IV
t? RECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).
J'ai atteint le but que je m'étais proposé en allant à Munich. Il était curieux de voir à quel point mon apparition dans cette ville préoccupait tous les partis *. Dans cette circonstance on a pu voir une fois de plus quelle est la feiblesse réelle du parti subversif. QuW place aux quatre coins de l'Europe quatre hommes énergiques, sachant ce qu'ils veulent et bien fixés sur les moyens d'action à employer, qu'on leur fesse en même temps élever la voix et lever le bras, et toute la boutique s'en ira en poussière comme un nuage de fumée. Les hommes sont, à vi'ai dire, bien niais. Je n'ai pas pu trouver chez eux plus de jugement que chez les enfants, qui se figurent qu'en voyant d'épais nuages, ils n'auraient qu'à monter dessus pour s'y promener comme sur la terre ferme. Quand je parle àe jugement, prenez le mot dans son acception la plus positive, et distinguez-le bien de l'esprit, car l'esprit est ce que possèdent d'ordinaire les hommes dénués de jugement. Je crains presque qu'il n'en soit ainsi de Ganning.
30 janvier.
638. Nous venons de faire une perte difficile à réparer. Le grand chambellan comte de Wrbnaest mort. Cette réunion
* Le séjour que Metteraîch fit à MuDich, immédiatement après la clôture A\x Congrès de Vérone, donna naissance à toutes les suppositions imaginables. Le comte de TrauttmansdorfF, ministre plénipotentiaire d'Autriche près la Cour de Bavière, écrit à ce sujet à Vienne, le 6 janvier, ce qui suit : « Nouvelles compensations territoriales, déplacement du Roi de Wurtemberg qui devrait prendre la couronne de Pologne, extension de la Bavière du côté de Toiiest; contingents mis sur pied contre les Turcs; mariage de la princesse Sophie avec un Archiduc d'Autriche; changement de la Constitution bavaroise : tout cela figure parmi les objets auxquels doivent s'être rapportés les désirs exprimés par Votre Altesse à Munich. Toutefois, parmi les gens éclairés, c*était surtout la question constitutionnelle qu'on plaçait au premier rang dans les négociations du Cabinet autrichien avec la Cour de Bavière , et le corps diplomatique pensait que vous vous étiez borné à demander une nouvelle loi sur la presse et la suppression de la publicité des séances des États. » Le lecteur connaît les motifs du voyage du chancelier d'État à Munich par la lettre de l'Empereur François au Roi Maxim ilien- Joseph, que nous avons fait figurer parmi les documents relatifs aux résultats du Congrès de Vérone (n« 634, t. III, p. en). {Noie de rÉditeur.)
de grandes qualités qu'il possédait n'est pas facile à trouver dans un homme. Il est mort d'une grave maladie qu'il avait contractée à Vérone.
Ce matin, j'ai vu l'Empereur. Il est dans un grand embarras, et moi aussi. 11 m'a demandé si je ne serais pas disposé à accepter la charge de ^rand chambellan ; je m'en suis défendu de toutes mes forces, car tel que je me connais, il me serait impossible d'accepter un nouveau iardeau, et une charge à la Cour moins que tout autre. Plutôt mourir simplement que de périr à coups d'épingle.
Je lis en ce moment les Mémoires de madame Campan sur Marie-'Antoinette . Je ne suis pas encore arrivé au delà de la moitié du premier volume, mais je vois déjà que cet ouvrage fera plus de mal que de bien. Il rend ridicules une foule de choses qui de nos jours prennent vraiment un aspect risible. Cette publication n'aura pas de bons résultats, car, au bout du compte, elle ne prouve guère qu'une chose : c'est que Marie-Antoinette était une femme très-bonne, très-jeune et très-jolie ; par contre, ce qu'on appelle « le respect » en souffrira beaucoup. En général, on ne doit pas soumettre à l'analyse une si haute personnalité, que rendent si imposante la grandeur de sa race et l'éclat de la situation qu'elle a occupée ; car l'analyse détruit le sentiment du respect après avoir commencé par l'affaiblir. L'esprit du siècle est saturé d'oeuvres du genre de ces Mémoires. Elles agissent comme une éponge qu'on passerait sur une aquarelle. Si Ton efBaice les couleurs, il ne reste plus que le fond du tableau. Sans doute, tout le monde sait cela; aussi n'est-ce pas une découverte. La question n'est que desavoir si la peinture n'a pas, elle aussi, son prix, et si, avant toute chose, elle ne mérite pas d'être estimée au-dessu» de la matière sur laquelle elle se trouve.
2 février.
639. J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles de Paris; elles sont datées du 28 du mois dernier. Elles créeront des embarras à Londres. Moi, pour ma part, je n'en suis pas fâché, attendu
qu'entre deux choses, je préfère la certitude à Tindécision. Qu'en rësultera-t-il? Le Ciel seul pourrait le dire.
Le Roi de Wurtemberg s'est laissé entraîner à une imprudence * qui lui coûtera cher. Emporté par une aveugle fureur contre moi, il ne prend conseil que de ses passions ; or, de tous les conseillers, ce sont les plus mauvais. Si j^avais eu à lui tracer la ligne à suivre, il n'aurait pu mieux s'y prendre pour justifier tout ce que je pense de lui depuis longtemps. C'est pourtant une chose singulière que la colère ne manque jamais de pousser les gens irréfléchis à se faire du mal à eux-mêmes. Cette vérité s'applique à la vie publique aussi bien qu^à la vie privée; entre les mains de gens de cette espèce, tout l'échafieiudage s'écroule, et cela juste au moment où ils s'imaginent être près de couronner l'édifice. L'Empereur Alexandre ne prendra pas bien la chose, je crois pouvoir en répondre.
Les nouvelles du 28 feront grande sensation à Londres ; quant à moi, elles me laissent parfeitement indifférent, vu que je m'attendais à ce qui est arrivé **.
!•' mars.
640. J'ai achevé la lecture de « Las Cases » . Il m'intéresse parce que je suis initié à tous les laits qu'il raconte. C'est d'ailleurs l'œuvre d'un enthousiaste , d'un fanatique , qui oublie tout à JBait qu'il n'y a pas de besogne plus ingrate que de prouver que Bonaparte a été un homme bon. J'ai déjà prétendu souvent qu'à mon avis Bonaparte n'était nullement méchant, dans l'acception que dans la vie ordinaire on donne à ce mot. Il avait trop de sens pratique pour cela. C'était un homme /or/; dans un autre cadre et en d'autres temps , il aurait même été un grand homme. Las Cases est, du reste, traité par Bona-
* Voir hi dépêche-circulaire du Cabinet wurtembergeois, datée du 2 janvier, et la dépêche de Mettemich au chargé d'affaires autrichien à Stuttgart (n«» 671-678). {Note de F Éditeur.)
** Allusion à l'ouverture des Chambres françaises et au discours belliqueux du Roi; on s'attendait à voir l'Angleterre déclarer la guerre à la France.
{Note de e Éditeur.)
parte comme il le mérite. Ce dernier l'emploie à écrire le roman de sa vie. Mais il n'y a rien d'historique dans ce livre, ou du moins l'histoire y est travestie en roman , à tel point que, dans les différentes phases de sa vie , le Napoléon de Las Cases a tout autant de ressemblance avec le Napoléon de l'histoire que l'Achille de l'opéra en a avec l'Achille de la réalité. J'ai pu, d'ailleurs , relever plus d'un gros mensonge.
5 mars.
641. Je m'occupe en ce moment d'un travail qui m'absorbe beaucoup*.
Paris offre aujourd'hui un spectacle d'un genre particulier et tout à fait remarquable* Je connais fort bien le pavé de Paris. Les rappoils que j'ai eus avec cette Tille aux jours de la puissance me mettent aussi à même de porter un jugement sur l'état de faiblesse actuelle. Tout, dans ce pays, échappe aux calculs; même ce qui parait raisonnable ne l'est qu'à la surface et non pas au fond ; le mouvement y est une conséquence de la fermentation des passions, et parmi celles-ci il n'y en a pas une qui prenne sa source dans des sentiments vrais. Depuis qu'il y a des affaires dans le monde, on ne les a jamais vu traiter comme on les traite à cette heure en France. On dirait presque que dans ce pays les hommes veulent raffiner le suicide. Ils font avancer le char, mais en même temps ils le dirigent du côté d'un précipice, de telle sorte qu'il fiaudra bien qu'il verse.
4 avril.
642. Je fois partir Brunetti pour Paris, et, si c'est possible, je l'enverrai en Espagne, afin d'y remplir les fonctions de ministre plénipotentiaire près du Roi , qui est redevenu libre. S'il platt à Dieu , et si les Français ne commettent pas de maladresses, ce qui, dans cette question du moins , ne saurait être
* Allusion à Fattitude équivoque et suspecte du Cabinet français dan:i la question espagnole. (jYole de C Éditeur.)
la volonté divine, ce Prince pourrait bien reprendre bientôt les rênes du Gouvernement.
Les affaires sont aujourd'hui de nature fort délicate, non pas qu'elles soient plus difficiles en elles-mêmes , mais parce qu'il appartient naturellement au Gouvernement français de les diriger. Or, le pouvoir en France est faible, et, déplus, les ministres sont divisés entre eux. Heureusement, les autres {grandes puissances agiront avec vigueur. C'est presque un miracle que j'aie réussi à amener, sous le rapport de la marche à suivre , un tel accord entre l'Empereur Alexandre et nous. Quand je songe combien étaient opposés les points d'où il a fallu partir pour arriver à unir si étroitement les deux Empires, je crois rêver.
Le vieux Vincent va mieux ; du moins il aide aujourd'hui à tirer le char, mais j'ai dû lui adjoindre Brunetti.
Les vieux Fùrstenberg ont célébré hier le cinquantième anniversaire de leur mariage. La fête était touchante , notamment par le nombre des descendants qui y assistaient; il a fallu rayer de la liste des invités la troisième et la quatrième génération, attendu qu'elles n'auraient pas trouvé place à table. Le banquet a eu lieu chez le prince Jean de Liechtenstein.
Du reste, rien de nouveau; pas de mourants et pas de morts. Mélanie* se porte mieux; mais à mon avis, qui est aussi celui de son médecin, il faut qu'elle fasse encore bien attention , sans quoi elle courra risque de devenir phthisique. C'est cette même jeune fille qui, il y a quelques années, ressemblait tant à ma Clémentine ; il n'en est plus de même aujourd'hui. Elle est grande et très-jolie, mais dans un tout autre genre que Clémentine. Celle-ci a été immortalisée par Lawrence, qui l'a représentée dans toute sa beauté. Il Ta peinte au vol , tout à fait ainsi qu'elle a traversé ce monde.
L'opéra est excellent. On donne Olello, il Barbiere et Zelmira. La troupe italienne de Vienne continue d'être la meilleure que je connaisse. Elle ne renferme point de médio-
* Comtesse de Zîchy-Ferraris, plus tard femme du prince.
(Noie de t Éditeur,)
ciîtés, et ses premiers chanteurs sont les premiers de Tltalie. L'opëra est pour moi une grande récréation , car ma vie est si monotone que chaque son étranger k ceuic que je suis condamné à entendre tous les jours pénètre mon être tout entier.
30 avril.
643. On n'est occupé ici que de T Espagne et de l'opéra italien. Si la guerre continue de marcher aussi bien que l'opéra , l'Europe est sauvée. Je ne sais pas si Victor a entendu chanter Lablache à Milan. Cet ailiste me fait l'effet de la tour •de Saint-Étienne , qui voudrait chanter en faisant entendre le ^ros bourdon, mais qui arriverait à produire des notes dignes d'un rossignol.
Vienne est sur les bords de l'Èbre. Les progrès des opérations de l'armée française font ici la même impression que si <^'étaient des victoires de l'armée autrichienne.
644. C'est une date qu'on aime que celle du V' mai , mais le temps n'est pas en harmonie avec la saison. Ce jour fait généralement époque dans la vie des Viennois. Tout le monde se promène dans les jardins publics et se livre au plaisir dt^ regarder les premiers signes par lesquels s'annonce le printemps. Malheureusement la verdure commence à peine à se montrer, et les premières feuilles sont encore à l'état de bourgeons. Mon pauvre jardin porte plutôt le cachet de la décrépitude que celui de la jeunesse et de la fraicheur. Pour peu que cela dure, je perdrai les arbres que j'ai sauvés en 1822. Depuis le mois d'avril de l'année dernière il n'est pas tombé une goutte d'eau
Ce qui doit affecter le plus péniblement les beaux parleurs du genre des ministres anglais, c'est qu'à la lecture des débats du Parlement l'Europe hausse les épaules. Dans tout le fatras des journaux quotidiens je n'ai pas encore trouvé un mot, un seul mot en leur faveur. Les critiques les plus sévères et les
plus acerbes sont celles qu^on trouve dans les feuilles radicales. Que veut donc Canning? A qui veut-il plaire ? Qu'a-t-il en tête ? Car, au bout du compte, il faut qu'un homme ait un but quelconque *. Je commence même à revenir de Topinion tant soit peu favorable que je m'étais faite de cet homme (que Dieu me le pardonne!), non sans m'en défendre. Canning marchant du même pas que le chef du Cabinet de Sa Majesté Très-Chrétienne ! C'est un beau siècle que le nôtre pour toute sorte de gens : pour les imbéciles, qui passent pour des gens d'esprit, mais qui sont pleins d'eux-mêmes ; pour les mirmidons moraux, qui sont toujours prêts à menacer du poing à distance , quand l'occasion est favorable. Quand on est appelé à voir tout cela; quand on est obligé , comme moi, d'entendre, de lire tout ce que j'entends et tout ce que je lis, il faut avoir %'raiment une force de résistance qui équivaut presque à la vertu. Mais que cette vertu est stérile et qu'il est inalaisé de la pratiquer ! Quel dommage que Wellington soit si craintif, lui qui a un cœur si droit et une si honnête figure !
15 mai.
645. J'aime ce jour , l'anniversaire de ma naissance , parce que sans lui je ne pourrais rien aimer ou rien haïr.
Je suis occupé des préparatife nécessaires pour recevoir ma famille; ma triste vie de Solitaire va finir, et mon cœur se réveille à cette pensée. Je ne suis pas fait pour la solitude, j'ai besoin de sentir de la vie autour de moi. Le silence absolu est pour moi le symbole de la mort. J'aime aussi trouver chez les autres le sentiment du bonheur de la vie en commun ; je me défie des anachorètes : ce sont presque toujours des gens ennuyeux ou ennuyés, et, ce qui est plus grave, ce sont assez souvent des hommes méchants.
* Allusion aa grand discours prononcé par Canning à la séance du Parlement, le 14 arril 1823. (Noie de C Éditeur.)
17 mai.
646. Ma famille est arrivée dans le courant de la journée ; j'avais fiait plusieurs lieues pour courir à sa rencontre. Tout le monde se porte bien. Ma femme et mes en&nts ont bonne mine; les derniers, que je n'avais plus vus depuis près de trois ans , ont bien grandi. J'aurais reconnu Léontine , mais la petite (la princesse Hermine) a tout à JBait changé de figure. Elle ressemble à ma mère , ce qui fait qu'elle possède quelques-uns de mes charmes. Victor est en bonne santé. Les enfents ont pleuré de joie en me revoyant.
Ce qui me console, c'est que la longue absence de ma femme, ayant affoibli sa douleur, lui a rendu moins pénible l'entrée de cette maison où elle a été si cruellement frappée dans son amour maternel. J'ai changé complètement l'aspect de ces lieux, et j'en ai éloigné tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de ces jours de deuil. La Providence a donné à la marche du temps une action bien puissante sur les sentiments des hommes , et ce n'est pas là son moindre bienfait.
25( mai.
647. Les affaires d'Espagne marchent comme elles devaient marcher le jour où l'on a osé les prendre en main. Quelle triste puissance est celle qui est basée sur l'erreur, qui ne s^appuie que sur le mensonge, et dont la force ne consiste que dans la faiblesse de ses adversaires! Cette image est bien celle du libéralisme ; on n'a qu'à examiner ses prétentions d'im peu plus près, et l'on ne tardera pas à voir qu'elles ne reposent sur rien ; on n'a qu'à rechercher de quels moyens il dispose, et l'on trouvera que ses ressources sont nulles. Et pourtant il y a des gens qui , tout en se disant intelUgents , sont attachés aux théories libérales et se vantent de les mettre en pratique.
Ce qui empêche tant de personnes de servir la vérité , de se donner à elle tout entières, c'est qu'elle manque absolument de clinquant. Destinée à se développer toujours davantage, on
la soutient tant qu'elle est dans son enfance; mais le jour où elle se montre et brille de Téclat pur qui lui est propre, elle feit son chemin toute seule, de sorte que tout le mérite semble lui en revenir. Ceux qui Tont soi{]p[iée dans son germe et qui ont dirigé son développement sont très -vite effacés et oubliés. Pour un amour-propre puissant ce métier n*a rien de flatteur, et il n'est donné qu'à peu de gens de se vouer à ce qui ne procure aucun avantage à leur amour-propre.
Voilà ma profession de foi et mon jugement sur moimême.
27 mai.
648. J'ai repris l'habitude de vivre au milieu des miens comme si je n'en avais jamais été séparé , et je jouis avec un vi*ai bonheur de cette vie en commun. Victor plaît ici; tout le monde s'accorde à trouver qu'il a bien réussi , ce qui me cause de la satisfaction. Il est certain que ses manières et sa bonne éducation forment un contraste frappant avec celles de bien des jeunes gens de cette ville. La santé de ma femme semble s'être visiblement améliorée; je compte sur l'avenir pour dissiper les craintes que j'avais à son sujet. Bien que je ne voie les miens qu'au déjeuner et au dfner, je trouve dans ces moments de grandes consolations. Décidément l'homme n^est pas fait pour être seul , et ceux qui prétendent le contraire sont malades d'esprit ou de cœur.
2 juillet.
649. J^ai gardé le lit pendant neuf jours , à la suite d'un refroidissement. Il y a quatre jours je me trouvai assez bien pour rester levé pendant une journée entière ; mais mal m'en a pris, car il m'a JBalIu passer encore trois jours au lit sans le quitter. Aujourd'hui, je sens que la santé revient, mais je ne serai entièrement rétabli que le vingt et unième jour. Tel que je me connais , il ne m'en faut pas moins pour me remettre quand la fièvre me prend.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (I8i3). 11
18 juillet.
650. Quel domihage que la reine des mers, que la puissance qui naguère encore dominait le monde, ait perdu sa salutaire influence ! Qu'est devenu ce {prand et noble Royaume de Grande-Bretagne? Que sont devenus ses hommes et ses orateurs, son sentiment du droit et du devoir, sa conscience du droit? Tout a disparu; mais cette disparition n'est pas l'œuvre d'un individu , d'un homme au cœur faible et découragé; Canning n'est que le symptôme personnifié de ce mal funeste qui se retrouve dans toutes les pulsations de sa |>atric , d'un mal qui a brisé en elle tout ressort et qui menace de livrer son corps épuisé à la dissolution.
SO juillet.
651. Une lettre de Palmella m'annonce que son Roi est adoré de ses fidèles peuples, et qu'il veut les récompenser en leur donnant une charte à la française. Ce que Palmella compte faire demain, ce qu'il a peut-être déjà commencé hier, il l'avait déjà tenté au Brésil. Ce qu'il a voulu et ce qu'il fait aujourd'hui consiste simplement à employer la prétendue panacée que notre spirituelle génération a su découvrir. Voici quelle est sa recette : Tu vois la mort devant toi ; pour l'éviter, prends du poison. Nos pères, au contraire, disaient : Tu es empoisonné , prends du contre-poison. De nos jours, ce moyen curatif parait trop simple, notamment à une génération sur laquelle ont été versés des torrents de lumière. Il y a pourtant aujourd'hui des hommes très-pratiques , qui savent fort bien ce que savaient nos pères, c'est-à-dire que t effet du poison, c'est de faire mourir; c'est précisément pour cela qu'ils conseillent le poison à ceux dont ils voudraient se débarrasser. Et quels sont ces hommes sages, qui prennent franchement pour point d'appui la vérité? Ce sont les radicaux! Je leur rends cette justice, je les comprends bien; or, j'aime mieux des gens que je comprends, quelles que puissent être leurs opinions,
1â RECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).
que des gens qui sont généralement inintelligibles , parce qu'ils tâtonnent dans les ténèbres.
9 août.
652. Ces jours derniers, j'ai envoyé des dépêches dans toutes les directions. De quelque part que viennent les nouvelles, on ne trouve partout que confusion dans les idées, mollesse dans Texécution et dégoût pour ceux qui ne veulent que le bien et qui, pour cette raison même, ne veulent que le triomphe du sens commun.
L'Empereur François et FEmpereur Alexandre se rencontreront au commencement du mois d'octobre. Le souverain de la Russie a invité celui de TAutriche à un rendez-vous que ce dernier a accepté avec beaucoup de satis&ction. L'Empereur Alexandre désire que la chose reste secrète, autant pour lui-même que pour la cause que les deux Princes regardent comme étant la leur. Il y a des intérêts majeurs qui sont liés à cette entrevue. Elle fera beaucoup de bruit, ainsi qu^un coup de canon; mais ce ne sera qu'un signal, et non un appel au combat.
Mes idées au sujet de la Turquie diffèrent de celles qui sont généralement répandues. Ce n'est pas la Turquie qui m'inquiète, mais bien plutôt la France et l'Espagne. La rencontre projetée ne fera certainement pas plaisir à Pozzo di Borgo. Nous resterons ensemble tout au plus pendant huit jours ; mais c'est assez pour des hommes qui savent bien employer leur temps.
Le voyage en Italie aura-t-il lieu au commencement ou à la fin de l'hiver? C'est une question qui n'est pas encore décidée.
13 août.
653. Vienne est désert. On n'arrive pas à réunir six personnes sensées. Je dis sensées, mais n'entends nullement dire agréables. Car réunir six personnes agréables, c'est une chose qui est difficile en tout temps et dans tout pays.
Depuis des années, la journée d'aujourd'hui ne manquait jamais d'être marquée pour moi par une incartade de Napoléon ; ou bien la mauvaise humeur de l'homme de Sainte-Hélène s'épanchait contre moi-même, ou bien c'était un autre qui était apostrophé en ma présence. Des années se sont écoulées depuis ces journées devenues célèbres; mais la date du 15 août est encore tellement vivante dans ma mémoire que tous les ans, à pareil jour, je retrouve dans toute leur vivacité ces impressions d'autrefois ; je me crois alors transporté de nouveau dans ces lieux dont le séjour m'a été si désagréable.
La famille Bonaparte va faire publier une réfutation du livre de Las Cases. Plusieurs de ses membres accusent cet auteur de mensonge et de calomnie. Le fait est que, relativement à la JBamille napoléonienne, ce n'est pas Las Cases, mais Napoléon qui a menti ou qui a dit des choses que ses frères et ses sœurs n'aiment pas à entendre.
Si août.
654. L'entrevue des deux Souverains est fixée au 6 octobre. J'y assisterai, cela va de soi. La chose elle-même, abstraction faite des questions importantes qui s'y rattachent, fera beaucoup d'effet ; ce sera comme un coup de canon tiré avec une pièce du plus gros calibre. Je n'aime pas le bruit, il est vrai; mais quand le bruit est inévitable, je cherche à en tirer parti dans des vues positives et salutaires. Tel est aussi mon plan dans les circonstances actuelles. Ma tête travaille, et mon sang bouillonne. 11 va sortir quelque chose de là; Dieu veuille que ce soit quelque chose de bon !
29 août.
635. Les fausses mesures que Yillèle a prises depuis le Congrès de Vérone, il les couronne aujourd'hui par les desseins qu'il a en tête. La mesure est comble, et il ne fera que multiplier les fausses situations, sans atteindre son but. Les
Français, qui sont gens de beaucoup d'imagination, se figurent aujourd'hui qu'ils comprennent les révolutions, parce qu'ils les ont ^traversées. C'est comme si l'on disait qu'une femme (|ui a eu beaucoup d'enfants sait faire le métier d'accoucheur. Les uns comme les autres oublient que le fait d'avoir souffert et le talent de trouver des remèdes sont choses entièrement différentes. Il y a eu en France un seul homme qui s'entendait à dompter la Révolution, et cet homme était Bonaparte. Le gouvernement du Roi avait hérité de lui, non pas la Révolution, mais la contre-révolution toute faite ^ et il n'a pas su conserver cet héritage. Je juge la Révolution plus sainement que la plupart des hommes qui se sont trouvés au milieu du mouvement. J'ai été dans la même situation que les gens qui, d'un point élevé, assistent à une bataille. Ce n'est qu'ainsi qu'on voit tout; au milieu du tumulte, l'œil ne voit pas au delà d'un certain horizon, et cet horizon est toujours très-restreint. Vu les fiaiutes que le (gouvernement français a déjà commises en Espagne, personne ne peut garantir une solution favorable; siles afbires tournent bien (et cette supposition est admissible), ce sera le bien qui étouffera le mal, envers et contre tous, amis et ennemis. Telle est mon opinion, et l'expérience la confirmera.
La France ressemble aujourd'hui à un navire qui vogue en pleine mer, gouverné par des pilotes inexpérimentés.
Je compte quitter Vienne le 16 septembre, passer cinq ou six jours chez moi, à la campagne, et arriver à Czemowitz le .*{ octobre. Vers le 25 ou le 26 octobre, je serai de retour à Vienne.
LE VOYAGE Dk CZERNOWITZ.
F.XTBA1T8 DE LETTBE8 PARTICULIERES ECRITES PAR METTERRICU A SA FEMME, DU S5 SEPTEMBRE AU 30 OCTOBRE 1823.
656. De Bzeszow. — Impression faite sur M etternich par le pays. — En voiture avec TatistscbefF. — 657. Arrivée à Lemberg. — Maladie. — 658. Le mal persiste. — Productivité de la Galicie. — 659. Metternick continue d'être retenu à Lemberg. — 660. Convalescence. — 661. Arrivée du docteur Jxger, médecin particulier du prince. — Messeirode est envoyé par TEmpereur Alexandre ù Lemberg. — Complet règlement des affaires à Czemowitz. — 662. Triste situation du malade. — 663. Négociations avec Nesselrode et Tatistsckeff à Lemberg. — Délivrance du Roi d'Espagne. — 664. Détails sur la ville de Lemberg. — 665. DeTamow. — Bienveillance de l'Empereur François à l'égard de Metternich. — Lettre de l'Empereur Alexandre. — 666. De Neutitschein.
Metternich à sa femme. Bzeszow, ce 25 septembre 1823.
6S6. J'arrive ici peu de moments avant le départ de la poste , et je ne puis me refuser le plaisir de vous donner de mes nouvelles. Elles sont très-bonnes; j'ai fait mon voyage de la manière la plus heureuse et avec une grande célérité. Je suis arrivé le jour même de mon départ de Witzomirzitz à onze heures du soir à Teschen ; hier à neuf heures à Bochnia^ et me voici à Rzeszow à cinq heures. Je partirai demain au point du jour et serai à Lemberg à huit ou neuf heures du soir.
Le pays est tout autre que je ne me Tétais figuré. Il est très-beau et bien cultivé. L'entrée en Galicie est fort montagneuse et ressemble à la Haute-Autriche ; puis vient la plaine, mais elle est coupée, boisée et fort belle. Ce qui gâte le pays, c'est de rencontrer à chaque pas des juifs. On ne voit qu'eux; ils pullulent.
Je voyage avec M. de Tatistscheff; je l'ai pris dans ma voiture, qu'il a raison de préférer à sa calèche.
J'espère, mes bons amis, que vous serez heureusement retournés à Vienne , et que la cause qui m'a privé du bonheur d'avoir Victor avec moi aura disparu.
Lembei^, c« 28 septembre.
657. Je suis arrivé ici hier entre minuit et une heure du ma* tin, après une course accélérée. Je me suis arrêté une heure à Lançut, que j'ai vu en détail; puis j'ai déjeuné à Przeworsk. Lançut est un grand et bel établissement de campagne; il est dans le style Louis XV.
Przeworsk est très-simple , mais très-joli: ce n'est pas un château, c'est une maison à l'anglaise, toute propre et jolie, u^ Hier, je me suis réveillé avec l'une de ces fièvres rhumatismales qui me tiennent au lit sans rime ni raison. Le médecin ne me trouve pas le pouls agité , mais je suis dans une transpiration continuelle.
Aujourd'hui je vais mieux , c'est-à-dire je transpire moins ; je veux néanmoins me tenir au lit pendant trois jours, pour ne pas risquer de reprendre la maladie. Je ne puis rien vous dire de Lemberg, car je n'en ai rien vu.
Ma maison est fort belle et très-bien arrangée.
29 septembre.
658. Je vous écris aujourd'hui debout; mon dérangement se dissipe, car mon mal n'a jamais été au delà. Le médecin ne m'a pas trouvé un seul instant de fièvre , mais une légère irritation, qui avait cessé d'elle-même le soir du premier jour. Je me suis tenu néanmoins au lit pendant deux jours , d'abord pour m'assurer de l'avenir , et puis pour ne pas être surmené par des audiences, des présentations et des fêtes de tout genre. C'est la Palatine Potocka qui a absolument voulu me faire passer le Rubicon. Il s'en est fallu de peu que, sans les protestations les plus vigoureuses de ma part, je ne me sois vu forcé de quitter le lit pour aller au bal. Au reste, n'en dites rien , car les pauvres gens ici sont dans les meilleures dispositions; ils sont, d'un autre côté, si positivement malheureux, qu'il serait difficile de savoir comment s*y prendre pour leur éviter la ruine. Ce pays est excessivement productif; mais il
manque de tous les moyens d'exportation, de sorte que les propriétaires ne savent , à la lettre , comment faire pour ne pas crever de misère, tout en ayant du superflu jusqu'au cou. Il y a bien des parties de la Galicie où la livre de bœuf coûte un kreutzer ; ici elle en coûte trois. Deux mesures d'avoine coûtent un florin, valeur de Vienne. II ne faut pas se moquer de gens aussi malheureux.
â octobre.
659. Je ne vous ai pas écrit ces deux derniers jours , car je n'avais qu'à formuler des lamentations sur l'ennui que j'éprouve. Je suis^pris d'un de ces petits écarts de santé qui me donnent tant de tracas à Vienne. Je vois , depuis le départ du médecin de l'Empereur, le meilleur médecin d'ici. Gomme mon affection est toutefois plus catarrhale que rhumatismale , et qu'il s'y est joint une inflammation des paupières, j'ai fait chercher un professeur de médecine, élève de Béer et ami de Jir(jer, qui m'a donné ce qu'il faut. Aussi tous mes maux vontils sur leur déclin; vous savez qu'il me faut toujours la neuvaine. Mes médecins prétendent que rien ne saurait m'empécher (en tant que les médecins sont infaillibles) de me mettre en roule lundi prochain. Vous devez comprendre combien ce contretemps me tourmente. Mon mal n'est rien, et il faut bien que je le prenne en patience, car ma nature semble destinée à passer périodiquement par ces crises. Je ne souffre que d'ennui, car je n'ai même pas de fièvre. Mais ce sont les affaires qui me pèsent sur le coi*ps et retombent sur tout mon être ! Il en est que personne ne peut faire que moi. Il suffit de se livrer à cette considération pour prendre la fièvre.
10 octobre.
660. Je vais tout à fait bien , ma bonne amie , après avoir passé treize jours en crises de tous les genres. Depuis lors je me sens convalescent, et j'ai ce sentiment d'une manière tellement décidée, qu'il faut bien que j'aie été véritablement malade.