ACCORD TEMPORAIRE ENTRE LONDRES ET VIENNE
du 29 août 1825 et Tédit du 15 novembre de la même année, sur lesquels s'appuient le Mémoire et l'exposé dont il est question plus haut*.
ACCORD TEMPORAIRE ENTRE LA POLITIQUE DE L^ANGLETEURE ET CELLE DE L*AUTRICHE.
904. Melternicli ù Esterliazy , à Londres (E. D. rés.) « Vienne, le 17 octobre 1828.
004. Lord Cowley m'a donné, sous le sceau du secret, une connaissance entière de la dernière expédition du Cabinet de Londres à lord Heytesbury **. Cette expédition fait honneur à lord Aberdeen. Elle est aussi bien écrite que bien pensée, et elle exprime de la manière la plus franche la conviction du Gouvernement sur la marche politique de l'Autriche. Les dépêches en question complètent en un mot les notions satisfaisantes que vous avez recueillies vous-même de la bouche de MM. les ministres anglais. Sous cet important rapport, nous ne pouvons donc qu'être parfaitement satisfaits.
Je voudrais pouvoir appliquer la même profession de foi à la situation générale des affaires. Celle-ci est, sous quelque aspect qu'on l'envisage, la plus critique et la plus dangereuse possible.
La position dans laquelle se trouve le jeune Empereur de Russie est de la nature la pins embarrassante
L'Empereur Nicolas pouria-t-il laisser impunies ses propres défaites? Ne sera-t-il pas forcé de chercher à tirer vengeance de ses propres fautes? Il serait impossible de ne pas l'admettre ;
* En même temps que Téclit du 15 novembre 1825, fut publié le traité du 29 août de la môme année. Dans ce traité, la séparation des deux Etats, du Portii(;aI et du Brésil, e.^t prononcée. L*article l*"' porte que Jean VI, renonçant volontairement à TEmpire du Brésil et se réservant uniquement le titre d*£mperenr, reconnaît son HIs Dom Pedro comme Empereur du Brésil, ce que, dans l'article 11, Dom Pedro déclare accepter. (iVote de VhdUew',)
•* Voir la note qui accompagne le n" 898. {Soie de V Éditeur,) IT. 3S
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(lès lors, à quoi ne devrait-on pas s'attendre dans un prochain avenir?...
D'après ses dispositions connues, la Porte ne cédera pas, et ce ne seront pas les succès aussi réels qu'inattendus des Turcs dans la première campagne qui pourront Saiire incliner le Sultan à fléchir.
De cet état de choses il va naître une nécessité irrémissible : c'est que le Gouvernement anglais se prononce sur le parti qu'il sera forcé de prendre ; c'est du choix de son attitude que je ne puis encore me rendre compte. Il existe entre une explosion de mauvaise humeur de sa part et la facilité avec laquelle il s'est prêté jusqu'ici aux fantaisies de ses alliés, un juste milieu qui seul pourrait servir la cause générale sans exposer l'Europe à de terribles commotions. Le Cabinet saura-t-il se placer sur cette ligne? C'est ce qu'il nous est impossible de préjuger, et tout dépendra néanmoins du fait.
Je vous ai entretenu, dans ma dernière expédition, de Mgr le Prince Guillaume de Prusse. Depuis, j'ai eu lieu de me convaincre combien le développement des événements de la guerre lui parait étrange. 11 m'a fourni par là plus d^une preuve de la légèreté extrême avec laquelle les opérations doivent avoir été conçues par Sa Majesté Impériale de Russie. Un insuccès, la possibilité du fait même, n'ont jamais été admis à Saint-Pétersbourg. C'est, en grande partie, M. le comte de Nesselrode qui a protesté contre l'entrée en campagne avec des forces plus considérables, non-seulement par la conviction que le Sultan céderait sans hésitation, mais principalement pour éviter l'excédant de charges qui retomberait d'un poid^ trop lourd sur la Porte par suite des indemnités de guerre qu'elle aurait à payer. Le Cabinet russe a ainsi fait de Vccono-mie pour les Turcs, et on ne peut certainement pousser plus loin le désarroi dans les idées. J'attends incessamment de vos nouvelles, mon prince, et elles devront nous apporter nécessairement les lumières qui nous manquent encore.
905. Metternicli à Ësterhazy, à Londres (E. D.), Vienne, le 2 décembre 1828. — 906. Metternich à Ësterhazy, à Londres (E. D.), Vienne, le 2 décembre 1828.
905. . . . Un grand changement s'est sans doute opéré dans l'attitude morale de la Porte ; pour s'en rendre raison, il suffirait d'en chercher la cause dans les deux circonstances suivantes : savoir, dans ce que le caractère et l'intelligence du Sultan offrent de particulièrement saillant, et dans l'éloignément où se trouvent maintenant placés les Grecs de toute participation aux affaires politiques de l'Empire.
Le caractère ottoman se présente aujourd'hui dans toute sa simplicité ; il n'est plus influencé ni travesti par les nuances •qui sont propres à l'esprit des Grecs; et, parmi cette nation, les Fanariotes ont sans aucun doute, et depuis de longues années, fourni une classe particulière, abâtardie par tous les genres de vices. Ce n'est qu'à travers le prisme tenu en main par cette caste que la Porte a vu l'Europe et que les Cabinets ont aperçu le Gouvernement ottoman.
Si la résistance que le Sultan oppose aux concessions qui lui ont été demandées dans le cours des dernières années ne saurait plus être mise en doute, et si l'on doit trouver tout naturel qu'à la suite d'une campagne qu'il ne pouvait pas plus heureusement terminer, le Sultan Mahmoud ne soit pas <]isposé à plus de souplesse qu'il ne l'était aux approches et à l'époque même du danger, il nous semble que le point de vue tout européen que le reis-effendi a développé à notre représentant, relativement à la paix future avec la Russie, fournit matière à une foule d'observations nouvelles. Il n'y a que peu d'années encore, le Divan aurait regardé comme contraire à une bonne politique musulmane toute idée d'un arrangement général, d'un concours des puissances à la paix des Turcs, en un mot, de transactions qui, dans leur forme, seraient celtes des congrès européens. Rien ne nous paraît ni plus juste ni plus rem-»
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pli de sagacité que le tableau tracé par le reis-efFendi des suites de toute pacification entre le Sultan et TEmpereur de Russie, conclue selon le mode consacré jusqu'ici entre les deux puissances. Il me semble ainsi démontré que Ton rêve plus à Pétersbourg qu'à Gonstantinople.
L'humeur contre les Cours de Londres et de Paris est grande à Gonstantinople. Ce n*est plus tant l'expédition de la Morée elle-même que la prise des forteresses qui excite ce sentiment dans le Divan... Celui-ci cependant sera assez sage pour ne point rompre en visière aux deux Cours. Son parti nous semble pris à ce sujet.
En plaçant les questions Sur leur véritable terrain , nous ne saurions nous dissimuler que de bien autres difficultés s'opposent aujourd'hui à la grande œuvre de la paix.
Jamais entreprise de guerre n'a été conduite comme celle qui coûte aujourd'hui à la' Russie les plus précieux de ses biens, que rien ne saurait ni compenser ni remplacer, et parmi lesquels je regarde comme le premier ce prestige de puissance, fruit de plus d'un siècle d'efforts de tout genre, d'une finesse et d'une adresse toujours conséquentes chez ceux qui dans cet espace de temps ont guidé les affaires politiques et militaires de l'Empire. L'Empereur Nicolas a, sans contredit, dépensé en une seule opération le patrimoine de gloire et de prestige que lui avaient laissé ses devanciers depuis la fondation de l'Empire. Ce bien est perdu, et il l'est d'une manière irréparable. L'Empereur aura-t-il la force de caractère et ce calme de la véritable sagesse quî permettent aux hommes de se dire que ce qui est perdu n'existe plus et que dans telles circonstances données, le risque que peut entraîner l'idée de reconquérir ce qui n'existe plus est bien plus grand que ne saurait jamais être le résultat heureux de l'entreprise, eût-elle été même couronnée des succès les mieux démontrés? Tout est dans cette question, car c'est dans sa solution que se trouve la possibilité comme l'impossibilité d'empêcher par la conclusion de la paix l'ouverture d'une nouvelle campagne. Celle-ci une fois entamée, tout aura changé dans la position de la Russie comme dans celle de l'Europe. Par suite d'une seconde cam-
paçne malheureuse, TEmpire russe court des chances que je ne me permets pas d'évaluer ; et s'il est vainqueur, TEmpereur ne pourra plus faire une paix conforme aux engagements qu'il * a contraclës envers TEurope et ses alliés, à l'ouverture de la campagne de 1828.
La Porte, d'un autre côté, semble s'être établie sur une base d'intention et de décision inattaquable du côté de la raison et du bon droit. En se déclarant prête à faire la paix, mais une paix véritable, et bien déterminée à ne plus se soumettre • au régime de capitulations masquées du nom de paix, elle a raison devant Dieu et devant les hommes. Elle a si fortement raison, que si les rôles pouvaient être changés entre la Russie et l'Autriche, l'Europe entière serait fort prompte à condamner ouvertement ce qui dans notre conduite serait sans doute et universellement réprouvé comme un abus de puissance. D'où vient la différence qui, jusqu'ici au moins, se serait > fait sentir dans les jugements de l'Europe sur les procédés de l'une et de l'autre des deux puissances? Évidemment de ce charme qui entourait le colosse russe, avant que l'Empereur eût pris soin lui-même de le dissiper avec tant de légèreté. Le charme a disparu, et il a non-seulement disparu pour les Cours et pour les peuples de l'Europe, mais également pour le Divan et le peuple musulman. Ce que l'Empereur de Russie a perdu, le Sultan l'a indubitablement gagné aux yeux de la nation, et en partie même à ceux du public européen. La Porte est prête à faire la paix ; mais cette paix n'est pas, j'en ai bien peur, celle à laquelle voudra jamais consentir l'Empereur de Russie.
Au milieu de cette grande complication déjà presque indissoluble de sa nature, se trouve encore enlacée la déplorable affaire trilatérale. Je vous avouerai cependant qu'elle m'inquiète moins ; au point oii le conflit général et cette affaire elle-même sont arrivés, elle n'engagera pas la Porte à la rupture avec les deux puissances, et le Divan lui-même semble enclin à chercher les moyens de se rapprocher d'elles. Il paratt avoir le bon esprit de se placer et de se maintenir en fiaice de cette affaire comme en regard d'une question défait. Il devra .
appartenir à la sag^esse des deux Cours, saisies activement de cette affaire, de trouver, en avisant de leur côte aux moyens de s'arrêter dans la poursuite de leur entreprise, le meilleur mode de ne pas compromettre le repos général plus qu^il ne Test déjà.
Vos derniers rapports, mon prince, ainsi que ceux que le même courrier nous a apportés de M. le comte Âpponyi, étaient enfin de nature à relever notre espoir dans la conduite de TafEeiire trilatérale. La décision des deux Cours de mettre le terme le plus prompt à leurs opérations, et de consulter avant tout Tintérét de la paix, de préférence aux vues que la troisième puissance doit tout naturellement attacher à la prolongation indéfinie d'un différend qui continuerait à peser d'une manière directe sur son ennemi ; une telle détermination nous semble être la seule correcte et la seule proportion* née à la gravité des circonstances. Quelque embarras que puisse présenter sa mise en pratique, elle devra rester immuable, et la sagesse des Gouvernements des deux grandes puissances pourra alors finir par vaincre les plus graves difficultés* Si tout ne me trompe, la situation déplorable dans laquelle se trouvent les affaires de Russie devra servir à rehausser dans le ministère français le sentiment de son indépendance; sentiment qui jusqu'ici n'avait guère été consulté par les Bourbons depuis l'époque de leur retour.
Quant à nous et à notre marche politique, elle ne saurait feire l'objet d'un doute à Londres. Nous fournissons aujourd'hui au monde, à nos amis comme à nos rivaux, une preuve nouvelle de l'esprit qui par-dessus tout nous anime. Notre conscience n'a point fléchi sous le poids d'un isolement complet ; ses vœux et sa direction ne changeront pas le jour où une catastrophe qu'éprouve l'Empire voisin pourrait facilement prendre à nos yeux la couleur d'un avantage. Ce que nous avons voulu^ nous le voulons encore ; nous voulons le rétablissement d'un état de paix générale que nos constants efforts n'ont su maintenir. L'ancienne et naturelle alliance entre nous et TAngleterre existe, elle n'a pas besoin d'être corroborée par des. phrases ; et si une aussi haute condition du salut commuta
a paru quelque temps obscurcie, la faute n'en a pas été à nous. Vous devez vous rappeler, mon prince, le temps où je me voyais forcé de vous exprimer le regret le plus vif de ce que, pour nous comme pour le reste • de l'Europe , l'Angleterre n'existait plus.
C'est au retour de nos deux Cabinets à une manière de voir uniforme que nous devons pour le moment nous borner. Aller au delà de ce but ne me semble pas encore possible. Vous nous avez vus, dans des temps assurément fort difficiles, ne point nous refuser à prendre Tinitiative dans bien des mesures générales ; et si nous pouvions même nous reprocher de nous y être prêtés trop souvent, jamais cependant nous n'avons cédé à un autre sentiment qu'à celui d'une stricte nécessité, ou d'une utilité bien démontrée à nos yeux. Aujourd'hui, nous ne pouvons qu'attendre ce qui nous viendra de la part des puissances qui, se trouvant enveloppées dans un même embarras, doivent sentir un égal besoin de s'en dégager. Aller au delà, ce serait non-seulement nous compromettre, mais ce serait méconnaître l'intérêt commun de l'Europe.
Mettemicli à Esterliazy, à Londres (E. D.), VienDe, le 2 décembre 1828.
906. Toutes les nouvelles qui nous arrivent journellement des Principautés et de nos frontières ne font que confirmer Tétat déplorable auquel l'armée russe se trouve réduite. Ces nouvelles n'étant to\itefois que fragmentaires, et aucune autorité n'étant là pour les rassembler ou pour les réunir seulement dans un cadre régulier, une foule de particularités essentielles nous échappent et ne peuvent être appréciées que par des inductions.
C'est ainsi que nous ne saurions encore décider si la levée du siège de Silistrie a été motivée par les seules intempéries de la saison, ou si une opération offensive des Turcs a rendu nécessaire un parti aussi désespéré. Ce qu'il y a de plus probable, en rapprochant des données éparses, nous paraît être que les deux causes ont également influé sur le £ait
Dans la position présente des choses, il serait impossible que
Varna pût résister à une attaque sérieuse, ni même à un blocus. Les fiaibles restes de Tannée char{][ée d'en défendre les approches devront succomber aux privations, et le point de Varna lui-même ne pourrait être défendu dans Tétat de démantèlement où il se trouve.
Tels sont les résultats d'une campagne que le bon droit avait condamnée d'avance, et qu'aucune disposition sage ou
vigoureuse n'avait soutenue dans son exécution
Si la campagne de 1812 en Russie a témoigné d'une faute de calcul inconcevable de la part d'un homme de la trempe de Napoléon, au moins aucun des moyens matériels pour la réussite de son entreprise n'avait été néglige par lui. En 1828, la Russie a fait une guerre qui, proportion gardée, ne lui aura coûté ni moins d'hommes ni moins d'attirail de guerre, car enfin on ne peut perdre plus qu'on n'a engagé. Mais, dans cette campagne, jamais l'armée n'a été éloignée de plus de trente ou quarante lieues de ses frontières, et il a fallu un efFort tout à fait particulier pour trouver moyen de se créer, par le choix volontaire et délil)éré d'une pareille ligne d'opération, tant de causes de ruine et de mort.
Une nouvelle et grande difficulté attend immanquablement les Russes en 1829; c'est l'épuisement et la ruine totale des deux Principautés danubiennes. Une administration sans exemple y a détruit la majeure partie des ressources pour le présent et pour l'avenir. Les champs y sont restés sans culture, et les animaux de trait et d'approvisionnement sont ruinés et consommés. Reste encore à savoir si l'hiver se passera sans que les armées ottomanes les envahissent, — ne fût-ce que pour les évacuer à l'ouverture de la campagne et pour les abandonner h l'ennemi dans un état de dévastation plus irrémédiable encore.
D'après les calculs les plus modérés, l'armée turque engagée en avant de Constantinople, en y comprenant les garnisons des places, doit dépasser à l'heure qu'il est cent cinquante mille combattants. Journellement, des troupes asiatiques traversent le Bosphore, et l'on assure que leur aspect est trèssatisfaisant.