‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 30 sur 123 · IV · texte numérisé non relu

IV

avoir de négociation avec eux, avant que la partie fût liée avec le Gouvernement ottoman.

Un langage clair et précis sur la nature même de la démarche servira de début à l'affaire.

Je n'admets pas que la Porte, — comme on a souvent voulu le faire croire , — repousserait absolument les ouvertures qui lui seraient adressées par les puissances, relativement à la pacification de ses provinces. Et si elle pouvait oublier à ce point les égards qu'elle doit aux premiers Souverains de l'Europe, ce ne serait pas une raison pour renoncer à des explications ultérieures, car dans ce que veulent les Cours il n\ a rien qui soit de pure fantaisie. Tout leur est commandé par un intérêt qu'elles peuvent en pleine justice regarder comme partagé par la Porte elle-même.

La proposition d'une cessation d'hostilités entre les parties en contestation nous semble renfermer un moyen très-convenable de sonder les dispositions des insurgés. J'avoue ne guère espérer que cette proposition puisse être agréée ni par l'une des parties ni par l'autre, et moins encore par les Grecs que par le Divan. L'essai à faire nous parait néanmoins tellement facile à justifier, que vous vous déclarerez en sa faveur.

J'arrive enfin au terme où les puissances, après avoir surmonté les premières difficultés , seront à même d'entrer en matière avec la Porte et de discuter avec elle les moyens de pacifier la Grèce. Prévoyant que ce sera là un des objets qui occuperont particulièrement la conférence , nous nous flattons que les observations suivantes seront favorablement accueillies.

Tout projet de pacification conçu sur une base qui tient le milieu entre l'ancien état de choses et l'indépendance pure et simple des Grecs, aura nécessairement à lutter contre deux écueils également redoutables : les objections par lesquelles le combattra la Porte , et le refus des Grecs de rentrer sous sa domination, à quelque condition que ce soit.

Les objections de la Porte ne porteront pas toutes le caractère de l'orgueil, de la ténacité ou d'une aveugle répugnance.

Il y en aura qui se trouveront appuyées sur des arguments plus solides. La Porte aura beaucoup de peine à écarter les scrupules religieux qui s'opposeront à tout arrangement tendant à soumettre à des autorités chrétiennes ceux de ses sujets musulmans qui habiteraient les pays administrés par des Grecs. Pour lever cet obstacle majeur, inconnu dans des provinces où, comme en Yalachie et en Moldavie , des Turcs n'ont jamais été domiciliés, il faudrait ou expulser entièrement les musulmans des endroits placés sous le nouveau régime, ou créer deux administrations hétérogènes sur le même territoire, ce qui amènerait les complications les plus graves. La Porte répugnera aussi fortement à souscrire à des concessions qui ne sauraient être sans conséquence dansd'autres provinces de son Empire, où une grande partie, sinon la majorité de la population, se compose de chrétiens. Elle craindra enfin que ces concessions ne soient une barrière impuissante et une garantie peu solide contre un renouvellement de tentatives de la part de ses sujets grecs, en faveur de leur indépendance politique.

D'un autre côté, les Grecs, quoique affaiblis par leurs di« visions, peu capables de soutenir à la longue une lutte trop disproportionnée à leurs moyens , peut-être moins capables encore de former un Élat indépendant, sont cependant trop animés contre les Turcs, par quatre années d'une résistance heureuse et par un enthousiasme naturel, soutenu et alimenté plus ou moins par le sentiment vrai ou factice que l'Europe semble vouer à leur cause, pour se soumettre à un plan de pacification qui ne partirait pas de la base de leur indépendance absolue.

Opposer aux objections des Turcs , et nommément à celles que leur inspireraient les pnncipes de leur relijjion, la menace d'une guerre imminente , ce serait placer ce Gouvernement entre deux genres de mort , parmi lesquels le fanatisme du désespoir choisirait peut-être celui qu'il jugerait le plus lent, le moins déshonorant et le moins reprochable. D'un autre côté, le but que les puissances se proposent, celui qui sert de base à leur concert depuis plus de quatre ans, qui est lié à

leur marche politique et morale depuis la fondatioa de leur glorieuse alliance, — ce but qu'elles ont tant de fois proclamé et qu'elles n'ont jamais perdu de vue dans les moments les plus critiques, — leur perme (trait-il de passer à des voies de guerre, là où elles ne cherchent que la conservation et les garanties de paix? Assurément non.

Serait-il plus permis d'admettre que, dans la situation des choses telle qu'elle est , aucun Cabinet pourrait se sentir disposé à employer la force des îirmes contre les Grecs? Nous ne le croyons pas.

Que resterait-il donc aux Cabinets, si l'aveuglement ou Pobstination de la Porte les mettait hors d'état de travailler sérieusement à la pacification de la Grèce, et paralysait les seuls moyens d'action appropriés au but de Tenlrepriseî

Voici notre pensée à ce sujet.

En parcourant tout le cercle possible des moyens de négociation à faire valoir dans cette supposition affligeante , nous n'en apercevons qu'un seul qui nous semble réunir des chances de succès avec les garanties que l'Empereur notre auguste Maître regarde comme compatibles avec le caractère de sa politique. Ce moyen serait l'admission éventuelle de l'indépendance des Grecs, non pas comme une reconnaissance de droit, mais comme une mesure de fait et de nécessité, dirigée en forme de menace contre une opposition autrement insurmontable. Il doit nous suffire d'établir cette distinction pour démontrer aux Cabinets alliés que nous séparons dans notre pensée le but et les moyens, et qu'en admettant que la chance même d'une défaite dans les voies de la persuasion et de la conciliation ne doit pas nous priver de toute ressource, nous indiquons à la fois les limites de celle à laquelle nous aurions recours

Il s'agirait, pour nous expliquer clairement , d'annoncer à la Porte que dans le cas d'un refus péremptoire des concessions jugées indispensables pour amener la fin de l'insurrection, les puissances , décidées à bîre cesser à tout prix les troubles actuels, la réaction qu'ils exercent sur leurs sujets et les dangers dont ils menacent la tranquillité générale, entre-

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voient la nécessité d'admettre, comme dernier expédient, /Vndépendance de la Morée et des îles, sî la Porte elle-même ne les dispensait pas de cette résolution par des mesures sages, efGcaces et propres à mettre un terme très-rapproché à un état de choses incompatible avec la paix et avec le bien-être de l'Europe.

Les Cabinets seront peut-être surpris, Monsieur le comte, de nous entendre énoncer l'idée dont je viens de vous faire part. Mais nous désirons sincèrement la pacification de la Turquie européenne ; nous la voulons avant tout , et dès lors nous ne pouvons repousser aucun moyen qui pourrait y contribuer, quelque peu qu'il réponde d*ailleurs à nos vœux et à nos dispositions habituelles. Vous connaissez assez la marche de l'esprit de l'Empereur notre auguste Maître, pour savoir que, lorsqu'il s'agit d'embrasser et d*avancer une affaire, Sa Majesté ne recule devant aucune difficulté , sauf à circonscrire son action dans les limites précises qu'ElIe ne sait ni cacher ni franchir.

Pour résumer le présent travail, il me suffira de le renfermer dans le cadre plus restreint de points d'instructions.

1* Vous êtes. autorisé. Monsieur le comte, à prendre part aux conférences qu'ouvrira le Cabinet de Russie conjointement avec MM. les représentants d'Autriche, de France et de Prusse. Vous interviendrez dans les conférences avec toute la latitude morale que vous accorde le sentiment de confiance que vous porte l'Empereur notre auguste Maître, et sous la seule restriction de vos instructions.

2* Le but que nous reconnaissons aux conférences de Saint- Pétersbourg est :

En premier lieu , de prendre en considération les moyens de faire cesser Tinsurrection en Morée et dans les Iles de l'Archipel ; de rétablir la paix dans ces parties de l'Empire ottoman, sur la base de la souveraineté de la Porte et de concessions de sa part propres à assurer aux habitants de ces contrées, par l'amélioration de leur existence civile, le maintien du repos public

En second lieu , de concerter les démarches qui seront

jugées les plus utiles dans ce but, tant envers la Porte Ottomane qu'envers les insurgés ; démarches dont Texécution serait commise aux soins des représentants des quatre puissances à Constantinople;

En troisième lieu , de convenir d'une garantie morale servant à constater que , quelle que soit l'issue de ces démarches, la paix politique de l'Europe ne recevra point d'atteinte.

3* La demande d'un armistice entre les deux parties cootendantes étant regardée par nous comme une tentative ayant le caractère d'une intervention pacifique, vous admettrez cette demande , en avisant toutefois aux moyens les plus aptes à la faire valoir.

4* Pour ce qui regarde les formes à observer et les moyens à employer dans les explications avec la Porte, la présente dépêche renferme à ce sujet tout ce qu'il vous faut de directions pour le moment

Une circonstance grave et déplorable sous tous les points de vue vient de jeter une nouvelle complication dans cette affaire. Vous comprendrez que j'entends parler de la résolution inattendue que le Gouvernement britannique vient de prendre

Il nous paraît indispensable que les puissances entrent directement en explication avec le Cabinet britannique sur son changement évident de position.

Existerait-il une difficulté à ce que les Cabinets , unis dans un but clairement défini et hautement avoué , annonçassent au Gouvernement britannique, par une déclaration simple et franche, qu'ils persistent dans les intentions bienveillantes que le Cabinet de Londres lui-même avait naguère reconnues comme justes et salutaires pour le rétablissement de la paix dans rOrient, et que, vu leur intérêt commun à être éclairés sur la marche que compte tenir l'Angleterre dans la position isolée qu'elle vient de choisir relativement à cette affaire, ils croyaient pouvoir demander au Gouvernement britannique si sa retraite du conseil des puissances ne sera suivie d*aucune démarche préjudiciable à leur dessein de travailler à la

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pacification de la Grèce, ou bien si elle pourrait entraîner des démonstrations et des mesures en opposition avec Tobjet de leurs efforts?

Telle est , Monsieur le comte , la ligne que nous traçons à votre activité. Veuillez vous la tenir présente, et suivre Tune des affaires les plus importantes et les plus difficiles avec le zèle que nous vous connaissons et dans le caractère de droiture qui est celui de votre Cour.

Recevez, etc., etc.

MeUemich à Lcbzekern, à Saint-Péterâbourg (E. D. secr,), Vienne, le 15 janvier 1825.

776. ... Vous remarquerez que dans ma dépêche ostensible (n* 775) je restreins Tobjet de la négociation à la pacification du Péloponèse et des iles de l'4^chipeL C'est en effet sur ces contrées que nous semblent devoir se circonscrire les efforts des puissances.

Le Mémoire russe du 9 janvier 1824 embrasse dans ses prévisions toutes les provinces de la terre ferme, telles que la Thessalie, TAcarnanie, etc., etc. Comment pouvoir raisonnablement se flatter que jamais il serait possible d'arriver à un arrangement avec la Porte , sur une échelle aussi vaste, et qui porterait, à Texception de quelques parties de la Roumélie, sur la presque totalité des provinces de la Turquie européenne où des chrétiens se trouvent mêlés avec des Turcs ! L'évidence de cette observation saute tellement aux yeux, que c'est M. de Tatistscheff qui le premier en a articulé la remarque vis-à-vis de moi. Je sais positivement qu'il en a écrit à sa Cour dans un sens conforme à la saine vérité.

J'aurais pu faire entrer explicitement la distinction dans ma dépêche ostensible, si je n'avais préféré laisser au Cabinet de Russie la chance de prendre Tinitiative de cet amendement. Veuillez en conséquence vous placer de manière à donner à comprendre dans la conférence qu'en parlant de la pacification dans le Levant, nous avons entendu par là la fixation du sort définitif des habitants de la Morée et de l'Archipel,

ces foyers Tëritables de Tinsurrection, et des seules provinces qui puissent avec raison être qualifiées de grecques. Si les propositions du Cabinet de Russie devaient continuer à sVtendre au delà , vous ne vous refuserez pas à les prendre en considération, mais vous ne cacherez en aucune manière que nous ne saurions nous dissimuler la somme immense de difficultés qui s^élèveraient contre tout juste espoir de succès. La connaissance la plus superficielle du véritable état des choses dans les pays que nous excluons de nos calculs ; ce mélange absolu des habitants musulmans et chrétiens qui en forme la population, tandis que la Morée a été évacuée par les premiers et que les lies n^ont jamais renfermé d'habitants turcs, ces considérations seules suffisent pour appuyer notre raisonnement. L'établissement d'une Grèce méridionale, occidentale et orientale, n'a coûté qu'un trait de plume à un rédacteur du Mémoire russe ; il en serait bien autrement de l'exécution d'un bouleversement qui n'irait pas à moins qu'à transformer Ibs pachaliks de Janina , d' Arta , de Prevesa , et tant d'autres encore, en autant de magistratures chrétiennes

Je vous parle dans mon instruction d'une démarche à faire envers la Cour de Londres. Je crois qu'il devrait y être donné suite le jour où les Cabinets auraient réglé leur point de vue définitif et établi sur des bases fixes leur entente sur la négociation à Constantinople et sur les déclarations à adresser subséquemment aux Grecs. Le thème des ouvertures à adresser au Cabinet britannique devrait annoncer avec franchise ce que veulent les puissances, et en prendre occasion d'exprimer formellement la demande d'une déclaration également franche de la part du Cabinet britannique , et notamment s'il compte se placer et agir directement ou indirectement contre la mesure de pacification projetée par les alliés, ou bien prendre l'engagement de se maintenir sur une ligne de stricte impassibilité.

Je ne croirais ni utile ni prudent d'aller au delà , car toute invitation adressée au Gouvernement anglais de se rallier à la démarche et de la soutenir, serait regardée par lui comme un triomphe qu'il saurait faire valoir comme tel, soit qu'il rejetât

FofFre des puissances , soit qu'il Tacceplât. L'intérêt du jour étant désormais le seul guide que Ton soit en droit d'attribuer à la politique de M. Canning, la prévoyance humaine ne saurait aller jusqu'à déterminer d'avance lequel d'entre les deux partis il prendrait.

Mettcrnicli à Ottenfels, ù Constantinople (E. D.), Vienne, le 29 janvier 1825.

777. Je vous ai informé , par une de mes dépêches du 6 de ce mois (n* 774), de l'arrivée de M. Stratford-Canning à Vienne. Vous savez que le projet d'engager notre Cour dans une route différente de celle que nous avons suivie jusqu'à présent de concert avec nos alliés , — projet qui parait avoir été le principal but de la mission de M. Ganning,. — a entièrement échoué , et que la manière dont nous nous en sommes expliqués avec le Cabinet de Russie n'a pu laisser aucun doute sur la fermeté de nos intentions.

Avant que l'effet produit par ces communications à Saint- Pétersbourg ait pu nous être connu, M. de Tatistscheff nous fit part de celles qui lui avaient été adressées en date du 26 décembre. Elles nous ont appris que Sa Majesté l'Empereur Alexandre ayant été instruit par des rapports directs de Londres des difficultés que le Gouvernement britannique opposait aux conférences sur la pacification des Grecs , et du parti pris par M. Canningde ne point associer l'Angleterre à ces conférences, $*était décidé à rompre toute discussion avec le Cabinet de Londres à ce sujet

Nous avions prévu que le refus du Gouvernement britannique de prendre part aux conférences ne serait pas pour l'Empereur de Russie un motif d'y renoncer ; et comme nous partagions sincèrement cette manière de voir , nous avions pu répondre d'avance à la proposition du Cabinet de Saint-Pétersbourg de procéder aux conférences, nonobstant les déclarations de l'Angleterre.

L'affaire étant arrivée à ce point, nous avons cru indispensable de &ire passer au comte de Lebzeltern des instructions

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propres à lui tracer la marche qu'il aurait à suivre dans les délibérations qui vont s^ ouvrir.

Vous recevrez ci-joint une copie de la dépêche (n* 775) qui lui a été adressée à cet effet. Je vous transmets cette pièce pour votre information particulière

Peu de jours après le départ de cette dépêche , M. le comte de La Ferronnays est arrivé à Vienne, d'où il se rend à Saint-Pétersbourg. Nous avons su par lui que le Cabinet de France, persuadé que nous envisageons TafiFaire sous son véritable point de vue , est parfisiitement disposé k se rapprocher en toute confiance de nous , et à ne pas s'éloigner des voies que nous indiquerons comme les plus utiles et les plus solides

Lorsque la présente dépêche vous parviendra, la Porte, je n'en doute pas , sera déjà plus ou moins au fait de l'attitude que vient de prendre le Gouvernement britanuique. Je sais que M. Tumer a été autorisé à communiquer au reis-effendi la correspondance de M. Ganning avec les Grecs , dans le cas où le Divan témoignerait le désir d'en prendre connaissance : si cette communication devait ne pas encore avoir eu lieu, tous feriez bien d'engager le reis-cfFendi à la demander.

Il ne vous échappera pas , Monsieur le baron , quel avantage nous pourrons tirer, dans nos relations avec la Porte, des démarches aussi imprudentes que peu correctes du Cabinet de Londres. Les ministres ottomans ne manqueront pas de rechercher les motifs qui ont déterminé l'Angleterre à se retirer de la tentative toute pacifique, tout amicale, qui occupait les autres Cabinets, et à laquelle le ministère anglais avait plus d'une fois annoncé l'intention de concourir. Si M. Canning avait couvert son refus du prétexte de ne pas vouloir participer à des démarches qui pourraient déplaire ou donner ombrage à la Porte , on aurait pu , à Constantinople , lui savoir quelque gré de sa réserve, et porter peut-être un jugement moins favorable sur la conduite des puissances continentales. Mais puisqu'il est démontré , par les propres aveux de M. Canning, que sa retraite n'a été motivée que par la déclaration des Grecs contre tout projet de pacification qui ne partirait pas de la

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