre intérêt , inséparable du maintien du repos public et de la paix politique de l'Europe.

Le mouvement et l'anarchie dans la Turquie européenne ne sauraient être indifférents aux puissances ; — à celles qui sont limitrophes, — par une foule de misons auxquelles il serait superflu de s'arrêter ; — à la généralité , — à cause des embarras qu'éprouvent leur navigation et leur commerce ; à cause des dangers auxquels donne lieu l'exemple du déchirement d'un État quelconque par des guerres civiles ; à cause

du travail auquel se livrent les ennemis de toute règle et de tout ordre, en faveur d'une lutte sanglante qui doit leur serrir de moyen de nourrir dans tous les pays Tesprit d'insubordination et de désordre ; enfin, à cause des espérances coupables fondées par ces mêmes ennemis sur Tissue de l'insurrection. Le caractère particulier que porte la lutte entre des peuples chrétiens et musulmans renforce , il est vrai, l'embarras journalier des Gouvernements, et si le lait agit partout sur l'esprit public, combien ne doit-il pas offrir un surcroît d'embarras an Souverain de la Russie !

Cependant, le vœu que la source du mal vienne à tarir est trop conforme à une politique saine et digne des Monarqaes qui depuis tant d'années ont servi de boulevard contre Fenvahissement des fléaux qui pèsent sur le monde, pour ne pas les animer de même dans un cas spécial où Tappltcation de leurs principes semble rencontrer des difficultés parti* culières.

Le vœu est légitime ; il doit être soutenu par des actions ; celles-ci, pour être justes et utiles, doivent être fondées sur des bases conformes à la raison.

Les Monarques désirent que le Levant retourne au repos, et le repos public se compose du présent et , pour le moins, du prochain avenir.

La Porte dispose-t-elle des moyens de tout genre nécessaires pour ramener finalement les pays insurgés sous sa domination ? Nous avouons franchement que nous le croyons; mais l'entreprise ne pourrait conduire qu'à des embarras nouveaux, et difficiles à calculer dans leurs effets. La soumission des pays insurgés, opérée par la force des armes ottomanes, équivaudrait à la destruction plus ou moins complète des Grecs. Celle qui serait la suite d'un épuisement partiel ne ferait que couvrir le feu de l'insurrection, qui éclaterait de nouveau par le moindre contact avec une cause excitante. La différence qui existe entre notre époque et les époques antérieures est tellement notable , sous tous les points de vue politiques et moraux, qu'un intervalle de repos aussi long que le fut celui qui s'est présenté comme une trêve entre les événements de

Grèce de 1769 à 1779 et rinsurrection de 1821, ne nous parait guère probable.

Dans ce que nous venons d'établir, nous ne croyons pas qu'il y ait rien qui n'ait été dit ou senti dans le cours des dernières années. Ce qui n'a point été dit n'a pas moins servi de base à ce que les Cours ont faiit jusqu'à cette beure. Elles ont de tout temps envisagé comme des bases communes de leurs déterminations :

I* Le respect pour la souveraineté du Sultan ; 2"* Une capitulation pour les insurgés qui leur assurât l'oubli du passé et des gages de bien-être civil , compatibles avec les droits de souveraineté de la Porte.

De quoi s'agit-il aujourd'hui? De mettre en œuvre ce qui a été reconnu par toutes les puissances , et ce qui ne peut cesser de l'être , malgré la scission malheureusement opérée dans leurs conseils par la défection de l'Angleterre ; car la vérité et la justice restent éternellement les mêmes.

Vous allez porter, Monsieur le comte, le vote de l'Autriche dans le conseil des Cours continentales. Vous puiserez dans ce que je viens de vous dire la définition de la base que nous reconnaissons comme celle de notre participation à ces conférences et à leurs déterminations subséquentes.

Cette base une fois établie et fixée, il s'agira de la recherche des moyens et du mode de procéder. Nous n'hésitons pas à nous prononcer sur ce qui se présente à nous comme autant de conditions de tout succès possible.

Les Cours, en faisant entendre leurs voix réunies aux parties contendantes , devront avoir soin de ne point oublier la différence de la qualification de ces parties. Quelle que puisse être la situation morale de la Porte, elle a pour les Cours la y^eur d'un pouvoir régulier; l'insurrection porte le caractère opposé ; le langage et le ton des Cabinets devront marquer cette diffé-. rence de position. Les premières ouvertures se dirigeront donc vers la Porte. Les puissances auront plus d'un moyen d'adresser des déclarations aux Grecs , sur des objets qu'elles jugeront à propos de leur faire connaître ; mais il ne saurait y

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