IV. t
J'ai eu le bonheur de tomber sur un médecin très-pratique et très-simple; j'ai le sentiment qu'il a saisi sur-le-champ ce que ma nature ofire de bizarreries , mais surtout de ce qu'une vie afireuse y a ajouté de singularités et d'anomalies. Ma maladie était à la fois une affection catarrhale qui règne ici , et la suite des préoccupations du Congrès. Or, on peut vous guérir de la première de ces maladies , mais je défie qu'aucun médecin au monde vous tire de la seconde ; aussi mon système nerveux est-il entré dans une agitation fébrile.
Dieu m'a aidé; il m'a tiré de dessus mon lit de douleur, et l'entrevue de Czernowitz est ou va être terminée ainsi que je l'avais voulu.
L'Empereur sera de retour ici le 12. Nesseirode vient mettre la dernière main à l'œuvre avec moi ici. Ce sera l'affeirc de deux fois vingt-quatre heures.
13 octobre.
66i. Jaeger est arrivé ici hier au soir; il vous rendi-a compte de l'état dans lequel il m'a trouvé.
Ma santé, au reste, va se remettre de l'atteinte qu'elle a éprouvée. Ce qui servira à la consolider, c'est l'état parfait des afEaires. J'aurai quelques mois sans travail mortel.
Nesseirode est ici depuis la nuit dernière. Je l'ai vu pendant deux heures ce matin. L'Empereur Alexandre me l'a envoyé pour avoir mon « placet » à toutes les expéditions. Loin de le leur refuser, c'est du fond de ma conscience que j'y applaudis. Toute cette affaire, que je pourrais dater de mon lit à Lemberg, fera honneur aux deux Empereurs *.
Tout ce que Jaeger m'a dit sur le compte de la famille m'a tait le plus grand plaisir; soyez sûre que de bonnes nouvelles influeront sur ma santé plus que des remèdes. Mon mal a été compliqué par des préoccupations morales ; ce sont les remèdes moraux qui par conséquent doivent opérer avec le plus d'effi-
* Voir Résultats de l'entrevue des deux Empereurs à Czernowitz {p9* 683- 685). {Note de VÈditeur.) •
LE VOYAGE DE CZERMOWITZ (l823). 19
cacité , et je n'en connais pas un plus actif pour moi que vos santés.
17 octobre.
662. Je vous remercie beaucoup des oranges que vous avez eu l'inspiration de m'envoyer; j'avais fait Timpossible pour m'en procurer ici , mais pas moyen : « Ce n'est pas dans ce pays-ci que les citronniers fleurissent. »
Jaeger m'a déjà trouvé entrant en convalescence. J'ai été charmé de l'avoir, parce qu'il me connaît à fond et que l'approbation que je lui ai vu donner à tout ce que le médecin d'ici avait fait a dû me rassurer. Je suis tout à fait hors d'affaire maintenant. Mon mal n'a été qu'une de ces malheureuses affections, ou catarrhales ou rhumatismales, qui me mettent toujours pour neuf ou treize jours sur le grabat. Dans un état de choses ordinaire, mon incommodité (car ce n'est pas une maladie véritable) se serait passée comme les précédentes. Mais figure2«>vous ma situation morale! Seul de mon bord, c'est-à-dire le seul homme d'affaires au lit à Lemberg; les deux Empereui*s tète à tète à Gzernowitz. Gomme résultat, deux seules éventualités possibles, ou la guerre immédiate entre la Russie et la Porte, ou la paix également immédiate. Moi , tenant la paix entre mes mains et connaissant seul les moyens de l'assurer, — moi au lit! Je vous jure qu'il faut être doué d'une force d'àme et de volonté peu commune pour ne pas succomber. Aussi n'ai-je pas succombé moralement, mais mon physique en a reçu une secousse terrible ! Je suis resté plus de quinze nuits sans dormir, et je suis arrivé à deux doigts d'une fièvre nerveuse.
Maintenant tout est dit. Je suis encore Ëaible, mais, comme l'appétit me revient, mes forces vont se rétablir vite.
Au milieu de ce dédale de maux et d'ennuis, le Ciel m'a protégé. J'avais avancé tellement les affaires avant la réunion, que la force des choses s'est chargée de les terminer sans moi. La paix est assurée ; tout est arrangé d'une manière miraculeuse, et le triomphe est complet! Ce bienfait pour l'Europe
20 RECLEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).
entière en est un tout particulier pour moi ; il m'ouvre quelque chance de repos , de ce repos après lequel je soupire comme Poiseau après Fair, et qui me fuit depuis près de vingt années d'un travail non interrompu !
19 octobre.
663. L'Empereur est parti hier. Je suis ici avec Nesselrode et TatistschefF, occupé des expéditions nombreuses que nous avons à envoyer dans toutes les parties du monde, et de la nomination d'un agent russe à Gonstantinople ^. J'espère pouvoir pailir dans le courant ou vers la fin de la semaine prochaine.
Nous avons appris hier la délivrance du Roi d'Espagne. J'en attends les détails avec curiosité. Si cette délivrance est complète, c'est-à-dire si elle n'a pas un défiaiut dans la cuirasse, l'Europe est pacifiée pour longtemps, et la coïncidence de la paix en Orient et en Occident n'est pas l'une des choses les moins curieuses. Je vous prie, mon amie, de tout arranger de sorte que je puisse entrer dans mon appartement en arrivant à Vienne.
Si le bon Dieu voulait m'accorder six mois de repos , et que je pusse les passer dans un bon climat, hors des afEatires ou seulement hors de leur intensité, je crois que je regagnerais dix années de vie et de santé.
21 octobre.
664. Je saisis un petit moment avant le départ d'une estafette que j'expédie à Vienne, pour vous dire, ma bonne amie , que je vais bien. Les forces commencent à me revenir, l'appétit est bon , et je tâche de m'habituer à l'air par une petite promenade en voiture que je fais tous les matins. C'est le moins
"*^Le conseiller d'État tusse Mincîaky fut envoyé comme agent à Constantinople, pour y surveiller de près les intérêts commerciaux de la Russie.
{Note de l'Éditeur.)
LE VOYAGE DB CZERNOWITZ (l823). 21
que je puisse foire , quand je pense qu'une course toute gentille de deux cents lieues m'attend au premier jour. Je fixerai demain celui de mon départ; ce sera probablement samedi. J'ai fini hier mes affoires avec Nesselrode, qui est parti ce matin pour aller rejoindre son Maître. Tatistscheffpart demain pour Pétersbourg , et je veux me reposer encore pendant deux ou trois jours.
J'étais extrêmement tenté de partir vendredi. J'y renonce définitivement par respect humain. On me foit voir tous les environs de Lemberg. Je n'ai jamais vu de gens plus amoureux de leur ville que ceux d'ici. La promenade de droite passe pour offrir la vue de Naples; celle de gauche est la Bnihl près de Vienne. Si vous y regardez de près, vous voyez une ville enfoncée dans un trou; ce trou manque d'eau et d'arbres. La ville est à moitié belle et à moitié laide : il y a beaucoup de maisons bien mieux bâties que celles de Vienne , car elles ont de l'architecture; puis viennent des intervalles, ou vides, ou encombrés de baraques. L'Orient commence à se montrer.
P. S. Je ne saurais assez vous exprimer, ma bonne amie, combien je suis heureux de quitter ce lieu ; l'ennui me consume. Je penserai toute ma vie au mois d'octobre 1823.
Tarnow, ce 27 octobre.
665. J'ai quitté Lemberg avant-hier par cinq degrés de froid. J'ai couché la première nuit à Pi'zemysl , le même endroit où , à un mois de date , jour pour jour, j'ai eu le guignon de tomber malade.
Hier j'ai couché à Rzeszow. Demain , je fois une très-petite journée; je coucherai à Bochnia.
Après-demain à Bielitz , lieu frontière de la Galicie.
Je suis en ceci les directions de l'Empereur lui-même , qui a voulu que je me trouvasse partout dans ses propres gftes. Je suis, par conséquent, logé partout à merveille. J'habite les maisons des capitaines de cercle. Le courrier qui me précède
règle la température des chambres, de sorte que je suis partout comme chez moi. En Pologne, la politesse exige de tous préparer une chambre avec trente degrés de chaleur. J'en ai rabattu seize , au grand étonnement des propriétaires des maisons , qui tous s'étaient apprêtés à me recevoir , en ma qualité de convalescent , avec deux ou trois degrés en sus de ce que réclame chez eux la plus simple urbanité.
Je ne saurais , au reste , assez me louer des bontés recherchées de TEmpereur. Il n'a pas laissé se passer un seul jour sans venir me voir à Lemberg; .1 est resté assis pendant des heures entières à côté de mon lit, — ou, à son retour de Gzemowitz, dans mon salon, non pour me parler d'affaires, mais pour me distraire et causer de fariboles. C'est lui qui m'a choisi et donné mon médecin à Lemberg , en me disant qu'il m'eût laissé le sien s'il n'avait la conviction que le D' Massow valait mieux.
Sur toute la route , je trouve que c'est lui qiii m*a Éaiît mes logements, et donné les ordres les plus précis pour que je fusse traité comme lui. Bien que je connaisse depuis longtemps le véritable attachement que me porte l'Empereur, j'avoue que je ne l'eusse point cru capable d'attentions aussi recherchées. Au milieu de tout cela, il a dû nécessairement arriver des choses plaisantes. Je vous les conterai, et elles vous feront rire.
Quand il a été décidé que je ne pouvais pas accompagner Sa Majesté à Gzerno^itz et que j'ai désigné Mercy pour me remplacer, j'envoyai celui-ci à l'Empereur pour le lui dire. L'Empereur , avec sa bonhomie ordinaire , dit alors à Mercy : « Eh bien ! voilà qui ne sera pas mal. Je ne connais V affaire que superficiellement; vous ne la connaissez que depuis hier; nous ferons triste figure à nous deux. Si cela ne marche pas , je traînerai l'Empereur Alexandre chez le prince de Metternich. Celui-ci sera plus avancé dans une demi- heure que nous ne le serions nous deux au bout de huit jours. » Mercy n'a pu s'empêcher de rire , et l'Empereur a fiait chorus avec lui ; cependant tout a marché et bien marché. L'Empereur de Russie, en m'envoyant Nesselrode , qui est resté huit jours avec moi
pour tout régler , m'a ëcrit une lettre qui n'est pas celle d'un Souverain, mais d'un ami désappointé, vu le manque d'un rendez -vous sur lequel il avait tant compté. Je vous prie de demander audience à l'Empereur et de le remercier, en votre nom et au mien , de toutes les bontés et attentions qu'il a eues pour moi , et desquelles je vous ai rendu compte. Vous ne lui parlerez pas de Thistoire de Mercy.
Selon mes calculs , je serai à Vienne le 2 novembre pour le dîner. Je coucherai le !•' à Poisdorf.
Neutitschcin, ce 30 octobre.
, 666. Ma bonne amie, me voici en Moravie, c'est-à-dire dans un pays civilisé, et à une distance de Vienne que le courrier va franchir en trente heures.
Je n'ai rien vu de plus frappant que le passage de la Galicie en Moravie. Le pays est le même, et tort beau d'un côté comme de l'autre ; mais le premier village de ce côté-ci fait l'effet d'être enfin habité par des hommes. Plus de haillons; les maisons sont propres et les habitants bien couverts ; plus de juifs, plus de gale, de teigne, de misère ni de mort! J'ai vu , il y a deux jours , par un froid de trois ou quatre degrés , des paysans travaillant dans les champs, couverts de leur seule chemise, et leurs enfants, l'un entre deux et trois ans, l'autre entre trois et quatre, assis tout nus sur le champ labouré. J'étais bien tenté de m'écrier avec le grenadier français : » Ah ! les malheureux appellent cela une patrie ! » Le premier petit Silésien que j'ai vu avait un bon petit bonnet, une bonne camisole, et il était porté par sa mère, couverte d'une bonne pelisse et munie de gros bas de laine rouge , finissant par une bonne paire de souliers. Les uns me donnaient envie de pleurer, et j'aurais voulu embrasser les autres.
24 RECCEIL DE DOCUMENTS (182S-1829).