‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 43 sur 123 · Extension progressive des moyens des sociétés secrètes · texte numérisé non relu

Extension progressive des moyens des sociétés secrètes

2. Francs-maçons; le but qu'ils ont poursuivi d'abord n'est pas répréhensible ; mais ils se sont divisés en tant de sectes que la franc-maçonnerie proprement dite n'existe plus. La forme maçonnique offre des instruments toujours prêts aux conspirations secrètes tramées contre la religion et contre

rÉtat; elle sert à multiplier et à répandre les menées des agitateurs.

3. Carbonarisme. Adelphisme. L'organisation du carbona* risme est remarquable en ce que, grâce à des formes extrêmement simples, elle adapte les sectes à Tintelligence et aux idées des classes inférieures de la population.

CHARLES-ALBERTy PRINCE DE CARIGNAN, PLUS TARD ROI DE SARDAIONE. DÉTAILS CAIUCTÉRISTIQDES.

789. Extrait d*ane notice écrite plus tard par le prince de Mettemich *•

789. Après la levée de boucliers de la révolution piémontaise en 1820 et 1821, le Roi Charles-Félix était fermement résolu à exclure de la succession au trône le prince de Garignan, qui avait joué le rôle de porte-drapeau de la révolution, et à faire passer la couronne sur la tète du fils du prince.

En l'absence d'un ordre de succession pragmatique , le Roi voulait placer la réalisation de son dessein sous la sanction et sous la garantie de l'Empereur François.

Cependant l'Empereur François se prononça contre cette mesure. Il était d'avis, — et je partageais sa manière de voir, — que, dans la pratique, des exclusions de ce genre entraînent toujours à leur suite des désordres inévitables**.

Lorsqu'en 1825 l'Empereur François visita le Royaume lombard-vénitien, cette question était précisément alors l'objet d'une correspondance très-suivie.

Le Roi Charles-Félix demanda à être reçu en personne par l'Empereur à Milan. L'Empereur profita de cette occasion pour essayer encore une fois de modifier les résolutions du Roi en ce qui concernait la question de succession au trône.

* Nous plaçons cette notice ici parce que l*incident dont il y est question date de Tannée 1825. {Note de V Éditeur.)

Voir la dépèche du 6 décembre 1821 (n» 557). {Note de t Éditeur,)

t64 RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-1899).

Il dëclara que le moment d*avoir une entrevue avec Charles- Fëlix n'était pas encore venu; qu'il fallait d'abord que le Roi fût décidé à ne pas interrompre Tordre de succession, et que, dans ce cas, lui l'Empereur préférerait que Fentrevue eût lieu à Gènes, et non pas à Milan. « Les Piémontais », écrÎTait l'Empereur François au Roi Charles-Félix, « préféreront que je Tienne chez eux, et les Génois seront reconnaissants de ce que leur ville aura été choisie comme lieu du rendez-vous. *

Le Roi se rendit à ces arguments ; il s'engagea à revenir sur la décision qu'il avait prise à l'égard du prince de Carignao ; il y mit toutefois une condition : c'est que le prince de Carignan ne recevrait l'ordre de se rendre auprès de l'Empereur François, pour être conduit par ce Prince devant le Roi Charles-Félix, qu'après que l'entrevue des deux Souverains aurait eu lieu à Gènes.

Ce plan fut suivi rigoureusement.

Ce n'est qu'après l'arrivée de l'Empereur à Gênes, où le Roi l'avait devancé de quelques jours, qu'on envoya à Turin un courrier chargé de porter au prince de Carignan Tordre de se rendre à Gènes pour se présenter devant l'Empereur François.

Le Roi me témoigna le mécontentement que lui causait cette affaire en me disant :

tt J'ai cédé à la volonté de l'Empereur, autant par suite du respect que je lui porte que par suite de l'hommage que je rends au sentiment qui Tanime, et qui est celui de Tordre a|>puyé sur des principes et sur l'expérience. Ce dont par contre je ne puis me défendre, c'est de la conviction que ce sera l'Autriche qui en particulier aura à se plaindre d'un homme dont les idées sont entièrement perverties ! »

Je répondis à cela que l'Empereur n'agissait pas sous l'empire d'un sentiment de confiance à Tégard du prince de Carignan ; que, dans la discussion de la question de la succession au trône, il ne considérait que la chose elle-même, non la personne de l'héritier présomptif, et qu'entre deux maux il choisissait le moindre.

Deux jours après, le prince de Carignan vint à Gènes, ac-

compagne de sa femme. 11 descendit dans une maison particulière que le Boi avait fiait louer dans ce but, et il se rendit immédiatement auprès de l'Empereur François.

Après une audience de plus d'une heure, le prince quitta Sa Majesté pour venir chez moi; cette visite dura trois heures. La soirée était très-avancée quand il partit, en sorte que je ne pus présenter mes hommages à Sa Majesté TEmpereur que le lendemain. L'Empereur m'accueillit en me disant : «Eh Lien, quelle impression le prince de Garignan vous a-t-il laissée ? » Je priai Sa Majesté de ne pas intervertir Tordre chronologique, attendu qu'il m'importait beaucoup de savoir quelle impression le prince avait faite sur Elle pendant le long entretien dont j'ai parlé.

« — Le prince, répondit l'Empereur, ne m'a pas Éait une impression favorable ; je puis, du reste, la rendre en peu de mots : Le prince est un phraseur, et ces sortes de gens ne m'inspirent jamais confiance.

« — L'opinion de Votre Majesté, dis-je, est tout à foit conforme à celle que je me suis faite à la suite de l'entretien de trois heures que j'ai eu avec le prince.

tt — Avec tout cela, continua TEmpercur, il n'y avait pas

autre chose à faire dans le cas actuel que ce qui est arrivé. »

Le même jour, dans la matinée, l'Empereur conduisit le

prince chez le Roi. Charles-Albert se mit à genoux devant le

Roi et lui demanda pardon en pleurant.

ft — C'est à l'Empereur, dit le Roi, et non h votre naissance ni à moi, que vous éles redevable. Ne l'oubliez jamais, et ne donnez jamais lieu à votre protecteur d'avoir à regretter sa générosité. »

Le prince protesta de ses bonnes et fermes résolutions. La fin du séjour des Souverains à Gènes ne fut troublée par aucun incident.

La ligne politique et l'attitude personnelle observées par le Roi Charles-Albert depuis son avènement n'ont pas besoin d'être rappelées ici; jusqu'à l'année du couronnement de TEmpereur Ferdinand à Milan (1838), sa conduite n'avait donné lieu à aucune plainte de la part de l'Autriche. L'Em-

pereur et le Roi se rencontrèrent à Pavie, où, depuis 1825, je me suis retrouvé pour la première fois personnellement en contact avec ce dernier Souverain.

On avait donné au Roi de Sardaigne un appartement dans la maison où TEmpereur était descendu. Sa Majesté reçut Taug^uste visiteur à son arrivée. Ce dernier resta une demiheure chez TEmpereur. En passant par Fantichambre de l'appartement impérial y le Roi m'aperçut ; il mit son bras sous le mien et m'emmena chez lui ; là, il engagea aussitôt avec moi une conversation aussi remarquable qu'elle est propre à caractériser la personnalité de ce prince. Je vais la reproduire.

Après que nous eûmes pris place l'un à côté de l'autre sur un canapé, le Roi commença ainsi :

tt C'est avec une vive impatience que j'ai attendu l'heureux moment où, après les années qui se sont écoulées entre notre , rencontre de ce jour et notre première à Gènes, il m'est permis de vous adresser la question : Étes-vous content de moi, et trouvez-vous que j'aie satisfiait, ou non, aux engagements qu'en 1825 j'ai contractés envers l'Empereur et envers son ministre? Vous serez peut-être surpris de me voir vous adresser cette question pour ainsi dire à brûle-pourpoint; en voici la raison. J'ai lu à Gènes sur le visage de l'Empereur François et sur le vôtre, que vous ne mettiez pas une confiance entière dans la franchise de mes explications sur un passé malheureux, ni dans la valeur de mes engagements h l'égard de l'avenir. Je vous avoue que je n'en ai point été surpris ; j'aurais même été étonné que vos impressions eussent été différentes.

Moi. — L'Empereur et moi, nous avons eu, non des doutes sur les intentions que vous nous avez exprimées, mais sur la possibilité où vous seriez, à la suite des événements de 1820 et 1821, de réparer les fautes qu'un funeste entraînement vous avait fait commettre dans l'intérêt même de votre avenir. Vous avez tenu la parole que vous avez donnée à l'Empereur, et s'il se trouvait placé en face de vous. Sire, il confirmerait ce jugement.

Le Roi. — Je suis charmé de vous voir ne point mettre de

réserve à ce que je regarde comme une pleine justification de ma conduite gouvernementale. Mais je ne me bornerai pas à cette demande; la circonstance de notre rencontre est trop précieuse pour que je n'en profite pas dans l'intérêt d'une cause qui nous est commune et qui à la fois est celle de tout le corps social. Veuillez m'écouter, et attacher à ce que je vous dirai la valeur d'une preuve de confiance que je ne puis accorder qu'à vous seul.

a II y a dans le monde une vaste conspiration; elle semble uniquement dirigée contre les trônes, mais elle est en effet dirigée contre la paix dans le corps social. Ce n'est pas à vous que j'entends rien apprendre à cet égard; ce que je tiens à vous prouver, c'est que je ne suis point, comme bien d'autres, la dupe d'une faction; ce qui d'un autre côté est certain, c'est que la position de tout Roi de Sardaigne est la plus difficile de toutes les positions. Le fsiit tient aux défauts de l'esprit piémontais, esprit méticuleux, à la fois osé et craintif, chicaneur et cauteleux ; la position du chef d'un pays animé d'un aussi mauvais esprit est rendue par cela même éminemment difficile ; elle n'est jamais libre et doit ainsi toujours prêter à des soupçons de la part des autres Cabinets. L'esprit piémontais est avant tout antiautrichien ; c'est le vent qui vient de la France qui alimente en lui cette tendance. Vous savez ce que je pense de la politique du juste milieu, et vous savez dès lors également que vous pouvez compter sur moi. Mais il y aura peut-être des cas où ma conduite pourrait ne pas vous paraître claire. Dans ces occasions, adressez-vous à moidirectement; écrivez-moi et ne confiez pas vos lettres à la poste, mais fiaites-les passer par une main sûre à votre envoyé à Turin. Ce sera lui qui, sans en rien dire à personne, devra me les remettre; ce sera par la même voie que vous recevrez mes explications.

Moi, — Je ne me permettrai que rarement d'user de la faculté que me donne Votre Majesté. Je dois, d'ailleurs, lui rendre compte des raisons qui m'engagent à cette réserve. Je connais l'esprit piémontais, je sais combien il est difficile à manier. Vis-à-vis de lui, la seule marche utile est une marche

ouverte de la part de ceux qui n'ont rien à cacher, ni de ce qu'ils veulent, ni de la direction qu'ils suivent. *

Le Roi eut de la peine à se rangera mon avis. Quant à moi, je restai fidèle à ma manière de voir, et les documents de la chancellerie intime de Cour et d'État font là pour attester que je n'ai jamais varié d'opinion.

^ ài\

bVÉMEMENTS DU JOUR.

eXTRAITS DB LETTRES PARTICULIÈRES ECRITES PAR METTERRICU A SON FILS TICTOR, A SA MÈRE ET AC7 RARO:< DR NEEMANN, DU l'*" JA5VIER AU 25 DÉCEMRRE 1826.

790. Rieo de nouveau dans TafTaire des Empereui-s en Russie. — Embarras de Talistsclicff. — L'Empereur Alexandre et les libéraux. — 791. SurCanning. — Les affaires de la Diète de Hongrie. — 792. Fin de la crise des Empereurs à Saint-Pétersbourg. — Sur l'Empereur Nicolas et sa proclamation. — 793. Rapports du prince Victor. — Que dit la princesse Bagratioo des événements de Russie? — LafFairede Saint-Pétersbourg est une imitation de l'insurrection espagnole et de l'insurrection italienne. — Lebzeltern s'est •compromis à Saint-Pétersbourg. — Le prince Félix de Schwarxenberg est également compromis. — 794. Acquisition de la terre de Plass. — 795. Apponyi remplace Vincent comme ambassadeur à Paris. — 796. La bonne santé de Metternicb fera enrager les jouiTialistes. — 797. Epidémie de rou- .geole. — Mauvaise bnmeur de la Russie contre l'Autricbe. -~ 798. Maladie et rétablissement de l'Empereur François. — Satisfaction causée à Metternicb par les travaux de son fils Victor, — 799. L'Empereur François. —

800. Tableau exact de la Russie et tâcbe de l'Empereur Nicolas. —

801. Toutes les inquiétudes qu'inspirait la maladie de l'Empereur sont dissipées. — Gentz est encbanté du prince Victor. — 802. Faux bruit de la mort de l'Empereur François. — Mort du Roi de Portugal. — Remcrcîments adressés au prince d'Arenberg k propos d'un envoi de fleurs. — La princesse Léontine. — 803. Affreux temps à Vienne. — 804. Retour -Sur l'Empereur Alexandre. — 805* Bonne politique de TEmpereur Nicolas dans la question d'Orient. — 806. M. d'Arlincourt. — Projets pour l'été. — Nouvelles de la famille de Metternicb. — Commande de livres. — S07. Projet de voyage à Plass. — 808. Brusque cbangement dans la politique de la Russie. — 809. Premier pas fait par l'Empereur Nicolas dans la question d'Orient. — Politique de Metternicb. — Le protocole du 4 avril. — ^10. Paix profonde. — 811. Politique de Canning. — 812. Résurrection de

TalHance. — Errear du Cabinet de Londres. — 813. Mort malheureuse de lord Inçestre, au Prater. — Soumission de la Porte. — 814. Mort de Tlmpératrice Elisabeth de Russie. — 815. Le prince Victor a {;agné son pari. — La princesse Herminie. •— 81$. Stagnation dans les affaires diplomatiques. — Différence entre les vues de l'Empereur Nicolas et celles de Wellington. — 817. Ganning passe pour ôtre le complice du grand prévôt de la Sainte-Alliance. — 818. Ganning et Metternicb. — 819. Dom Pedro, prince libéral. — Mort subite du chancelier de Hongrie. — 820. Projets de voyage en Bohême et au Johannisberg. — 821. De Rœnigswart. — 85fâ. Du Johannisberg. — Nombreuses visites. — 8Î3. Attaques des journaux de Paris. — 834. Entretien avec Marmont. — 825. Échange de rôles entre Pozzo et Granville. — Affaires sans nombre. — Le général Woronzow. — 826. Metternicb refuse de participer à une action commune contre la Porte. — L*escadre du Pacha d*Egypte s« dirige vers Navarin.

Metternicb à Neumann. Vienne, le l*** janvier 1826.

790. . . . Rien de nouveau encore dans TafFaire des Empereurs. Le 29, Constantin a (ait quitter à plusieurs dames de Varsovie le deuil qu'elles avaient pris pour Alexandre; il veut que l'Empereur vive. On dit le gi*and-duc Michel retourné à Pëtersbourg par suite d'un ordre de Constantin qui l'a trouvé à Kowno. En attendant, toutes les armées, — hors celles du Royaume de Pologne, — ont prêté le serment à l'Empereur Constantin I".

Tatistscheff ne fiait pas dire la messe à la chapelle de la mission, parce qu'il ne sait pas pour quel Empereur faire prier. Il a reçu l'ordre de faire prêter le serment aux sujets russes : il tratne sa décision, car il est tenté de croire que Constantin finira par prendre la couronne. La Russie, en attendant, est sans maître, et la Pologne se trouve placée sous un autre régime.

Les feuilles libérales vont s'emparer de cette étrange situation; elles m'accolent toujours à l'Empereur Alexandre, et elles n'ont point tort, mais elles servent mal leur propre intérêt. Les libéraux avertissent ainsi son successeur de ne point se séparer de l'homme qui a ^u lutter contre eux, car je doute fort qu'un Empereur de Russie devienne jamais bon républicain. Si le pauvre Alexandre n'avait point commis de péchés dans sa jeunesse, et si dans son âge mûr il n'eût point a manqué

210 RECLEIL DE DOCUMENTS (l823-18!29).

(le quelque chose v , comme disait Napoléon, le libéralisme du jour, où en serait-il? Si du haut de TÉIysée on peut ou on Teut s'occuper du gâchis d'ici-bas, Tàme d'Alexandre me comprendra mieux aujourd'hui qu'elle ne l'avait fait sur terre, et elle devra venir au-devant de la mienne.

Mettemich à son fils Victor. Vienne, le 3 janvier.

791. Le procès entre le monde et M. Ganning ne sera pas jugé devant le tribunal de notre ambassade à Londres.

Le procès sera gagné ou perdu, mais il sera plaidé. Le jugement sera rendu dans les premiers six mois de cette année. Je vous rappellerai au mois de juin ce que je vous dis aujourd'hui.

Les affaires de la Diète de Hongrie vont être terminées.

Nous avons gagné tous les procès, et les anciens combattants contre la Cour se battent aujourd'hui entre eux. Voilà encore un exemple du fait que quand les Rois savent dire r non » , ils gagnent leurs causes. L'Empereur m'a remercié d'une manière touchante de mes soins, car c'est par hasard que les affaires de Hongrie sont venues dans ces derniers temps peser Sur mes épaules déjà surchargées d'assez de fardeaux.

Mettemich à ]Neumann. Vienne, le 7 janvier.

792. ... Le courrier avec les nouvelles du 26 décembre est arrivé de Pétersbourg. La lutte déplorable est finie, et nous avons un Empereur. J'en félicite la Russie et l'Europe*.

L'avènement a été marqué par une révolte militaire. J'espère que l'Empereur, qui, dans l'occasion, s'est fort bien conduit, saura mettre de la vigueur à couler la question à fond et à ne point arrêter les recherches à la surface. Abstraction faite de bien des malheurs individuels, l'événement a deux cotés favorables : l'un est celui d'empêcher le jeune Monarque

• Voir « Sur l'avènement de TEmpereur Nicolas », n« 829-;831.

{Note de r Éditeur.)

de croire au langage mielleux qui sera celui dont useront envers lui les ennemis les plus décidés de son pouvoir; Tautre^ de lui prouver qu'il ne suffit pas de la seule distance matérielle pour être placé en dehors des influences morales et des tentatives odieuses ; la Russie a la maladie du temps, comme tous les autres pays.

L'avènement de Nicolas conduira probablement à moins de changements à Tintérieur qu'il n'y en aurait eu sous Constantin. Ce qui reste du règne éphémère et fantasmagorique de ce dernier, ce sont de bien pitoyables pièces diplomatiques sur sa renonoiation. J'excepte du blâme la proclamation du nouvel Empereur, qui est très-correcte ; elle s'appuie en tout premier lieu sur la déclaration de l'Empereur Alexandre de 1823. Il ne s'y trouve pas un seul paragraphe qui ne soit une consécration des bons principes.

La mer monte, elle est en mouvement, et le vent des affaires souffle. Le plus habile est celui qui sait en trouver la direction, et ce n'est pas toujours celui qui se remue le plus.

Mettcrnich h son fils Victor. Vienne , le 24 janvier.

795. J'ai reçu, mon cher Victor, vos rapports et vos lettres de Londres. Les premiers sont fort bien faits, et l'Empereur les a lus avec intérêt.

..... Je TOUS prie de fixer un peu plus particulièrement votre attention sur ce que disent les Busses, et en particulier la princesse Bagration, sur la situation des choses en Bussie. Vous verrez par ce que je mande à Vincent, dans la dernière dépêche que je lui adresse, ce qu'est l'affaire en réalité. Elle n'est ni plus ni moins que la stricte copie de celles de Madrid, de Naples et de Turin. La conspiration est immense dans ses ramifications, et le nombre des individus arrêtés excède déjà douze à treize cents. Dans le nombre se trouvent des personnages des premières catégories de la société russe. Si l'Empereur Alexandre eût vécu, la même chose serait arrivée, et

lui et la famille impériale eussent été massacrés Lebzel-

tem ne pourra pas rester à Pétersbourg. 11 est trop compromis

par son beau-frère Troubetzkoï*. Le public commence déjà à le regarder comme un carbonaro. Eh bien, Lebzeltem, avec ses qualités si essentielles, est aussi du nombre de ceux qui ne croient jamais à Texistence de bâtons ayant qu^ils aient été rossés comme plâtre. II croit aux conspirations depuis que son beau-frère a été arrêté comme conspirateur. Aussi souvent que j'ai donné des avis à l'Empereur Alexandre, Lebzeltem, et bien plus encore Nesselrode, m'ont taxé d'agir en visionnaire et de conduire à mal l'Empereur de Russie. Ainsi voyez ce que disent les carbonari russes à Paris; chaque mot me servira d'indication. Il est encore impossible de prévoir où l'affaire s'arrêtera. Elle déroute, au reste, un peu nos jeunes magnats.

Quelqu'un qui s'est presque compromis aussi, c'est Félix Schwarzenberg. Il a vécu dans la plus grande intimité avec tous ces jeunes écervelés, et certes il n'a rien su de ce qui se tramait; mais le choix de sa compagnie lui retombe aujourd'hui sur le dos.

Léontine vous parlera de nos bals. Je n'ai pas l'humeur

à la danse, je vous renvoie donc à ses rapports.

J'ai fait partir hier mes agents pour l'achat de Plass. Sa vente aux enchères aura lieu le 30 de ce mois.

14 février.

794. J'ai fait l'acquisition de Plass, et c'est une grande afBaire. Je vous envoie une description sommaire de la terre. Dans les mauvaises petites estampes, vous verrez le château de Plass; si jamais vous en avez vu un plus grand, je tous déclare savant. Outre ce château, — ^'est-à-dire l'ancienne abbaye, il y en a encore trois autres d'une importance moindre. Il faudra décider sur les lieux ce qu'il y aura d'habitable sans devenir ruineux**.

* Le prince Troubetzkoï, qui était à la tête de la conjuration formée contre l'Empereur Nicolas, s*était caché chez Lebzeltem, son beau-frère.

{Note de C Éditeur.) ** L'abbaye de Tordre de Citeaux, à Plass, fondée en 1143, fut sapprimée

18 février.

79ff. Les nouvelles de Russie sont bien inquiétantes pour la sûreté et le repos intérieur de ce pays. J'en écris plus au long à Apponyi.

Prenez un tendre congé de M. de Vincent. Il le mérite, car il s'est parfoitement bien conduit dans tous ces derniers temps. S'il n'avait pas une série de bizarreries à vaincre, il eût été parfait à sa place ; mais ce sont elles qui Font annulé. Il n'en faut point dans les affoires; dès qu'elles s'emparent de ceux qui sont appelés à les suivre, celles-ci leur échappent.

20 février.

79C. Depuis des années, je ne me suis jamais mieux porté qu'à présent. Iscbl m'a fiait grand bien. A propos de santé, vous pouvez annoncer partout que l'Empereur également se porte à merveille depuis sa maladie à Presbourg. II y aura dans le fait de quoi faire enrager les journalistes, qui voudraient nous voir bien loin de ce bas monde.

2 mars.

797. J'ai souffert ces derniers quinze jours d'une fluxion à la tète ; elle est passée , et je me porte parfaitement bien. Toute la ville a la rougeole ou des fluxions. Vos sœurs ont encore échappé à la première de ces maladies , et, comme le temps a changé tout à fait, je suppose que l'épidémie est finie.

Continuez à observer les Russes, et mandez-moi ce que vous en saurez. Vous ne sauriez vous faire une idée de la manière dont les coquins crient contre nous en Russie. Ils ne font que chanter sur la gamme de leur voix naturelle , et cette voix leur est commune avec toutes les feuilles radicales du

par TEmperear Jonepli II, le 9 novembre 1785, et administrée parle Gouvernement à titre de domaine ecclésiastique. {Note de V Editeur^) IT. 18

274 RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3rl829).

moDde entier. C'est un orage qu'il faut laisser passer et qui ne nous mouillera même pas. Ceux qui en sortiront trempés , ce seront les crieurs.

798. La grave maladie de TEmpereur est passée ; il a été pendant six jours entre la vie et la mort ; aujourd'hui il entre eu convalescence, mais les ménagements les plus grands devront précéder son retour à la santé. Il lui est, au reste, donné de vivre longtemps , car il est bien démontré aujourd'hui qu'il n'a aucun mal organique, et surtout que ses poumons sont dans un état normal. Je n'ai pas besoin de vous dire que les six jours qui viennent de s'écouler m'ont causé bien des tourments. Outre les inquiétudes, malheureusement si fort justifiées, que j'avais conçues dès l'invasion du mal de Sa Majesté , j'avais à penser à tout un avenir, ou plutôt à le régler.

Je n'ai pas quitté le palais et mon bureau, et Dieu m'a soutenu comme dans tant d'autres crises , que j'ai été appelé à traverser dans ma longue et pénible carrière. Le Ciel m'a mis sur la terre pour la labourer. C'est dans cette idée que je m'abandonne à sa volonté. Les divers effets qu'aura produits la crise par laquelle nous venons de passer seront curieux à observer. Je me permets presque d'espérer que le Journal des Débats aura su nous donner des leçons sur ce que nous aurions à faire après la mort de l'Empereur, Mais « petit bonhomme » vit encore , et c'est à cela que les frères et amis ne se sont pas attendus.

Mandez-moi ce que vous entendrez dire autour de vous sur cette affaire.

Votre résumé des dernières dépêches de Londres est parfaitement correct , et je suis fort satisfait de votre travail.

Metternich h. Neumann. Vienne, le 18 mars.

799. Nous venons de sortir d'une bien pénible crise. L'Empereur a été à la mort ; il est sauvé , et il ne reste de sa maladie

que la certitude que sa constitution est en réalité aussi forte, que les apparences semblent démontrer le contraire. Il naîtra du mal un bien. La chance si rapprochée de sa mort aura révélé plus d'un sentiment au grand jour. Chez nous, il ne s^en est prononce qu'un seul , celui de Tamour que des enfants bien nés portent à leur père.

On me connaît assez aujourd'hui pour savoir que les circonstances difficiles ^'agissent sur moi que dans le sens d'un appel aux moyens à leur opposer. J'ai admis dès le second jour la possibilité de la mort de l'Empereur, et j'ai passé alors, pour ainsi dire, trois jours entiers sous le nouveau règne. Hors moi, nul ne l'a su, et je crois même pouvoir admettre que nul ne s'en est douté. Mais j'ai été appelé à faire une grande et utile expérience; j'ai appris ce que je suis, et ce que la masse du public croit que je suis. Je n'ai eu besoin de rechercher personne; tous sont venus se grouper et se serrer autour de moi : amis, indifférents, adversaires, — tous! C'est une grande et belle chose qu'un grand Empire dont les mouvements sont réglés par un usage immémorial ; où les ressorts n'ont jamais été brisés, et où par conséquent on n'a qu'à poser la main à Tendroit voulu pour trouver la force que vous vous sentez appelé à éveiller.

Le mal est fini, n'en parlons plus. Dieu n'a point voulu appeler à lui, dans le court espace de trois mois, deux hommes si différents de leur essence, et néanmoins unis par les liens les plus forts et les plus indissolubles.

20 mars.

800. Je ne connais pas un poste plus difficile à occuper que celui de l'EmpereurNicolas. Voici le tableau exact de la Russie.

Pierre le Grand a changé ses frontières ; il a placé celles de l'Asie du levant vers le couchant; en un mot, il a dit à la Russie : « Tu feras dorénavant partie de l'Europe. » 11 a eu raison en cela, mais il a eu tort de trop détruire dans les antiques institutions de l'État et de ne point assez remplacer.

Catherine II, tout Européenne, n'a pensé qu'à la jouissance

ne RECUEIL DE DOCUMENTS (18^3-1829).

de la gloire. Elle était trop femme , et elle a eu le malheur de vivre dans Fère des encyclopédistes.

Paul I"^ s'il n'eût été fou , eût rendu de grands services k son pays. Il avait le sentiment éminemment monarchique. Il suffirait pour le caractériser de l'acte par lequel il a réçlé la succession au trône.

Alexandre, qui avait beau jeu en prenant la couronne aprè:» son père y était malheureusement Tenfant de l'époque. Marchant de culte en culte et de religion en religion, il a tout remué et n'a rien bâti. Tout en lui était superficiel ; rien n'allait au delà ; exagéré en tout et toujours enclin à préférer le mauvais moyen au bon, il a laissé au bout de vingt-cinq années de règne son Empire là où l'Empereur Joseph II avait conduit le sien en neuf années de temps. Joseph II, toutefois, était administrateur, ce que n'était pas le Monarque russe. Toute la partie matérielle du règne du premier était généralement bonne et parfois même admirable.

La population de la Russie se partage en deux classes ; elle ressemble sous ce rapport à celle de tous les Ëtats du moven âge; la différence toutefois est dans la qualité des classes. L'aristocratie formait partout ailleurs la classe supérieure; en Russie, ce sont les seules notabilités, ou si l'on veut, la Cour et le service, qui forment la région supérieure.

Et c'est dans un Empire organisé ainsi , plein de positions particulières, de nécessités qui n'existent point autœ part, que l'Empereur Alexandre a voulu introduire et les raffinements et les abus de ce qu'à mon avis on qualiGe fort improprement de l'épithète de civilisation moderne, monstre sans corps et tout en idées !

C'est le corps que doit chercher aujourd'hui son successeur, et c'est lui qu'il aura bien de la peine à trouver. I^ Russie ressemble assez bien à une salle de festin le lendemain de la fête. Ce qui la veille avait produit tout l'effet de corps solides ou brillants , n'a le lendemain plus une autre valeur que celle de l'étoffe, et celle-ci est en partie composée de grosses toiles, de faux diamants, de pièces de broderie et de décors qui n'ont de mérite que durant la représentation.

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l8«6). 271

La vieille Russie n'existe plus; Nicolas est appelé à en créer une nouvelle y et mes vœux les plus sincères raccompagnent dans cette grande et noble entreprise.

Mettemich à son fils Victor. Vienne, le f!% mars.

801. Nous voilà rentrés dans le calme le plus parfait. L'Empereur va tout à fait bien; non-seulement toutes les inquiétudes se sont dissipées , mais il est journellement démontré davantage combien il est doué d'une excellente constitution et éloigné d'une disposition maligne quelconque. Hier, le douzième jour après l'invasion du mal , j'ai passé plus d'une heure à travailler avec lui , et son seul chagrin est d'avoir à se ménager encore.

Gentz est enchanté de vous. Si vous voulez le

rendre fou de tendresse, envoyez-lui quelque bonbon ou parfum nouveau.

27 mars.

802. Je suis surpris que, le 17 mars , vous n'ayez pas encore eu à Paris les premières notions sur le trouble qui, depuis le 10, s^était emparé de Vienne. Vous n'aurez point tardé à entrer en émoi, et l'arrivée de la nouvelle de deux Monarques morts (car on n'aura pas manqué de regarder comme tel TEmpereur) aura jeté bien de la consternation dans les bons esprits. Je m'attends à ce que le Journal des Débats nous aura donné ses sages conseils dans une position aussi difficile. Quoi qu'il en soit, l'Empereur mort se porte à charme. Il s'est levé hier pour la première fois , et il serait impossible que sa convalescence pût être plus complète, plus prompte et plus entière qu'elle ne l'est.

J'en rends grâces à Dieu, car il m'a en' mon particulier tiré de grandes tribulations. L'idée d'être cloué, bien autrement que je ne le suis déjà , à mon bureau ; de ne plus pouvoir bouger de Vienne ; de voir mes affaires se décupler, — toutes ces idées réunies m'ont rendu bien malheureux, abstraction même

£aite de mon bien tendre attachement à TEmpereur, à l'homme qui m'a comble de ses bontés , qui me regarde comme Tami le plus sûr et qui m'aime comme je Taime.

Notre public s'est bien parfaitement montré dans ces grares circonstances, et il en a été de même dans toute TAIIeinagne. Nos rapports nous prouTent quelle puissance morale immense s'est acquise , bien au delà des frontières de son Empire , cet homme simple et modeste qui porte le nom de François I**.

Le Roi de Portugal m'eût fait grand plaisir en continuaDt à vivre.

Remerciez Pierre d'Arenberg de ses soins pour mes fleurs; je lui écrirai dès que j'en aurai le temps.

Les enfants se portent à charme. Vous ne reconnaitriez plus Léontine. Elle est très-grande et fort jolie. Elle commence à passer pour la plus jolie enfiant de la société, dans laquelle je suis, au reste , fort éloigné de vouloir la lancer encore. A côte de cela, elle est la meilleure jeune personne du monde. Tous ses maîtres, entre autres, l'adorent. Mademoiselle Tardivau, sa gouvernante, est déjà devenue toute Viennoise.

803. Nous sommes dans la crise du passage de l'hiver au printemps, et les couches sont difficiles. J'espère pour votre satisfaction que vous êtes plus avancé que nous ne le sommes ici. Nous avons, entre autres, depuis trois jours, un ouragan qui renverse tout. Hier, par exemple, la balustrade de la (tEellaria» est tombée sur la place, et elle m'eût atteint à j'étais sorti deux ou trois minutes plus tôt, pour aller trouver TEmpereur. Aujourd'hui, trois grenadiers ont été tués par la chute d'une cheminée. Vous voyez que nous jouissons de peu de sécurité par en haut.

Mettemich à NcumanD. Vienne, le 8 avril.

804 La situation véritable du pauvre Empereur

Alexandre était difficile à connaître. Lui-même ne la connais*

sait pas , car ceux qui mènent les choses jusqu'à un point de dissolution ne voient plus clair. J'ai été le confident de plus d'une pensée secrète de FEmpereur; j'en ai deviné bien plus encore ; j'ai été témoin de ses craintes et souvent même appelé à être le juge de ses remords ; mais la connaissance exacte du terrain de la Russie m'ayant manqué , je n'ai moi-même pas tout prévu. Je connaissais l'existence d*un grand mal sans pouvoir en fixer les limites. Ce que j'ai pu constater jusqu'à une entière évidence pour moi, c'est le fait qu'Alexandre n'avait plus dans les derniers temps qu'une seule affaire qui le préoccupât : et c'était le désir de se sauver lui et son pays d'une perte qu'il croyait assurée.

Il est parfois dans la vie des hommes et dans le cours des grandes affaires des époques qui, selon qu'elles sont ou peuvent éti*e saisies, décident de tout un avenir. L'une de ces époques a été le printemps de l'année 1825. Si au mois de mars j'avais pu approcher l'Empereur, bien des choses eussent pris une tournure différente pour lui, et par conséquent pour son Empire.

14 avril.

805. L*Empereur Nicolas vient de prendre un grand et bon parti dans l'affaire brûlante du moment.

Si Alexandre avait fait , il y a cinq ans , ce que fait aujourd'hui son successeur, la détestable affaire de l'Orient eût cessé d'exister, et on eût rendu service aux Grecs dans les voies de la raison,

MeUemicli à son fils Victor. Vienne, le 20 avril.

806. Je trouve que M. d'Arlincourt est un type de l'époque. Ce n'est que dans des temps de folie et de mauvais goût que des hommes de cette espèce trouvent des applaudisseurs. Vos citations de sa tragédie sont charmantes, et elles n'ont pas manqué de produire, sur tous ceux qui en ont eu connaissance, le même effet que sur les loges au Théâtre-Français.

Mes plans de conduite pour Télé peuTcnt être réglés d'après les premières y ou au plus tard d'après les secondes nouvelles de Constantinople. Je dis d'après les secondes, car j'admets très-fort la chance que le Divan se laissera tirer l'oreille jusqu'à la veille du terme péremptoire de six semaines que lui a donné l'Empereur Nicolas. Si la négociation s'établit alors , je pourrai gagner les six ou huit semaines que j'ambitionne.

Vos sœurs et votre grand'maman seront bien heureuses de TOUS voir. Les premières grandissent à vue d'œil et ont une mine parfoite. Léontine a dansé hier chez moi. La mode s'est introduite de foire danser aux soirées, et j'ai fait le plaisir à la petite de me conformer à cette mode. Ces petits bals , qui durent deux ou trois heures , ne font de mal à personne.

Dites à Pélissier qu'il prenne pour moi un abonnement à Y Histoire générale des voyages, par Walckenaër.

Puis je désire qu'il m'envoie les feuilletons de GeofiFroy, six volumes, et les œuvres de Rabaut Saint-Étienne, deux volumes.

Metternich à Neumann* Vienne, le 21 avril.

807. Si je le puis (c'est la boue qui en décidera), je veux aller passer les mois de juillet et d'août hors de mon bureau. J'irai voir une grande acquisition que j'ai faite en Bohème , car il est fou d'avoir dépensé près de quatre millions de firancs pour un objet que je ne connais pas. J'ai contracté un véritable mariage par procuration. On dit ma femme très-belle, mais pour le moins veux-je la connaître.

28 avril.

808. On a fiait, à mon avis, de la bien chétive besogne à Pétersbourg. Tout a changé comme par un coup de baguette. L'Empereur de fort est devenu feible; son attitude politique si correcte a changé de nature; je me serais glorifié d'avoir coopéré à l'œuvre de mars , je ne voudrais pas être responsable

de celle d'avril *. Si la Russie était un pays à la mode, je dirais que les ministres ont gâté la pensée du Prince.

Qu'arrivera-t-ilen Europe? Je Tignore. Mes vœux les plus sincères accompagnent le succès d'une entreprise que malheureusenient tout me dit qu'elle ne réussira pas , ou bien que le mal se trouvera lié à son exécution , au point que le bien n'y sera plus à reconnaître.

12 mai.

809 Je suis parfaitement satisfeit de la première

conception de TEmpereur Nicolas et de sa mise à exécution*^. C'est là ce qu'aurait dû faire son prédécesseur et ce qui, s'il Teût fait, eût épargné au monde six années de tourments, et aux Cabinets les compromissions les plus graves envers une opinion publique factice et séduite, mais non moins excitée. La Porte eût fait alors ce qu'elle fera aujourd'hui : elle eût cédé; les Grecs eussent été sauvés, ce qu'ils ne seront plus aujourd'hui ; on leur eût procuré avec facilité une existence

* Au mois de mars, la Russie s'était bornée à régler ses propres affaires avec la Porte; au mois d'avril, au contraire, elle étendait son action jusqu'aux affaires de Grèce. Voir à ce sujet la lettre suivante, n^BOQ.

(Noie de t Éditeur.)

** La première démarche faite par l'Empereur Nicolas dans la question d'Orient, ce fut d'envoyer, le 17 mars, à M. de Minciaky, à Gonstanlinople, un courrier qui avait à remettre à la Porte l'ultimatum de la Russie consistant dans les trois points suivants :

1^ Complet rétablissement du statu quo dans les Principautés, tel qu'il était avant 1821;

J^ Fidèle observation de l'article YIII du traité de Bukarest;

3<* Envoi de plénipotentiaires à la frontière, en vue de la reprise et de l'achèvement des négociations engagées en 1816 avec la Russie.

Déjà antérieurement l'Empereur Nicolas avait déclaré aux ambassadeur» des Cours qu'il se reconnaissait tout aussi peu le droit d'intervenir dans le différend survenu entre le Sultan et ses sujets grecs, qu'il reconnaîtrait à ce dernier le droit de s'immiscer dans des affaires intéressant les sujets mabométans de la Russie; mais qu'il avait contre la Porte quelques griefs qui regardaient la Russie seule, et qu'il voulait régler au plus tôt ces différends particuliers , afin de pouvoir ensuite s'occuper des affaires intérieures de son Empire, diminuer son effectif militaire et entrer dans la voie de l'économie.

{Note de V Éditeur,)

eiyilîsée : c'est là ce que voulait -F Empereur Alexandre, et c'est ce que nous avons voulu avec lui.

Nous n'eussions pas demande mi^ta que de voir un Empire grec libre et indépèfidaht! Nous l'avons proposé; on a crié haro contre nous, et je le conçois.

Nous n^ marchons pas et nous ne marcherons jamais dans les eaux troubles ni vers les demi'-buts.

Nous voulons la conservation de la paix politique ; non que nous ayons épousé les utopies de l'abbé de Saint-Pierre, mais • parce que nous savons que le jour où cette paix serait interrompue, la meute libérale se jettera sur les puissances pour en faire la curée. En un mot, nous voulons toujours, et une fois pour toutes, le contraire de ce que veulent nos ennemis. Le jour où ceux-ci voudront la paix, nous nous demanderons si le moment n'est pas indiqué pour la guerre.

Nous voulons que les tiraillements entre deux puissances voisines viennent à cesser, ou pour le moins à être suspendus, ne fût-ce que parce que des tir^llements il ne natt jamais un bien. **

Jamais et encore jamais ne conseillerons-nous à d'autres ce que nous sommes décidés à ne point admettre pour nousmêmes. Nous ne protégerons ainsi jamais un système de conquête. Veut-on chasser les Turcs d'Europe? Eh bien, qu'on les chasse, et qu^on établisse à leur place un grand Empire. Mais où sont les éléments de cet Empire? — où est même sa population? Où sont ses institutions, son Prince, son peuple? Nous ne voulons pas d'une république de bandits ou d'une Monarchie composée et organisée par l'écume des révolutionnaires de l'Europe. Je réponds sur ma tête que l'Empereur de Russie ne voudra jamais sous ce rapport ce que l'Empereur d'Autriche ne saurait admettre. Je crois même qu'en Russie on est encore plus intéressé qu'en Autriche à ce que la révolution ne triomphe pas dans les lieux où elle s'est établie.

Nous avons approuvé franchement et sans restriction la première détermination de l'Empereur Nicolas, parce qu'elle est droite, claire, précise, forte, et que par conséquent elle atteindra son but.

Nous déplorons la seconde afEiire, vu qu*elle porte le caractère tout opposé. Elle ne conduira à rien de bon; Tosuvre du 4 avril est un avorton qui dans quelques semaines ne sera plus avoué par les parties elles-mêmes qui Font bâclée*.

21 mai.

810. Je fois mes apprêts de départ pour le 1*' juillet. On croit dans le monde à un grand mouvement ; je suis sûr d'une profonde paix, et j'irai me reposer de ma nullité pendant deux mois hors d'ici. Je n'en ai pas un besoin imminent pour ma santé, car celle-ci est fort bonne et positivement meilleure que depuis bien des années ; mais j'ai besoin de repos sous tous les autres rapports de l'existence. J'espère que mon séjour a Plass fera moins de bruit que celui quej'ai fait à Pa^ris. Celui-ci cependant avait la même valeur politique, malgré tout ce que plus d'un niais a voulu y découvrir d'important!

Î4 mai.

811. ... La Porte va céder aux demandes de la Russie, tandis qu'elle tombe à bras raccourcis sur M. Stratford-Ganning. L'un de ces faits est aussi naturel que l'autre.

Comme Canning fait toujours le contraire de ce que je ferais, il est juste d'admettre qu'il pense également l'opposé de ce que je pense. Peut-être trouvera-t-il que le rôle que joue l'Angleterre dans ces affaires est convenable et utile. Ce que je sais, c'est que M. Stratford- Canning ne sait de quel bois

* Diaprés la transaction du 4 avril 1826, signée par Wellington au nom du Gouvernement anglais, et par Nesselrode et Lieven an nom du Gouvernement russe, la Grèce devait rester une province de la Turquie, payer à la Porte un tribut annuel fixe, mais être régie par des autorités librement élues, enfin jouir d'une liberté de conscience et d'une liberté commerciale complètes. Les Cours devienne, de Paris et de Berlin devaient être invitées h adhérer à cette convention. Toutefois F Autriche et la Prusse déclinèrent toute immixtion directe dans les affaires de la Grèce. Voir là-dessus le no832.

{Note de t Éditeur.)

^4 RECUEIL DE DOCUMENTS (I8ft3-1839}.

foire flèche, et qu'au Heu de sauver les Grecs, ce sera la politique anglaise qui les aura foit massacrer en détail et qui, en somme, les aura perdus. Est-ce là ce que Ton a voulu?

Enfin le beau temps est venu. Nous avons sauté à pieds joints de Thiver dans Tété. Je passe quelques heures par jour au milieu de mes fleurs, et j'en suis tout heureux. Elles valent mieux que la politique.

30 mai.

81S. La paix de l'Europe sera conservée; voilà l'essentiel, et les vœux de tous les hommes de bien seront remplis.

L'alliance, qu'on regarde comme morte depuis l'année dernière, vit et vivra. C'est moi qui le dis : non pas l'alliance telle que ceux qui en ont le moins voulu se sont appliqués à la défigurer, mais telle qu'elle est, c'est-à-dire simple, pure et forte, comme tout ce qui est conforme à la vérité, en un mot, telle que je l'ai toujours conçue et appliquée pour ma part.

On s'est trompé à Londres du tout au tout, et ce malheur y est endémique. Wellington a reçu l'ordre d'empêcher une guerre de laquelle celui qui, à ce que l'on croyait, brûlait d'envie de la faire, ne voulait tout juste pas, pourvu qu'elle pût être évitée! On aurait juré à Londres que jamais la Porte ne se prêterait à un arrangement; elle s'y est prêtée. Je puis me tromper, mais je crois mieux savoir calculer les hommes, leurs besoins, et par conséquent leurs vœux, que Ganning.

Mettemîcb ù son fils Victor. Vienne, le 3t mai.

813. Je n'attends plus que l'arrivée du premier courrier de Russie qui devra nous apporter les effets de la décision bénigne de la Porte pour fixer mon voyage ; rien ne l'empêchera, et dès lors j'irai d'ici droit à Plass, où j'arriverai le 3 ou le 4 août. J'y passerai douze à quinze jours, ensuite huit ou dix à Kœnigswart, puis, si le Ciel me fSeivorise, le même laps de temps au Johannisberg. Je finirai mes courses par aller rejoindre dans la seconde moitié d'août les enflants à Ischl.

Vous aurez déjà appris la déplorable fin du jeune lord Ingestre. Il s'est noyé, au Prater, dans une mare d'eau grande comme une salle de danse d'une médiocre étendue. II montait un cheval rétif; la mare est à la droite du pont qui se trouve sur le chemin du Lusthaus; le cheval ne voulant pas passer le pont, il a pris le sentier qui longe la mare et là il s'est jeté à reculons dans l'eau. On l'en a retiré noyé après de vaines recherches qui ont prouvé que la fondrière était de vingt pieds de profondeur. Gomme de juste, elle est entourée aujourd'hui d'une barrière. Il s'y est noyé dans le courant de vingt années sept ou huit personnes, et une fois tout un équipage de roulier.

... Nos feuilles de Paris vont jusqu'au 23. Je m'attends demain aux effets qu'auront produits les nouvelles de la soumission de la Porte! Les libéraux ont un talent tout à fait particulier de toujours se tromper sur tout et en tout; et quelle cause que celle qui ne repose que sur l'erreur et qui ne sait produire autre chose ! Pour battre ces gens, il ne faut pas autre chose qu'attendre. Pour y arriver, il faut ne pas bouger. Mais voilà tout juste le difficile de la besogne, et si Dieu m'a donné une qualité, c'est celle qui rend possible à un État de se maintenir debout et ferme au milieu d'un tourbillon. C'est ce que j'ai su faire depuis que je suis au timon des affaires, et certes ne quitterai-je plus jamais ce qui m'estdémontré avoir toute la valeur d'un spécifique. Quand je regarde autour de moi et que je me trouve seul debout sur un champ jonché de morts et de blessés, je dois me dire forcément que j'ai choisi la bonne place ! On ne m'en fersi plus bouger, et les libéraux, avec toute laqueue des doctrinaires et des fous, ne gagneront pas le procès aussi longtemps que Dieu me donnera des forces.

MeUcrnich à Neumann. Vienne, le 5 juin.

814. Nous voilà dans un nouveau deuil. Quel sort touchant que celui de l'Impératrice Elisabeth! L'histoire de la dernière période de la vie du couple impérial est certes de la

morale mise en action. Quelle pauvre chose que les grandeurs de ce monde ! Taganrog et Beleff , deux endroits abandonnée de la nature et des hommes, et qui ont vu s*éteindre deux

ï existences naguère encore entourées de tant de gloire et de

^ justes hommages!

[ Nous n'enverrons point d'ambassade extraordinaire au cou-

ronnement. La France et T Angleterre ont tellement renforcé les extraordinaires, que l'Empereur ne veut pas se mettre en rivalité. C'est le Prince de Hesse qui portera à Moscou et son rang de naissance et une simple lettre de félicitation.

Metternich à son fils Victor. Vienae, le 7 juin.

815. Je suis charmé, mon cher Victor, que vous ayez gagné votre pari pacifique, et vous savez aujourd'hui pourquoi le Sultan a cédé et pourquoi l'Empereur Nicolas s'est déclaré satisfiait. Les plus grands événements tiennent souvent à de petites causes. Ce sont vos cinq cents francs qui ont sauvé le corps social et fait échouer les projets sanguinaires des libéraux. Il est heureux qu'ils n'aient rien su du fiait, car sans cela ils auraient contre-balancé votre pari par quelque souscription nationale.

Lisez mes dépêches pour Londres*; elles vous feront voir clair dans les affaires et dans le jugement que je porte sur elles.

Herminie se forme sur le modèle de M. Giroux. Voici deux de ses jolis mots de la semaine :

Pendant sa leçon d'arithmétique, on lui a demandé ce que produisait le partage (Tune unité. Elle a répondu : « Deux! » Pour le prouver, elle a déchiré une feuille de papier.

A sa leçon de géographie, mademoiselle Tardivau lui a demandé qui avait découvert l'Amérique.

Elle a répondu : « Un M. Pigeon! » Mademoiselle Tardivau, effrayée à mort et n'y comprenant rien, lui a dit qu'elle rêvait! a Pas du tout », a répliqué Herminie; « vous

* Voir « Principaux traits de la politique autrichienne, etc. « , dépèche a Esterhazy, du 8 juin 1826 (n» 832). {Noie de t Éditeur,)

m^avez dit qu'il $^appelait Colombe; or colombe ou pigeon, c^est bien la même chose ! »

Odry* tirerait parti de ces mots !

MeUemich à Ncumann. YieuDe, le 12 juin.

816. Je mène en ce moment une vie qui me fait TefFet de roisiveté. Je n'ai à foire rien qui vaille; excepté quelques fatras de Tintërieur, quelques ennuyeux protocoles du Parlement hongrois, je pourrais être tout aussi bien à Madrid ou à Madras qu'à Vienne. H y a longtemps que je sais qu'il n'y a pas une affaire diplomatique en Europe ; celle qui occupait si fortement les esprits n'en a jamais eu la valeur réelle ; rien n^est pire que de tâtonner dans les affaires au lieu de les aborder. L'Empereur Nicolas a eu le bon esprit d'aborder la sienne, et dès ce moment elle a dû se régler.

Combien a-t-on perdu de temps et de paroles dans ces malheureuses discussions ! Feu l'Empereur a eu le tort de vouloir les sept huitièmes et de ne vouloir pas le dernier huitième. Dès lors il a mis tous les siens dans le cas de deviner, et rien n'est pire et ne mène plus loin.

Mon sentiment sur la différence des deux aflaires qui se sont traitées à quinze jours d'intervalle, — c'est-à-dire la décision du 17 mars et le protocole du 4 avril, — commence-t-il à être ou bien n'est-il pas déjà bien amplement justifié? L'idée de Nicolas était bonne; celle de Wellington était pitoyable. La première conduira à tout; la seconde ne conduira à rien. La différence est grande.

Le monde, en attendant, est livré à une grande et bien déplorable fantasmagorie. J'entends parler de la boutique philhellénique.

Si je disais ce mot tout sèchement, on dirait que j'ai pris le turban. Or, c'est tout juste contre ce feit que je proteste, et je vais justifier ma protestation.

* Comique célèbre du théâtre des Variétés de Paris.

{Note de F Éditeur.)

S88 BECUEIL DE DOCUMENTS (1828-1829).

Je commence par poser en thèse que je sois meilleur chrétien que Benjamin Constant, M. Hobhouse, Chateaubriand, fabbé de Pradt et toutes les boutiques à souscription. Puis je conviens que je suis plus humam que lord Gochrane et le colonel Fabvier. Puis encore, que j'ai cent fois plus d'espnt, de connaissances et de raison que M. Eynard, lequel, par parenthèse, est Tun des hommes qui m'ont le plus «onuyé dans ce monde.

Je pose par-dessus tout cela en thèse que je préfère beaucoup les Grecs aux Turcs; que, barbares tous deux, il y a plus de ressource avec des chrétiens qu'avec des musulmans.

Ceci dit, je déclame contre un fort vilain jeu qui prend la religion et Thumanité pour prétexte afin de bouleverser tout ordre de choses régulier; contre la sottise des Gouvernements qui ne sauraient éviter de se trouver exposés à l'un ou à Fautre des reproches suivants : ou bien de tolérer ce qu'ils ne veulent pas soutenir, ou bien de prouver que ce qu'ils ne peuvent pas, de misérables comités sauront bien le faire à leur place. Dans le dernier cas, je préférerais abdiquer, descendre du faite d'un pouvoir illusoire, et céder les rênes du Gouvernement aux comités philhelléniques.

Cette folie, au reste, passera comme toute autre, et les pauvres Grecs seuls en auront été les victimes. Si, au lieu de se battre depuis cinq ans avec des fantômes, on eût fait ce que mes vœux les plus chers avaient appelé, les Grecs, — en tant qu'il y en ait, — eussent été sauvés.

Bien des choses deviendront claires d'ici à peu de temps!

19 juin.

817. A propos de mode, en voilà une toute nouvelle que je vois surgir. M. Canning commence à être déclaré dans les feuilles françaises le complice de cet abominable grand prévôt de la Sainte- Alliance. Je ne m'y étais pas attendu, mais c'est toujours ce qui arrive le plus facilement. Je vais passer tout à l'heure pour celui qui a rédigé les instructions de M. Stratford-Canning, — qui a confectionné le protocole du 4 avril, —

qui commande les expéditions de lord Hamilton. Nous vivons dans un siècle où Tesprit court les rues. A la lettre, il ne vaut plus la peine d^en avoir; il est par trop commun. Aussi me fiaiit-on grand plaisir quand ou me déclare une espèce de béte brute. Il n'y a pas longtemps que je Tai lu imprimé, et Fauteur de l'arlicle ne s'est certainement pas douté à quel point il chatouillait mon amour-propre. Il en est un peu aujourd'hui de Tesprit comme des décorations. C'est une manière d'être distingué que de n'en pas avoir.

818. Il y a dans ce monde deux genres d'esprit : Tun efBeure tout et n'approfondit rien; l'autre appuie sur les choses et les pénètre. Canning possède à un haut degré l'esprit de la première espèce; j'en ai bien moins certes que lui, mais j'appartiens plutôt, avec mon petit avoir, à la seconde catégorie. Canning vole, je marche; il s'élève dans une région que les hommes n'habitent pas, je me tiens placé au niveau des choses humaines. Le résultat de cette difFérence sera que Canning aura pour lui les romantiques, tandis que je serai réduit aux simples prosateurs. Son rôle est brillant comme un éclair, mais passager comme lui; le mien n'éblouit point, mais il conserve ce que l'autre consume!

Telle est la simple mais indubitable vérité. Elle est toujours découverte par l'historien, mais elle échappe souvent aux contemporains. Les hommes comme Canning tombent vingt fois et se relèvent vingt fois; les hommes comme moi sont dispensés de la peine de se relever, car ils ne sont pas aussi souvent sujets aux chutes. Les premiers occupent et amusent le parterre ; les seconds l'enkiuient souvent.

Je dois être fort ennuyeux à observer pour l'immense majorité de ceux qui me regardent Caire ; mais qu'ils en passent par là , car je ne changerai pas.

S juillet.

819. Voilà l'Occident qui va prendre un nouvel essor dans la carrière révolutionnaire. Dom Pedro va être loué comme fe

S90 BECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

plus libéral des Princes , et par conséquent comme le modék des Monarques , par ceux-là mêmes qui , il n'y a pas huit jours, le vilipendaient comme un tig^re affamé du sang républicain. Les extrêmes se touchent toujours dans Tesprit de la faction libérale; ce qu'elle ne conçoit pas, c'est le milieu.

Les amateurs de troubles seront servis; ils en auront. On croit à Paris T Angleterre complice des feits : on s'y trompe, c'est-à-dire on n'y a raison qu'à demi. Le Cabinet britannique actuel est le complice-né de toutes les extravagances du temps; il n'est pas le Saiiseur dans l'occasion. La chose feite, il va devenir l'appui de ses suites.

Je suis tellement habitué à voir les Rois se regarder comme un abus, que je ne serai plus surpris si j'en vois un solliciter au premier jour l'emploi de marguillier d'une paroisse. Je ne suis donc pas surpris; je m'y étais même attendu. Aussi ne suis-je dérangé dans aucun de mes calculs, et le grand prérôt de la Sainte-Alliance est sans doute Thomme d'État le moins étonné dans ce moment.

J'ai été ces jours derniers acteur dans une déplorable scène. J'avais été en Hongrie pour des affaires de notre ennuyeuse Diète. Le chancelier de Hongrie*, avec lequel j'avais travaillé, mangé, et m'étais promené tout le jour, a été frappé, en causant avec moi et le vieux Zichy, d'une apoplexie foudroyante. Il acessé de vivre au milieu d'une phrase. J'ai tout fait pour le secourir, mais on ne sauve pas les morts.

3 juillet.

820. Me voici arrivé au terme de mon séjour. Je compte partir le 16 pour la Bohême ; je serai du 10 au 12 août sur les bords du Rhin. Les politiques parlent d'un Congrès au Jobannisberg. Je n'en sais rien, et j'aurais néanmoins le droit d'en savoir quelque chose. Mais le monde aime les contes bleus, et le perfectionnement de l'esprit humain a fait retour vers Tàge d'or, c'est-à-dire vers cet âge qui a précédé les faits histo-

' * Le comte Kohary. (Note de VÉdileurJ)

riques* Le monde se repeuple de demî-dieux; le nectar et Tambroisie coulent en tout lieu , et le Léthé semble baigner le seuil des clubs et de plus d'un Cabinet. Il est triste d'être nanti de si peu d'esprit poétique que ce qui feit la satisfaction généi-ale ne puisse point arriver jusqu'à vous. C'est dans ce piteux cas que je me trouve; je ne vois encore les choses que telles qu'elles sont, et tant de fleurs ne me semblent que des ronces, que je me fais pitié à moi-même.

Il arrivera peut-être un temps où les cboses changeront. Pour cela , il faudra que le monde quitte les échasses et qu'il descende jusqu'à moi , car je suis décidé à ne jamais m'élever jusqu'à la région dans laquelle il se démène à cette heure.

Mettornich à sa mère. KœnigswarC, le S août.

821. Je vous écris, ma bonne maman, d'un lieu que nous aimons tous et où tout porte encore les traces de vos bienfaits et de votre bon goût.

J'ai trouvé beaucoup de changements à Kœnigswart, et je ne doute pas que tous ceux que vous y trouveriez auraient voire plein suffrage. Il reste malheureusement encore beaucoup à faire.

La cour du château est entièrement déblayée. Il faudra en abaisser le terrain pour le moins de deux pieds, et y établir une pente vers la partie ouverte. En face du château, c'est-àdire là où était remplacement de l'horrible cabaret, s'élèvera l'année prochaine un beau corps de logis , composé de remises, d'écuries et d'un logement pour l'un des employés. Une fort belle métairie se trouve déjà terminée au delà de ce bâtiment encore en herbe. Je ne crois pas qu'il s'en trouve en aucun lieu une qui soit à la fois plus élégante et mieux ordonnée. Elle est dotée d'un fort beau bétail suisse. Tout le côté de la brasserie a un nouvel aspect. L'étang près du château sera mis à sec cet automne et changé en prairie.

Trois fermes : le Haselhof, le Kieselhof et le Lehnhof, sont, ou nouvellement reconstruites, ou parfaitement restaurées et peuplées de fort beaux mérinos.

Sft RECUEIL DE DOCOMEMTS (18S3-1839).

Le parc est très-beau , et une grande allée le traverse dans la direction de Marienbad.

Les baigneurs aiment ce lieu , et la parlie la plus rapprochée de Marienbad ressemble à la vallée de Sainte-Hélène *, tant il y a de promeneurs et d'équipages.

J'ai déjà eu ici M. de Tatistscheff, les princes

d'Arenberg, Louis de Rohan, Windischgrâtz et vingt autre> convives. Heureusement Taile droite du château est entièrement terminée à Tintérieur, de sorte que j*ai pu héberger tout ce monde.

Hier nous avons fait avec ces messieurs une excursion à Marienbad ; aujourd'hui ils m'ont quitté. J'attends aujourd'hui encore M. de Pralormo et le comte Gaspard de Stembei^. Marienbad n'est pas gênant , car ses habitants se contentent d'un dfner. C'en est fait de la solitude de Kœnigswart, et il a peut-être perdu par là l'un de ses charmes du bon vieux temps.

Je compte, avant de partir, passer encore avec

Victor une triste matinée à la paroisse de Kœnigswart ; à moins que je ne vienne ici l'année prochaine, je n'y trouverai plus les restes sacrés qu'elle renferme. Le nouveau caveau sera terminé à Plass dans le courant de Tannée prochaine.

JuhaoDÎsberg, le 21 aoûu

822. Nous sommes amvés au Johannisberg le 12. Il a fallu m'arréter chez le Roi de Bavière, à Aschaffenburg, ce qui m'a forcé de coucher le 11 à Francfort.

J'ai trouvé ce lieu-ci fort embelli. Beaucoup de travaux y ont été exécutés dans le cours des deux dernières années, et l'aspect du tout est changé. Je ne crois pas en réalité qu'il existe nulle part un point qui surpasse celui-ci. Avec tout ce qui a été abattu et déblayé , la vue s'est non-seulement encore élargie , mais elle a gagné un aspect de culture et de perfection dont rien n'approche. II me faudra encore quatre ans pour

* La vallée de Sainte-Hélène, près de Baden. (Note de F Éditeur.)

6nir le tout; alors, ni le château ni ses alentours ne laisseront plus rien à désirer.

La perfection du climat et en particulier du site est démontrée d'une manière TÎctorieuse. J*ai sous mes croisées un parterre sur lequel il ne se trouve pas une seule plante qui ne soit de serre chaude dorant Thiver à Vienne et dans toute r Allemagne.

Ici viennent en pleine terre toutes les espèces de magnolias, d'azalées, de rhododendrons, de lauriers, etc., etc. J'ai même £ait faire un essai avec des camélias ; tout vient et prospère. Mes plantations ont traversé deux hivers, parmi lesquels s'est trouvé celui de 1825 à 1826 ; elles ont donc passé par la plus forte des épreuves , et loin d'avoir succombé dans cet hiver si rigoureux , les magnolias , entre autres , ont fait cette année des pousses de quatre pieds et demi. Tout le pays accourt voir mon jardin, qui fait l'étonnement des voyageurs. J'irai demain faire une course à Coblentz avec une société qui s'y rend par eau. Le marquis de Hertford, Tun de mes anciens amis et le tory le plus prononcé d'Angleterre, est venu me voir ici*. J'aime à l'accompagner pour plus d'une raison d'agrément et de politique. Je serai de retour ici après-demain. Victor, et quelques messieurs qui se trouvent ici , seront de la partie.

Le seul mauvais côté de mon séjour ici, c'est la foule de monde qui vient m'y accabler. J'ai tous les jours de trente à quarante personnes à dtner. Tout Francfort et les villes des environs viennent se ruer sur moi. Ce qu'il y a de certain, c'est que si l'Autriche, — et je me permets d'ajouter son ministre, — ne sont point aimés et respectés en Allemagne, ainsi que le disent les Débats et le Constitutionnel, les Allemands savent bien cacher leur jeu. Je suis fâché de ne point avoir près de moi MM. de Chateaubriand et Benjamin Constant.

Quel été, ma bonne maman ! j'espère qu'il vous fera grand bien et que je vous retrouverai dans l'état le plus prospère à

* Voir • Jui^ement (le lord Hertford «ur Ganning » (n* 1 ,.

{Note de PÉdUeur.)

mon retour, qui n^aura lieu qu'après le 15 septembre. II me fiaut attendre ici quelques réponses, qui ne peuvent pas m'arriver avant le 7 ou le 8 septembre. Mon voyage n'aura point été sans quelques bons fruits.

Metternicli à son fils Victor. Vienne, le 21 octobre.

823. Les feuilles de Paris sont bien mal conseillées. Elles voudraient me tuer, et elles me nourrissent comme si elles voulaient me conserver. La haine d'adversaires tels que le sont ces bons rédacteurs ferait la fortune d'un ambitieux l'ignore. Moi, qui ne suis ni Tun ni rautre,j*admire la peine que se donnent des plumes que celui qu'elles voudraient attirer dans leur arène ne craint pas ; je n'ai d'ailleurs qu'un seul regret, c'est celui de ne pouvoir point faire traduire et insérer dans nos propres feuilles les sottises qu'impriment journellement sur mon compte mes bons amis de Paris et d'autre» lieux. Je gagnerais au fait tout ce que ceux-ci voudraient me (iaire perdre, li y a longtemps que je n'ai plus le moindre mérite de m'amuser de la peine qu'ils ont sans doute l'intention de me foire. Pauvres gens !

24 octobre.

824. Le maréchal Marmont, qui revient de Russie, est arrivé à Vienne. J'ai eu aujourd'hui avec lui un fort long entretien sur ce qui s'est passé à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Il partage entièrement l'opinion que je me suis formée sur l'Empereur Nicolas depuis qu'il est possible de le juger. Je ne doute pas que Nicolas ne soit un prince tel que j'entends que les Souverains le soient.

il décembre.

825. Votre dernière lettre, mon cher ami, m'a beaucoup intéressé. Votre jugement sur le changement de rôle entre Pozzo et Granville est tout à foit conforme au mien, et je ne

démords pas de Topinion que Ton se trompe à Paris sur le compte de l'Empereur de Russie.

Il faut une grande force de caractère et bien du sang-froid pour savoir séparer dans les choses ce qui s'y trouve en réalité et ce qui n'est que du clinquant. J'ai soutenu pendant quatre ans, envers et contre le monde entier, que l'Empereur Alexandre ne voulait pas la guerre. J'ai eu raison, et le secret de mon obstination n'a consisté que dans cette considération que, s'il l'avait voulue, il n'aurait pas eu besoin de se gêner pour la faire. Quand j'entends un capitaliste parler d'une spéculation et que je ne le vois point s'y livrer, c'est qu'il parle de ce qu'il ne veut pas faire,

Je suis terriblement dans les affaires. Ma situation est

celle d'un crucifié ; un bras est cloué à Constantinople, et l'autre à Lisbonne ; les affaires de l'intérieur occupent le centre. M. Canning est mon crucificateur, et la diète de Hongrie l'éponge trempée dans le vinaigre. J'espère voir finir cette dernière d'une manière toute fiavorable.

Soyez aimable pour les Woronzow, auxquels je confie ma lettre. Ils le méritent ; je les aime beaucoup et de fort ancienne date. Lui est un Russe très-bien pensant. Si T Empereur de Russie pensait à faire la guerre, le général Woronzow n'irait point à Londres passer dix-huit mois chez son vieux père.

25 déceuibre.

826 ^Vous lirez mes dépéclies de ce jour, et vous

verrez que j'ai eu plus de courage que M. de Damas. Les deux ambassadeurs se sont déclarés contents. Je suis donc de cinquante pour cent plus avancé que le Cabinet français.

Je suis curieux de savoir ce que Pozzo trouvera à redire à mon travail. A moins qu'il ne demande de la part de l'Autriche une aveugle obéissance à toutes les lubies qui, selon son humeur du moment, lui paraissent conformes à son goût, il aura quelque peine à trouver que nous n'usons pas du droit de notre indépendance en ne menaçant pas celle d'autrui.

296 EECrEIL DE DOCUMENTS (I8S8-18S9).

Lisez attentivement ma dépêche secrète à Bombelles ; vous y trouverez une analyse un peu méchante, mais fort justifiée, de la pitoyable œuvre de Londres*.

J'espère que vous m'enverrez bientôt les étoffes pour

la salle; elle sera finie dans une quinzaine de jours, et elle est extrêmement belle. Je Touvrirai par un bal ; j'ai commandé pour cet usage des banquettes et des draperies blanches ; les étoffes ne serviront que les (prands jours de réception. Le décor de la salle est d'un genre tout particulier, et il fera du bruit. Quatre ouvertures dans le plafond, dont deux pour introduire de l'air frais et deux qui font l'ofRce de siphons et qui expulsent l'air chaud, sont une invention toute nouvelle et de laquelle je me vante. Quand ces espèces d'écoutilles sont fermées, on ne les aperçoit en aucune manière, et quand elles sont ouvertes, le plafond gagne à la vue. C'est ce qui s'appelle mêler l'utile à l'agréable.

Comme je vous écris après que tous mes paquets sont

fermés, je vous prie de dire à M. le comte Apponyi que je reçois en ce moment un rapport d'Alexandrie du 25 novembre, lequel m'apprend que l'escadre du Pacha d'Egypte, forte de quatre-vingt-sept voiles , tant vaisseaux de guerre que transports chargés de vivres et de munitions pour Ibrahim- Pacha, a mis à la voile. Un autre rapport de Zante m'apprend que cette escadre est arrivée saine et sauve à Navarin et à Modon. Voilà Ibrahim de nouveau approvisionné.

ÉTAT DE LA QUESTION D'ORUSîIT DEPUIS SOK ORIGINE JUSQt A LJi MORT DE l'empereur ALEXANDRE.

8S7. Mettemich à Vincent, à Parijt (D.), Vienne, lo 5 janvier 1826. — 828. Mémoire de Mettemich. (Annexe du n^ 827.)

827. J'ai rhonneur d'envoyer ci-joint à Votre Excellence un travail sur Fadiaire de TOrient. Il n'a d'autre but que de

• Voir le n» 839. (Note de t Éditeur.)

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